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La Civilisation et les grands fleuves historiques/3

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CHAPITRE III


SYNTHÈSE GÉOGRAPHIQUE DE L’HISTOIRE


Objet et méthodes de la géographie comparée. — Influences du milieu sur l’homme et les sociétés : astronomiques ; physiques ; végétales, animales et anthropologiques. — Histoire et civilisation. — Distribution inégale de la civilisation sur le globe. — Conquêtes rapides de l’européanisme. — De minimis non curat prætor : l’histoire ne se préoccupe pas des peuples « nature ».


Un des principaux objets de la géographie comparés est d’étudier la Terre dans ses rapports particuliers avec l’homme. Elle examine simultanément, elle rapproche entre elles les différentes régions du globe et en infère les avantages relatifs que leur séjour offre au développement collectif du genre humain, aux progrès de la société et de la civilisation. C’est ainsi que cette science, qui compte à peine un demi-siècle, a été conçue par ses illustres fondateurs : Karl Ritter, Alexandre de Humboldt, Arnold Guyot et leurs éminents continuateurs modernes. Quant aux discussions qui, il y a quelques années, agitèrent les hautes sphères du monde géographique allemand au sujet des problèmes et des méthodes de la géographie comparée, elles ont pris, dès le début, le caractère de polémiques personnelles plus ou moins envenimées, et ne modifient pas sensiblement les bases fondamentales de cette science.

Comme toutes les branches des connaissances humaines, la géographie comparée dispose de deux puissants éléments logiques, l’analyse et la synthèse.

La méthode analytique nous amènerait, dans l’espèce, à étudier, une à une d’abord, puis dans leur enchevêtrement infini, les influences variées exercées par un milieu géographique donné sur les destinées sociales et historiques des peuples qui habitent ou ont habité ce milieu. Nous ne pouvons examiner, et très brièvement, que les plus importantes :

I. Les influences astronomiques, résultant de la situation de notre planète dans l’espace et de ses rapports avec l’astre central de notre système. Toute vie, sur la Terre, ne se produit qu’aux dépens de la lumière et de la chaleur dont le soleil est pour nous l’unique source, mais les diverses parties du globe ne reçoivent pas ses rayons vivifiants sous un angle identique, et nous savons que la puissance calorifique d’un rayon varie en raison directe du cosinus de l’angle de la latitude. La Terre nous paraît donc partagée en zones climatologiques distinctes, inégalement favorisées sous le rapport de la vie organique ou historique.

Ainsi, les deux régions polaires n’ayant qu’un développement très faible de la vie végétale et animale, la formation de puissantes collectivités humaines y devient impossible ; le rôle de ces zones dans l’histoire est nul ou à peu près nul.

La zone torride, à son tour, avec une faune et une flore merveilleuses, n’a pas non plus produit, jusqu’à présent du moins, de civilisation occupant une place d’honneur dans les annales de l’humanité. Cette exubérance même de la vie sous toutes ses formes semble se manifester au détriment de l’énergie intellectuelle et volontaire de l’homme collectif : les habitants de ces contrées privilégiées recevant en abondance, et sans efforts coordonnés de leur part, les choses nécessaires à leur bien-être physique, sont ainsi privés de l’unique stimulant qui puisse les pousser au travail, à la science et à la solidarité.

Dans ces régions moites et chaudes, en effet, croissent sans être soumis à une culture persévérante et raisonnée, arbres à pain, arbres à beurre, dattiers, cocotiers et autres végétaux fournissant à l’homme le repas quotidien, l’ustensile où il le prépare, les fibres et les lianes dont il confectionne ses vêtements et ses engins. L’homme zoologique peut prospérer dans ces conditions, mais l’élément premier de l’histoire, la coordination puissante et permanente du travail, n’y apparaît encore que sous ses formes rudimentaires. Le « roi de l’univers » ne s’y pose pas en maître d’une nature qui le comble de ses bienfaits matériels, tout en l’écrasant sous son indomptable fécondité et en le terrifiant par le spectacle farouche des cyclones ou d’autres perturbations atmosphériques, si fréquentes sous le ciel embrasé de l’équateur.

