La Bible d’Amiens/Chapitre II

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Traduction par Marcel Proust.
Mercure de France (p. 147-191).


CHAPITRE II

SOUS LE DRACHENFELS


Ne voulant pas recourir lâchement aux stratagèmes de la mémoire artificielle et encore moins dédaigner ce que donne de force réelle une mémoire ferme et réfléchie, mes jeunes lecteurs s’aperceveront qu’il est extrêmement utile de noter tous les rapports de coïncidence, ou autres, entre les nombres, qui aident à retenir ce qu’on pourrait appeler les dates d’ancrage : autour d’elles, d’autres, moins importantes, peuvent osciller au bout de câbles de longueurs variées.

Ainsi on usera d’abord d’un procédé des plus simples et des plus commodes pour compter les années à partir de la naissance du Christ, en les partageant par périodes de cinq siècles, c’est-à-dire par les périodes appelées ve, xe et xve siècles, et celle qui s’approche de nous maintenant, le xxe siècle.

Et cette division, qui paraît au premier abord formelle et arithmétique, nous la verrons, à mesure que nous en ferons usage, recevoir une signification singulière d’événements qui marquent un changement notable dans le savoir, la discipline et la morale du genre humain.

Toute date, il faudra plus loin s’en souvenir, appartenant au ve siècle, commencera par le nombre 4 (401, 402, etc.). Toute date du xe siècle, par le nombre 9 (901, 902, etc.) et toute date du xve siècle, par le nombre 14 (1401, 1402, etc.).

Dans le sujet qui fait notre étude immédiate, nous avons à nous occuper du premier de ces siècles, le ve, dont je vais, en conséquence, vous demander d’observer deux divisions très intéressantes.

Toutes les dates, nous l’avons dit, doivent dans ce siècle commencer par le nombre 4.

Si vous mettez la moitié de ce nombre comme second chiffre vous avez 42.

Et si vous en mettez à la place le double, vous avez 48 ; ajoutez 1 comme troisième chiffre à chacun de ces nombres et vous avez 421 et 481, deux dates que vous voudrez bien fixer dans vos têtes sans vous permettre le moindre vague à leur égard.

Car la première est la date de la naissance de Venise elle-même et de son duché (Voyez le Repos de saint Marc, Ire partie, p. 30) ; et la seconde est la date de la naissance de la Venise française et de son royaume, Clovis étant, cette année-là, couronné à Amiens.

3. Ce sont les deux grands anniversaires de naissance, « jours de naissance », de nations, au ve siècle ; leurs anniversaires de mort, nous en donnerons les dates une autre fois.

Et ce n’est pas seulement à cause du duché du sombre Rialto, ni à cause du beau royaume de France, que ces deux dates doivent dominer toutes les autres dans le farouche ve siècle, mais parce qu’elles sont aussi les années de naissance d’une grande dame et d’un plus grand seigneur, de toute la future chrétienté, sainte Geneviève et saint Benoît[1].

Geneviève, « la vague blanche » (Eau riante), la plus pure de toutes les vierges qui aient tiré leur nom de l’écume de la mer ou des bouillons du ruisseau, sans tache, non la troublée et troublante Aphrodite, mais la Leucothéa d’Ulysse, la vague qui conduit à la délivrance.

Vague blanche sur le bleu du lac ou de la mer ensoleillée qui sont depuis les couleurs de France, lis d’argent sur champ d’azur ; elle est à jamais le type de la pureté, dans l’active splendeur de l’âme entière et de la vie (distincte en cela de l’innocence plus tranquille et plus réservée de sainte Agnès) et toutes les légendes de chagrin dans l’épreuve ou de chute de toute âme noble de femme sont liées à son nom, en Italien Ginevra devenant l’Imogène de Shakespeare ; et Guinevere[2], la vague torrentueuse des eaux des montagnes de la Grande-Bretagne de la pollution desquelles vos modernes ménestrels sentimentaux se lamentent dans leurs chants lugubrement inutiles ; mais aucun ne vous dit rien, autant que je sache, de la victoire et de la puissance de cette blanche vague de France.

4. Elle était bergère, une chétive créature, nu-pieds, nu-tête, telle que vous en pouvez voir courant dans leur inculte innocence et dont on s’occupe moins que de leur troupeau, sur bien des collines de France et d’Italie. Assez chétive, âgée de sept ans, c’est tout ce qui en est dit quand on entend d’abord parler d’elle : « Sept fois 1 font 7 (je suis vieille, tu peux me croire, linotte, linotte[3]) et tout autour d’elle, déchaînées comme les Furies, farouches comme les vents du ciel, les armées gothes, dont le tonnerre retentit sur les ruines de l’Univers.

5. À deux lieues de Paris (le Paris Romain appelé à bientôt disparaître avec Rome elle-même), la petite créature garde son troupeau, pas même le sien propre, ni le troupeau de son père, comme David ; elle est la servante louée d’un riche fermier de Nanterre. Qui peut me dire quoi que ce soit sur Nanterre ? Quel pèlerin de notre époque omni-spéculante, omni-ignorante, a eu la pensée d’aller voir quelles reliques il peut y avoir encore là ? Je ne sais pas même de quel côté de Paris ce lieu est situé[4], ni sous quel amas de poussière charbonneuse de chemin de fer et de fer, il faut se représenter les pâturages et les champs fleuris de cette sainte Phyllis de féerie[5]. Il y avait encore de tels champs, même de mon temps, entre Paris et Saint-Denis (voyez le plus joli de tous les chapitres des Mystères de Paris, où Fleur-de-Marie y court librement pour la première fois) ; mais, à présent, je suppose que la terre natale de sainte Phyllis a servi toute à élever des bastions et des glacis (profitables et bénis de tous les saints et d’elle comme ils en ont depuis donné la preuve), ou est couverte de manufactures et de cabarets.

Elle avait sept ans quand, allant d’Auxerre en Angleterre, saint Germain s’arrêta une nuit dans son village, et, parmi les enfants qui, le matin, le mirent dans son chemin d’une manière plus aimable que l’escorte d’Élisée, remarqua celle-ci qui le regardait de ses yeux plus écarquillés par le respect que ceux des autres ; il la fit venir à lui, la questionna, et il lui fut répondu par elle avec douceur qu’elle serait contente d’être la servante du Christ. Et il suspendit à son cou une petite pièce de cuivre marquée de la croix. À partir de ce moment Geneviève se tint pour « séparée du monde ».

Il n’en advint pas ainsi cependant. Bien au contraire, il vous faut penser à elle au lieu de cela comme à la première des Parisiennes. Reine de la Foire aux Vanités, voilà ce que devait devenir la tranquille pauvre sainte Phyllis avec son liard de cuivre marqué de la croix autour du cou ! Plus que Nicotris ne fut pour l’Égypte, plus que Sémiramis pour Ninive, plus que Zénobie pour la cité des palmiers, voilà ce que cette bergère de sept ans devint pour Paris et sa France. Vous n’avez jamais entendu parler d’elle sous cet aspect ? Non, comment l’auriez-vous pu ? Car elle ne conduisit pas d’armées, mais les arrêta, et toute sa puissance fut dans la paix.

7. Il y a cependant quelque vingt-sept ou vingt-huit vies d’elle, je crois, dans la littérature desquelles je ne puis ni n’ai besoin d’entrer, toutes s’étant montrées également impuissantes à éveiller d’elle une image claire dans l’esprit des Français ou Anglais d’aujourd’hui, et je laisse les pauvres sagacités et imaginations de chacun toucher à sa sainteté, la modeler et lui donner une forme intelligible, je ne dis pas croyable, car il n’est pas question ici de croyance, la créature est aussi réelle que Jeanne d’Arc et a en elle beaucoup plus de puissance. Elle se distingue par le calme de sa force (exactement comme saint Martin par sa patience se distingue des prélats combatifs) — de la foule digne de pitié des saintes femmes martyres.

Il y a des milliers de jeunes filles pieuses qui n’ont jamais figuré dans aucun calendrier, mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation, Dieu sait pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les tourments, mais devient une Tour du Troupeau[6] et toute sa vie lui construit un bercail.

8. La première chose ensuite que vous avez à remarquer à son sujet c’est qu’elle est absolument gauloise de naissance. Elle ne vient pas comme missionnaire de Hongrie ou d’Illyrie, ou d’Égypte, ou de quelque région mystérieuse dont on ne dit pas le nom, mais elle grandit à Nanterre, comme une marguerite dans la rosée, la première « Reine Blanche » de Gaule.

Je n’ai pas encore fait usage de ce vilain mot « Gaule », et nous devons tout de suite nous bien assurer de sa signification, bien que cela doive nous coûter une longue parenthèse.

9. Au temps de la puissance grandissante de Rome, son peuple appelait Gaulois tous ceux qui vivaient au nord des sources du Tibre. Si cette définition générale ne vous suffit pas, vous pouvez lire l’article Gallia dans le Dictionnaire de Smith qui tient soixante et onze colonnes d’impression serrée, chacune de la longueur de trois de mes pages : et il vous dit à la fin : « Quoique long, ce n’est pas complet. » Vous pouvez cependant, après une lecture attentive, en tirer à peu près autant que je vous en ai dit plus haut.

Mais dès le iie siècle après le Christ et, d’une manière beaucoup plus nette à l’époque dont nous nous occupons — le ve siècle — les nations barbares ennemies de Rome, en partie subjuguées ou tenues en échec par elle, s’étaient constituées en deux masses distinctes, appartenant à deux latitudes distinctes. L’une ayant fixé sa demeure dans l’agréable zone tempérée d’Europe : l’Angleterre avec ses montagnes occidentales, les salubres plateaux calcaires et les montagnes granitiques de France, les labyrinthes germaniques de montagnes boisées et de vallées sinueuses du Tyrol au Harz, et tout le vaste bassin fermé des Carpathes avec le réseau de vallées qui en rayonnent. Rappelez-vous ces quatre contrées d’une manière succincte et claire en les appelant la « Bretagne », la « Gaule », la « Germanie » et la « Dacie ».

