La Cité de Dieu (Augustin)/Livre II/Chapitre XXI

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La Cité de Dieu
Texte établi par Raulx, L. Guérin & Cie (p. 38-40).
CHAPITRE XXI.
SENTIMENT DE CICÉRON SUR LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.

Si nos adversaires récusent le témoignage de l’historien qui nous a dépeint la république romaine comme déchue de sa beauté et de sa vertu, s’ils s’inquiètent peu d’y voir abonder les crimes, les désordres et les souillures de toute espèce, pourvu qu’elle se maintienne et subsiste, qu’ils écoutent Cicéron, qui ne dit plus seulement, comme Salluste, que la république était déchue, mais qu’elle avait cessé d'être et qu’il n’en restait plus rien. Il introduit Scipion, le destructeur de Carthage, discourant sur la république en un temps où la corruption décrite par Salluste faisait pressentir sa ruine prochaine. C'est le moment[1] qui suivit la mort de l’aîné des Gracques, le premier, au témoignage du même Salluste, qui ait excité de grandes séditions ; et il est question de sa fin tragique, dans la suite du dialogue. Or, sur la fin du second livre, Scipion s’exprime en ces termes[2] : « Si dans un concert il faut maintenir un certain accord entre les sons différents qui sortent de la flûte, de la lyre et des voix humaines, sous peine de blesser par la moindre discordance les oreilles exercées, si ce parfait accord ne peut s’obtenir qu’en soumettant les accents les plus divers à une même mesure, de même, dans l’Etat, un certain équilibre est nécessaire entre les diverses classes, hautes, basses et moyennes, et l’harmonie résulte ici, comme dans la musique, d’un accord entre des éléments très-divers ; cette harmonie, dans l’Etat, c’est la concorde, le plus fort et le meilleur gage du salut public, mais qui, sans la justice, ne peut exister[3] ». Scipion développe quelque temps cette thèse, pour montrer combien la justice est avantageuse à un Etat, et combien tout est compromis quand elle disparaît. Alors l’un des interlocuteurs, Philus[4], prend la parole et demande que la question soit traitée plus à fond, et que par de nouvelles recherches sur la nature du juste, on fixe la valeur de cette maxime qui commençait alors à se répandre : qu’il est impossible de gouverner la république sans injustice. Scipion consent que l’on discute ce problème, et il ajoute qu’à son avis tout ce qu’on a dit sur la république n’est rien et qu’il est impossible de passer outre, si on n’a pas établi, non-seulement qu’il n’est pas impossible de gouverner sans injustice, mais qu’il est impossible de gouverner sans prendre la justice pour règle souveraine[5]. Cette question, remise au lendemain, est agitée avec grande chaleur et fait le sujet du troisième livre. Philus prend le parti de ceux qui soutiennent qu’une république ne peut être gouvernée sans injustice, après avoir déclaré toutefois que ce sentiment n’est pas le sien. Il plaide de son mieux pour l’injustice contre la justice, tâchant de montrer par des raisons vraisemblables et par des exemples que la première est aussi avantageuse à la république que la seconde lui est inutile. Alors Lélius, sur la prière de tous, entreprend la défense de la justice et fait tous ses efforts pour démontrer qu’il n’y a rien de plus contraire à un Etat que l’injustice, et que sans une justice sévère il n’y a ni gouvernement, ni sécurité possibles.

Cette question paraissant suffisamment traitée, Scipion reprend son discours et recommande cette courte définition qu’il avait donnée : La république, c’est la chose du peuple[6]. Or, le peuple n’est point un pur assemblage d’individus, mais une société fondée sur des droits reconnus et sur la communauté des intérêts. Ensuite il fait voir combien une bonne définition est utile dans tout débat, et il conclut de la sienne que la république, la chose du peuple, n’existe effectivement que lorsqu’elle est administrée selon le bien et la justice, soit par un roi, soit par un petit nombre de grands, soit par le peuple entier. Mais quand un roi est injuste et devient un tyran, comme disent les Grecs, quand les grands sont injustes et deviennent une faction, ou enfin quand le peuple est injuste et devient, lui aussi, un tyran, car Scipion ne voit pas d’autre nom à lui donner, alors, non-seulement la république est corrompue, comme on l’avait reconnu la veille, mais, aux termes de la définition établie, la république n’est plus, puisqu’elle a cessé d’être la chose du peuple pour devenir celle d’un tyran ou d’une faction, le peuple lui-même, du moment qu’il devient injuste, cessant d’être le peuple, c’est-à-dire une société fondée sur des droits reconnus et sur la communauté des intérêts.

