La Colline inspirée/VIII

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Émile-Paul frères (p. 165-183).


CHAPITRE VIII


UN SOLDAT DE ROME


Aucune rêverie des longues soirées d’automne, quand la pluie cingle nos carreaux et que la plainte du vent nous fait tressaillir dans notre premier sommeil, ne nous présente rien d’aussi étrange que ces prêtres et leurs compagnes qui circulent sur le haut lieu de Rosmertha, y cherchant des sources spirituelles et qui voient les anges planer au-dessus de leurs têtes en même temps que les eaux courir dans l’épaisseur du sol. Toute la Lorraine a les yeux tournés vers l’antique sommet qui porte dans le brouillard une mystérieuse couronne féminine. Mais cet automne de Sion peut-il se prolonger ? Ce château de brouillard, tout étincelant des prestiges du Diable, jouira-t-il encore longtemps des faibles rayons d’un soleil qui s’incline ? Est-ce une île nouvelle qui monte à la surface et que le vaste flot de l’église officielle ne parviendra pas à submerger ? De toutes parts on se le demande…

Le 11 novembre 1850, jour de la fête de saint Martin, un religieux de l’ordre des Oblats de Marie, le Révérend Père Aubry, gravissait à pied la sainte colline. Le curé de Chaouilley le guide ; un paysan porte sa mince valise. C’est le nouveau curé, un jeune homme de vingt-quatre ans, choisi, délégué par Monseigneur de Nancy. « Je te donne, lui a dit l’évêque, les âmes de Sion et de Saxon. À toi de les arracher aux démons. Va reconstruire là-haut l’édifice de la vraie foi, et fonde ton action sur la parole inébranlable de saint Bernard : Melius est ut pereat unus quam unitas. »

Ce jour-là, sous le porche de Sion, un béquillard attendait fortune. En voyant s’avancer les deux prêtres, il se hâta vers eux, mais soudain, frappé d’un mal inconnu, il s’affaissa dans les bras de l’Oblat, qui eut tout juste le temps de l’aider à bien mourir.

Le jeune prêtre fit un rapprochement entre cette charité qu’il lui était permis d’accomplir et la légende du saint que l’on fêtait ce jour-là.

Il vit dans ce petit drame l’annonce que Dieu lui permettrait de recevoir un jour dans ses bras les schismatiques, comme il venait de faire pour le pauvre boiteux.

En attendant, il fallait trouver un logis. Les cinq maisons où il frappa successivement, et qui sont avec le couvent toute la vie du plateau, lui fermèrent, l’une après l’autre, impitoyablement leurs portes. À Saxon où il descendit, la même hostilité l’accueillit, et, de guerre lasse, il dut s’accommoder d’une mauvaise chambre à l’auberge.

Cependant les Baillard, indignés qu’on leur arrachât l’église, achevaient de la déménager. Depuis huit jours, il s’y employaient. Ce dernier soir, ce fut un vrai pillage. Frères et sœurs, ils s’y mirent tous, excités jusqu’à la folie par l’arrivée de l’Oblat, ne laissant pas une fleur, pas un ornement, pas même un linge pour offrir le saint sacrifice.

C’est dans cette église désolée que le Père Aubry, le lendemain, qui était un dimanche, prit le contact de ses paroissiens. Au moment où il se présentait à l’autel, Léopold, François, Quirin, escortés des deux frères Hubert et Martin, des religieuses et des villageois les plus fidèles, arrivèrent glorieusement dans le sanctuaire par le corridor qui fait communiquer l’église et le couvent. Ils se placèrent debout, les bras croisés, au fond de l’église. Sous le regard de ces trois pontifes, immenses dans leurs grands manteaux noirs à collet de velours et à triple pèlerine, et qui ne perdaient pas un seul de ses gestes, une seule de ses paroles, le jeune curé, non sans émotion, monta dans la chaire, et prit texte du mort qu’il avait administré la veille sous le porche pour célébrer les vertus de la charité. Il ne parla que d’indulgence et d’amour du prochain.

À la sortie, sur le plateau, les trois Baillard l’attendaient, et devant tous les paroissiens Léopold l’aborda :

— Je suis heureux, dit-il, d’offrir mes hommages et mes félicitations au jeune missionnaire qui a si bien débuté à Sion.

Mais l’Oblat, lui lançant un regard irrité, s’écria :

Vade retro, Satana ! Retire-toi Satan.

— Vraiment, répondit Léopold, est-ce donc là cet esprit de charité que vous recommandiez dans votre prône ?

