La Commune de Paris au jour le jour/Semaine du 24 au 30 avril

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Schleicher frères (p. 181-234).
Mardi, 25 avril.

Nous jouissons depuis ce matin d’un nouveau Préfet de Police, au moins en apparence, car tout porte à croire que l’illustre Raoul Rigault, qui est maintenant avec son collègue Ferré dans le comité de sûreté générale, continuera d’être le réel chef de la police, à côté et sous le nom du citoyen Cournet, un bon et jovial garçon du Réveil qui, poursuivi plusieurs fois pour délit de presse, ne semblait pas devoir être jamais appelé à la triste fonction de mettre lui-même les gens en prison.

La séance, qui paraît avoir été orageuse, est extrêmement intéressante ; elle se répète chaque fois que les libéraux montent au Gouvernement. Elle se répétera chaque fois que les révolutionnaires prendront le pouvoir à un moment de trouble et de guerre civile. Dès qu’ils sont arrivés, les nouveau-venus pensent : « Il est plus commode de faire comme les autres ! »

Le citoyen Rigault : Hier, en mon absence, vous avez déclaré que tous les membres de la Commune auraient le droit de visiter tous les détenus. D’accord en cela avec le Comité de contrôle que vous m’avez adjoint, je demande que vous reveniez sur le vote d’hier, au moins en ce qui concerne les individus au secret. Si vous maintenez votre vote, je serai donc forcé de donner ma démission et je ne pense pas qu’un autre puisse, dans une pareille situation, accepter une pareille responsabilité.

Le citoyen Arthur Arnould : Des paroles du citoyen Rigauld, il ressort que le secret a été maintenu. Je proteste énergiquement. Le secret est quelque chose d’immoral. C’est la torture morale substituée à la torture physique. Eh bien ! au nom de notre honneur, il faut décider immédiatement qu’en aucun cas le secret ne sera maintenu. Même au point de vue de la sûreté, le secret est inutile. On trouve toujours le moyen de communiquer. Nous avons tous été mis au secret sous l’Empire, et pourtant nous sommes parvenus, non seulement à communiquer avec le dehors, mais nous avons fait insérer des articles dans les journaux même.

Il y a là une question de moralité, je le répète ; nous ne pouvons ni ne devons maintenir le secret, mais l’instruction doit être publique. J’insiste à ce sujet, et j’en fais l’objet d’une proposition formelle.

Je ne comprends pas des hommes qui ont passé toute leur vie à combattre les errements du despotisme, je ne comprends, dis-je, ces mêmes hommes, quand, ils sont au pouvoir, s’empressant de tomber dans les mêmes fautes : de deux choses l’une ; ou le secret est une chose indispensable et bonne, il ne fallait pas la combattre, et si elle est odieuse et immorale, nous ne devons pas la maintenir.

Le citoyen Rigault : Je répondrai au citoyen Arnould que la guerre aussi est immorale, et cependant nous nous battons.

Le citoyen A. Arnould : Ce n’est pas la même chose. Nous la subissons.

Le citoyen Rigault déclare que si quelqu’un croit qu’une instruction puisse se faire sans le secret, il est tout disposé à lui céder la place, car, pour lui, il reconnaît l’impossibilité de procéder pour l’instant autrement qu’on ne le fait.

Le citoyen Jourde : Nous sommes en état de guerre, il nous faut user de procédés exceptionnels. Il ne faut pas faire de la théorie platonique. Je voudrais toutes les libertés ; liberté de la presse, liberté de réunion, liberté de transaction, liberté d’être au grand jour légitimiste, bonapartiste même. Mais cependant les circonstances imposent souvent des nécessités, et nous devons y obéir. Je demande donc que le secret continue d’être maintenu.

Le citoyen Delescluze : Il me semble que, dans cette affaire, le secret n’est pas en question.

Il s’agit de savoir si, partant du décret d’hier, les membres de la Commune ont le droit d’entrer dans les cellules où les prisonniers sont au secret.

Je ne crois pas que le citoyen Rigault pense que les membres de la Commune, en visitant les prisonniers, viennent là pour leur servir de truchements, et au besoin de commissionnaires.

Je ne trouverais pas mauvais qu’un membre de la Commune pût pénétrer dans la cellule d’un prisonnier au secret, et lui demander depuis combien de temps il est arrêté, et s’il a été interrogé dans le délai légal.

Je ne comprends pas comment l’intervention d’un membre de la Commune, qui remplit les fonctions de magistrat municipal, même sous l’Empire, qui aurait appris cette détention, eût osé la maintenir ? Non ! Eh bien ! que de lenteurs évitées ! Prenons toutes les précautions pour notre sécurité, mais tant qu’un individu n’est pas condamné, il est supposé innocent. Évitons surtout les défiances dans le sein de la Commune.

Je déclare ne pas voir dans la mesure résolue hier les inconvénients que signale le citoyen R. Rigauit.

Le citoyen Amouroux : Nous sommes en révolution, nous devons agir révolutionnairement et prendre nos précautions.

Le citoyen Theisz : Depuis bien des années on nous répète ces paroles : Plus tard !

Quand les événements seront accomplis, alors vous aurez la liberté, l’égalité, etc. Nous protestons contre de pareils mots. Ce sont toujours les mêmes moyens. Nous, nous avons protesté contre le secret, et nous devons l’abolir. Nous qui avons la responsabilité, nous devons surveiller les actes de la police, c’est un droit pour nous, un devoir. Je ne veux pas qu’on admette qu’un membre de l’Assemblée puisse servir jamais de poste-lettres à un prisonnier.

Eh ! croyez-vous que celui que vous aurez mis au secret, quand il le voudra, ne pourra pas communiquer au dehors ? Croyez-vous que ceux qui lui apporteront des fruits, qui lui apporteront du pain ne pourront pas lui faire passer les papiers qu’ils voudront ? En maintenant le secret, nous aurions tout l’odieux de la mesure sans en avoir le profit.

Le citoyen Billioray : Je suis en principe pour la suppression, non seulement du secret, mais de toute prison préventive. Nous n’avons donc pas à faire ici profession de libéralisme ; mais il serait étrange que nous n’ayons rien de plus pressé que de briser les armes que nous avons. Nous sommes à un poste de combat. Eh bien ! de deux choses l’une : ou vous serez vainqueurs, et vous pourrez alors abolir le secret et toutes les mesures arbitraires, ou vous serez vaincus par manque de précautions et on se servira contre vous de ce secret que vous aurez aboli.

Le citoyen Raoul Rigault : Quand on n’a pas vu le dossier d’un homme emprisonné, on peut se laisser attendrir par ses paroles, par des questions de famille, d’humanité et l’aider à communiquer au dehors.

Le citoyen Vermorel : Citoyens, je crois qu’au point de vue de la question de principe, le secret ne peut être maintenu ; mais d’un autre côté, si vous arrêtez quelqu’un au point de vue politique, il est évident que c’est un ennemi que vous arrêtez ; or, si vous supprimez le secret, comment voulez-vous retrouver ses complices ?

Quand j’ai protesté contre le secret, sous l’Empire, c’est que j’étais détenu arbitrairement ; mais je ne crois pas que quelqu’un ait jamais demandé la suppression absolue du secret ; car, alors, l’instruction devient impossible. D’un autre côté, je crois que vous devez à l’accusé mis au secret une instruction immédiate, un contrôle. On ne doit pas laisser cette mesure à la discrétion arbitraire des délégués à la Sûreté générale. Je soutiens donc, le secret étant maintenu, que les membres de la Commune doivent aller visiter les prisons ; ce sera un moyen de contrôle.

Le citoyen Arthur Arnould : Je voudrais répondre au citoyen Vermorel. Je dirai que ses arguments sont absolument les mêmes que ceux qu’on présentait en faveur de la torture. Mais, sans la torture, nous ne pouvons, disaient les juges, jamais obtenir les aveux du coupable ! On a aboli la torture et on a obtenu l’aveu des accusés. Le citoyen Vermorel vous dit qu’il faut des garanties : mais vous serez obligés de vous en rapporter au juge qui sera chargé de l’instruction, c’est toujours l’arbitraire. Il n’y a qu’une façon juste de résoudre les questions : c’est d’en revenir aux principes. Il y a quelque chose de bien fâcheux, c’est quand on a tenu un drapeau toute sa vie, de changer la couleur de ce drapeau en arrivant au pouvoir. Il en est toujours de même, dit-on dans le public. Eh bien ! nous, républicains démocrates socialistes, nous ne devons pas nous servir des moyens dont se servaient les despotes.

L’ordre du jour est mis aux voix et adopté par 24 voix contre 17.

Les citoyens Raoul Rigault et Ferré donnent leur démission.

15 avril.

Sur cette douloureuse et difficile question des représailles, le poète veut être entendu. Nous faisons silence et l’écoutons :

PAS DE REPRÉSAILLES

Je ne fais point fléchir les mots auxquels je crois :
Raison, progrès, honneur, loyauté, devoirs, droits.
On ne va point au vrai par une route oblique.
Sois juste ; c’est ainsi qu’on sert la République ;
Le devoir envers elle est l’équité pour tous ;
Pas de colère ; et nul n’est juste s’il n’est doux.
La Révolution est une souveraine.
Le Peuple est un lutteur prodigieux qui traîne
Le Passé vers le gouffre et l’y pousse du pied ;
Soit. Mais je ne connais, dans l’ombre qui me sied,
Pas d’autre majesté que toi, ma conscience.
J’ai la foi. Ma candeur sort de l’expérience.
Ceux que j’ai terrassés, je ne les brise pas.
Mon cercle, c’est mon droit, leur droit est mon compas
Qu'entre mes ennemis et moi tout s’équilibre ;
Si je les vois liés, je ne me sens pas libre ;
À demander pardon, j’userais mes genoux
Si je versais sur eux ce qu’ils jetaient sur nous.

Jamais je ne dirai : — Citoyens, le principe
Qui se dresse pour nous, contre nous se dissipe ;
Honorons la droiture en la congédiant ;
La probité s’accouple avec l’expédient. —
Je n’irai point cueillir, tant je craindrais les suites,
Ma logique à la lèvre impure des jésuites ;
Jamais je ne dirai : « Voilons la vérité ! »
Jamais je ne dirai : « Ce traître a mérité.
Parce qu’il fut pervers, que moi, je sois inique ;
Je succède à sa lèpre ; il me la communique ;
Et je fais, devenant le même homme que lui,
De son forfait d’hier, ma vertu d’aujourd’hui.
Il était mon tyran, il sera ma victime. »
Le talion n’est pas un reflux légitime.
Ce que j’étais hier, je veux l’être demain.
Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main

En me disant : — Ce crime était leur projectile.
Je le trouvais infâme et je le trouve utile ;
Je m’en sers, et je frappe, ayant été frappé. —
Non, l’espoir de me voir petit sera trompé.
Quoi ! je serais sophiste, ayant été prophète !
Mon triomphe ne peut renier ma défaite ;
J’entends rester le même, ayant beaucoup vécu,
Et qu’en moi le vainqueur soit fidèle au vaincu.
Non, je n’ai pas besoin, Dieu, que tu m’avertisses :
Pas plus que deux soleils, je ne vois deux justices ;
Nos ennemis tombés sont là ; leur liberté
Et la nôtre, ô vainqueurs, c’est la même clarté.
En éloignant leurs droits, nous éteignons nos astres.
Je veux, si je ne puis, après tant de désastres,
Faire du bien, du moins ne pas faire de mal.

La chimère est aux rois, le peuple a l’idéal.
Quoi ! bannir celui-ci, jeter l’autre aux bastilles !
Jamais ! Quoi ! déclarer que les prisons, les grilles,
Les barreaux, les verroux, et l’exil ténébreux
Ayant été mauvais pour nous, sont bons pour eux !
Non, je n’ôterai, moi, la patrie à personne.
Un reste d’ouragan dans mes cheveux frissonne ;
On comprendra qu’ancien banni, je ne veux pas
Faire en dehors du juste et de l’honnête un pas ;
J’ai payé de vingt ans d’exil ce droit austère
D’opposer aux fureurs un refus solitaire
Et de fermer mon âme aux aveugles courroux ;
Si je vois les cachots sinistres, les verrous,
Les chaînes menacer mon ennemi, je l’aime,
Et je donne un asile à mon précepteur même :
Ce qui fait qu’il est bon d’avoir été proscrit.
Je sauverais Judas, si j’étais Jésus-Christ.

Je ne prendrai jamais ma part d’une vengeance.
Trop de punition pousse à trop d’indulgence,
Et je m’attendrirais sur Cain torturé.
Non, je n’opprime pas ! jamais je ne tuerai !
Jamais, ô liberté, devant ce que je brise.
On ne te verra faire un signe de surprise.

Peuple, pour te servir, en ce siècle fatal,
Je veux bien renoncer à tout, au sol natal,
À ma maison d’enfance, à mon nid, à mes tombes,
Au bleu ciel de France où volent les colombes,

À Paris, champ sublime où j’étais moissonneur,
À la patrie, au toit paternel, au bonheur.
Mais j’entends rester pur, sans tache et sans puissance.
Je n’abdiquerai pas mon droit à l’innocence.

Victor Hugo.


Mercredi 25 avril.

Entretemps, on parle toujours de ce pauvre archevêque de Paris, détenu comme otage par la Commune, et responsable sur sa tête de l’humanité de personnages tels que les généraux Vinoy et Valentin, Donay et de Galliffet, soit que la menace de la Commune ait produit son effet, soit que Versailles soit revenu de lui-même à de meilleurs sentiments ; c’est de loin seulement qu’on entend parler de fédérés prisonniers fusillés par les lignards — et devant la difficulté d’aller aux preuves, la Commune a jusqu’ici reculé devant la mise en œuvre de ses décrets du 5 et du 7 avril ordonnant de sanglantes représailles. Il est malheureusement trop vrai que les Versaillais nous fusillent tous les jours d’anciens soldats et marins pris dans les avancées : la Commune n’a pas l’air de s’en apercevoir, aussi les soldats et marins enrôlés dans ses rangs murmurent, et ceux qui pourraient s’enrôler montrent généralement peu de zèle à le faire. Ils reprochent à la Commune de les laisser assassiner. À tort ou à raison, la Commune n’a pas osé les venger en assassinant à son tour.

