La Cité chinoise/La Famille Ouang-Ming-Tse

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CINQUIÈME PARTIE
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LA FAMILLE OUANG-MING-TSE


I


Ouang-Mo-Khi est un groupe de sept à huit cents maisons, situé entre deux des collines qui forment les gorges de Yang-Ping, à quatorze lieues à l’ouest de Fou-Tcheou, dans la province de Fo-Kien. L’air y est salubre, la chaleur beaucoup moins forte en été qu’à Fou-Tcheou, et le paysage ravissant. A l’exception de cent à cent cinquante marchands et gens de différents métiers, massés sur les bords du Tâ-Choueï-Khi, dont le lit s’étend au fond de la vallée, les habitants ont disséminé leurs cottages un peu partout, laissant entre eux des espaces à peu près égaux occupés par les champs et les jardins. La rivière, fréquemment coupée par des ponts, est sans cesse sillonnée par des bateaux de petite et de moyenne grandeur qui vont et viennent entre les nombreux centres de population qu’elle traverse et dont quelques-uns sont des villes très importantes. Presque jusqu’au sommet, les collines sont cultivées et arrosées par des canaux dérivés du Tâ-Chouéï-Khi. De ces canaux, qui courent au tiers environ des deux versants, des norias, mues par des hommes ou par des buffles, élèvent l’eau et l’envoient dans un canal supérieur, d’où elle est reprise et montée de la même façon dans un troisième, puis dans un quatrième et dans un cinquième et elle ne regagne son lit qu’après avoir distribué partout la fraîcheur et la vie. Lorsque la saison des grandes irrigations est terminée, c’est-à-dire lorsque le riz est mûr, ce travail devient presque inutile ; l’eau des pluies et des ruisseaux, recueillie dans des réservoirs judicieusement installés, suffit, ou peu s’en faut, aux besoins des autres cultures. Vus d’en haut, on dirait de tous ces canaux autant de ceintures d’argent. — Forcés de mouler, pour ainsi dire, leurs champs sur les sinuosités que les eaux décrivent et sur les contours des collines, les paysans leur ont fait prendre les formes les plus diverses et les plus inattendues. Les uns, accrochés ou suspendus aux flancs des coteaux, soutenus par des murs en pierres sèches, dans les interstices desquelles de grandes lianes flottantes ont pris racine, ont l’air de bénitiers gigantesques, de bastions avancés ou de balcons pleins de verdure. Les autres, disposés çà et là, sans ordre et sur des points différents, font croire qu’on est en face d’immenses étagères chargées de vases, de coupes, de vasques et de vide-poches des modèles les plus extravagants. De ceux-ci dans ceux-là, l’eau tombe, de hauteurs plus ou moins grandes, en mille cascades qui reflètent au soleil tous les feux des pierres précieuses. — Ici, sur ces terrasses, c’est le vert tendre et gai des rizières qui domine, ou bien la couleur plus foncée des champs de cannes à sucre. Dans les endroits qui ne se sont pas aussi bien prêtés aux irrigations, on a repiqué des plants de cotonniers aux grandes fleurs jaunâtres. Ailleurs, ce sont des lignes d’orangers au feuillage sévère et sombre. Là-bas, des plantations d’arbres à thé, sous lesquels on aperçoit la terre grise, tranchent sur tout le reste.

Le riz, le thé, le coton, le sucre et les oranges sont les récoltes les plus importantes de la contrée, mais il en est plusieurs autres qui ajoutent à sa richesse un appoint considérable. C’est le chanvre produit par un palmier dont les larges éventails s’étalent à six ou huit mètres du sol [1] ; c’est l’huile que l’on extrait des graines d’un arbre auquel son tronc noueux, ses rameaux tordus et ses feuilles rouillées donnent un aspect vraiment misérable [2]: c’est le suif, également fourni par les graines d’un autre arbre que l’on prendrait de loin pour une sorte de bouleau ou de peuplier [3]: c’est surtout le bambou, le plus utile peut-être de tous les arbrisseaux, le plus élégant sans contredit, dont les tiges de huit à dix mètres de hauteur balancent leurs panaches au moindre vent. On voit aussi quelques bananiers par groupes de cinq à six pieds, mais ils ne paraissent avoir d’autre rôle que de contribuer au décor général du pays ; leurs fruits sont rarement bons.

Tout n’est pas absolument cultivé sur les collines de Ouang-Mo-Khi. Il y a des hauteurs auxquelles l’homme n’a pas encore pu toucher, des escarpements que sa main n’a pas encore soumis. La nature s’est chargée du soin de les parer. Au printemps, à partir de la fin du mois de février, tout cela se couvre des vêtements les plus somptueux. Alors, fleurissent les azalées pourpres, roses ou jaune d’or, les gardénias blancs, les clématites bleues, les primevères, les câpriers, les glycines, les camélias. Pas un pouce de terre n’est oublié ; dans ce splendide manteau, pas un accroc.

Cependant, la campagne est fréquemment interrompue par de petits massifs d’arbres du sein desquels se détachent, le matin, le soir et aussi dans le milieu du jour, des tintements argentins ou graves qui rappellent tout à fait les Angélus des pays chrétiens. Ce sont les tintements des cloches de douze pagodes bouddhiques, dont les triples toitures aux tuiles jaunes émaillées et las angles relevés en éperons se révèlent par trouées et se découpent sur le bleu pur du ciel. Du reste, calme profond que ne réussissent même pas à troubler les chants des oiseaux ou les voix des travailleurs et les échos qui leur répondent. Ces voix, ces échos, ces chants, ce. silence, ces parfums, ces couleurs, cette harmonie, cet ensemble font de ce petit coin du monde un véritable paradis. Tout vous enivre et vous éblouit. Là, point de roues grinçantes sur un pavé raboteux, point de bruits de marteaux ni de fumées de fabriques noires et puantes. L’œil et l’oreille, tous les sens, qu’aucun bruit étrange et discordant ne vient distraire, acquièrent une subtilité inouïe. On entendrait l’herbe pousser, on entendrait même, selon l’expression du poète chinois, le bruit que fait sur la terre l’ombre du feuillage balancé par le vent. Jamais la vie ne fut plus intense. Jamais l’homme et la nature ne se sont mieux compris, ni plus intimement unis.

Les habitants de Fou-Tcheou, et ceux des villes voisines à trente lieues à la ronde, aiment beaucoup cet endroit. Ils y viennent avec leurs familles pendant une partie de l’été. Chaque pagode a toujours à leur disposition plusieurs pavillons petits ou grands. Seulement il faut les retenir d’avance, car les amateurs sont nombreux. Il en arrive même de Ning-Pô et de Schanghaï. Les canaux les y amènent jusqu’au pied des montagnes.

C’est là qu’habite la famille Ouang-Ming-Tse. Voici comment j’en fis la connaissance. C’était à la fin du mois de mars ; on venait d’achever la première récolte du thé. Deux hommes,dans un champ, sarclaient au pied des arbustes et y mettaient un peu d’engrais. Je les regardais, assis sous un palmier, auprès des vêtements qu’ils avaient déposés sur le bord et d’une énorme théière de terre cuite entourée de paille tressée, à laquelle ils venaient boire de temps en temps. Le plus âgé, s’en étant approché à son tour, m’adressa la parole : « Votre petit frère n’ose pas vous offrir de ce pauvre breuvage. — Merci, frère aîné, j’avais soif tout à l’heure, mais je viens de manger une orange et j’en veux conserver le goût. — Oh ! vieux monsieur, le goût du thé ne gâte pas celui de l’orange. Je ne veux pas parler de celui-ci ; il n’est pas très bon. Mais j’aimerais à vous en faire goûter d’autre... A-Pé-A, A-Pé-A, va donc à la maison et rapporte-nous du thé de la nouvelle récolte... »

La maison n’était qu’à quelques pas. A-Pé-A fut vite revenu avec un plateau, des tasses, une bouilloire d’eau chaude, un petit réchaud, une boîte de thé et un tabouret sur lequel il posa le tout. Pendant que l’eau se reprenait à bouillir, mon interlocuteur ouvrit la boîte, y puisa quelques feuilles qu’il mit dans chacune des tasses. Il les remplit d’eau, et les ayant couvertes de leurs surcoupes, il me dit: « Il n’était pas encore bien sec, mais il n’en sera que meilleur. » Puis, s’inclinant vers moi, comme pour m’inviter à m’en assurer, il porta lui-même la tasse à ses lèvres en écartant légèrement la surcoupe et en aspirant lentement. Je suivis son exemple. C’était exquis. La liqueur, très claire, jaune comme de l’or pâle, aussi odorante que la fleur même du thé, flattait l’œil et laissait à la bouche un goût doux et suave véritablement délicieux. Il devina ce que j’éprouvais. « N’est-ce pas, vieux monsieur ? Oui, frère aîné, vous avez raison, la saveur de l’orange est grossière auprès de celle-ci. — Un de nos poètes compare la fleur de thé à la joue d’une jeune fille. » J’avouai ne pas avoir songé à ce rapprochement, et je reconnus que l’idée pouvait être juste. « Et, lui dis-je, récoltez-vous beaucoup de thé de cette qualité-là ? — Hélas ! non, monsieur ; comment cela se pourrait-il ? on le cueille à peine éclos. Un meou [4] n’en produit pas plus d’une livre. — C’est peu, en effet ; mais tout dépend du prix que vous le vendez. — Les marchands nous l’achètent près de deux ligatures [5] la livre. Ce n’est guère. Mais cette première récolte ne retarde pas beaucoup les autres, et c’est autant de gagné. — Et l’avez-vous déjà vendue ? — Non, vieux monsieur, elle n’est pas encore prête. Dans quelques jours seulement nous la porterons au marché, sauf ce que nous avons l’habitude de garder pour les amis qui nous viennent visiter. — Eh bien, monsieur, de celui que vous devez porter au marché, vous plairait-il de me céder une livre ? Je vous serais sincèrement obligé. — Certainement, monsieur. Mon frère aîné demeure, je crois, dans la pagode d’en bas ? — Oui ; mais puis-je vous demander comment vous l’avez appris ? Je ne suis dans le pays que depuis avant-hier. — Oh ! vieux monsieur, tout se sait vite dans nos petits villages. Et puis, vous êtes Européen. On croit que vous venez pour acheter du thé. — Non ; je viens seulement me reposer quelques jours dans votre belle contrée, et j’espère avoir le plaisir de vous rencontrer souvent. — J’allais demander à mon frère aîné la permission d’aller lui présenter mes devoirs chez lui. » Je la donnai avec empressement et nous nous séparâmes. La semaine s’écoula. Un matin, comme je finissais de déjeuner, mon interprète me remit une grande carte de visite rouge, portant modestement en très petits caractères le nom de Ouang-Ming-Tse. On me faisait demander s’il me convenait de recevoir dans la journée et à quelle heure on pourrait venir. — Tout de suite, dis-je au messager. Une heure après on m’annonçait l’arrivée de deux hommes que je donnai l’ordre d’introduire et au-devant desquels je fis quelques pas. L’un, âgé d’environ soixante ans, m’était absolument étranger ; dans l’autre, qui paraissait avoir quarante ans au plus, je n’eus aucune peine à reconnaître mon paysan, malgré le costume de cérémonie qu’il avait revêtu. Tous deux portaient une longue robe de coton bleu, un pardessus de soie violet et le chapeau de feutre à grands bords relevés. — Les saluts d’usage terminés, je les conduisis au canapé où je les priai de s’asseoir, en désignant la place d’honneur au plus âgé ; mais ils s’y refusèrent absolument. Je dus me contenter de leur offrir deux chaises ; j’en pris une troisième et m’assis à côté d’eux, résistant à mon tour à leurs protestations et m’éloignant des places qu’ils avaient déclinées. Enfin, après un nouveau salut, la conversation s’engagea. « Je n’ai pas voulu, me dit le plus âgé, laisser à mon fils l’honneur de vous apporter seul le thé qu’il vous avait promis, et j’ai pensé que le vieux monsieur me pardonnerait d’être venu. » Je l’assurai que j’étais enchanté. « Seulement, reprit-il, quand mon fils Po-Y a fait cette promesse, il ignorait que notre récolte était vendue depuis le matin, de sorte que nous n’avons plus à offrir au vieux monsieur que du thé de notre réserve, celui que nous gardons pour les amis », ajouta-t-il timidement. Je le remerciai vivement d’un cadeau offert d’une façon si délicate, et l’entretien prit son tour ordinaire. Je le complimentai sur la beauté de son pays. Il s’inclina. « Oserai-je demander au vieux monsieur quel est son heureux âge ? — Je n’ai que trente-six ans, monsieur. — Oh ! je vous en aurais bien donné le double [6]. a Je m’inclinai à mon tour. « Et vous, mon frère aîné, quel est le nombre de vos années fleuries ? — Je n’ai que soixante-deux ans. — Il serait difficile de vous en donner le double, dis-je en souriant, mais il est certain que vous paraissez beaucoup plus vieux. » Il s’inclina de nouveau. Et en se relevant: « De quel honorable nom s’appelle le vieux monsieur ? — Si est mon humble nom. — Et le vieux monsieur est également un homme du Si [7] ? — Vous l’avez deviné, Ouang-Ming-Tse, » lui répondis-je en souriant du calembour. Il se mit à rire aussi: « Oh ! cela n’était pas difficile, Si-Lao-Yé [8] ; mais quel est le nom de votre honorable pays natal ? — C’est la France. » Les deux hommes saluèrent. « Et vos parents, Si-Lao-Yé, sont-ils en bonne santé ? — Ils sont morts, Ouang-Sien-Sen [9]. Ils sont morts depuis longtemps. — Nous vous plaignons sincèrement, Si-Lao-Yé. C’est pour cela sans doute que vous vous êtes décidé à quitter votre pays. — En effet, Ouang-Sien-Sen. Mais puis-je vous demander aussi si, plus heureux que moi, vous avez encore vos parents ? — Mon père est mort il y a trois ans, mais j’ai encore ma mère, Elle a quatre-vingt-douze ans et, grâce au ciel, elle se porte bien. — Votre famille est-elle nombreuse, Ouang-Ming-Tse ? — J’ai trois filles pjus âgées que Po-Y et une quatrième plus jeune ; elles sont mariées et n’habitent pas notre village. J’ai encore un fils plus jeune, marié aussi, dont les intérêts sont séparés des nôtres, mais qui demeure tout près de notre maison. Enfin, celui-ci a déjà six enfants. » — Je les félicitai tous les deux. En ce moment le domestique apporta le thé, qu’il servit sur les guéridons placés entre les chaises, avec des cigares et quelques liqueurs de France. Les liqueurs parurent de leur goût, mais ils déposèrent bientôt leurs cigares qu’ils trouvaient trop forts. Cependant la causerie avait changé de sujet. Nous parlions maintenant de la France, de ses mœurs, de son industrie, des chemins de fer, et Po-Y, qui jusque-là n’avait presque pas ouvert la bouche, ne tarissait pas de questions. Enfin, ils se levèrent et, après m’avoir fait promettre d’aller les voir le lendemain, ils prirent congé.

Le lendemain, j’étais chez eux. Les hommes, venus à ma rencontre, me conduisent solennellement au salon où toute la famille m’attend debout, rangée par ordre de taille. On me fait asseoir presque de force à la place d’honneur que je m’étais pourtant juré de ne pas accepter. Ouang-Ming-Tse est à ma droite et Po-Y me présente tout le monde. Voici sa mère: Ouan-Lay-Lay (Mme Ouang) ; et sa femme: Po-Ta-Niang (Mme Po). Elles viennent juste en face de moi et me font un grand salut en abaissant leurs mains jointes jusqu’à terre et les relevant à la hauteur du menton. Voici son fils aîné A-Pé, vigoureux gaillard de dix-huit ans, et sa fille aînée, Po-Kouei-Niu (Mlle Po-Y), modeste et charmante enfant de seize ans qui me font le koteou [10]. Voici un garçon de quinze, ans qui en fait autant, et puis deux fillettes de douze et de dix ans, et encore un tout petit de trois ans et demi que tout le monde regarde en riant Mais lui, très grave, s’approche, s’agenouille, incline sa petite tête jusqu’à terre et se relève très fier d’avoir si bien accompli la cérémonie des grands.

Quant à moi, je me suis approché de la mère et de la femme de Po-Y, je leur ai rendu leur salut ; et faisant un geste amical aux enfants, j’ai repris ma place. Mais tout à coup, je songe que l’assemblée n’est pas complète: « Oh ! mais, où est la grand’mère, Po-Sien-Sen ? serait-elle malade ? — Non, Si-Lao-Yé ; seulement elle ne peut rester debout longtemps, et elle s’est attardée, mais la voici. » Elle arrive en effet, la bonne vieille, elle arrive lentement, conduite par le second fils de Ouang-Ming-Tse, venu chez son père pour me voir: elle arrive lentement, courbée par l’âge et s’appuyant sur un bâton. Je me hâte d’aller au-devant d’elle et lui fais mon plus grand salut, qu’elle me rend d’un regard joyeux, ne pouvant s’incliner. Qu’elle est vieille ! Oh ! mais qu’elle est vieille ! Son visage est tout ridé, ses mains tremblent et sa tête est branlante. Pourtant ses yeux, qui ont repris l’expression mélancolique habituelle aux vieillards, sont encore vifs : ses pauvres cheveux gris sont parés des mêmes fleurs qui ornent les coiffures de ses petites filles, et son maintien est plein de dignité. « Asseyez-vous, monsieur, me dit-elle, et soyez le bienvenu. » Tout le monde s’est rassis. Alors, sur un signe, mon domestique apporte une grande boîte d’où il sort les uns après les autres un polichinelle, des images, des paquets d’aiguilles, un paquet de bougies roses, des rubans, une toupie d’Allemagne, une poupée et un stéréoscope. Il y en a pour tous les goûts. Tous sont ravis. « Oh ! par ma foi, grand’mère, au diable le cérémonial et l’étiquette. Le vieux monsieur n’a pas l’air d’y tenir. » Le vieux monsieur n’y tient pas du tout, il est redevenu jeune ; il est descendu de son trône [11]. Il a quitté le canapé ; il se mêle à eux et leur explique le stéréoscope. Les questions n’arrêtent pas, les remerciements non plus: « Oh ! Si-Lao-Yé ! Oh ! Si-Lao-Yé ! » Le petit est en extase, a toupie ronfle: les jeunes filles ont déroulé leurs rubans ; mais ce qui fait merveille, c’est le stéréoscope. Nos rues et nos places d’Europe les remplissent d’admiration et ils sont stupéfaits des maisons à cinq étages. Non, voyez-vous, jamais ils ne comprendront que l’on puisse monter si haut, ni que l’on en soit réduit à vivre ainsi les uns au-dessus des autres. Mais la porte s’est ouverte et l’on introduit une table toute servie. C’est un vrai dîner. « Ah ! Ouang-Sien-Sen, cela n’était point convenu ; comment voulez-vous que je mange ? il n’y a que deux heures que j’ai fini de déjeuner. — Je vous prie, Si-Lao-Yé, je vous prie, un petit effort. » La grand’mère, OuangLao-Po [12], Ouang-Lay-Lay et les enfants ont disparu, nous ne sommes que quatre hommes autour de la table. Mais cela ne m’étonne pas et je ne fais aucune question, car je sais qu’il n’est pas d’usage que les femmes mangent avec les hommes, au moins quand il y a des étrangers. La femme de Po-Y et leurs fils seuls sont restés. Ce sont eux qui nous servent. A ma place je trouve ma cuillère, ma fourchette et mon couteau que mon domestique est allé chercher.

Le repas est bon, mais il est simple. Ce n’est point le repas solennel, pontifié, des gens riches ou des grands mandarins ; c’est le repas ordinaire des jours de fête chez les paysans. Un poisson avec une sorte de court bouillon d’un arome exquis est au milieu de la table et sert de potage ; de chaque côté, des canards et des poulets ; aux quatre coins, deux plats de viande de filet de porc et de mouton coupés en petits morceaux, un plat de nouilles au jus excellent et un plat de haricots ; puis, dans les intervalles et tout autour de la table, une profusion d’entremets salés ou sucrés que l’on mange après ou avant chaque mets. J’y distingue des champignons, des crevettes, des aubergines, des algues de mer, du gingembre, des petits citrons confits, des cobas [13], du fromage de pois. etc. Chacun a devant soi un petit plat et un bol rempli de riz en guise de pain. Le dîner est vraiment très bon et l’on y fait honneur. Cependant on a enlevé les gros plats et les jeunes filles reviennent en apportant des oranges, der fruits secs, des sucreries, des gâteaux, du vin et des liqueurs ; c’est le dessert. Le vin me fait faire la grimace : c’est du vin de riz que l’on sert chaud et qui a une odeur à laquelle je n’ai jamais pu m'habituer. Les liqueurs sont plus de mon goût, il en est une qui ressemble beaucoup au curaçao.

Enfin le repas est terminé. Il était simple, mais il a duré deux heures. On prolonge encore un peu les causeries et le soleil est déjà très bas lorsque je prends congé de mes nouveaux amis.

Depuis, et pendant les six semaines que j’ai passées à Ouang-Mo-Khi, je n’ai pas été un seul jour sans les revoir, soit chez eux, soit dans les champs, et je les ai encore revus les années suivantes, lorsque, fuyant les grandes chaleurs de l’été, je venais de temps en temps me réfugier à Ouang-Mo-Khi. Je puis donc dire que j’ai été jusqu’à un certain point le témoin de leur vie, de leurs travaux et de leurs plaisirs. Ce que je n’en ai pu savoir par l’observation directe, je l’ai appris de leur confiance et de leur amitié, à l’aide de questions multipliées et discrètement ménagées. Le tout m’a paru intéressant et je l’offre maintenant au lecteur dans les pages qui vont suivre.


II


Elle est longue, l’histoire des Ouang-Ming-Tse. Elle commence il y a huit cents ans, avec celle du canton ; aussi presque personne n’en ignore les épisodes principaux. On les rappelle dans les grands anniversaires, en même temps qu’on lit les généalogies qui font remonter tous les habitants au couple unique auquel on doit la colonisation du pays. Figurez-vous les généalogies de Juda, au chapitre premier de l’évangile de saint Mathieu. — Nous abrégerons. — Donc, il y a huit cents ans, sous le règne de l’empereur Yuen-Fong, de la dynastie des Song du Nord, un nommé Ouang, du pays de Chu, vint un jour dans la vallée et, la trouvant à son gré, s’y fixa. En ce temps-là l’esprit de Dieu soufflait seul sur les eaux du Ta-Choueï-Khi ; et même le Ta-Choueï-Khi était à peine inventé. Tout porte à croire cependant que ta rivière existait et qu’elle coulait à la même place, mais son lit était encore en partie submergé et elle n’avait pas de nom. Elle gisait inerte ; et si on lui eût dit alors qu’elle sortirait un jour de son lit pour escalader les montagnes et pour se mêler aux ébats de l’homme et à ses travaux, elle eût été bien étonnée. Les plantes et les arbres croissaient çà et là sans ordre et ne donnaient asile qu’aux animaux sauvages. Les montagnes se dénudaient, et, dans leur désespoir, montraient au ciel leurs os décharnés. C’était le chaos. L’homme parut dans la personne de Ouang et eut pitié. Tout changea. Il appela la rivière « la Grande Eau de la Vallée ». Il en facilita l’écoulement, il l’aida à se dégager des inondations qui la couvraient ; et la rivière devint sa servante. Il prit un coin de terre, le défricha et lui donna son propre nom. « Que ceci, dit-il, soit dès à présent et pour toujours la terre des Ouang. » Ce fut sa seconde épouse et il l’aima de toutes ses forces, de sorte que si la première lui donnait des enfants, celle-ci produisait en abondance tout ce qui était nécessaire à leurs besoins. Lorsque ses filles étaient grandes, elles étaient demandées par les gens de Yué, de Ou-Si et de Gao-Tsong qui habitent au delà des montagnes, et il les leur donnait en mariage. Lorsque ses fils étaient forts, il leur désignait un champ pour y construire leur maison, il les envoyait chercher les sœurs de ces gens-là, et elles devenaient leurs femmes. Avec un peu de temps, il réunit autour de lui ses fils, ses petits-fils et ses arrière-petits-fils, qui ne se distinguèrent entre eux qu’en ajoutant leurs petits noms à celui de leur père. Il y eut les maisons de Ouang-Ti-Koué, de Ouang-Po-Sen, de Ouang-Hou-Tsang, etc. C’est ainsi que la vallée fut peuplée et cultivée. C’est ainsi que les montagnes racontent la gloire de Ouang et que la terre est pleine de son nom. Aujourd’hui, ce petit territoire, qui mesure à peine douze cents hectares, compte au moins dix mille habitants, presque tous issus du même couple en descendance masculine.

