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La Chronique de France, 1900/Chapitre VIII

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Imprimerie A. Lanier (p. 193-234).

viii

PROBLÈMES ET RÉFORMES

Il convient de dire quelques mots de certains problèmes d’ordre général, qui se sont posés au cours de l’année, ou qui, s’étant posés antérieurement, ont continué d’occuper l’opinion. Le plus important est sans doute le problème économique et financier.

L’impasse budgétaire.

« Depuis plusieurs années, écrivait à propos du budget de 1900 un éminent publiciste, bien connu pour sa compétence financière, M. Raphaël-Georges Lévy, le budget n’est plus qu’un compte de prévision hâtivement dressé, voté péniblement et avec un retard monstrueux. Nos ministres, et à leur suite les commissions du budget, semblent avoir renoncé à faire de cet acte si important ce qu’il devrait être, c’est-à-dire un effort constant vers l’amélioration générale de la machine administrative, vers l’application des principes d’une politique et d’une économie politique élevées, vers un état plus sain et plus fort, en un mot la voie ouverte aux réformes de toute nature ». Et plus loin, traçant le portrait du « ministre idéal », l’auteur ajoutait : « La tâche d’un ministre des finances est économique avant d’être financière ; il doit avoir présentes à l’esprit, les principales branches de l’activité du pays, connaître celles qui sont susceptibles du plus grand développement, s’efforcer de les encourager, de faciliter leur travail en diminuant ou en supprimant les entraves qui s’opposent à la libre expansion des forces… Mais une pareille œuvre ne saurait être menée à bonne fin que par un homme qui reste au pouvoir pendant de longues années ».

Ainsi l’instabilité ministérielle vient ajouter aux néfastes résultats des mauvaises pratiques financières. Au nombre de ces dernières, il faut noter la jonction au budget, par la faute du gouvernement lui-même, de lois réformatrices, propres à troubler l’équilibre budgétaire. C’est ainsi que la loi sur les successions établissant une taxe progressive et qui avait été présentée d’abord au Sénat, lui fut retirée en juin 1900, pour être incorporée au budget de 1901, où elle figure comme devant produire un boni de 10.434.000 francs. Généralement pris de court et pressé d’aboutir, il arrive encore que le Gouvernement se trompe dans ses évaluations ou se tire d’affaire en inscrivant ce qu’on pourrait appeler des « amorces de dépenses ». Dans ce même budget de 1901, on a relevé une colossale erreur qui consistait à alléger la dette flottante des 4 milliards de dépôts des Caisses d’Épargne. Ces dépôts sont représentés par près de 2 milliards de rente perpétuelle et plus de 2 milliards de rente amortissable ; mais en réalité ils sont, de par leur nature même, exigibles du jour au lendemain ; l’erreur était involontaire. Voici maintenant des « trucs » qui ne le sont point : On inscrit 115 millions au chapitre des « constructions navales », alors qu’il en faudrait 171 pour pouvoir exécuter le plan voté par la Chambre. On escompte une réduction notable de l’effectif de renfort, envoyé à Diégo-Suarez au commencement de 1900 ; il faudrait pour l’y maintenir 8 millions 1/2 : on en inscrit 3. Pour les travaux de fortification et d’armement des points d’appui de la flotte, la dépense totale, d’après le projet de loi adopté par la Chambre, sera de 61 millions ; 56 restent à dépenser en 4 ans, ce qui suppose une moyenne de 14 millions par an. Or, on ne prévoit pour 1901, que 6 millions ; aussi la Commission du budget a-t-elle cru devoir attirer l’attention des députés « sur le danger éventuel de la lenteur avec laquelle ces travaux paraissent devoir être exécutés ». Pour le maintien en Chine du corps expéditionnaire français, aucun crédit n’a été inscrit ; on projette d’ouvrir un compte spécial des opérations militaires en Extrême-Orient à l’aide d’obligations du Trésor à court terme, que l’indemnité payée par la Chine permettrait ensuite de rembourser. Une augmentation de la solde des capitaines a été résolue ; elle contenait 6 millions : on en inscrit 3, de sorte que l’amélioration ne pourra être réalisée qu’à partir du 1er juillet pour une demi-année ; mais pour le budget de 1902, il n’en faudra pas moins trouver 6 millions… et ainsi de suite.

La France dépense à peu près 10 millions par jour, et le Français paye à l’État 75 francs par an, en moyenne, alors qu’un Anglais paye 60 francs, un Autrichien et un Hollandais 44, un Prussien 30. Comment en est-on arrivé là ? Il semble qu’en dehors de l’indifférence, habituelle au Français pour les questions de chiffres qui ne le touchent pas directement et personnellement, sa confiance ait été exaltée, à la fois, par le souvenir du prodigieux relèvement qui suivit la guerre de 1870, et de l’admirable résistance dont fit preuve alors le crédit de la France, et par la perspective du retour à l’État, vers 1950, de près de 40.000 kilomètres de voies ferrées, dont le pays est nu-propriétaire et n’a pas la jouissance. Ces lignes devraient rapporter plusieurs centaines de millions ; la Prusse retire de l’exploitation de ses chemins de fer, de quoi payer l’intérêt de sa dette. On a calculé, toutefois, que le patrimoine de l’État Français se trouverait accru, par ce fait, d’environ 10 milliards : ce ne serait qu’un tiers de notre dette publique d’alors, en admettant qu’elle ne se fut pas augmentée d’ici-là.