Les grandes civilisations historiques, dans l’ancien continent du moins, sont exclusivement confinées aux latitudes moyennes, ou, plus exactement, à la zone tempérée boréale, la zone tempérée australe étant, presque en totalité, occupée par les eaux. La civilisation de l’Inde ne fait point exception, car elle est originaire du haut Pandjab, qui n’appartient pas à la zone torride et dont le climat est considérablement refroidi par le voisinage des neiges de l’Himalaya. Notons que, dans cette zone tempérée du nord, les civilisations les plus anciennes, celles de l’Égypte et de la Mésopotamie, comme les civilisations aryennes de l’Inde et de l’Iran, se sont surtout épanouies dans la région voisine des tropiques, sous l’isotherme annuel de 22° centigrades[1]. Mais, depuis les temps classiques, celles qui ont hérité le plus directement de l’Égypte des pharaons et de l’Assyro-Babylonie progressent graduellement et invariablement vers le nord, ou plutôt le nord-ouest de la Méditerranée levantine, et par l’Europe occidentale, vers les États-Unis d’Amérique. Cet infléchissement du courant civilisateur fait


No 1. — Foyers principaux de la civilisation moderne


involontairement songer à une déviation analogue, mais en sens contraire, des grands courants aériens, moussons et alizés. M. Paul Mougeolle remarque avec raison[2] que, à chaque période successive de l’histoire générale de l’Occident, les principaux foyers de la civilisation se sont de plus en plus éloignés du tropique pour se rapprocher du cercle polaire[3]. Tyr, Sidon, Athènes, Carthage, Rome ont succédé tour à tour aux villes subtropicales de Memphis, Thèbes, Our, Babylone, pour être elles-mêmes éclipsées par les capitales de la France, de l’Espagne moresque et de l’Europe centrale, auxquelles récemment se sont jointes Londres, Berlin, les grandes villes de la Suède et de la Russie[4]. Mais le savant auteur exagère l’importance de cet intéressant phénomène quand il veut lui reconnaître le caractère d’une grande loi statique de la civilisation universelle : au lieu de progresser peu à peu vers la région boréale, les deux grandes civilisations de l’extrême Orient, la chinoise et l’hindoue, ont suivi une marche diamétralement opposée, allant des bords du fleuve Jaune vers la rivière de Canton et le Tonkin ; du Pandjah vers Ceylan et les îles équatoriales de l’Inde néerlandaise.

Sans jouer le rôle dominant que lui attribue le jeune écrivain, l’influence des latitudes est cependant bien marquée dans l’histoire. Il suffira, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur une carte des isothermes moyens annuels. On y voit que les agglomérations urbaines les plus importantes du monde entier se trouvent surtout groupées entre les limites extrêmes de 16° centigrades (Saint-Louis, Lisbonne, Gènes, Rome, Constantinople, Changhaï, Ohosaka, Kioto, Tokio) et de 4° (Québec, Christiania, Stockholm, Saint-Pétersbourg, Moscou). L’isotherme 10° indique assez exactement l’axe central de cette zone ; or, c’est précisément sur cette ligne médiane que viennent s’échelonner les capitales les plus riches et les plus populeuses : Chicago, New-York, Philadelphie, Londres, Vienne, Odessa, Pékin. Au sud de l’isotherme 16°, quelques villes de plus de cent mille habitants, Mexico, la Nouvelle-Orléans, le Caire, Alexandrie, Téhéran, Calcutta, Bombay, Madras, Canton, se présentent à titre d’exceptions, mais la limite boréale déjà fixée est encore plus absolue, car, au nord de l’isotherme 4°, on ne trouve plus, en fait d’agglomérations urbaines, que Winnipeg, dans la puissance du Canada, et les centres administratifs de la Sibérie, Tobolsk, Irkoutsk, et au-delà de cette limite, à 0° de température moyenne, rien que Touroukhansk, Yakoutsk, Verkhoyansk, et autres villes-prisons où le gouvernement russe fait périr de mort lente ses adversaires politiques.

Au point de vue du développement de la vie historique et sociale, l’influence des longitudes est aussi moins accentuée que celle des latitudes. Pour les auteurs anciens, la civilisation, et par conséquent l’histoire, suivaient, dans leur développement progressif, une marche identique à la route apparente du soleil : comme celle du jour, la lumière bienfaisante du progrès arrivait de l’Orient. On a souvent fait remarquer depuis, on a même voulu ériger en loi cosmique cette prétendue uniformité des grands mouvements historiques. Les migrations principales acheminées vers l’Europe à différents siècles, depuis l’invasion présumée des Aryas asiatiques, la « ruée » des Barbares sur le cadavre de l’empire romain, les conquêtes mongoles sous les successeurs de Djenghiz-Khan, celles des Arabes et des Turcs, étaient toutes dirigées de l’Orient à l’Occident. Plus tard, après la découverte de l’Amérique, l’exode des Européens vers le Nouveau Monde semble fournir des preuves nouvelles aux défenseurs de cette théorie. Pourtant, la constatation pure et simple d’un fait plus ou moins fréquent, mais sans liaison évidente et logique avec l’ensemble des phénomènes cosmiques, ne saurait avoir la portée de ce qui s’appelle une « loi » dans le langage scientifique de nos jours.