Aussitôt des murmures désapprobateurs s’élevèrent contre l’Oblat, qui, sans se troubler, commença de se justifier en disant qu’il avait agi selon les paroles de saint Jean :

« Si quelqu’un vient vers vous et n’apporte pas la vraie doctrine, ne le recevez pas dans votre maison et ne le saluez pas, car celui qui le salue participe à ses œuvres perverses. » Il s’appuyait encore sur un texte de saint Mathieu : « Si quelqu’un n’écoute pas l’Église, regardez-le comme un publicain et un païen. »

Mais les Baillard allaient de groupe en groupe, répétant que cet étranger méprisait les gens de Saxon et qu’il venait d’insulter Léopold. Poussé par eux, Bibi Cholion osa interpeller l’Oblat :

— On dit que vous êtes de Limoges ?

— Peu vous importe, répliqua l’autre, je suis le curé légitime désigné par l’évêque du diocèse.

La réplique était forte, Léopold, pressé par François et Quirin, fit donner ses réserves : il annonça solennellement que l’Organe de Dieu viendrait bientôt à Sion et qu’on y verrait ses miracles.

Ce fut d’un effet magique. Tout le monde se presse autour de Léopold. Il vaticine, il recommence ses discours passionnés et mystérieux ; il appelle avec une impatience frémissante le jour prochain où Dieu jugera la colline de Sion, la vengera de ses ennemis et mettra au-dessus de tous la tribu des justes. Cependant son jeune adversaire descendait tout seul la pente de Saxon pour regagner son gîte. Il fallut retenir François qui voulait le poursuivre et qui, au milieu d’autres injures, lui criait un reproche très propre à toucher l’auditoire :

— Ça n’a pas quarante sous à dépenser à l’auberge, et ça veut ruiner un pèlerinage qui a rapporté des mille et des mille au pays !

Ainsi la guerre était déclarée. Deux chefs se sont jeté le gant. Voilà que s’affrontent deux puissances, l’étranger et l’indigène, ou même pourrait-on dire, le Romain et le Celte. Tout le pays est divisé.

Les frères Baillard règnent sur le plateau. Ils y occupent le monastère, son grand jardin, les promenades transformées en labours et quelques champs épars. Leurs fidèles habitent toutes les maisons avoisinantes. Dans Saxon, ils peuvent compter sur la plus grande partie des habitants, parmi lesquels le maire et son conseil municipal. Même les attributions du curé, est-il exact qu’ils les aient abandonnées, restituées ? Nullement, puisqu’en qualité de propriétaires du couvent, ils jouissent du droit d’entrer librement dans la sacristie et dans le chœur par un corridor intérieur ; ils détiennent les clefs des troncs, les clefs du clocher où ils sonnent l’angelus et les clefs de l’église (qu’ils ouvrent le matin, qu’ils ferment le soir et qu’ils balayent) ; enfin ils ont en leur possession tous les ornements et même des objets sacrés, tels que le fer à hostie. Bref, ils demeurent les gardiens, les véritables maîtres du sanctuaire dont l’évêque les a déclarés indignes.

Quant au jeune Oblat, considéré comme un intrus par ceux-là même qui sont le plus attachés à leurs devoirs religieux, il va habiter en bas, à Saxon, dans une misérable auberge, distante d’un quart de lieue, d’où chaque matin il grimpera la côte sous le vent, la pluie, la neige d’un rigoureux hiver, pour aller dire la messe dans son église qui, plutôt que la sienne, demeure l’église des schismatiques.

Qu’ils semblent forts sur la montagne où depuis trente ans ils travaillent, les trois frères Baillard ! Mais derrière le pauvre isolé de Saxon, il y a la puissance de son ordre, il y a toutes les réserves de l’Église, dont les files profondes s’étendent à perte de vue jusqu’au Vatican. « Je suis Romain. » En ces trois mots, tiennent sa force, son droit et l’éternelle poésie d’une sentinelle avancée de Rome. C’est un légionnaire au milieu des Celtes.

Là-haut, les Baillard et leurs fidèles préparent la résistance. Leur premier soin est d’organiser, dans le réfectoire du couvent, une chapelle à l’imitation de celle où Vintras officie à Tilly. Ils étendent sur le plancher tous les tapis dont ils disposent, recouvrent d’un damas rouge bordé de soie jaune l’autel construit en bois sans pierre consacrée. Aux portes du tabernacle, ils suspendent quatre cœurs en vermeil renfermant des hosties miraculeuses. Une girandole à trois branches éclaire ce curieux oratoire. Et Vintras leur envoie un linge odoriférant, qui avait servi à essuyer la coupe de son premier sacrifice. Les Pontifes y abritèrent pieusement les reliques de saint Gerbold, qu’ils placèrent sur le tabernacle. Et l’ensemble faisait le plus bel effet.