Dix mille habitants éparpillés sur douze cents hectares, se représente-t-on l’animation du tableau ? Dire que c’est la campagne ? Non, ce n’est pas la campagne comme en France, avec des champs à perte de vue et des villages séparés les uns des autres par des solitudes interminables ; non, ce n’est pas la campagne sans ressources et sans distractions où l’on meurt d’ennui pour peu que l’on y séjourne aux approches de l’hiver. — Dire que c’est la ville ? Non, ce n’est pas la ville non plus, avec son fracas, son agitation fiévreuse et souvent stérile, avec son luxe et ses misères. Ouang-Mo-Khi a tous les charmes de l’une et tous les agréments de l’autre. Qu’on se figure le coteau de Bellevue à Chaville, qu’on remplace les villas à l’architecture luxueuse ou prétentieuse par de modestes maisons de paysans, sans étage, très propres, blanches ou grises, couvertes de tuiles rouges ou bleues, plus régulièrement espacées qu’entre Bellevue et Chaville, et l’on aura une idée assez exacte de Ouang-Mo-Khi. Les écoles y sont très nombreuses ; on peut bien dire qu’il y en a une pour quinze maisons ; les pagodes bouddhiques renferment plusieurs bibliothèques, sans compter celles que la générosité de quelques familles met à la disposition de tous, dans les édifice consacrés à leurs ancêtres et à leurs archives. Enfin, outre ces temples bouddhiques, il y a, dans chacun des dix quartiers de Ouang-Mo-Khi, une construction d’un genre particulier, que les Européens appellent aussi pagode, mais qui a bien d’autres destinations que le culte. Imaginez une grande cour fermée par quatre murailles de vingt à vingt-cinq pieds de hauteur. A l’intérieur, contre trois de ces murailles règne une galerie construite sur un terre-plein en maçonnerie, élevé de cinq pieds environ et couvert d’un toit soutenu par des colonnes. Contre la quatrième, un autre terre-plein, en manière de théâtre, plus bas et plus large, également couvert d’un toit dont les angles relevés et les arêtes sont ornés de figurines en terre cuite, laisse à droite et à gauche des ouvertures donnant accès dans la cour, laquelle est à ciel ouvert entre la galerie et ce terre-plein. Tel qu’il est, ce bâtiment sert à toutes fins. Trois fois par semaine, le matin, c’est un marché. Dans le milieu du jour, et le soir quand il n’a pas d’autre emploi, c’est un cercle, un club, un lieu de réunion quelconque ; c’est là qu’on organise les fêtes, de là que partent les cortèges et les théories aux anniversaires des grands morts ou des corporations. C’est aussi un théâtre pour les troupes nomades qui visitent fréquemment le pays. Enfin, c’est un caravansérail, si l’on veut, pour les voyageurs qui préfèrent ne pas aller à l’auberge.

La pagode centrale de Ouang-Mo-Khi est naturellement plus grande et plus belle que les autres. Les tuiles des toits sont émaillées en vert, et les murs à l’intérieur sont revêtus de plaques de porcelaine ornées de dessins. Et maintenant, connaissez-vous en Europe beaucoup de villes mieux pourvues que Ouang-Mo-Khi de tout ce qui plaît aux yeux et satisfait l’esprit ? Oh ! je ne veux rien dissimuler ; tout n’est pas absolument à l’abri de la critique dans ce joli village. En regardant de près, on y trouverait sans doute plus d’un désagrément. Le plus grave est, au bout des sentiers, à l’entrée des champs, la présence d’énormes jarres enfoncées en terre et pleines d’engrais liquide déposé là, en attendant. Les Européens, que le plaisir de la chasse amène parfois à Ouang-Mo-Khi, se plaignent que là comme ailleurs du reste, rien ou presque rien ne signale ces maudites jarres. Non pas qu’il s’en émane aucune mauvaise odeur, car elles sont généralement couvertes avec beaucoup de soin de larges feuilles de nénufar afin d’empêcher toute exhalaison, mais c’est qu’il est très facile d’y tomber, quand, entraîné à la poursuite du gibier, on ne songe pas au terrain où l’on marche. Ceux auxquels ce regrettable accident est arrivé ne s’en vantent guère, mais ils en gardent un souvenir implacable et ne le pardonnent pas à la Chine. Quand vous entendez un voyageur grincheux à son endroit, vous pouvez être à peu près sûr qu’il a dû tomber dans une jarre.


III


A quelle époque de l’histoire de Ouang-Mo-Khi la famille Ouang-Ming-Tse commença-t-elle à se distinguer des autres, et par quelle filiation se rattache-t-el!e au fondateur de la commune ? C’est une question qu’il serait très facile de résoudre en consultant les listes généalogiques et les annales de la famille. Il n’y a rien de plus sûr ni de plus précis que les renseignements puisés à une telle source, et ils ne sont jamais contestés. L'enquête judiciaire, même la plus sévère, n’y trouverait rien à reprendre. Comment pourraient-ils être faux ? Comment oserait-on altérer un état civil que les voisins connaissent ? Ensuite, les livres d’une famille ne peuvent-ils pas être contrôlés par ceux de la famille dont elle prétend sortir ? Une falsification de cette nature est donc inadmissible : même en justice, une simple déclaration suffit. Nous ne serons pas plus exigeant, et nous nous contenterons du récit de Ouang-Ming-Tse.

« Mon père, me dit-il, était le quatrième enfant d’une famille qui en compta quatorze ; ses aînés étaient deux frères et une sœur. Le premier et le troisième aidaient leurs parents, ils restèrent cultivateurs comme eux et ne quittèrent jamais la maison ; le deuxième étudiait pour être mandarin et il eut assez de succès dans sa carrière puisqu’il devint gouverneur de district Sa sœur allait se marier quand mon père eut quinze ans. A cette époque-là mon grand-père était loin d’être riche. Il cultivait en tout quinze meous, dont sept ou huit seulement lui appartenaient. Or, quinze meous ne produisaient pas alors autant qu’aujourd’hui. Songez que cela nous reporte à quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans en arrière. Les canaux que vous voyez n’étaient pas tous construits et la vallée était moins peuplée. Aussi la culture était plus difficile et rapportait moins. Lorsqu’on vit que le nombre des enfants croissait, on décida que les garçons apprendraient des métiers et qu’ils iraient à la ville chercher le moyen d’augmenter le bien-être commun. Ce fut mon père qui commença. Il avait déjà six frères ou sœurs plus jeunes que lui. Il voulut être charpentier. On paya son apprentissage pendant trois ans ; on subvint à ses besoins tant qu’il ne put y suffire lui-même. Mais il gagna bientôt assez pour faire quelques économies, qu’il rapportait fidèlement à la maison en y venant aux réunions de quinzaine. Trois autres garçons suivirent son exemple. Avec leurs épargnes, mon grand-père arrondissait son champ, en reculait les limites, et dès qu’il pouvait donner de l’emploi à l’un d’eux, il le rappelait. Un seul, le plus jeune, est resté à Fou-Tcheou. C’est un des forts marchands de la ville. Il ne manque pas de venir aux anniversaires, et quand il quittera les affaires pour les laisser à deux de ses fils, ce qui ne peut tarder, c’est ici qu’il reviendra. Il a acheté depuis longtemps déjà un grand terrain que son aîné cultive, et il y a fait construire son tombeau. La pagode qui sert de club et de bourse, la plus rapprochée de chez nous, a été bâtie à ses frais, et il entretient à moitié l’une des écoles de notre quartier. C’est comme s’il n’avait pas quitté le pays. Mais je vous parle de notre oncle, et c’est du grand-père qu’il était question. Eh bien, monsieur, voilà comment il put d’abord marier ses filles ; car, voyez-vous, on a beau dire que l’établissement des filles ne coûte rien, on ne peut pas les laisser comme cela quitter le foyer sans leur faire quelque cadeau ; et voilà comment il put ensuite laisser à chacun des garçons dix à douze meous environ. C’est avec cela que mon père a débuté. Maintenant, Si-Lao-Yé, s’il vous plaît de connaître l’histoire de mon bisaïeul et même celle de mon trisaïeul, je suis prêt à vous les dire ; mais c’est toujours à peu près la même chose, sauf des détails et des particularités de peu d’importance.

» J’aurais cependant à vous signaler quelques-uns de nos ancêtres qui ont illustré la famille. Il y en eut un qui devint receveur général des finances et aux libéralités duquel on doit le cinquième canal de la rive gauche du Ta-Choueï-Khi. Je vous montrerai un jour son tombeau dans le cimetière de notre famille ; il lui a été offert par les habitants du coteau. Un autre arriva au grade de licencié du premier degré et exerça les fonctions de recteur dans la province du Hou-Pé. Un des ponts de la rivière a été construit à ses frais ; en outre, sa bibliothèque privée est devenue publique et il y a annexé une école dont il a assuré l’existence par une dotation suffisante. Son tombeau est aussi dans notre sépulture, car c’est ici qu’il s’est retiré et qu’il est mort, dans sa maison, entouré de ses enfants presque tous cultivateurs. Nos annales disent que tous les habitants de Ouang-Mo-Khi assistaient à ses funérailles. — Je pourrais encore vous citer plusieurs de nos anciens parents qui feraient très bonne figure à côté de ceux-là, mais tout cela est bien peu digne de votre intérêt. Quel est d’ailleurs l’habitant de notre vallée qui ne puisse vous en dire autant de ses ancêtres ? On se plaît à les rappeler comme on se souvient des heureux moments — de son existence ; mais il faut, pour cela, les avoir vécus. »

— « J’ai dû être, dans une des vies antérieures auxquelles vous croyez, Ouang-Sien-Sen, un des fils de vos Cent Familles, car tout ce que vous me dites de vos aïeux me touche comme si c’étaient les miens. — Hé, Si-Lao-Yé, tous les hommes ne sont-ils pas frères [14] ? — Très bien dit, Ouang-Ming-Tse. Mais, je vous en prie, continuez votre récit. Laissons de côté l’antiquité, et apprenez-moi de quelle façon votre père a pu se tirer d’affaire. — Je vous ai dit, Si-Lao-Yé, qu’il était le quatrième de quatorze enfants ; il en avait déjà lui-même quand le grand-père mourut ; mais ses jeunes frères et sœurs n’étaient pas encore tous en âge de s’établir. Il était donc impossible de rompre la communauté : l’on n’y songea même pas. Les choses restèrent en l’état sous la présidence du frère aîné, la grand’mère étant morte peu de temps après son mari. On continua à habiter sous le même toit, à manger pour ainsi dire à la même table. C’était plus économique ; puis l’éducation des petits était plus facile. Je commençais à grandir alors et je me souviens de tout cela comme d’hier. Deux de mes tantes étaient mariées ; on ne les voyait guère qu’à l’époque du nouvel an où elles venaient, avec leurs enfants, passer trois ou quatre jours au milieu de nous. Mon oncle, le lettré, occupait dans une autre province un emploi assez lucratif pour qu’il pût ne réclamer qu’une partie du produit de son héritage, et il laissait le reste à la communauté. Il restait donc encore à la maison cinq filles et six garçons, dont quatre étaient mariés et avaient neuf enfants. Cela faisait vingt-quatre personnes, auxquelles il faut ajouter quatre serviteurs à l’année ; trois hommes pour les travaux des champs et une femme pour aider à ceux de l’intérieur. Tant que dura la communauté, nous vécûmes dans une grande aisance avec les quatre-vingts meous de terre que nous possédions. Mais lorsque mes tantes furent mariées et que le plus jeune de mes oncles se fixa à Fou-Tcheou, cela changea. Ce dernier, qui avait besoin de tous ses revenus pour son commerce, voulut reprendre sa part d’héritage. Le mandarin, dont la famille augmentait plus vite que les appointements, profita de la circonstance pour en faire autant. D’un autre côté, il était évident qu’il faudrait un jour ou l’autre songer à se desserrer. On résolut de le faire tout de suite. En ce moment-là précisément, des voisins, ayant plus de terrain qu’il ne leur en fallait, cherchaient à en vendre une partie, et cela devait faciliter l’opération, comme vous l’allez voir. Les sept frères commencèrent par diviser l’héritage en huit parts égales. Deux de ces parts avec la maison paternelle revinrent de droit à l’aîné, et celles du marchand et du mandarin furent achetées par la communauté, réduite à cinq frères, pour un prix qu’elle s’engagea à payer en trois ans et dont elle servit les intérêts en attendant. Elle prit en même temps à loyer les champs des voisins en annonçant l’intention de les acheter et de les payer également dans un délai convenu. Puis les cinq frères firent un nouveau partage. L’ensemble des acquisitions, d’une contenance d’environ quarante meous [15], fut divisé en cinq lots et chacun des frères en prit un, qui agrandit celui qu’il avait déjà. On se mit ensuite à construire des maisons pour ceux qui n’en avaient pas, sur les terrains qui leur étaient échus, et dès que l’on en avait terminé une, celui auquel elle était destinée allait l’habiter. Cela demanda quelque temps, vous pensez bien. Enfin, chacun eut la sienne, et au bout de trois ans, grâce à la communauté qui durait toujours et aux économies qu’elle avait permis de réaliser, tous les champs acquis étaient payés. Le partage fut alors consommé. On continua cependant à faire en commun les principaux travaux des cultures et des récoltes ; on continua à se prêter aide et assistance en toute occasion ; mais on vécut chacun chez soi, et les produits des champs appartinrent à ceux auxquels ces champs avaient été attribués et qui les cultivaient à leur guise.

— Parfaitement, Ouang-Sien-Sen ; mais si vos voisins n’avaient pas été disposés à se défaire des champs que l’augmentation de votre famille vous rendait indispensables, que serait-il arrivé ? — Eh ! Si-Lao-Yé, tout près d’ici, nous avons des parents qui n’ont pas autant de terre que nous en avions alors et qui sont plus nombreux. Nous aurions fait comme eux. La terre, voyez-vous, est plus généreuse qu’on ne le saura jamais. — Soit, mais supposons que votre terre eût été trop petite ? — Eh bien, deux ou trois de mes oncles seraient allés dans une vallée moins peuplée demander à leurs sœurs et à leurs beaux-frères un petit champ dont ils seraient devenus tôt ou tard propriétaires. — Et si cela encore eût été impossible ? — Ils seraient allés plus loin, voilà tout. Je connais dans la province et ailleurs bien des endroits où le peuple est moitié moins nombreux qu’ici. Pensez-vous qu’on ne les y aurait pas accueillis ? Est-ce que tous ceux qui travaillent ne sont pas aussi unis que les membres de la même famille ?.. Mais chez vous, monsieur, comment fait-on en pareil cas ? — Chez nous, Ouang-Ming-Tse, la population est beaucoup moins grande qu’ici, et la moitié du territoire est encore en forêts, en landes incultes, en marécages. — Et en est-il de même dans tout l’Occident ? — Hélas ! oui. — C’est différent. Mais alors, ce qu’il me paraît difficile de comprendre, c’est que les Européens portent constamment la guerre dans les pays qui leur sont étrangers au lieu d’employer toutes leurs forces à conquérir à la culture leur propre territoire et à développer la population. »

Je ne répondis pas à la question. Ouang-Ming-Tse eût encore bien moins compris que la stérilité d’une partie du territoire, la rareté de la population et l’état de guerre qui caractérisent l’Europe, fussent le fait d’une poignée de particuliers égoïstes et d’une législation barbare. Je le vis sur la pente de réflexions qui évidemment ne devaient pas être favorables à la civilisation européenne, et j’y coupai court en revenant au sujet de notre entretien.

« Vous m’avez dit, Ouang-Sien-Sen, que les deux, oncles qui avaient quitté Ouang-Mo-Khi, ont depuis longtemps remplacé les champs dont ils s’étaient défaits par d’autres achetés dans vos environs. C’est très bien. Mais s’ils n’avaient pas réussi dans leurs affaires ? — Pendant un certain temps, les ventes d’immeubles provenant de l’héritage paternel sont toujours résiliables [16]. Nos oncles seraient donc revenus à la maison ; on leur aurait rendu leurs champs ou l’équivalent au même prix qu’ils les avaient vendus, et ils se seraient acquittés peu à peu. — Me voilà satisfait au point de vue de la question des intérêts. Il en est une autre sur laquelle je voudrais vous demander quelques renseignements. Que devient votre culte domestique lorsque la séparation de la famille est accomplie ? Une fois chacun chez soi, ce lien moral est-il également dissous ? En un mot, quelles relations vos oncles conservaient-ils entre eux et avec la maison paternelle ?

— Rien de plus simple, Si-Lao-Yé. Généralement, quand le partage a lieu, c’est que tous les enfants sont en état de vivre par eux-mêmes. Ils sont mariés ; le plus souvent, ils ont déjà de grands enfants. Ils peuvent donc, sans sortir de chez eux, se conformer à la plupart des usages et des devoirs du culte des ancêtres. Ils en ont le droit. Cependant on ne commence guère à l’exercer qu’après le décès de l’un des fondateurs du nouveau foyer, père ou mère. Jusque-là, et même plus tard si l’on veut, c’est chez le plus âgé des frères que tout le monde s’assemble. Dans tous les cas, c’est chez lui que se célèbrent les anniversaires du père et de la mère et les fêtes particulières de la famille. Il en est de même des fêtes des saisons. Si les familles possèdent un temple des ancêtres spécialement consacré au culte commun de leurs parents, c’est là que se tiennent toutes les assemblées. Pour les grands anniversaires, tels que ceux de Confucius et des illustres anciens, on se réunit chez le doyen du village. Les frais essentiels de ces solennités sont assurés par le supplément d’héritage que l’aîné reçoit lors du partage, auquel des dotations faites par les riches de la famille viennent s’ajouter la plupart du temps. Et si cela ne suffit pas, chacun apporte son obole en venant aux réunions. C’est ainsi que cela s’est pratiqué chez nous. Quant à mes oncles, le marchand et le lettré, le jour où ils ont cessé de pouvoir assister régulièrement à nos fêtes, on leur a remis un extrait du livre de la famille constatant leur filiation jusqu’au quatrième de nos ancêtres, et ils se sont ensuite comportés comme ils l’ont voulu. Mais il est juste de dire qu’ils ont rarement manqué à nos grandes solennités.