Cette prétendue « loi », du reste, souffre de nombreuses exceptions : la Grèce ancienne, par exemple, et dès son origine même, a beaucoup reçu de l’Orient asiatique : il n’en est pas moins vrai que, depuis les temps orphiques et pythagoriciens, l’apport principal lui venait des bords du Nil, c’est-à-dire du midi. La domination romaine s’est étendue a toute la rose des vents ; mais, en thèse générale, son mouvement de l’ouest à l’est du Tibre vers l’Indus, présente une amplitude autrement vaste que sa translation en France et en Espagne. Plusieurs pays, que je prends un peu au hasard sur différents points du globe, le Japon, la Polynésie, et, plus près de nous, la Russie, ont reçu de l’Occident les courants civilisateurs. En Amérique, nous observons un phénomène remarquable, et qui, d’après Élisée Reclus[5], ressemble au rebondissement d’une balle : tandis que l’invasion des Arabes, les sanglantes conquêtes des Djakas s’y produisent dans la direction traditionnelle de l’est vers l’ouest, le « rebond » des Chorfa a lieu en sens inverse, et la migration des Peuls, après s’être orientée pendant des siècles de l’intérieur vers les rives de l’océan Atlantique, est suivie, de nos jours encore, d’un retour dans la direction opposée. Enfin, depuis près d’un siècle, n’assistons-nous pas à une expansion grandiose des sciences, des arts, de l’industrie, des idées, des mœurs et des institutions de l’Europe vers tous les points de la terre habitable ?

II. Les influences physiques. Si la puissance calorifique d’un rayon est déterminée par les rapports astronomiques de la Terre avec le corps dont il émane, la propriété, que possèdent les diverses régions du globe, d’absorber et d’emmagasiner la chaleur solaire, dépend d’un ensemble complexe de conditions dont l’étude embrasse le domaine de la géographie physique. Jetons un rapide coup d’œil sur les influences multiformes et souvent délicates que les différents rapports entre la géosphère, l’hydrosphère et l’atmosphère, les trois parties constituantes de notre planète, exercent sur les destinées historiques et collectives du genre humain.

Le climat du plus grand nombre des localités ne correspond que de très loin aux latitudes sous lesquelles elles sont situées. L’inégale distribution des continents et des mers, la dentelure des côtes, l’altitude, la configuration et la constitution géologique du sol, la forme et la direction des chaînes de montagnes, les courants liquides et atmosphériques, l’abondance ou le manque de pluie, les innombrables accidents météorologiques enfin, créent entre les degrés de latitude et les lignes isothermiques des divergences parfois considérables : les parallèles ne sont que des abstractions géodésiques. C’est la marche des isothermes, en apparence si capricieuse, qui permet de saisir d’un coup d’œil les péripéties variées de la climature du globe.

En dehors d’influences déjà si compliquées, les conditions physiques d’un pays modifient encore de mille manières les destinées sociales et historiques de ses habitants, tantôt en favorisant, tantôt en entravant les progrès de la vie de relation. Ainsi, par les cataractes et les rapides infranchissables des plus puissants de ses fleuves, le Nil, le Congo, le Zambèze, l’Orange, la configuration du sol de l’Afrique en gradins superposés a suffi pour rendre l’intérieur du Continent noir impénétrable à la civilisation. Celle-ci, née probablement dans la basse vallée du Nil, n’a été introduite dans la région des sources de ce fleuve qu’après avoir fait un détour immense par la Méditerranée, l’Atlantique, le Nouveau Monde, le Pacifique et la mer des Indes. De K. Ritter et A. de Humboldt à leurs plus modernes continuateurs, les géographes ne se lassent point d’égrener le long chapelet des avantages sociologiques résultant, pour notre Europe, de l’articulation si parfaite de ses côtes, du relief harmonieusement ondulé de son sol, de la direction parallèle à l’équateur de ses principales chaînes de montagnes — les Alpes, les Pyrénées — et de la présence, dans les mers qui baignent son littoral, du grand courant d’eau tiède, le gulf stream de l’Atlantique.

La triple chaîne de monts inabordables, le Souleiman-dagh qui, du massif de l’Hindou-kouch, se dirige au sud jusqu’à la mer, a créé entre l’Orient et l’Occident une barrière que la civilisation n’est pas encore parvenue à franchir ; si l’Europe communie aujourd’hui avec les mondes chinois et hindou, cette rencontre a pour théâtre, non la région voisine de l’Indus, où, depuis l’origine des siècles, elle est, pour ainsi dire, coude à coude avec eux, mais les rives du Pacifique, où pourtant l’Europe et l’Asie se trouvent séparées par un vaste continent, que bordent, des deux côtés, les gouffres océaniens.

