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La Civilité puérile/Chapitre V

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Traduction par Alcide Bonneau.
(p. 159-175).

Chapitre V

Des rencontres


Lorsqu'un enfant rencontre sur son chemin quelque personnage respectable par son âge, vénérable par ses fonctions de prêtre, considérable par son rang ou honorable à quelque titre, il doit s'écarter, se découvrir la tête et même fléchir légèrement les genoux. Qu'il n'aille pas se dire : « Que m'importe un inconnu ? Qu'ai-je à faire avec un homme qui ne m'est rien ? » Ce n'est pas à un homme, ce n'est pas à un mérite quelconque que l'on accorde cette marque de respect, c'est à Dieu. Dieu l'a ordonné par la bouche de Salomon, qui dit : Lève-toi devant un vieillard ; il l'a ordonné par la bouche de Paul, qui commande de rendre doublement honneur aux prêtres et, en somme, de rendre à chacun l'honneur qui lui est dû. Il comprend dans le nombre même les magistratures païennes, et si le Grand Turc (ce qu'à Dieu ne plaise) devenait notre maître, ce serait pécher que de lui refuser le respect dû aux fonctions publiques. Je ne dis rien ici des parents, à qui, après Dieu, on doit la plus grande vénération ; je ne parle pas non plus des précepteurs, qui, en développant l'intelligence, enfantent en quelque sorte. Entre égaux, il faut se souvenir de ce mot de Paul : En fait de déférence, prévenez-vous mutuellement. Celui qui prévient le salut de son égal ou de son inférieur, loin de s'abaisser, se montre plus affable et par cela même plus digne d'être honoré.

Avec ses aînés, il faut parler respectueusement et en peu de mots ; avec ceux de son âge, affectueusement et de bonne grâce. En parlant, on tient son chapeau de la main gauche, la droite posée légèrement vers le nombril ; il est plus convenable encore de tenir son chapeau suspendu des deux mains, les pouces en-dessus, de façon à cacher la place de l'aine. Serrer un livre ou son bonnet sous l'aisselle passe pour être d'un enfant élevé. Une timidité modeste sied bien : celle qui colore agréablement le visage, non celle qui rend tout hébété.

Que les regards soient tournés vers la personne à qui on parle, mais des regards calmes, francs, ne dénotant ni effronterie ni méchanceté. Fixer ses yeux à terre, comme fait le catoblépas[1] , laisse soupçonner une mauvaise conscience ; regarder quelqu'un de travers, c'est lui montrer de l'aversion.

Virer la tête de côté et d'autre est une preuve de légèreté. Il est indécent de faire prendre à sa physionomie toutes sortes d'aspects, comme de se plisser le nez, de se rider le front, de relever les sourcils, de se tordre les lèvres, d'ouvrir brusquement, puis de fermer la bouche ; toutes ces grimaces indiquent un esprit aussi inconstant que Protée.

Il est encore indécent de relever ses cheveux en secouant la tête, de tousser, de cracher sans cause, de se gratter la tête, de se curer les oreilles, de se moucher le nez avec la main, de se la passer sur la figure, comme si l'on voulait essuyer sa rougeur, de se frotter l'occiput, de hausser les épaule, ce qui est une habitude assez familière aux Italiens. Dire non en faisant tourner sa tête ou appeler quelqu'un en la ramenant en arrière, et (pour ne pas tout spécifier) parler par gestes et par signes, convient à peine à un homme fait et pas du tout à un enfant.

II ne sied pas à un enfant bien élevé d'agiter les bras, de gesticuler des doigts, de branler des pieds, de parler moins avec sa langue qu'avec tout son corps ; c'est ce que l'on dit des tourterelles, des hochequeues, et les pies aussi ont cette habitude.

Que la voix de l'enfant soit douce et posée ; non pas forte, comme celle des paysans, ni si faible qu'elle ne parvienne pas aux oreilles.

La parole ne doit pas être précipitée et lancée avant toute réflexion : elle doit être calme et distincte. Cette façon de parler corrige même ou atténue en grande partie si elle ne les fait disparaître tout à fait, le bégaiement et l’hésitation ; une parole rapide, au contraire, procure souvent des défauts que la nature n'avait pas donnés.