Lors donc que la république romaine était telle que la décrit Salluste, elle n’était pas seulement déchue de sa beauté et de sa vertu, comme le dit l’historien, mais elle avait cessé d’être, suivant le raisonnement de ces grands hommes. C’est ce que Cicéron prouve au commencement du cinquième livre, où il ne parle plus au nom de Scipion, mais en son propre nom. Après avoir rappelé ce vers d’Ennius :

Rome a pour seul appui ses mœurs et ses grands hommes,

« Ce vers, dit-il, par la vérité comme par la précision, me semble un oracle émané du sanctuaire. Ni les hommes, en effet, si l’Etat n’avait eu de telles mœurs, ni les mœurs publiques, s’il ne s’était montré de tels hommes, n’auraient pu fonder ou maintenir pendant si longtemps une si vaste domination. Aussi voyait-on, avant notre siècle, la force des mœurs héréditaires appeler naturellement les hommes supérieurs, et ces hommes éminents retenir les vieilles coutumes et les institutions des aïeux. Notre siècle, au contraire, recevant la république comme un chef-d’œuvre d’un autre âge, qui déjà commençait à vieillir et à s’effacer, non-seulement a négligé de renouveler les couleurs du tableau primitif, mais ne s’est pas même occupé d’en conserver au moins le dessin et comme les derniers contours ».

« Que reste-t-il, en effet, de ces mœurs antiques, sur lesquelles le poëte appuyait la république romaine ? Elles sont tellement surannées et mises en oubli, que, loin de les pratiquer, on ne les connaît même plus. Parlerai-je des hommes ? Les mœurs elles-mêmes n’ont péri que par le manque de grands hommes ; désastre qu’il ne suffit pas d’expliquer, et dont nous aurions besoin de nous faire absoudre, comme d’un crime capital ; car c’est grâce à nos vices, et non par quelque coup du sort que, conservant encore la république de nom, nous en avons dès longtemps perdu la réalité[7] ».

Voilà quels étaient les sentiments de Cicéron, longtemps, il est vrai, après la mort de Scipion l’Africain[8], mais enfin avant l’avénement de Jésus-Christ. Certes, si un pareil état de choses eût existé et eût été signalé depuis l’établissement de la religion du Christ, quel est celui de nos adversaires qui ne l’eût imputé à son influence ? Je demande donc pourquoi leurs dieux ne se sont pas mis en peine de prévenir cette ruine de la république romaine que Cicéron, bien longtemps avant l’incarnation de Jésus-Christ, déplore avec de si pathétiques accents ? Maintenant c’est aux admirateurs des antiques mœurs et de la vieille Rome d’examiner s’il est bien vrai que la justice régnât dans ce temps-là ; peut-être, à la place d’une vivante réalité, n’y avait-il qu’une surface ornée de couleurs brillantes, suivant l’expression échappée à Cicéron. Mais nous discuterons ailleurs cette question, s’il plaît à Dieu[9]. Car je m’efforcerai de prouver, en temps et lieu, que selon les définitions de la république et du peuple, données par Scipion avec l’assentiment de ses amis, jamais il n’y a eu à Rome de république, parce que jamais il n’y a eu de vraie justice. Si l’on veut se relâcher de cette sévérité et prendre des définitions plus généralement admises, je veux bien convenir que la république romaine a existé, surtout à mesure qu’on s’enfonce dans les temps primitifs ; mais il n’en demeure pas moins établi que la véritable justice n’existe que dans cette république dont le Christ est le fondateur et le gouverneur. Je puis, en effet, lui donner le nom de république, puisqu’elle est incontestablement la chose du peuple ; mais si ce mot, pris ailleurs dans un autre sens, s’écarte trop ici de notre langage accoutumé, il faut au moins reconnaître que le seul siège de la vraie justice, c’est cette cité dont il est dit dans l’Ecriture sainte : « On a publié de toi des choses glorieuses, ô cité de Dieu[10] ! »

  1. Le dialogue de Cicéron sur la République est censé avoir eu lieu l’an de Rome 625, sous le consulat de Tuditanus et d’Aquillius.
  2. Cette citation de la République de Cicéron est tirée du second livre qu’Angelo Maio a retrouvé presque tout entier. Voyez le chap. 42.
  3. Montesquieu s’est servi de la même comparaison : « Ce que l’on appelle union, dans un corps politique, dit-il, est une chose fort équivoque. La vraie est une union d’harmonie qui fait que toutes les parties, quelque opposées qu’elles nous paraissent, concourent au bien général, comme des dissonances dans la musique, qui concourent à l’accord total ». (Grandeur et décadence des Romains, ch. 10.)
  4. L. Furius Philus, consul en 618. — Ce personnage est, avec Scipion et Lélius, un des principaux interlocuteurs du dialogue de Cicéron.
  5. Cette démonstration formait le chap. 43 du livre ii de la République.
  6. Voyez De Republ., lib. i, cap. 25.
  7. Cicéron, De la République, liv. v, trad. de M. Villemain.
  8. Scipion l’Africain mourut l’an de Rome 624. C’est environ soixante-dix ans après que Cicéron écrivit le dialogue de la République, c’est-à-dire soixante ans avant Jésus-Christ.
  9. Voyez plus bas le livre xix, ch. 21 et 24.
  10. Psal. Lxxxvi, 3.