Dans nombre de cas particuliers, un simple accident de la nature d’une contrée a exercé, sur les destinées de ses peuples, des influences tout à fait topiques, très imprévues, mais décisives. Le Japon, par exemple, a dû son intégrité nationale au grand « courant noir », le Kouro-sivo, et aux écueils qui rendent si dangereux l’abord de ses rivages[6] ; de même, les brouillards et les courants des mers britanniques ont, au temps de « l’invincible Armada », protégé la puritaine Angleterre contre le très catholique courroux de Philippe II. À plusieurs points de vue, la constitution du Royaume-Uni peut être envisagée comme le produit direct de sa situation insulaire ; les Alpes ont servi de berceau et de rempart à la liberté des communes suisses ; plus sûrement que les chartes, les Pyrénées ont sauvegardé les fueros y libertades des montagnards basques.

Les jalons de l’étude analytique des influences géographiques sur l’homme sont à peine posés par les maîtres de la science moderne, mais l’application de ce procédé à l’examen des phénomènes sociaux et historiques assure déjà de précieuses découvertes. D’autre part, une analyse superficielle, non guidée par une méthode rigoureuse, conduirait bien vite au lieu commun, aux fantaisies téléologiques, aux déductions erronées. Les accidents naturels du milieu, plus ou moins analogues au point de vue de la topographie ou de la géographie physique, peuvent, devant la géographie comparée, représenter des valeurs essentiellement différentes. Dans les travaux de ce genre, méfions-nous, surtout, de ces conceptions a priori auxquelles l’érudition facile arrive à prêter parfois un faux-semblant de vérité scientifique. Quelques exemples expliqueront mieux ma pensée : en sociologie et en politique, nous avons l’habitude de considérer les hautes chaînes de montagnes comme des frontières naturelles entre les États, comme des barrières entre les civilisations et les races. C’est pourtant dans les Alpes que les trois grands éléments ethniques — Latins, Gaulois, Germains — qui se partagent l’Europe occidentale et centrale, nous apparaissent le plus intimement mélangés et se pénétrant mutuellement. Si, dans sa partie moyenne, la chaîne pyrénéenne sert de limite bien tranchée entre les nationalités languedocienne et aragonaise, elle n’a point empêché, à l’est, les Catalans de s’étendre sans interruption de Narbonne à Alicante, pas plus que, dans l’ouest, elle n’a interdit aux Vascons, Auskes ou Euskara d’occuper l’espace compris entre la Garonne et la haute vallée de l’Èbre. L’ethnologie si compliquée du Caucase et de l’Himalaya semblerait démontrer que les massifs montagneux les plus élevés et, en apparence, les moins abordables, peuvent être comme des champs clos où s’opère, entre les éléments les plus variés, un rapprochement, ou, pour le moins, une juxtaposition. Celle-ci conduira tôt ou tard à un accord des mœurs ou des intérêts se traduisant par la création d’alliances temporaires — telle la ligue des montagnards caucasiens de races variées contre l’invasion des Russes — ou de fédérations permanentes — telle l’Union helvétique — en dépit des diversités d’origines, d’idiomes, de croyances religieuses.

III. Influences végétales, animales et anthropologiques. La faune et la flore d’un pays ont aussi une action, décisive parfois, sur les destinées sociales et historiques de ses habitants. Les régions où abondent les forêts peuplées d’animaux, la Sibérie et la Mantchourie, par exemple, constituent le milieu par excellence de cette vie de chasseur, moins exclusive qu’on ne le croirait de toute civilisation ou de toute culture ; au contraire, l’état pastoral et nomade ne peut se produire que sur les vastes plaines herbeuses, steppes, llonos, pampas, tavoliere, etc. Dans l’Afrique septentrionale, le fellah agriculteur, le sahari nomade des pâturages et le djeridi de la région des palmiers et dattiers sont des types sociologiques très distincts, créés par les différentes propriétés phyto-géographiques de leur habitat. Enfin, et pour passer du grand au très petit, disons que, en Suisse, dans le canton de Neuchâtel, les expressions de vignoble, de montagne, de val de ruz, représentent, non pas seulement des accidents topographiques du terrain, mais aussi trois conditions sociales distinctes, trois partis politiques et économiques.

