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La Bulgarie au lendemain d'une crise/Le prince Ferdinand

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Anonyme
Typographie de E. Plon et Nourrit & Cie (p. 17-38).

LE PRINCE FERDINAND

Le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg était âgé de vingt-six ans lorsque, élu par l’Assemblée nationale bulgare, il prit la résolution de se rendre à Sofia, résolution chevaleresque et digne du noble sang qui coule dans ses veines. À cette démarche hardie, l’Europe secoua la tête d’un air de doute, car il paraissait fort improbable, après tout ce qui s’était passé en Bulgarie, que le jeune Prince pût s’acclimater dans sa nouvelle patrie, et réaliser les espérances qu’elle plaçait en lui. Il les a réalisées, cependant, mais au prix de quelle patience, de quelle sagesse, de quelle abnégation ! On ne s’en est bien rendu compte que le 18 mai 1894, alors que, obéissant aux exigences de la situation, il se sépara de Stambouloff, pour éviter à la nation bulgare la ruine matérielle et les désastres politiques qui la menaçaient.

Sept années s’étaient écoulées depuis le 22 août 1887, jour de l’entrée triomphale du jeune Prince à Sofia, jusqu’au 18 mai 1894 ; on peut dire qu’elles ont constitué, pour lui comme pour son peuple, une période d’apprentissage politique et d’épreuve, d’où tous deux sont sortis à leur honneur, avec la conscience d’être désormais indissolublement unis et d’avoir conquis l’estime de l’Europe.

Ce jeune Prince, qu’apportait-il à son peuple ? Ce peuple, qu’attendait-il de lui ?

Il apportait sa noble origine, sa descendance d’une des plus illustres familles de l’Europe, et aussi sa personnalité encore neuve, sa jeunesse, son esprit d’une culture raffinée et le désir passionné de rendre heureux les Bulgares qui venaient de l’appeler à les gouverner. La nation qui venait de renaître trouvait en lui le modèle à suivre, celui qu’elle n’avait qu’à imiter pour faire disparaître les dernières traces honteuses du passé. C’était déjà beaucoup, mais ce n’était pas tout. Les espérances du peuple bulgare allaient plus loin encore. Après s’être épanouies, sous le regretté prédécesseur du prince Ferdinand, avec une luxuriance magnifique, elles avaient été brusquement fauchées, et l’existence même de la jeune Bulgarie indépendante avait paru, un moment, compromise. Comment assurer l’indépendance vis-à-vis de l’étranger et le développement continu de la prospérité intérieure ? Ce double but ne pouvait être atteint que par l’installation d’une dynastie nationale qui, si elle n’était pas immédiatement reconnue par les maisons royales de l’Europe, marcherait du moins de pair avec elles, par droit de naissance. Comme le disait récemment le prince de Bismarck à une députation de Styriens : « La dynastie joue, en dernière analyse, un rôle décisif dans les relations extérieures d’un État ; elle est le facteur principal qui détermine leur choix. » Le prince Ferdinand pouvait satisfaire ces aspirations de dynastie nationale. Sans bruit, tranquillement, en se renfermant dans les strictes limites de ses attributions constitutionnelles, il jeta les bases sur lesquelles la dynastie devait s’appuyer dans l’avenir.

Tel est le travail qu’il fallait accomplir pour donner un point d’appui solide à l’existence politique de la Bulgarie, tel est le travail qui fut accompli.

Le prince Ferdinand crut devoir laisser à la tête des affaires, aussi longtemps que lui-même n’aurait pas acquis une connaissance approfondie du pays et de la population, l’homme qui, en qualité de régent de la Bulgarie, avait envoyé à Ébenthal une députation pour lui offrir la couronne princière. Il le conserva comme président du conseil, et pendant sept années, il lui voua une reconnaissance fidèle, qui ne se démentit pas, même lorsque ce conseiller indigne osa s’en servir au détriment de la Bulgarie. Le Prince ne s’est séparé de Stambouloff qu’à contre-cœur ; il a fallu pour cela qu’il se vît en face de cette alternative : ou se mettre en contradiction formelle avec les désirs de son peuple et compromettre des résultats péniblement acquis, ou mettre fin au despotisme terroriste d’un ministre dont l’impopularité menaçait de rejaillir sur le trône.