— Je vous remercie, Ouang-Sien-Sen. Je n’ai plus que deux questions à vous poser à ce sujet. Le pouvoir judiciaire de la famille s’étend-il encore à ceux qui s’en sont séparés, présents sur les lieux ou éloignés ? — Sans doute, Si-Lao-Yé ; quels recours auraient-ils donc, s’ils n’avaient pas celui de leur famille ? Pourquoi leur remettrait-on un extrait du livre de famille, si ce n’est pour qu’ils puissent constater et faire reconnaître le droit qu’ils ont de s’en réclamer ? Comment pourrait-on, à moins de cas graves et urgents, abandonner des parents aux tribunaux des mandarins ? Ce serait un déshonneur. Les mandarins et la loi, dit un proverbe, ne sont pas faits pour les honnêtes gens. — Le proverbe a raison. Et maintenant, dites-moi : les dépenses relatives soit aux cérémonies bouddhiques qui accompagnent presque toujours les funérailles, soit au service religieux que beaucoup de personnes font faire pour le repos de l’esprit des défunts, sont-elles aussi obligatoires que celles du culte des ancêtres ? — Non, à moins qu’elles n’aient été ordonnées par le défunt. Toutefois, il est bien rare que l’on n’y contribue pas quand on le peut. On fait comme tout le monde, pour ne pas se singulariser à propos de choses qui n’en valent pas la peine, et surtout pour ne pas être soupçonné d’avarice. — Mais à la manière dont vous parlez de ces choses-là, il est permis de penser que vous n’êtes point bouddhiste. — Oh ! moi, Si-Lao-Yé, j’ai étudié la doctrine. Je pense comme le Maître [17], qu’il n’y a qu’une chose dont je sois bien certain, c’est que je Vis, et je ne regarde comme véritables et nécessaires que les doctrines qui m’enseignent la Vie. Ma raison se refuse au reste. Et pourtant je ne vous dirais pas la vérité, Si-Lao-Yé, si je vous laissais croire que je suis tout à fait indifférent à une foule de pratiques superstitieuses très anciennes, plus anciennes que le bouddhisme, et auxquelles les bonzes s’associent pour mieux exploiter le peuple. Quand la pluie ou la sécheresse compromettent nos récoltes par exemple, comment pourrais-je m’empêcher de souhaiter que le temps change ? Et du souhait à la prière, il y a si peu de distance ! Alors je vais avec nos gens en procession dans les champs et je demande aux esprits qu’ils interviennent en notre faveur. Vous avez pu voir à la maison, au-dessus de la cheminée de la cuisine, une image coloriée. C’est celle d’un patron que l’on se transmet de père en fils dans la famille, et je suis sûr que les femmes ne manquent pas de lui adresser de temps en temps quelque prière. Je ne crois certainement pas à leur efficacité ; mais cette image est un souvenir qu’il me paraîtrait impie de faire enlever. A la naissance des enfants, on a l’habitude de leur mettre au cou une ancienne monnaie de cuivre que les bonnes femmes considèrent comme une amulette toute-puissante contre les maladies ; vous avez pu remarquer que mon dernier petit-fils la portait, et ni moi ni mon fils nous ne nous y sommes opposés. Lorsqu’on a construit le dernier bâtiment de notre maison, j’ai consenti à ce que l’on enfouît sous la porte du sel, des grains et un papier rouge sur lequel on avait écrit le nom d’une étoile. On dit que cela éloigne des travailleurs les mauvaises influences et assure le bonheur aux habitants. Eh bien, j’avoue que ces idées ne me déplaisent pas. Mais, tenez, Si-Lao-Yé, vous savez peut-être que la pivoine est regardée comme un présage de bonne fortune si elle fleurit bien et abondamment, de mauvaise fortune si les fleurs sont rares et s’ouvrent mal. Qu’y a-t-il de vrai en cela ? Rien du tout ; ce qui n’empêche pas que mes yeux et mon cœur sont pleins de joie et d’espérance pour toute la journée après avoir contemplé les larges fleurs roses et rouges de la nôtre et je n’y manque pas chaque matin. Elle est superbe en ce moment. L’avez-vous remarquée, Si-Lao-Yé ?... Ce qu’il y aurait de pis, c’est que, si elle fleurissait mal, on se laissât aller au découragement : mais j’ai soin qu’elle fleurisse bien. Et puis, il y a tant de présages bons à faire oublier celui-là ! L’important, après tout, est de ne se laisser dominer par aucun. N’êtes-vous point de cet avis, monsieur ? — Peut-être, Ouang-Ming-Tse ; mais nous avons assez philosophé comme cela. Si nous revenions à nos moutons. Au moment où j’ai interrompu votre récit, vos oncles et votre père habitaient chacun leur domicile respectif. — Oui, et nous avions payé toutes nos dettes. En trois ans, nous avions donné, soit à nos deux oncles, soit aux voisins, 2,000 taëls environ (16,000 francs) ; nous en avions dépensé pour la construction des quatre maisons à peu près 170 ; et cela, peu de temps après le mariage de la plus jeune de nos tantes à laquelle on avait fait un douaire et un trousseau d’au moins 200 taëls. Aussi mon père et ses frères se trouvaient-ils extrêmement gênés. Ce qui nous sauva, je vous l’ai dit, c’est que nous avions pu rester groupés. Sans cela, je ne sais vraiment pas ce que nous aurions fait. Les cinq familles comptaient déjà quarante personnes ; mais il n’y en avait que sept en état de travailler aux champs. Moi, l’avais quinze ou seize ans, mais on avait cru pouvoir faire de moi un lettré ; j’étudiais et je ne rendais aucun service. Les autres étaient des femmes et des enfants. Or, sept travailleurs pour cent vingt meous, ce n’est pas assez. Vous me direz peut-être qu’en ce cas nous n’aurions pas dû acheter autant de terrain. Mais il fallait bien songer à l’avenir. Chaque année nous amenait deux ou trois bouches de plus à nourrir. Non, la diminution de nos cultures était impossible. Il n’y avait réellement qu’un seul moyen ; c’était d’avoir recours à des aides étrangers que l’on remplacerait au fur et à mesure par les garçons de la famille devenus grands et forts. C’est ce que l’on fit. Au lieu d’un ouvrier à l’année que nous avions employé jusque-là, on en prit trois. Nous n’avions jamais eu qu’un buffle ; on en acheta un second. Cela soulagea les hommes des travaux qui ne demandent que de la force, et les ouvrages où il faut mettre de l’adresse et du soin furent ainsi mieux faits. Sous le rapport de l’économie générale de la maison et du travail, tout alla donc mieux qu’auparavant. Seulement, ce ne fut pas tout de suite que l’on apprécia les avantages qui résultaient des nouveaux auxiliaires. Nous avions dépensé tant d’argent depuis peu que notre épargne était réduite à presque rien. Avant d’en faire sortir d’autres de la terre, il fallait un peu de temps et les besoins étaient de chaque jour. Ce n’est pas la subsistance qui inquiétait ; nous l’avions chez nous: mais dans une famille nombreuse il y a bien d’autres nécessités. On parla de me faire renoncer à mes études, et je dois avouer que l’on eût tout aussi bien fait. Pour mon père, la situation était en effet plus lourde que pour mes oncles. Les uns avaient moins d’enfants que lui ; les autres trouvaient dans les leurs plus de concours. Mon père n’avait pas d’autre aide que mon frère aîné, et sa quote-part dans le salaire des domestiques était d’autant plus forte. Cela n’a l’air de rien ; mais, encore une fois, cela s’ajoutait à mille autres choses. Pourtant, chaque fois qu’il s’agissait des dépenses communes entre mon père et ses frères, ma mère ne disait rien, car nous eussions tous mieux aimé mourir que de perdre la face en nous faisant tirer l’oreille ; mais pour le reste, c’étaient des lamentations sans fin quand elle était obligée de sortir des sapèques de son coffre. Je n’y peux penser sans sourire à présent, et je me dis qu’après tout nous aurions pu être bien plus malheureux et que notre misère aurait pu durer plus longtemps. Supposez que nous eussions été isolés. Pas moyen d’avoir un buffle pour nous seuls, puisque nous n’en avions que deux pour cinq ménages. Et alors, quoi ? Ainsi du reste. Et puis, nos voisins étaient nos parents. Moralement, nous étions aussi unis que si nous n’avions pas cessé d’habiter sous le même toit. C’est quelque chose de se sentir soutenus. Sans doute, , dispersés, chacun de nous n’aurait pas tardé à se faire des amis et des associés ; mais quelle différence, malgré tout ! Changer de pays, c’est changer de cultures, changer d’habitudes. Cela ne se fait pas sans quelque peine. Ici tout nous est aisé, parce qu’il y a huit cents ans que tout nous est connu. Ici, tout nous parle des nôtres ; l’eau qui coule dans nos champs, ceux qu’ils ont créés, les arbres qu’ils ont plantés, leurs temples, leurs sépultures et jusqu’aux légendes que nos mères nous en racontent et qui peuplent de leur souvenir le coin du ciel sous lequel ils ont vécu. Ici, il y a huit cents ans que nous sommes chez nous. »

Ouang-Ming-Tse s’était tout à coup ému en terminant cette partie de son récit. Sa voix vibrait. Et moi, pourquoi ne l’avouerais-je pas ? j’étais au moins aussi ému que lui, mais pour d’autres causes. Je venais d’entendre ce paysan raconter l’histoire de sa famille pendant un passé de plusieurs siècles ; je venais de l’entendre faire revivre, revivre lui-même les générations qu’il avait fait défiler devant mes yeux ; et moi, me disais-je, enfant d’une civilisation réputée supérieure, à peine sais-je où sont enfouies les cendres de mes aïeux les plus proches ! Pourquoi ne dirais-je pas les larmes que cet aveu m’arrachait presque, l’amertume dont il remplissait mon âme ? Avec une force jusqu’à cette heure ignorée, ce grand nom de Patrie, qui cependant n’avait pas été prononcé, surgit à ma pensée, resplendissant d’une clarté toute nouvelle. Pour la première fois, la Patrie se révéla mon esprit avec une précision, une profondeur et une élévation auprès desquelles le vague sentimentalisme qui m’y avait attaché jusque-là me parut terne et froid. La Patrie ! Existe-t-elle vraiment là où les populations, clairsemées, sont séparées par des espaces que le pied d’un homme n’a jamais foulés, par des forêts que sa présence n’a jamais animées, par des landes que sa main n’a jamais fécondées ? Existe-t-elle là où il n’y a jamais eu de générations, là où l’oubli des ancêtres est si complet que le désert a remplacé leurs jardins ? Existe-t-elle là où il n’y a rien, là où d’immenses territoires vides d’hommes et cependant possédés par quelques-uns, mettent entre les uns et les autres la distance, l’égoïsme et la haine ? Existe-t-elle chez un peuple qui réduit le nombre de ses enfants et pour qui, en fait, la postérité, c’est l’ennemi ?

La Patrie ! Faites que les solitudes disparaissent, «étendez le champ du bien ; resserrez celui du mal, de la stérilité, de la mort [18] ». Bannissez l’oisiveté des mœurs. Faites que, d’un bout à l’autre du territoire, les hommes soient tellement pressés, qu’aucune parole prononcée n’aille se perdre dans le vide. Faites que de chaque motte de terre, pétrie de leurs mains, sorte un épi. Rendez toutes les générations solidaires, même les plus éloignées. Peuplez vos souvenirs de celles du passé, de celles de l’avenir remplissez vos cœurs. Alors la Patrie existera. Lorsque cent millions d’hommes pourront entendre sa grande voix et prononcer son nom si puissant et si doux, la Patrie sera une réalité.

Telles étaient les réflexions qui m’agitaient pendant le repos qui suivit les derniers mots de Ouang-Ming-Tse. Était-ce l’effet du soir qui s’approchait ? était-ce l’éloquence des derniers rayons du soleil qui, se couchant pour nous, allait embraser le lointain pays que mon cœur adorait ? était-ce, enfin, le grand silence qui se faisait autour de nous et qui exaltait nos impressions les plus intimes ? Je ne sais, mais il est certain qu’entre ce paysan chinois et moi, un même sentiment avait produit un courant de sympathie d’une énergie singulière. Nous nous regardions tous deux, et il me semblait qu’il devinait mon trouble. Que ceux qui n’ont jamais quitté le sol de la Patrie, que ceux qui ne savent pas à quel point on peut parfois éprouver le besoin et l’illusion de la voir et de la sentir partout, me raillent s’ils le veulent ; mais, durant une minute, je crus que nous allions nous jeter dans les bras l’un de l’autre.


IV


Je retournai le lendemain chez mon ami. Il m’attendait. « Arrivez, arrivez, me cria-t-il joyeusement du plus loin qu’il m’aperçut et en accourant à ma rencontre ; arrivez, Si-Lao-Yé, nous avons besoin de vous — A votre service, Ouang-Sion-Sen ; de quoi s’agit-il ? — Il s’agit de ma petite-fille ; son mariage est décidé, et nous vous attendons pour en fixer le jour. Or, vous savez que le 1er, le 6 et le 20 de chaque mois sont des dates favorables suivant les idées du pays ; mais toute la famille tient à ce que vous lui fassiez l’honneur d’y assister, et nous voulons vous demander quel est celui de ces trois jours-là qui vous conviendra le mieux. — N’allons pas si vite, je vous prie, frère aîné ; j’ai bien peur de ne pouvoir prolonger mon séjour jusque-là. » Nous touchions, en effet, à la fin du mois, et il n’était pas probable que le mariage pût se faire avant la dernière quinzaine du mois suivant. Or, la limite du congé que j’avais pris approchait et je ne pouvais la dépasser. C’est ce que j’eus beaucoup de peine à faire comprendre à mes amis. Ils paraissaient désolés, et à dire vrai, je ne l’étais pas moins. Il est très rare qu’un étranger soit admis comme je l’étais chez eux, dans l’intimité d’une famille chinoise, et le témoignage qu’ils me donnaient, en ce moment-là même, de leur confiance et de leur amitié, était si exceptionnel que j’en étais profondément touché. Mais une circonstance m’aida à triompher de leurs sollicitations et de mon propre entraînement ; c’est que la première partie des fêtes devant être célébrée au domicile des parents du jeune homme, il eût fallu d’abord m’imposer en quelque sorte à l’hospitalité d’une famille dont je n’étais pas connu, et ensuite me déplacer de plusieurs lieues qui m’auraient éloigné de ma résidence ordinaire au lieu de m’en rapprocher.

Toutefois, en renonçant à une invitation que j’eusse acceptée avec empressement sans les considérations qui précèdent, je ne perdis pas l’occasion qui m’était offerte de parler à Ouang-Ming-Tse d’une question qui me préoccupait depuis le premier jour. Les jeunes filles chinoises se marient ordinairement de bonne heure ; il en est peu qui dépassent quinze ou seize ans. Siu-Lien [19] en avait près de dix-sept et n’était pas mariée. En Europe, malgré sa beauté, sa grâce touchante et ses grands yeux, noirs comme ceux de tous les habitants du Céleste Empire mais d’une expression très douce, le fait n’aurait eu rien d’étonnant. En Chine, c’était pour ainsi dire une anomalie dont les motifs intéressaient non ma curiosité, mais l’amitié sincère que m’inspirait chacun des membres de cette excellente famille. Je n’avais cependant pas osé m’en informer, parce que le sujet était délicat, et que le chapitre des femmes est un de ceux sur lesquels il est de bon ton d’observer la plus extrême réserve ; mais en félicitant le grand-père de la nouvelle qu’il venait de m’annoncer de la façon que je viens de dire, je pouvais très bien lui demander ce qui avait pu retarder le bonheur des deux jeunes gens. « Il y a, en effet, deux ans que le mariage aurait dû avoir lieu, me répondit-il. Les deux familles en étaient où elles en sont aujourd’hui. On allait s’entendre sur le choix du jour, lorsque ma petite-fille tomba malade, et elle resta longtemps faible. A peine rétablie, voilà que le fiancé perd sa grand’mère ; d’où le délai qui nous a conduits jusqu’à présent. Nous avons même beaucoup abrégé, car il aurait dû être de vingt-sept mois ; mais comme nous ne sommes que de petites gens dont les gestes n’ont pas d’importance, nous avons pensé que trois cents jours étaient suffisants. Les esprits des ancêtres nous pardonneront, et j’espère bien que cette fois, ma petite-fille ne tardera pas à s’appeler Mme Kou-Ouang-Ché [20]. — Je l’espère aussi, Ouang-Ming-Tse ; d’autant plus que cette attente doit sembler longue aux jeunes gens. Se sont-ils déjà vus ? — Quand ils étaient enfants, oui, mais pas depuis dix ans. — Pas du tout ? — Je ne crois pas, à moins qu’ils ne se soient aperçus une fois ou deux. — En ce cas, il est possible qu’ils ne se reconnaissent même pas ? — C’est probable. » C’était probable, en effet ; je ne l’ignorais pas. Vingt fois au moins, j’avais en vain cherché à me faire rendre compte des motifs d’une coutume si étrange ; car il n’arrive pas toujours que deux fiancés aient eu la chance de se rencontrer dans leur première enfance. Le plus souvent ils ne se sont jamais vus. Indifférence ou précaution, le fait était resté mystérieux ; mais, à cause de cela même, je m’obstinais à en trouver l’explication. Je voulus donc faire une nouvelle tentative. « Mais, grand-père, si les deux futurs allaient ne pas se plaire ! — Pourquoi ne se plairaient-ils pas, Si-Lao-Yé ? — Voyons, Ouang-Ming-Tse, laissons là votre petite-fille et son promis. Ce que je voudrais savoir de vous, le voici : pourquoi les Chinois interdisent-ils tout rapport entre deux fiancés ? — Eh ! Si-Lao-Yé, il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque nos mœurs n’autorisent pas le mélange des sexes en dehors de la famille et que le mariage est prohibé entre jeunes gens du même nom. Mais vous allez me demander pourquoi la séparation des sexes ? Je crois que les anciens qui ont fait nos lois et créé nos mœurs ont dû longtemps philosopher sur ce projet avant de s’arrêter au parti qu’ils ont pris. Ont-ils eu raison ? Ont-ils eu tort ? Pouvaient-ils faire mieux ? Qui oserait le dire ? Il faudrait pouvoir comparer les résultats avec ceux d’autres systèmes. Vous, Si-Lao-Yé, qui connaissez notre civilisation et qui en avez vu beaucoup d’autres, vous êtes bien plus capable que moi de prononcer.

» Nos habitudes n’ont d’ailleurs rien d’absolument inflexible. Leur sévérité a cela de bon qu’elle rend les moindres écarts très sensibles et qu’on peut alors intervenu avant qu’ils deviennent trop grands ; mais, en définitive, chacun gouverne sa maison comme il l’entend, et personne n’y trouve à redire tant qu’il ne s’y produit rien de contraire à l’esprit des coutumes générales. Vous avez pu voir avec quel empressement tout le monde vous a recherché et accueilli chez moi, vous qui n’êtes pas seulement étranger à la famille, mais qui êtes étranger à notre nation. Je dois pourtant vous avouer que vous m’étiez connu plus que je ne vous l’ai dit. J’ai un ami employé au yamen du Taotaï de N..., et je lui avais écrit aussitôt après votre première entrevue avec mon fils. N’auriez-vous pas fait la même chose à ma place ? Quant à nos fiancés, ils ne sont pas aussi complètement étrangers l’un à l’autre que vous le pensez ; l’intermédiaire obligé [21] et les commères ne manquent pas de les renseigner. Mais en réalité tout dépend de l’éducation. Le mariage étant chose sérieuse, nous tâchons de réduire au moindre rôle possible l’enthousiasme et l’imagination de la jeunesse, afin d’en éviter les surprises. Notre plus grand soin est de prédisposer les enfants à tenir compte avant tout des qualités du caractère. C’est de là que nous nous efforçons de faire naître leur sympathie. Une fois ce résultat obtenu, quoi de plus simple qu’ils s’en rapportent à nous pour le choix du compagnon de leur vie ? Ne connaissons-nous pas, bien mieux qu’eux-mêmes, leurs défauts et leurs faiblesses, les côtés par lesquels ils ont chance de se plaire ou de se déplaire ? Si, pendant les négociations qui sont longues, nous nous apercevons que nous nous sommes trompés, les croyances populaires, tel oiseau qui passe ou telle combinaison de certains caractères d’écriture nous donnent le moyen de les rompre. S’il était permis aux jeunes gens de se voir, que deviendraient tous nos soins ? Que deviendrait notre principe de non-mariage entre parents ? Ce serait un bouleversement de toutes choses.

— Vos précautions, Ouang-Ming-Tse, seraient superflues en vertu de l’éducation que vous donnez.

— Il ne faut pas demander à des enfants des efforts au-dessus de leur âge et de la nature. Si-Lao-Yé ; les nôtres ne sont pas des saints. Songez que nous nous marions de très bonne heure. Quant à attendre que la raison soit la plus forte, ce serait un véritable désordre. Beaucoup ne se marieraient pas, les filles surtout qui vieillissent plus vite que les garçons. Que deviendraient la morale, la société, la justice ? Une fois mariés, nous nous attachons à nos femmes, nos femmes s’attachent à nous, et j’affirme que nous sommes heureux. Sur dix mille Chinois, il n’y en a peut-être pas cent qui ne soient prêts à rendre le même témoignage. Combien y en aurait-il dans les pays où le mariage se fait dans d’autres conditions, sans parler des individus qui, alors, sont condamnés au célibat ? Le savez-vous, Si-Lao-Yé ? »

Non, Si-Lao-Yé ne le savait pas et il ne le sait pas encore. Aussi croit-il devoir imiter Ouang-Ming-Tse, et renvoyer la question à son frère aîné, le lecteur sous les yeux duquel elle tombera.

« Évidemment, reprit Ouang-Ming-Tse, craignant sans doute d’avoir froissé mon amour-propre d’Européen ; évidemment, votre petit frère parle de choses qu’il ne connaît pas. Chaque peuple a son caractère et, par conséquent, ses mœurs, et il est probable que les choses ne sont ni meilleures ni pires chez les uns que chez les autres. »

Cette conclusion me parut discutable, mais je n’en dis rien, voulant terminer là une digression qui ne nous avait déjà entraînés que trop loin ; me servant d’une formule qui plaisait à mon ami, je lui dis tout à coup : « Si nous... revenions à nos moutons, Ouang-Sien-Sen ? — Revenons-y, Si-Lao-Yé. Mais, au point où nous l’avons laissée, notre histoire, qui est devenue la mienne, peut être terminée en peu de mots. Deux fois repoussé aux concours publics, je réussis cependant, grâce à mon oncle, à obtenir un petit emploi dans les bureaux d’une préfecture. J’espérais ainsi pouvoir continuer mes études sans rien coûter à mes parents et me représenter une troisième fois avec plus de bonheur.

» Le temps s’écoula, et, à trente ans, je n’avais pas encore pu donner suite à ce projet. J’étais marié, j’avais quatre enfants, il fallait vivre. Dans les très courts loisirs que me laissait mon emploi, je faisais des copies, je n’avais plus le temps d’étudier. J’étais d’ailleurs fort découragé ; même en supposant le succès, il eût été trop tard pour me faire une belle carrière dans les administrations publiques. Me traîner comme bien d’autres dans une position infime et besogneuse, à la suite de mon oncle dans tous les postes où il était envoyé, me répugnait profondément, si bien que je me demandais si je ne ferais pas bien mieux de retourner aux champs. Je n’avais guère plus de quarante ans, et mon fils, Po-Y, allait en avoir quinze. A nous deux, nous pourrions réparer le temps perdu ; dans tous les cas, j’aurais la satisfaction de lui donner un état plus heureux et plus honorable que celui qui avait été le mien jusque-là. Le décès de mon père trancha la question. Je me décidai à faire valoir avec mes frères l’héritage commun. Ils m’aidèrent à faire les frais des noces de mes trois filles aînées qui étaient fiancées, mais dont j’avais retardé le mariage sous différents prétextes parce que je n’étais pas assez riche pour en supporter la dépense, et qu’il m’en coûtait de l’avouer. Je n’ai eu, depuis, que deux autres enfants ; une fille mariée depuis plusieurs années et mon second fils que vous avez vu, le dernier de mes enfants, marié à son tour il y a deux ans. — Pourquoi, si jeune, est-il séparé de vous ? demandai-je à Ouang-Ming-Tse. — J’allais vous le dire, Si-Lao-Yé. Jusqu’il y a deux ans, ni mes frères, ni mes neveux, ni moi n’avions songé au partage des intérêts. Chacun de nous avait son habitation particulière, mais nos travaux et nos profits étaient communs. Je ne dis pas que cet état de choses fût sans inconvénient et pût éternellement durer ; mais enfin personne n’avait encore eu sérieusement l’idée de le changer. L’arrivée de ma jeune bru nous y fit penser. Elle était d’un caractère défiant, inquiet, persuadée que l’on était injuste à l’égard de son mari. Il faut écouter sa femme et ne pas la croire, dit le proverbe ; mais mon fils n’était que trop disposé à croire la sienne ; elle avait sur lui une influence extraordinaire. Elle paraissait cependant très douce et très obéissante. En réalité, elle n’était d’accord avec personne ; même à l’égard de ma femme elle manquait de la déférence que nous étions en droit d’exiger. A cela il n’y avait qu’un remède, c’était d’envoyer son mari et elle vivre chez eux [22] et, pour enlever tout prétexte à leurs soupçons, de leur donner ce qui leur revenait du bien commun. C’est ce que nous décidâmes, et c’est ce qui amena pour chacun de nous la séparation des intérêts. Il y a six mois que c’est un fait accompli. Voilà, Si-Lao-Yé, pourquoi mon jeune fils n’est plus avec nous. La mesure nous a coûté ; maintenant nous nous félicitons de l’avoir prise. Il n’a pas cessé de fréquenter la maison et je n’ai aucun reproche à lui faire: quant à sa femme, elle semble bouder encore ; mais certains indices nous font croire que cela ne durera pas longtemps et que la rebelle fera sa soumission. Inutile de vous dire que nous ne la lui rendrons pas bien dure. Nous commençons à nous faire vieux, ma femme et moi, et nous ne pouvons nous passer de nos enfants. N’est-il pas juste que les brus remplacent les filles qui nous ont quittés ?

» Qu’y a-t-il de plus triste que de voir sa famille s’amoindrir ? Ah ! les parents qui ont plus de garçons que de filles sont bien heureux ! — Vous ne m’avez pas dit comment les vôtres étaient mariées, Ouang-Ming-Tse ?

— J’allais terminer par là, Si-Lao-Yé. Les deux premières ont épousé des cultivateurs, la troisième un instituteur et la dernière un marchand. Elles viennent nous voir deux ou trois fois par an. Vous voyez qu’elles ne nous ont pas oubliés ; mais elles n’en sont pas moins perdues pour nous. Elles ne comptent plus dans la famille. »

Tel est, pour le passé, l’histoire de la famille Ouang-Ming-Tse, fidèlement traduite du récit de son chef. Je n’ai modifié ce récit qu’en un point : chaque fois qu’il avait à me dire l’âge de l’un des siens, il ne me l’indiquait que très rarement par le nombre de ses années ; il me disait le plus souvent quels étaient, à l’époque de sa naissance, l’Empereur régnant et l’année du règne. C’est la coutume en Chine et elle ne paraît entraîner aucun des inconvénients qu’elle pourrait avoir à nos yeux. Pour les Chinois, très familiers sans doute avec l’histoire de leur pays, cette manière de dater les événements et de mesurer le temps ne semble exiger aucun effort de mémoire. Quoi qu’il en soit, ils se figurent ainsi se rattacher d’une façon plus sensible à la vie collective de l’humanité dont ils font partie, et cette idée leur est trop chère pour qu’ils ne soient pas prêts à lui faire n’importe quel sacrifice.