Plusieurs sortes de remèdes peuvent-être envisagés. On peut s’appliquer à améliorer par exemple, la façon dont se préparent et se votent les budgets. Quelques améliorations de ce genre ont déjà été réalisées. Depuis 1891, il n’y a plus de budget extraordinaire ; on a procédé, d’autre part, à la suppression méthodique des comptes extra-budgétaires. Dans la pétition présentée en Janvier 1900, par la Ligue des contribuables, à la signature de ses adhérents, et destinée à être remise ensuite à la Chambre des Députés, on préconisait la suppression de l’initiative parlementaire en matière de finances ; on adjurait les députés de s’interdire, comme le Parlement Anglais l’a fait dès 1706, comme l’ont fait depuis, les Parlements Canadien et Victorien, toute initiative tendant à accroître les charges du budget ; c’est au gouvernement seul à formuler les demandes qu’il juge nécessaire. La pétition a reçu un commencement de satisfaction : dans la séance du 16 mars 1900, la Chambre décida qu’aucune augmentation de traitement, d’indemnité, de pension, ni aucune création de services, d’emplois, de pensions nouvelles ne pouvaient être proposées par voie d’amendement au budget. Présentée par un radical, M. A. Berthelot, et vivement soutenue par les modérés, cette proposition passa. Elle a évidemment une grande importance. Enfin, ceux qui reprochaient à juste titre d’ailleurs, au Parlement de se désintéresser de la façon dont le budget voté est exécuté, et d’appliquer les excédents annuels (dans un pays riche et stable, près des cinq sixièmes des recettes doivent donner des excédents sur les prévisions établies d’après les résultats de l’année précédente) à couvrir des crédits supplémentaires, plutôt qu’à amortir la dette, ceux-là ont été satisfaits d’apprendre qu’une somme était prévue au budget de 1901, pour l’amortissement.

Quelque utiles et ingénieux qu’ils puissent être, on sent bien que ces remèdes se trouveront impuissants à conjurer le mal. Alors, ce sont des économies qu’il faudrait réaliser ; où les prendre ? Il y a probablement longtemps que des hommes politiques compétents ont examiné cet aspect du problème, mais c’est seulement cette année, grâce au rapporteur-général du Budget M. Guillain, que l’opinion a pu se rendre compte d’une grave particularité de notre état financier. Non seulement M. Guillain a indiqué loyalement tous les projets d’intérêt public auxquels il faut renoncer, pour établir un équilibre précaire dans le budget de 1901, mais il n’a pas craint d’attirer l’attention sur l’insuffisance de la plupart des crédits proposés. Il a fait remarquer que, sur un ensemble de dépenses se montant à près de 3 milliards et demi « après avoir assuré la dotation des pouvoirs publics, de la dette, du recouvrement de l’impôt, et de la défense militaire, il ne reste pour l’administration générale du pays et pour les services qui en assurent le développement économique, qu’une somme de 638.741.480 francs ». La somme n’est pas insignifiante certes, mais il est certain qu’elle ne répond pas aux besoins d’un ensemble administratif comme celui de la France. Ainsi s’explique qu’entre 1874 et 1900, les dépenses aient pu, en pleine paix, augmenter d’un milliard de francs. La moyenne de l’augmentation des dépenses ordinaires avait été, de 1874 à 1898, de 36 millions par an. L’augmentation de 1899 par rapport à 1898, a été de 30 millions ; celle de 1900 par rapport à 1899, d’une soixantaine de millions ; enfin le projet de budget de 1901 dépasse celui de 1900 de 83 millions. Et avant peu, les pensions civiles grossiront de près de 50 millions, sans parler des dépenses que provoqueront les lois ouvrières de prévoyance et d’assistance. Les augmentations ont été incessantes, et cela malgré le très réel désir qu’ont marqué, à plusieurs reprises, les commissions du budget, d’arriver à restreindre les dépenses. La voie des économies est donc obstruée. Y en a-t-il une autre ?

Quiconque jette un coup d’œil sur le tableau du budget français, ne peut manquer d’être frappé de ce fait que, quelles que soient la richesse et l’élasticité économique de la France, celle-ci est grevée d’une dette, entretient une armée et possède une administration qui sont, toutes trois, hors de proposition avec les ressources du pays. On ne peut amortir sérieusement la dette qu’en obtenant de forts excédents budgétaires ; le désarmement serait une folie, du moment que les autres puissances ne sont pas disposées à y participer. Reste l’administration. On pourrait là, tailler dans le vif ; mais étant donné le développement de près d’un siècle qu’ont pris les habitudes et l’esprit fonctionnaire en France, aucun gouvernement ne saurait porter la main sur cette arche sainte et réduire résolument le personnel administratif, s’il n’a, préalablement, décentralisé, réformé l’éducation, et enrichi à tout prix les colonies. Quand l’empire colonial aura atteint la prospérité à laquelle il devrait déjà être parvenu, quand d’ailleurs les jeunes français seront formés en vue des initiatives lointaines et des viriles entreprises, quand enfin la coûteuse hiérarchie et l’absurde morcellement territorial, établis par la Révolution et consolidés par l’Empire, auront été modifiés, alors les budgets pourront de nouveau se solder par des excédents. L’impasse budgétaire est une impasse en ce qu’elle n’a pas de sortie directe ; mais on peut s’en échapper latéralement avec un peu d’énergie et d’à-propos..… seulement le temps presse.

La Décentralisation.

En assurant, au lendemain de la guerre de 1870, une large influence aux Conseils généraux, la Troisième République semblait avoir fait un pas décisif, dans la voie de la décentralisation. Mais depuis lors, elle en est restée là. Et la chose est d’autant plus curieuse que, d’une part, la décentralisation administrative serait probablement l’arme la plus efficace contre le socialisme et que de l’autre, l’esprit provincial est manifestement en progrès. Les sociétés artistiques, littéraires, les groupements de toutes sortes qui se sont constitués en France depuis trente ans, entre fils de la même province, sont à cet égard, très symptomatiques ; le mouvement, il est vrai, n’est encore actif que dans les domaines de l’idée et du sentiment ; il ne pénètre les masses qu’avec lenteur ; il n’en est pas moins puissant et sincère. Or, il existe un moyen aussi simple que décisif, d’assurer la réforme, c’est d’autoriser les Conseils généraux des départements appartenant à la même province, à s’entendre, non dans les questions politiques qui doivent de toutes façons leur demeurer étrangères, mais dans les questions administratives qui sont de leur ressort. Par là se rétabliraient, peu à peu, les éléments constitutifs de la Province. Ni la « Commission de Décentralisation » nommée naguère par le Parlement, ni la Ligue privée, fondée plus récemment pour pousser aux mesures décentralisatrices, n’ont pourtant pris à cœur cette idée ; elles ont craint d’être accusées de viser au rétablissement de l’Ancien régime. Ces formules creuses, si agissantes sur l’esprit français, paralysent sans cesse les progrès du pays et l’égarent sur ses intérêts véritables. Nous n’en demeurons pas moins convaincus, que la question se posera d’une manière inéluctable, le jour le peuple français se trouvera forcé de choisir entre l’individualisme et le collectivisme.