Spectacle étrange et saisissant ! Le jeune Prince — nature fine, aristocratique, doué de tous les attraits d’une éducation raffinée, pénétré de l’importance de la mission qu’il doit remplir — marche, plein de confiance, à côté de son conseiller plébéien, issu des dernières couches sociales, et dont la physionomie à demi orientale trahit la violence brutale, la soif intense de la domination, jointes à la fourberie la plus atroce. Longtemps ils font route ensemble. Mais le premier grandit dans l’accomplissement de ses devoirs princiers, l’autre dans les passions de son naturel sans frein. Il faut présenter ce tableau avec ses lumières et ses ombres, pour que l’histoire de la Bulgarie pendant ses huit dernières années devienne intelligible.

Le prince Ferdinand était arrivé en Bulgarie avec la confiance et la droiture de ses vingt-six ans. Étranger à tous les événements qui avaient précédé son élection, il pouvait désirer un rapprochement avec la Russie, ou demeurer dans le statu quo, selon que les intérêts de la Bulgarie auraient trouvé ou non leur avantage à cette réconciliation. Mais la situation de son président du conseil était toute différente. Warwick bulgare, Stambouloff s’était attiré les colères de la Russie ; ne pouvant les fléchir, il lui fallait les braver.

Peut-être la différence de ces deux situations personnelles vis-à-vis de la question vitale des destinées bulgares contenait-elle déjà les germes de la scission que l’avenir devait rendre inévitable.

Tout d’abord, cependant, les choses marchèrent à souhait. Le jeune Prince n’avait point l’intention de s’écarter, si peu que ce fût, de ses attributions constitutionnelles, et le ministre n’entreprenait rien sans l’assentiment du souverain. À coup sûr, il dut être plus d’une fois pénible pour un Prince d’une éducation raffinée et délicate de supporter les écarts de caractère et le manque de procédés de son ministre, — si tant est qu’il puisse être question ici de caractère et de procédés ; — mais chez lui le sentiment d’une reconnaissance qu’il ne marchanda jamais et la conscience de la responsabilité qu’il avait assumée l’emportèrent ; sur toute autre considération.

Mais bientôt un des vices du caractère du ministre apparut clairement. Le Prince qui couvrait le ministre de son autorité fut systématiquement isolé ; une sorte de muraille de la Chine le sépara du monde extérieur, Stambouloff l’entoura de ses propres créatures, depuis les aides de camp jusqu’aux derniers laquais, et attira à lui le pouvoir tout entier. Il s’attaqua avec une rage de fauve à tous ceux chez lesquels il soupçonnait le désir de s’interposer entre lui et le Prince. Non point par zèle patriotique, comme on le verra par la suite, mais pour ne laisser personne s’élever à côté de lui, pour devenir un de ces tout-puissants maires du palais comme il s’en trouvait à la cour des Mérovingiens, et arriver à satisfaire ainsi ses instincts de domination et de cupidité.

Il faut reconnaître que, pendant les premières années du règne du prince Ferdinand, la main de fer de Stambouloff a tenu les rênes avec une rigueur utile et même indispensable.

Les attentats et les complots tramés par des émissaires venus de l’étranger et parfois en partie exécutés par eux, menaçaient la personne du Prince et la situation si laborieusement acquise du jeune État bulgare. Stambouloff sut les déjouer grâce à son audace et à sa vigilance prodigieuses, qui n’ont été surpassées que par sa rigueur impitoyable à châtier les coupables.