Sans parler du rôle tout à fait capital joué par les céréales dans la préhistoire commune du genre humain, on pourrait citer, dans toutes les parties habitées du globe, de nombreux exemples de sociétés qui doivent leur constitution intime, voire leur existence, à quelque plainte utile, à quelque inoffensif animal. L’exploitation des premières, l’extermination savamment organisée des seconds, pêche de la baleine, du hareng et de la morue dans nos mers septentrionales, de l’esturgeon dans la Caspienne, du trépang ou biche de mer dans les parages océaniens, forment, chez les peuples les plus civilisés, une des branches essentielles de l’économie nationale, et, chez les sauvages, la constituent presque en entier. Toutes la vie de l’Innuït, avec ses labeurs et ses époques de réjouissance, est, pour ainsi dire, marquée à l’effigie des grands cétacés des mers boréales. Les Tongouzes sont guidés dans leurs migrations par les rennes[7]. Les chants védiques témoigneront, éternellement de l’importance suprême qu’au seuil de l’histoire écrite du genre humain, les Aryas du Pandjab attachaient à la possession de leurs vaches ; les Todas disent encore : « Une peuplade sans troupeaux ne saurait connaître les dieux ». La densité prodigieuse de la population de certaines parties de la Chine, de l’Inde, du Japon, dépend essentiellement de la récolte du riz. Mainte tribu de l’océanien doit son existence et sa civilisation relative à la croissance spontanée de telle ou telle plante. La vigne, le mûrier, l’olivier ont leur place marquée dans les annales de l’humanité ; les épices et les essences précieuses ont amené les Européens dans l’archipel Malais. L’opium joue un rôle plus important — peu glorieux, il est vrai — dans l’histoire politique de l’Angleterre et de la Chine, que dans les traités de botanique et de pharmacie.

Les considérations anthropologiques et ethnographiques, l’étude des races humaines, de leur provenance, de leur distribution géographique et de leurs migrations, entrent, à leur tour, de plein droit, dans le domaine de la géographie comparée. Ici, dès le début, nous nous trouvons en face d’un fait qui, à première vue, pourrait sembler paradoxal : l’aire d’extension géographique d’une espèce végétale ou animale est d’autant plus étroite et circonscrite que son organisme est plus affiné, plus complexe : cela, nul ne l’ignore, et pourtant, l’homme, le plus parfait des êtres, a envahi toutes les régions du globe, depuis ces « enfers » de l’équateur thermique, où, comme dans le Fezzan, la chaleur, à l’ombre, dépasse parfois 50°, jusqu’aux toundras glacées d’au-delà le cercle polaire, où le règne végétal ne compte plus que d’infimes représentants, jusqu’aux hauts plateaux du massif himalayen où, à 5 000 mètres d’altitude, le chien, seul de tous les compagnons habituels de l’homme, a pu s’acclimater, mais en perdant la faculté d’aboyer.

Cette contradiction n’est qu’apparente : l’homme, en effet, tout en partageant avec les autres organismes vivants la précieuse propriété de s’adapter au milieu, domine cependant les animaux inférieurs par une faculté spécifique plus précieuse encore, celle d’adapter le milieu à ses besoins, faculté qui semble s’accroître indéfiniment avec les progrès de la science, de l’art et de l’industrie.

De nombreuses migrations, dont les unes sont inconnues, puisqu’elles eurent lieu dans des temps antérieurs à l’histoire, dont la plupart des autres sont à peine soupçonnées, ont sans cesse déplacé les groupes humains. Ceux-ci, souvent transplantés dans des milieux géographiques très différents des régions qui les avaient vus naître, ont apporté dans leurs nouveaux séjours des mœurs, des coutumes, des aptitudes physiques et morales développées ailleurs.

C’est surtout dans le domaine si intéressant, mais à peine défriché, de l’anthropogéographie[8], que l’analyse doit être patiente et attentive : une méthode sévère peut seule nous préserver de ces généralisations hâtives et banales, de ce fétichisme des faits accomplis, du succès à tout prix de la force brutale qui, depuis quelques années, a envahi la science sous le couvert du glorieux pavillon de la sociologie dite darwinienne ou évolutionniste.