Aux Colonies.

Le maintien de M. Doumer au Tonkin, celui du général Gallieni à Madagascar, et la nomination de M. Jonnart, au poste de Gouverneur-général de l’Algérie, promettent pour l’année prochaine, des résultats intéressants, dans nos trois principales Colonies. M. Doumer prépare l’Exposition d’Hanoï, qui s’ouvrira le 3 novembre 1902 et coïncidera, dit-on, avec l’inauguration des chemins de fer Indo-Chinois. Le général Gallieni poursuit la colonisation de la grande île africaine, d’après une méthode originale à coup sûr, probablement effective, peut-être assez coûteuse : la chronique de 1901 examinera ces divers points de vue. Elle aura à mentionner également les réformes que M. Jonnart se propose d’introduire dans l’administration de l’Algérie, et les progrès accomplis par la pénétration Transsaharienne. La chose est en bonne voie, depuis l’occupation du Touat.

Quelque bruit s’est fait en Angleterre et en Italie, à propos de cette occupation : on a prêté à la France des arrière-pensées ambitieuses, sur le Maroc. L’Espagne, plus directement intéressée mais mieux renseignée, s’est moins émue ; elle sait que la France ne songe nullement à prendre le Maroc. In-Salah fait partie du groupe d’oasis situé à mi-chemin des 2.500 kilomètres, qui séparent la côte algérienne de Tombouctou. Ce groupe d’oasis, le plus vaste du Sahara, est réparti en trois, le Gourara, le Touat et le Tidikelt : on le désigne ordinairement sous le nom de Touat. Il n’a pas une importance économique énorme, malgré que la population, généralement laborieuse et probe, en soit recommandable. Mais il est impossible de s’en passer, impossible de réaliser le Transsaharien sans elle, et d’ailleurs jamais hinterland ne fut plus certain et plus indiscutable. Si le traité de 1845 ne l’a pas mentionné, c’est que le tracé de la frontière n’allait pas jusque là. Mais il suffit de regarder la carte du Maroc, pour se rendre compte qu’il ne saurait en aucun cas, englober le Touat. Depuis bien longtemps, la France avait déclaré qu’elle considérait le Touat comme lui appartenant, et c’est par crainte des dépenses à engager, et nullement des interventions étrangères, qu’elle avait tant tardé à s’en emparer ; ces hésitations avaient fini par inspirer à l’Empereur du Maroc, l’idée d’envoyer des pachas au Touat, pour y établir son influence. Il n’était pourtant pas difficile pour nous, de prendre ces 250 villages ; il y avait du reste, un parti français déjà puissant, parmi les tribus du Touat.

Après cet épisode de l’expansion africaine, ce sont les plaintes du « prince » Yukanthor, qui ont fait le plus d’impression sur l’opinion publique. Yukanthor, un des nombreux enfants du vieux roi du Cambodge, Norodom, a dénoncé en termes amers, à l’occasion de sa visite à l’Exposition universelle, la conduite du Résident français au Cambodge. Certaines des allégations du jeune cambodgien ont été reconnues exactes et le ministre des colonies a aussitôt mis à la retraite l’agent incorrect ; mais la moralité de l’incident a été tirée par un missionnaire dans un interview que lui prenait un journaliste. Ce religieux a déclaré que les fonctionnaires européens célibataires devenaient facilement, dans ces postes lointains, la proie de concubines indigènes et que là étant la source du mal, le remède consistait à faire aux fonctionnaires mariés une situation assez belle pour les décider à accepter de pareils postes et à s’y transporter avec leurs familles. Les Anglais ont toujours agi de la sorte et s’en sont trouvés bien.

Le fait le plus important de l’année coloniale a été la constitution d’une armée spéciale destinée à défendre nos colonies. Il est permis de citer le proverbe « mieux vaut tard que jamais », car cette création si nécessaire s’est fait attendre au-delà de toutes les bornes permises. Et ce n’est pas tout d’en avoir décidé le principe et prévu l’organisation ; il faut encore en assurer le bon fonctionnement. Dans un an au plus tôt, l’on pourra apprécier ce qui se sera fait à cet égard. L’armée coloniale donnera à la France, selon le mot heureux d’un député, « l’arme de sa politique », c’est-à-dire le moyen de mobiliser hors d’Europe aussi bien qu’en Europe et d’appuyer, au besoin, une négociation diplomatique par une démonstration effective. Mais nos colonies n’ont pas seulement besoin d’être défendues ; elles ont surtout besoin d’être enrichies. Leur commerce est tout à fait insuffisant. En 1898, elles ont envoyé dans la métropole pour 443 millions de marchandises ; en 1899, le total est monté à 502. Les importations de France aux colonies dans le même laps de temps ont passé de 375 à 460 millions. De sorte qu’à l’heure actuelle, les échanges de la mère-patrie avec son empire colonial n’ont pas encore atteint le milliard et si l’on met à part l’Algérie dont le commerce représente 532 millions, on voit ce qui reste pour un domaine qui comprend l’Indo-Chine entière, Madagascar et tout l’ouest africain. Il est évident que nos colonies ne demandent qu’à progresser et à s’enrichir mais que cela n’est pas possible, tant que subsistera la législation douanière à laquelle elles se trouvent soumises et qui charge leurs produits, parfois même au bénéfice de produits étrangers similaires. Ce sera l’honneur de M. Le Myre-de-Vilers, d’avoir conclu, dans son Rapport sur le budget des Colonies pour 1901, à la nécessité d’une réforme radicale des rapports commerciaux entre la France et ses dépendances d’outre-mer. L’éminent rapporteur en a profité pour dénoncer et faire supprimer beaucoup de petits abus que la routine administrative maintenait depuis longtemps. Mais les petits abus sont plus faciles à supprimer que les grandes réformes à réaliser, et peut-être, se passera-t-il encore du temps avant que le régime néfaste imposé aux colonies par l’étroitesse d’esprit du commerce métropolitain et l’ignorance des législateurs, n’ait pris fin.