10. Au nord de ces populations sédentaires, frustes mais endurantes, possédant des champs et des vergers, des troupeaux paisibles, des homes à leur manière, des mœurs et des traditions qui n’étaient pas sans grandeur, habitait, ou plutôt flottait à la dérive et s’agitait une chaîne, çà et là interrompue, de tribus plus tristes, surtout pillardes et déprédatrices, essentiellement nomades ; sans foyer, par la force des choses, ne trouvant ni repos, ni réconfort dans la terre et le ciel triste ; errant désespérément le long des sables arides et des eaux marécageuses du pays plat qui s’étend des bouches du Rhin à celles de la Vistule, et, au delà de la Vistule, nul ne sait où, ni n’a besoin de le savoir. Des sables déserts et des marécages à fleur de sol, telle était leur part ; une prison de glace et l’ombre des nuages pendant de longs jours de la rigoureuse année, des flaques sans profondeur, les infiltrations ou les méandres de cours d’eau ralentis, le noir dépérissement des bois en friche, pays difficile à habiter, impossible à aimer. Depuis cette époque l’intérieur des terres ne s’est guère amélioré[7]. Et des temps encore plus tristes sont maintenant venus pour leurs habitants.

11. Car au ve siècle ils avaient des troupeaux de bétail[8] à conduire et à manger, des terres qui étaient de vraies chasses non gardées, pleines de gibier et de cerfs et aussi des rennes apprivoisables, même dans le sud, des sangliers fougueux bons pour le combat, comme au temps de Méléagre, et ensuite pour le lard ; d’innombrables bêtes à fourrures dont on utilisait la chair et le pelage. Les poissons de la mer infinie à rompre leurs filets, des oiseaux innombrables, errant dans les cieux, comme cibles à leurs flèches aux pointes aiguës, des chevaux dressés à recevoir un cavalier, des vaisseaux, et non de taille médiocre, et de toutes sortes, à fond plat pour les flaques boueuses, à quille et à pont pour l’impétueux courant de l’Elbe et la furieuse Baltique d’un côté, au sud pour le Danube, qui fend les montagnes et le lac noir de Colchos.

12. Et ils étaient dans tout leur aspect extérieur et aussi dans toute leur force éprouvée, les puissances vivantes du monde, dans cette longue heure de sa transfiguration. Tout le reste qui avait été tenu à une époque pour redoutable était devenu formalisme, démence ou infamie. Les armées romaines rien qu’un mécanisme armé d’une épée, s’abattant en désordre chaque épée contre l’épée amie ; — la Rome civile une multitude mêlée d’esclaves, de maîtres d’esclaves, et de prostituées. L’Orient, séparé de l’Europe par les Grecs impuissants. Ces troupes affamées des forêts Noires et des mers Blanches, elles-mêmes à moitié loups, à moitié bois flottants (comme nous nous appelions Cœurs de Lion, Cœurs de Chêne, eux faisaient de même) sans pitié comme le chien du troupeau, endurants comme le bouleau et le pin sauvages. Vous n’entendez guère parler que d’eux pendant les cinq siècles encore à venir ; Wisigoths, à l’ouest de la Vistule ; Ostrogoths, à l’est de la Vistule, et, rayonnant autour de la petite Holy Island (Heligoland), nos propres Saxons et Hamlet le Danois, et en traîneau sur la glace, son ennemi le Polonais, tous ceux-ci au sud de la Baltique ; et jetant sans arrêter par-dessus la Baltique sa force, issue des montagnes, la Scandinavie, — jusqu’à ce qu’enfin pour un temps elle gouverne tout, et que le nom de Normand, voie son autorité incontestée du Cap Nord à Jérusalem.

13. Ceci est l’histoire apparente, ceci est la seule histoire connue du monde, comme je l’ai dit, pour les cinq siècles qui vont venir. Et cependant ce n’est que la surface, au-dessous de laquelle se passe l’histoire réelle.

Les armées errantes ne sont, en réalité, que de la grêle et du tonnerre et du feu vivants sur la terre. Mais la Vie Souffrante, le cœur profond de l’humanité primitive, se développant dans une éternelle douceur et bien que ravagée, oubliée, dépouillée, elle-même restant sur place et jamais dévastatrice, ni meurtrière, mais ne pouvant être vaincue par la douleur, ni par la mort, — devint la semence de tout l’amour qui était appelé à naître et le moment venu donna alors à l’humanité mortelle ce qu’elle était capable de recevoir d’espérance, de joie ou de génie et, — s’il y a une immortalité — amena, par-delà le tombeau, à l’Église ses Saints protecteurs et au Ciel ses Anges secourables.

14. De cet ordre de créatures d’humble condition, silencieuses, inoffensives, infiniment soumises, infiniment dévouées, aucun historien ne s’occupe jamais le moins du monde, excepté quand elles sont volées ou tuées. Je ne puis vous en donner aucune image, en amener jusqu’à votre oreille aucun murmure, aucun cri. Je puis seulement vous montrer l’absolu « doit avoir été » de leur passé non récompensé, et l’idée que tous nous nous sommes faite d’elles, et les choses qui nous en ont été dites reposent sur des faits plus profonds de leur histoire, qui n’ont jamais été ni conçus, ni racontés.

15. La grande masse de cette innocente et invincible vie paysanne, est, comme je vous l’ai dit plus haut, groupée dans les districts féconds et tempérés (relativement) de l’Europe montagneuse, allant, de l’ouest à l’est, de l’extrémité du pays de Cornouailles à l’embouchure du Danube.

Déjà, dans les temps dont nous nous occupons en ce moment, elle était pleine d’une ardeur naturellement généreuse et d’une intelligence ouverte à tout. La Dacie donne à Rome ses quatre derniers grands empereurs[9] ; la Bretagne donne à la chrétienté les premiers exploits et les légendes dernières de sa chevalerie ; la Germanie à tous les hommes la sincérité et la flamme du Franc ; la Gaule, à toutes les femmes la patience et la force de sainte Geneviève.

16. La sincérité et la flamme du Franc, il faut que je le répète avec insistance, car mes plus jeunes lecteurs ont été probablement habitués à penser que les Français étaient plus polis que sincères. Ils trouveront, s’ils approfondissent la matière, que la sincérité seule peut être policée, et que tout ce que nous reconnaissons de beauté, de délicatesse et de proportions dans les manières, le langage ou l’architecture des Français, vient d’une pure sincérité de leur nature, que vous sentirez bientôt dans les créatures vivantes elles-mêmes si vous les aimez ; et si vous comprenez sainement jusqu’à leurs pires fautes, vous verrez, que leur Révolution elle-même fut une révolte contre les mensonges, et la révolte de l’amour trahi. Jamais peuple ne fut si vainement loyal.

17. Qu’ils aient été à l’origine, des Germains, eux-mêmes je suppose seraient bien aises de l’oublier maintenant ; mais comment ils secouèrent de leurs pieds la poussière de Germanie et se donnèrent un nom nouveau est le premier des phénomènes que nous ayons maintenant à observer attentivement en ce qui les concerne. « Les critiques les plus sagaces », dit M. Gibbon dans son xe chapitre, « admettent que vers l’an 240 environ » (nous admettrons alors, pour plus de commodité, que ce fut vers l’an 250 environ, à moitié chemin de la fin du ve siècle, là où nous sommes, — dix ans de plus ou de moins dans les cas de « admettons que vers… environ », importent peu, mais nous aurons au moins quelque bouée flottante de date à la portée de la main).

« Vers A. D. 250, donc, « une nouvelle confédération » fut formée sous le nom de Francs par les anciens habitants du Bas-Rhin et du Weser. »

18. Ma propre impression relativement aux anciens habitants du Bas-Rhin et du Weser, eût été qu’ils se composaient surtout de poissons, avec des grenouilles et des canards à la surface, mais une note ajoutée par Gibbon, à ce passage, nous fait savoir que la nouvelle confédération se composait de créatures humaines, dans les items suivants :

1o Les Chauces, qui vivaient on ne nous dit pas où ;

2o Les Sicambres, » dans la Principauté de Waldeck ;

3o Les Attuarii, » dans le duché de Berg ;

4o Les Bructères, » sur les bords de la Lippe ;

5o Les Chamaves, » dans le pays des Bructères ;

6o Les Cattes, » en Hesse.

Tout cela sera, je crois, plutôt plus clair dans vos têtes si vous l’oubliez que si vous vous le rappelez ; mais, s’il vous plaît de lire ou relire (ou le mieux de tout, de trouver pour vous lire quelque réelle Miss Isabelle Wardour[10]) l’histoire de Martin Waldeck dans l’Antiquaire, vous y gagnerez une notion suffisante du caractère principal de « la principauté de Waldeck », certainement lié à cet important mot germain « woody » (c’est-à-dire « woodish », je suppose ?) — descriptif de rochers et de forêts à moitié poussées ; en même temps qu’un respect salutaire pour les bases profondes que Scott donne instinctivement aux noms propres dans son œuvre.

Mais ne perdons pas de vue notre but. Le plus pressé est de revenir sérieusement maintenant à nos cartes, et de situer les choses dans un espace déterminé par des limites linéaires.

Toutes les cartes de Germanie que j’ai personnellement l’avantage de posséder, deviennent extrêmement confuses juste au nord de Francfort, et ressemblent alors à un vitrail peint qui aurait été brisé en mille morceaux par la rancune puritaine, et restauré par d’ingénieux gardiens d’église qui auraient remis chaque morceau à l’envers, cette curieuse vitrerie se proposant de représenter les soixante, soixante-dix, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix duchés, marquisats, comtés, baronnies, électorats, etc., héréditaires, en lesquels s’est craquelée et morcelée l’Allemania, sous cette latitude.

Mais sous les couleurs bigarrées et à travers les alphabets interpolés et surchargés de dignités tronquées auxquelles s’ajoutent les trois réseaux des chemins de fer mis sur le tout, réseaux non pas unis, mais hérissés de jambes comme des myriapodes, un dur travail d’une journée avec une bonne loupe vous met en état de découvrir approximativement le cours du Weser, et les noms de certaines villes voisines de ses sources, lesquels méritent d’être retenus.