Appuyée sur cette arche sainte, la congrégation défiait les assauts de l’étranger. Chacun de ses membres éprouvait cette impression excitante et gaie qui accompagne les débuts d’une action militaire. Les anciens règlements ne valent plus ; c’est une vie de guerre et d’aventures qui commence.

Quirin se multiplie chez les hommes d’affaires de Vézelise, de Lunéville et de Nancy, faisant les chemins de jour et de nuit par les temps les plus affreux ; François court les villages pour entretenir l’enthousiasme et lutter contre la défection ; quant à Léopold, il demeure dans sa chambre et, les pieds sur les chenêts, s’entretient avec les astres. Par une déchirure des ténèbres qui nous emprisonnent et nous glacent, il voit, il entend, il respire les parfums, la musique, la couleur et les secrets du ciel. Assisté de Thérèse, il surveille l’arrivée des secours surnaturels.

La vie du couvent est bouleversée. Tout le monde s’y mêle de commander les deux frères Hubert et Martin. Autrefois excellents travailleurs, les pauvres gens paraissent maintenant détestables. Découragés, ahuris par des ordres contradictoires, ils ont fini par perdre la tête. Les sœurs ont rompu les observances de leur vie de religieuses, sans pouvoir retrouver les conditions d’une vie paysanne. Pour elles s’ouvrent de nouveaux horizons ; elles laissent se réveiller des désirs contre lesquels, autrefois, elles se seraient réfugiées dans la prière. Sœur Lazarine, d’accord avec Quirin, cherche à prendre la haute main sur l’administration domestique. Naturellement dure et âpre et le redevenant à mesure qu’elle perdait ses allures conventuelles, elle eût voulu transformer le monastère en une simple exploitation agricole. Quant à sœur Euphrasie, grosse fille aux yeux bleuâtres, aux joues pleines, et dont toute la confiance s’en allait à François, elle avait renoncé à apprendre l’A. B. C. aux petites filles de Saxon, et durant les heures de classe elle se promenait avec elles dans les champs, pour leur montrer comment on trouvait les sources avec la baguette magique, d’après la méthode de François.

Ainsi chaque sœur s’était modelée sur celui des Baillard qu’elle avait choisi. Des oppositions de nature qui existaient précédemment entre elles, et que dissimulait la règle, apparaissaient maintenant, compliquées par les caractères nouveaux qu’elles empruntaient de l’homme qui les dominait.

Dans cette anarchie, on ne s’entendait que sur un point : faire la guerre au Père Aubry, rendre la vie impossible au malheureux isolé. Quelle joie pour les bonnes sœurs si elles entendent qu’on a crié « Au corbeau ! » sur son passage, qu’il s’est à moitié démis le bras à la descente de Sion en butant contre une corde tendue le soir sur son chemin, qu’on lui refuse des œufs, qu’il n’a pas trouvé de charrette pour le mener à Nancy ! La nuit de Noël vit éclater leur malice.

Pour cette fête solennelle, l’Oblat ne put décorer son sanctuaire qu’avec des lambeaux de vieilles robes d’enfant de chœur, des chandeliers rouillés et des fleurs noires de poussière ; et tandis qu’il officiait pour un tout petit groupe de fidèles, il entendait les Baillard et leurs partisans chanter la messe dans leur chapelle toute brillante des dépouilles de l’église.

Les sœurs avaient rassemblé tous leurs pots de fleurs, qu’elles avaient garnis de la plus belle variété de roses en papier, et tous les chandeliers du couvent, des chandeliers grands et petits, et même ceux de la cuisine. Cette centaine de feux projetait de magnifiques moires sur le damas rouge et jaune. Quatre anges, l’épée fleurdelisée à la main, occupaient les gradins de l’autel et faisaient une garde d’honneur à un étincelant candélabre à trois branches.