On s’occupe donc du cas de Monseigneur Darboy, qui, sans être le Primat des Gaules comme on le dit, marche en France à la tête des Princes de l’Eglise. Il n’est point cardinal vu que Pio nono le déteste et redoute en sa personne le chef possible d’une Église Gallicane et déteste en lui un Anti-pape ou tout simplement un successeur. Ce n’est pas un mince otage dont la Commune s’est saisi. — Selon son propre témoignage, lui et sa sœur ont été traités avec égard et prévenances ; on apporte à sa grandeur sa nourriture d’un restaurant de la ville, racontent les journalistes anglais qui ont été le visiter à Mazas ; il reçoit tous les journaux, les dévotes ne se font pas faute de lui envoyer des délicatesses et d’aimables messages. Comme leur sort diffère de celui de nos pauvres prisonniers à Versailles, jetés à coup de crosse dans des caves et suffoquant dans d’immondes lieux d’aisance. Le Freemans’Journal de Dublin racontait naguère pour l’édification des malheureux Irlandais qu’en parodie de la passion de notre Seigneur, l’infortuné Monseigneur, sitôt après son arrivée à la Conciergerie, fut entouré par une bande de ruffians qui, après l’avoir déshabillé et déchaussé, l’attachèrent à un pilier, lui mirent un long roseau à la main et le fouettèrent jusqu’au sang. Le digne prélat endura le supplice avec calme et résignation. C’est pour faire suite au racontar du Journal jésuite de Charleroy affirmant que le vendredi saint les gardes nationaux ont fusillé huit prêtres de Paris, les ont fait cuire au court-bouillon et payaient trois francs par tête aux convives de ce banquet de cannibales.

Pour n’être ni fouetté ni rôti ni mangé, l’archevêque de Paris n’en est pas moins dans une position excessivement désagréable : la perspective d’être responsable des faits et gestes d’un de ces défenseurs de l’ordre, de la Famille et de la Religion, tels que M. de Galliffet pourrait, et à juste titre, le mettre dans les transes.

Il s’est donc accroché à l’idée suggérée par M. Flotte, un ami de Blanqui, que, puisque la Commune avait répondu à l’emprisonnement de Blanqui par l’emprisonnement de monseigneur Darboy, il suffirait que Versailles délivrât Blanqui pour que la Commune libérât Monseigneur. L’idée était bien simple en effet, et tout homme à la place des deux prisonniers l’eût acceptée avec un transport de joie.

Du côté de la Commune, la négociation n’offrit pas la moindre difficulté. Pour Blanqui tout seul, la Commune offrait de rendre l’Archevêque et Mademoiselle Darboy. Craignant toutefois des mauvais vouloirs du côté de Versailles, l’archevêque demanda que l’un de ses co-détenus, M. Lagarde, son premier vicaire général, homme discret, insinuant et éloquent par dessus le marché, serait envoyé auprès de M. Thiers, porteur de lettres de MM. Darboy et Deguerry, porteur en outre de leurs confidences et pressantes sollicitations. La Commune s’y prêta sans difficulté ; elle n’y mit d’autre condition que celle-ci : « Si M. Lagarde n’obtient pas de M. Thiers l’échange de Blanqui, M. Lagarde affirme sur sa parole d’honneur qu’il réintégrera sa cellule de Mazas. »

M. Lagarde partit pour Versailles d’un pas léger. Avant qu’il ne prît place dans le train, l’ami de Blanqui lui fit renouveler la parole donnée : « Ne partez pas si vous n’avez l’intention de revenir. » Lagarde jura de nouveau et arriva sain et sauf auprès de M. Thiers auquel il remit la lettre de Darboy datée du 12 avril dont voici un extrait : « Monsieur le Président… Un homme influent à Paris, ami de M. Blanqui, a proposé de lui-même aux commissaires que cela concerne cet arrangement : — si M. Blanqui est mis en liberté, l’archevêque de Paris sera rendu à la liberté avec sa sœur, M. le président Bonjean, M. Deguerry, curé de la Madeleine et M. Lagarde, vicaire général de Paris, celui-là même qui vous remettra la présente lettre. La proposition a été agréée par la Commune, et c’est en cet état qu’on me demande de l’appuyer près de vous. Quoique je sois en jeu dans cette affaire, j’ose la recommander à votre haute bienveillance, mes motifs vous paraîtront plausibles, je l’espère.

Il n’y a déjà que trop de causes de dissentiment et d’aigreur parmi nous. Puisqu’une occasion se présente de faire une transaction qui ne regarde que les personnes, non les principes, ne serait-il pas sage d’y donner les mains et de contribuer à l’apaisement des esprits ? Dans les crises aiguës comme celle que nous traversons, des exécutions par l’émeute, quand elles ne toucheraient que deux ou trois personnes, ajoutent à la terreur des uns, à la colère des autres et aggravent la situation. Permettez-moi de vous dire que cette question d’humanité mérite de fixer votre attention ».

Pour un prêtre, pour un fin connaisseur des personnages et des situations politiques comme devait l’être un archevêque de Paris, monseigneur Darboy s’est blousé. Au petit Thiers, le grand général en chef de la grande armée de l’Ordre contre la horde des pillards, des bandits et des assassins, parler d’humanité, de conciliation et de transaction ! Mais un franc maçon, mais un délégué de la Ligue Républicaine n’en eût pas autrement parlé… Si M. Lagarde n’a pas été chargé de messages confidentiels d’une autre teneur, l’archevêque sera bel et bien taxé de naïveté. M. Thiers avait déjà sur le cœur une autre lettre du candide archevêque, datée de la prison de Mazas. M. Darboy n’avait-il pas osé demander s’il était vrai que les Versaillais fusillaient des prisonniers, et n’avait-il pas osé encore — lui, l’otage saisi pour être fusillé en représailles, n’avait-il pas adjuré M Thiers d’y mettre de la modération ?

« M. le Président, hier, après un interrogatoire que j’ai subi à Mazas, les personnes qui m’interrogeaient m’ont assuré que des actes barbares avaient été commis contre des gardes nationaux : on aurait fusillé les prisonniers et achevé les blessés sur le champ de bataille… [1] J’appelle votre attention sur un fait aussi grave, qui peut-être ne vous est pas connu, et je vous prie instamment de voir ce qu’il y aurait à faire dans des conjonctures si douloureuses… Si une enquête forçait à dire qu’en effet d’atroces excès ont ajouté à l’horreur de nos discordes fratricides, ils ne seraient certainement que le résultat d’emportements particuliers et individuels. Néanmoins il est possible peut-être d’en prévenir le retour. J’ai pensé que vous pouvez peut être plus que personne prendre à ce sujet des mesures efficaces… Je vous en conjure donc, M. le Président, usez à ce sujet de votre ascendant pour amener promptement la fin de notre guerre civile, et, en tout cas, pour en adoucir le caractère, autant que cela peut dépendre de vous ».

Croirait-on qu’une lettre aussi raisonnable a mis en rage le dévot Univers qui a prétendu qu’une lettre aussi lâche, aussi mensongère n’avait pu être écrite par un prêtre catholique, qu’elle était apocryphe ou signée sous l’influence d’un narcotique.

M. Thiers prit sa belle plume et répondit le 14 avril aux deux lettres :

« Monseigneur,

J’ai reçu la lettre que M. le curé de Montmartre m’a remise de votre part, et je me hâte de vous répondre avec la sincérité de laquelle je ne m’écarterai jamais.

Les faits sur lesquels vous appelez mon attention sont absolument faux, et je suis véritablement surpris qu’un prélat aussi éclairé que vous, monseigneur, ait admis un instant qu’ils puissent avoir quelque degré de vérité. Jamais l’armée n’a commis ni ne commettra les crimes odieux que lui imputent des hommes, ou volontairement calomniateurs, on égarés par le mensonge au sein duquel on les fait vivre.

Jamais nos soldats n’ont fusillé nos prisonniers ni cherché à achever les blessés. Que dans la chaleur du combat ils aient usé de leurs armes contre des hommes qui assassinent leurs généraux, et ne craignent pas de faire succéder les horreurs de la guerre civile aux horreurs de la guerre étrangère, c’est possible, mais le combat terminé, ils rentrent dans la générosité du caractère national, et nous en avons ici la preuve matérielle exposée à tous les regards.

Les hôpitaux de Versailles contiennent quantité de blessés appartenant à l’insurrection, et qui sont soignés comme les défenseurs de l’Ordre eux-mêmes. Ce n’est pas tout ; nous avons eu dans nos mains 1 600 prisonniers, qui ont été transportés à Belle-Isle et dans quelques postes maritimes, où ils sont traités comme des prisonniers ordinaires, et même beaucoup mieux que ne le seraient les nôtres, si nous avions eu le malheur d’en laisser dans les mains de l’insurrection.

Je repousse donc, monseigneur, les calomnies qu’on vous a fait entendre ; j’affirme que jamais nos soldats n’ont fusillé les prisonniers, que toutes les victimes de cette affreuse guerre civile ont succombé dans la chaleur du combat, que nos soldats n’ont pas cessé de s’inspirer de principes d’humanité qui nous animent tous, et qui seuls conviennent aux sentiments et aux convictions du gouvernement librement élu que j’ai l’honneur de représenter.

J’ai déclaré, et je déclare encore que tous les hommes égarés qui, revenus de leurs erreurs, déposeraient les armes, auraient la vie sauve, à moins qu’ils ne fussent judiciairement convaincus de participation aux abominables assassinats que tous les honnêtes gens déplorent ; que les ouvriers nécessiteux recevraient pour quelque temps encore le subside qui les a fait vivre pendant le siège, et que tout serait oublié une fois l’ordre rétabli.

Voilà les déclarations que j’ai faites, que je renouvelle et auxquelles je resterai fidèle, quoi qu’il arrive, et je nie absolument les faits qui seraient contraires à ces déclarations.

Recevez, monseigneur, l’expression de mon respect et de la douleur que j’éprouve en vous voyant victime de cet affreux système des otages, emprunté au régime de la terreur, et qui semblait ne devoir jamais reparaître chez nous.

Versailles, le 4 avril 1871.
Le Président du Conseil,
Thiers.

Avec la sincérité de laquelle M. Thiers ne s’est jamais départi, nous devons croire que Flourens et Duval n’ont pas été fusillés par le général Vinoy. Il est absolument faux que trois gardes nationaux ont été fusillés publiquement à Chatou par ordre du général de Galliffet qui s’en est vanté hautement. Toutefois, nous prenons acte du démenti de M. Thiers pour ce qu’il vaut, et nous enregistrons sa déclaration itérative à laquelle il restera fidèle « quoi qu’il arrive » que tous les hommes égarés qui, revenus de leurs erreurs déposeraient les armes, auront la vie sauve, à moins qu’ils ne soient judiciairement convaincus de participation à l’abominable assassinat des généraux Lecomte et Clément Thomas.

Mais, en dehors de la dénégation absolue que les généraux Duval et Flourens aient été fusillés le moins du monde, que répond M. Thiers à la modeste supplique de l’archevêque de Paris pour être échangé contre Blanqui ? C’est le point vital, mais M. Thiers n’y a pas même fait allusion dans sa lettre tirée à quelques cent mille exemplaires.

M. Lagarde se permet timidement de rappeler cet oubli à M. le Président du Conseil.

M. le Président du Conseil fait pressentir à Monsieur le Premier Vicaire Général que M. Lagarde commence à devenir importun.

— Le Vicaire fait un dernier effort en faveur de son patron. « Cependant, veuillez prendre en considération, M. le Président, la situation particulière de sa grandeur, détenue comme otage par les abominables insurgés qui pourraient vouloir se venger sur Monseigneur des sanglants échecs que ne manquera pas de leur infliger l’armée de l’ordre… »

— « Bah ! c’est là un crime que la Commune n’osera jamais commettre, Monsieur le Grand Vicaire. Au plaisir de vous revoir. »

Ce que fait le Grand Vicaire ? — Sans doute, nouveau Régulus, il se remet en route et retourne à Mazas partager le cachot et les dangers de son archevêque ? — Oh que nenni ! L’Eglise catholique n’a que faire des antiques vertus payennes. Nous avons dupé la Commune ? Nous avons trompé l’ami de Blanqui ? Tant mieux ! Hæreticis non servanda fides, traduction : mentons effrontément aux impies. Donc, au risque de compromettre davantage son archevêque, déjà si fort compromis, sa Révérence l’abbé Lagarde n’a pas soufflé mot et s’est retirée dans quelque tranquille oratoire, sous les frais ombrages d’Epernon ou de Rambouillet.

Si Monsieur l’abbé Lagarde était un homme du monde, nous nous permettrions peut-être de le qualifier de pleutre, mais monsieur l’abbé Lagarde étant un homme de Dieu, nous nous taisons. Nous supposons que le véridique Daily Telegraph évaluerait aujourd’hui la tête de M. Lagarde un peu moins haut qu’il ne le faisait dans son numéro du 18 courant :

« On a offert leur immédiate liberté aux prêtres qui ont été arrêtés s’ils consentaient à la payer. Car les communeux ont plus d’amour pour l’argent que de haine contre la religion. Suit le tarif. Sont évalués

L’archevêque de Paris 
 £    20 000
L’archevêque de Sura 
 »       8 000
M. Lagarde, vicaire général du diocèse 
 £    8 000
M. Petit, second vicaire 
 »     4 000
M. Deguerry, curé de la Madeleine 
 »     4 000
Cinq curés d’autres paroisses à £ 1 000 chacun, soit en tout 
 £      5 000
Plus un bloc de divers ecclésiastiques 
 £    20 000

— Puisque le Daily Telegraph nous entraîne dans cet ordre d’idées, nous constatons que M. Thiers doit tenir Blanqui, tout malade et moribond qu’il est, en bien haute estime, puisqu’en échange d’un Blanqui vieux et cassé, d’un Blanqui détérioré, il refuse son lot de Sénateurs, Princes et Seigneurs de l’Eglise en bon état : Bonjean, Président de la cour de cassation, Darboy et sa sœur, le premier Vicaire général et le confesseur de l’Impératrice !