20. Au cas où vous n’avez pas à disposer d’un après midi, ni votre vue à user, vous devrez vous contenter de ceci, qui est forcément un simple abrégé : à savoir que du Drachenfels[11] et de ses six frères Fels, se dirigeant de l’est au nord, court et s’étend une troupe éparpillée de petits rochers noueux, de mystérieuses crêtes qui surplombent, sourcilleuses, des vallées bordées de petits bois, où un torrent met tantôt sa fureur et tantôt sa mélodie ; les crêtes, la plupart couronnées de châteaux par la piété chrétienne des vieux âges dans des buts lointains ou chimériques ; les vallées résonnant du bruit des bucherons, et creusées par les mineurs, habitées sous la terre par les gnomes et dessus par les génies sylvestres et autres. Le pays entier agrafant rocher par rocher, rattachant de vallon en vallon pendant quelque 150 milles (avec des intervalles) la montagne du Dragon, au-dessus du Rhin à la montagne Résine, le « Harz », encore obscur aujourd’hui, vers le sud des terrains foulés par les noirs Brunswickois, de réalité corporelle indiscutable ; anciennement obscurci par la forêt « Hercynienne » (haie ou barrière) d’où par corruption Harz, où se trouve aujourd’hui le Harz ou la forêt Résine, hantée de sombres forestiers, de souche au moins résineuse, pour ne pas dire sulfureuse.

21. Cent cinquante milles de l’est à l’ouest, disons moitié autant du nord au sud, environ dix mille milles carrés en tout de montagnes métallifères, conifères et fantomifères, fluidifiées et diffluant pour nous, au moyen âge et dans les temps modernes, en l’huile la plus essentielle de térébenthine, et cette myrrhe, ou cet encens, de l’imagination et du caractère que produit naturellement la Germanie et dont l’huile de térébenthine est le symbole. Je songe particulièrement au développement qu’ont pris les usages les plus délicats de la résine, en tant qu’indispensable à l’archet du violon, depuis les jours de sainte Elisabeth de Marbourg, à ceux de saint Méphistophèlès de Weimar.

22. Autant que je sache, ce bouquet de rochers capricieux et de vallées n’a pas de nom général comme groupe de collines ; et il est tout à fait impossible de découvrir ses différentes ramifications sur aucune des cartes que je peux me procurer, mais nous pouvons nous rappeler facilement, et utilement, que c’est tout le nord du Mein, qu’il s’appuie sur le Drachenfels à une extrémité, et s’élance tout à coup par voûtes vers la lumière du matin, jusqu’au Harz (sommet du Brocken 3.700 pieds au-dessus de la mer, c’est le plus haut), avec un large espace réservé au cours du Weser, dont nous parlerons tout à l’heure.

23. Nous appellerons ceci désormais la chaîne ou le groupe des Montagnes Enchantées ; et alors nous les relierons d’autant plus facilement aux montagnes des Géants, Riesen Gebirge, quand nous aurons besoin d’elles ; mais celles-ci sont toutes plus hautes, plus sévères, et nous n’avons pas encore à les approcher ; celles plus proches au travers desquelles se trouve notre route, nous pourrions peut-être plus justement les nommer les montagnes des Démons ; mais ce ne serait guère respectueux pour sainte Élisabeth ni pour les innombrables jolies châtelaines des tours, ou pour les princesses du parc et de la vallée, qui ont rendu les mœurs domestiques germaines douces et exemplaires et ont coulé le flot transparent et léger de leur vie jusqu’au bas des vallées des âges avant que l’enchantement prenne une forme peut-être trop canonique dans l’Almanach de Gotha.

Nous les appellerons donc les Montagnes Enchantées, non les Démons ; remarquant aussi avec reconnaissance que les esprits de leurs rochers ont réellement beaucoup plus du caractère des fées guérissantes que des gnomes, chacun (comme s’il portait une baguette magique de coudrier au lieu d’une verge cinglante), faisant surgir des souterrains ferrugineux des sources effervescentes, salutairement salées et chaudes.

24. Au cœur même de cette chaîne enchantée, jaillit (et la plus bienfaisante, si on en use et la dirige bien de toutes les fontaines de la région) la source de la plus ancienne race franque ; « dans la principauté de Waldeck », vous ne pouvez la faire remonter à aucune plus lointaine ; là elle sort de la terre.

« Frankenberg » (burg) sur la rive droite de l’Eder et à dix-neuf milles au nord de Marbourg, clairement indiqué dans la carte numéro 13 de l’Atlas général de Black, dans lequel le groupe de Montagnes Enchantées qui l’entourent et la vallée de l’Eder, autrement « Engel-Bach », « Ruisseau des Anges » (comme se nomme encore le village situé plus haut dans le vallon) qui rejoint la Fulda, juste au-dessus de Cassel, sont aussi tracés d’une manière intelligible pour des regards mortels qui font un peu attention. Je serais gêné par les noms si j’essayais un dessin ; mais quelques traits de plume un peu minutieux ou quelques esquisses que vous feriez vous-même à la main, vous donneraient toutes les sources actuelles du Weser avec une clarté suffisante, ainsi que les villes à se rappeler qui sont sur son cours ou juste au sud sur l’autre pente de la ligne de partage vers le Mein : Frankenberg et Waldeck sur l’Eder, Fulda et Cassel sur la Fulda, Eisenach sur la Werra, qui forme le Weser après avoir pris la Fulda comme épouse (comme le Tees la Greta[12]), au delà d’Eisenach, sous la Wartbourg (dont vous avez entendu parler comme château affecté aux missions chrétiennes, et aux besoins de la Société Biblique). Les rues de la ville sont pavées en dure basalte (son nom — eau de fer — rappelant les armures Thuringiennes de l’ancien temps), elle est encore en pleine activité avec ses moulins qui servent à tout.

25. Les rochers sur tout le chemin depuis le Rhin sont jusque-là des jaillissements et des soulèvements de basalte à travers des roches ferrugineuses, avec un ou deux gisements de charbon vers le nord, ne valant pas, grâce à Dieu, la peine d’être extraits ; à Frankenberg même une mine d’or ; encore la pitié du ciel veut-elle qu’elle soit assez pauvre en métal ; mais du bois et du fer le pays en produit en quantité suffisante si l’on met à l’avoir la peine voulue ; et il y a des richesses plus douces à la surface de la terre, du gibier, du blé, des fruits, du lin, du vin, de la laine et du chanvre. Enfin couronnant le tout, le zèle monastique dans les maisons de Fulda et de Walter que je trouve indiquée par une croix comme ayant été bâtie par un certain pieux Walter, chevalier de Meiningen sur le Bodenwasser « eau du fond », c’est-à-dire une eau ayant finalement bien trouvé sa voie vers sa chute (dans le sens où « Boden See » est dit du Rhin descendu de la Via Mala).

26. Et ainsi, ayant bien dégagé des rochers vos sources du Weser, et pour ainsi dire rassemblé les rênes de votre fleuve, vous pouvez dessiner assez facilement pour votre usage personnel la partie plus éloignée de son cours allant au nord en ligne droite, vers la mer du Nord. Et tracez-le d’un trait énergique sur votre esquisse de la carte d’Europe, après la frontière de la Vistule, laissant de côté l’Elbe pour un temps. Pour le moment, vous pouvez tenir tout l’espace compris entre le Weser et la Vistule (au nord des montagnes) pour sauvage et barbare (Saxon et Goth) ; mais donnez passage à la source des Francs à Waldeck et vous les verrez graduellement mais rapidement remplir tout l’espace entre le Weser et les Bouches du Rhin et, écumeux dans les montagnes, se répandre en une nappe plus tranquille sur les Pays-Bas, où leur errante vie forestière et pastorale trouve enfin à s’endiguer dans la culture des champs de boue, et oublie dans la brume glacée qui flotte sur la mer l’éclat du soleil sur les rochers de basalte.

27. Sur quoi nous aussi devons-nous arrêter pour nous endiguer quelque peu ; et avant toute autre chose, voir ce que nous pouvons comprendre à ce nom de Francs relativement auquel Gibbon nous dit de son ton le plus doux de sérénité morale satisfaite : « L’amour de la liberté était la passion maîtresse de ces Germains. Ils méritèrent, ils prirent, ils gardèrent l’épithète honorable de Francs, ou hommes libres. » Il ne nous dit pas toutefois en quelle langue de l’époque (Chaucien, Sicambrien, Chamave ou Catte) « Franc » a jamais signifié Libre ; et je ne puis moi-même découvrir à quelle langue, de quelque temps que ce soit, ce mot appartient d’abord ; mais je ne doute pas que Miss Yonge (Histoire des Noms Chrétiens, articles sur Frey et Frank) ne donne la vraie racine quand elle parle de ce qu’elle appelle le Puissant Germain, « Frang » Free Lord. Nullement un libre homme du peuple, rien de pareil ; mais une personne dont la nature et le nom impliquaient l’existence autour de lui et au-dessous de lui d’un nombre considérable d’autres personnes qui n’étaient en rien « Frang » ni Frangs. Son titre est un des plus fiers de ceux qui existaient alors ; consacré à la fin par la dignité de l’âge ajoutée à celle de la valeur dans le nom de Seigneur, ou Monseigneur, pas encore dans sa dernière forme cokney de « Mossoo » prise dans une acception tout à fait républicaine !

28. De sorte que, en y réfléchissant bien, la qualité de franchise ne donne que son bord plat dans la signification de « Libre », mais du côté du tranchant et de la pointe, sans aucun doute et en tout temps signifie brave, fort, et honnête, au-dessus des autres hommes[13].

Le vieux peuple du pays de forêts ne fut jamais en aucune méchante acception « libre » ; mais dans un sens vraiment humain il fut Franc, pensant ce qu’il disait tout haut, et s’y tenant jusqu’à ce qu’il l’eût réalisé. Prompts et nets dans les paroles et dans l’action, absolument sans peur et toujours sans repos ; mais sans loi, indisciplinés par laisser-aller ou prodigues par faiblesse, cela ils ne le sont ni en action ni en paroles. Leur franchise, si vous lisez le mot comme un savant et un chrétien, et non comme un moderne infidèle de demi-culture et n’ayant qu’une moitié de cerveau, ne connaissant de toutes les langues de l’univers que son argot, est, en réalité, opposée non à servitude, mais à timidité [14].