Cette messe de minuit, dans un décor si nouveau, fut un réel succès pour les Baillard. Presque tout le village était là, attiré par la cérémonie et par l’espoir du réveillon que, sous le nom d’agape exceptionnelle, Léopold promettait à ses fidèles depuis la première semaine de l’Avent. Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrégation se bornant à offrir un gâteau bénit, dont chacun des assistants emportait un morceau pour sa famille. Cette fois, vu la solennité, l’agape eut un caractère plus généreux. Dès le début, le Pontife d’Adoration fit sauter le champagne. Fort expansive déjà, la joie des fidèles éclata avec violence au moment où les orthodoxes sortirent de leur misérable messe et de leur église démeublée.

Au nombre d’une douzaine, leurs lanternes à la main, ils s’en allaient dans la nuit ; ils redescendaient à Saxon en faisant cortège à l’Oblat. Soudain les fenêtres du couvent s’ouvrirent, et les religieuses apparurent, riant et chantant à gorge déployée. Elles chantaient un vieux Noël en patois lorrain, un Noël gothique, comme on dit dans le pays, tout plein d’images paysannes de guerre et de pillage :

Alarme, Compagnons,
Car je vois de bien loin
Une grosse troupe de gendarmes et soldats
Qui nous prendront nos troupeaux tout à l’heure.
Hélas ! ils sont partout,
Tout en est noir,
Ils sont drus et menus,
Ils feront la guerre à riche et à pauvre.

Ah ! Dieu ! je suis pris
S’ils nous trouvent ici.

Ce vieux chant populaire, où s’exprimait jadis la détresse des paysans du duc Charles IV foulés par les Suédois, les Baillard l’ont retrouvé, et tout spontanément le prennent pour chant de guerre. Cette plainte villageoise et guerrière leur plaît par son caractère de méfiance et d’hostilité contre l’étranger. Le sentiment profond qui les anime y trouve une forme saisissante. La sœur Thérèse les enflamme tous quand elle chante, avec l’accent des paysans qui voient apparaître sur l’horizon une petite troupe d’inconnus :

Filles et pâtureaux,
C’est pas le moment de parler ;
Vite, au plus tôt, courez parmi les champs
Pour ramasser nos troupeaux tout d’un temps.
Envoyez le chien BrissaudEt vous, Fidèle,
Pour les faire retourner
Pendant que je ferai la sentinelle.
Car je serai pris, S’ils nous trouvent ici.

Mais les bergers se rassurent : il y avait une méprise, Ce ne sont pas les terribles soudards de Gustave-Adolphe qui arrivent, ce sont les Rois Mages, et tout le monde part d’un grand rire quand sœur Euphrasie chante à son tour :

Mais Colas n’avez-vous pas vu
Un des rois si camus
Et qui est encore plus noir qu’un cramail ?
Voilà bien longtemps qu’il n’a pas lavé son visage,
Il fera peur à l’Enfant.
Il n’a que les dents qui soient un peu blanches,
Ses lèvres se retroussent des deux côtés,
Et ses gens lui ressemblent aussi.

Le nègre, c’est l’Oblat, tout de noir vêtu, qui se tient là, cloué dans la neige par la surprise et le scandale. Les sœurs le montrent du doigt. Elles jettent les strophes comme des filles de village, un dimanche, en regardant passer les voitures, narguent, raillent et font les cornes aux promeneurs venus de la ville. Dans leur fidélité mystique, elles ont trouvé, à leur insu, un moyen qui, s’il n’est pas de leur état, est tout à fait de leur race, de dire au Régulier l’homme que leur cœur a choisi.

L’Oblat et ses compagnons ne peuvent supporter une telle audace. Ils invectivent contre les chanteuses qui, ravies de leur succès, reprennent en chœur une strophe nouvelle de la chanson :

Jean, je vois un goujat
Dessus un dromadaire
........

Le Père Aubry et ses gens s’éloignent dans la nuit vers Saxon, en mêlant aux injures populaires les plus savants exorcismes. Mais que leur fait tout ce latin, aux trois religieuses exaltées et qui se sentent si bien à l’abri au milieu du cercle qui les applaudit !

Le lendemain, dans le pays, on raconta que tout le couvent était ivre. Plusieurs n’y virent pas de honte. Mieux vaut faire envie que pitié, disaient-ils en patois. Mais le scandale exaspéra les orthodoxes.

Un soir de janvier, deux femmes dévouées au couvent rencontrèrent le nouveau maire, qui venait chercher des pierres au sommet de la colline, au lieu dit le Cul du Coq, Coudjo, en patois lorrain. Elles le suivirent et s’étonnèrent qu’il fît ranger le tombereau dans sa cour sans le décharger. Dès le soir, elles contaient la chose aux Baillard, qui leur recommandèrent de bien surveiller la cour du maire et de les tenir au courant.