Mercredi, 26 avril.

Foule devant le théâtre du Châtelet. Ce sont les francs-maçons de Paris qui se réunissent en grande Assemblée pour délibérer sur la conduite que doit tenir leur vaste Association dans cette crise suprême. À mon grand regret, je me vois refuser l’entrée, je n’ai jamais été qu’un piètre apprenti ; depuis plusieurs années, je n’ai jamais remis les pieds dans une loge, il me serait impossible de reproduire exactement les signes d’usage. On dit qu’on va prendre dans cette séance des résolutions importantes, que des Frères enthousiastes me disent même devoir être décisives.

La franc-maçonnerie est nécessairement conciliatrice. Elle a des adeptes dans les deux camps. Aussi tous les hommes de paix ont immédiatement réclamé son intervention philanthropique et désintéressée. Mais la philanthropie est chose bien vague. Mac Mahon et M. de Galliffet riraient aux éclats si on les priait, au nom de la philanthropie, de ne plus ordonner de charges et de se tenir strictement sur la défensive. Quand on se bat, on se bat pour se battre, et sérieusement. Les combattants n’aiment point qu’on leur propose trêve ou armistice. Il ne s’agit pas seulement de prêcher la paix et la concorde, il faut encore formuler les articles du traité de paix, il faut un programme de conciliation.

De même que tous les conciliateurs qui sont survenus, Ligues, Unions, Syndicats, la Franc-Maçonnerie propose des réélections sur toute la ligne, précédées de la reconnaissance des franchises municipales.

Rien de plus juste et de plus raisonnable que ces propositions. Si l’Assemblée de Versailles n’était furieuse et insensée, elle les eût admises immédiatement. Mais tous les jours on les lui présente à nouveau et elle les refuse à nouveau. En intervenant, la Franc-Maçonnerie n’accomplit que son devoir d’humanité ; mais en intervenant dans un débat politique, elle discute nécessairement la politique et doit aboutir fatalement à prendre parti : de sorte qu’en accomplissant son devoir, elle ne pourra échapper au reproche d’être sortie des bornes de son devoir.

Déjà, dans les premiers jours du mois, les loges de Paris et de Bordeaux avaient fait entendre leurs remontrances. Celles de Toulouse délibéraient le 21 avril :

« En présence de la lutte fraticide depuis trop longtemps engagée entre les troupes de Versailles et les gardes nationaux de Paris, la franc-maçonnerie manquerait au plus sacré de ses devoirs si elle restait impassible et muette.

« Au nom de la Fraternité, au nom de la Liberté, au nom de la République, elle conjure les combattants de désigner immédiatement des délégués chargés de mettre fin à une guerre qui déshonore la patrie et met le comble à ses douleurs.

« Il est un terrain de conciliation sur lequel tous les citoyens honnêtes peuvent et doivent s’entendre. L’Assemblée nationale ne pourrait-elle pas déclarer franchement (?) qu’elle est déterminée à maintenir la République ? Ne devrait-elle pas revenir sur la loi Municipale votée le 14 avril courant, et donner à toutes les communes de France une garantie de leur autonomie en confiant l’élection des maires et adjoints aux conseils municipaux ? Elle leur donnerait ainsi la certitude qu’en ce qui concerne leur budget particulier et leur administration intérieure, elles seront complètement indépendantes du pouvoir central.

« De son côté, la Commune de Paris ne devrait-elle pas répudier énergiquement toute usurpation sur le gouvernement de la France ?

L’amnistie la plus large interviendrait pour effacer autant que possible la trace de nos malheureuses discordes… »

Le Réveil du Peuple raconte dans un vibrant article la réunion du Châtelet :

« La Franc-Maçonnerie se réveille et secoue le lourd sommeil dans lequel elle était plongée. Fidèle à son drapeau, elle a tenté la conciliation. Ses délégués ont vu anéantir sans discussion leurs projets fraternels. Ils sont revenus navrés, le cœur saignant ; ils ont vu que les cafards, laïques et jésuites à robe courte, veulent tous la Révolution en massacrant ceux qui luttent pour la revendication des libertés françaises. Rendant compte de leur échec à Versailles, les délégués ont retracé le hideux spectacle des rages furieuses de nos bombardeurs. ....

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« Hommes de paix, s’est écrié le vieux proscrit, frère Thirifocq, les maçons vont être forcés de devenir soldats. Il faut qu’ils aillent en face des hordes de Versailles, planter la bannière franc-maçonnique, décidés à la défendre à coups de fusil si une seule balle troue la laine bleue du drapeau ! »

L’émotion était grande. L’Assemblée, prête à se séparer s’est ralliée au cri de : « À l’Hôtel-de-Ville ! »

Alors les frères revêtus de leurs insignes, les bannières déployées, se sont dirigés vers la Commune.

La séance finissait à l’Hôtel-de-Ville, les membres encore présents, ignorant ce qui se passait, descendent pour recevoir la manifestation ; parmi eux, le citoyen Vallès qui prononça quelques paroles ; les drapeaux fraternisent ; un membre de la Commune saisissant la bannière maçonnique en entoura la hampe de son écharpe rouge.

Le citoyen Lefrançais, vénérable de sa loge et membre de la Commune, a pris la parole et le citoyen Thirifocq lui répond. Dans une improvisation ardente, il rend compte avec les accents d’un vrai patriotisme des décisions prises et termine par la déclaration que la Maçonnerie entière est prête à marcher aux côtés de la Révolution, à la défendre et à la sauver.

Puis, tous les maçons saluent la Commune par une triple batterie : au nom de la Liberté, de l’Égalité, de la Fraternité, « cette devise sacrée que leurs adeptes ont livrée au monde lorsqu’il y a 60 ans, ils travaillaient à la Révolution et en assuraient le triomphe. »

— « Frères, marchons ! Notre drapeau est engagé, défendons-le ! Que notre gorge soit coupée, nos entrailles jetées au vent plutôt que de le laisser déshonorer ! Notre glaive n’est plus un symbole, notre serment n’est pas un secret. Le cri de détresse est poussé. Souvenons-nous ! Que ceux de nous qui n’étaient pas encore entrés dans la lutte prennent les armes. Tous les maçons sont solidaires. À notre appel, à notre exemple, nos frères de province, nos frères du monde entier vont se lever. »

« Le franc-maçon, le jésuite sont aux prises. Étouffons, les armes à la main ces associations lugubres et perfides qui tuent la Société, qui tuent la France, qui veulent tuer la Révolution. Notre haine date de loin. L’heure de l’assouvir est sonnée. À nous, frères, la victoire et la régénération ! »

Il est certain que la lutte devenant de jour en jour plus acharnée, des hommes qui eussent préféré conserver une neutralité pacifique et bienveillante sont obligés de se ranger d’un côté ou de l’autre, et de dégainer. Cela nous mène aux catastrophes. Mais le Frère a raison. Dans la lutte suscitée par Versailles contre Paris, il y a des rancunes de prêtre, des haines jésuitiques, il y a la lutte séculaire de l’État théocratique contre l’État athée. Versailles veut en finir avec Paris, parce que Paris est le chantier du Travail contre le Capital, de la libre pensée contre l’autorité sacerdotale. Ah ! s’il ne s’agissait que d’un peu plus ou d’un peu moins de décentralisation, il y a longtemps que le feu des canons serait éteint.

Mercredi 26 avril.

En même temps que les Francs-Maçons de Paris, le Conseil Municipal de Lyon avait envoyé des délégués auprès de M. Thiers pour le conjurer de ne pas pousser les choses à l’extrême et de rebrousser chemin dans les voies sanglantes de la guerre civile. M. Thiers l’a pris gaiement et légèrement avec ces Messieurs de Lyon ; il leur a répété ce qu’il avait déjà dit aux députés du Commerce et de l’Union Républicaine, que nous sommes vraiment en République, aussi longtemps que lui, Thiers en sera le Président, et que s’il emplit toutes les places quelconques, toutes les avenues et positions stratégiques d’ennemis de la République, ce n’est point pour nuire à la République, mais, tout au contraire, pour accoutumer la France à la République, en lui conciliant tous les partis !

Nous avons vu ces braves Lyonnais à Paris. La Commune les a bien reçus. Tout les citoyens leur ont fait ici un accueil des plus sympathiques : Sauvez-nous ! que la province arrête les fureurs et les ignobles emportements de cette Assemblée rurale qui se targue de la représenter » ! Les Lyonnais, désolés, hochaient la tête : « C’est peut-être la fin de la République ; c’est peut-être la fin de la France » !

De retour dans leur ville, ils ont adressé un appel tant à la Commune qu’à l’Assemblée Nationale. Lyon, la fille aînée de France, la digne sœur de Paris, a noblement, a sérieusement parlé. Mais qui écoute aujourd’hui la voix de l’amour ou de la sagesse ? — On n’entend plus que le hurlement des canons !

« Citoyens, délégués du Conseil Municipal de Lyon, nous n’avons pu voir sans une profonde douleur se prolonger la lutte sanglante entre Paris et l’Assemblée de Versailles ».

Mercredi, 26 avril.

Malgré son complet insuccès pour obtenir de M. Thiers un terrain de conciliation entre Paris et l’Assemblée, la Ligue d’Union Républicaine n’a pas discontinué ses efforts pour faire accorder aux malheureux habitants de Neuilly un armistice de quelques heures au moins. Voilà vingt-deux jours qu’ils sont canonnés et bombardés, assaillis par une pluie de boîtes à mitraille ; de leurs maisons on a fait des redoutes, des retranchements et des barricades, on se canarde à travers leurs fenêtres ; dans leurs rues, nuit et jour, des hommes s’égorgent et s’éventrent à la baïonnette. Les femmes, les vieillards, les enfants ont été surpris par la guerre civile au milieu de leurs occupations quotidiennes ; réfugiés dans leurs caves pour la plupart, ils sont abasourdis par le fracas des obus qui renversent la maison sur leurs têtes. Ils vivent au milieu de ces assassinats, l’air qu’ils respirent est un air de charnier et d’abattoir ; parfois le sang ruisselle dans l’escalier obscur ; des familles entières ont péri par la famine : cependant il s’y tient une espèce de marché où l’on achète et vend quelques comestibles sous les bombes qui se croisent dans les airs, sous les boîtes qui éclatent en mitraille. Ceux qui ont vu tout cela de leurs yeux, à Paris, ne parleront plus qu’avec un sourire amer du progrès, des lumières, des conquêtes de la civilisation et des vingt siècles de perfectionnement de l’humanité par le christianisme.

Pendant une dizaine de jours, la Ligue a parlementé, la Commune ne lui a fait aucune difficulté, mais du côté de Versailles, on se heurtait à des impossibilités : — « Y pensez-vous ? Conclure un armistice ? Ce serait reconnaître aux pillards, aux brigands et aux assassins de Paris, le titre et la qualité de belligérants »… « aussi, nous ne vous demandons rien pour ces gens-là, mais seulement pour les malheureuses victimes qui périssent, affamées ou blessées par des balles destinées à d’autres »…

Quand il ne s’agissait que des Prussiens, leurs parlementaires étaient toujours reçus avec les honneurs de la guerre. Nos officiers de Versailles faisaient parade de courtoisie, ils affectaient les manières les plus chevaleresques. Vous demandez deux heures pour recueillir vos blessés, pour ensevelir vos morts… prenez-en trois… prenez-en quatre » ! Mais entre Français et Français — quelle différence ! On n’est plus alors de simples ennemis, mais des frères ennemis, ce qu’il y a de plus atroce au monde, ce qu’il y a de plus cruel et de plus rancunier.

Enfin, quelqu’un a suggéré l’idée : Puisque Versailles ne veut pas consentir à planter son drapeau parlementaire devant l’insurrection, que d’autres le plantent pour Versailles ! Des tiers agiront pour des tiers ! Versailles et la Commune concéderont pour quelques heures, chacune de son côté, leur drapeau blanc à des membres de la Ligue qui iront l’arborer à Neuilly.

Pensif et triste, je me mêle aux milliers de curieux accourus de Paris pour voir les dégâts. Les rues grouillaient de monde comme un champ de foire. On chargeait à la hâte des meubles dans des voitures de déménagement ; dans des charrettes à bras, on emmenait des malades ; de distance en distance on tombait sur un groupe d’enfants hagards et blêmes, la mère épuisée par la famine, les fatigues et les insomnies, pauvres familles sans toit ni ressources. Des passants leur offraient quelque argent ; des délégués de nos vingt arrondissements leur promettaient asile et nourriture. Ces pauvres gens, que savaient-ils de MM. Thiers et Barthélémy Saint-Hilaire, de Lorgeril, Depeyre et Belcastel, de la monarchie constitutionnelle, de la pondération à établir entre le principe de centralisation politique et de décentralisation administrative ? Démolir une ville pour une question scientifique, quelle absurdité ! Mitrailler nuit et jour une population d’ignorants et d’innocents au profit du libéralisme du Journal des Débats… quel crime !

Le terrain troué et défoncé par les obus, était saupoudré de tuiles, d’ardoises, de plâtras, de décombres de toute espèce, de fragments de vitres brillant au soleil. Des arbres avaient été cassés comme joncs, des branchages hachés gisaient sur le sol pêle-mêle avec des débris de bancs et de réverbères, des fragments du granit des trottoirs. Aux alentours de la Porte Maillot qui, depuis la fameuse attaque du dimanche matin, jour des Rameaux, est restée le point de mire des Versaillais, une trombe enveloppant le quartier eût fait moins de dévastations. Criblées de bombes, les maisons s’effondrent ou se sont effondrées, la gare n’est qu’un abattis de ruines ; par les béantes parois du château de l’Etoile s’échappent le toit, des poutres, des couches de parquets : on dirait les entrailles s’échappant d’un ventre entr’ouvert.