C’est aujourd’hui la marque de ce qu’il y a de plus doux et de plus français dans le caractère français qu’il produit des serviteurs qui sont tout bonnement parfaits. Infatigablement attachés à leurs protecteurs, dans une douce adresse à tout faire, sous une tutelle latente ; les plus aimablement utiles des valets, les plus gentilles (de mentalité et de personnalité tout à fait bonnes) des bonnes. Mais à aucun degré, ne seront intimidés par vous. Vous aurez beau être le duc ou la duchesse de Montaltissimo vous ne les verrez pas troublés par votre rang élevé. Ils entameront la conversation avec vous s’ils en ont envie.

29. Les meilleurs des serviteurs ; les meilleurs des sujets aussi quand ils ont un roi, ou un comte, ou un chef, franc aussi, pour les conduire ; ce dont nous verrons la preuve en temps voulu ; mais, en ce moment, notez encore ceci, quelque éclat accessoire de la chose appelée par eux dans la suite Liberté que puisse suggérer le nom Frank, vous devez dès maintenant, et toujours dans l’avenir, vous garder de confondre leurs Libertés avec leur Puissance d’agir. Ce que l’attitude de l’armée peut être vis-à-vis de son chef est une question ; si chef ou armée peut se tenir en repos six mois, une autre et toute différente. Il leur faut toujours combattre quelqu’un ou aller quelque part, la vie ne leur paraît pas valoir sans cela la peine d’être vécue ; et cette activité, cet éclat et cet éclair de vif-argent qui brille à la fois ici et là, qui dans son essence n’est l’amour ni de la guerre ni de la rapine, mais seulement le besoin de changer de place et d’humeur (pour ainsi dire de modes et de temps — et d’intensité —) chez des gens qui ne veulent jamais laisser reposer leurs éperons mais les ont toujours brillants et aux pieds, et préfèrent jeûner à cheval que festoyer au repos, cette peur enfantine d’être mis dans le coin, et ce besoin continuel d’avoir quelque chose à faire, tout cela doit être considéré par nous avec une sympathie étonnée dans toutes ses conséquences quelquefois éblouissantes, mais trop souvent malheureuses et désastreuses pour la nation elle-même aussi bien que pour ses voisins.

30. Et cette activité que nous, lourds mangeurs de bœufs que nous sommes, nous avions l’habitude, avant que la science moderne nous eût enseigné que nous n’étions nous-mêmes rien de mieux que des babouins, de comparer discourtoisement à celle des tribus plus vives des singes, fit en réalité une si grande impression sur les Hollandais (quand pour la première fois l’irrigation franque donna quelque mouvement et quelque courant à leurs marais) que les plus anciennes armoiries dans lesquelles nous trouvions un blason rappelant la puissance franque, paraissent avoir été l’œuvre d’un Hollandais qui voulait en donner une représentation dédaigneusement satirique.

« Car, dit un très ingénieux historien, M. André Favine, « Parisien et avocat à la Haute-Cour du Parlement français en l’an 1626 », ces peuples qui bordaient la Sala appelés « Salts » par les Allemagnes, furent à leur descente dans les pays hollandais appelés par les Romains « Francs Saliques » (d’où la future loi « Salique », remarquez-le) et par abréviation « Salii », apparemment du verbe salire, c’est-à-dire « saulter », « sauter » (et dans l’avenir par conséquent dûment aussi danser — d’une manière incomparable), être « vif et agile du pied, bien sauter et monter, qualités tout particulièrement requises chez ceux qui habitent des lieux humides et marécageux. Aussi pendant que tels des Français comme ceux qui habitaient sur le bras principal du fleuve (Rhin) étaient nommés « Nageurs » (Swimmers), ceux des marais étaient appelés « Saulteurs » (Leapers) ; c’était un sobriquet donné aux Français en raison et de leur disposition naturelle et de leur résidence ; et encore aujourd’hui, leurs ennemis les appellent les Crapauds Français (ou Grenouilles plus exactement), d’où est venue la fable que leurs anciens rois portaient de telles créatures dans leurs armes. »

31. Sans aborder en ce moment la question de savoir si c’est une fable ou non, vous vous rappellerez aisément l’épithète « Salien », caractérisant les gens qui sautent les fossés, traversent les fleuves à la nage, si bien que, comme nous l’avons dit précédemment, toute la longueur du Rhin dut être refortifiée contre eux, épithète toutefois, où il paraît à l’origine y avoir un certain Sel délicat, de sorte que nous pouvons justement, comme nous appelons « vieux Salés » nos marins endurcis, songer à ces Francs plus brillants, plus étincelants, comme à de « Jeunes Salés » ; mais les Romains joueront en quelque sorte sur le mot, et dans leur respect naturel pour la flamme martiale et « l’élan » de ces Franks, ils en feront « Salii exsultantes[15] » du nom même de leurs propres prêtres armés qui les suivaient à la guerre.

Allant jusqu’à une dérivation un peu plus lointaine, mais subtile, nous pouvons considérer ce premier « Saillant » comme un promontoire en bec d’aigle sur la France que nous connaissons, vers ce que nous appelons aujourd’hui la France ; et à jamais dans sa brillante élasticité de tempérament, une nation à sauts et saillies, nous fournissant à nous Anglais, car nous pouvons risquer pour cette fois ce peu d’érudition héraldique, leur « Léopard » (non comme une créature mouchetée et tachetée, mais naturellement élancée et bondissante) pour nos écussons royaux et princiers.

En voilà assez sur leur nom de « Salien », mais de l’interprétation de la Franchise nous sommes aussi loin que jamais, et il faut nous contenter cependant d’en rester là, en notant toutefois deux idées liées dans la suite à ce nom, qui sont pour nous d’une très grande importance de définition.

32. « Le poète français dans les premiers livres de sa Franciade, dit M. Favine » (mais quel poète, je ne sais, ni ne puis me renseigner là-dessus)[16], « raconte »[17] (dans le sens de écartèle, ou peint comme fait un héraldiste) « certaines fables sur le nom des Français pour lequel on aurait adopté et réuni deux mots gaulois ensemble, Phere-Encos qui signifie « Porte-Lance » (Brandit-Lance, pourrions-nous peut-être nous risquer à traduire), une arme plus légère que la pique commençant ici à s’agiter dans les mains de leur chevalerie et Fere-Encos devenant assez vite dans le langage parlé « Francos » ; — une dérivation certes à ne pas accepter, mais à cause de l’idée qu’elle donne de l’arme elle vaut qu’on y prête attention de même qu’à la suivante : parmi les armes des anciens Français, au-dessus et à côté de la lance, il y avait la hache d’arme qu’ils appelaient anchon, et qui existe encore aujourd’hui dans beaucoup de provinces de France où on l’appelle un achon ; ils s’en aidaient à la guerre en le jetant au loin sur l’ennemi dans le seul but de le mettre à découvert et pour fendre son bouclier. Cet achon était dardé avec une telle violence qu’il pourfendait le bouclier, forçait son possesseur à abaisser le bras et ainsi le laissait découvert et désarmé et permettait de le surprendre plus facilement et plus vite. Il paraît que cette arme était proprement et spécialement l’arme du soldat français, aussi bien à pied qu’à cheval. Pour cette raison, on l’appelait Franciscus. Francisca, securis oblonga, quam Franci librabant in hostes. Car le cavalier, outre son bouclier et sa francisca (arme commune, comme nous l’avons dit, au fantassin et au cavalier), avait aussi la lance ; lorsqu’elle était brisée et ne pouvait plus servir, il portait la main sur sa francisca, sur l’usage de laquelle nous renseigne l’archevêque de Tours, dans son second livre, chapitre xxvii. »

33. Il est agréable de voir avec quel respect les leçons de l’archevêque de Tours étaient écoutées par les chevaliers français, et curieux de noter la préférence des meilleurs d’entre eux à user de la francisca, non seulement aux temps de Cœur de Lion, mais même aux jours de Poitiers. Dans le dernier engagement de cette bataille aux portes de Poitiers : « Là, fit le roi Jehan de sa main merveilles d’armes, et tenait une hache de guerre dont bien se déffendait et combattait, si la quartre partie de ses gens luy eussent ressemblé, la journée eust été pour eux. » Plus remarquable encore à ce point de vue est l’épisode du combat que Froissart s’arrête pour nous dire avant de commencer son récit, et qui met aux prises le Sire de Verclef (sur la Severn) et l’écuyer Picard Jean de Helennes ; l’Anglais perdant son sabre descend pour le reprendre ; sur quoi Helennes lui jette le sien avec un tel visé et une telle force « qu’il accousuit l’Anglais es cuisses, tellement que l’épée entre dedans et le cousit tout parmi, jusqu’au hans ».

Là-dessus, le chevalier se rendant, l’écuyer bande sa plaie, et le soigne, restant quinze jours « pour l’amour de lui », à Châtellerault, tant que sa vie fut en danger, et ensuite lui faisant faire toute la route en litière jusqu’à son propre château de Picardie. Sa rançon est de 6.000 nobles. Je pense environ 25.000 livres de notre valeur actuelle et vous pouvez tenir pour un signe particulièrement fatal du proche déclin des temps de la chevalerie ce fait que « devint celuy Escuyer, chevalier, pour le grand profit qu’il eut du Seigneur de Verclef ».

Je reviens volontiers à l’aube de la chevalerie, alors qu’heure par heure, année par année, les hommes devenaient plus doux et plus sages, alors que même au travers des pires cruautés et des pires erreurs on pouvait voir les qualités natives de la caste la plus noble s’affirmer d’abord, en vertu d’un principe inné, se soumettre ensuite en vue des tâches futures.