Peu après, un matin, comme Léopold achevait de dire sa messe, une des bonnes femmes accourut tout essoufflée, annonçant que le tombereau de pierres montait. Et bientôt, il apparut escorté du maire, de quelques conseillers et du maçon du village.

Tout ce monde venait murer la fameuse porte du corridor.

Cette porte, qui permettait aux Baillard de pénétrer librement dans l’église, c’était le dernier vestige des droits qu’ils avaient eus sur la paroisse et le pèlerinage. La murer, c’était clore définitivement leur vie passée. Ils ne pouvaient y consentir.

Quirin accourut devant l’hôtel, entouré des cinq sœurs. Il commença par exposer froidement, avec cette clarté d’homme de loi qui lui était naturelle, que mesdames Thérèse Thiriet (en religion sœur Thérèse), Jeanne Masson (en religion sœur Euphrasie), Marguerite Cherrière (en religion sœur Quirin), Marguerite Viardin (en religion sœur Marthe), et Marie-Claire Boulanger (en religion sœur Lazarine) étaient légitimes propriétaires du couvent ; qu’elles le tenaient de l’acquéresse, demoiselle de Forcelles sous Gugney, communément dite la Noire Marie, et qu’elles s’opposaient, conformément à leur droit, à ce que la jouissance leur fût supprimée d’une servitude qui appartenait à leur immeuble.

Cependant qu’il parlait comme un notaire, les cinq femmes poussaient des cris.

Intimidés par l’argumentation juridique et redoutant un scandale dans l’église, les magistrats se retirèrent, et le parti des Baillard, massé sur le haut de la côte, couvrit de huées leur retraite.

L’Oblat fit honte aux vaincus. Il leur reprocha de s’être arrêtés aux subtilités juridiques d’un imposteur, et il annonça partout que l’opération allait être reprise sans délai. Mais une affreuse tourmente de neige survint qui rendit les chemins impraticables durant plusieurs semaines. Les Baillard virent là un signe de la protection céleste.

À la nouvelle lune toutefois, le temps passa au sec. Par une belle matinée de gel, des charrettes amenèrent de nouveau des pierres devant le porche, et des maçons, traversant la nef et la sacristie, les portèrent à l’entrée du fameux corridor.

Cette fois, les sœurs s’étaient abstenues de pénétrer dans l’église ; elles se tenaient sur leur propriété, debout dans le couloir. Mais à peine les ouvriers avaient-ils posé un moellon, qu’une sœur le saisissait, le soulevait et l’envoyait rouler par delà l’étroite sacristie jusque dans le sanctuaire. Le Pontife de Sagesse, François, entendant tout ce vacarme, n’y peut tenir. Il survient comme un tourbillon. Sa vue centuple le courage des cinq nonnes ; les maçons reculent. Le Conseil municipal, maire, adjoint en tête, apparaît. Ramenés au combat, les ouvriers commencent de construire leur mur sous les injures et les coups. Mais, ô merveille, sœur Léopold-MarieThérèse du Cœur de Jésus se couche tout de son long en travers de la porte et s’écrie :

— Vous me maçonnerez sur le corps, mais je garderai le passage !

Une bataille acharnée s’engagea sur la religieuse étendue. Un conseiller municipal y perdit son sabot, dont les sœurs s’emparèrent comme d’un trophée pour le briser sur la muraille. Tant et si bien que les assaillants se retirèrent en déroute sous la conduite de l’Oblat, abandonnant pierres et mortier.

Sans plus attendre et pour prévenir un retour offensif, les sœurs entassèrent les moellons contre la porte de la sacristie, y ajoutèrent force bûches et fagots, et dressèrent ainsi une vraie barricade.

Héroïsmes superflus ! Six jours plus tard, la préfecture envoya deux gendarmes, à l’abri desquels les maçons accomplirent leur travail.

Tout Saxon était monté là-haut, et les enfants eux-mêmes. Ces scènes frénétiques firent sur eux une si vive impression qu’ils en furent agités dans leur sommeil plus de dix ans après. Ils crurent avoir vu des saintes transformées en sorcières. Thérèse avait perdu sa coiffe de toile ; ses yeux, ses gestes, sa voix avaient l’égarement de l’ivresse. La pieuse et gentille idée qu’un enfant chrétien de village se fait des « chères sœurs » les persuada que celles-ci n’avaient pu être ainsi défigurées que par le Diable.