En général, lorsqu’il s’agit de questions coloniales, l’opinion témoigne, non plus de l’indifférence, mais un intérêt d’un genre spécial qui est à la fois vif et puéril. Beaucoup de Français considèrent leur empire exotique, comme un coûteux mais charmant joujou ; et il est très fâcheux que la section coloniale à l’Exposition de 1900 ait été organisée de façon à confirmer plutôt qu’à restreindre cette impression. Les pagodes et les cases, l’architecture et les mœurs indigènes, les dioramas et les objets anciens y tenaient une place exagérée, en ce qu’elle dissimulait ou écartait tout ce qui eût servi à étaler les ressources économiques, et à montrer les progrès déjà réalisés. La section était faite en vue du tourisme beaucoup plus qu’en vue de la colonisation ; on eût dit qu’elle visait à attirer des voyageurs et non des résidents.

Tandis que le public est porté à envisager les choses sous cet angle un peu futile, à la Chambre et dans le journalisme on relève une tendance qui n’est pas moins fâcheuse. Sous l’empire de préoccupations généreuses mais pleinement utopiques, des hommes politiques et des publicistes, jugeant les affaires du Sénégal, de la Guyane ou du Tonkin comme s’il s’agissait d’un morceau de la Beauce ou de la Champagne, se préoccupent avant tout de mettre l’indigène sur le même pied que le colon, de lui assurer des droits et des égards identiques et dans leur zèle, il leur arrive de faire si bien que, parfois, le colon se plaint d’être beaucoup moins bien traité que l’indigène et peut citer des faits à l’appui de son dire. Qu’il ait fallu supprimer l’esclavage d’un trait, quand bien même il devait en résulter de grands dommages, cela se conçoit, tant le principe de l’esclavage répugne à la conception de la démocratie ; mais qu’il faille de même et tout d’un trait supprimer la corvée, alors qu’il n’existe en bien des pays, aucun autre moyen de demander à l’indigène l’acquittement de l’impôt, cela paraît d’autant plus absurde que le service militaire égal, imposé à tous les citoyens de la République, n’est pas autre chose qu’une forme spéciale de la corvée. Que la corvée coloniale soit adoucie, transformée, limitée — supprimée même lorsque cela est possible, fort bien ; mais que cette suppression soit exigée par principe et sans examen, cela dénote une déplorable tendance à l’utopie, au système, à la théorie quand même.

Réformes Scolaires.

Il faudrait à la jeunesse Française, une éducation plus virile, formant davantage le caractère, préparant mieux à l’usage de la liberté. Le régime en usage dans les collèges Français, ecclésiastiques ou laïques, est suranné ; il date de l’ancienne monarchie sous laquelle le collège avait une tendance à ressembler au couvent ; Napoléon ier le fit ressembler davantage à la caserne. Mais couvent ou caserne, il ne remplit pas son but actuel, qui est de former des hommes d’initiative et d’action ; la discipline reste déprimante à force d’être étroite et aucune amélioration sérieuse n’a encore été réalisée. Le gouvernement persiste à ne considérer que ce qui concerne la nature de l’enseignement, les programmes, les examens, le choix des maîtres. En vain lui a-t-on maintes fois suggéré de briser ou du moins de relâcher les liens trop serrés qui entravent complètement les « Proviseurs » des Lycées. Au lieu de pouvoir agir comme le chef véritable d’un grand établissement d’éducation, le proviseur de Lycée n’est, en France, qu’un fonctionnaire médiocrement considéré, peu rétribué et sur lequel pèsent les minuties du règlement le plus mesquin qui se puisse imaginer. Il n’a le droit de rien décider, il ne peut dépenser un centime sans la permission de ses supérieurs : proviseur, professeurs, surveillants et élèves sont ainsi réduits à une dépendance absolue, qui leur enlève jusqu’à l’idée d’une initiative possible.

On a tenté récemment de créer des écoles secondaires basées sur de tout autres principes. Un publiciste de quelque talent, M. Demolins, après avoir exposé dans ses livres des idées émancipatrices que d’autres, du reste, avaient déjà exprimées avant lui, a créé en province, non loin de Paris, l’École des Roches, qui est un internat à l’anglaise ; les élèves y jouissent d’un grand confort, s’y livrent aux sports, vivent avec leurs professeurs… Le prix élevé de la pension et surtout la crainte que les élèves de cette école ne se montrent, aux examens, très inférieurs à leurs camarades des lycées et des collèges ecclésiastiques, où l’on travaille bien davantage, sont des objections sérieuses au succès de cette tentative, d’ailleurs intéressante et méritoire. Il est très difficile de faire vivre, en France, des fondations de ce genre ; elles sont presque fatalement condamnées à être écrasées entre la double et formidable puissance de l’enseignement de l’État et de l’enseignement congréganiste.

L’année 1900 a vu disparaître, dans le Père Didon, de l’ordre des Dominicains, une belle figure d’éducateur. Devenu Prieur du Collège d’Arcueil, le Père Didon y avait établi un régime beaucoup plus sain que celui des autres établissements d’éducation français. Les exercices physiques et un usage prudent de la liberté y étaient organisés de façon à ne pas nuire aux études ; mais l’inconvénient de cette grande œuvre était d’avoir pour pierre angulaire, la forte personnalité d’un homme, lequel, en disparaissant subitement, l’a sans doute irrémédiablement ébranlée. Les progrès de l’externat étant constants en France, les autorités pédagogiques verront bientôt leur rôle réduit à l’enseignement ; la famille les déchargera, en grande partie, de ce qui concerne l’éducation. Ce sera à elle de pourvoir à cette formation du caractère, à cet entraînement viril qui s’accomplissent aujourd’hui d’une manière si insuffisante. Y parviendra-t-elle ? On aurait le droit d’en douter si l’opinion ne marquait, à cet égard, de tardifs mais heureux revirements. Elle perçoit, peu à peu, les nécessités qui s’imposent ; elle ne les perçoit pas assez fortement pour renverser, dans la pédagogie officielle, les puissantes barrières qu’a élevées une routine de plusieurs siècles, mais assez pour transformer l’influence des parents et l’action du foyer familial.