Une activité couronnée de tels succès ne pouvait que resserrer davantage les liens entre le Prince et le ministre. Mais l’histoire montre à chaque page, par des exemples autrement illustres que celui de Stambouloff, combien la possession du pouvoir peut être périlleuse pour des tempéraments passionnés. La cruauté, l’avidité, la méfiance augmentent sans cesse, l’une par crainte de ses victimes, l’autre par crainte de la lumière sur ses agissements, la dernière par crainte de la vengeance et des représailles. Quand la Bulgarie fut nettoyée des agents et des émissaires russes, quand la tranquillité et l’ordre furent rétablis, Stambouloff aurait dû mettre de côté la verge de fer, mais l’empire sur soi-même qui distingue le véritable homme d’État lui faisait complètement défaut. Loin d’abandonner son système de répression, il le tourna contre ses propres compatriotes, contre quiconque lui déplaisait. Ce fut un système de proscriptions, de tracasseries et d’espionnages policiers, la ruine de milliers d’existences, la violation de la loi et du droit. Et comme sous ses lourdes bottes un grincement de mauvais augure se faisait entendre, comme, en dépit de ses mouchards, il voyait se dessiner dans le pays une opposition qui n’avait d’abord compté que quelques émigrés en Russie, en Serbie, en Roumanie et à Constantinople, il s’entoura d’une armée de sbires, de criminels auxquels il avait fait grâce, de gens sans aveu qui lui servaient d’instruments dociles pour l’exécution de ses louches intrigues ; de ces drôles il fit sa garde d’honneur ; ils l’accompagnaient dans ses sorties, qu’enfin il n’osa plus faire que de nuit et qui le plus souvent ne le conduisaient qu’au club de l’Union où, en compagnie de ses âmes damnées, il pouvait se livrer à ses deux passions maîtresses, la boisson et le jeu. On pouvait le comparer soit à un chef des prétoriens à l’époque du Bas-Empire, soit à un satrape oriental.

Stambouloff devait sa fortune politique à la nécessité d’un courant russophobe, d’une résistance à outrance à la Russie ; mais la violence de ses instincts ne tarda pas à fausser les résultats de ce qui devait être son unique mission. Seule la popularité croissante du prince Ferdinand, qui à l’heure critique n’hésita pas à se séparer de Stambouloff, put empêcher la formation d’un parti russe en Bulgarie. Un parti « russe », disons-nous, car les tendances qu’on désigne actuellement à l’étranger sous le nom de russophiles sont, au contraire, essentiellement bulgares, et ceux qu’on affuble à tort de cette épithète, n’en sont pas moins patriotes ardents parce qu’ils témoignent pleine confiance dans un gouvernement tranquille, honnête et sage, s’efforçant de tenir la balance égale entre les partis politiques, de calmer les passions, de garantir la liberté individuelle, de favoriser l’expansion commerciale, et désirant par suite le rétablissement des bons rapports avec la Russie et la reconnaissance officielle du Prince par l’Europe.

Mais, sans insister, pour l’instant, sur la marche de l’évolution politique, revenons aux rapports du Prince et de son premier ministre, car le gouvernement de Stambouloff pendant sept années, sous ses aspects avantageux ou défavorables, n’est que l’expression fidèle de ces rapports.

C’est au mois de mars 1888 que Stambouloff se sentit assez fort pour frapper un grand coup. Il fallait à tout prix éloigner le major Popoff de la personne du Prince. Popoff avait été l’un des fidèles d’Alexandre de Battenberg. Le jour qui suivit la déposition violente du souverain, il avait rétabli l’ordre et fait tout ce qui dépendait de lui pour retenir Alexandre en Bulgarie. Plus tard, il s’était attaché au prince Ferdinand, et celui-ci goûtait fort l’amitié de cet homme fidèle, loyal et aimable. À la cour et dans l’armée, Popoff était apprécié comme il le méritait. Il n’en fallait pas davantage pour que Stambouloff jurât sa perte. D’abord il voulut amener le prince Ferdinand à éloigner Popoff ; ayant échoué dans cette tentative, il accusa cet officier honorable de détournements et de malversations. Ce fut un procès où l’on produisit de faux documents, où vinrent déposer des témoins soudoyés par le ministre, bref un procès absolument scandaleux. Le Prince tenta d’intervenir en faveur de Popoff ; ce fut en vain, Popoff fut condamné. Deux hommes d’honneur, Stoiloff et Natchowitch, collègues de Stambouloff dans le ministère, comprenant alors qu’il n’y avait aucun profit pour la patrie ni pour leur bonne renommée à rester les collaborateurs d’un tel personnage, donnèrent leur démission et attendirent leur heure ; leur espoir ne fut pas déçu : Stambouloff est aujourd’hui tombé, et eux, aux côtés du Prince, dirigent la politique intérieure et extérieure de leur pays. Le prince Ferdinand ne put jamais se consoler de l’injustice criante dont l’infortuné Popoff avait été victime. Mais l’heure n’avait pas encore sonné où il pourrait se débarrasser du génie malfaisant dont la nécessité lui imposait la présence, et d’autres déboires plus amers lui étaient encore réservés.