En parlant, il est poli de rappeler de temps à autre les titres honorifiques de la personne à laquelle on s'adresse. Aucun titre n'est plus honorique ni plus doux que les noms de père et de mère ; plus aimable que les noms de frère et de sœur. Si tu ignores les titres particuliers de ceux à qui tu parles, souviens-toi que tous les professeurs doivent être traités de savants, les prêtres et les moines de révérends pères, tes camarades de frères et d'amis ; tous ceux ou toutes celles que tu ne connais pas de seigneurs et de dames.

Dans la bouche d'un enfant, un jurement paraît toujours déshonnête, qu'on le prononce par manière de plaisanterie ou sérieusement. Qu'y a-t-il de plus vilain que cette coutume, en vigueur dans plusieurs pays, qui fait que même des jeunes filles ne peuvent dire trois mots sans jurer par le pain, par le vin, par la chandelle, par quoi encore ?

Un enfant bien né ne doit jamais salir sa langue de paroles obscènes ni leur prêter l'oreille. Les noms des choses qui souillent le regard souillent la bouche. S'il est absolument besoin de désigner quelqu'une des parties honteuses, qu'il emploie une périphrase honnête. S'il est forcé de parler d'une chose qui pourrait provoquer le dégoût, par exemple de vomissements, de latrines ou d'excréments quelconques, il doit s'excuser auparavant.

S'il y a lieu de donner un démenti, prends garde de dire : ce n'est pas vrai ; surtout si tu parles à quelqu'un de plus âgé que toi ; mais, après t'être excusé, dis : cela m'a été raconté autrement par un tel.

Un enfant bien né ne doit se disputer avec personne, pas même avec ses camarades ; qu'il cède plutôt, si la chose paraît tourner en querelle, ou qu'il s'en rapporte au jugement d'un tiers. Qu'il prenne garde d'afficher de la supériorité, de tirer vanité de lui-même, de reprendre la manière d'être des autres, de se moquer des coutumes et des mœurs étrangères, de divulguer ce qui lui a été confié sous le secret, de répandre des nouvelles extraordinaires, de blesser la réputation de personne, de reprocher à qui ce soit une infirmité. C'est non seulement un outrage et une cruauté, mais une sottise que d’appeler borgne un borgne, boiteux un boiteux, louche un louche et bâtard un bâtard. En suivant ces conseils, un enfant mérite l’éloge, sans faire de jaloux, et s’acquiert des amitiés.

Il est impoli d’interrompre quelqu’un avant qu’il ait achevé son propos.

Un enfant doit n’avoir de querelle avec personne, se montrer de bon accueil à tous, ne recevoir cependant qu’un petit nombre de camarades dans sa familiarité la plus intime, et ceux-là les choisir avec soin. Qu’il ne confie à personne ce qu’il veut tenir caché. Il est ridicule, en effet, d’attendre des autres une discrétion que tu n’as pas toi-même. Nul ne retient si bien sa langue qu’il n’ait un ami à qui il dévoilera le secret. Il est donc plus sûr d’éviter toute confidence dont tu aurais à rougir si elle était divulguée.

Ne sois pas curieux des secrets des autres ; si tes yeux ou tes oreilles en surprennent quelqu’un, tâche d’ignorer ce que tu as appris.

Il est peu civil de lire du coin de l’œil une lettre qui ne t’est pas adressée.

Si par hasard on vient à ouvrir un pupitre en ta présence, retire-toi. Il est impoli de regarder attentivement, plus impoli encore de toucher quelque chose.

De même, si tu t’aperçois qu’un entretien prend une tournure confidentielle, éloigne-toi discrètement et ne reviens te mêler à la conversation que si l’on t’y invite.

  1. Le Catoblépas est, d'après Pline (Hist. nat., VIII, chap. XXII), un taureau d'Afrique dont la tête contient une si grande quantité de poison, qu'il est obligé de la pencher constamment vers le sol ; heureusement pour ceux qu'il rencontre, car un seul de ses regards tuerait un homme. Elien en dit à peu près autant {Hist. animalium. livre VII). Ce terrible animal n'a jamais existé que dans la vive imagination des Anciens.