V


« Jou men hieou ouen yun kou sê, kouan tcho yong yen pien te tché. En entrant dans une maison, ne demandez pas la fortune de ceux qui l’habitent, considérez leurs visages, et vous le saurez. »

Depuis que je fréquentais les Ouang, je n’avais guère pu faire autrement que de me conformer à cette recommandation de la sagesse des nations ; mais je m’en étais bien pénétré et je m’efforçais de l’appliquer de mon mieux. Je connaissais les plis de toutes les physionomies et tous les coins de l’habitation. J’avais vu partout l’ordre, l’aisance, le bien-être et même le bonheur que donne la sécurité d’un grand nombre de lendemains. Si j’étais tombé de France tout droit au milieu d’eux, je n’aurais pas hésité à leur attribuer la possession de trente à quarante hectares de bonne terre au soleil, ou bien un revenu de cinq à six mille francs. Mais je savais qu’ils n’avaient pas plus de vingt-neuf meous, c’est-à-dire un hectare et quatre-vingt-quatorze ares environ, et comme j’avais vu bien d’autres familles de cultivateurs à peu près dans les mêmes conditions, la situation de celle-ci ne m’étonnait pas outre mesure. Toutefois, plus le fait cessait d’être une exception, plus je l’admirais. Plus je le constatais, plus je me plaisais à le décomposer et à me rendre compte de sa généralité. Je ne pouvais assez me convaincre qu’il n’y avait en cela aucune merveille particulière à une famille ou à une commune, à un canton ou à une province. Plus les moyens qui m’expliquaient la fertilité du sol de la Chine et la richesse de son agriculture m’apparaissaient simples et à la portée de tous, plus je tenais à m’assurer qu’il n’y en avait pas d’autres et qu’ils étaient partout suffisants. On m’avait dit en Europe qu’il fallait au moins 7 à 800 francs par hectare pour cultiver la terre et la faire produire. On m’avait dit qu’il fallait beaucoup de ruse pour en arracher son salaire, et qu’avec beaucoup de peine on ne l’obtenait pas toujours. Et voilà que la Chine me prouvait qu’avec trois choses seulement, très simples et qui ne coûtent rien : la justice d’abord, l’eau et l’engrais ensuite, le premier venu peut au contraire en obtenir tout ce qu’il veut ! Et voilà que la Chine me prouvait que, presque sans aucune avance de capital, sans ruse et sans efforts accablants et déprimants, la terre paie au centuple le grain et la sueur qu’on lui confie ! A l’appui d’un fait si considérable, et j’ajouterai si consolant, il me semblait, je le répète, que je ne pouvais réunir trop de documents. Je n’avais donc jamais laissé échapper une occasion d’en recueillir, et j’en avais rarement rencontré de plus précieuse que celle que m’offrait la famille Ouang. Sa fortune, quelle qu’elle fût, ne s’était bien authentiquement, depuis des siècles, formée que sur la très petite propriété et par la très petite culture, puisque les uns ou les autres de cette famille n’avaient jamais possédé plus d’un à deux hectares. Une seule fois ils en avaient réuni neuf, mais le fait avait été accidentel, et alors ils comptaient cinq familles et quarante personnes. Ce point, très important, le récit d’Ouang-Ming-Tse l’avait établi. Ensuite, les paysans avec lesquels le hasard m’avait jusque-là mis en rapport, bien que très polis et très hospitaliers, prévenants même, l’avaient rarement été au même degré que ceux-ci. Enfin, soit que la plus grande intimité qui en était résultée m’eût permis de remarquer chez eux plus de qualités d’esprit et de caractère que chez les autres, soit qu’ils les possédassent à un degré supérieur, ce qui pouvait s’expliquer par l’éducation de leur chef, il est certain qu’il existait entre eux et moi une sympathie telle qu’aucune question de ma part ne leur paraissait banale ou indiscrète. Ils comprenaient parfaitement le but de mon enquête et ils me la rendaient facile. Je résolus donc de la pousser jusqu’au bout. Pour le moment toutefois, ce que j’avais à leur demander ne devait pas dépasser les limites d’une curiosité qui n’avait encore offusqué aucun paysan. Ce qui m’intéressait maintenant, c’était l’industrie à laquelle ils devaient leur prospérité. Or, à ce point de vue, les détails spéciaux dont j’avais besoin n’avaient qu’une importance très relative. En Chine, l’art de l’agriculture relève, en effet, de circonstances tellement semblables, quel que soit le point du territoire où on l’étudie, que l’œuvre individuelle des habitants devient à certains égards secondaire, tandis qu’elle prend à d’autres points de vue une très haute importance. Et cela est si vrai, qu’il serait très difficile de se faire une juste idée de la part qu’il convient de leur attribuer si l’on ne connaissait d’abord ces conditions générales au milieu desquelles ils se trouvent et qui, sous bien des rapports, simplifient leur rôle. Ceci demande un certain développement.

Trois choses dominent le régime agricole de la Chine : la petite propriété, l’emploi de l’eau et la nature de l’engrais. Elles se rencontrent partout ; et (le fait est assez remarquable pour que le lecteur me permette de m’y arrêter un instant) elles résultent non pas du hasard, mais d’une pensée unique qui les a prévues, voulues, préparées et enseignées depuis l’antiquité la plus reculée. Pour la petite propriété, si l’on se rappelle que le sol appartient à la collectivité, que les terres non cultivées sont reprises et données à celui qui veut les faire valoir, que l’impôt, unique et métrique, écarte les oisifs de la possession du sol ; si l’on se rappelle l’institution du champ patrimonial, incessible et inviolable, qui n’assure pas seulement l’individu contre la tyrannie de quelques privilégiés et contre la misère, mais qui, en immobilisant une très petite partie du sol entre les mains de celui qui l’a une fois acquise par son travail, en empêche le retour à la grande propriété ; si l’on rappelle enfin les extrêmes facilités laissées à la mobilisation du reste du sol, de façon à en simplifier la transmission, le morcellement et, par conséquent, l’accès, il me semble impossible que l’on ne voie pas dans toutes ces institutions autant de précautions contre la grande propriété en faveur de la petite [23].

En ce qui concerne l’emploi de l’eau, l’intention du législateur se manifeste assez par l’établissement du plus gigantesque et du plus admirable système d’irrigation qu’on ait jamais rêvé. Où pouvait-il, il y a plus de 4,000 ans, c’est-à-dire à une époque où la Chine comptait à peine quelques millions d’habitants, puiser l’inspiration et l’audace d’une pareille entreprise ? Ce n’était pas assurément pour arroser des déserts, des forêts et des landes, qu’il creusait au milieu d’espaces immenses ces réservoirs, ces canaux et ces déversoirs qui, même aujourd’hui, étonnent l’imagination. Ce qu’il voulait, ce qu’il devait logiquement vouloir, après avoir assuré à chacun la jouissance de la terre, c’était lui assurer également, pour le présent et pour l’avenir, le moyen de la mettre en œuvre. Faire que chaque motte de terre pût être abreuvée, c’était faire qu’aucune motte de terre ne pût rester sans être cultivée. Avec l’eau tout devient fertile, le sable se couvre de moissons. Avec l’eau, qu’importe que la couche arable soit mince, qu’importe même qu’elle existe ? Au-dessus d’un sol imperméable, on fait un nouveau sol que l’eau parcourt et qu’elle féconde. Si l’eau est toujours à la portée de la main, à quoi bon des labours profonds ? Si elle est à la surface, pourquoi la plante aurait-elle besoin d’aller la chercher dans les abîmes de la terre ? Avec l’eau, point n’est besoin d’instruments puissants, lourds, coûteux surtout. Point n’est besoin non plus de gros attelages. Un seul buffle, un araire de bois, une bêche, une houe, le moindre des outils suffit. Voilà un matériel de culture bien réduit. Est-il possible d’en trouver un moins dispendieux, plus démocratique et qui justifie plus complètement la construction des canaux ?

Enfin, quant à la nature de l’engrais, il n’y a qu’à ouvrir le livre des rites de la dynastie des Tcheou, laquelle régnait 1,200 ans avant notre ère, pour se convaincre que l’engrais recommandé par excellence n’est autre que l’engrais dont l’usage est en Chine si universel, on pourrait presque dire si exclusif qu’on lui a souvent donné le nom d’engrais chinois. On sait qu’à cette époque le sol arable, d’une superficie relativement peu étendue, était exploité pour le compte de l’État, à peu près comme il l’était au Japon il n’y a pas très longtemps, s’il ne l’est encore. Il était cultivé d’après des prescriptions envoyées par le ministère de la population et sous la surveillance de fonctionnaires spéciaux. Il y avait des inspecteurs-directeurs pour la colonisation, pour l’agriculture, pour les irrigations, etc. On disait aux colons à quel moment il fallait labourer, semer, repiquer, transplanter, mettre l’eau dans les rizières et l’en retirer ; quelle terre convenait à telle ou telle récolte, quel engrais il fallait choisir pour telle ou telle plante, dans telle ou telle circonstance de la végétation ; comment il fallait l’appliquer, etc. C’était, en un mot, un enseignement universel et pratique de l’agriculture qui fait aujourd’hui la prospérité de la Chine, et sa gloire. Le Tcheou-Li, le livre dont je viens de parler, contient un grand nombre de chapitres où ces prescriptions se trouvent codifiées. Eh bien, de quel engrais y est-il surtout question ? Du plus commun, du plus économique de tous, de celui qui ne coûte rien ; de celui pour la fabrication duquel il ne faut ni prairies, ni gros animaux, mais que l’homme produit chaque jour par cela seul qu’il existe. Aux yeux du législateur chinois, voilà le plus précieux. C’est pour lui que la petite propriété a été préparée, pour lui qu’on a voulu que tout homme possédât une parcelle du domaine commun, afin qu’il pût l’y recueillir et l’y utiliser. Grâce à lui, à lui seul, le sol se reconstitue, l’homme refait sa subsistance et assure sa liberté ; le genre humain se développe dans des proportions inconnues. Aussi, comme on l’entoure de soins et de sollicitude ! Oh ! les autres engrais ne sont pas négligés ! Il en est même d’étranges, mais qui s’expliquent pourtant par les larges surfaces alors occupées par les forêts et le grand nombre de fauves qui les habitaient. « Les inspecteurs de l’agriculture, dit le Tcheou-Li, porteront leur attention sur la manière de préparer les semences au moyen des engrais. Ils feront d’abord tremper les grains dans un bain de jus obtenu de la coction d’os de bœuf ; puis, suivant que ces semences seront destinées à des terres rouges, jaunes, noires ou blanches, compactes, friables ou siliceuses, ils les feront praliner dans les matières excrémentielles, séchées et réduites en poudre, du bœuf, du mouton, de la chèvre, du chien, du porc, du renard, du blaireau, du grand cerf, etc. » Je ne puis qu’indiquer ici la substance de ces enseignements ; mais, littéralement traduits, de quel ton ils sont donnés ! L’Éternel ne parle point autrement à Moïse, ni Moïse à son peuple. Cependant il ne s’agit là que d’engrais auxiliaires auxquels leur rareté n’assigne qu’un usage très limité. Ce n’est encore que le lait et la bouillie des nouveau-nés. Mais le grand engrais, la pièce solide qui sera l’aliment des adultes, le pain des prochaines récoltes, celui que le solennel, le biblique rédacteur du Tcheou-Li entoure de toutes ses préférences, c’est l’engrais à l’égard duquel nos paysans d’Europe, nos ingénieurs et nos municipalités professent le plus d’indifférence, de mépris, de dégoût et de haine, celui qu’ils chargent de toutes nos iniquités, de toutes nos incuries et de toutes nos ignorances ; celui que nos savants défendent le moins contre un aussi inqualifiable aveuglement ; c’est l’engrais que ni les uns ni les autres n’hésiteront à conduire à la mer, dût-il en coûter des centaines et des centaines de millions, sans songer un seul instant que c’est le territoire lui-même que l’on aura déporté [24].

« Les inspecteurs de l’agriculture, dit encore le Tcheou-Li, veilleront à ce qu’il n’en soit perdu ni gaspillé la moindre molécule, car c’est la force et le salut du peuple. Ils le feront recueillir dans des vases où il fermentera pendant six jours ; et après cela on l’emploiera on y mettant dix fois autant d’eau. Pour le riz, on le répandra pendant la végétation, non avant, et autant de fois qu’il le faudra, mais pas plus, car ce n’est pas la terre qu’il faut nourrir, mais la plante ; et si l’on en met trop, il s’évapore dans l’air. Pour les terres non inondées, on le déposera au pied des plantes pendant qu’elles pousseront, car si l’on en mettait entre les lignes, une grande partie serait perdue. En agissant ainsi avec sa gesse et avec économie, on en dépensera peu et on obtiendra des moissons abondantes, et les peuples seront heureux.

» Dans les provinces du Nord, qui ne produisent pas de récoltes pendant l’hiver, le surplus de l’engrais sera séché pour être mélangé avec de la terre et l’on en fera des briques que l’on transportera dans les provinces du Sud. »

Il est impossible, on le voit, d’établir avec plus de précision la loi du circulus que la Chine observe religieusement depuis tant de siècles, et à laquelle, il ne faut pas s’y tromper, elle doit de survivre à tant de nations disparues depuis 4,000 ans et de tenir en échec la puissance industrielle et militaire de l’Europe actuelle.

Ainsi, la terre pour tous, l’eau pour tous et l’engrais pour tous, tel a bien été le but assigné par les anciens sages de la Chine, et si bien poursuivi sous chacun de ses aspects par la nation entière, qu’il n’existe pas un coin du territoire où il ne soit atteint maintenant. Les peuples occidentaux ont cru pouvoir fonder leur unité sur des conventions politiques, sur l’existence de prétendues frontières naturelles ou sur des ressemblances ethnographiques de langages, de mœurs, etc. Nous savons ce que valent de pareilles bases, comment on les déplace, et quand on ne peut pas les déplacer, comment on s’en moque. La Chine, elle, a fondé son unité sur la justice et le culte de la terre indivisiblement unis. Aussi ne puis-je m’empêcher de sourire, je l’avoue, lorsque j’entends parler de plans de conquêtes et de démembrement à suivre à son égard. Il n’y a qu’un moyen de la conquérir, c’est de se servir des mêmes armes qu’elle, de faire comme elle. Mais alors nous nous serons conquis nous-mêmes ; et toutes nos unités particulières, au lieu de nous diviser, ne feront plus qu’une grande et même unité, contre laquelle rien ne prévaudra : l’Unité du genre humain.


VI


Mais j’ai hâte de montrer à présent les résultats considérables qui ont été les conséquences du programme dont nous venons de faire l’analyse. Le plus général et le plus immédiat a été la petite culture. Elle est encore plus répandue que la petite propriété. On peut, en effet, rencontrer quelques individus possédant trente, cinquante et même trois cents hectares ; on ne trouve pas, du nord au sud de la Chine proprement dite, de culture dépassant dix à douze hectares. C’est un fait qu’il n’y a qu’à constater. Quant à ses mérites ou à ses démérites, sans vouloir rappeler ici ce que l’on en a dit si souvent, il faut croire qu’elle a des avantages très marqués, puisqu’on Chine, on l’a préférée à la grande culture, là même où celle-ci aurait semblé le plus indiquée. Un des plus évidents a été, sinon la suppression complète, du moins l’extrême réduction des surfaces cultivées pour la nourriture des animaux, au profit des surfaces consacrées aux récoltes destinées à la consommation directe de l’homme. Mais ce fait m’oblige à une observation. On croit généralement qu’il y a peu de grands animaux de travail ou de boucherie en Chine, et que cette rareté est causée par l’absence de pâturages et de prairies. C’est une double erreur. Il y a en effet peu de bœufs et de chevaux, mais le nombre des buffles est très élevé, et je ne serais pas étonné qu’il fût plus grand relativement que celui des bœufs et des chevaux en France, puisque l’on peut compter qu’en moyenne un buffle est nécessaire pour le labourage et l’irrigation de trois hectares de terre [25]. Ce fait qui paraît, au premier abord, inconciliable avec l’absence de pâturages, s’explique très bien au contraire par la petite culture ; on le verra tout à l’heure. En attendant, il permet d’affirmer que sans modifier son régime agricole, la Chine pourrait, si elle le voulait, entretenir beaucoup plus d’animaux de boucherie qu’elle n’en a. Si cependant elle y a renoncé, c’est, en premier lieu, que l’équivalent alimentaire du riz ou du blé coûte beaucoup plus à produire en viande qu’en n’importe quel produit végétal [26] ; c’est ensuite que les Chinois ne sont pas aussi convaincus que nous de l’absolue nécessité d’une nourriture fortement animalisée ; c’est, enfin, qu’ils ont su, par la culture bien entendue de leurs cours d’eau et par l’élevage en grand du porc et des volailles, plus économique que celui du bœuf, se procurer la quantité indispensable. Il faut dire aussi que les rizières constituant la partie la plus étendue de leur agriculture, l’animal de force qui s’imposait à leur choix est le buffle dont la chair est peu comestible.

Une dernière raison qu’il serait injuste de passer sous silence, c’est leur respect et leur attachement pour les animaux qui contribuent à leur labeur. Ils ne les abattent que très rarement. Ils les soignent mieux qu’on ne le fait en Europe ; ils les traitent avec plus de douceur, et cela leur est d’autant plus facile et naturel que chaque famille n’a qu’un buffle ou un bœuf. On le regarde comme un ami, et il témoigne sa reconnaissance à sa manière, en rendant plus de travail. La suppression des pâturages reste donc bien un avantage sans aucun inconvénient. Il ne faut point lui imputer le défaut de viande de boucherie dans l’alimentation des Chinois, puisqu’au contraire elle pourrait les aider à en augmenter la production, s’ils n’avaient pas d’autres motifs de s’en passer, et de nombreux moyens d’y suppléer [27].

La petite culture a eu, en Chine, un mérite non moins important que la suppression des pâturages. Elle a permis d’introduire sur le territoire une variété et une qualité de récoltes absolument impossibles avec la grande culture, chacune d’elles se faisant avec des procédés et en des temps différents, et exigeant souvent des soins manuels exclus de la grande culture. Pour la superficie totale de l’Empire, on en peut compter au moins soixante-dix principales, et pour chaque ferme de deux à trois hectares, huit ou dix, souvent plus [28]. C’est du jardinage. La Chine entière est un jardin ; on l’a dit souvent, et l’on voit que ce n’est pas une simple figure. Et quel jardin ? Le plus soigné n’est pas plus riche. Le riz rapporte de 3,500 à 10,000 kilogrammes par hectare [29] ; le blé, de 15 à 50 et 60 hectolitres ; le thé de 5 à 8,000 francs ; le mûrier, tout autant. Puis, ce sont des plantes non moins précieuses : la canne à sucre, l’arbre à cire, le ligustrum sur lequel vit l’insecte qui fournit la cire la plus blanche et la plus chère que l’on connaisse, les chênes qui nourrissent certaines espèces particulières de vers à soie desquels, en deux provinces seulement, on obtient jusqu’à quarante mille balles de soie, l’arbre à vernis dont la résine forme sans aucun mélange le meilleur et le plus beau vernis du monde, etc., etc., etc. Les rendements que je viens d’indiquer ne sont sans doute que des rendements bruts ; mais comment serait-il possible d’établir le produit net d’une seule culture ? Comment pourrait-on estimer la main d’œuvre qu’ont coûtée deux ou trois pieds de palmier, deux autres pieds d’arbre à suif, un ou deux ares de haricots, quelques centiares de plantes tinctoriales ? L’idée seule en semble ridicule. Que l’on suppose réunis autant d’orangers qu’un hectare peut en supporter, soit, et j’ai bien été contraint de le faire pour donner une idée quelconque des résultats obtenus ; mais que l’on rapporte le produit brut d’une plante à l’hectare, cela est tout aussi illusoire que de chercher à en dégager le produit net. La vérité est que mille arbres réunis ne rapporteront jamais autant que s’ils sont divisés par très petits groupes et surtout cultivés par des propriétaires différents. Il en est de cela comme du buffle de tout à l’heure : moins on en a, plus cela pèse.

Quant au prix de revient, c’est encore plus difficile. Allez donc évaluer des quantités infinitésimales comme les quelques instants qu’a demandés la cueillette des baies d’un arbre à huile, ou les deux ou trois minutes qu’il a fallu dépenser pour donner une cuillérée d’engrais à un pied de riz ou de blé au milieu d’un champ ; allez donc estimer des choses sans prix comme le goût et l’amour que l’on met à telle ou telle besogne ? Car enfin, c’est toujours la même chose ; on aime une brebis, on n’aime pas un troupeau ; je m’attache bien plus au tilleul planté devant ma porte qu’à tous les tilleuls de la forêt. Pourquoi les Chinois réussissent-ils si bien l’éducation du ver à soie du chêne que nous tentons en vain d’acclimater depuis vingt-cinq ans ? Parce que chaque famille n’en élève qu’une très petite quantité. Comment sont-ils arrives à préserver leurs récoltes du charbon, de la cuscute et d’autres parasites qu’ils ont même fini par supprimer ? En soignant les plantes individuellement, une par une. Admettons cependant que l’on puisse supputer exactement le temps ainsi distribué à droite et à gauche ; mais le temps lui-même, quelle valeur lui donnera-t-on ? Le plus souvent ce n’est que celui des membres de la famille ; on pourrait en dire ce que je disais de l’engrais : ils n’ont pas à l’acheter ; par cela seul qu’ils respirent, ils doivent le dépenser. Lorsqu’ils prennent des aides au dehors, ils en prennent si peu et pour si peu d’argent que ce qu’en coûte chaque récolte ne vaudrait pas la peine d’en parler. Il n’y a donc vraiment qu’un moyen d’apprécier les bénéfices des branches d’une exploitation, c’est d’apprécier les bénéfices de l’exploitation en bloc et de la considérer comme un tout indécomposable où chaque culture ne vaut que par le système où elle entre. L’agriculture, en effet, n’est pas comme l’industrie, on ne peut y spécialiser ni son travail ni sa production. Chaque opération doit être, en quelque sorte, accomplie dans une même unité de temps. Que faire dans les intervalles ? Si l’on ne cultivait que le riz ou la canne à sucre, que faire de son temps, la moisson enlevée, et du terrain qui l’a portée ? Faudra-t-il donc qu’une seule plante en supporte tous les frais, et le loyer de toute l’année ? Et si elle vient à manquer ? « Non, répond la petite culture, adoptez-moi et je vous donnerai le secret de ne perdre ni une minute de votre temps, ni un pouce de votre terrain ; adoptez-moi et je vous assurerai cinq fois le prix de votre champ, je multiplierai ses récoltes, et vous pourrez ainsi ies vendre dix fois moins cher. » La Chine a suivi ce conseil et ne s’en est pas repentie. On ne vous dira pas, il est vrai, ce que coûte à produire un boisseau de riz ou une livre de sucre ; mais grâce à la petite culture, vous y verrez toutes les denrées agricoles à un extrême bon marché, et vous y trouverez, malgré cela, autant de familles Ouang-Ming-Tse que vous pourrez compter de familles de cultivateurs. On vous vendra, entre autres, la soie à un prix tel que nos sériciculteurs français se croiront menacés, malgré la distance, et vous demanderont protection.