Pour le malheur de la Bulgarie, la délivrance tarda longtemps. Stambouloff, avec une fourberie tout orientale, avait soin de choisir, pour commettre ses forfaits, le temps où le prince Ferdinand était hors du pays. Il semblait qu’il voulût alors se dédommager de la contrainte que la présence du souverain lui avait imposée et rattraper le temps perdu. Quand le prince Ferdinand revenait de ses voyages, il se trouvait en présence de faits accomplis, irréparables ; en outre, il était évident pour tous que plus les actes de malversation, les dénis de justice, les proscriptions se multipliaient, plus la situation matérielle du ministre devenait brillante, à tel point qu’il fut bientôt le plus riche propriétaire foncier de la Bulgarie. La baguette d’un magicien n’eût pu opérer plus mirifiques prodiges.

Mais c’est surtout l’armée qui était l’objectif spécial de Stambouloff ; il voulait l’avilir jusqu’à en faire son instrument docile, et par elle se rendre maître absolu. Il fit entrer dans le corps des officiers des individus louches et tarés ; Mutkuroff, à qui il avait donné sa sœur en mariage et qu’il fit ministre de la guerre, devait l’aider à réaliser ses projets. Plus tard, la collision finale qui devait renverser Stambouloff se produisit précisément à propos d’une question militaire. Le ministre de la guerre Savoff, excellent homme et soldat distingué, s’était vu contraint, au commencement de janvier 1894, de demander une réparation par les armes à Stambouloff qui l’avait outragé dans l’honneur de sa famille. Au lieu de répondre en galant homme à la provocation, Stambouloff se servit de tous les moyens que lui conférait son pouvoir, et employa les scélérats qui lui obéissaient aveuglément à organiser une véritable razzia contre Savoff, qui fut forcé de se réfugier à l’étranger. Le prince Ferdinand confia alors le portefeuille de la guerre au colonel Petroff.

En mai 1894, une dépêche appela le Prince à Munich pour les obsèques de sa sœur, la princesse Amélie de Bavière. Avant son départ, le ministre de la guerre vint présenter à la signature une liste de nominations et un certain nombre de documents concernant l’administration militaire. Le Prince, qui avait toujours maintenu dans leur intégrité les prérogatives de la couronne même vis-à-vis de Stambouloff et ne lui avait jamais laissé signer les nominations d’officiers, expédia en hâte les pièces que lui soumettait le ministre de la guerre, tandis que Stambouloff attendait dans une pièce voisine. Quand son tour d’audience fut venu, il entra pour présenter au Prince ses compliments de condoléance et lui faire signer le décret lui conférant les pouvoirs de régent, comme cela se pratique chaque fois que le souverain voyage à l’étranger. Lorsqu’il vit ce qui s’était passé pendant son absence, il ne se sentit pas de rage, et tandis qu’il accompagnait le Prince jusqu’à sa voiture, se tournant vers un des secrétaires, il dit à haute voix : « Non ! ce manque de confiance me révolte ! Jamais je ne pardonnerai cela au Prince !»