À l’Arc de Triomphe, orgueilleux monument des trompeuses victoires et de la terrible défaite de la France, conduite par cet affreux malfaiteur Napoléon Ier, je comptais les coups d’obus, étoiles noires sur les parois dures comme roc, à peine entamées. Le groupe L’Invasion de 1814 apparaissait, vision terrible, réalité vivante et lugubre. L’homme, le père, avait été frappé en pleine poitrine par un boulet français, la mère avait été blessée elle aussi, et, d’un geste désespéré, elle tendait son pauvre enfant avec une entaille dans le cou, son enfant égorgé.

À l’Assemblée Nationale et à la Commune de Paris,

Citoyens,

Délégués du Conseil municipal de Lyon, nous n’avons pu voir sans une profonde douleur se prolonger la lutte sanglante entre Paris et l’Assemblée de Versailles. Nous sommes accourus sur le champ de bataille pour tenter un effort suprême de conciliation entre les belligérants.

Où est l’ennemi ? Pour nous, il n’y a parmi les combattants que des Français. Nous intervenons entre eux au nom d’un principe sacré : la Fraternité.

Nous trouvons en présence deux pouvoirs rivaux qui se disputent les destinées de la France : d’un côté, l’Assemblée nationale dans laquelle nous respectons le principe du suffrage universel ; de l’autre, la Commune qui personnifie le droit incontestable qu’ont les villes de s’administrer elles-mêmes. Nous venons leur rappeler à toutes deux une chose plus sainte encore, le devoir d’épargner la France et la République.

À l’Assemblée nationale nous dirons : Voici déjà trop longtemps que vous dirigez contre Paris des attaques meurtrières, que vous lui faites une guerre sans trêve. Le sang coule à flots. Après le siège des Prussiens, dont vous avez pris la place, le blocus des Français contre les Français !…

Qu’espérez-vous ? Votre dessein est-il d’enlever Paris d’assaut ? Vous n’y entreriez dans tous les cas que sur des monceau de ruines fumantes, poursuivis par les malédictions des veuves et des orphelins. Vous ne trouveriez devant vous qu’un spectre de ville. Et le lendemain d’une telle victoire, quelle serait votre autorité morale dans le pays ? Ouvrez les yeux, il en est temps encore, reconnaissez qu’une ville qui se défend avec cet héroïsme contre toute une armée française est animée par quelque chose de plus sérieux qu’une vaine passion et une aveugle turbulence. Elle protège un droit, elle proclame une vérité.

Ne vous retranchez pas derrière une analogie qui n’est que spécieuse. Dans la guerre civile qui a désolé la grande République Américaine, le Sud combattait pour le maintien de l’esclavage ; Paris au contraire s’est soulevé au nom de la liberté. Si vous voulez emprunter des leçons à l’histoire, souvenez-vous plutôt des hommes d’État de la Prusse qui, au lendemain des désastres de Iéna, donnèrent à leur pays meurtri et humilié les mâles consolations de la liberté qui relève et régénère les peuples.

À la Commune nous dirons : Prenez-y garde ; en sortant du cercle de vos attributions, vous vous aliénez les esprits sincères et justes. Rentrez dans la limite des revendications municipales. Sur ce terrain, vous avez pour vous le droit et la raison. N’employez pas pour défendre la liberté des armes qu’elle désavoue. Plus de suppression des journaux ! Ce ne sont pas les critiques, ce sont vos propres fautes que vous devez redouter. Plus d’arrestations arbitraires ! Plus d’enrôlements forcés ! Contraindre à la guerre civile, c’est violenter la conscience. Songez du reste aux dangers imminents et terribles que la prolongation d’une lutte fratricide fait courir à la République. Assez de sang répandu ! Vous avez le droit de sacrifier votre vie et votre mémoire ; vous n’avez pas le droit d’exposer la démocratie à une défaite irréparable.

Notre mission, on le voit, est toute pacifique. Aux uns et aux autres nous crions : Trêve ! déposez les armes ; faites taire la voix du canon et écoutez celle de la justice !

Paris réclame ses franchises communales : le droit de nommer ses maires, d’organiser sa garde nationale, de pourvoir lui-même à son administration intérieure. Qui peut lui donner tort ? Sont-ce les hommes aujourd’hui au pouvoir qui n’ont cessé de revendiquer pendant vingt ans le Gouvernement du pays par le pays ?

Que l’Assemblée nationale veuille bien y réfléchir. Sa résistance se briserait tôt ou tard contre la volonté des citoyens appuyée sur le droit ; car la cause de Paris est celle de toutes les villes de France. Leurs revendications légitimes, étouffées aujourd’hui, éclateraient demain plus irrésistibles. Quand une idée a pris racine dans l’esprit d’un peuple, on ne l’en arrache point à coups de fusil.

C’est donc au nom de l’ordre comme au nom de la liberté que nous adjurons les deux partis belligérants de songer à la responsabilité de leurs actes. Derrière le voile de sang et de fumée qui couvre le terrain de la lutte, ne perdons pas de vue deux choses sinistres : la République déchirée de nos propres mains et les Prussiens qui nous observent, la mèche allumée sur leurs canons.

Barodet, Crestin, Ferrouillat, Outrier, Vallier, Conseillers municipaux de Lyon, délégués.

Jeudi, 27 avril.

Ceux qui espéraient que malgré tout une réconciliation pourrait être effectuée entre les Gouvernements de Paris et de Versailles, viennent de recevoir un coup douloureux : M. Thiers ne veut pas, ne veut pas en entendre parler.

La délégation ayant le plus de chance et le plus d’autorité pour se faire écouter est celle qu’avait nommée l’Assemblée des maires, adjoints et conseillers municipaux des communes du département de la Seine, autres que Paris, les intermédiaires géographiques, neutres par position, souffrant des coups qu’on se porte de côté et d’autre, car leurs personnes sont menacées par les projectiles qui s’entrecroisent, et leurs propriétés, devenues des champs de bataille, sont ravagées par les uns et par les autres ; ces intermédiaires doivent, plus peut-être que les combattants, aspirer à la paix. Ils se sont adressés tout d’abord à M. Thiers et lui ont remis l’adresse suivante :

« L’Assemblée des maires, adjoints et conseillers municipaux des communes suburbaines de la Seine, navrée de la guerre civile actuelle, réclame une suspension d’armes.

« Elle affirme, pour toutes les communes, la revendication complète des franchises municipales avec l’élection par les conseils de tous les maires et adjoints et demande l’installation définitive de la République en France.

« Elle proteste contre l’envahissement et le bombardement dont plusieurs communes de la Seine sont victimes, et fait appel à l’humanité pour la cessation des hostilités.

« L’Assemblée surtout demande qu’il n’y ait pas de représailles ».

Dans l’entretien de la Commission avec le chef du pouvoir exécutif, M. Thiers a fait les déclarations suivantes :

« Rien ne menace la République et son sort dépend uniquement de la conduite des républicains.

« La République existe. Le chef du pouvoir exécutif n’est qu’un simple citoyen. Ce citoyen a reçu de la confiance de l’Assemblée nationale un gouvernement républicain ; il maintiendra la République tant qu’il possédera le pouvoir. On peut compter sur sa parole, à laquelle il n’a jamais manqué (?)

« L’Assemblée maintient de fait la République, quoique dans sa majorité elle paraisse avoir reçu des électeurs un mandat monarchique, elle a la sagesse de comprendre que la République est devenue aujourd’hui la meilleure forme de son gouvernement. Elle s’y ralliera tout entière, pourvu que l’ordre et le travail ne soient pas perpétuellement compromis par ceux qui se prétendent les gardiens particuliers du salut de la République.

Mais on ne peut exiger que l’Assemblée nationale consacre définitivement la République, parce que ce serait, par trop de précipitation, l’écarter d’un but vers lequel elle tend naturellement ; d’ailleurs, c’est un droit qui n’appartiendrait qu’à une Assemblée constituante.

L’Assemblée nationale est une des plus libérales qu’ait nommées la France. On ne la connaît pas assez. Elle est grandement favorable aux libertés communales ; lors du vote de la loi électorale dernière, elle a admis le principe de l’extension des attributions municipales.

Mais, aujourd’hui, elle ne peut rien faire de plus dans cette voie. C’est par l’usage du suffrage universel que vous possédez, que vous arriverez à établir et consolider les franchises que vous demandez.

On n’aperçoit pas de moyens de conciliation possible entre un gouvernement légal, issu d’élections libres, comme la France n’en avait pas eues depuis quarante ans et des coupables qui ne représentent que le désordre et la rébellion et sont pour les trois quarts des étrangers.

Quant à mes sentiments d’humanité, a dit M. Thiers, et à la générosité du gouvernement, on ne peut en douter. Les prisonniers que nous avons faits sont sur le littoral de la France, nourris comme nos soldats ; les blessés de l’insurrection sont soignés dans nos hôpitaux à Versailles avec la même sollicitude que les nôtres.

L’État nourrit le tiers au moins de la population de Neuilly, et parmi ceux que nous assistons se trouvent des hommes ayant combattu contre nous.

Tous les combattants de la Commune qui déposeront les armes auront la vie sauve et la liberté assurée ; je continuerai le paiement de l’indemnité qu’ils ont touchée jusqu’ici dans la garde nationale en attendant la reprise du travail.

Je n’excepte de l’oubli que je promets que les assassins des généraux Clément Thomas et Lecomte, et ceux qui pourront être à juste titre considérés comme complices de ces crimes par inspiration ou assistance, c’est-à-dire un petit nombre d’individus. En tout cas, aucune poursuite ne sera exercée en dehors des voies légales.

Je consentirais pour répondre à l’appel que vous faites à mes sentiments d’humanité, à laisser aux révoltés une porte libre pendant deux, trois ou quatre jours, afin de leur donner la faculté de sortir de Paris et de chercher un refuge en dehors du territoire.

J’autorise la commission à donner connaissance aux hommes de la Commune de Paris des dispositions que je viens d’annoncer et que je serais prêt à faire exécuter dans un intérêt de pacification.

Il ne m’est pas permis de laisser entrevoir d’autres concessions et surtout d’accepter, pour arriver à la paix, une reconnaissance du caractère de belligérants aux chefs de l’insurrection parisienne. »

C’est le 25 avril que les municipalités de la Seine ont reçu cette réponse. Hier au soir, ils la transmettaient à la Commune, qui, aujourd’hui, les a remerciés tristement. Elle n’a rien à refuser, rien à accepter, puisqu’on ne lui offre rien — sinon la compassion qu’on peut accorder à des criminels, la générosité, l’humanité de M. Thiers, bien connues depuis le massacre de Transnonain et l’affaire Saint Merri.

Les membres de la commission, introduits le 27 près du citoyen Pascal Grousset, chargé de les recevoir au nom de la commission exécutive, ont recueilli les paroles suivantes :

« La commission exécutive donne acte par écrit de sa communication à la délégation des municipalités de la Seine. Mais c’est la seule réponse qu’elle puisse y faire. »

« En dehors des termes de cette réponse officielle, a repris le citoyen Grousset, je vous ferai remarquer que votre désir fort honorable de conciliation se trouve entravé, dès le début, par cette déclaration de M. Thiers, qu’on n’aperçoit pas de moyens de conciliation possible entre lui et les coupables

« Versailles se refuse donc à toute conciliation. La Commune de Paris est prête, au contraire, à la conciliation ; mais celle-ci ne peut avoir lieu que par la reconnaissance des droits que nous défendons et que nous avons reçu mission de défendre par les armes si nous ne pouvons en obtenir la consécration par un arrangement.

« La Commune de Paris n’a pas la prétention d’imposer sa loi à la France. Elle entend se borner à lui servir d’exemple. Nous n’aspirons qu’à faire cesser l’effusion du sang. Mais Paris veut que sa révolution communale s’achève, et la Commune la fera triompher au nom du droit, car la Commune de Paris se regarde comme un pouvoir plus régulier que celui de Versailles, qui ne représente qu’un pays foulé par l’étranger, ayant voté sous l’empire de sentiments difficiles à apprécier. »

Après les réponses qui précèdent, recueillies à Versailles et à Paris, il est constant que le terrain de conciliation que la commission des municipalités de la Seine avait pour mission de rechercher, échappe quant à présent à ses efforts.

Les membres de la commission,
Courtin, Dehais, Genevois, Jacquet, Lecrosnier, président, Deplanquais, Letellier, Minot, secrétaire, Presdon, Rouget de l’Isle.

Ce qui est peut-être plus décourageant que l’insuccès de la démarche des maires du département de la Seine, c’est de savoir les circonstances dans lesquelles il s’est produit. Quand les maires furent arrivés à Versailles, ils se sont naturellement présentés à leur ancien Préfet, M. Jules Ferry, lequel a fait dire qu’il était absent. Ils vont frapper droit à la porte de M. Thiers, lequel est trop occupé de ses plans de campagne pour les admettre encore en sa présence. En attendant, ils sollicitent l’intervention d’un haut et puissant personnage, M. Alphand, un bonapartiste très-bien en cour, et chargé par le républicain M. Thiers des affaires de Paris. M. Alphand leur déclara qu’il ne pouvait admettre aucune transaction avec Paris. Sans doute la population malheureuse mériterait des égards, mais on ne peut pas entrer en discussion avec les étrangers cosmopolites qui dominent Paris.

Un des maires croit rétorquer l’argument : Vous avez traité avec les Prussiens, il ne vous serait donc pas absolument impossible de traiter avec ces étrangers cosmopolites. Vous devez même le faire puisque vous ne voulez pas écraser les malheureux Parisiens, victimes innocentes de l’occupation…

À cela, M. Alphand : « Que diriez-vous si un membre de la Société Protectrice des animaux vous empêchait d’étrangler le chien enragé qui va se précipiter sur vous ? »

La chose est claire : M. Alphand et les hommes au pouvoir dont il est le confident sont prêts, pour écraser les gens de la Commune, à écraser en même temps toute une population innocente… Et les Communeux eux-mêmes, leurs partisans, leurs amis de tous les degrés n’ont de droits que ceux du chien enragé, n’ont d’autre pitié, d’autre bienveillance à attendre que celle qu’on accorde au chien enragé.