Commerce et Navigation.

Nous avons dit que l’insouciance avec laquelle les Français laissaient s’augmenter le chiffre de leurs dépenses publiques provenait, pour une large part, de la confiance exaltée en eux par la rapidité et la puissance du relèvement économique qui suivit la guerre de 1870. Où en sont les choses et si, ce qu’à Dieu ne plaise, de pareils malheurs fondaient à nouveau sur notre pays, son relèvement s’opérerait-il avec la même puissance et la même rapidité ? La question est bien difficile à trancher, tant il y a de contradictions et de diversités dans les renseignements qu’apporte la statistique. Le tableau du commerce extérieur de la France pour 1899, publié en octobre 1900 par la Direction Générale des Douanes, est un document qui fournit pourtant quelques indications précieuses. Il indique une assez notable augmentation des échanges.

Les entrées et les sorties avaient atteint, en 1890 et 1891, des chiffres élevés ; puis ces chiffres avaient fléchi de 1892 à 1895, et non seulement les importations, ce que l’application des tarifs protectionnistes rendait naturel, mais encore les exportations. Une crise très aiguë sévissait, il est vrai, dans le même moment, sur les marchés du monde entier, et des pays aussi prospères que l’Allemagne et les États-Unis, en plein élan depuis 1889, se trouvaient arrêtés dans leurs progrès et subissaient même un recul marqué. La reprise à laquelle nous assistons est générale comme l’avait été le recul, mais, en ce qui concerne la France, elle est sensiblement augmentée par le mouvement d’affaires auquel a donné lieu l’approche de l’Exposition. Le hasard des circonstances conspire de la sorte pour rendre plus difficiles à apprécier les conséquences véritables du régime protectionniste, et cela est infiniment regrettable parce que nulle question n’est, à l’heure actuelle, d’un intérêt plus vital pour la France.

Sous l’influence des éléments divers qui pesaient sur sa condition économique, la France qui avait enregistré, par exemple, un trafic de 8.189 millions — au commerce spécial, — en 1890, et de 8.337 en 1891, était tombée brusquement à 7.092 en 1895. Dès 1896, la courbe commença à remonter. En 1898, le chiffre correspondant à ceux que nous venons de citer fut de 7.982 millions ; il fut, en 1899, de 8.670. L’analyse de cette majoration de 688 millions est intéressante. Ce sont, en effet, les exportations qui l’ont déterminée ; tandis que les importations restaient presque stationnaires (4.518 millions contre 4.472, chiffre encore bien inférieur à celui de 1891), les exportations sautaient de 3.710 millions à 4.152, soit en douze mois un accroissement de 17 à 18 pour 100. Il n’est pas moins intéressant de comparer ces données par contrée et par nature des produits. Parmi les États dont la France est la cliente, quelques-uns ont bénéficié, de 1898 à 1899, de plus-values considérables. L’Angleterre figure, comme toujours, au premier rang avec un gain de 86 millions ; la Chine en gagne 50, le Japon 41, la République Argentine 47, la Belgique 17[1]. Il y a reprise aussi entre la France et les puissances qui ont signé des pactes commerciaux avec elle depuis 1892 : la Suisse, qui progresse de 12 millions, et l’Italie, qui se majore de 21. Par contre, les États-Unis perdent 196 millions, l’Espagne 87, la Russie 103. À la sortie, la France triomphe sur toute la ligne. Ses ventes à l’Angleterre atteignent le total énorme de 1.239 millions, en avance de 217 sur l’exercice précédent (le trafic total des deux États monte ainsi à 1.830 millions). En Belgique, elle progresse de 57 ; de 63 en Allemagne ; de 14 en Suisse ; de 45 aux États-Unis ; de 49 en Italie ; de 66 en Espagne.

Aux entrées, il y a eu en 1899, énorme majoration (491 millions) sur les matières nécessaires à l’industrie, puis sur les produits fabriqués (110 millions). Un recul de 555 millions sur les matières d’alimentation s’explique par l’abondance des récoltes : cette réduction porte presque entièrement sur les céréales dont la France achetait 632 millions en 1898 et 143 seulement en 1899. L’augmentation à la sortie porte pour une faible fraction (13 millions) sur les matières d’alimentation, pour un contingent notable sur les matières premières de l’industrie et pour beaucoup plus de la moitié (351 millions) sur les produits fabriqués. Ceci implique évidemment un regain de l’activité manufacturière. Ce sont les étoffes de soie et de laine qui paraissent en avoir le plus bénéficié. Ainsi le tissage de la soie qui figurait pour 223 millions seulement en 1894, 250 en 1898 remonte à 278 ; les soies elles-mêmes passent de 118 à 179 après être tombées à 89 en 1894 ; les tissus de laine, de 241 à 264 après 222 ; la tabletterie, de 154 à 183 après 140 ; les vêtements, de 101 à 142, après 91 ; les peaux, de 149 à 216 après 109. La reprise est à peu près générale, sauf pour les vins qui ne gagnent que quelques millions.