Après l’analyse, la synthèse : ici, nous pourrions citer en exemple les pages imagées de J. Michelet sur la physionomie géographique particulière de chacune des provinces françaises, et son influence sur les destinées historiques. Plus tard, Thomas Buckle, avec moins de sentiment poétique, mais plus de méthode apparente, a tâché de préciser la part qui revient aux conditions du sol, du climat, en un mot, du milieu géographique, dans l’histoire politique et sociale de l’Angleterre, de l’Écosse, de l’Espagne. Son œuvre, imparfaite à certains points de vue, mais originale et féconde, est malheureusement restée inachevée. M’engageant sur la voie ouverte par ces grands maîtres, mais sans me limiter à tel et tel pays, je voudrais présenter au lecteur un essai de synthèse géographique s’appliquant aux phénomènes de la distribution inégale et si capricieuse, en apparence, et à la marche progressive des civilisations de l’Ancien Monde ; je voudrais étudier les rapports et les liens intimes qui rattachent les diverses phases de l’histoire commune des peuples les plus civilisés, à un ensemble nettement déterminé de conditions topographiques et géographiques.

Ce qui me semble surtout caractériser notre siècle, c’est la tendance de plus en plus marquée de la civilisation européenne à s’universaliser, à pénétrer dans les recoins les moins accessibles de la terre, à effacer toute couleur locale, à supprimer toutes les différences. À l’heure présente, on pourrait difficilement citer, des pôles à l’équateur, sous les longitudes les plus lointaines, sous les latitudes les plus variées, un pays de quelque étendue qui soit encore à l’abri de cette triomphante invasion de l’européanisme et ne connaisse point les missionnaires de l’Europe, ses armes plus ou moins perfectionnées, ses cotonnades anglaises, ses eaux-de-vie, généralement fabriquées en Allemagne et déguisées sous des noms français. Les peuples autrefois les plus isolés, Havaïens, Siamois, Japonais, mettent un empressement sans exemple à se façonner sur notre modèle et nous empruntent, non seulement les inventions techniques et les produits de notre industrie, mais aussi nos institutions politiques et civiles, nos sciences et nos arts, voire notre langage, nos mœurs, nos coutumes et costumes. D’autres, bien plus nombreux, opposent vainement à la conquête blanche une résistance opiniâtre et désespérée ; d’entre ceux-là même, les plus avisés, les Chinois, par exemple, se voient, pour soutenir cette lutte inégale, réduits à demander à leurs adversaires une portion, notable des engins de toute nature avec lesquels ils essayeront de les combattre. Les régions les plus inaccessibles qui, naguère, nous étaient « moins connues que la lune », l’Asie centrale, l’intérieur de l’Afrique, sont aujourd’hui traversées en tous sens par de hardis explorateurs, missionnaires de toute confession, commis-voyageurs de l’Association internationale belge-africaine, précurseurs de prochaines conquêtes militaires ou économiques. Depuis la récente ouverture des ports de la Corée, depuis qu’on a rétréci les approches du Tibet, à peine si, sur notre planète entière, une seule nation se maintient isolée.

Pourtant, à l’heure actuelle, la civilisation n’en est pas moins répartie d’une façon très inégale entre les peuples des diverses régions du globe : les contrastes les plus saisissants et les plus imprévus frappent à chaque pas. En Australie, non loin des villes florissantes et tout européennes de Sydney, Melbourne, Adelaide, Brisbane, les tribus indigènes s’éteignent dans l’abrutissement ou mènent la plus misérable des existences. En attendant les effets de l’œuvre régénératrice commencée par le plus sympathique des don Quichottes modernes, S. M. Mikloukho-Maclay[9], les Papous, au milieu de ce siècle de téléphones et de moteurs électriques, nous présentent les vestiges pétrifiés d’une culture préhistorique rebelle à tout progrès. Les Peaux-Rouges de l’Amérique du Nord restent pêcheurs et chasseurs nomades au sein même de la civilisation remuante des Yankees et des Canadiens, peu raffinée, sans doute, mais dépassant en sève et en vigueur la civilisation mère de la vieille Europe. Récemment encore, aux portes des factories plus ou moins prospères que la France, l’Angleterre, le Portugal, l’Allemagne entretiennent sur les rives du golfe de Guinée, la « Grande Coutume » des rois de Dahomey était observée avec une fidélité et une solennité écœurantes : elle se renouvelait tous les ans, à époque précise, sans préjudice des circonstances extraordinaires[10]. L’anthropophagie et les sacrifices humains, les cultes cruels et lascifs qui, en Océanie, commençaient à disparaître au siècle dernier, avant l’arrivée des Européens et, de nos jours, s’y retrouvent sporadiquement, pour ainsi dire, sont encore en honneur dans la presque totalité de l’Afrique équatoriale, et pratiqués ouvertement à quelques pas de factories et de missions chrétiennes établies depuis plus de trois cents ans. Près des sources de ce Nil qu’on croit, non sans raison, avoir servi de berceau à l’histoire universelle il y a une centaine de siècles, Schweinfurth a vu ces boutiques de chair humaine autrefois reproduites par Pigafetta dans un célèbre dessin ; les féroces Mombouttou passent encore leur vie en razzias, en luttes continuelles sous le seul prétexte d’approvisionner ces débits de cadavres. « Viande ! viande ! » voilà le cri de guerre qui exalte leur courage par la promesse d’une immonde curée. Presque tous les voyageurs et les ethnographes regardent comme à peine sortis de la bestialité les Veddas de Ceylan, les Mincopis des îles Andaman, certaines peuplades de Bornéo, les Negritos des Philippines, la généralité des Mélanésiens, toutes populations où Mlle Clémence Royer[11] retrouve les « restes fossiles des humanités antérieures à la nôtre », et qui seraient, aux ancêtres primitifs des races privilégiées de l’histoire, ce qu’est la faune miocène aux animaux supérieurs des races quaternaires. On en dit autant des indigènes de la Terre de Feu. Dans toute l’Amérique du Sud, des populations à demi-civilisées, plus ou moins issues de la sangre azul, du « sang bleu » des conquistadores espagnols ou portugais, entourent d’un cercle somnolent un fort noyau de tribus sauvages, encore à l’âge de pierre.