34. Les deux principales armes, voilà tout ce que nous connaissons jusqu’ici du Franc salien ; pourtant sa silhouette commence à se dessiner pour nous dans le brouillard du Brocken, portant la lance légère qui deviendra le javelot ; mais la hache, son arme de bûcheron, est lourde ; — pour des raisons économiques, comme la rareté du fer, c’est l’arme préférable à toutes, donnant la plus grande force d’impulsion et la plus grande puissance de choc avec la plus petite quantité de métal, et le travail de forge le plus sommaire. Gibbon leur donne aussi une « pesante » épée, suspendue à un « large » ceinturon ; mais les épithètes de Gibbon sont toujours données gratis[18], et l’épée à ceinturon, quelle que fut sa mesure, était probablement destinée aux chefs seulement ; le ceinturon, lui-même en or, celui-là même qui distinguait les comtes romains et sans aucun doute adopté, à leur exemple, par les chefs francs alliés ; prenant par la suite la signification symbolique que lui donne saint Paul[19] de ceinturon de vérité ; enfin, l’emblème principal de l’Ordre de la Chevalerie.

35. Le bouclier pour tous était rond, se maniant comme le bouclier d’un highlander : armure qui probablement n’était rien que du cuir fortement tanné, ou du chanvre patiemment et solidement tricoté : « Leur costume collant », dit M. Gibbon, « figurait exactement la forme de leurs membres », mais « costume » est seulement une expression Miltono-Gibbonienne pour signifier « personne sait quoi ». Il est plus intelligible en ce qui concerne leurs personnes. « La stature élevée des Francs, leurs yeux bleus, dénotaient une origine germanique ; les belliqueux barbares étaient formés dès leur première jeunesse à courir, sauter, nager, lancer le javelot et la hache d’armes sans manquer le but, à marcher sans hésitation contre un ennemi supérieur en nombre, et à garder dans la vie ou la mort la réputation d’invincibles qui était celle de leurs ancêtres » (vi, 93). Pour la première fois, en 358, épouvanté par la victoire de l’empereur Julien à Strasbourg, et assiégé par lui sur la Meuse, un corps de six cents Francs « méconnut l’ancienne loi qui leur ordonnait de vaincre ou de mourir ». « Bien que l’espoir de la rapine eût pour les entraîner une force extrême, ils professaient un amour désintéressé de la guerre qu’ils considéraient comme le suprême honneur et la suprême félicité de la nature humaine, et leurs esprits et leurs corps étaient si endurcis par une activité perpétuelle, que selon la vivante expression d’un orateur, les neiges de l’hiver étaient aussi agréables pour eux que les fleurs du printemps » (iii, 220).

36. Ces vertus morales et corporelles ou cet endurcissement étaient probablement universels dans les rangs militaires de la nation ; mais nous apprendrons tout à l’heure avec surprise, d’un peuple si remarquablement « libre » que seuls le Roi et la famille royale y pouvaient porter leur chevelure comme il leur plaisait. Les rois portaient la leur en boucles flottantes sur le dos et les épaules, les reines en tresses ondulantes jusqu’à leurs pieds, mais tout le reste de la nation était obligé par la loi ou l’usage de se raser la partie postérieure de la tête, de porter ses cheveux courts sur le front, et de se contenter de l’ornement de deux petites whiskers[20].

37. Moustaches, veut dire M. Gibbon j’imagine, et je me permets de supposer aussi que les nobles et leurs femmes pouvaient porter leurs tresses et leurs boucles comme il leur convenait. Mais, de nouveau, il nous ouvre un jour inattendu et gênant sur les institutions démocratiques des Francs en nous apprenant « que les différents commerces, les travaux de l’agriculture et les arts de la chasse et de la pêche étaient exercés par des mains serviles pour un salaire du souverain ».

« Servile et salaire » toutefois, quoiqu’ils donnent d’abord l’idée terrible d’un ordre de choses injuste ne sont que les expressions Miltono-Gibboniennes du fait général que les rois francs avaient des laboureurs dans leurs champs, employaient des tisserands et des forgerons pour faire leurs vêtements et leurs épées, chassaient avec des veneurs, au faucon avec des fauconniers, et étaient sous les autres rapports tyranniques dans la proportion où peut l’être un grand propriétaire de terres anglais. « Le château des rois à longs cheveux était entouré de cours commodes et d’écuries pour la volaille et le bétail, le jardin était planté de légumes utiles, les magasins remplis de blé, de vins, soit pour la vente, soit pour la consommation, et toute l’administration, conduite dans les règles les plus strictes de l’économie privée. »

38. J’ai rassemblé ces remarques souvent incomplètes et pas toujours très consistantes, de l’aspect et du caractère des Francs, extraites des références de M. Gibbon, pendant une période de plus de deux siècles, — et le dernier passage cité, — qu’il accompagne de la constatation que « cent-soixante de ces palais ruraux étaient disséminés à travers les provinces de leur royaume », sans nous dire quel royaume, ou à quelle époque, — doit être tenu pour descriptif des coutumes et du système général de leur monarchie après les victoires de Clovis. Mais dès la première heure où vous entendrez parler de lui, le Franc, à le bien considérer, est toujours un personnage extrêmement ingénieux, bien intentionné et industrieux ; s’il est impatient d’acquérir, il sait aussi intelligemment conserver et édifier ; il y a là tout un don d’ordonnance et de claire architecture qui trouvera un jour sa suprême expression dans les bas-côtés d’Amiens ; et des choses en tout genre sans rivales et qui eussent été indestructibles si ceux qui vécurent au milieu d’elles avaient eu même force de cœur que ceux qui les avaient construites bien des années auparavant[21].

39. Mais pour le moment il nous faut revenir sur nos pas, car dernièrement, relisant quelques-uns de mes livres pour une édition revue et corrigée, j’ai remarqué et non sans remords, que toutes les fois que dans un paragraphe ou un chapitre je promets pour le chapitre suivant un examen attentif de quelque point particulier, le paragraphe suivant n’a trait en quoi que ce soit au point promis, mais ne manque pas de s’attacher passionnément à quelque point antithétique, antipathique ou antipodique, dans l’hémisphère opposé ; je trouve cette façon de composer un livre extrêmement favorable à l’impartialité et la largeur des vues ; mais je puis concevoir qu’elle doit être pour le commun des lecteurs non seulement décevante (si je puis vraiment me flatter d’intéresser jamais suffisamment pour décevoir) mais même capable de confirmer dans son esprit quelques-unes des insinuations fallacieuses et absolument absurdes de critiques hostiles, concernant mon inconsistance, mes vacillations, et ma facilité à être influencé par les changements de température dans mes principes ou dans mes opinions. Aussi je me propose dans ces esquisses historiques, pour le moins de me surveiller, et j’espère de me corriger en partie de ce travers de manquer à mes promesses, et, dût-il en coûter aux flux et reflux variés de mon humeur, de dire dans une certaine mesure en chaque chapitre ce que le lecteur a le droit de compter qui y sera dit.

40. J’ai abandonné dans mon chapitre ier après y avoir jeté un simple coup d’œil, l’histoire du vase de Soissons. On peut la trouver (et c’est bien à peu près la seule chose que l’on y puisse trouver concernant la vie ou le caractère individuel du premier Louis) dans toute histoire de France populaire à bon marché avec sa moralité populaire à bon marché imprimée à la suite. Si j’avais le temps de remonter à ses premières sources, peut-être prendrait-elle un autre aspect. Mais je vous la donne telle qu’on peut la trouver partout en vous demandant seulement d’examiner si — même lue ainsi — elle ne peut pas porter en elle une signification quelque peu différente.

41. L’histoire dit donc que, après la bataille de Soissons, dans le partage des dépouilles romaines ou gauloises, le roi revendiqua un vase d’argent d’un superbe travail pour — « lui », étais-je sur le point d’écrire, — et dans mon dernier chapitre, j’ai inexactement supposé qu’il le voulait pour son meilleur lui-même, sa reine. Mais il ne le voulait ni pour l’un ni pour l’autre, c’était pour le rendre à saint Rémi, afin qu’il pût rester parmi les trésors consacrés à Reims. Ceci est le premier point sur lequel les historiens populaires n’insistent pas, et qu’un de ses guerriers qui réclama l’égal partage du trésor préféra aussi ignorer. Le vase était demandé par le roi en supplément de sa propre part et les chevaliers francs tout en rendant fidèle obéissance à leur roi comme chef n’avaient pas la moindre intention de lui accorder ce que des rois plus modernes appellent des taxes « régaliennes » prélevées sur tout ce qu’ils touchent. Et un de ces chevaliers ou comtes francs, un peu plus franc que les autres et aussi incrédule à la sainteté de saint Rémi qu’un évêque protestant ou un philosophe positiviste, prit sur lui de discuter la prétention du roi et de l’Église, à la façon, supposez, d’une opposition libérale à la Chambre des Communes ; et la discuta avec une telle confiance d’être soutenu par l’opinion publique du Ve siècle, que le roi persistant dans sa requête le soldat sans peur mit le vase en pièces avec sa hache de guerre en s’écriant : « Tu n’auras pas plus que ta part de butin. »

42. C’est la première et nette affirmation de la « Liberté, Fraternité et Égalité » françaises, soutenue alors comme maintenant par la destruction qui est la seule manifestation artistique active possible à des personnages « libres », incapables de rien créer.

Le roi ne donna pas suite à la querelle. Les poltrons penseront qu’il en resta là par poltronnerie, et les méchants par méchanceté. Il est certain, en tous cas c’est fort à croire, qu’il en resta là ; mais il attendit son heure ; ce que la colère d’un homme fort peut toujours, ainsi que s’échauffer plus ardemment dans l’attente, et c’est une des principales raisons pourquoi on enseigne aux chrétiens de ne pas laisser le soleil se coucher sur elle[22]. Précepte auquel les chrétiens de nos jours sont parfaitement prêts à obéir si c’est quelqu’un d’autre qui a été offensé, et en effet dans ce cas la difficulté est habituellement de les faire penser à l’injure, même dans la minute où le soleil n’est pas encore couché sur leur indignation[23].

43. La suite est vraiment choquante pour la sensibilité moderne. Je la donne dans le langage sinon poli du moins délicatement verni de l’histoire illustrée.