Ce n’était pas la première incartade de ce genre qu’il se permettait. Certain jour que le Prince avait organisé une course pour officiers de cavalerie à laquelle Stambouloff n’avait pas été invité, celui-ci s’en plaignit au major Markoff en une épître furibonde. Il y a mieux. Pendant l’affaire Savoff, il fit irruption, la nuit, dans les appartements du Prince, pour lui arracher son consentement à l’emprisonnement de l’homme qu’il avait déshonoré. Le Prince s’y étant naturellement refusé, il se vengea en livrant à la publicité une lettre confidentielle dans laquelle Savoff implorait la protection du Prince contre les persécutions de Stambouloff.

Nous avons rapporté ces incidents concernant l’armée sans tenir compte de leur ordre chronologique ; mais après ces quelques échantillons de son savoir-faire, il apparaîtra clairement que le patriotisme de Stambouloff n’était nullement à la hauteur de son ambition ou plutôt de sa soif de domination et de sa cupidité. Il est nécessaire d’appuyer encore sur ce point, afin que l’opinion publique ne se laisse pas tromper par le portrait si flatté que Stambouloff aime à faire de lui-même, afin qu’elle distingue sur sa vraie physionomie les stigmates indéniables du vice et des plus bas instincts. Nous savons que c’est une besogne ingrate de détruire des légendes qui se sont formées au loin, mais il le faut dans l’intérêt de la Bulgarie et de la vérité historique.

Dans l’intérêt de la Bulgarie, disons-nous. En effet, Stambouloff depuis sa chute a su, grâce à ses agents secrets à l’étranger, discréditer sa propre nation et jeter le blâme sur le Prince à qui il fut redevable de sa fortune politique ; calomnies semées avec un art peu différent de celui dont il faisait preuve au pouvoir, lorsque toute la Bulgarie, du palais de Ferdinand à la chaumière du paysan, était infestée de ses satellites et de ses espions, bandits arrachés à la justice, dont nous avons parlé plus haut, ou pauvres hères besogneux, auxquels il jetait les miettes de sa table richement servie grâce à la désinvolture avec laquelle il exploitait son pouvoir au profit de ses intérêts personnels.

En dehors de la Bulgarie, on ignore ce que, de Rustschuk à Philippopoli, les oiseaux se racontent sur tous les toits : que le procès Popoff et le procès Panitza furent des assassinats juridiques, car Panitza non plus n’était point un traître, dans le vrai sens du mot, mais on mit en œuvre contre lui tout l’attirail d’une justice corrompue, gagnée d’avance à ses bourreaux.

On ignore aussi à l’étranger que l’exécution des prétendus meurtriers du ministre Beltscheff eut lieu malgré les ordres du prince Ferdinand. À son départ pour Carlsbad, où il allait faire une cure, le Prince avait nettement exprimé sa volonté à Stambouloff à cet égard et commandé de surseoir à l’exécution jusqu’à son retour. Mais un matin, en déjeunant, il reçut la foudroyante nouvelle que Stambouloff, qui cette fois n’était pas même investi des pouvoirs de régent, avait au contraire précipité l’exécution des malheureux prisonniers. Un télégramme de violents reproches fut expédié aussitôt au ministre ; mais, hélas ! le mal était irréparable !

La mesure n’était pas comble encore. Ces intègres et braves patriotes Stoiloff, Natchowitch, Radoslawoff, qui, à l’occasion du procès Popoff, avaient rompu courageusement avec Stambouloff, devaient d’abord, poussés par la menace d’un danger terrible, imminent, et malgré les mesures d’un terrorisme poussé jusqu’à la démence prises par Stambouloff, réunir autour d’eux un parti d’opposition. C’est alors seulement que l’heure de la réparation finale devait sonner pour Stambouloff.