Depuis la révolution produite dans la science et dans la philosophie par l’immortel ouvrage de Darwin sur l’origine des espèces ; depuis la publication des travaux de Lubbock et de Tylor sur les origines de la civilisation, l’ancienne tendance de l’école de J.-J. Rousseau à représenter « l’homme de la nature » comme libre de toute entrave, modèle de raison et de vertu, a cédé le pas au désir de trouver vivant encore, en chair et en os, l’homme bestial, l’homme primitif auquel nous conduit logiquement l’hypothèse évolutionniste ; aussi doit-on accepter sous bénéfice d’inventaire l’image que certains voyageurs, et surtout les ethnographes de cabinet, nous tracent des peuplades déshéritées. En réduisant ces témoignages à leur terme le plus modéré et le plus vraisemblable, nous n’en constatons pas moins que, seule de nos jours, l’Europe a le droit de se dire continent civilisé. Au point de vue de l’histoire, comme à celui de la géographie physique, l’Asie, son énorme voisine, nous semble divisée en deux parts inégales par le faîte de partage des montagnes élevées et des hauts plateaux qui la traverse dans le sens de sa plus grande étendue continentale, de la mer Noire au Pacifique, s’élargissant et s’infléchissant de plus en plus vers le nord à mesure qu’il s’éloigne de l’Europe. La moitié, de beaucoup la plus vaste, qui occupe le nord de cette ligne de démarcation et s’incline vers l’océan Glacial, se présente comme un vaste désert, ou on ne compte pas, en moyenne, un seul habitant par kilomètre carré, où quelques agglomérations urbaines de minime importance et de faibles vestiges des civilisations anciennes forment des oasis clairsemées dans les bassins de la mer d’Aral, de l’Ili, du Tarim. La partie du sud-est et du sud nous offre au contraire une densité de population considérable, produit d’antiques civilisations ayant autrefois brillé du plus vif éclat, mais éteintes depuis des siècles, ou dont la splendeur est misérablement ternie. Dans les deux Amériques, des civilisations importées de l’Europe luttent encore avec la sauvagerie indigène ; l’Afrique, enfin, à l’exception d’une étroite lisière littorale, appartient à la barbarie.

Si nous envisageons la civilisation comme une œuvre commune l’humanité entière, une œuvre à laquelle toutes les nations du globe doivent ou devraient prendre part, nous voici aussitôt contraints de reconnaître, qu’en regard du nombre des « appelés », — il se chiffre aujourd’hui a plus d’un milliard et demi — bien petit en réalité est le nombre des « élus », c’est-à-dire de ceux qui collaborent actuellement ou ont collaboré jadis à cette tâche grandiose. Ils font partie des « peuples historiques » ainsi nommés par opposition aux peuples « nature », que l’anthropologiste Waitz, le premier, si je ne me trompe, a ainsi baptisés, en souvenir peut-être de l’état de nature de Jean-Jacques et de l’école sentimentale de la fin du XVIIIe siècle.