Jeudi, 27 avril.

C’est à partir d’aujourd’hui que devra fonctionner un décret de la Commune portant que, sur les justes demandes de la corporation des ouvriers boulangers, le travail de nuit sera supprimé.

La question ne m’était pas inconnue, mais pour acquit de conscience, j’en ai conféré avec un patron boulanger. Le décret est sommairement juste, mais il a le tort d’être brutal dans la forme et de ne pas laisser place aux transitions et aux accommodements. On ne peut pas prétendre changer d’un trait de plume les habitudes de toute une partie de la population de Paris, accoutumée à prendre son pain frais tous les matins, sans s’exposer à des criailleries assourdissantes et à des mécontentements qu’il serait facile d’épargner au Gouvernement qui n’a nul besoin d’ameuter tant de mesquines colères contre lui.

Ceux qui ont pénétré tant soit peu les mystères du pain qu’ils mangent tous les jours, savent que la Boulangerie, un des plus anciens métiers de notre civilisation, en est aussi un des plus arriérés, et même des plus pénibles, pour ne pas dire un des plus cruels et asservissants. La Boulangerie comporte des réformes promptes et radicales, mais nous ne louons l’arrêté précité que jusqu’à un certain point. Nous l’eussions préféré autrement libellé : « Le travail de nuit est supprimé comme règle générale et pour le pain soumis au tarif que l’acheteur a le droit de se faire peser sur le comptoir. — Quant aux pains dits de luxe et de fantaisie, au poids indéterminé, les boulangers auront toujours le droit d’en fabriquer la nuit, en organisant, pour ce, des relais spéciaux d’ouvriers payés pour ce travail. »

Le luxe ne doit pas être interdit, mais alors que le luxueux, et le luxueux seul, le paie.

Une bonne mesure a été prise en même temps. Des registres de placement pour les ouvriers boulangers, d’offre et de demande de travail, sont ouverts dans chaque mairie…

Vendredi, 28 avril.

Peuvent-ils prétendre sérieusement au titre d’homme d’État ces personnages qui nous gouvernent ? Par leurs sottises et leurs maladresses, ils nous entraînent dans la guerre civile, et, quand elle est déclarée, ils font tout ce qui est en leur pouvoir, non pour la faire cesser, mais pour en augmenter les horreurs. Penchés sur le corps saignant de la France, ils fourrent les poings dans ses plaies, les déchirent à nouveau, les élargissent et y versent du vitriol.

Prenant à peine un jour de répit, MM. Thiers et Favre ont, dès le 12 avril, réédité chacun une nouvelle circulaire.

M. Favre a prononcé un nouveau réquisitoire historico-poétique contre Paris, dans une brillante pièce de style qui lui aurait valu certainement un premier prix de rhétorique au concours des Lycées ; il a institué une comparaison de la Terreur de 1793 avec la Terreur de 1871.

« Ce serait faire trop d’honneur à l’insurrection que de la comparer même au régime de 1793.

En 1793, au fond des âmes les plus féroces, il y avait l’amour de la France, le culte de la patrie. Les proscriptions étaient terribles, mais c’étaient des hommes dévoués à l’unité nationale qui proscrivaient des hommes soupçonnés de s’entendre avec l’étranger et de rêver fédéralisme en présence des armées ennemies.

Aujourd’hui ce sont des fédéralistes de la pire école, des amis de l’étranger, eux-mêmes en partie étrangers, qui proscrivent l’unité française.

En 1793, la Terreur n’était qu’un moyen, la victoire était le but.

En 1871, la terreur est à elle seule le but de ceux qui l’appliquent, ou bien, si elle est un moyen, c’est le moyen d’assurer le pillage et de protéger l’assassinat.

En 1793, la Commune et la terreur étaient sorties, comme par explosion, des susceptibilités nationales, exaspérées par les résistances intérieures, surexcitées par les dangers du dehors.

En 1871, la Commune et la terreur, se produisant au lendemain de nos désastres, pour souscrire obséquieusement au traité de paix, ne sont que la révélation d’un guet-apens prémédité à froid par des condottières sans patrie.

« Ces partisans de la lutte à outrance épiaient la fin des hostilités pour sortir de leur embuscade. Hardis seulement contre la France, ils n’osaient se montrer en face de l’ennemi pendant le siège ; mais ils étaient trop impatients d’user de leurs armes contre leurs concitoyens pour attendre, avant de commencer la guerre sociale, que les Prussiens eussent quitté Saint-Denis.

« Ces partisans de la République une et indivisible veulent séparer les villes des campagnes, distraire Paris de la France, diviser l’État en une multitude d’États, constituer, en un mot, une sorte de féodalité par en bas.

« Le second empire avait déjà détruit au dehors l’œuvre trois fois séculaire de François Ier, de Henri IV, de Richelieu et de Mazarin. L’Europe, dont il faisait ainsi les affaires, ne lui cherchait pas querelle ; elle lui permettait d’avoir, à ce prix, des victoires.

« La Commune de 1871 renchérit encore sur cette politique antifrançaise.

« Il ne lui suffît pas que, par la création définitive de deux unités nationales sur nos frontières, la France ait été replacée dans la situation où elle était au seizième siècle, et qu’un traité inévitable ait fait reculer nos limites au delà non seulement du traité de Westphalie (1648), mais même du traité de Cateau-Cambrésis (1559).

« La Commune de 1871 trouve la France telle qu’elle est encore trop forte ; elle remonte encore plus haut dans l’histoire pour y rechercher le type de l’abaissement national : son idéal, c’est la France du onzième siècle.

« Plus elle serait morcelée, plus il y aurait de communes.

« Ainsi, au moment où l’Italie et l’Allemagne ne veulent plus de la Confédération, on ose proposer à la France de reprendre, pour son propre compte, cette déplorable forme politique : on veut qu’elle renie tout son passé !

« L’insurrection de 1871, qui s’attache à copier 1793, ne manque pas de prodiguer à l’armée française, qui défend la patrie et la République, les épithètes de chouans et de Vendéens ; mais c’est elle qui est une véritable chouannerie démagogique, une Vendée socialiste !

« Aujourd’hui la Vendée et la Bretagne soutiennent l’unité nationale. C’est la Commune de Paris qui fait exception à la France, c’est elle qui est en sécession.

« De même, le comité du salut public, qui, en 1793, travaillait au moins à sauver le pays, n’en poursuit actuellement que la dissolution. Il avait alors une raison d’être sinon légitime, du moins compréhensible. Expression suprême et violente de l’instinct national poussé jusqu’à la fureur, il était né pour concentrer contre l’ennemi toutes les ressources du pays, pour en discipliner toutes les forces, pour en tendre tous les ressorts.

« Mais qu’est-ce que le comité du salut public, qui commence par mendier la tolérance de la Prusse, par lui demander humblement la permission de persécuter, de traquer, de fusiller des Français, et qui ne paraît destiné qu’à ressusciter, au service de haines subalternes, les procédés de police employés au moyen âge par l’Inquisition ?

« Lors même qu’il se ferait illusion au point d’espérer vaincre les résistances de la France entière concentrées à Versailles, ne sait-il pas que la Prusse peut, d’un geste et d’un mot, l’anéantir ? que le premier résultat de son succès serait précisément de livrer la France à la Prusse ?

« On le voit, entre la Commune de 1871 et celle de 1793, il n’y a, malgré l’identité des dénominations, aucune ressemblance. Si désertée, si maudite que soit cette dernière, le seul résultat de la parodie lugubre contre laquelle le pays est réduit à se défendre sera de faire paraître moins odieux, par l’effet du contraste, l’objet épouvantable de cette imitation à contre-sens et à contre temps. À ses petits-fils dégénérés, Robespierre devra de la reconnaissance ; comparé à eux, il fait presque figure d’homme d’État.

« On se rappelle encore cette bande d’assassins et de brigands qui, à quelques kilomètres d’Athènes, firent prisonniers, il y a un an ou deux, des touristes anglais et un diplomate étranger en promenade, et massacrèrent ceux qu’une énorme rançon ne vint pas à temps délivrer de leurs mains.

« Ce n’est plus dans la plaine de Marathon, c’est en plein Paris, que se passent actuellement des scènes analogues. Il ne peut plus être question ici des orgies de la passion politique : ce sont purement et simplement les manières de faire usitées dans les Abruzzes et dans les montagnes du Péloponèse.

« Comment caractériser autrement des gens qui, sous prétexte d’opposition politique, arrêtent comme otages les femmes et les enfants, qui ferment les issues de la ville pour en faire une vaste souricière, qui incorporent de force les passants dans leur bande, qui font de chaque coin de rue une embuscade ?

« L’antique peine du talion, les vieux codes barbares sont dépassés par le banditisme qui, sous le nom de Commune, se donne carrière dans Paris.

« La ville la plus civilisée, la plus brillante, la plus aimable du monde est devenue comme un lieu pestiféré, d’où chacun cherche à s’enfuir. Les malheureux qui ne peuvent échapper sont réduits à invoquer, sur le sol de la patrie, l’appui des puissances neutres : ils vont demander asile aux consulats étrangers, et il en est maintenant de la capitale de France comme de ces lointains pays de l’Orient où il faut des capitulations pour protéger les Européens contre la barbarie des coutumes locales et les atrocités des indigènes ».

Infiniment plus habile que son collègue Favre, M. Thiers commence par crier victoire avant la bataille. C’est pour mettre les lâches de son côté, car il sait fort bien que les lâches, en immense majorité, toujours font les gros bataillons qui finissent par avoir raison :

Versailles, 12 avril. 5 h. 30 du soir.

Président du Gouvernement, chef du pouvoir exécutif à préfets, généraux de divisions territoriales, procureurs généraux, trésoriers payeurs généraux, et toutes les autorités civiles et militaires :

« Ne vous laissez pas inquiéter par de faux bruits, l’ordre le plus parfait règne en France, Paris seul excepté. Le gouvernement suit son plan et il n’agira que lorsqu’il jugera le moment venu.

« Jusque-là les engagements de nos avant-postes sont insignifiants. Les récits de la Commune sont aussi faux que ses principes. Les écrivains de l’insurrection prétendent qu’ils ont remporté une victoire du côté de Châtillon. Opposez un démenti formel à ces mensonges ridicules. Ordre est donné aux avant-postes de ne dépenser inutilement ni la poudre ni le sang de nos soldats.

« Cette nuit, vers Clamart, les insurgés ont canonné, fusillé dans le vide, sans que nos soldats, devant lesquels ils fuient à toutes jambes, aient daigné riposter.

« Notre armée, tranquille et confiante, attend le moment décisif avec une parfaite assurance, et si le gouvernement la fait attendre, c’est pour rendre la victoire moins sanglante et plus certaine.

« L’insurrection donne plusieurs signes de fatigue et d’épuisement.

« Bien des intermédiaires sont venus à Versailles pour porter des paroles, non pas au nom de la Commune, sachant qu’à ce titre ils n’auraient pas même été reçus, mais au nom des républicains sincères qui demandent le maintien de la République et qui voudraient voir appliquer des traitements modérés aux insurgés vaincus.

« La réponse a été invariable. Personne ne menace la République, si ce n’est l’insurrection elle-même.

« Le chef du pouvoir exécutif persévérera loyalement dans les déclarations qu’il a faites à plusieurs reprises.

« Quant aux insurgés, les assassins exceptés, ceux qui déposeront les armes auront la vie sauve.

« Les ouvriers malheureux conserveront pendant quelques semaines la solde qui les fait vivre.

« Paris jouira comme Lyon, Marseille, d’une représentation municipale élue qui, comme les autres villes de France, fera librement les affaires de la cité ; mais, pour les villes comme pour les citoyens, il n’y aura qu’une loi, une seule, il n’y aura de privilège pour personne.

« Toute tentative de scission essayée par une partie quelconque du territoire, sera énergiquement réprimée en France, ainsi qu’elle l’a été en Amérique.

« Telle a été la réponse sans cesse répétée non pas aux représentants de la Commune, que le gouvernement ne saurait admettre auprès de lui, mais à tous les hommes de bonne foi qui sont venus à Versailles s’informer des intentions du gouvernement. »

A. Thiers.

Le 16 avril, l’aimable M. Thiers reprend sa franche et sincère causerie avec les cent mille et un fonctionnaires du militaire et du civil :

« Versailles 16 avril 1871, 5 heures du soir.

« Le gouvernement s’est tu hier parce qu’il n’y avait aucun événement à faire connaître au public, et, s’il parle aujourd’hui, c’est afin que les alarmistes mal intentionnés ne puissent abuser de son silence pour semer de faux bruits.

« La canonnade sur les deux extrémités de nos positions, Châtillon au sud, Courbevoie au nord, a été fort insignifiante cette nuit. Nos troupes s’habituent à dormir au bruit de ces canons, qui ne tirent que pour les éveiller. Nous n’avons donc rien à raconter sinon que les insurgés vident les principales maisons de Paris pour en mettre en vente le mobilier au profit de la Commune, ce qui constitue la plus odieuse des spoliations.

« Le gouvernement persiste dans son système de temporisation pour deux motifs qu’il peut avouer : c’est d’abord de réunir des forces tellement imposantes que la résistance soit impossible et dès lors peu sanglante ; c’est ensuite pour laisser à des hommes égarés le temps de revenir à la raison.

« On leur dit que le Gouvernement veut détruire la République : ce qui est absolument faux, sa seule occupation étant de mettre fin à la guerre civile, de rétablir l’ordre, le crédit, le travail et d’opérer l’évacuation du territoire par l’acquittement des obligations contractées avec la Prusse.