Les procédés de la petite culture, son secret, car elle n’en a pas d’autre, sont trop connus pour que je m’attarde à les décrire. Il en est un cependant qui nécessite une mention particulière : c’est le repiquage. On sait en quoi il consiste : dans un coin de jardin, bien exposé en pleine lumière et abrité contre les vents violents par l’un des murs de la maison, on choisit un petit espace que l’on charge de terreau, si le sol n’en est pas déjà très meuble et très riche, et on le dispose de façon à pouvoir être couvert de châssis ou de paillassons lorsque les plantes que l’on y sèmera l’exigeront. En Chine, cette dernière condition n’est indispensable que dans le contrées septentrionales où les hivers sont longs et froids. Dans ce terrain, préparé comme il vient d’être dit, on sème à la volée et très épais ; et lorsque les plantes ont atteint un certain développement, on les enlève pour les transplanter ou les repiquer dans celui où elles doivent achever leur végétation et mûrir leurs fruits. Une partie de leur existence se passe donc sur une très petite surface de quelques mètres ; le temps pendant lequel elles doivent en occuper une plus grande est abrégé d’autant, et le même champ peut ainsi porter plusieurs récoltes dans la même saison. C’est essentiellement le but du repiquage, ou plutôt du procédé connu sous ce nom, et dont le repiquage proprement dit n’est qu’une des opérations, mais ce n’est pas le seul.

Pour peu que l’on se soit occupé de jardinage, on sait qu’une plante est en général d’autant plus vigoureuse qu’elle a été plus souvent transplantée dans sa jeunesse. La racine pivotale a été oblitérée et remplacée par une multitude de racines horizontales qui, lui donnant d’abord plus de solidité, font qu’elle est moins fatiguée par les vents violents, et qui ensuite, poussant à la surface du sol, la nourrissent mieux des sucs fertilisants que l’air, l’eau et les engrais peuvent y déposer au gré de l’homme. Une plante repiquée se ramifie bien plus vite qu’une autre, et ces ramifications aériennes sont plus nombreuses. Lorsque avec cela elle est assez isolée pour que l’on puisse s’en approcher aisément et lui rendre, au moment voulu, tous les soins qu’elle réclame, — et c’est précisément ce que fait le repiquage, — il n’y a pas de miracles qu’on n’en puisse attendre. D’un seul grain de blé cultivé dans de pareilles conditions, on a obtenu jusqu’à soixante épis [30] ; quelques pieds de luzerne ont produit douze et quatorze coupes au lieu d’une. Les promesses de la petite culture n’étaient donc pas exagérées et l’on voit qu’elles sont même dépassées, puisqu’elle quintuple non seulement les récoltes d’un même champ, mais encore les produits de chaque récolte. De plus, elle économise la semence. Pour un hectare, quelques litres de grains suffisent au lieu de deux hectolitres et demi. Ce n’est pas tout. Si par la petite culture un hectare produit autant que dix ou vingt par la culture ordinaire, les superficies à labourer étant moins étendues, les charrois sont moins longs, il faut moins d’animaux de force. Il en est de même du matériel de culture déjà simplifié par l’emploi de l’eau. Que l’on ajoute aux instruments cités un arrosoir et un plantoir, et l’on en aura la liste à peu près complète ; et ceci n’est pas un des moindres bienfaits de la petite culture. Ce n’est pas tout encore. Disposant à volonté de l’eau et de l’engrais qu’il a constamment sous la main, on pense bien que le paysan chinois s’inquiète peu d’assolements, de rotations, d’alternances et en général de tout système destiné à laisser plus ou moins reposer la terre après l’avoir épuisée, et à l’épuiser après l’avoir laissée reposer. Toute cette ruse, toute cette science lui sont inutiles ; sa justice et sa dévotion lui en tiennent lieu. Parce qu’il est juste envers la terre, la terre est sans caprices pour lui. Depuis des siècles, les mêmes champs portent deux fois par an les mêmes récoltes de riz ou de blé ; les autres plantes sont au moins aussi épuisantes ; elles se succèdent de six en six semaines ; et après chacune, l’homme retrouve sa terre aussi vaillante et aussi docile qu’auparavant. Parce qu’il lui est dévoué, il la possède comme personne ne la posséda jamais, comme jamais amant ne posséda sa maîtresse.

Enfin, il est un dernier service que la petite culture, et plus spécialement le repiquage, rendent aux Chinois. Ils leur permettent d’introduire dans leurs cultures un certain nombre de plantes annuelles empruntées à des climats plus chauds. Rien n’est plus simple. Il suffit de calculer l’époque du semis de ces espèces exotiques de façon à n’en faire la transplantation qu’au moment où la saison aura ramené la quantité de chaleur et de lumière [31] nécessaire à leur floraison et à leur fructification ; et ce moment détermine leur place dans la série des récoltes se succédant sur le même terrain. C’est une véritable rotation, mais elle est fondée sur les conditions du climat et non sur les convenances du sol ; et elle a pour but d’étendre la culture de ces végétaux d’un ou deux degrés de latitude au delà de leur habitat naturel. Comme exemple des résultats obtenus, un des plus remarquables que l’on puisse citer est celui du blé aujourd’hui cultivé en Mongolie. Des hivers longs et si froids que la température descend à 30 degrés au-dessous de zéro ; des étés, brûlants il est vrai, mais si courts que la pomme de terre gèle au mois de septembre, semblaient rendre cette contrée tout à fait rebelle à toute autre plante qu’aux graminées de ses interminables pâturages et, dans les endroits les plus favorisés, à quelques essences d’arbres. Et, en effet, jusqu’à il y a une trentaine d’années, on y rencontrait bien par-ci par-là quelques champs d’avoine ou d’autres plantes estivales, mais pas un chaume de blé. Depuis lors, autour des cours d’eau, assez rares du reste, la population s’est accrue, la petite culture a pu donner peu à peu tous ses moyens, et, au moins aux abords de la Grande Muraille où elle est le mieux pratiquée, le blé repiqué à la fin de mai peut maintenant mûrir. Une autre plante, le coton herbacé, qui dans les autres parties du monde ne dépasse guère le 36e ou le 37e degré de latitude, s’élève en Mandchourie jusqu’au delà du 40e [32]. Ces exemples pourraient être multipliés, mais il faut me restreindre ; et puisque je parle du climat, l’on ne comprendrait point que je ne profitasse pas de l’occasion pour répondre à une objection qui, m’ayant été faite très fréquemment, pourrait surgir dans l’esprit des lecteurs. « Mais enfin, me disait-on, en Chine comme en Europe, il grêle souvent à tort et à travers, et à moins que vos Chinois ne couvrent leurs champs de parapluies, nous ne voyons pas bien comment la petite culture peut les garantir de ces fléaux. »

La Chine répond aisément à cette objection, quelque grave qu’elle paraisse. Quant au climat, sans m’embarrasser en explications où je me perdrais probablement, sans chercher non plus à savoir si les Chinois ont fait avec la Providence quelque pacte spécial, ou si tout bonnement elle leur accorde par grâce exceptionnelle ce qu’elle avait si souvent et si vainement promis aux Hébreux, son peuple de prédilection pourtant, mais dont l’obéissance laissait, il est vrai, quelque peu à désirer, je me bornerai à constater qu’en Chine les saisons arrivent plus régulièrement en leur temps que chez nous [33]. On y reconnaît même des demi-saisons ; un Chinois sait parfaitement quel jour précis il changera de vêtements pour en reprendre de plus chauds ou de plus légers. On compte sur tant de jours de pluie au printemps, sur tant à l’automne, et il est rare que ces calculs soient bouleversés. Les sécheresses, la plus terrible des calamités pour la Chine, dépendent surtout des hivers. Si les neiges accumulées sur les hautes montagnes du Tibet, d’où descendent les deux grands fleuves qui l’arrosent, n’ont pas été assez abondantes ou si elles ont fondu trop vite, les rivières et les canaux sont bientôt à sec. C’est un désastre certain, à moins que quelque pluie extraordinaire ne vienne à tomber. Les sécheresses sont sans remède. Les inondations, aussi causées par les neiges du Tibet, qu’elles soient en trop grandes masses ou que la fonte en ait lieu trop subitement, ne font pas autant de mal, malgré leurs ravages au milieu de populations si pressées. Les canaux, les réservoirs, les endiguements des fleuves y obvient dans une certaine mesure. Puis, le fléau passé, les paysans rentrent chez eux et repiquent leurs champs au moyen de plants venus des localités non éprouvées. En peu de jours, il n’y paraît plus. On dirait un enchantement. Il n’y a pas d’Européen qui n’en ait été frappé. Les pluies prolongées ne durent presque jamais assez pour produire de grandes pertes ; elles trouvent un écoulement suffisant dans les canaux et dans les rivières. Quant aux gelées précoces ou tardives et à la grêle, si les Chinois n’en sont pas encore arrivés à en préserver leurs moissons à l’aide de tentes et de paillassons, comme on le pratique du reste en horticulture pour les bâches et les couches, il ne faudrait point les en défier. Ils l’auraient déjà fait bien certainement si les accidents causés par ces phénomènes climatologiques se produisaient aussi souvent qu’en Europe. En attendant, le même moyen qui leur sert à réparer autant que possible les dégâts des inondations, le repiquage encore, leur sert à réparer ceux de la grêle.


VII


Ainsi, l’eau, la terre et l’engrais d’une part ; le temps, l’espace, le climat et l’outil de l’autre, voilà l’héritage magnifique que les pères de la nation chinoise ont laissé à leur postérité. Car il importe de le bien comprendre : ici, l’homme ne dépend point de ces choses, de ces conditions générales, naturelles, avec lesquelles il doit compter ailleurs bien plus qu’il ne s’en sert et dont il est le plus souvent l’esclave et la victime. Le Chinois les a bien réellement soumises. L’eau court au-devant de ses besoins ; il fait de la terre ce qu’il veut ; il se joue du climat ; pour lui, le temps ne compte pas ; il a rempli l’espace ; il a presque supprimé l’outil [34].

Tous ces obstacles ont disparu. Jamais l’homme n’a remporté de plus brillantes victoires, et c’est pour qu’il les remportât que la société, inspirée par ses fondateurs, a voulu pour tous la propriété, et pour chacun, l’usufruit du sol ; c’est pour cela qu’elle a vaincu ses répugnances et glorifié l’engrais que nous considérons comme le plus abject. Nulle part la société n’a fait autant pour l’individu ; nulle part, l’individu ne lui doit à un pareil degré son existence et sa liberté. Et cependant il lui doit encore quelque chose d’infiniment plus précieux.

J’ai dit, dans un précédent chapitre, que le travail chez les Chinois n’était point une peine, mais une bénédiction, et l’on vient de voir qu’en effet la part de l’effort musculaire, mécanique, de la peine, est considérablement réduite ; et, du reste, où est la peine pour celui qui est sûr d’en recueillir les fruits et de ne s’en voir dépouillé ni par un propriétaire oisif, ni par les vicissitudes du climat ? Dans les conditions où se trouve le cultivateur chinois, le travail cesse d’être ce qu’il est ailleurs, et n’est vraiment plus qu’une question de soin, d’assiduité, d’adresse, de sagacité et de goût. Délivré de l’effort, de la peine et du souci, le paysan est devenu un artiste, et, d’une certaine manière, un savant. Personne ne sait mieux à quel moment physiologique, précis, il convient de transplanter le riz ; personne ne devinera comme lui les besoins d’un pied de blé ; la propreté de ses champs est poussée jusqu’à la coquetterie ; pour qu’elles puissent s’accommoder de ses labours peu profonds, il a façonné certaines plantes, celles que l’on appelle des plantes-racines, comme un sculpteur pétrit la glaise ; de longues, il les a rendues courtes, globuleuses, énormes ; il a domestiqué des végétaux encore sauvages pour nous, et les a forcés de produire des feuilles, des fruits ou des racines bons à manger [35].

Quant aux animaux, il a adouci le caractère du buffle et l’a rendu aussi souple que celui du bœuf ; il a réduit en domesticité des insectes qui semblaient insaisissables : le papillon du ver à soie ordinaire que nous lui devons ; celui du ver à soie du chêne qu’il a voulu nous donner aussi, mais que nous n’avons pas encore su nous approprier ; la cochenille à cire, aussi petite, aussi frêle que le puceron du rosier, et plus invisible pendant une partie de son existence ; il a contraint tous ces enfants de l’air [36], comme il les appelle, à lui fournir des tributs qui valent des centaines de millions. Voilà ce que, en retour des présents qu’il en avait reçus. l’individu a offert à la société, ce qu’il lui offre tous les jours, car toutes ces conquêtes ne sont bien en effet que des actes de l’individu, les fruits de sa patience, de ses observations, de ses études, de son goût. La collectivité y eût échoué malgré sa puissance. A elle les œuvres de force depuis longtemps terminées, mais à lui les œuvres d’art et d’intelligence. Voici la part de l’un, voilà la part de l’autre. Ici, l’effacement de la collectivité dont le rôle actif, ostensible, est revenu au minimum indispensable ; là, le triomphe de l’homme sur la chose ; l’exaltation de l’individu non pas sur, mais dans et par la société. J’ai déjà eu l’occasion de signaler cette évolution, unique, je crois, dans le monde ; c’en est la preuve circonstanciée que je soumets aujourd’hui au lecteur, ainsi que le mode suivant lequel elle s’est faite.

Artiste, le Chinois l’est par bien d’autres côtés que ceux qui touchent à l’exercice de son art particulier, de l’agriculture, puisque je ne parle en ce moment que du paysan. Prenez le village de Ouang-Mo-Khi, et dites s’il est possible de trouver un ensemble plus harmonieux de la nature et de la création humaine. Prenez la maison de Ouang-Ming-Tse, et dites si entre cette chose et ce milieu vous ne sentez pas une sorte de rapport tellement intime que vous ne pouvez plus, lorsque vous les avez vus, les séparer l’un de l’autre. Elle est là, sur la pente de la colline, bien à sa place, bien à son plan. Celui qui l’a bâtie ne s’y est pas trompé. Elle voit et elle est vue. Au centre d’un petit groupe de cinq ou six maisonnettes un peu moins grandes, à cent pas au plus de chacune d’elles, ce manse, ce manoir doit bien être la demeure digne, accueillante et paisible des gens avec qui nous nous sommes déjà liés. Son aspect reflète leur caractère à tel point que l’on éprouverait je ne sais quelle souffrance s’ils ne paraissaient point ce qu’ils sont. Si elle m’était donnée, cette ferme, je ne l’échangerais pas contre un palais, je ne l’échangerais contre rien au monde, si ce n’est contre une de ses voisines. Ses habitants ne sont point incultes ; le chef est même un lettré ; tous ont le goût des livres ; ils ont lu des poètes.

Les fleurs, ils les adorent ; ils en ont partout. Entre elles et les êtres animés, ils ont découvert mille analogies ; je ne vous dirai pas celle qu’ils m’ont donnée comme symbole. Et si je vous parlais de leur culte pour les étoiles ? Le théâtre, ils en sont fous ; vous savez que Guignol nous vient de la Chine, Polichinelle, Pierrot et Arlequin aussi [37]. Combien de fois m’ont-ils arrêté ! Les enfants savent des fables dont l’origine se perd dans la nuit des siècles. Faut-il vous en citer quelques titres ? Le Chat et la Souris, l’Aveugle et le Paralytique, les Deux Amis, le Lièvre et la Tortue, l’Ane revêtu de la peau du lion, les deux Canards et la Tortue, l’Huître et les Plaideurs, et tant d’autres ! Je vous vois surpris, cher lecteur ; croyiez-vous les avoir inventées ? Et leurs fées, leurs elfes, leurs korigans, etc. ? Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, voyez-vous. Depuis que le monde est monde, ces choses-là hantent l’humanité. Sont-elles chinoises, sont-elles indiennes, sont-elles européennes, qui le sait et qu’importe ? On peut faire la même réflexion au sujet de leurs contes ? Si j’en avais la place, j’aimerais à vous en dire un qui a de bien singuliers airs de famille avec Ali-Baba et les quarante voleurs, des Mille et une Nuits. Voulez-vous une de leurs légendes ?

Vous saurez d’abord que le son des métaux a, pour l’oreille des Chinois, un charme extraordinaire. Un coup de gong donné au centre de l’instrument et dont les ondes gagnent la périphérie en passant par les cercles de grandeurs et de frappes différentes formés par le martelage savant auquel le fabricant l’a soumis, est pour eux une symphonie délicieuse. Les dernières vibrations se sont depuis longtemps évanouies qu’ils les écoutent encore et semblent les suivre dans l’air, où tout, formes et sons, hommes et choses, un peu plus tôt, un peu plus tard, finit par disparaître et se confondre. Le son des cloches, d’un effet plus puissant, provoque en eux des impressions de même nature si l’on veut, mais plus graves. Lorsque du haut des tours où elles planent elles l’envoient au large tomber lentement dans l’espace, la pensée s’élève et plane aussi. Ébranlée, émue de souvenirs d’on ne sait quoi, d’on ne sait où, ce ne sont plus des accords musicaux qu’elle voudrait retenir ; ce qui l’inquiète, c’est le secret des harmonies plus hautes qu’elle sent exister entre elle et ces souvenirs. Les Chinois éprouvent tout cela ; et, comme la plupart des peuples, ils ont associé les cloches à l’expression de leurs sentiments religieux, et les ont consacrées à la célébration de leur culte national. Pour mieux en marquer la destination, ils les revêtent d’inscriptions en relief ou gravées qui rappellent les fastes de leur histoire. Les plus grandes et les plus connues sont celles de Canton et de Pékin. Il y en a deux dans cette dernière ville qui ne mesurent pas moins de 18 à 22 pieds de hauteur. Elles sont couvertes de ces inscriptions commémoratives et lorsqu’on les sonne aux grandes fêtes de l’humanité, celles du Premier Jour de l’année, celles de la Terre, de l’Agriculture, etc., leur son prend alors un sens positif ; c’est la traduction en langage vivant des caractères fondus dans le bronze ; c’est la grande voix des ancêtres qui parle et que les Chinois entendent clairement. Malheureusement il est bien rare qu’une superstition ne vienne point se mêler aux mythes les plus purs et les plus poétiques. On croit assez généralement qu’un être humain ou que du sang humain, incorporé au métal pendant la fusion, en assure le succès et donne à la cloche un son plus net et plus beau. De quelle mystique alliance entre le passé et le présent le sang de ce sacrifice n’est-il que le profond symbole ? C’est ce que peu de Chinois, sans doute, seraient en état d’expliquer. Quoi qu’il en soit, voici maintenant la légende qui s’est greffée sur cette idée :

L’Empereur Yung-Lo, le troisième de la dynastie des Ming, lequel régnait de 1403 à 1425 de notre ère, avait la passion des cloches. Il en fit fondre cinq dont la plus petite pèse au moins 75,000 kilogrammes. Il n’en était qu’à la première et il venait de terminer la construction de la tour où elle devait être placée, lorsqu’il en ordonna la fonte à un mandarin nommé Houang-Yu. Une première opération ne réussit point ; une deuxième faite à quelques mois d’intervalle n’eut pas plus de chance. Dans les deux cas la fonte était remplie de trous et de bulles d’air, et l’empereur, furieux, déclara qu’à un troisième insuccès il ferait tomber la tête de l’infortuné mandarin. Ce n’était sans doute qu’une parole en l’air comme en disent les monarques. — Yung-Lo était habituellement un prince sage ; il fit détruire les livres d’alchimie qui trompaient le peuple ; il rendit à la vie séculière tous ceux qui s’étaient faits bonzes avant l’âge de quarante ans, et il était grand ami des lettres. Il n’y avait donc pas à craindre qu’il se souvînt de sa menace et la mît à exécution. Mais le pauvre Kouang-Yu pouvait du moins redouter une disgrâce ; et, dans tous les cas, son habileté en défaut, sa réputation compromise étaient des causes plus que suffisantes d’une tristesse qu’il ne parvenait pas à dissimuler. Kouang-Yu avait une fille de seize ans, belle comme les premières fleurs du cognassier et il l’aimait tendrement. Kouë, c’était son nom, s’aperçut de son chagrin et finit par lui en arracher la confidence entière. Ne rêvant plus dès lors qu’aux moyens de le consoler et de lui rendre le courage, l’idée lui vint d’aller trouver un fameux astrologue et de savoir de lui ce qui avait causé les malheurs de son père et comment en empêcher un nouveau. L’astrologue lui répondit que la prochaine fonte ne réussirait pas mieux que les deux premières, à moins que le sang d’une vierge ne fût répandu dans l’alliage. Pleine d’horreur, mais résolue à se dévouer, ne sachant d’ailleurs de l’Empereur que sa menace, Kouë rentra à la maison ; et, ayant obtenu de son père l’autorisation d’assister à la fonte, elle en attendit le jour. Il arriva ; et voici comment la catastrophe est décrite : Un silence de mort régnait dans l’assemblée au moment où l’on donna passage à la fonte liquide pour qu’elle se rendît dans son moule. Les respirations s’étaient arrêtées ; dans les poitrines oppressées, les cœurs ne battaient plus. Tout à coup Kouë quitte sa place, et, dans le métal sifflant et bouillant, se précipite en s’écriant : « Pour mon père ! » En vain, l’un des assistants s’élance pour la retenir, il ne peut la saisir que par le pied et il ne garde en ses mains qu’une de ses mules. Frénétique de douleur le père veut la suivre, mais on l’arrête et on le reconduit chez lui, ayant complètement perdu la raison. Quant à la prédiction de l’astrologue, elle se vérifia ; jamais on n’avait fondu de cloche aussi parfaite ; mais on ne retrouva aucun vestige de Kouë ; le sang d’une vierge était devenu un des éléments de l’alliage. Quand on sonna la cloche pour la première fois, et depuis, lorsque cela arrive, chacun de ses mugissements sonores est suivi d’un autre son plaintif et prolongé, doux et pourtant plein d’angoisse comme celui d’une femme qui va mourir, où l’on distingue parfaitement le mot tsièh, tsièh ! qui signifie : mule ; et alors le peuple se souvient de l’événement: « Voilà, dit il, la pauvre Kouë qui réclame sa mule. »

Telle est la légende de la cloche. Bien peu de Chinois l’ignorent. Au Fo-Kien, il n’est pas une maison, à la campagne comme à la ville, où on ne soit prêt à vous la conter. Les légendes dont le Dragon est le sujet sont cependant encore plus populaires ; mais les écrire toutes exigerait presque un livre, et comment faire un choix ? Lesquelles méritent le plus d’intérêt de celles qui rappellent le Dragon de la Chaldée, de la Perse, de l’Egypte et de la Grèce ou de celles où l’on rencontre le Dragon des Celtes, des Romains ou des Saxons ? Tantôt c’est la Vouivre du Jura, où maintenant encore les habitants de quelques villages croient qu’elle garde un trésor, ou bien c’est le Dragon de la Toison d’or. Tantôt c’est le mauvais Dragon qui dévore des êtres humains comme la Guivre des armes de la ville de Milan, le Dragon de saint Georges des Russes et des Anglais, le Graouli de Metz, ou bien le Dragon ennemi du soleil et de la lune, que les Romains mettaient en fuite au son des trompettes pendant les éclipses, de même que les Chinois le chassent au bruit des gongs. Tantôt au contraire c’est le bon Dragon, le symbole de la Vie selon les Hébreux et les Gaulois ; ou bien celui de la Divinité, dont le corps, les ailes et l’escarboucle ou le globe qu’il porte sur la tête représentent les attributs. Tout cela m’entraînerait trop loin. Je ne me proposais du reste qu’une seule chose : montrer, en rapprochant des mythes les plus poétiques de l’humanité ceux des Chinois, que, sous le rapport de l’imagination, ce peuple, si essentiellement et si profondément agricole, ne le cédait pas aux nations les mieux douées. L’imagination, l’art et la poésie ont sans doute beaucoup d’autres aspects que ceux auxquels je me suis arrêté, mais pour une étude spéciale de villageois, ce que j’en ai dit paraîtra peut-être suffisant.

Nous savons maintenant ce qui, dans la profession à laquelle la famille Ouang-Ming-Tse doit sa situation et ses ressources, relève des conditions sociales, économiques et physiques du pays ; nous savons ce que, sous l’influence de ces conditions, devient en général l’action individuelle du cultivateur. Quelques mots, quelques chiffres nous mettront au courant du reste. Ce n’est plus à proprement parler que le détail et la preuve de ses revenus.