Ces résultats seraient assez satisfaisants, si le tableau de la navigation pour 1898, précédemment paru, n’accusait une diminution fâcheuse de notre marine marchande. Les échanges français ont atteint en poids 38.450.000 tonnes, soit 1.450.000 de plus qu’en 1897 et 5.150.000 de plus qu’en 1890 ; les entrées et les sorties, par mer, sont montées en 1898 à 26.776.000 tonnes contre 24.230.000 en 1891. Mais dans ce total, la fraction couverte par le pavillon français est des plus faibles et ce qui est pire, elle va en déclinant malgré que le tonnage des marchandises transportées aille en augmentant. En 1891, le pavillon français couvrait 9 millions de tonnes, et les pavillons étrangers, 16.086.000. En 1898, les chiffres correspondants sont respectivement 8.760.000 et 18.022.000. À l’entrée, l’effectif des couleurs nationales n’est que de 28 pour 100 et de 39,6 pour 100 à la sortie. Au contraire, celui de l’Angleterre atteint 47,3 et 37,6 pour 100 ; il croît sans cesse et il en est de même pour la Hollande et l’Allemagne, quoique en moindre proportion. La marine marchande française a atteint en 1891 son tonnage maximum : 948.000, maximum bien inférieur à ce qu’il devrait être ; en 1895 elle était tombée à 887.000 tonnes pour remonter en 1896 et atteindre en 1897, 920.000 tonnes : en 1898 elle perd de nouveau 20.000 tonnes c’est-à-dire plus de 2 pour cent de son effectif et cela malgré le système des « primes » qui figurent au budget pour encourager la marine marchande. On conçoit que ce système ait été, cette année, déclaré détestable par le rapporteur du budget, mais on ne peut l’accuser pourtant d’accélérer la décadence de la marine marchande ; il ne peut évidemment que la ralentir.

Ce qui concerne les ports n’est pas beaucoup plus satisfaisant bien qu’il y ait eu partout progrès dans la circulation et parfois progrès assez sensible. En 1879-1880, par exemple, 7.000 balles de laine de la Plata entraient à Dunkerque alors qu’Anvers en recevait 136.643. En 1898-1899 la proportion se trouve renversée. Anvers n’en reçoit plus que 86.167 et Dunkerque s’élève au chiffre de 250.955. L’avance générale de Dunkerque n’est pourtant en 1898 que de 538.000 tonnes sur l’année précédente ; celle de Boulogne de 337.000, celle de Bordeaux de 108.000. Rouen et Nantes demeurent stationnaires ; Saint-Nazaire progresse peu. Le Havre, après de très mauvaises années, retrouve à peu près les mêmes chiffres qu’il y a huit ans. Marseille est seule à réaliser une forte augmentation de 1.184.000 tonnes. Si donc il y a progrès commercial notable, quoiqu’encore insuffisant, ce progrès est contrebalancé par la stagnation relative du trafic maritime national et la diminution de la marine marchande.

D’autre part, il est bon de noter que pour les onze premiers mois de 1900, les importations sont en diminution de 102 millions sur la période correspondante de 1899 et les exportations, en diminution de 19 millions : totaux sur lesquels évidemment l’Exposition n’est pas sans avoir exercé une répercussion sensible.

La question sucrière.

Une nouvelle conférence des sucres, mais limitée aux mandataires de quelques États — s’est tenue à Paris cet automne. Elle n’était pas appelée à trancher définitivement le grave problème que soulèvent les différences de législation et les allocations de primes directes et indirectes. Mais elle avait pour mission de rechercher une solution qui serait ensuite soumise à une conférence générale, après avoir reçu les adhésions de la France, de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, les trois pays les plus intéressés dans la question puisqu’ils sont les plus grands exportateurs de sucre.

Le plus grand consommateur est l’Angleterre. Pour développer sa production, la France promulgua, en 1884, une loi qui accorde une détaxe à tous les fabricants qui dépasseraient un certain taux de rendement ; ce taux minimum a été plusieurs fois augmenté, mais les sucres français conservent néanmoins un boni très notable. Ce système, aux yeux des allemands et des autrichiens, constituerait une prime indirecte. En 1891, les deux Empires de l’Europe Centrale accordèrent à l’exportation des sucres, des primes directes de fr. 1,50 par 100 kilos, qu’en 1896 ils portèrent à fr. 3,25. La France riposta en 1898 par l’allocation d’une prime directe de 4 francs qui se superposa à la prime indirecte. La lutte était ouverte[2]. »

Ici intervient l’Angleterre. En principe, elle avait avantage à assister, les bras croisés, à ce tournoi économique puisque, grâce au jeu des primes, elle avait le sucre à des prix modiques. Seulement ses colonies se plaignirent. L’Inde et les Antilles accusèrent la métropole de les sacrifier à l’étranger. La Jamaïque et la Trinité menacèrent même, dit-on, de se donner à l’Amérique. Il fallut bien que le cabinet anglais s’occupât de l’affaire et fit mine d’étudier les tarifs différentiels. La Belgique préconisa à son tour la réunion d’une conférence qui se tint à Bruxelles. Trois propositions de conciliation y furent faites. L’une invitait la France à supprimer peu à peu sa prime indirecte ; l’autre engageait le même pays à frapper les sucres exportés d’un droit égal à la prime indirecte moyenne ; la troisième concluait à la suppression de la prime de sortie française et à la réduction des primes allemandes et autrichiennes au taux de 1891. On n’aboutit pas, la France, l’Allemagne et l’Autriche combattant le troisième projet et la France repoussant les deux premiers, qui touchaient à sa législation intérieure.

Or, depuis que cette conférence a pris fin sans résultat, des faits nouveaux ont surgi. L’Inde a frappé les sucres d’Europe de droits différentiels correspondant au montant respectif des primes directes et indirectes. L’Union Américaine a suivi la même procédure. L’Angleterre, a menacé de s’entendre contre la France, avec l’Allemagne et l’Autriche et de surtaxer les sucres français. Il était dès lors indiqué, pour le gouvernement de la République, de tenter une reprise des négociations avec, cette fois, une plus ferme volonté d’aboutir.

Dépopulation, Alcoolisme et Criminalité.

Les rapports sur le mouvement et la population en France, sont toujours assez longs à venir au jour. C’est à la fin de 1899 seulement qu’a été publié le rapport de 1898. On peut résumer ce document en disant que la situation, normale au point de vue des mariages, reste très médiocre au point de vue de la natalité et de la mortalité. De 1879 à 1888, l’excédent des naissances sur les décès avait été en moyenne de plus de 2 pour 1000 habitants, la période décennale suivante (1889-1898), ne donna plus que 0,74 pour 1000 en sorte qu’en dix ans, la population n’augmenta que de 281.403 unités. Pendant cette période, il s’est rencontré quatre années où le nombre des décès a dépassé le nombre des naissances, l’excédent variant entre 10.000 et 38.000. Depuis 1895, la situation s’est améliorée. 1896 a donné un excédent de 93.700 naissances, provenant à la fois de la diminution des décès et de l’augmentation des naissances. En 1897, l’excédent fut de 108.088. Les naissances pourtant avaient diminué de 6.479 unités et l’excédent était dû à une forte diminution du chiffre des décès. En 1898, nouvelle diminution des naissances, montant à 15.174 et on sait que 1900 apportera le même résultat. Le chiffre des naissances de 1898, est donc inférieur de 15.174 à 1897, de 21.653 à 1896, et ne dépasse plus que de 9.760 unités le chiffre atteint en 1895, l’un des plus bas qu’on ait eut à enregistrer.