« Environ un an après, passant la revue de ses troupes, il alla à l’homme qui avait brisé le vase, et, examinant ses armes, se plaignit qu’elles fussent en mauvais état ! » (l’italique est de moi) et « les jeta » (Quoi ? le bouclier et l’épée ?) « à terre ». Le soldat se baissa pour les ramasser et à ce moment le roi le frappa à la tête de sa hache de guerre en s’écriant : « Ainsi fis-tu au vase de Soissons. » L’historien moral moderne ajoute cette remarque que : « Ceci comme document sur l’état des Francs et les liens par lesquels ils étaient unis ne donne que l’idée d’une bande de voleurs et de leur chef. » Ce qui est en effet autant que je puis moi-même pénétrer et déchiffrer la nature des choses l’idée première à concevoir relativement à la plupart des organisations royales et militaires dans ce monde jusqu’à nos jours (à moins par hasard que ce ne soient les Afghans et les Zoulous qui volent nos propres terres en Angleterre au lieu de nous les leurs dans leurs pays respectifs). Mais en ce qui regarde la manière dont fut accomplie cette exécution militaire type, je dois pour le moment demander au lecteur la permission de rechercher avec lui, s’il est moins royal, ou plus cruel de frapper un soldat insolent sur la tête avec sa hache d’armes à soi, que de frapper une personne telle que Sir Thomas More[24] sur le cou avec celle d’un exécuteur, ayant recours au fonctionnement mécanique — comme serait celui du couperet, de la guillotine ou de la corde, pour donner le coup de grâce — des formes accommodantes de la loi nationale et de l’intervention gracieusement mêlée d’un groupe élégant de nobles et d’évêques.

44. Il y a des choses bien plus noires à dire de Clovis que celle-ci, alors que sa vie fière tirait vers sa fin, des choses qui vous seraient racontées dans toute leur vérité, si aucun de nous pouvait voir clair dans la noirceur. Mais nous ne pouvons jamais savoir la vérité sur le péché ; car sa nature est de tromper également le pécheur d’une part, et le juge de l’autre. Diabolique, nous trompant si nous y succombons, ou le condamnons ; voici à ce sujet les facéties de Gibbon si vous vous en souciez ; mais j’extrais d’abord des paragraphes confus qui y amènent, des phrases de louange que le sage de Lausanne n’accorde pas d’ordinaire aussi généreusement qu’en cette circonstance à ceux de ses héros qui ont confessé la puissance du christianisme.

45. « Clovis n’avait pas plus de quinze ans, quand, par la mort de son père, il lui succéda comme chef de la tribu salienne. Les limites étroites de son royaume s’arrêtaient à l’île des Bataves, avec les anciens diocèses de Tournay et Arras ; et au baptême de Clovis le nombre de ses guerriers ne pouvait pas excéder 5.000. Les tribus de même race que les Francs qui s’étaient installées le long de l’Escaut, de la Meuse, de la Moselle et du Rhin, étaient gouvernées par leurs rois autonomes de race mérovingienne, les égaux et les alliés, et quelquefois les ennemis, du prince salique. Quand il avait commencé la campagne, il n’avait ni or ni argent dans ses coffres, ni vin ni blé dans ses magasins ; mais il imita l’exemple de César qui dans le même pays s’était enrichi à la pointe de l’épée, et avait acheté des mercenaires avec les fruits de la conquête.

« L’esprit indompté des Barbares apprit à reconnaître les avantages d’une discipline régulière. À la revue annuelle du mois de Mars, leurs armes étaient exactement inspectées ; et, quand ils traversaient un territoire pacifique, il leur était défendu de toucher à un brin d’herbe. La justice de Clovis était inexorable ; et ceux de ses soldats qui se montraient insouciants ou désobéissants étaient à l’instant punis de mort. Il serait superflu de louer la valeur d’un Franc ; mais la valeur de Clovis était gouvernée par une prudence froide et consommée. Dans toutes ses relations avec les hommes il faisait la balance entre le poids de l’intérêt, de la passion et de l’opinion ; et ses mesures étaient tantôt en harmonie avec les usages sanguinaires des Germains, tantôt modérées par le génie plus doux de Rome et du christianisme.

46. « Mais le farouche conquérant de la Gaule était incapable de discuter la valeur des preuves d’une religion qui repose sur l’investigation laborieuse du témoignage historique et sur la théologie spéculative. Il était encore plus incapable de ressentir la douce influence de l’Évangile qui persuade et purifie le cœur d’un véritable converti. Son règne ambitieux fut une violation perpétuelle des devoirs moraux et chrétiens : ses mains furent tachées de sang dans la paix comme dans la guerre ; et, dès que Clovis se fût débarrassé d’un synode de l’Église Gallicane, il assassina avec tranquillité tous les princes de la race mérovingienne. »

47. C’est trop vrai[25] ; mais d’abord c’est de la rhétorique — car nous aurions besoin qu’on nous dise combien étaient tous les princes — en second lieu nous devons remarquer qu’en admettant que Clovis ait à un degré quelconque « étudié les Écritures » telles qu’elles étaient présentées au monde occidental par saint Jérôme, il était à présumer que lui, roi-soldat, penserait davantage à la mission de Josué[26] et de Jéhu qu’à la patience du Christ, dont il songeait plutôt à venger qu’à imiter la passion ; et la crainte que les autres rois francs lui succèdent, ou par envie du vaste royaume qu’il avait agrandi l’attaquent et le détrônent, pouvait facilement lui apparaître comme inspirée non par un danger personnel, mais par le retour possible de la nation tout entière à l’idolâtrie. De plus, dans les derniers temps, sa foi dans la protection divine accordée à sa cause avait été ébranlée par la défaite que les Ostrogoths lui avaient infligée devant Arles, et le léopard franc n’avait pas assez complètement perdu ses taches[27] pour abandonner à un ennemi l’occasion du premier bond.

48. Pour en finir, et nous plaçant au-dessus de ces questions de personnes, les diverses formes de la cruauté et de la ruse — la première, remarquez-le, provenant beaucoup d’un mépris de la souffrance qui était une condition d’honneur pour les femmes aussi bien que pour les hommes, — sont dans ces races barbares toujours fondées sur leur amour de la gloire dans la guerre ; ce qui ne peut être compris qu’en se rapportant à ce qui reste de ces mêmes caractères dans les castes les plus élevées des Indiens de l’Amérique du Nord ; et, avant d’exposer clairement pour finir les événements certains du règne de Clovis jusqu’à la fin, le lecteur fera bien d’apprendre cette liste des personnages du grand Drame, en prenant à cœur la signification du nom de chacun, à cause à la fois de son influence probable sur l’esprit de celui qui le portait, et comme une expression fatale de l’ensemble de ses actes et de leurs conséquences pour les générations futures.

I. Clovis. — En forme franque, Hluodoveh[28]. « Glorieuse sainteté » ou sacre. En latin Chlodovisus, quand il fut baptisé par saint Remi, s’adoucissant à travers les siècles en Lhodovisus, Ludovicus, Louis.

II. Albofleda. — « Blanche fée domestique ? » Sa plus jeune sœur épouse Théodoric (« Theudreich », le maître du peuple), le grand roi des Ostrogoths.

III. Clotilde. — Hlod-hilda, « Glorieuse vierge de batailles ». Sa femme. « Hilda » signifiant d’abord bataille, pure ; et devenant ensuite Reine ou vierge de bataille. Christianisée en sainte Clotilde en France et sainte Hilda du rocher de Whitly.

III. Clotilde. — Sa seule fille, morte pour la foi catholique, sous la persécution arienne.

IV. Childebert, l’aîné des fils qu’il eut de Clotilde, le premier roi franc à Paris. « Splendeur des Batailles », s’adoucissant en Hildebert, et ensuite Hildebrant comme dans les Nibelung.

V. Chlodomir. — « Glorieuse Renommée ». Son second fils du lit de Clotilde.

VI. Clotaire. — Son plus jeune fils du lit de Clotilde ; de fait le destructeur de la maison de son père. « Glorieux guerrier ».

VII. Chlodowald. — Le plus jeune fils de Chlodomir. « Glorieux Pouvoir », plus tard, saint Cloud.

49. Je suivrai maintenant sans plus de détours, à travers sa lumière et son ombre, la suite du règne de Clovis et de ses actes.

A. D. 481. — Couronné quand il n’avait que quinze ans. Cinq ans après il provoque « dans l’esprit et presque dans le langage de la chevalerie « le gouverneur romain Syagrius, qui se maintenait dans le district de Reims et de Soissons : Campum sibi præparari jussit, il provoqua son adversaire comme en champ clos » (Voyez la note et la référence de Gibbon, chap. xxxviii). L’abbaye bénédictine de Nogent fut dans la suite bâtie sur le champ de bataille indiqué par un cercle de sépulcres païens. « Clovis donne les terres adjacentes de Leuilly et Coucy à l’église de Reims[29]. »

A. D. 485. — La bataille de Soissons. Gibbon n’en donne pas la date : suit la mort de Syagrius à la cour d’Alaric (le Jeune) en 486, prenez 485 pour la bataille.

50. A. D. 493. — Je ne puis trouver aucun récit des relations de Clovis avec le roi des Burgondes, l’oncle de Clotilde, qui précédèrent ses fiançailles avec la princesse orpheline. Son oncle, disent tous les historiens, avait tué son père et sa mère et forcé sa sœur à prendre le voile. On ne donne aucun motif, et on ne cite aucune source. Clotilde elle-même fut poursuivie comme elle faisait route pour la France[30] et la litière dans laquelle elle voyageait capturée avec une partie de sa dot. Mais la princesse elle-même monta à cheval, se dirigea avec une partie de son escorte vers la France, « ordonnant à ses serviteurs de mettre le feu à toute chose appartenant à son oncle et à ses sujets qu’ils pourraient rencontrer sur la route ».

51. Le fait n’est pas raconté, habituellement, dans les dicts ou les actes des saints ; mais punir les rois en détruisant les propriétés de leurs sujets est un usage de guerre trop accepté aujourd’hui pour permettre à notre indignation d’être bien vive contre Clotilde qui agissait sous l’empire de la douleur et de la colère. Les années de sa jeunesse ne nous sont pas racontées : Clovis avait déjà vingt-sept ans et avait pendant trois ans maintenu la foi de ses ancêtres contre toute l’influence de sa reine.