VIII


L’exploitation de la famille Ouang-Ming-Tse comprend 29 meous ou 1 hectare 94 ares environ, qui lui appartiennent entièrement. Il meous sont dans la vallée et 18 sur la colline [38]. Les premiers, tous irrigables, valent 400 francs le meou. Des seconds, 5 seulement non irrigables, mais arrosables à la main, sont plantés en thé, et leurs prix varient avec l’âge de la plantation. Le thé n’est, en effet, en plein rapport qu’à la quatrième année ; les deux premières ne comptent pas, et on le remplace généralement à la huitième. Il en est peu que l’on conserve jusqu’à la dixième. Cela dépend du sol. De ces 13 meous de thé, deux valent 210 francs l’un ; trois, 360 francs ; trois, 390 francs ; trois, 420 francs, et les deux derniers, 480 francs, soit 4,890 francs pour la terre plantée en arbres à thé, et pour les 29 meous, 10,790 francs.

Le lecteur trouvera à la fin du volume tous les détails relatifs à leur aménagement, à leur culture et à leur rendement en poids et en valeur pour chaque champ et pour chaque récolte. Mais il est une observation que j’ai déjà faite et que je dois répéter ici. Ouang-Ming-Tse ainsi que tous les cultivateurs chinois ne se bornent pas à vendre les produits directs de leurs terres ; ils les transforment autant que possible. S’ils ne distillent pas toujours le riz à alcool qu’ils récoltent, c’est que la fabrication de l’alcool est dans certaines localités l’objet d’une grande industrie spécialement organisée et qu’ils trouvent plus d’avantage à le vendre en nature. Mais c’est une exception. Ils font eux-mêmes leur huile et leur sucre ; ils filent eux-mêmes leur chanvre et leur coton ; ils filent leur soie. Que voulez-vous ? Personne ne leur a enseigné les beautés de l’économie politique de l’Occident. Ils en ignorent les sacrés principes et ne se doutent pas des bienfaits de la division du travail. Il est certain pourtant qu’avec nos presses à vapeur l’on obtient pour 100 kilogrammes de graines de navette 33 kilos d’huile, tandis qu’ils n’en obtiennent que 25 à 28 au plus avec leurs presses à manège. Oui, mais si les paysans chinois sont faibles au point de vue de l’économie politique ils entendent mieux l’économie sociale, et s’ils sont mauvais industriels, ils sont si bons cultivateurs ! D’abord, en retenant le plus possible l’industrie sur le sol, ils y retiennent les bras qui, concentrés dans de grands ateliers, pourraient, à un moment donné, leur faire défaut ; et ils évitent les chômages auxquels sont sujets les ouvriers des industries séparées de la terre. Puis, un hectare de navette, entre leurs mains, produit 2,250 kilog. de graines, et, entre les nôtres, à peine 1,400 ou 1,500. En définitive l’avantage leur reste, puisqu’ils extraient d’un hectare 100 kilog. d’huile de plus que nous. On répète souvent que l’agriculture est la première des industries ; c’est en Chine, on le voit, qu’il faut aller pour savoir à quel point cela est littéralement exact. C’est un exemple. Nous en trouvons un autre sans sortir de chez Ouang-Ming-Tse. C’est la fabrication du sucre :

Deux meules tournées par un buffle pour écraser la canne, trois chaudrons pour faire bouillir le jus, l’épaissir et le coaguler pendant qu’il va de l’un à l’autre, et un fourneau entretenu avec de la paille, voilà tout l’appareil de la fabrication du sucre en Chine. De la chaux pour le cristalliser et des œufs pour le clarifier, en voilà tous les ingrédients. C’est primitif, et l’on s’attend bien qu’avec de pareils moyens, on n’obtienne guère plus de 5 kilog. de sucre pour 100 kilog. de canne. J’ajoute que cette proportion est d’autant plus faible que la canne elle-même est extrêmement riche en sucre. On dit qu’à la Guadeloupe elle en renferme près de 18 0/0, lorsque le champ a été fumé avec de l’engrais chimique [39]. Je ne saurais dire ce qu’elle contient en Chine, mais ce que je puis affirmer, c’est que dans aucun des pays tropicaux que j’ai visités ou habités, je n’en ai goûté qui m’ait semblé aussi sucrée. Il est donc probable que les procédés d’extraction que je viens de décrire doivent en laisser une quantité considérable dans les résidus que l’on donne à manger aux animaux. Eh bien, malgré tout, un meou rend 230 kilog. de sucre brun pâle, d’une couleur aussi claire que celle du café très étendu de lait. Un hectare rendrait par conséquent 3,400 kilog. environ. Or, aux Antilles et à la Réunion, le rendement moyen d’une pareille surface cultivée selon les méthodes ordinaires et fumée avec de l’engrais de ferme ne dépasse pas 2,800 à 3,000 kilog. Là donc encore la perfection de la culture vient largement compenser l’imperfection de l’industrie, et laisse dans les mains du cultivateur un profit plus grand qui tourne en définitive au bénéfice de la terre. Quant au prix du sucre, il est tellement minime, 25 centimes le kilog., que la Chine en exporte de très grandes quantités pour l’Inde et la Californie. En 1861, il en était sorti 270,000 kilog. des deux seuls ports de Canton et de Swa-Teou. Le sucre blanc coûte un peu plus cher : 35 centimes environ le kilogramme.

Il est une objection qu’on ne manquera pas de faire: Pourquoi les Chinois ne seraient-ils pas aussi bons industriels qu’ils sont bons cultivateurs ? — Sans doute, mais est-il bien certain que la puissante mais dispendieuse industrie à vapeur puisse se concilier avec la petite culture, la petite propriété et le reste ? C’est une démonstration qui est loin d’être faite ; et si elle l’était, si un jour les Chinois s’y convertissaient, de quelle perspective l’Europe ne serait-elle pas menacée ? Ou elle succomberait, ou il faudrait qu’après avoir donné à la Chine ses procédés industriels elle lui prît ses procédés économiques, agricoles, sociaux, etc. Il serait peut-être temps d’y songer. Je l’ai déjà dit, mais il me semble que l’on ne saurait trop insister sur ce point.

Ne nous alarmons pas trop vite cependant. Non seulement les Chinois ne sont point gens à se laisser persuader aisément, mais le genre de leur agriculture, ses nécessités et les profits qu’elle leur donne les garantissent contre des séductions qui les en pourraient éloigner. Parmi les plantes qu’elle comprend, prenons par exemple le thé. On en a souvent comparé la récolte à celle de la vigne chez nous. Rien n’est plus vrai, soit au point de vue des bénéfices [40], soit au point de vue des circonstances dans lesquelles elle se fait. Ce sont bien les vendanges de la Chine. L’analogie est exacte, sauf en un point. En France, les vendanges peuvent être anéanties pour plusieurs années, de telle sorte que les populations, désespérées et ruinées, finissent souvent par renoncer à la vigne. En Chine il n’y a pas de gelée qui détruise la récolte du thé. Si d’autres dangers la menacent, ils ne sont pas de ceux auxquels l’homme ne puisse parer jusqu’à un certain point, pourvu que son intervention soit prompte et rapide. Un temps humide et froid, une végétation languissante, un développement de feuilles inégal, nuisent à la qualité des feuilles et par conséquent à leur prix, sans compter la perte de temps des gens que l’on a engagés pour la récolte et qu’il faut payer tout de même. Un temps humide et chaud qui fait partir la végétation « comme un coup de tonnerre » n’est pas moins à redouter. Ce n’est plus alors une cueillette, c’est un sauvetage qu’il faut opérer et quelque nombreux que soient les vendangeurs il n’y en a pas toujours assez pour le réussir en de bonnes conditions. On peut même dire qu’il n’y en a jamais trop, surtout pour les deux dernières des quatre cueillettes de thé. Ce sont les plus abondantes et les plus importantes non seulement pour la Chine mais pour l’Europe et l’Amérique. Alors, je vous assure, il n’y aurait pas d’industrie qui tînt devant d’aussi impérieuses exigences et qu’on ne fût prêt à sacrifier. Et d’ailleurs, s’il n’en devait pas être ainsi, que deviendraient les peuples d’Angleterre, de Russie, des États-Unis, et les sociétés de tempérance ? Aussi avec quelle impatience sont attendus à Londres les navires qui, les premiers apporteront la bonne nouvelle, les prémices de la nouvelle récolte ! Cinq cent mille francs de récompense à qui gagnera d’une demi-longueur [41]. Pendant ce temps-là, sur l’autre hémisphère, tout un monde court à la feuille. Hommes, femmes, enfants, vieillards, jeunes gens, jeunes filles, sexes séparés pourtant, remplissent les coteaux. La population locale souvent ne suffit pas. Il en vient de la plaine et de la vallée, et de plus de quatre lieues. J’ai dit : sexes séparés. Pas tant.

Les champs de thé sont petits, quoiqu’en général un peu plus grands que ceux de Ouang-Ming-Tse. Un mot, un regard, une fleur sont vite échangés. Parfois, aux heures des repas, pris en plein air, à l’ombre d’un beau Li-tchi, toutes les oreilles se dressent. Sous un arbre, les sons d’une guitare ont préludé. Aux premiers accords, tous ont reconnu le Sin-fa. Mais la chanteuse a fini, et l’on retourne à la cueillette. Ce sont les vendanges de la Chine. Notez qu’elles coïncident avec les grands travaux des rizières. Suivant les localités, on enlève les dernières gerbes de blé pour les porter sur une aire voisine où on les bat, ou bien on laboure pour le riz, ou bien déjà on commence à le repiquer. Partout les chapelets des norias sont en mouvement ; L’eau clapote, ruisselle, bruit et brille de toutes parts, Ah ! que nos campagnes sont sèches, tristes et vides surtout, à côté de celles-là. Il ferait beau voir en Chine qu’un richard captât une source pour en conduire l’eau dans un étang à lui, par des canaux souterrains, laissant à sec les champs sous lesquels elle passe [42]. L’eau est aussi indispensable à la vie que le soleil, l’air ou la terre. Personne n’a le droit de dire : « Elle est à moi. » Elle est à tous. Ce sentiment est très profondément enraciné. Le garde champêtre chargé par le Conseil du syndicat des cultivateurs de distribuer l’eau dans les ruisseaux d’irrigation n’a jamais eu à constater le plus petit délit ; et ce Conseil, qui en connaîtrait, le cas échéant, n’a en définitive qu’une fonction veiller à l’entretien des canaux, chacun y contribuant dans la proportion de deux centimes par meou pour tous frais.

Tout à coup le gong se fait entendre. Au détour de la colline, sur le sentier en pente, on aperçoit un cortège. Après le gong, les appels prolongés des crieurs qui le suivent ; après les crieurs, les massiers, les mains de justice, les éventails, le parasol et le dais d’un mandarin. C’est le préfet ou le sous-préfet de la ville la plus proche. Tous les paysans accourent et l’entourent. Alors, debout sur un tertre, il leur parie de la Terre, la mère commune du Genre Humain ; il leur parlé du culte que chacun lui doit et les exhorte à ne s’en écarter jamais. Il leur parle du riz, du blé, du maïs, du sorgho et du millet, du grain, en un mot, symbole de paix et d’union entre tous les hommes. Puis, souvenirs d’autrefois, il remet à ceux qui lui ont été signalés ou qui lui sont signalés séance tenante par les acclamations des autres, des récompenses méritées. Ce sont de larges pièces de soie, portant les noms des lauréats et leur éloge. Suspendues dans la pièce principale de la maison, elles seront l’honneur de la famille. Enfin le mandarin est parti. Les paysans conviennent d’un certain jour afin de fêter leurs heureux amis et de les conduire en grand gala à la pagode du patron des cultivateurs, le Patron des Cinq Grains, le même pour toute la Chine.

Les cultivateurs de thé ont aussi leur patron spécial. Lorsque la troisième récolte est finie, on dresse un banquet dans les cours et les galeries de la pagode qu’il habite, et quelquefois aussi dans les rues, si l’intérieur est insuffisant. Les tables et les murailles sont couvertes de guirlandes, de vases de fleurs et de fruits de la saison.

Puis, chacun passe processionnellement devant la statue et lui offre une coupe de thé nouveau. La fête se termine comme toutes les fêtes chinoises par le spectacle et le festin.

La récolte du thé m’a entraîné un peu loin, mais j’espère que le lecteur me le pardonnera. Aux motifs qui me paraissaient devoir préserver les Chinois de toute infidélité à la terre, un autre est venu se joindre : l’attrait. L’attrait, la richesse et avec cela la santé qu’aucune industrie n’assure au même degré, quel lien plus fort et meilleur ?

En terminant ici le chapitre des cultures, et en en renvoyant les détails aux annexes que l’on trouvera à la fin du volume, je ne puis cependant, sans manquer à l’économie de ces études, me dispenser d'en faire au moins ressortir les résultats généraux.

Les terres de la vallée produisent 1,971 francs. Ouang-Ming-Tse obtient ensuite pour les plantations de thé 3,033 francs, et pour les autres récoltes de la colline 1,365 francs ; soit un produit brut total de 6,369 francs.

Mais comme le franc ne saurait servir de commune mesure pour l’Europe et la Chine, puisqu’il n’a pas la même valeur dans les deux pays, il me semble préférable de rappeler les poids des récoltes en nature. On peut les résumer ainsi : 9,910 kilog. de riz ; 2,100 kilog. de blé ; 1,604 kilog. de thé ; 300 kilog. de grosses fèves ; 160 kilog. de maïs ; 291 kilog. d’huile ; 180 kilog. de sarrasin ; 230 kilog. de sucre ; 180 kilog. de tabac ; 5,000 kilog. d’ignames ; 9,600 kilog. de navets ; 15,000 kilog. de choux ; 80 pièces de coton ; 9,720 kilog. de trèfle ; 1,095 kilog. de tourteaux ; 1,200 kilog. de tiges et feuilles de sorgho, de soïa et de cannes à sucre, pour fourrages ; 15,000 kilog. de paille de riz, de blé, de maïs, de grosses fèves, de sarrasin, que je n’ai pas toujours comptée dans l’évaluation en argent ; et une certaine quantité de fruits, légumes, etc. Le tout pour une surface de 1 hectare 94 ares.

Quelques lecteurs se seront peut-être demandé en comparant entre eux les résultats obtenus des différentes cultures pourquoi Ouang-Ming-Tse ne choisissait pas exclusivement les plus avantageuses de ces cultures, telles que le thé et les ignames par exemple, et n’abandonnait pas les autres. A cela Ouang-Ming-Tse répondrait d’abord que le meilleur moyen de conserver à une chose son prix, c’est de n’en pas jeter beaucoup sur le marché et, par conséquent, d’en cultiver peu. Il ne manquerait pas de dire aussi que la grande variété de ses cultures, en assurant l’emploi de son temps d’un bout à l’autre de l’année, et la plus grande partie des récoltes contre les mauvaises chances des saisons aussi bien que contre celles de la vente, vaut infiniment mieux que la production d’une seule chose, tantôt l’une, tantôt l’autre, en vue de laquelle il lui faudrait d’une année à l’autre changer, abandonner ou renouveler son matériel, ses instruments, etc. Il citerait le proverbe mieux écouté en Chine qu’en Europe, « qu’il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier». peut-être ajouterait-il enfin qu’il ne serait ni bon, ni bien, ni juste, ni humain, ni même seulement profitable de se faire concurrence entre voisins et amis, et de déranger un aménagement du sol et une économie agricole qui sont en définitive l’œuvre des siècles et auxquels tout le monde est habitué.

Les produits directs de la culture ne sont pas les seuls que la famille Ouang recueille de son industrie. L’étable, la porcherie et la basse-cour y ajoutent une somme de 773 francs [43].

Si nous additionnons maintenant les recettes de toutes natures et de toute provenance faites par la famille Ouang, nous arrivons à un chiffre de 7,142 francs. Voyons ses dépenses.


IX


Et d’abord l’impôt. La presque totalité est prélevée sur les terres en plaine ou en vallée. Celles qui sont ou qui peuvent être transformées en rizières, c’est-à-dire les terres irrigables, qu’elles soient irriguées ou non, paient un peu plus que les terres non irrigables. Si elles sont cultivées en riz, il est entièrement perçu partie en nature et partie en argent [44]. En tous cas, il ne dépasse pas en tout 1 fr. 13 c. par meou et il n’est perçu que sur la première récolte. Si elle a été mauvaise, le gouvernement accorde souvent des remises d’impôt, bien que les récoltes suivantes aient été bonnes. Pour les 11 meous de la plaine, Ouang-Ming-Tse paie donc 12 fr. 65 c. L’impôt sur les terres de la colline est presque insignifiant, à peine 5 centimes par meou. En tout: 13 fr. 65 c.

Ensuite l’usure du matériel d’exploitation comprenant les instruments aratoires, ceux de la mouture et de la préparation des grains, les ustensiles nécessaires à la préparation du thé, les métiers à filer, à tisser, les moulins à huile, à sucre, etc. Le tout s’élève à une somme de 578 fr., soit à 10 % : 58 fr. pour l’usure du matériel [45].

Pour les semences, on a employé 130 kilog. de riz à raison de 5 kilog. par meou pour 26 meous, y compris les semences des secondes récoltes, à 8 francs les 60 kil. : 17 francs ; 70 kilog. de blé pour 14 meous à raison de 5 kilog. par meou à 8 francs les 60 kilog. : 9 fr. Le reste ne vaut vraiment pas la peine d’être détaillé, et on ne peut guère lui attribuer une valeur de plus de 20 francs. En tout 46 francs.

Quant aux fumures il convient de remarquer d’abord que toutes les plantes ne sont pas également exigeantes. Les unes, auxquelles on ne demande que beaucoup de feuilles, telles que le sorgho, le soïa, cultivés comme fourrages, le tabac et les choux réclament 800 kilog. d’engrais par meou. Les autres qui doivent produire des grains en demandent un peu moins, mais il y faut ajouter certains amendements comme des cendres, de la chaux, la vase des canaux, etc. On donne, par exemple, à la canne à sucre 800 kilog. d’engrais par meou et 300 kilog. de cendres. Le maïs, le sarrazin et les pois n’emploient que 500 kilog. d’engrais et 150 kilog. de cendres. Le coton ne reçoit que 300 kilog. d’engrais, le blé repiqué sur trèfle 200 kilog. Le riz 600 avec 150 kilog. de cendres. Ouang-Ming-Tse estime la masse d’engrais qu’il dépense chaque année sur toutes les récoltes à 30,000 kilog. et celle des cendres à 10,000 kilog. Mais comme ni les engrais ni les cendres produits dans la maison n’ont été comptés en recette, ils ne doivent pas être, non plus, comptés en dépense. Il faut donc déduire 10,000 kilog. des premiers, provenant du personnel ordinaire, des étrangers engagés pour les récoltes, et des animaux, et 5,000 kilog. de cendres, retirées des différents foyers ou fabriquées après avec toutes sortes de déchets, tels que débris de vêtements, os d’animaux, etc., que l’on calcine en vase clos. La différence, c’est-à-dire 20,000 kilog. d’engrais et 5,000 kilog. de cendres, a été achetée au prix de 5 fr. les 600 kilog. pour les premiers, ce qui fait 166 francs, et de 12 francs pour les seconds, ce qui fait 60 francs. En tout : 226 francs. De grands bateaux spécialement destinés au transport de ces matières les amènent des villes environnantes, et même de Fou-Tcheou.

La main-d’œuvre nécessite deux ouvriers à l’année, à 100 francs l’un, une servante à laquelle on donne 40 francs et 60 journées supplémentaires d’hommes, de femmes et d’enfants à 25 centimes l’une en moyenne : 15 francs. En tout 225 francs, sans compter, bien entendu, le travail de la famille et l’aide des voisins auxquels les Ouang rendent d’ailleurs les mêmes services.

Les dépenses principales de la nourriture de la famille, dont on trouvera le détail aux annexes, se montent à 1,589 fr. [46]. Divisée entre les quatorze personnes de la maison, cette somme donne pour chacune d’elles et par an un chiffre de 116 francs, comprenant par jour, outre le vin, le sucre, le sel, le thé, la graisse, l’huile et le chauffage de la cuisine ; 1 kilog. 071 de riz, blé et légumes secs, 227 grammes de chair, viande ou poisson, et 245 grammes de légumes frais ou salés, et de champignons, faisant une ration de 1 kil. 543 grammes. Mais il ne faut pas oublier, d’une part, que la famille compte des vieillards et des enfants, et que, de l’autre, elle fournit pendant soixante jours des repas à des ouvriers supplémentaires. Je ne parle pas de l’hospitalité qu’elle pratique assez fréquemment. Dans les provinces de l’intérieur de la Chine, et dans une bonne année moyenne, ces mêmes dépenses ne s’élèveraient pas à plus de 100 francs par personne.

Après les hommes, les animaux. L’ensemble des dépenses de leur nourriture se monte à 552 fr. 20 c. [47].

J’ai oublié, faute de place où les inscrire, deux articles. L’un est relatif à la préparation du thé. Excepté celui de la première récolte, dit de bourgeons, que l’on fait sécher en l’exposant seulement à l’air, les autres qualités sont soumises à une légère torréfaction. Lorsque l’année a été bonne, il faut 18 kilog. de charbon pour préparer 48 kilog. de feuilles. Ouang-Ming-Tse en récoltant l,546 kilog., il lui a fallu 576 kilog. de charbon de bois à 6 francs les 60 kilog. : 57 francs. Mon second oubli est relatif à l’achat des 12 jeunes porcelets vendus gras trois mois après. Ils ont coûté 55 francs.

Il existe une dernière dépense: celle que nécessitent l’entretien et les réparations des bâtiments servant de ferme et d’habitation. La maison de Ouang-Ming-Tse est composée de trois corps de logis dont un, central, relie les deux autres comme la barre de la lettre H en relie les deux jambages. Elle est construite au milieu d’une cour entourée de murs.

On a souvent dit en Europe qu’entre autres singularités, les Chinois commençaient leurs maisons par la toiture. Rien de plus vrai, et l’on va comprendre les motifs de cette manière de construire. Les murs sont bâtis en briques sur champ, à la façon des châteaux que les enfants édifient avec des dominos. Les cloisons du bas sont à demi remplies de moellons, afin de donner quelque solidité aux murailles, mais ces murailles restent si légères que si elles n’ont pas besoin de fondations, elles ne pourraient pas non plus supporter la toiture. Elles reposent simplement sur de larges dalles placées sur la terre bien battue. Ce genre de construction offre deux grands avantages ; il est très peu dispendieux, et il empêche l’humidité de s’élever du sol dans les parois des maisons. Quant à la toiture, elle repose sur des piliers de bois, élevés sur des dés de pierre ayant chacun un petit mur de fondation de trois à quatre pieds de profondeur. C’est par là que l'on commence ordinairement afin de ne pas endommager les murailles, soit par les fossés qu’il est nécessaire de creuser pour ces fondations, soit par les accidents possibles lors de la manœuvre des pièces de charpente. Chaque corps de bâtiment est divisé en cinq pièces, de 8 mètres de longueur sur 5 de largeur, dont les planchers sont établis sur béton et sur gros moellons formant une sorte de soubassement de 30 à 40 centimètres de hauteur. Entre chaque pièce les séparations sont faites en briques creuses dans lesquelles on passe des bambous, dont les extrémités sont prises dans des rainures pratiquées dans des montants en bois, ce qui les rend à la fois légères et très solides. Mesuré sur le mur extérieur, tout l’édifice a 33 mètres de façade et à peu près autant de profondeur. Il est orienté nord et sud ; j’en expliquerai les motifs tout à l’heure. Chacun des corps de bâtiments n’a de fenêtres et de portes que sur un côté, celui qui regarde la cour, et autant que possible le sud. Les fenêtres ne sont point percées dans le mur comme chez nous. Le mur sur lequel elles s’ouvrent ne vient qu’à hauteur d’appui, et de là jusqu’à la toiture, l’espace est rempli par des panneaux en bois et par les portes et les fenêtres, lesquelles ne sont point garnies de vitres mais de coquilles d’huîtres amincies ou d’un papier spécial. Enfin, tout autour de la cour, le toit se prolonge de façon à former une véranda sous laquelle on passe la plus grande partie des journées.