La diminution s’étend sur 70 départements, 13 sont en augmentation. Les morts-nés ne sont pas comptés dans ces statistiques ; ils ont été au nombre de 39.805. Le total général est en conséquence de 883.738 soit 23 pour 1000 habitants. Quant aux mariages, la statistique, depuis de longues années, n’indique que des variations insignifiantes. Par contre, les divorces qui augmentaient régulièrement depuis le rétablissement du divorce en 1884 (l’augmentation était de 3 à 400 par an) ont rétrogradé de 222 entre 1897 et 1898.

Pour compléter le tableau du mouvement de la population, il importe de tenir compte de la place que l’élément étranger occupe en France ; elle est considérable. Il y avait en 1898, 1.051.907 étrangers vivant en France, 555.384 hommes et 496.523 femmes. Les nationalités les plus nombreuses étaient naturellement les nationalités les plus voisines et les départements frontières se trouvaient les plus atteints par l’immigration. On comptait 400.000 belges, 291.000 italiens, 90.000 allemands, 76.000 espagnols, 74.800 Suisses, 36.000 anglais. Si l’on envisage l’ensemble de la France, la proportion des étrangers aux français était de 28 pour 1.000 ; mais cette proportion s’élevait jusqu’à 250 dans les Alpes-Maritimes, 139 dans les Bouches-du-Rhône, 110 dans le Var, 144 dans le Nord, etc., à Paris même, elle était de 58. La morale de cette situation est qu’il serait bon de faciliter la naturalisation, surtout celle des jeunes enfants et d’encourager les familles nombreuses. Ce dernier point de vue a déjà été discuté dans la presse depuis plusieurs années, mais il se précise davantage chaque jour et il vient d’aboutir à une série de propositions, qui paraissent devoir être adoptées dans un avenir assez prochain. Elles tendent en général à égaliser les charges fiscales entre les contribuables pères de famille et les contribuables sans enfants. Un amendement déjà pris en considération par le Sénat (décembre 1900) diminue les patentes inférieures à 4.000 francs de 5 % à 60 % selon que le patentable aura de 3 à 7 enfants. La question dite de la « dépopulation » bien qu’il s’agisse plutôt d’un accroissement insuffisant en regard de celui des autres peuples — ne sera point résolue toutefois par des mesures de ce genre. Elle est étroitement liée à celle de l’alcoolisme. L’alcoolisme qui provoque directement ou indirectement la stérilité aux générations suivantes — a fait en France de grands progrès. Les sociétés dites de tempérance n’existent qu’en de trop rares localités et leur propagande est timide. Le premier des remèdes serait de diminuer, dans une large proportion, le nombre des marchands de vins et d’alcool, mais cette réforme demande quelque abnégation de la part des députés, car en tous pays le rôle électoral du marchand de vins est considérable et il peut se venger ou du moins tenter de se venger du député hostile à sa profession, en luttant contre lui aux élections prochaines. C’est ce qui explique que cette mesure si salutaire et si indispensable n’ait pas encore été prise.

Une chose consolante et digne d’attention, c’est que la criminalité loin de s’accroître proportionnellement à l’alcoolisme, ce qui est le cas ordinaire, diminue lentement mais sûrement. Depuis 1893, la courbe s’abaisse d’un mouvement continu, sans avoir encore atteint, cependant, le niveau qu’il faudrait. Le nombre des crimes contre les personnes a passé de 1549 en 1893, à 1213. Il est vrai que les atteintes au droit de propriété ont grandi parallèlement depuis deux ans. De 1224 en 1895, elles se sont élevées à 1977 en 1896 et à 2087 en 1897, c’est-à-dire à un chiffre qui n’avait pas été atteint depuis plus de 20 ans ; mais elles sont accompagnées de moins nombreuses violences, de moins fréquents attentats contre la vie humaine. Le total des assassinats, meurtres, empoisonnements est, en effet, descendu en dix ans de 451 en 1887 à 371 en 1897. Sur les 3.453 individus accusés de crimes et jugés en 1897, il y a eu 480 femmes seulement. Enfin, les poursuites correctionnelles sont descendues, par degrés, de 206.326 en 1894 à 188.761 en 1897. Par contre, les suicides ont augmenté ; ils sont au nombre de 9.356.

Le Féminisme.