« On dit à ces mêmes hommes égarés qu’on veut les fusiller tous : ce qui est encore faux, le gouvernement faisant grâce à tous ceux qui mettent bas les armes, comme il l’a fait à l’égard de 2 000 prisonniers qu’il nourrit à Belle-Isle sans en tirer aucun service.

« On leur dit enfin que, privés du subside qui les a fait vivre, ou les forcera à mourir de faim ; ce qui est aussi faux que tout le reste puisque le gouvernement leur a promis encore quelques semaines de ce subside, pour leur fournir les moyens d’attendre la reprise du travail, reprise certaine si l’ordre est rétabli et la soumission à la loi obtenue.

« Éclairer les hommes égarés, tout en préparant les moyens infaillibles de réprimer leur égarement s’ils y persistent : tel est le sens de l’attitude du gouvernement et, si quelques coups de canon se font entendre, ce n’est pas son fait, c’est celui de quelques insurgés voulant faire croire qu’ils combattent lorsqu’ils osent à peine se faire voir.

« La vérité de la situation, la voilà tout entière et pour un certain nombre de jours elle sera la même. Nous prions donc les bons citoyens de ne pas s’alarmer, si tel jour le gouvernement, faute de n’avoir rien à dire, croit mieux de se taire. Il agit, et l’action ne se révèle que par des résultats, or ces résultats, il faut savoir les attendre : loin de les hâter, on les retarde en voulant les précipiter. »

Il semblerait impossible d’être haineux comme MM. Favre et Thiers ? Eh bien ! Monsieur Dufaure s’est d’un seul coup hissé à la hauteur de ses collègues. La circulaire que son Excellence, Monsieur le Ministre de la Justice, adressait la 23 avril aux procureurs généraux de la République est digne d’être conservée dans nos malheureuses annales. Elle restera, monument de la colère stupide et de la furibonde épouvante qui ont si soudainement détraqué les cerveaux de nos gouvernants et des amis de l’ordre :

Versailles, le 23 avril 1871.
Monsieur le procureur général.

« Vous recevez, en même temps que cette circulaire, la loi qui vient de rendre au jury la connaissance des délits commis par la voie de la presse ou par les autres moyens de publication qu’énumère la loi du 17 mai 1819. L’Assemblée nationale est ainsi revenue aux traditions libérales qui ont fait, pendant plus de trente ans, l’honneur de la tribune française. La conscience publique, représentée par le Jury, appréciera dans leur infinie variété, les manifestations d’opinion que la liberté de chacun pourra produire : elle saura discerner le degré de perversité que ces manifestations peuvent supposer et les dangers qu’elles peuvent faire courir.

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« Mais chaque époque est mise en présence de dangers qui lui sont propres : je vous signale tout particulièrement ceux du temps où nous vivons. Il se trouve en ce moment des écrivains qui déshonorent leur plume par les plus honteuses apostasies et les entreprises les plus violentes contre les principes essentiels de tout ordre social. Ils ont longtemps et vivement demandé le suffrage universel, et ils outragent aujourd’hui, sans relâche, une Assemblée qui en est incontestablement l’expression la plus libre et la plus certaine. À les en croire, elle serait agressive, provocante, avide de nouvelles révolutions quoiqu’ils sachent bien que, depuis le jour où elle a nommé provisoirement le plus illustre de ses membres chef du pouvoir exécutif de la République française, elle n’a pas fait un pas rétrograde ; mais, en revanche, tout en prodiguant sans cesse le grand nom de liberté, ils sont devenus les adorateurs, ils se font par toute la France les apologistes effrontés d’une dictature usurpée par des étrangers ou des repris de justice, qui a inauguré son règne par l’assassinat, qui le signale tous les Jours par l’arrestation des bons citoyens, le bris des presses, le pillage des établissements publics, le vol avec effraction, de nuit, à main armée, chez les particuliers, l’incarcération des prêtres, l’enlèvement et la réduction en lingots des vases sacrés. Oui, la force matérielle, constituée dans Paris sous le nom de Commune pour commettre de si abominables excès, trouve des apologistes qui deviendraient bientôt ses imitateurs si elle triomphait.

« Ce ne sont pas les ennemis d’un gouvernement quelconque, mais de toute société humaine : vous ne devez pas hésiter à les poursuivre.

« Et ne vous laissez pas arrêter lorsque, dans un langage plus modéré en apparence, ils se font les apôtres d’une conciliation à laquelle ils ne croient pas eux-mêmes, mettant sur la même ligne l’Assemblée issue du suffrage universel et la prétendue Commune de Paris ; reprochant à la première de ne pas avoir accordé à Paris ses droits municipaux bien que, pour la première fois, l’Assemblée nationale ait donné spontanément à cette grande ville tous les droits de représentation et d’administration dont jouissent les autres communes de France ; enfin la suppliant de tendre sa noble main à la main tachée de sang que ses ennemis n’oseraient lui présenter. Pour être plus hypocrite, ce langage n’est pas moins coupable, il énerve le sentiment du juste et de l’injuste ; il habitue à considérer du même œil l’ordre légal et l’insurrection, le pouvoir crée par le vœu de la France et la dictature qui s’est imposée par le crime et règne par le terreur.

« La promulgation de cette nouvelle loi vous impose, monsieur le procureur général, une tâche laborieuse ; je serai prêt à la partager avec vous. Nous avons été pendant de longs mois les témoins attristés de tous les maux que la guerre étrangère peut verser sur un pays ; dans la guerre civile que de grands coupables cherchent maintenant à allumer, notre rôle doit être plus actif ; notre intervention personnelle est un devoir plus impérieux. Vous et moi saurons le remplir. »

Recevez, etc.
Le Garde des Sceaux, ministre de la Justice.
J. Dufaure.

Il n’est pas donné à tous d’avoir la faconde Favresque. Ce n’est pas M. Dufaure, sec, net, prosaïque et nasillard, qui jamais eût trouvé l’heureuse comparaison des boulevards de Paris aux « plaines de Marathon infestées de brigands ». Toutefois cette énumération de tous les crimes prévus au code pénal qui se trouvent être le passe temps des membres de la Commune, et notamment les brigandages avec effraction et à main armée chez les bourgeois plongés dans le sommeil, cette énumération est d’un effet saisissant. — Paris ne fut oncques plus tranquille, certes, sauf les canonnades bruyantes, jamais si paisible et même vertueux. Chacun s’observe avec étonnement, on dirait que tous escrocs et filoux se sont réfugiés à Versailles, à l’ombre protectrice des policiers et argousins. Sur les traces des banquiers et gens d’église sont aussi parties cocottes et prostituées, secouant la poussière de leur traînante queue ; fidèles à la cause de l’ordre et de la famille, elles ont été rejoindre les beaux fils et les beaux militaires de la plus belle armée du monde. Paris ne fut jamais si moral… N’importe ! au provincial berné, il n’apparaît plus que dans une effrayante vision de pillage, d’incendie, de sang. M. Favre narre ces forfaits affreux, M. Thiers les contresigne et M. Dufaure, garde des sceaux, les timbre au grand cachet de l’Etat avec une plaque énorme de cire rouge !

Et c’est un ministre de la Justice, — oui de la Justice ! qui s’acharne avec cette furie contre les conciliateurs dont les efforts ont été si malheureux jusqu’ici. C’est contre les hommes apportant des paroles de paix, que lui, le ministre des Cultes, de Grâce et de Justice, enjoint à ses Procureurs généraux de sévir avec la plus inflexible rigueur !

Samedi, 29 avril.

Les élections municipales qui devront avoir lieu demain par toute la France inaugureront la nouvelle loi que l’Assemblée s’est donné tant de peine pour faire mauvaise. Elles ne manqueront pas d’exercer une influence proéminente sur les agissements ultérieurs de la politique. Nos monarchistes de toute nuance ne font pas le moindre doute qu’elles ne mettent le gouvernement de toutes nos communes tant urbaines que rurales entre les mains de la fraction clérico-libérale, aristocrate-bourgeoise. Aussi quantité de nos honorables ont-ils déjà pris l’express pour aller chauffer en province leurs candidatures ou celles de leurs partisans. M. Thiers, dont la politique est sur la sellette et qui a besoin de se faire délivrer un prononcé d’acquittement pour la façon dont il bombarde Paris, M. Thiers, qui se présente en quelque sorte dans toutes les communes de France, espèce de candidat universel, a fait interrompre la discussion et, se délivrant un tour de faveur, il a prononcé son grand discours électoral.

Cette harangue est certainement un chef-d’œuvre dans son genre, et, dans sa longue carrière parlementaire, l’habile M. Thiers a été rarement plus habile. Captieux et retors, il semble incapable d’aucune arrière-pensée, colère, rancunier et perfide, on le jurerait un bienveillant bonhomme de bon sens presque bourgeois, de naïveté presque paysanne. Le grand secret de M. Thiers gît dans son impudence ; sa prodigieuse habileté est faite d’une prodigieuse effronterie. On devine aisément qu’au collège le petit Adolphe était le plus grand menteur de sa classe.

L’honnête homme prétend faire son examen de conscience. Il appelle la France, il invite le monde à écouter sa confession, il prend le ciel à témoin de sa sincérité, il veut se confesser, il a besoin que ses frères lui donnent l’absolution. Il prend son cœur à la main, et, comme l’escamoteur retroussant ses manches, il le tourne et retourne. « Ni truc, ni escamotage, pas de fraude, pas de double poche. Messieurs et Mesdames, veuillez prendre la peine de le constater vous-mêmes ? » Eh bien ! qu’y a-t-il dans ce cœur dont je vais mettre à nu les derniers replis devant vos yeux ? Ah ! regardez, je vous prie, regardez encore… Il n’y a dans mon cœur que mon admiration pour l’armée, notre honneur et notre gloire, pour l’armée qui est toujours la splendeur du pays, le plus solide appui de ses destinées et des nobles principes qu’il représente… (applaudissements.) L’armée, Messieurs, grande et puissante par son organisation, par le sentiment quelle a de ses devoirs, par le choix des nobles chefs qui la commandent… Loyauté, honneur, capacité, voilà le noble état-major de notre armée ; des hommes qui se sont montrés supérieurs à la fortune et qui ont prouvé que, s’ils avaient été bien dirigés, ils nous auraient rendu non une France vaincue mais une France victorieuse ; commandée qu’elle est par ce brave Maréchal Mac-Mahon, le chevalier sans peur et sans reproche… »

— « Ce qu’il y a dans mon cœur. Messieurs, il y a mon admiration fervente pour vous. Vous n’êtes pas un parti, ainsi que disent vos ennemis, mes ennemis, mais vous êtes la nation tout entière, chacun de vous ne vaut pas moins de 50 000 hommes. Quand donc la Liberté s’est-elle jamais présentée sous une forme plus radieuse qu’aujourd’hui sous la forme des Batby et des Gavardie, des Gaslonde, des Dahirel et des Audren de Kerdrel, sous la forme d’une Assemblée librement élue ? Dites-moi s’il y a République qui vous vaille, si vous n’êtes pas plus la République que ne le serait la République elle-même ? — Et c’est le jour que nous avons la félicité de vous avoir pour dominateurs, c’est le jour où vous êtes arrivés si près de la vraie et pure République, et je dirai même au-delà des limites qu’on aurait pu rêver, c’est ce jour-là qu’on viendrait encore nous dire qu’il faut songer à la Liberté ?

« Je dis à vos adversaires : « Que voulez-vous ? Le maintien de la République ? Mais elle existe, cette République ; la République, c’est l’Assemblée, c’est vous, nobles représentants, c’est moi, votre humble admirateur. On vous soupçonne de complot, d’arrière-pensée contre la République — pardon, contre l’institution actuelle — cette Assemblée si sage et loyale ! quelle horreur, quelle infâme calomnie ! Je donne à l’insurrection le démenti solennel, quand elle ose prétendre que l’on conspire ici contre le fait actuel, contre le Gouvernement d’aujourd’hui. Demain, ce soir peut-être, quand nous nous serons débarrassés des républicains qui nous gênent le plus, vous pourrez tout à votre aise tuer la République, mais en attendant, je dis qu’ils en ont menti par la gorge, ceux qui vous accusent du moindre dessein, du moindre complot contre le fait actuel, contre le fait provisoire, vous m’entendez bien !

« Je dis à vos adversaires : Vous avez l’impudence de prétendre que l’Assemblée n’est pas libérale ? — Mais je suis libéral, moi, chacun sait ça, et cependant, il s’en faut que je sois autant libéral que la plus libérale des Assemblées qui vient de confectionner la plus libérale des lois municipales qu’on ait encore présentée à l’appréciation des connaisseurs !

« Je m’interroge donc moi-même… Quand je suis obligé de donner des ordres, des ordres — j’ai peine à trouver l’expression, des ordres non pas cruels, mais enfin les ordres qu’on donne à la guerre, même quand ils sont dirigés contre l’étranger — des ordres qui doivent faire frémir le cœur de l’honnête homme… j’ai besoin de me demander si j’ai raison, si j’ai le droit de mon côté… (murmures) Rassurez-vous, c’est simple figure de rhétorique, je ne doute nullement de ce droit. Mais il y a des moments où ma conscience tourmentée, déchirée, se demande si le droit est vraiment de notre côté (nouveaux murmures).

« Messieurs vos murmures réitérés me font manquer un effet oratoire. Ils montrent combien est épaisse la matière dont se compose la majorité rurale, ils m’avertissent que pour flatter vos narines il ne faut pas leur faire flairer un parfum délicat, mais les emplir de l’encens le plus grossier. Rappelez-vous donc comment j’ai, l’autre jour, expédié les francs-maçons. Je les ai ébaubis en leur déclarant que je me souciais de trouer leurs maisons et leurs carcasses autant que casser une pipe en terre de fayence. Une autre fois, sachez mieux ce que parler veut dire. Je reprends mon examen de conscience :

« Oui, je me le demande très souvent. Y a-t-il eu au monde un jour, un seul où le droit ait été plus clairement, plus évidemment de notre côté et le crime de l’autre côté ? Si on m’avait laissé achever, on aurait compris que c’est l’évidence saisissante du droit que je cherche à établir, ici devant le pays qui m’écoute avant d’aller faire ses élections et devant les pervers qui nous obligent à faire retentir le canon à leurs oreilles.