Telle que je viens de la décrire, la maison de Ouang Ming-Tse vaut 3,200 francs. Elle ne coûte pas plus de 450 francs de réparations et d’entretien par an.

Résumant tous les articles de dépenses, nous trouvons 13 fr. 65 c. pour l’impôt ; 58 francs pour l’usure du matériel ; 146 francs pour les semences ; 226 francs pour les fumures ; 255 francs pour la main-d’œuvre ; 1,589 francs pour la nourriture de la maison ; 552 francs pour celle des animaux ; 57 francs pour le charbon nécessaire à la dessiccation du thé ; 55 francs pour l’achat des porcelets et 150 francs pour les réparations de la maison. En tout : 2,988 francs ; ce qui, les recettes étant de 7,142 francs, laisse un bénéfice net de 4,141 francs.

— Et le mobilier, qu’en faites-vous ? Et l’entretien des vêtements, et... ? — Patience, frère aîné.


X


Si vous croyez que ce fût chose facile d’obtenir la permission de pénétrer dans les appartements privés de la famille afin d’y procéder à l’inventaire des lits, des armoires et du reste, quelle erreur est la vôtre, cher lecteur. Même en France, cela ne se demande guère ; en Chine, c’est bien une autre affaire. La porte du salon m’avait été ouverte au grand large ; celle des magasins et des hangars aussi ; mais les autres portes, mon regard ne les avait jamais franchies, et j’hésitais beaucoup à parler du désir qui m’obsédait. Il fallut pourtant m’y décider. « Je demanderai à l’aïeule », me répondit Ouang-Ming-Tse. On prit sans doute le temps d’assembler le conseil des ministres présidé par la grand’mère pour décider sur une requête aussi grave ; peut-être voulut-on d’abord procéder à quelques rangements et préparatifs ; mais ce ne fut qu’au bout de trois jours que Mme Ouang m’apprit elle-même, en sa qualité de déléguée au département de l’intérieur, que les petits appartements m’étaient ouverts. Nous commençâmes la visite sur-le-champ. Toutes les chambres y passèrent l’une après l’autre, même la cuisine ; et, pendant tout le temps qu’elle dura, j’eus l’illusion que je me trouvais, sauf de petits détails, chez quelque riche campagnard lorrain à la veille de marier l’un de ses enfants. Les planchers, aux endroits que les nattes ne couvraient pas, les meubles et les ustensiles reluisaient ; les armoires, dont les vantaux n’étaient qu’à demi fermés, laissaient entrevoir des rayons bien garnis. Mais n’anticipons pas, et mettons un peu d’ordre dans notre examen.

La maison, ai-je dit tout à l’heure, est orientée nord et sud, et elle s’ouvre de ce dernier côté ; c’est de là que soufflent les vents les plus favorables à la santé. Toutefois cette considération n’est pas la seule dont on ait dû tenir compte pour la construction. On a consulté le Fong-Chouëi. Qu’est-ce que le Fong-Choueï ? Des volumes ont été écrits pour l’expliquer et n’ont rien expliqué du tout, et j’avoue que ce que j’en sais n’y ajouterait que bien peu de chose. Ce que l’on en peut dire de plus clair, c’est que c’est un système de géomancie fondée sur des observations empiriques, ou qui semblent telles aux Européens, faites sur les conditions topographiques qui doivent présider au choix du terrain sur lequel on se propose de bâtir une maison, d’édifier une sépulture, etc. Si ces conditions sont observées, on aura pour soi toutes les chances de bonheur ; s’il arrive au contraire que l’on ait à supporter une série de malheurs ou d’insuccès, c’est qu’elles auront été méconnues. Il ne faut point, par exemple, que le vent, fong, venant de certains côtés, soit arrêté par un obstacle tel qu’une colline ou n’importe quelle éminence, tandis que l’on doit en opposer à d’autres vents de mauvaise influence. Il ne faut pas non plus que jusqu’à une distance déterminée, un cours d’eau, chouëi, coule parallèlement à la façade d’une maison. Si la situation et la topographie du terrain : plaine, val ou coteau, ne réunissent pas les circonstances favorables, les habitants élèvent à frais communs une tour dont la hauteur est calculée d’après certaines données, afin de détourner les mauvais courants. L’on doit encore veiller à éviter le voisinage d’édifices ou de lieux d’où les regards d’une personne pourraient plonger chez vous. Voilà quelques-unes des conditions du Fong-Choueï, mais il y en a beaucoup d’autres dont l’ensemble constitue une sorte de savoir exploité par des individus qui s’y adonnent spécialement, et que l’on ne manque pas de consulter. Enfantillage et superstition ? Qui sait ? Quoi qu’il en soit, Ouang-Ming-Tse, qui n’est pas un sot, s’est conformé à ces croyances, et il a l’air de les partager.

La grande porte d’entrée qui donne accès dans la cour est à deux battants toujours ouverts pendant le jour, mais un grand écran mobile, en bois, est placé à l’intérieur, de façon à parer aux regards indiscrets. La cour, très propre, est dallée de larges pierres de granit. La véranda, sous laquelle on se tient la plupart du temps, est meublée de plusieurs chaises, de deux tables en bois verni et du métier à tisser. Les colonnettes qui la supportent et toute la boiserie, à l’extérieur comme à l’intérieur, portes, fenêtres et panneaux, sont également enduites d’un beau vernis rouge-brun. Le bâtiment du milieu, plus élevé que les deux autres, renferme le salon, transformé en salle des ancêtres aux jours d’anniversaires. A droite, la chambre de l’aïeule, et celle de la fille aînée de Po-Y, toujours prête à servir sa grand’mère. A gauche, la chambre de Ouang-Ming-Tse et de Mme Ouang, et celle des deux autres jeunes filles. De là on pénètre dans l’aile gauche de la maison en retour sur la cour. La première pièce est la chambre de Po-Y et de sa femme avec le petit lit du dernier enfant, et dans la seconde couchent les trois garçons. L’aile droite était habitée par Po-Sen et sa jeune femme. Elle est vide maintenant, les meubles mêmes en ont été emportés : on en remettra d’autres au mariage du fils aîné. Les pièces des deux pavillons de derrière sont occupées par les magasins, le pressoir et les outils, la cuisine et la chambre de la servante. Les deux ouvriers retournent chez eux, leur journée faite.

Quand on entre dans le salon, l’on a en face de soi, placée contre le mur du fond, une longue tablette chargée de deux brûle-parfums, de deux grosses potiches, de deux flambeaux en étain, de quelques vases de fleurs et de plantes en pots. Au-dessus de cette tablette est suspendue, en manière d’étagère, une sorte de crédence, ordinairement fermée, qui contient les tablettes des ancêtres. De chaque côté sont des pendentifs en beau papier rouge couverts de caractères chinois : vers, maximes ou préceptes de morale ; et, adossée à la tablette, est une estrade élevée d’une marche avec un canapé garni de rotin. Appuyés sur les deux murs latéraux : à gauche un bahut renfermant les archives de la famille et à droite une petite bibliothèque, toujours flanqués de pendentifs représentant des paysages ou des fleurs. Puis, alignés de chaque côté du canapé, au centre de la pièce, deux fauteuils séparés par un guéridon, et, entre ces deux lignes, une grande table carrée. Tous ces meubles sont en bois noir. Enfin, contre les murs et partout où il y a de la place, des chaises ordinaires en bois verni. Une grande natte sous les pieds. Ce mobilier et celui des chambres à coucher ont une valeur de 1,844 francs [48],

En entrant dans la cuisine, les yeux se portent tout de suite sur une grande image coloriée, collée sur la cheminée, représentant deux vieillards assis, un homme et une femme. Ce sont les patrons de la cuisine ou plutôt les Génies du foyer, qui est essentiellement celui de la cuisine, par où toute maison a commencé. Les Génies du foyer, dans les idées populaires, protègent la maison et gouvernent l’existence des membres de la famille. Dans la soirée du 23e jour du dernier mois de l’année, ils quittent la terre et montent au ciel rendre compte au Grand Ordonnateur de toutes choses de la conduite de ceux qu’ils ont à garder, et ils ne reviennent prendre leur charge habituelle que dans la nuit du 1er jour de la nouvelle année. C’est une croyance au moins aussi répandue que chez nous les fables de saint Nicolas, du petit Jésus ou des cloches partant pour Rome le jour du vendredi saint. Pendant leur absence on remplace leur ancienne image, on nettoie et on met tout en ordre, et on finit par éteindre tous les feux. Puis le matin du premier jour étant venu, on se prépare à fêter leur retour qui a lieu vers les deux heures. Beaucoup ne se couchent pas pour l’attendre. Alors on rallume un feu nouveau et l’on prépare le premier repas de l’année, qu’on a bien soin de leur offrir avant d’y toucher. Comme à Noël et à Pâques, dans les différentes contrées de l’Europe, les bons Génies du foyer rapportent du ciel aux enfants chinois une foule de petits présents attendus, vous pouvez le croire, avec autant de plaisir que par les nôtres.

Le mobilier de la cuisine et de la chambre de la servante vaut en tout 381 francs, lesquels, ajoutés aux 1,844 francs précédents forment un total de 2,223 francs, ce qui nous fait, à 10 pour 100 pour l’usure, 222 francs à déduire du bénéfice net que nous avions d’abord fixé à 4,141 francs et qui n’est plus alors que de 3,919 francs.

Restent les vêtements et les autres objets mobiliers personnels.


XI


« Madame Ouang, dis-je à la femme de mon ami, si les compliments d’un homme naturellement peu expert en fait de ménage pouvaient avoir quelque mérite à vos yeux, je vous prierais d’accepter les miens. Jamais je n’ai vu de maison mieux tenue que la vôtre. » Mme Ouang me répondit par un sourire qui me fit bien voir qu’en Chine comme ailleurs une maîtresse de maison n’est jamais insensible à ce genre de compliments. « Mais, ajoutai-je, j’ai entrevu dans les armoires... (ici, Mme Ouang m’envoya un regard en dessous) une foule de choses dont je voudrais connaître l’usage. Il y avait par exemple... — Parfaitement, Si-Lao-Yé, dites-moi donc tout simplement que vous désirez poursuivre votre inventaire jusqu’au bout. — Vous l’avez deviné, Ouang-Laï-Laï. — Eh bien, SiLao-Yé, nous allons demander à la grand’mère. » Mme Ouang se leva et disparut. Ce fut l’aïeule qui revint. « Ma fille me dit, Si-Lao-Yé, que vous voulez voir tout ce qu’il y a dans nos armoires ? — Oui, madame, pourvu que cela ne vous cause pas trop de dérangement. — Il n’y en a pas d’autre que le travail que cela va donner aux enfants, mais je suppose qu’elles n’ont rien à vous refuser. » Elle frappa le sol avec son bâton. Tout le monde accourut. « Voilà, dit-elle, Si-Lao-Yé qui s’intéresse à tout ce qui nous touche, vous le savez, et je suis sûre que vous ferez avec plaisir ce qu’il vous demande. » Alors Mme Ouang expliqua ce que j’attendais. Mme Po-Y se mit à rire. Siu-Lien en fit autant. Les deux fillettes suivirent leur exemple, les garçons aussi, et jusqu’au tout petit que la contagion gagna. « Comment, Si-Lao-Yé, vous voulez compter nos hardes ? — Si c’est un effet de votre bonté, madame Po. — Comment, Si-Lao-Yé, vous voulez voir nos robes ? — Avec votre permission, mademoiselle Siu-Lien. — Vraiment, Si-Lao-Yé, vous désirez... ?

— Oui, petite laide [49]. — Tomment, Ti-Lao-Yé ... ?

— Veux-tu te sauver, polisson. » Tous se sauvèrent en riant comme des fous. Puis, la véranda ayant été balayée, chacun revint avec le contenu des armoires et des coffres. D’abord on l’étala par terre, mais peu à peu l’espace diminuant, les petits effrontés vinrent le déposer à mes pieds, sur mes genoux, sur mes épaules, sur ma tête. J’en étais couvert comme un marchand d’habits. Ce mot qu’ils entendirent au milieu de mes protestations, leur donna une idée. On reprit les paquets. On les arrangea en cercle, et la petite Hong-Yu [50], s’étant placée au centre, en commença la vente à l’encan. Tout le monde faisait les mises, que Ouang-Ming-Tse, Po-Y ou bien l’une des dames rectifiait. C’est ainsi que se fit l’inventaire des vêtements au milieu des plaisanteries de toutes sortes et des rires incessants de tous les enfants, grands ou petits, y compris votre serviteur. Dire que ma dignité ordinaire, que ma vénérabilité de commande n’en souffrirent pas pendant quelques instants, ah non, par exemple ! Mais aussi, quelles parties, mes amis !

Le détail des vacations serait trop long à exposer ici. Je le renvoie aux Annexes [51]. En voici seulement les résultats : Le vestiaire des hommes a produit 1,152 francs ; celui des dames 1,527 fr. 60 c. Si de cette somme on retranche 462 francs de montres et de bijoux et si l’on admet que les vêtements qui s’usent le moins vite sont les vêtements les plus chers, je crois que l’on peut attribuer à l’entretien annuel du vestiaire une somme de 500 francs, c’est-à-dire le quart de sa valeur. Cela diminuera d’autant le chiffre de notre bénéfice net, lequel ne sera plus maintenant que de 3.419 francs, au lieu de 3,919.

Ouang-Ming-Tse fait lui-même l’éducation de ses petits enfants, auxquels quelques camarades du voisinage viennent se joindre pendant les heures d’école. Il n’y a donc rien à compter de ce chef de dépenses ordinaires. Ouang-Ming-Tse enseigne même un peu de dessin à ses élèves.

Un chapitre très intéressant, c’est le chapitre des dépenses extraordinaires. La santé, les plaisirs et les croyances religieuses, quoi de plus propre à faire juger l’état physique, moral et intellectuel d’un homme, d’une famille ou d’un peuple ? En vertu de l’adage: Mens sana in corpore sano, le premier article est celui des frais de maladies. Aucun depuis la maladie de Siu-Lien ; et depuis quatorze ans, on n’a pas eu à réclamer d’autres soins que ceux d’une sage-femme, lors de la naissance des enfants. « Ainsi, dis-je à Ouang-Ming-Tse, vous n’avez aucun ennemi ? — Comment cela, Si-Lao-Yé ? — Mais parce que si l’on en croit ce que racontent beaucoup de personnes, la plupart des maladies n’auraient pas d’autre origine que la haine des autres. — Le Maître n’a pas dit cela comme cela, Si-Lao-Yé. Il a dit que l’humanité était un seul homme, fort contre les maladies s’il est bien constitué ; insensible au chaud et au froid, résistant aux pernicieuses influences de l’extérieur, si tous les organes sont sains. Si l’harmonie règne un jour comme elle doit régner dans l’humanité, les maladies n’auront plus d’empire sur elle. Le mal physique n’est que la conséquence du mal moral, de l’injustice et de la haine qui divisent encore les hommes. Voilà ce que Confucius a dit. » Je pensai que Confucius pouvait avoir raison, mais je me dis aussi que la nature des occupations auxquelles se livrait la famille Ouang-Ming-Tse n’était sans doute pas sans effet sur sa santé. Rien ne développe mieux l’activité et la force musculaires que les travaux des champs, tout le monde sait cela, mais on pourrait reprocher, peut-être, à l’agriculture ordinaire de ne développer que les muscles et de négliger le cerveau. La petite culture, elle, échappe à ce reproche. Quelle dépense d’activité cérébrale n’exige pas la multiplicité de ses opérations ! Et ce n’est pas seulement un exercice soutenu, c’est un exercice varié. Autant de plantes, autant de devoirs différents auxquels il faut songer. Pourquoi cette plante est-elle malade, tandis que ses voisines sont florissantes ? Est-ce d’un insecte, est-ce d’anémie ? L’homme cherche, se creuse la tête, trouve le remède et, en soignant sa plante, en la sauvant, il s’est sauvé lui-même, car il a conservé dans ses fonctions l’équilibre indispensable, l’harmonie sans laquelle l’organisme se détraque, s’affaiblit et livre passage à toutes les causes de maladies possibles. Ce que l’on appelle les névroses est très rare en Chine ; il n’y a guère que parmi les fumeurs d’opium qu’on en pourrait rencontrer. Je n’ai parlé que des opérations immédiates de la petite culture, mais les industries qu’elle entraîne avec elle pour la transformation de ses produits sont un autre mode d’excitation cérébrale. S’il est un point sur lequel tous les voyageurs soient d’accord, c’est l’intelligence générale des Chinois, — leurs aptitudes à toutes choses : eh bien, la petite culture ne donnerait-elle point l’explication d’un fait si remarquable ? N’a-t-on pas dit, d’ailleurs, que l’homme se cultivait et s’améliorait lui-même en cultivant et en améliorant la terre ?

L’article de la religion est assez compliqué chez Ouang-Ming-Tse. Le lecteur, qui se rappelle ce que j’en ai dit au chapitre du travail sait que nulle part le même homme ne professe, je ne dirai pas autant, de peur d’équivoque, mais un aussi grand nombre de religions qu’en Chine. Il y a d’abord la grande religion du progrès par le travail, fondée sur l’Unité du ciel, de l’homme et de la terre, dont le culte n’est pas autre chose que la symbolisation de ces idées. C’est plutôt une philosophie qu’une religion, dans le sens malheureusement faussé que l’on donne aujourd’hui à ce mot. Il y a ensuite, dérivée de celle-là, la religion des ancêtres, qui n’est en définitive que la particularisation, en chaque famille, de ces mêmes principes. Ces deux premières et fondamentales religions comportent déjà un assez grand nombre de fêtes et de solennités qui sont autant d’occasions de repos. Sans compter celles que l’on célèbre aux environs des solstices et des équinoxes, aux anniversaires des ancêtres, de Confucius et des grands hommes ; sans compter non plus les réunions mensuelles ou bimensuelles de famille qui ont pour effet de stimuler et d’entretenir le sentiment religieux dans ce qu’il a de plus pur et de plus vrai, on peut dire que chacun des mois de l’année est marqué par une fête ou par des réjouissances plus ou moins directement en rapport avec ces deux religions. Dans le premier mois de l’année, par exemple, outre les cérémonies religieuses, civiles et domestiques spéciales du nouvel an, il y a des processions en l’honneur du Printemps, la procession du Dragon céleste, la nuit des Lanternes. Dans le second mois, se trouve la fête des Tombeaux ; dans le troisième, la fête du Génie domestique ; dans le quatrième, celle de l’Enfance ; dans le cinquième, celle du Dragon des eaux ; dans le sixième, celle des Étoiles de la voie lactée qui est aussi la fête des Femmes ; puis ce sont les fêtes de la Lune, de la Vieillesse, des Pagodes, les actions de grâces après les récoltes, etc., etc. Je n’en ai cité que quelques-unes ; il faudrait presque un volume pour décrire les plus intéressantes. On devrait y ajouter encore les fêtes des patrons de métiers et de corporations, certains anniversaires célébrés par les lettrés, etc. Aucun peuple, en vérité, n’a autant de jours dédiés, sous une forme ou sous une autre, au souvenir et à l’affermissement de son unité. Dans ces grandes manifestations, il n’y a ni classes, ni castes, ni rangs, ni distinctions de croyances ; personne n’est exclu, et si l’on cherchait sous les symboles qu’elles empruntent, l’on verrait, en effet, que l’idée, l’esprit qui les animent ne sont pas autres que l’idée et l’esprit mêmes de l’universelle Humanité.

Après ces fêtes, viennent les pratiques des religions inférieures qui ne sont que des expressions de croyances particulières, plus faites pour dissoudre que pour unir, dont j’ai essayé, dans un autre chapitre, de montrer la nature et l’effet, et sur lesquelles je ne reviendrai pas. Ouang-Ming-Tse et sa famille sont considérés comme bouddhistes ; en réalité ils ne le sont pas plus que bon nombre d’Européens ne sont catholiques ou protestants. Ils donnent cependant leur obole quand on vient quêter pour les pagodes, comme ils contribuent à toutes les dépenses populaires de ce genre. Quoi qu’il en soit, pour celles-ci de même que pour celles que nécessitent le culte des ancêtres et les grandes solennités nationales, les frais répartis sur toute la population de Ouang-Mo-Khi ne sont jamais bien considérables. Un missionnaire protestant, le R. Yates, les évalue tous ensemble à 3 ou 4 francs par an et par habitant, pour toute la Chine. En ce qui concerne la famille Ouang-Ming-Tse, cette estimation se trouve à peu près exacte, et nous pouvons par conséquent inscrire de ce chef une somme de 50 francs au budget de ses dépenses.

Le théâtre et les parties de plaisir lui coûtent plus cher : 200 francs. Dans ce chiffre sont compris les repas offerts à quelques amis et les cotisations aux banquets publics et aux spectacles que donnent des troupes de comédiens que l’on fait venir à frais communs. Enfin, la réparation des ponts, des sentiers, des pagodes ou plutôt des lieux de réunion publics lui coûte aussi environ 30 francs volontairement souscrits [52]. Les trois chiffres réunis font une somme de 280 francs à retrancher de celle de 3,419 francs, résultat de nos dernières opérations, et laissent un bénéfice net définitif de 3,139 francs.

Le lecteur remarquera sans doute qu’il n’a pas été question des intérêts de la valeur des propriétés. En Europe, une comptabilité un peu scrupuleuse n’eût pas manqué de les déduire des recettes. En Chine, on pense autrement. Pas plus que l’on ne connaît les rentiers, on ne connaît ce que nous appelons les placements d’argent. Un capital ne vaut que ce qu’on lui fait produire, et les prêts ne sont en réalité qu’une mise de fonds dans une entreprise à participation et à responsabilité limitées. C’est pourquoi l’intérêt de l’argent est si élevé ou plutôt si facultatif, et pourquoi la loi et les créanciers sont si indulgents pour les débiteurs malheureux. En outre, les emprunts se font à très courte échéance, et, en raison du taux élevé de l’intérêt, l’emprunteur est bien plus désireux de rembourser que le créancier de recevoir. Un rentier faisant profession de vivre de ses rentes à l’aide d’un placement permanent serait donc un fait extraordinaire. En un mot, le capital : outil, terre ou argent, n’a de valeur que pour celui qui le met en œuvre. Lui supposer une puissance de production par lui-même ; se supposer à la fois prêteur et emprunteur, le maître et l’esclave de ce capital, est une fiction qui n’entrera jamais dans la tête d’un Chinois. Voilà pourquoi Ouang-Ming-Tse n’a pas voulu séparer de prétendus intérêts de son profit net. « Que ferais-je de mon argent ? me disait-il. Pas de grand-livre comme chez vous, et pas d’emprunteur qui se charge de le faire travailler pour moi ; il faut bien que je le fasse travailler moi-même, ou bien que j’aie des enfants pour m’y aider. A cause des vicissitudes de ma carrière, je n’ai pu en avoir beaucoup, mais Po-Y, qui a déjà six enfants, en aura d’autres encore, je l’espère, et en attendant nous confions à l’un de mes frères, marchand à Fou-Tcheou, ce que nous ne pouvons mettre en œuvre. Il l’emploie dans son commerce, auquel il nous a associés. Mais il faudra bientôt en reprendre une partie, puisque Siu-Lien va se marier. Mon petit-fils aîné ne tardera pas à en faire autant, et nous devons penser à étendre nos cultures. Je sais bien que vous pouvez dire que nous devenons ainsi créanciers et débiteurs les uns des autres ; la vérité est qu’au fond nous travaillons les uns pour les autres ; et lorsque l’âge me contraindra au repos, mes enfants à leur tour travailleront pour moi. N’aurai-je pas commencé à travailler pour eux ? Quoi de plus juste par conséquent ! Et de plus simple, Ouang-Ming-Tse, et de plus fécond.