52. A. D. 496. — Je n’ai pas dans le chapitre du début attaché tout à fait assez d’importance à la bataille de Tolbiac, m’en occupant simplement en tant qu’elle obligeait les Alamans à repasser le Rhin, et établissait la puissance des Francs sur sa rive occidentale. Mais des résultats infiniment plus vastes sont indiqués dans la courte phrase par laquelle Gibbon clôt son récit de la bataille. « Après la conquête des provinces de l’ouest, les Francs seuls gardèrent leurs anciennes possessions d’au delà du Rhin. Ils soumirent et civilisèrent graduellement les peuples dont ils avaient brisé la résistance jusqu’à l’Elbe et aux montagnes de Bohème ; et la paix de l’Europe fut assurée par la soumission de la Germanie. »

53. Car, dans le sud, Théodoric avait déjà « remis le sabre au fourreau dans l’orgueil de sa victoire et la vigueur de son âge et son règne qui continue pendant trente-trois ans fut consacré aux devoirs du gouvernement civil ». Même quand son beau-fils Alaric périt de la main de Clovis à la bataille de Poitiers, Théodoric se contenta d’arrêter la puissance des Francs à Arles, sans poursuivre son succès, et de protéger son petit-fils en bas-âge, corrigeant en même temps certains abus dans le gouvernement civil de l’Espagne. En sorte que la souveraineté bienfaisante du grand Goth fut établie de la Sicile au Danube et de Sirmium à l’Océan Atlantique.

54. Ainsi donc, à la fin du ve siècle, vous avez une Europe divisée simplement par la ligne de partage de ses eaux ; et deux rois chrétiens[31] régnant, avec un pouvoir entièrement bienfaisant et sain — l’un au nord — l’autre au sud — le plus puissant et le plus digne des deux marié à la plus jeune sœur de l’autre : une sainte reine au nord, une reine-mère catholique, pieuse et sincère, au sud. C’est là une conjonction de circonstances assez mémorable dans l’histoire de la terre et certes à méditer, si jamais dans le tourbillon de vos voyages, ô lecteur, vous pouvez vous séparer pour une heure du bétail parqué qu’on pousse sur le Rhin ou l’Adige et vous promener en paix, passé la porte sud de Cologne, ou sur le pont de Fra-Giacondo à Vérone. — Alors, arrêtez-vous et regardez dans l’air limpide au delà du champ de bataille de Tolbiac, vers le bleu Drachenfels, ou, par la plaine de Saint-Ambrogio vers les montagnes de Garde. Car là furent remportées si vous voulez y penser sérieusement, les deux grandes victoires du monde chrétien. Celle de Constantin donna seulement une autre forme et une nouvelle couleur aux murs tombants de Rome ; mais les races Franque et Gothique, par ces conquêtes et sous ces gouvernements, fondèrent les arts et établirent les lois qui donnèrent à toute l’Europe future sa joie et sa vertu. Et il est charmant de voir comment, d’aussi bonne heure, la chevalerie féodale avait déjà sa vie liée à la noblesse de la femme.

Il n’y eut pas d’apparition à Tolbiac et la tradition n’a pas prétendu depuis qu’il y en ait eu. Le roi pria simplement le Dieu de Clotilde. Le matin de la bataille de Vérone, Théodoric visita la tente de sa mère et de sa sœur « et demanda que pour la fête la plus brillante de sa vie, elles le parassent des riches vêtements qu’elles avaient faits de leurs propres mains ».

55. Mais sur Clovis s’étendit encore une autre influence — plus grande que celle de sa reine. Lorsque son royaume atteignit la Loire, la bergère de Nanterre était déjà âgée ; — elle n’était ni une vierge porte-flambeau des batailles, comme Clotilde, ni un guide chevaleresque de délivrance comme Jeanne ; elle avait blanchi dans la douceur de la sagesse et était maintenant « pleine de plus en plus d’une lumière cristalline ». Le père de Clovis l’avait connue ; lui-même en avait fait son amie, et quand il quitta Paris pour la plaine de Poitiers, il fit le vœu que, s’il était victorieux, il bâtirait une église chrétienne sur les collines de la Seine. Il revint victorieux et, avec sainte Geneviève à son côté, s’arrêta sur l’emplacement des ruines des Thermes Romains, juste au-dessus de l’« Ile » de Paris, pour accomplir son vœu : et pour déterminer les limites des fondations de la première église métropolitaine de la Chrétienté franque[32].

Le roi donne le branle à sa hache de guerre et la lança de toute sa force. — Mesurant ainsi dans son vol la place de son propre tombeau, et de celui de Clotilde, et de sainte Geneviève.

« Là ils reposèrent et reposent, — en âme, — ensemble. La colline tout entière porte encore le nom de la patronne de Paris ; une petite rue obscure a gardé celui du Roi Conquérant. »

  1. Sur saint Benoît, voir dans Verona and other lectures les deux chapitres qui devaient faire partie de Nos pères nous ont dit, dans le VIe volume Valle Crucis, sur l’Angleterre. Et notamment les pages 124-128 de Verona. — (Note du Traducteur.)
  2. Personnage des romans chevaleresques, introduit par Tennyson dans Idylles du roi. — (Note du Traducteur.)
  3. Miss Ingelow. — (Note de l’Auteur.)
  4. Après enquête je trouve dans la plaine entre Paris et Sèvres. — (Note de l’Auteur.)
  5. On les montrerait encore à Nanterre sous les noms de Parc de Sainte-Geneviève et de Clos de Sainte-Geneviève (abbé Vidieu, Sainte Geneviève, patronne de Paris). — (Note du Traducteur.)
  6. Allusion à Michée, iv, 8. — (Note du Traducteur.)
  7. Voyez, d’une manière générale, toutes les descriptions que Carlyle a eu occasion de donner de la terre prussienne et polonaise, ou de l’extrémité des rivages de la Baltique. — (Note de l’Auteur.)
  8. Gigantesque — et pas encore fossile ! Voyez la note de Gibbon sur la mort de Théodebert : « le roi pointa sa lance — le taureau renversa un arbre sur sa tête — il mourut le même jour » (vii, 255). La corne d’Uri et son bouclier surmonté des hauts panaches du casque allemand attestent la terreur qu’inspiraient ces troupeaux d’aurochs. — (Note de l’Auteur.)
  9. Claudius, Aurélien, Probus, Constantius ; et après le partage de l’empire, à l’est Justinien. « L’empereur Justinien était né d’une obscure race de barbares, les habitants d’un pays sauvage et désolé, auquel les noms de Dardanie, de Dacie, et de Bulgarie ont été successivement appliqués. Les noms de ces paysans Dardaniens sont goths, et presque anglais, Justinien est une traduction de Uprauder (upright) ; son père Sabatius (en langue gréco-barbare, Stipes) était appelé dans son village « Istock » (Stock). (Gibbon, commencement du chap. xi et note.) — (Note de l’Auteur.)
  10. Personnage de l’Antiquaire. — (Note du Traducteur.)
  11. Voir le Childe Harold de Byron. — (Note du Traducteur.)
  12. Sur le confluent du Teess et de la Greta, voir les pages de Modern Painters où sont cités les vers de Walter Scott (Modern Painters, III, IV, 16, § 36 et 37. Sur la Greta par Turner, voir Lectures on art, § 170). — (Note du Traducteur.)
  13. Gibbon serre le sujet de plus près dans une phrase de son xxiie chapitre : « Les guerriers indépendants de Germanie qui considéraient la sincérité comme la plus noble de leurs vertus et la liberté comme le plus précieux de leurs biens. » Il parle spécialement de la tribu franque des Attuarii contre laquelle l’empereur Julien eut à refortifier le Rhin de Clèves à Bâle. Mais les premières lettres de l’empereur Jovien, après la mort de Julien « déléguaient le commandement militaire de la Gaule et de l’Illyrie (quel vaste commandement c’était, nous le verrons plus tard) à Malarich, un brave et fidèle officier de la nation des Francs » ; et ils restent les loyaux alliés de Rome dans sa dernière lutte avec Alaric. Apparemment, pour le plaisir seul de varier d’une façon captivante sa manière de dire et, en tout cas, sans donner à entendre qu’il y eut une cause quelconque à un si grand changement dans le caractère national, nous voyons M. Gibbon, dans son volume suivant, adopter tout à coup les épithètes abusives de Procope et appeler les Francs « une nation légère et perfide » (vii, 251). Les seuls motifs discernables de cette définition inattendue sont qu’ils refusent de vendre leur amitié ou leur alliance à Rome et Ravenne ; et que dans son invasion d’Italie le petit-fils de Clovis n’envoya pas préalablement l’avis direct de la route qu’il se proposait de suivre, ni même ne signifia entièrement ses intentions avant qu’il ne se fût assuré du Pô à Pavie ; dévoilant son plan ensuite avec une clarté suffisante, en « attaquant presque au même instant les camps hostiles des Goths et des Romains qui, au lieu d’unir leurs armes, fuirent avec une égale précipitation ». — (Note de l’Auteur.)
  14. Pour illustrer en détail ce mot, voyez « Val d’Arno », Cours VIII ; Fors Clavigera, lettres XLVI, 231, LXXVII, 137 ; — et Chaucer, le Roman de la rose (1212). À côté de lui (le chevalier Arthur) « dansait dame Franchise ». Les vers anglais sont cités et commentés dans le premier cours de Ariadne Florentina (§ 26) ; je donne ici le français :

    « Après tous ceulx estait Franchise
    Que ne fut ne brune ne bise
    Ains fut comme la neige blanche
    Courtoyse estait, joyeuse, et franche
    Le nez avait long et tretis
    Yeulx vers, riants ; sourcils faitis ;
    Les cheveulx eut très blons et longs
    Simple fut comme les coulons
    Le cœur eut doux et débonnaire.
    Elle n’osait dire ni faire
    Nulle riens que faire ne deust. »
    Et j’espère que mes lectrices ne confondront plus Franchise avec Liberté.