Au commencement de l’année 1894, les choses en étaient arrivées au point que nous indiquons. L’opposition ne pouvait plus être comprimée que par la violence et l’arbitraire ; l’exaspération générale devenait formidable. Même la doctrine sacrosainte de la haine nationale contre la Russie avait perdu sa toute-puissance d’autrefois, en présence de l’intolérable tyrannie que l’homme en qui s’incarnait ce dogme faisait peser sur le pays. À diverses reprises, Stambouloff avait demandé qu’on mît les troupes à sa disposition ; mais toujours cette demande avait été repoussée par le ministre de la guerre Petroff, qui ne voulait pas que l’armée entrât en conflit avec le peuple. Stambouloff s’aperçut que le sol commençait à trembler sous ses pas ; il dut se trouver dans l’état d’âme du couvreur qui dit en dégringolant d’un toit : « Ça va bien, pourvu que ça dure ! » En avril 1894, il demanda au Prince de proclamer l’état de siège ; Ferdinand s’y refusa, sachant bien contre qui Stambouloff voulait employer cette arme dangereuse. Au moyen de l’état de siège, la dernière étincelle d’honnêteté et d’indépendance aurait été étouffée, et la volonté despotique du ministre serait devenue la suprême loi. Être le véritable maître en Bulgarie, voilà, de l’aveu de la Svoboda, organe à la dévotion de Stambouloff, le but visé par son orgueil insensé.

La rage au cœur, Stambouloff vit partir le Prince, qui allait assister aux funérailles de sa sœur, à Munich. À son retour, Ferdinand trouva à Belgrade une missive où Stambouloff, au milieu d’un flot de phrases offensantes, donnait sa démission et celle du cabinet tout entier.

Le Prince arriva à Sofia ; la Princesse, à peine remise d’une longue maladie, l’accompagnait. À la gare, tous les ministres vinrent présenter leurs hommages au couple princier, tous, à l’exception de Stambouloff qui avait prétexté une indisposition. À son entrée au palais, le Prince fit appeler Stambouloff, qui chercha, pour se disculper, un faux-fuyant quelconque.

— Je reconnais, dit-il, mon manque de tact ; je n’ai point témoigné les égards désirables à Votre Altesse Royale et à son auguste épouse. Je prie Votre Altesse Royale de me pardonner.

Le Prince répondit que cet état de choses n’avait que trop duré, qu’il avait pardonné souvent, souvent fermé les yeux sur bien des choses, mais qu’aujourd’hui la mesure était comble.

— J’accepte votre démission, continua le Prince, et je vous prie de me désigner les personnes que vous croyez capables de vous remplacer.

Stambouloff parut frappé de la foudre. Tant de fois il avait menacé de donner sa démission, sans que jamais on le prît au mot ! Il restait là, devant le Prince, pâle et bégayant. Il reprit à grand’peine un peu d’empire sur lui-même et balbutia quelques phrases inintelligibles. Quelques jours après, il se présenta à l’audience de congé et, avec un torrent de paroles, il protesta de son loyalisme, de son dévouement au Prince.

— Je suis votre chien fidèle, dit-il ; quand vous m’appellerez, j’accourrai me coucher à vos pieds. L’entretien fut long et cordial ; on se sépara sans animosité. À sa sortie du palais, Stambouloff, malgré toutes les mesures d’ordre qu’on avait prises, fut hué par la foule qui l’attendait massée devant la porte. Le Prince en personne parut dans la rue et recommanda le calme au peuple. Il dit au préfet de police : « Vous me répondez sur votre tête que Stambouloff ne recevra pas une égratignure. » La conduite du Prince fut, à cette heure critique, si pleine de considération pour Stambouloff et de sollicitude pour sa sécurité, que le premier ministre nouvellement entré en fonction crut voir là une sorte de démonstration contre lui-même et parla d’offrir sa démission à l’instant.

Depuis lors, le Prince et Stambouloff ne se sont jamais revus.