XII


La journée commence à l’aube chez Ouang-Ming-Tse. Po-Y se lève le premier ; il éveille les aînés des enfants et les domestiques ; puis il rentre chez lui. Quelques instants après, trois coups frappés sur le plancher se font entendre chez lui et chez son père, et les enfants se présentent pour les servir ; mais avant d’entrer, ils attendent un nouveau signal. Alors ils viennent saluer leurs parents, leur offrent du thé et leur rendent tous les soins de toilette qu’ils réclament [53]. Cela fait, les époux se tournent l’un vers l’autre et se font un grand salut. La journée est commencée.

Le premier repas que l’on prend ensuite se compose de riz, de choux ou autres légumes salés, de petits poissons et de crevettes salées et d’un morceau de fromage de pois arrosé d’un peu de sauce faite avec de l’orge et des haricots [54]. Comme boisson, du thé, mais on n’en prend ordinairement qu’à la fin des repas, non en mangeant.

Le deuxième repas se fait à midi et ressemble à celui du matin, si ce n’est que les légumes sont frais et cuits à la graisse ou à l’huile de pois, et que les rations sont plus copieuses. Le troisième repas, qui a lieu vers quatre heures, est plus abondant. On y ajoute du vermicelle de pois cuit à la graisse et des petits pains de farine de blé ou de riz. Le quatrième et dernier repas se prend à sept heures ; il est servi comme celui de midi, avec une addition d’un peu de vin. Tous sont accompagnés de différents hors-d’œuvre, tels que varec ou herbe de mer, champignons, poulpes, etc. Le varec est souvenl servi comme grand plat. Les fruits de la saison à discrétion.

Pendant l’été, on fait un cinquième repas, entre le premier et celui de midi, à neuf heures. Le menu est également modifié. A neuf heures, on donne comme supplément une sorte de polenta faite avec du blé en grains. Puis, à midi et le soir, on sert de la viande de porc ou de canard et on augmente la ration de vin. Les jours de fête, cet ordinaire est très notablement amélioré. Les parts de viande sont plus fortes, on a plus de pâtisseries, de fruits confits, etc. Les maîtres et les domestiques mangent en même temps et ont les mêmes menus, mais à des tables séparées.

Les repas terminés, chacun vaque à ses occupations. Généralement, les femmes ne travaillent pas dans les champs ; il y a cependant des provinces où le fait se présente, au moins dans quelques districts. A Ouang-Mo-Khi, elles ne sortent pas de a maison ou du jardin, si ce n’est au moment de la cueillette du thé. Mais elles ne manquent pas de besogne, et il en est de très fatigante. Elles prennent part comme les hommes à toutes les manipulations des grains, séchage, décortiquage, blanchiment du riz, mouture, etc. Si vous voulez avoir une idée du temps qu’exigent ces opérations, vous saurez qu’il faut une bonne journée pour sécher convenablement 915 kilogrammes de riz avant de le mettre en grenier. Il en faut une autre pour décortiquer 183 kilogrammes.

Toutes les conserves séchées, salées ou sucrées, ce sont les femmes qui les font, et ce n’est pas peu de chose. Puis il y a la cuisine, le blanchissage du linge, la propreté de la maison. Il ne faut pas oublier non plus la porcherie et la poulaillerie. Tout cela est fait indistinctement par les deux dames et les jeunes filles seulement aidées par la servante ou par les hommes, une fois les travaux du dehors terminés. Enfin, les métiers à égrener le coton, à filer et le métier à tisser sont toujours là tout prêts à être mis en mouvement par l’une ou par l’autre. Les jeunes filles ont, en outre, les menus travaux de leur sexe, couture, broderie, etc. Elles en vendent même quelques-uns dont elles conservent le prix en toute propriété. Une partie des vêtements sont aussi faits par les femmes.

Quant aux hommes, s’ils ne sont employés ni à l’extérieur ni à l’intérieur dans les longues soirées d’hiver, par exemple, ils confectionnent les espadrilles en paille ou en corde dont ils font une si grande consommation ; ils font de grands filets de pêche dont on a coutume de leur laisser également le prix.

Ouang et sa femme sont chargés de l’administration générale de la maison, l’un pour l’intérieur, l’autre pour l’extérieur. Mme Ouang a en outre à régler les dépenses, c’est elle qui tient la bourse. Mais au-dessus de tout le monde est l’aïeule, dont le fils et la bru n’exercent officiellement les pouvoirs que depuis deux ans. Elle les exerçait encore en 1865 au moins nominalement. Le jour où elle les délégua, on célébrait sa quatre-vingt-dixième année. La maison était pleine de tous les voisins, amis et parents venus, même de Fou-Tcheou, lui présenter leurs hommages et leurs félicitations ; ce fut le moment qu’elle choisit pour l’annoncer. Depuis lors elle ne s’occupe plus de rien ; mais elle n’est point oubliée ; chacun s’empresse autour d’elle et cherche à adoucir à force de déférence et de soins la mélancolie de ses dernières années.

Elle vivait encore en 1869, lorsque, devant quitter la Chine, j’allai faire mes adieux à la famille qui m’avait fait un si cordial et si charmant accueil. Trois ans de plus apportent bien des changements chez les vieillards et chez les enfants. Elle était sans doute bien cassée, bien voûtée, la grand’mère, mais elle n’avait pas eu un seul jour de maladie. Ouang-Ming-Tse, Po-Y et leurs femmes étaient toujours bien portants. Siu-Lien avait quitté la maison depuis longtemps ; elle était mariée et avait deux enfants. A-Pé, l’aîné, était marié et père d’un gros garçon qu’il me présenta. Les autres avaient grandi. Tchen, le deuxième, était presque un homme. Ma petite Laide et ma petite Rubis étaient maintenant de grandes demoiselles, et ce petit effronté d’A-sen était devenu si timide qu’il semblait ne plus me reconnaître, mais il avait un jeune frère de dix mois dont les grands yeux, fixés sur les miens, avaient l’air de m’interroger avec assez peu de respect.

La propriété aussi avait changé. Elle avait été augmentée d’une douzaine de meous, ce qui avait fait prendre un ouvrier de plus, que Tchen ne tardera pas à remplacer tout à fait.

Quelles bonnes heures j’ai passées au milieu de ces braves gens ! Quels bons souvenirs j’en ai gardés ! Mais pourquoi faut-il que chaque fois qu’ils me repassent par l’esprit d’autres pensées viennent l’attrister ? Pour quoi chez ceux-ci tant de bien-être, de confort, de quiétude et de bonheur ? Pourquoi chez nous tant d’insécurité, d’instabilité, de misère ?

On répondra que les Ouang ont dans la culture du thé un précieux auxiliaire ; mais n’avons-nous pas en France la vigne, le mûrier, l’olivier, la betterave, le tabac et bien d’autres plantes qui, bien cultivées, pourraient valoir le thé ? N’avions-nous pas la garance, que des soins mieux entendus aussi auraient peut-être défendue contre la concurrence des produits industriels ?

On dira que les Ouang habitent un pays où l’on fait cinq récoltes. C’est vrai, mais ils sont quatorze pour moins de deux hectares. Or, fût-il prouvé que notre climat ne permet qu’une récolte, la population devrait être, à ce compte-là, de 70 millions d’habitants. Pourquoi n’est-elle que de la moitié ? Mais pourquoi une seule récolte ? Les jardiniers en font bien plus. Avec deux seulement, c’est 140 millions d’hommes que la France devrait nourrir.

On fera d’autres objections. On parlera de la modicité de l’impôt chinois, et on l’opposera aux écrasantes exigences de nos budgets. On ne manquera pas enfin d’alléguer l’isolement de la Chine et les privilèges que sa situation lui confère, soit au point de vue des guerre étrangères auxquelles elle a pu se soustraire pendant longtemps, soit au point de vue des relations commerciales, de la concurrence extérieure contre laquelle sa situation géographique la protège.

Ce livre tout entier a répondu d’avance à ces raisons. Il ne faut pas s’y méprendre. Si la modicité de l’impôt est une des causes de la prospérité de la Chine, elle n’est pas la seule. et surtout, elle est bien loin d’en être la plus directe. En réalité, il serait plus juste de ne voir en elle qu’un résultat des institutions, et en premier lieu du système même de l’impôt et du régime de la propriété. C’est grâce à ce système qui frappe la stérilité, l’oisiveté, la mort, que toutes les terres ont été cultivées et que la population s’est développée. C’est grâce à ce système, qui libère toutes les branches de l’activité, que la production, sollicitée par une consommation intérieure sans autre exemple, a atteint des proportions dont l’exploitation de la famille Ouang-Ming-Tse n’est cependant pas un des plus remarquables spécimens. C’est grâce à ce système et au régime de la propriété que le fermier, soustrait aux exigences croissantes d’une rente parasite, devient lui-même propriétaire, et quel plus puissant encouragement au travail, c’est-à-dire à la production ? C’est grâce à ce système enfin que toutes les forces, celles de l’homme et celles de la nature, se sont éveillées et et unies pour la Vie.

Réparti sur la population, l’impôt est à peine de 3 francs par tête ; réparti sur la terre, il est au plus de 5 francs par hectare. Mais les terres de montagne ne sont frappées que de soixante-quinze centimes, et elles produisent autant que les autres. Eh bien, croyez-vous qu’il serait très difficile au gouvernement chinois d’obtenir un ou deux francs de plus par hectare, sur tout sur les dernières ? Croyez-vous que des paysans qui, comme les Ouang-Ming-Tse, réalisent des bénéfices nets de 3,000 francs sur moins de 2 hectares, ne consentiraient pas aisément à cette augmentation ? Le gouvernement chinois ne paraît pas y avoir songé soit parce qu’il respecte les droits du travail, soit qu’il répugne à toucher d’une façon quelconque aux antiques institutions, soit enfin parce qu’il n’a encore envisagé que comme des accidents les obligations que ses nouveaux rapports avec l’Europe vont lui créer, et il a préféré, toutes les fois qu’il a été contraint à des dépenses extraordinaires, avoir recours à des taxes exceptionnelles et temporaires sur les riches, et en particulier sur ceux qui exerçaient des industries non taxées. Mais le jour où il aura reconnu la permanence de ces nécessités, le jour où les lettrés et la population auront compris qu’elles sont inéluctables, croyez-vous qu’il lui sera impossible d’augmenter ses revenus de deux ou trois cents millions, puisque cela ne suppose qu’une augmentation de quarante ou cinquante centimes par habitant, dans des localités comme Ouang-Mo-Khi ? C’est donc une erreur de croire que les institutions que la Chine s’est données eussent été forcément différentes dans une autre situation géographique, ou qu’elle doive un jour les changer sous l’influence de ses rapports avec l’Europe. Ce sont elles, au contraire, qui lui permettront de se mettre au niveau de toutes les exigences.

Quant à la concurrence commerciale et industrielle extérieure, ce n’est pas non plus l’isolement de la Chine, beaucoup moins grand d’ailleurs qu’on a l’habitude de le répéter, qui en a préservé ses marchés. Ce qui les protège mieux que des douanes, ce qui les défend même contre les tentatives armées, c’est l’abondance, la variété et le bon marché de ses produits, c’est la densité de la population. Ce qui repousse de la Chine les denrées de l’Europe, c’est que la Chine est un pays plein, plein d’hommes et plein de produits ; ce sont encore ses institutions, mais en particulier le régime de ses impôts et celui de la propriété.

La question que je me posais tout à l’heure demeure donc tout entière. Pourquoi la France ne compte-t-elle pas 70 millions d’habitants ? Pourquoi n’en compterait-elle pas un jour 140 millions ?

Il n’y a pas, en définitive, de différence essentielle entre les Européens et les Chinois. Le principe sur lequel repose la civilisation chinoise n’est-il pas, au fond, le même que le principe sur lequel reposent toutes les autres grandes civilisations ou que toutes les religions qui leur ont donné naissance ? Principe ou Dogme, n’est-ce pas toujours la Solidarité ou l’Unité ?

La seule différence, c’est que les Chinois lui ont donné une portée plus grande et qu’ils y ont subordonné et conformé toute leur Loi.




FIN




  1. Chamœrops excelsa.
  2. Dryandra cordata.
  3. Stillingia sebifera.
  4. Un quinzième d’hectare.
  5. La ligature de 1,000 sapèques vaut environ 5 francs.
  6. Grand compliment en Chine, « Y môjo sin, jen mo jokou » dit le proverbe. Traduction : « Dans le vêtement, ce que l’on prise, c’est la nouveauté ; chez l’homme, c’est le grand âge. »
  7. Si, la première syllabe de mon nom français, devenue mon nom chinois, signifie : Occident.
  8. Vénérable Si.
  9. Monsieur Ouang.
  10. Le ko teou est le plus grand et le plus respectueux des saluts chinois.
  11. Le canapé, qui est le siège d’honneur, est très souvent placé sur une petite estrade élevée d’une ou deux marches.
  12. Vénérable dame Ouang.
  13. C’est la hampe florale d’une sorte de roseau.
  14. Traduction du proverbe: Sê hay tche louy, hiay hiong ty. Proverbes chinois, par M. Paul Perny.
  15. Un meou vaut sept ares environ.
  16. La famille a droit de préemption, ce qui est d’ailleurs tout à l’avantage du vendeur. Il est sans exemple, je crois, qu’un champ provenant de l’héritage paternel ait passé en des mains étrangères, sauf les terrains expropriés pour former les concessions européennes des ports ouverts au commerce étranger.
  17. Confucius.
  18. Michelet, la Bible de l'humaniste.
  19. Trad.: fleur de nymphæa fraîche éclose.
  20. La femme ne perd pas le nom de sa famille en prenant celui de son mari ; elle l’y ajoute.
  21. Aucun mariage ne se fait, même entre des familles se connaissent parfaitement, sans un intermédiaire dont les agissements rappellent d’une façon étonnante le bazvolan de notre Bretagne.
  22. Si l’on prenait au pied de la lettre les articles du code légal ou du code des mœurs, on pourrait croire qu’il y aurait eu pour la famille Ouang-Ming-Tse un autre moyen de sortir d’embarras. Le premier des sept motifs qui, en Chine, justifient le divorce, c’est le manque de déférence de la femme à l’égard de son beau-père ou de sa belle-mère. Seulement il y a un correctif dont le texte ne parle pas, parce qu’il le suppose : il faut le consentement du mari. Voilà pourquoi les Ouang-Ming-Tse ne s’étaient pas servi de ce moyen. En réalité, l’article en question est plutôt un recours et une garantie donnée à la femme contre les caprices de son mari. Il ne faut pas oublier que ce sont les parents de celui-ci qui la lui ont choisie. Autre chose est d’énumérer les textes des lois ou les coutumes d’un pays, autre chose de montrer l’usage que l’on en fait et comment on s’en sert.
  23. Les Chinois n’ont donc jamais pensé que la grande propriété pût être utile et rendre des services, même à titre transitoire. On dirait, au contraire, que la préoccupation constante de leurs législateurs a été de les préserver de la grande propriété qui, une fois autorisée, pouvait constituer un danger permanent. Elle a pourtant existé chez eux ; mais il faut remarquer que, quelle qu’en ait été la durée, elle n’a jamais été qu’un accident destiné à disparaître naturellement, au milieu des lois et des institutions dont je viens de rappeler le souvenir. Du reste, s’il fallait une preuve de plus, on pourrait citer le Japon qui, dans les grandes lignes de sa civilisation, a toujours suivi la Chine, de loin, mais exactement. La grande propriété, en effet, n’y a jamais existé. Plutôt que de la souffrir, on a laissé en friches et en forêts les parties du territoire que l’insuffisance de la population n’a pas permis de cultiver, et les habitants ont été concentrés sur dés espaces déterminés dont chaque famille a occupé un petit lot où elle n’a fait que de la petite culture à la manière chinoise. le reste, mis en réserve entre le ; mains de l’État, daïmois ou mikado, attend les générations futures. Les Japonais estiment qu’ils n’y perdent rien, au contraire, la petite culture rapportant plus en produit brut et en produit net que ne rapporterait la culture extensive appliquée à tout le territoire.
  24. C’est si commode de s’en prendre à quelqu’un ou à quelque chose de ses propres fautes ! Au prix de 200 millions au moins, on construira un magnifique canal qui emportera jusqu’à la Manche le produit des égouts de Paris, et l’on aura la conscience nette ! Eh bien, la question n’est pas aussi simple que cela. S’il est vrai que les produits des fosses d’aisance soient un danger pour la santé publique, c’est que nous ne savons pas ou ne pouvons pas les employer a temps. Faites que les cultivateurs se les disputent comme en Chine, faites qu’ils viennent se les arracher jusque dans nos villes, et le danger disparaîtra. Une fois en contact avec la terre et avec les plantes, il n’y a plus que des bienfaits à en attendre. Quant à moi qui ai passé dix ans en Chine, qui ai vécu pendant cinq ans au milieu de régions fertilisées par ce seul engrais, j’affirme, je jure que les seules atteintes que ma santé ait éprouvées au bout de cinq ans ne peuvent pas lui être attribuées, et que les populations chinoises sont au moins aussi saines et aussi peu sujettes aux maladies contagieuses que celles d’Europe. Puisse mon témoignage être entendu !
    Et si l’on objecte que notre état social ne permet pas de faire autrement, ce sera tant pis pour notre état social, car ce sera son […] et sa condamnation.
  25. A ce compte-là, la population bovine pourrait être en France de plus de 16 millions de têtes, si la petite culture y était pratiquée. Elle n’est que de 13 millions.
  26. Rapport de M. Eug. Tisserand, Directeur de l’agriculture au Ministère de l’agriculture sur l’Exposition universelle de Vienne, en 1873.
  27. On ne veut parler ici que des grands animaux de boucherie. Les moutons, exclus de certaines provinces, se retrouvent dans d’autres où les montagnes leur réservent encore quelques pâturages. Ils en élèvent aussi au piquet ou à l’étable, mais rarement. Le mouton ne se prête pas aussi bien que le bœuf à ce genre d’élevage. En outre, il ne convient pas dans les contrées plates et chaudes du Midi, et sa chair est réputée malsaine pendant l’été.
  28. Dans une étude sur la géographie agricole de la Chine publiée en 1868 dans le Bulletin de la Société de géographie, j’ai donné la liste de ces soixante-dix principales récoltes.
  29. Comme dans ia plaine de Tchen-Tou, au Se-Tchuen, et dans beaucoup d’autres.
  30. Les plantes qui ont poussé en pépinières se ramifieraient difficilement si on les y laissait longtemps. Elles ont une tendance à s’étioler. Pour la combattre, les Chinois ne manquent jamais de praliner, c’est-à-dire de tremper dans un bain d’engrais les graines qu’ils doivent semer. L’absorption se fait par endosmose et fortifie les cotylédons où le jeune végétal puise sa première nourriture. Il en sort plus vigoureux, plus trapu. On praline encore les racines avant de les repiquer. Si ces précautions ne sont pas négligées, on peut transplanter sans inconvénient du riz ou du blé ayant déjà quinze à vingt centimètres de hauteur. Cela ne l’empêche pas de ramifier du collet, de taller, ainsi que disent les jardiniers. Au lieu de préparer eux-mêmes leurs plants pour le repiquage, les Chinois du nord font souvent venir leurs plants d’autres provinces méridionales.
  31. Peut-être est-il bon de faire remarquer ici que les Chinois ne distinguent pas les climats par les différences de température mais par les quantités de lumière. Ils ont des climats de 13 heures, de 13 heures et demie, de 14 heures, de 14 heures et demie de 15 heures, etc., c’est-à-dire des contrées où l’espace de temps entre le lever et le coucher du soleil est de 12, 13, 14 heures, etc.
  32. C’est du reste par les mêmes procédés que le melon, la patate douce, etc., peuvent mûrir sous nos climats septentrionaux.
  33. Un jésuite, le Père Lebouck, qui a écrit en 1880 un livre intitulé la Vie de Monseigneur Dubard, fait la même remarque. Il ajoute cependant que, depuis une dizaine années, il lui a semblé que les saisons avaient présenté des troubles assez fréquents.
  34. Avec 50 francs, impôts compris, un champ suffisant à l’entretien d’une famille de deux ou trois personnes peut être labouré, semé et couvert de sa moisson. J’ai déjà dit et je montrerai un jour que la question de l’outillage industriel a été résolue en Chine de la même façon que celle de l’outillage agricole.
  35. Telle, entre autres, une espèce de roseau de marais qu’on appelle coba et qui fournit un légume aussi excellent que l’asperge et le salsifis. Telles encore les racines du nymphæa, les capsules charnues du trapa bicornis, etc., etc.
  36. Tienn-sse. Littérairement, enfants du ciel.
  37. Voyage de lord Marcartney en Chine. Voyez aussi : Deanys, Social Life in China. Doolittle, etc.
  38. Cette proportion entre les terres de vallée et les terres de collines s’écarte de la proportion ordinaire dans les fermes de la région où est situé Ouang-Mo-Khi. Ouang-Mo-Khi et le Fo-Kien sont des pays de montagnes et les terres de vallées n’y occupent qu’une surface relativement restreinte ; mais la plupart des autres provinces de la région sont des pays de plaines ou de larges vallées. Peut-être est-il bon d’ajouter que dans toute cette région les terres ont une valeur moyenne de 6,000 à 6,500 francs l'hectare pour les premières qualités, rendant de 3,500 à 4,500 kilog. de riz ; de 4 à 5,000 francs pour les secondes, rendant de 1,800 à 2,500 kilog. A Ouang-Mo-Khi la presque totalité des terres, même sur la colline, appartient aux deux premières qualités.
  39. Les Engrais chimiques, G. Ville.
  40. Voir l'annexe n° 1, p. 369.
  41. On en a vu qui, partis à la même heure de Fou-Tcheou, au nombre de six, sont tous arrivés à Londres dans la même journée.
  42. En ce moment, 20 juin 1885, des centaines d’hectares de fraisiers aux environs de Sceaux sont complètement grillés ; la récolte est perdue. Et cependant l’eau coule à quelques pieds de profondeur, sous les champs qu’elle devrait arroser.
  43. Voir annexe n° 1, p. 373.
  44. Dans les régions du Nord où le riz est remplacé par le blé ou par le millet, le maïs, etc., l’impôt est payé, comme dans les régions du riz, moitié en nature et moitié en argent.
  45. Voir annexe n° 1, p. 375.
  46. Page 376.
  47. Voir annexe n° 1, page 377.
  48. Voir annexe n° I, page 378.
  49. Ou-kiao, petit nom familier de l’une des deux fillettes, très jolie du reste.
  50. Trad.: Rubis.
  51. Page 380.
  52. On te rappelle que l’entretien des canaux a été payé d’autre part.
  53. Les baisers entre parents et enfants ne sont pas d’usage.
  54. C’est la sauce dite soia, bien connue maintenant en Europe.



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