    (Note de l’Auteur.)
  15. Leur première mauvaise exultation, en Alsace, avait été provoquée par les Romains eux-mêmes (ou du moins par Constantin dans sa jalousie de Julien) qui y avaient employé « présents et promesses, l’espoir du butin et la concession perpétuelle de tous les territoires qu’ils seraient capables de conquérir » (Gibbon, chap. ix, 3-208). Chez tout autre historien que Gibbon (qui n’a réellement aucune opinion arrêtée sur aucun caractère ni sur aucune question, mais s’en tient au truisme général que les pires hommes agissent quelquefois bien, et les meilleurs souvent mal, loue quand il a besoin d’arrondir une phrase et blâme quand il ne peut pas, sans cela, en terminer une autre), — nous aurions été surpris d’entendre dire de la nation « qui mérita, prit et garde le nom honorable d’hommes libres », que « ces voleurs indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous les sujets de l’empire possédant une propriété qu’ils désiraient acquérir ». La première campagne de Julien qui rejette les Francs et les Allemands au-delà du Rhin, mais accorde aux Francs Saliens, sous serment solennel, les territoires situés dans les Pays-Bas, sera retracée une autre fois. — (Note de l’Auteur.)
  16. Il s’agit pourtant de Ronsard. — (Note du Traducteur.)
  17. « Encounters, en quartiers ».
  18. C’est, pour Ruskin, la caractéristique des mauvais écrivains Cf. « N’ayez jamais la pensée que Milton emploie ces épithètes pour remplir son vers, comme ferait un écrivain vide. Il a besoin de toutes, et de pas une de plus que celles-ci. » (Sesame and Liles, of King Treasuries, 21). Voir également plus loin. — (Note du Traducteur.)
  19. Allusion à l’Épître aux Éphésiens : « Ayez à vos reins la vérité pour ceinture » (Saint Paul, Épître aux Éphésiens, vi, 14). Saint Paul ne fait, d’ailleurs, ici, que reprendre une image d’Isaïe. « Et la justice sera la ceinture de ses reins » (Isaïe, ix, 5). Voir aussi saint Pierre : « Venez donc, ayant ceint les reins de votre esprit. » (Ire Épître, i, 13.) — (Note du Traducteur.)
  20. Cf. Val d’Arno à propos d’une statue de la cathédrale de Chartres et d’une peinture de l’abbaye de Westminster : « À Chartres et à Westminster… le plus haut rang a pour signe distinctif la chevelure flottante, etc. Si vous ne savez pas lire ces symboles vous n’avez plus devant vous qu’une figure raide et sans intérêt » (Val d’Arno, viii, 212). Il y a là, d’ailleurs, bien d’autres choses que cela — et qu’on peut aimer sans savoir lire ces symboles — dans ces statues de Chartres. Et Ruskin l’a lui-même montré dans des pages admirables (les Deux sentiers, I, 33 et suivants) que j’ai citées plus loin, pages 260, 261 et 262, en note. — (Note du Traducteur.)
  21. On entrera plus avant dans la pensée de cette phrase en la rapprochant de la fin du iie chapitre des Sept temps de l’architecture (Lampe de vérité, p. 139 de la traduction Elwall): « L’architecture du moyen âge s’écroula parce qu’elle avait perdu sa puissance et perdu toute force de résistance, en manquant à ses propres lois, en sacrifiant une seule vérité. Il nous est bon de nous le rappeler en foulant l’emplacement nu de ses fondations et en trébuchant sur ces pierres éparses. Ces squelettes brisés de murs troués où mugissent et murmurent nos brises de mer, les jonchant morceau par morceau et ossement par ossement, le long des mornes promontoires, sur lesquels jadis les maisons de la Prière tenaient lieu de phares, — ces voûtes grises et ces paisibles nefs sous lesquelles les brebis de nos vallées paissent et se reposent dans l’herbe qui a enseveli les autels — ces morceaux informes, qui ne sont point de la terre, qui bombent nos champs d’étranges talus émaillés, ou arrêtent le cours de nos torrents de pierres qui ne sont pas à eux, réclament de nous d’autres pensées que celles qui déploreraient la rage qui les dévasta ou la peur qui les délaissa. Ce ne fut ni le bandit, ni le fanatique, ni le blasphémateur qui mirent là le sceau à leur œuvre de destruction ; guerre, couroux, terreur auraient pu se déchaîner et les puissantes murailles se seraient de nouveau dressées et les légères colonnes se seraient élancées de nouveau de dessous la main du destructeur. Mais elles ne pouvaient surgir des ruines de leur propre vérité violée. » — (Note du Traducteur.)
  22. « Ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère » (saint Paul, Épître aux Éphésiens, iv, 26). — (Note du Traducteur.)
  23. Lire comme exemple l’article de M. Plinsoll sur les mines de charbon. — (Note de l’Auteur.)
  24. Décapité en 1535, sur l’ordre de Henri VIII, pour avoir refusé de prêter le serment de suprématie. — (Note du Traducteur.)
  25. Dans tout ce portrait de Clovis se fait jour, chez Ruskin, une tendance à ne pas donner de la dureté une interprétation morale trop défavorable, tendance qui existe aussi, il me semble, chez Carlyle (voir dans Carlyle, Cromwell, etc.). En ceci, il y a, je crois, deux choses. D’abord, une sorte de don historique ou sociologique qui sait découvrir dans des actions en apparence identiques une intention morale différente, selon le temps et la civilisation, et apparenter les formes extrêmement diverses que revêt une même moralité ou immoralité à travers les âges. Ce don existe à un très haut degré chez des écrivains comme Ruskin, et plus encor chez George Eliot. Il existe aussi chez M. Tarde. Deuxièmement une sorte de goût, d’imagination assez naturel chez un lettré très bon pour la sauvagerie inculte. Ce goût se reconnait même parfois jusque dans les lettres de Ruskin, à une certaine affectation de dureté et de non-conformisme. Lire dans le livre de M. de la Sizeranne, page 61, la réponse de Ruskin à un révérend endetté : « Vous devriez mendier d’abord ; je ne vous défendrais pas de voler si cela était nécessaire. Mais n’achetez pas de choses que vous ne puissiez payer. Et de toutes les espèces de débiteurs les gens pieux qui bâtissent des églises sont, à mon avis, les plus détestables fous. Et vous êtes, de tous, les plus absurdes, etc., etc. » — (Note du Traducteur.)
  26. La légende s’empara plus tard de ce rapprochement et les murs d’Angoulême, après la bataille de Poitiers, passent pour être tombés aux sons des trompettes de Clovis. « Un miracle, dit Gibbon, qui peut être réduit à la supposition que quelque ingénieur clérical aura secrètement ruiné les fondations du rempart. » Je ne puis trop souvent mettre nos honnêtes lecteurs en garde contre l’habitude moderne de réduire toute histoire quelconque à la « supposition que », etc. La légende est, sans doute, l’expansion naturelle et fidèle d’une métaphore. — (Note de l’Auteur.)
  27. Allusion, me dit Robert d’Humières, à ce proverbe anglais : « L’Éthiopien ne peut changer sa peau ni le léopard ses taches. » — (Note du Traducteur.)
  28. Augustin Thierry, d’après la grammaire des langues germaniques de Grimm donnait : « Hlodo-wig célèbre guerrier, Hildebert, brillant dans les combats, Hlodo-mir chef célèbre ». — Note du Traducteur.
  29. Quand ? car cette tradition, comme celle du vase, implique l’amitié de Clovis et de saint Rémi, et un singulier respect de la part du roi pour les chrétiens de Gaule, bien que lui-même ne fût pas encore converti. — (Note de l’Auteur.)
  30. C’est une preuve curieuse de l’absence, chez les historiens médiocres, du plus léger sens de l’intérêt véritable de la chose qu’ils racontent, quelle qu’elle soit, que ni dans Gibbon, ni dans MM. Bussey et Gaspey, ni dans la savante Histoire des villes de France, je ne puis trouver, dans les recherches les plus consciencieuses que me permet de faire ma matinée d’hiver, quelle ville était en ce temps la capitale de la Burgondie ou au moins dans laquelle de ses quatre capitales nominales — Dijon, Besançon, Genève et Vienne — fut élevée Clotilde. La probabilité me paraît en faveur de Vienne (appelée toujours par MM. B. et G. « Vienna » avec l’espoir de quel profit pour l’esprit de leurs lecteurs peu géographes, je ne puis le dire) surtout parce qu’on dit que la mère de Clotilde a été « jetée dans le Rhône avec une pierre au cou ». L’auteur de l’introduction de la Bourgogne dans l’Histoire des Villes est si impatient d’avoir à donner son petit coup de dent à ce qui peut, en quoi que ce soit, avoir rapport à la religion, qu’il oublie entièrement l’existence de la première reine de France, ne la nomme jamais, ni, comme tel, le lieu de sa naissance, mais fournit seulement à l’instruction des jeunes étudiants ce contingent bienfaisant que Gondebaud « plus politique que guerrier, trouva au milieu de ses controverses théologiques avec Avitus, évêque de Vienne, le temps de faire mourir ses trois frères et de recueillir leur héritage ».

    Le seul grand fait que mes lecteurs auront tout avantage à se rappeler, c’est que la Bourgogne, en ce temps-là, par quelque roi ou tribu victorieuse que ses habitants puissent être soumis, comprend exactement la totalité de la Suisse française, et même allemande, jusque Vindonissa à l’est, la Reuss, de Vindonissa au Saint-Gothard, en passant par Lucerne, étant sa limite effective à l’est ; qu’à l’ouest, il faut entendre par Bourgogne tout le Jura, et les plaines de la Saône, et qu’au sud elle comprenait toute la Savoie et le Dauphiné. Selon l’auteur de la Suisse historique, le messager de Clovis fut d’abord envoyé à Clotilde, déguisé en mendiant, tandis qu’elle distribuait des aumônes à la porte de Saint-Pierre à Genève, et c’est de Dijon qu’elle partit et s’enfuit, en France, poursuivie par les émissaires de son oncle. — (Note de l’Auteur).

  31. Clovis et Théodoric. — (Note du Traducteur.)
  32. La basilique de Saint-Pierre et Saint-Paul. Voir l’abbé Vidieu, Sainte Geneviève, patronne de Paris. — (Note du Traducteur.)