« Je me suis dit : Nous avons devant nous quelques coupables et criminels qui se sont emparés d’une grande cité sans avoir eu son vote. Je me trompe. Ils ont eu recours au vote. Combien ont-ils eu d’électeurs ? ils n’en ont pas eu le vingtième[2].

« Ils sont restés dans leur isolement, ils n’ont personne derrière eux. Et vous qui avez-vous ? Vous avez la nation tout entière. Ils ne sont qu’une poignée de malfaiteurs ; ils sont quelques misérables seulement, assistés de quelques étrangers »…

M. Jules Simon, ministre de l’Instruction publique, interrompt : « Oui, ils sont peu nombreux certainement, et parmi eux de nombreux étrangers ! »

… « Assistés de quelques étrangers qui entraient par une porte, tandis que les honnêtes gens sortaient par une autre porte.

« Donc, si nous portons obstacle à l’alimentation de Paris, si nous tirons sur ce Paris toujours si cher à la France, notre cœur saigne. Mais cette guerre cruelle, en sommes-nous les auteurs ? En êtes-vous les auteurs ? Non, je le proclame devant l’histoire, devant le pays qui nous écoute, devant cette multitude de conciliateurs et de pacificateurs que je ne peux pas entendre, ou que je gouaille et mystifie, nous ne sommes pas les auteurs de cette guerre, à quelque degré que ce soit. Loin de là. C’est le cœur saignant que nous la faisons, cette guerre. Nous n’attaquons pas. Et si l’on nous objecte que nous avons attaqué et le 18 mars et le 2 avril, je réponds : « Quand bien même nous attaquerions, nous défendrions les lois, l’ordre public, l’ordre social, tout entier, car vous êtes le pays, ô nobles membres de l’Assemblée, vous êtes la civilisation tout entière ; votre triomphe est le triomphe de l’ordre, qui est en même temps la Liberté la plus pure » !

— J’ai écouté M. Thiers attentivement. Telle est la décalque fidèle de l’impression que son discours a laissé dans ma mémoire.

Mais la savante harangue de M. Thiers, admirable de perfidie, eût été incomplète sans la contre-partie que lui donna son ami, M. Audren de Kerdrel (mieux vaut dire son ennemi). Grand, maigre, sec, ce noble Breton a la prétention d’être le chef du groupe monarchique et non moins que le député de Carayon Latour, le confident de sa Majesté le Roy de France, Henry cinquième du nom, M. Audren parle avec recherche et suffisance, il s’admire à lui tout seul plus que cinquante mille hommes de bonne volonté ne pourraient jamais l’admirer ; et jamais il n’a manqué l’occasion de faire une maladresse. Ses collègues, qui l’ont gratifié du sobriquet d’Audren l’Intempestif, le virent avec terreur monter à la tribune et l’occuper en maître :

« Monsieur Thiers a été si habile, si habile, que le commun peuple de nos honnêtes campagnes et les bons bourgeois de nos villes, et même plusieurs de nos amis pourraient s’y tromper. Je viens loyalement et discrètement leur dire le mot de l’énigme, mais qu’on n’aille pas le répéter à Paris. Quand M. Thiers prétend qu’ils sont à Paris quelques criminels seulement et une poignée de malfaiteurs, il faut comprendre cela comme une précaution oratoire, car si ces brigands n’étaient pas d’accord avec la majorité de la population, il leur serait impossible de faire contre notre vaillante et superbe armée une résistance si opiniâtre. Quand M. Thiers ne parle que du châtiment à infliger aux assassins des généraux Lecomte et Clément Thomas, c’est pour ne pas effrayer les faibles d’esprit et les personnes sentimentales, car vous savez tous que cent mille gardes nationaux au moins sont les complices de ces lâches meurtriers et qu’aucun d’eux, non pas un seul, n’échappera à notre juste courroux. Quand M. Thiers jure que l’Assemblée accepte la République, aucun de vous ne s’y méprendra, je l’espère. Vous savez, vous n’oublierez pas que l’Assemblée, qui est loyalement royaliste, subit la République, mais sans se résigner ; elle la subit pour un temps, le plus court possible, jusqu’à ce que M. Thiers et notre glorieuse armée aient écrasé la révolution — après quoi, après quoi, — quand les bases seront bien assises, soyez tranquilles, nous savons quel pouvoir vous donner, et l’édifice un jour sera complet, et au plus haut de sa tour crénelée, nous arborerons le drapeau blanc de la Vierge immaculée et des Bourbons de droit divin !

Après cette explosion de franche maladresse et de superbe honnêteté, M. Audren de Kerdrel descend fièrement de la tribune, acclamé par les barons, vidâmes, écuyers et varlets de la Droite, aux rugissements des gros bourgeois du centre et aux rires ironiques des libéraux du centre.

Messieurs les libéraux, réfléchissez cependant : vous trouverez plus de gens habiles que d’honnêtes gens.

Samedi 29 avril.

Le couvent maçonnique du Châtelet a produit un résultat qui étonne jusqu’à ses promoteurs. Je me laisse entraîner à parler comme j’eusse parlé hier, et néanmoins je suis profondément ému. Il y a dans la franc-maçonnerie parisienne une forte probité qui vient de se montrer courageuse et fière. Et le citoyen qui, à table, au milieu de sa famille et de ses amis, est un simple bonhomme, mais qui reste calme, digne et bon tandis que les balles pleuvent autour de lui, celui-là est bien près d’être un héros, au moins à son heure. Quoi qu’il en soit, plus le franc-maçon passait, à tort ou à raison, pour un bourgeois foncièrement innocent et insignifiant, plus est significative la résolution qu’il a prise, plus est décisive l’affirmation du droit de Paris.

L’Assemblée rurale, refusant par son délégué M. Thiers, d’écouter seulement des paroles de paix, de conciliation et de transaction, l’Assemblée vouant l’immense ville aux horreurs du bombardement et des assauts, des massacres et des incendies, la Franc-Maçonnerie a pris parti pour l’attaquée et l’opprimée. Et, pour la première fois depuis sa fondation séculaire, elle a arboré au grand jour les emblèmes de ses arcanes mystérieux, elle les a plantés résolument à côté du drapeau rouge de la Commune.

C’était un spectacle solennel que ce cortège de 10 à 11 000 hommes se rendant de la Place du Carousel à la Place de l’Hôtel de Ville au milieu des acclamations. La foule, raconte un frère, se pressait immense, silencieuse et recueillie. Il y avait quelque chose de religieux et dans l’acte accompli par les maçons et dans le respect dont il était salué par le peuple accouru… Les antiques bannières, qui n’avaient encore connu que le repos du Temple, venaient pour la première fois flotter au vent de la Révolution et couvrir de leurs plis protecteurs la Grande Cité. En tête de la colonne et comme une éclatante protestation contre les bombardements ruraux, marchait le blanc étendard de la Loge de Vincennes, sur lequel on lisait : « Aimez-vous les uns les autres ! »

À la suite des dignitaires de la Maçonnerie, décorés du cordon jaune et vert du Grand Orient ou du cordon blanc des députés écossais, on voyait se presser les maçons de tous les rites : français, écossais, Misraïm et Memphis. Les simples rubans blancs des maîtres figuraient à côté de la pourpre et de l’or des Rose-Croix, les Kadolph aux écharpes noires brodées d’argent côtoyaient les Misraïmites aux cordons verts. Des sœurs, quelques-unes vêtues de noir, quelques-unes avec des insignes maçonniques, accompagnaient, leurs époux et leurs frères.

À onze heures du matin, les francs-maçons faisaient leur entrée dans la cour de l’Hôtel de Ville. La Commune tout entière les attendait sur le balcon devant une statue de la République, ceinte de l’écharpe rouge…

Le citoyen Félix Pyat, membre de la Commune.
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Beslay, un vieux républicain dont le père siégeait à la Convention :

« Citoyens frères, comme doyen de la Commune de Paris et aussi de la Franc-Maçonnerie de France dont j’ai l’honneur de faire partie depuis cinquante-six ans, permettez-moi de donner à l’un de vous l’accolade fraternelle ».     .     .

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Le vénérable Thirifocq prend le drapeau de la commune.

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Il est midi. Les clairons sonnent, les tambours battent aux champs, des vivats enthousiastes font écho.

Un ballon est lancé portant les trois points maçonniques avec ces trois mots : « La Commune à la France ».

Des membres de la Commune prennent place parmi les vénérables, et le cortège se dirige vers la Bastille.

Les soixante bannières flottent au-dessus des dix mille francs-maçons, s’inclinent devant la colonne de Juillet et saluent le génie de la Liberté.

Puis, par les grands boulevards, le cortège défile jusqu’à la Madeleine. Il est deux heures quand il s’engage dans le faubourg Saint-Honoré, la barricade qui ferme la rue Royale l’empêchant de passer par la place de la Concorde. Au moment où la tête du cortège arrive sur la place Beauveau, un frère qui précédait en éclaireur est atteint mortellement par un obus. Ce triste accident, grossi par les imaginations, donne lieu à des bruits faux, qu’on dirait inséparables de tout grand mouvement populaire : « On a tiré sur le drapeau blanc… Plusieurs francs-maçons ont été tués ou blessés… »

Le cortège s’arrête. On croit que l’obus a motivé cette halte et de toutes parts on crie : En avant ! Mais ce sont les officiers supérieurs et le bataillon en armes qui, après avoir accompagné jusque là les francs-maçons, les quittent afin de laisser à la manifestation son caractère pacifique. La colonne se divise en trois groupes convergeant vers l’Arc de Triomphe. Les obus tombent de temps en temps sur le quartier. Avenue Friedland, plusieurs projectiles passent tout à coup en sifflant sur les têtes de la foule et vont éclater dans les terrains vagues. Une vive émotion s’empare des manifestants, dont le plus grand nombre se couche à terre, mais tout le monde se relève aussitôt et reste à son poste. Pas un seul des vénérables, pas un des porte-bannières qui ont déjà franchi le cordon des sentinelles et se trouvent isolés au milieu de la chaussée, ne fait mine de se courber. Quelques-uns, quand un obus passe, lèvent leur chapeau au cri de vive la République !

Les bombes éclatent, nombreuses et serrées sur le rond-point de l’Etoile quand y débouchent les députations. Atteint par un projectile, un Ecossais est emporté à l’hôpital Baujon. Les maçons se groupent sous l’Arc de Triomphe, pendant que la délégation parlementaire, avec ses soixante drapeaux, descend, calme et solennelle, l’avenue de la Grande Armée, sous les obus.

Ils ne tombèrent plus longtemps. La bannière blanche arrêta le feu des Versaillais ; depuis longtemps les fédérés avaient discontinué le leur. Arrivés aux remparts, les francs-maçons se déploient le long des murailles et plantent leurs bannières sur les bastions ; tandis que quarante vénérables, franchissant les lignes, s’avancent par la grande avenue de Neuilly sur la barricade du pont de Courbevoie. On les suit des yeux avec angoisse. Mais décidément les Versaillais ont interrompu leur feu.

Au pont, le colonel Leclerc reçoit les délégués très froidement et les conduit à son supérieur. Le général Montandon, franc-maçon lui-même, salue avec courtoisie. À la vue des bannières bien connues, il a pris sur lui d’arrêter le feu, mais il n’a pas le pouvoir d’accorder une attention bien longue. Il engage les frères à envoyer des députés à Versailles et met une voiture à leur disposition.

Trois des dignitaires se mettent aussitôt en route ; ils vont encore une fois essayer de fléchir M. Thiers, d’attendrir son cœur, vieux pruneau desséché. Toutefois, ils sont nombreux, les frères qui s’écrient : « Il est impossible qu’on résiste à nos offres de paix, il est impossible que Versailles ne nous écoute pas, que les villes de France ne nous fassent pas écouter ! »

Dimanche, 30 avril.

Ils sont bien coupables, ces hommes de Versailles, qui sont entrés au pouvoir, non comme les mandataires de la nation tout entière mais comme les aventuriers d’un parti, qui ont cru établir plus solidement leur caste sur les débris de la France démantelée ; ils sont bien criminels, ces hommes qui, pouvant être le Gouvernement, ont préféré n’être qu’une faction, et qui, pouvant faire de grandes choses pour le bien de tous, ont manigancé de petits complots, d’indignes coups d’État pour leur satisfaction personnelle et l’intérêt de leurs compères et complices de la haute bourgeoisie libérale. S’il le faut, ce qui nous reste de patrie y périra, car nos gouvernants, Thiers, Favre, Dufaure et consorts ont la gloriole féroce, leur dépit monte jusqu’à la rage et leur vexation jusqu’au paroxysme de l’hystérie.