L’année 1900 a été marquée par une brusque incursion dans le domaine pratique, de certaines idées, demeurées jusque-là sur le terrain de la spéculation. De ce nombre sont le Féminisme et l’Arbitrage, c’est-à-dire la théorie de l’émancipation complète de la femme et celle de la solution pacifique des conflits internationaux. Ailleurs, ces théories avaient déjà fait du chemin, mais les Français s’y montraient rebelles, les chansonnant à tout propos et marquant de mille manières qu’ils ne croyaient pas à leur réalisation et ne les prenaient pas au sérieux. Plus encore que l’Exposition, l’affaire Dreyfus a modifié cet état d’esprit, ce que n’avaient pu faire ni les manifestations répétées et enthousiastes des apôtres du féminisme, ni les sociétés de la Paix et la réunion même de la conférence de La Haye. L’affaire Dreyfus a eu pour résultat de grouper les disciples de l’idée pure, de les arracher à leurs études et à leurs méditations pour les faire descendre sur la place publique et de leur donner une confiance nouvelle, et probablement fort exagérée, en leurs talents pour gouverner la société. De là l’espèce d’effervescence d’idées et d’utopies qui s’est produite à la suite du procès de Rennes et à laquelle l’Exposition vint fournir une occasion unique de s’épancher en manifestations solennelles. Le congrès féministe qui s’est tenu pendant l’Exposition, a été marqué par de tumultueux incidents et son principal tort a consisté à vouloir aborder toutes les questions à la fois, ce qui est en général la meilleure façon de n’en résoudre aucune ; mais il est indéniable qu’une grande partie de l’opinion publique s’y est intéressée et en a suivi, avec quelque attention, les travaux et les débats. C’est là un symptôme nouveau. Il est probable cependant que le Féminisme Français devra, pour réussir, atténuer un peu ses prétentions. Les Français par hérédité, par tempérament, par goût sont rebelles à l’idée de l’égalité apparente des deux sexes. Ils accepteront le principe de l’égalité réelle pour autant qu’elle ne s’affichera pas trop bruyamment au dehors et que, dans la forme, elle ne choquera pas leurs traditions invétérées. Le mouvement pourra alors être fort utile au pays en provoquant la révision d’une législation surannée, en ce qui concerne la femme. Celle-ci est soumise par les lois Napoléoniennes, demeurées en usage jusqu’à nos jours, à une tutelle qui, en matière de commerce, d’administration de la fortune privée et de régie des biens de l’enfant mineur, est absolument déraisonnable ; certaines carrières lui sont fermées dans lesquelles elle s’emploierait volontiers ; enfin l’article du Code Civil qui interdit la recherche de la paternité commence à être l’objet d’une réprobation justement méritée Si les féministes bornent là leurs efforts, ils sont, désormais, presque certains de réussir, mais s’ils veulent atteindre au-delà et rendre la femme électeur et éligible, ils se heurteront à une résistance dont ils n’auront jamais le moyen de venir à bout.

Un Arbitrage.

Sur le passage du président Krüger, à Marseille aussi bien qu’à Paris, les cris de « Vive l’Arbitrage ! » ont retenti fréquemment. Ils n’étaient pas seulement une protestation en faveur de la seule solution du conflit Sud-Africain qui pût apporter quelque adoucissement au sort des Républiques de l’Orange et du Transvaal, ils étaient de plus l’expression d’une conviction nouvelle, mais déjà assez forte. Si le peuple français n’a pas encore une foi bien robuste dans le succès de l’arbitrage, il tend à en devenir partisan et c’est là un appoint très important pour une méthode qui ne pourra, évidemment, que progresser en popularité dans l’avenir.

Il est curieux de noter que ce revirement s’opère à l’heure même où la France fait de l’arbitrage, une expérience assez peu encourageante. C’est, en effet, quelques jours seulement après l’arrivée du président Krüger, que le Conseil fédéral Suisse a rendu sa sentence dans la contestation entre le Brésil et la République Française au sujet de la frontière de la Guyane. Cette contestation ne date pas d’hier : elle remonte au XVIIe siècle. Dès 1688, Louis XIV réclama la rive gauche de l’Amazone comme limite méridionale de la colonie de Cayenne. Le gouvernement portugais prétendait, au contraire, que ses possessions du Brésil s’étendaient jusqu’à la rivière qu’on nomme aujourd’hui l’Oyapoc. En 1697, les Français s’étant emparés de Macapa, situé sur la rive gauche de l’Amazone, un traité intervint trois ans plus tard, qui neutralisa le territoire contesté. Ce traité ayant été rompu par l’entrée du Portugal dans la ligue formée contre la France, le traité d’Utrecht (1713) stipula que Louis XIV renonçait à ses droits et à ses prétentions sur les terres situées entre l’Amazone et la rivière Japoc ou Vincent-Pinson. C’est autour du nom de ce cours d’eau que le débat s’est éternisé. Le terme indien Japoc pouvant s’appliquer à toutes les rivières, la France ne cessa de prétendre que le Japoc du traité d’Utrecht n’était autre que l’Aragouary, alors que le Brésil voulait y voir l’Oyapock actuel. Quand le Brésil fut devenu indépendant, il offrit une transaction : la frontière serait formée par la limite du Carsevène et les monts Tumucumaque. La France refusa, exigeant bien davantage. C’est en 1894, la découverte des placers aurifères du Carsevène qui porta le conflit à l’état aigu. De nombreux chercheurs d’or affluèrent dans ce territoire sans maîtres et l’anarchie régna. Un chef brésilien ayant arrêté un nègre subventionné par le gouverneur de Cayenne, celui-ci envoya une canonnière à Amapa, avec ordre de libérer le nègre. Un combat eut lieu, dans lequel périt le capitaine Lunier. Comme le gouverneur de Cayenne avait agi sans ordres de Paris, M. Hanotaux, alors ministre des Affaires Étrangères, proposa au Brésil de soumettre à un arbitrage ce litige séculaire. L’offre fut acceptée et le Conseil fédéral Suisse choisi comme arbitre.

À l’exception d’une bande de territoire de 8.000 kilomètres carrés, située sur le cours supérieur de l’Oyapock, l’arbitre a donné entièrement raison au Brésil, en décidant que la rivière Japoc du traité d’Utrecht était bien l’Oyapock actuel et non pas l’Aragouary. Le Brésil gagne près de 400.000 kilomètres carrés, s’étendant jusqu’au Rio Branco, parallèlement au cours de l’Amazone, le long des Guyanes Hollandaise et Anglaise. Le littoral du territoire contesté offre la baie de Carapaporis abritée par l’île de Maraca et qui peut constituer un excellent port. L’intérieur abonde en placers aurifères, notamment dans la région du Carsevène et présente de vastes plaines propices à l’élevage du bétail et aux cultures tropicales variées.

La décision arbitrale atteint grièvement la Guyane-Française qui perd ainsi tout espoir de devenir jamais une colonie riche et prospère. Elle atteint moins vivement les intérêts généraux de la France, qui possède déjà un très vaste empire Asiatique et Africain, auquel nuiraient certainement l’extension de nos possessions et le développement de nos intérêts dans une quatrième partie du monde.

  1. Voir Indépendance Belge du 1er novembre 1900.
  2. Indépendance belge, octobre 1900.