Est-il besoin de dire que, au sens rigoureux du mot, il ne saurait exister de véritable peuple « nature » ? La civilisation, l’art, apparaissent dans la création avant l’homme : j’en appelle aux castors. Les plus arriérées des peuplades qui pullulent encore dans les quatre parties extra-européennes du monde, sont parvenues, depuis le début des temps quaternaires, antérieurement peut-être, à s’adapter, bien ou mal, à leurs milieux respectifs, à acquérir, ne fût-ce qu’à un faible degré, une puissance intelligente sur leurs instincts et sur la nature, à faire de précieuses conquêtes sur les agents cosmiques, la culture de telle ou telle plante, peut-être la domestication de quelque animal utile, certainement l’usage du feu. Plusieurs d’entre elles jouissent, ainsi l’affirme Wallace de diverses populations de l’archipel Malais, d’un bien-être matériel que pourraient leur envier bon nombre de déshérités de nos villes les plus riches, et des mieux cultivées de nos campagnes. Mais elles arrivaient partout trop tard ; elles s’arrêtaient à des étapes que d’autres avaient franchies avant elles. Dans ce sens, seulement, nous dirons de ces peuples « nature » qu’aucun d’eux n’a apporté une seule pierre à la construction du commun édifice, n’a versé une seule obole au trésor commun de l’humanité. En tous temps, en tous lieux, l’histoire ne fait qu’enregistrer la corvée, souvent sanglante, et pénible toujours, que la génération existante s’impose au bénéfice d’un avenir incertain et inconnu. Les peuples qui n’ont point épaulé ce fardeau se sentent-ils plus heureux ? M. E. Renan l’assure : je me borne à constater que ces heureux, s’ils le sont, appartiennent entièrement au domaine de l’anthropologie et de l’ethnographie : l’histoire, de plein droit, peut les ignorer.

Le problème posé se réduit à ces termes : quelle puissance mystérieuse courbe certaines nations sous ce joug de l’histoire que bon nombre d’êtres humains n’ont jamais connu ? Quelles sont les causes naturelles de cette répartition si inégale des bienfaits ou du fléau de la civilisation ? Peut-être notre synthèse projettera-t-elle quelques lueurs sur cette question grave, dont il est inutile de démontrer l’importance ethnique et sociologique.

  1. Le Caire, Bagdad et le cours supérieur de l’Indus se trouvent sous l’isotherme de 22°.
  2. Statique des civilisations. Paris, 1883.
  3. M. P. Mougeolle propose de diviser l’histoire en périodes consécutives et progressives caractérisées par la situation de plus en plus septentrionale des grandes capitales :
    PREMIÈRE PÉRIODE
    Thèbes 25° 43’       Our 30° 64’
    Memphis 30° Suse 32°
    Méroé 17° Babylone 32° 30’
    Ninive 36° 16’


    Moyenne 21° 14’ lat. N. Moyenne 32° 57’ lat. N.


    DEUXIÈME PÉRIODE
    Tyr 33° 16’       Carthage   37° 36’       Cordoue   37° 52’
    Athènes   37° 58’  Rome 41° 54’  Tolède 39° 53’
    Byzance 41° Florence 43° 47’



    Moyenne 37° 24’ Moyenne 41° 6’ Moyenne 38° 52’


    TROISIÈME PÉRIODE
    Paris 48° 50’       Vienne 48° 13’
    Londres     51° 31’ Berlin     52° 31’


    Moyenne 50° 10’ Moyenne 50° 22’


    QUATRIÈME PÉRIODE
    Stockholm     59° 21’        Saint-Pétersbourg     60°
  4. On peut s’ajouter qu’aux États-Unis, la courbe de la civilisation s’infléchit vers les tropiques avec celles des isothermes.
  5. Nouvelle Géographie universelle, t. XII.
  6. Voir L. Metchnikoff, Empire japonais.
  7. Élie Reclus, les Primitifs.
  8. L’ouvrage de M. Ratzel, paru en 1883 sous le titre d’Anthropogéographie, semble avoir acquis à ce mot le droit de cité dans le langage scientifique.
  9. Il est mort en Russie, en avril 1888.
  10. La « Grande Coutume » du Dahomey a été souvent décrite. Les lettres de MM. J. Poirier et N. Beaudouin, missionnaires français à Porto Novo (Adjaché) (Annales de la Propagation de la Foi, t. XLVIII, 1876), contiennent de curieux détails sur des massacres analogues chez les populations de la côte de Bénin. Voir la lettre plus récente (17 mai 1880) de M. J. Zimmermann, Annales, t. LIII (1881).
    On lit dans le no de mai 1881 de l’Afrique explorée et civilisée, de Genève : « À Bekwaï, le roi a dû jurer à son peuple qu’il abolirait les sacrifices humains… ».
    J’ai cru devoir préciser les dates, car souvent, pour foncer encore la couleur, les vulgarisateurs des connaissances ethnographiques s’appuient sur des documents anciens, au lieu de présenter l’état actuel de la question.
  11. De la classification des races humaines. Voir les Comptes rendus sténographiés du Congrès anthropologique de Paris, juillet 1878.