Aussitôt que le pouvoir dont il avait abusé d’une façon si scandaleuse fut arraché des mains de Stambouloff, on entendit l’orage populaire gronder contre lui. Toutes les injustices qu’il avait commises lui furent jetées à la face ; un formidable cri de haine et de vengeance retentit dans tout le pays. Il fallut, pour le protéger, placer des sentinelles autour de sa demeure. Il n’osa plus, il n’ose point encore aujourd’hui s’aventurer dans la rue. C’est la nuit seulement qu’il se glisse furtivement hors de sa maison, entouré de cette même bande de scélérats, de vils acolytes qui autrefois trouvaient des avantages fort appréciables à lui servir d’instruments et qui aujourd’hui ne trouveraient plus personne pour rémunérer leurs services.

Ce que fit Stambouloff après sa chute pour se venger du Prince, nous le dirons dans le chapitre suivant. Il serait difficile de trouver dans l’histoire un autre exemple d’un manque aussi complet de sens moral, d’une déloyauté aussi flagrante contre sa propre patrie, faisant aussi bon marché de ce rôle de sauveur joué autrefois avec tant d’aplomb.

Le prince Ferdinand, fort de la conscience du devoir accompli, du soin constant et de l’abnégation qu’il a apportés à sa mission difficile, peut regarder de haut les manœuvres hostiles de son ancien ministre, aveuglé par la haine. Depuis qu’il a éloigné Stambouloff, la confiance et l’amour du peuple bulgare entourent plus que jamais le trône. Autrefois, quand il témoignait le désir de faire un voyage dans le pays, Stambouloff lui parlait aussitôt, avec des airs épouvantés, de conspirations, de complots, d’attentats contre sa personne fomentés par la Russie.

— Ce n’est qu’à Sofia, répétait-il d’un ton de mystère, que je suis sûr de pouvoir efficacement protéger Votre Altesse Royale. Je ne verrais pas sans trembler Votre Altesse se soustraire à ma vigilance et s’exposer à des dangers de tous les instants dans une excursion à travers le pays.

Quand un jour, en dépit de ces prédictions sinistres, le Prince se décida à aller à Philippopoli et accompagné d’un seul aide de camp parcourut les rues de la ville, il ne rencontra point les fantômes d’assassins évoqués par Stambouloff, mais partout l’enthousiasme le plus chaleureux et la plus respectueuse sympathie. Cette menace perpétuelle des meurtriers à la solde de la Russie était un des stratagèmes employés par Stambouloff pour isoler le Prince au milieu de son peuple.

Le Prince est protégé par la réelle popularité qu’il s’est acquise surtout depuis le renvoi de Stambouloff. Il a su inspirer au peuple bulgare un attachement à la dynastie qui autrefois était étranger à l’esprit des masses, et, dans cette tâche, il a été heureusement secondé par la princesse Marie-Louise, sa femme, qui sait gagner tous les cœurs par la grâce exquise de ses manières, son affabilité et son tact si sûr et si délicat. Le peuple bulgare comprend l’importance que présentent pour son avenir national l’existence d’une dynastie et la direction d’un souverain qui, durant huit années, ne s’est jamais départi de l’observation stricte des principes constitutionnels. Pureté de mœurs jointe à l’élégance d’un goût irréprochable, esprit de famille au vrai sens du mot, tels sont les traits distinctifs de la jeune cour de Sofia, qui peut servir de modèle au peuple tout entier.

Ce peuple désireux de s’instruire, plein de confiance en ses efforts, d’un tempérament robuste, fier de son indépendance, conservant avec un soin jaloux ses traditions nationales, ne se sent pas de joie depuis que son tyran d’autrefois ne s’interpose plus, comme une ombre menaçante, entre le Prince et lui. Il porte un dévouement désormais inébranlable à son souverain, encore que les puissances européennes ne l’aient point reconnu jusqu’à ce jour. Mais la Bulgarie espère que bientôt sa situation internationale sera enfin régularisée. La Bulgarie existe par elle-même, mais elle voudrait exister aux yeux de tous et elle voit dans le prince Ferdinand son chef légitime, le guide consciencieux qui la mènera dans le droit chemin, le souverain probe qui travaillera avec elle à l’affermissement de ses institutions nationales.