La Cité de Dieu (Augustin)/Livre XII/Chapitre X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Cité de Dieu
Texte établi par Raulx, L. Guérin & Cie (p. 253-254).
CHAPITRE X.
DE LA FAUSSETÉ DE L’HISTOIRE QUI COMPTE DANS LE PASSÉ PLUSIEURS MILLIERS D’ANNÉES.

Laissons là les conjectures de ceux qui déraisonnent sur l’origine du genre humain. Les uns croient que les hommes ont toujours existé aussi bien que le monde, ce qui a fait dire à Apulée : « Chaque homme est mortel, pris en particulier, mais les hommes, pris ensemble, sont immortels[1] ». Lorsqu’on leur demande comment cette opinion peut s’accorder avec le récit de leurs historiens sur les premiers inventeurs des arts ou sur ceux qui ont habité les premiers certains pays, ils répondent que d’âge en âge il arrive des déluges et des embrasements qui dépeuplent une partie de la terre et amènent la ruine des arts, de sorte que le petit nombre des hommes survivants paraît les inventer, quand il ne fait que les renouveler[2], mais qu’au reste un homme ne saurait venir que d’un autre homme. Parler ainsi, c’est dire, non ce qu’on sait, mais ce qu’on croit. Ils sont encore induits en erreur par certaines histoires fabuleuses qui font mention de plusieurs milliers d’années, au lieu que, selon l’Écriture sainte, il n’y a pas encore six mille ans accomplis depuis la création de l’homme[3]. Pour montrer en peu de mots que l’on ne doit point s’arrêter à ces sortes d’histoires, je remarquerai que cette fameuse lettre écrite par Alexandre le Grand à sa mère[4], si l’on en croit le rapport d’un certain prêtre égyptien tiré des archives sacrées de son pays, cette lettre parle aussi des monarchies dont les historiens grecs font mention. Or, elle fait durer la monarchie des Assyriens depuis Bélus plus de cinq mille ans, au lieu que, selon l’histoire grecque, elle n’en a duré qu’environ treize cents[5]. Cette lettre donne encore plus de huit mille ans à l’empire des Perses et des Macédoniens, tandis que les Grecs ne font durer ces deux monarchies qu’un peu plus de sept cents ans, celle des Macédoniens quatre cent quatre-vingt-cinq ans[6] jusqu’à la mort d’Alexandre, et celle des Perses deux cent trente-trois ans. Mais c’est que les années étaient alors bien plus courtes chez les Égyptiens et n’avaient que quatre mois, de sorte qu’il en fallait trois pour faire une des nôtres[7] ; encore cela ne suffirait-il pas pour faire concorder la chronologie des Égyptiens avec l’histoire grecque. Il faut dès lors croire plutôt cette dernière, attendu qu’elle n’excède point le nombre des années qui sont marquées dans la sainte Écriture. Du moment que l’on remarque un si grand mécompte pour le temps dans cette lettre si célèbre d’Alexandre, combien doit-on moins ajouter foi à ces histoires inconnues et fabuleuses dont on veut opposer l’autorité à celle de ces livres fameux et divins qui ont prédit que toute la terre croirait un jour ce qu’ils contiennent, comme elle le croit en effet présentement, et qui, par l’accomplissement de leurs prophéties sur l’avenir, font assez voir que leurs récits sur le passé sont très-véritables.

  1. De deo Socr., page 43.
  2. Dans le Timée, un des personnages du dialogue, Critias, raconte un entretien de Selon avec un prêtre égyptien qui parle de ces renouvellements périodiques de la civilisation et des arts. Mais, du reste, en aucun endroit du Timée, le genre humain n’est donné comme éternel.
  3. Saint Augustin suit la chronologie d’Eusèbe, selon laquelle il se serait écoulé, entre la création du monde et la prise de Rome par les Goths, 5611 années.
  4. Sur cette prétendue lettre d’Alexandre le Grand, voyez plus haut, livre viii, chap. 5, 23, 24.
  5. Saint Augustin s’appuie ici sur Justin, abréviateur de Trogue Pompée, qui lui-même s’appuyait sur Ctésias. Voyez Justin, lib. i, cap. 2.
  6. C’est le calcul de Velléius Paterculus (lib. i, cap. 6), lequel n’est pas ici d’accord avec Justin (lib. xxxiii, cap. 2).
  7. C’est un point très-obscur et très-controversé. L’opinion de saint Augustin est conforme à celle de Lactance (Instit., lib. ii, cap. 12), qui s’appuie sur le témoignage de Varron. Voyez Diodore, lib. i, cap. 26, et Pline, Hist. nat., lib. vii, cap. 48.