Malheureusement, les personnages officiels ne sont pas les seuls coupables. Dans leur œuvre de mensonge à outrance et de calomnie cruelle, ils ont été accompagnés, précédés et suivis par des hommes presqu’autant puissants et respectables qu’eux, des meneurs de la presse, des directeurs de journaux, des écrivains de premier ordre, des écrivassiers du rang le plus infime. Depuis le Journal des Débats jusqu’au vil Figaro ou à l’immonde Gaulois, pas une parole de raison, de sens, de conciliation, tous leurs discours ne sont que des réquisitoires dont la conclusion est toujours la même : Tue ! tue ! Paris envoie ses députations de pacificateurs, ses francs-maçons, ses délégués, ses chambres syndicales de la Ligue d’Union, que sais-je ? De Versailles, rien ! pas même un article dans un bout de journal ! — Une des choses qui m’ont ému le plus douloureusement et qui, mieux que nulle proclamation de la Commune, m’a fait sentir la nécessité pour Paris de se défendre jusqu’à la mort, s’il le faut, c’est l’excommunication solennelle lancée par le Temps de Versailles contre le Temps de Paris. Le journal s’est dédoublé pour servir sa double clientèle de la capitale et de la province. Et tandis que la rédaction de Paris, peut-être avec bonne foi poussait à quelque conciliation, le Rédacteur en chef siégeant à Versailles aux pieds du petit M. Thiers, a excommunié son frère de Paris, qui osait croire que cent ou deux cent mille gardes-nationaux ne sont pas un ramassis de fous furieux, qu’ils ont quelques raisons plausibles que Versailles devrait écouter avec indulgence, en accordant un armistice. Le Temps versaillais n’admet pas que l’Assemblée, qui est la légalité, puisse parlementer un instant avec la Commune, qui est le crime. Que les insurgés commencent par déposer leurs fusils, qu’ils se fassent d’abord mettre les menottes aux poignets par les gendarmes, et, après, ils tâcheront à s’entendre avec les juges !… Auparavant ce serait se rendre les complices de leur crime que de condescendre seulement à écouter leurs prétendus griefs. Notez que ce journal, le Doctrinaire des libéraux de la génération nouvelle, un Débats né d’hier, est déjà sénile presqu’autant que son grand père, notez que le Temps a toujours vécu sur l’idée anglaise que la politique est une série de transactions incessantes entre les Tories et les Whigs. Mais quand des Radicaux font leur apparition, il paraît que les Whigs et Tories ne doivent raisonner avec les radicaux qu’à coups-de-crosse. Le Temps ne renie pas pour cela son enseignement ; au contraire, il disserte plus savamment que jamais sur le devoir sacré de la tolérance. Mais ces Communeux déraisonnables, ces insurgés furieux, la méconnaissent, cette tolérance… Ils manquent de confiance dans la liberté, ils ne croient pas à l’action de l’esprit sur l’esprit, à l’effet de la discussion et à la puissance du vrai, ils n’ont pas la patience d’attendre qu’une question fasse son chemin par la propagande intellectuelle. Ils n’admettent pas les droits d’autrui, ne font point la part de l’adversaire. Tout dissident est pour le Français en général, et pour le révolutionnaire socialiste en particulier, un ennemi qu’il s’agit de déshonorer ou de détruire, d’écraser s’il est possible, d’insulter si on ne peut l’écraser. Ils ne connaissent qu’une ressource, la force, qu’un moyen de progrès, la Révolution. Ils ont idéalisé ce mot de Révolution, ils en sont enivrés, ils en ont fait le synonyme de Justice et de Liberté ; ils y ont attaché les souvenirs héroïques de la nation, si bien qu’aujourd’hui ce mot répond à tout, justifie tout, si bien que la Révolution, se dévorant elle-même comme le Dieu de la fable, sacrifie toutes ses conquêtes à un besoin maladif de destruction, et, après avoir poursuivi pendant tant d’années le suffrage universel comme le dernier mot de la souveraineté populaire, travaille à le noyer dans le sang… Donc, noyons nous-même les révolutionnaires dans leur sang. Et, puisqu’ils transgressent le saint devoir de la tolérance, ce sont des criminels, et traitons-les en criminels. Étouffons la voix de leurs messagers à coups de canons, à coups de sabre celle de leurs orateurs. Faisons-leur ravaler leurs discours. Ils sont à Paris deux cent cinquante mille ayant voté le 26 mars aux élections de la Commune, ils ont une autre théorie que nous sur les rapports à établir entre le pouvoir central et les municipalités, ils apportent une autre solution que celle de M. Dufaure aux questions des loyers et des échéances, ils ne se fient pas à la sincérité de M. Thiers, au républicanisme de l’Assemblée, cela suffit, ce sont des intolérants qui veulent tout savoir mieux que les autres. Qu’on leur réponde avec des obus ! » — « Mais, derrière les deux cent cinquante mille électeurs, il y a deux cent mille indifférents… un million de vieillards, de femmes, d’enfants… » — « Qu’importe ! faites pleuvoir les bombes sur cette fourmilière humaine ! Canonniers à vos pièces ! Avancez Galliffet, Ladmirault, Lavaucoupet ; ordonnez l’assaut, maréchal Mac Mahon ! »

C’est ainsi que raisonnent les économistes, professeurs, littérateurs, banquiers protestants, candidats à l’Institut, dans un journal qui a la réputation d’être modéré, d’être sage entre les sages, d’être instruit, d’être poli, et même d’être honnête. Ce serait grotesque et bouffon, si ce n’était sanglant et lugubre.

Toujours nous en revenons là. Un vent de haine, c’est à dire de folie, un sirocco de colère stupide a desséché nos cervelles et enflammé nos cœurs ardents comme un bloc de fer dans la fournaise. Nous nous étonnons à Paris des fureurs et des insanies de Versailles, Versailles s’étonne sans doute des fureurs et des insanies de Paris ; c’est à croire que nous nous débattons tous dans le délire de la fièvre, dans les rêves du cauchemar et tous les jours nous enfonçons plus bas.

Il est certain que, si le journal Le Temps se prononce contre Paris avec cette rigueur, avec cette cruauté, les bonnes gens de province, dont Le Temps est le mentor, perdront à sa suite ce qu’ils avaient de raison. « Puisque le Temps lui-même se déclare contre eux, puisqu’il n’admet pas la discussion avec les Communeux, il faut que ces Parisiens soient d’abominables scélérats, contre lesquels, nous aussi, nous serons inflexibles ! »

Nous avons à Paris de bien mauvais journaux et, de tous, le plus ignoble, parce qu’il veut l’être, est le Père Duchêne, une misérable contrefaçon de celui de 93. J’en ai pris les premiers numéros et, les tenant par les pincettes, les ai parcourus du regard. Peu de lignes qui ne soient émaillées d’un juron ou de deux ou trois mots obscènes qui reviennent toujours et toujours avec une monotonie ennuyeuse. La pensée est molle, les expressions violentes, pas d’idées, mais quelles insultes ! Le critique s’aperçoit bientôt que le style, si style il y a, que le tour de phrase est celui d’un lettré, d’un lettré qui s’évertue à être ordurier et brutal, et qui y réussit, mais en restant ce qu’il a toujours été, pauvre d’intelligence. On me dit que son rédacteur, qui se prétend être un marchand de fourneaux, est un sieur Vermersch, l’ex-chroniqueur de je ne sais quel Mercure galant, moniteur des cocottes, un muscadin transformé subitement en vidangeur. Aux infections de l’égout, à une haleine infectée de vermouth et d’eau-de-vie, se mélangent encore de vagues odeurs de pommade et de mille fleurs. Je suis désolé, je suis honteux pour la Commune qu’elle ait un souteneur pareil. Il paraît qu’accueillie d’abord avec indifférence, cette feuille gagne tous les jours en influence, lue qu’elle est dans tous les corps de garde et fournissant des jurons tout prêts aux ivrognes, (car il en existe malheureusement toujours dans les bas-fonds des régiments fédérés). C’est elle qui a dénoncé Chaudey et l’a fait arrêter. C’est elle qui pousse le plus à l’exécution d’otages, qui vocifère sans cesse la colère, la vengeance et la déraison. Un régiment de Versaillais caserné dans Paris ferait à la longue moins de mal à la Commune que cet infect Père Duchêne ; mieux lui vaudrait que Le Gaulois et Le Figaro continuassent à s’imprimer à Paris !

Décidément, le journaliste est une des plus atroces plaies, un des plus grands malheurs, une des plus tristes hontes de la France. Nulle autre part, ils n’ont plus de talent, nulle autre part, ils ne font autant de mal, nulle autre part, ils ne sont plus ignorants et plus roués, plus frivoles, plus perfides, plus cruellement et plus odieusement calomniateurs. En Angleterre, en Allemagne et, même aux États-Unis, on ne sait pas mentir avec cet aplomb, avec cette ignoble désinvolture. Sans les journaux infâmes, l’Empire n’eût jamais réussi à lancer la France dans la criminelle expédition d’Allemagne, sans les mêmes journaux infâmes, nous eussions eu, sans doute, de grandes difficultés intérieures, mais non point notre abominable guerre civile.

J’ai nommé Le Gaulois. Dans quelques-uns de ses numéros qui me sont parvenus ce mois-ci (le transit est difficile), je lis avec stupéfaction des Lettres de Paris racontant aux habitants d’un autre monde ce qui est censé se passer dans nos quartiers. J’en extrait d’intéressantes nouvelles :

« … L’aspect de la capitale se revêt par moment des teintes les plus funèbres.

« C’est bien la terreur, la terreur dans ce qu’elle a de plus hideux qui règne à Paris.

« Les malheureux habitants en sont à se défier les uns des autres par suite de dénonciations. La plupart des hommes valides fuient leur domicile par crainte des enrôlements par force. Les femmes affolées courent les rues à la recherche de cachettes pour leurs bijoux, de protections diplomatiques pour quitter Paris ou faire parvenir leurs lettres.

« Enfin les rues sont sillonnées, pendant le jour, par des escouades de gardes-nationaux à l’aspect féroce, qui arrêtent les passants sous des menaces atroces, les forcent à s’incorporer aux bataillons de marche. Ni l’âge ni la nationalité ne sont plus respectés.

« Une fois la nuit venus, ces patrouilles sont remplacées par des bandes de pillards, où les femmes figurent en nombre, et qui envahissent les appartements et les dévalisent ».

« En somme, nous dit la personne digne de foi qui nous communique ces tristes renseignements, « Paris est devenu un enfer qui rappelle les cavernes des brigands légendaires ».

Nous extrayons le passage suivant d’une lettre adressée à un fonctionnaire de la ville de Paris, résidant actuellement à Versailles, par une personne digne de foi. On verra avec quel sans-gêne les fonctionnaires de la Commune s’installent dans les meubles de ceux qu’ils ont la prétention de remplacer.

Paris, 20 avril 1871.

« Je profite d’une occasion sûre pour vous envoyer quelques nouveaux détails. M. X. a dû vous dire que, non seulement votre appartement a été ouvert indûment, mais encore que toutes vos armoires et votre cave ont été fracturées. Votre successeur habite en maître votre maison. La nuit de mardi à mercredi fut une nuit d’affreuse débauche. Jusqu’à cinq heures du matin, le vin de votre cave se buvait abondamment. Tous les becs de gaz étaient allumés comme un jour de grande réception. La fête se termina par une dispute scandaleuse, mais à la fin hommes et femmes couchèrent dans vos lits. On reçoit par votre porte d’entrée et hier, à dix heures du matin, le digne magistrat sortit avec sa compagne qui portait sur elle la toilette de votre femme : robe de soie couleur marron, pardessus de velours et chapeau à plumes. Ils sont rentrés le matin à neuf heures et, en sortant, le monsieur avait donné ordre à la concierge de dire qu’il n’était pas chez lui si on le demandait… Il parlait comme si réellement votre appartement lui appartenait.

«… Il paraît que cette belle toilette de votre femme lui plait, car elle vient encore de sortir, parée des mêmes effets et, comme elle est de plus petite taille que Madame, elle fait traîner complaisamment la queue de la robe dans la rue…

« Quelle triste ville que Paris aujourd’hui ! On ne connaît que le vol, le pillage ! Les arrestations se succèdent. Partout les églises fermées, les vases et objets consacrés au culte enlevés violemment en plein jour sur les autels, etc., etc.

« Depuis hier, il n’est pas rare de rencontrer dans les quartiers excentriques de Paris des bataillons de femmes, marchant deux par deux vociférant, hurlant, le sabre au jupon et le chassepot sur l’épaule.

« C’est hideux et grotesque. Il n’est pas d’injures, de menaces et d’obscénités que ne vomissent ces créatures. Il paraît qu’elles ne se bornent pas malheureusement à arpenter militairement la rue et à se mêler à la boue du trottoir ; elles montent carrément dans les appartements que désigne la vengeance ou la cupidité et pillent à belles mains !

« Un témoin oculaire a assisté, rue de Flandre, à un triste spectacle, qui prouve une fois de plus combien l’entente fraternelle règne peu entre les citoyens communeux.

« Deux bataillons de la Villette en sont venus aux mains dans la soirée d’avant hier, et le sang a coulé de part et d’autre.

« La fusillade entre frères et amis a duré environ dix minutes.

« Le pillage s’exerce sur une grande échelle et dans tous les quartiers.

Toujours du Gaulois.

« On se bat à Belleville. Le décret de la Commune pour la levée des hommes de 17 à 35 ans et leur incorporation forcée dans les bataillons de guerre aurait armé les citoyens récalcitrants au décret de la Commune.

« Il est certain qu’il y a dissidence aujourd’hui entre les dissidents.

« À Belleville, deux bataillons sont aux mains, l’un pour la Commune qui veut continuer la lutte, l’autre contre.

« L’aspect de Paris est navrant. On ne sait rien de ce qui se passe à Versailles ou sur les champs de bataille ; mardi soir, on n’avait aucun détail sur les faits et actes des bataillons qui avaient quitté Paris pour marcher sur Versailles. On était très inquiet. Cependant l’opinion générale était que si l’armée communale avait été victorieuse, de nombreuses affiches auraient porté le bulletin de victoire à la connaissance du public.

« Une portion de la population féminine, — quelle portion ! est très surexcitée ; dans certaines rues des quartiers Lamartine, Breda, etc., on voit des femmes le fusil en bandoulière ou sur l’épaule. Il y en a en faction, à la porte de Passy.

« D’autres, en grand nombre, attendent aux portes, hurlant, criant après leurs maris, partis dans les rangs des bataillons de marche.

« Tout ce spectacle est navrant.

« — On rapporte aussi que douze ou quinze cents malheureuses femmes d’anciens sergents de ville auraient été arrêtées dans les quartiers du Temple, Belleville, Charonne, Ménilmontant, la Villette et Montmartre. Elle ont été écrouées en masse. Savez-vous ce qu’on prétend faire de ces malheureuses ? Un pare-balles versaillais.

« Ces infortunées et innocentes victimes sont condamnées, paraît-il, à former l’avant-garde de la grande armée insurrectionnelle qui parle de marcher de nouveau sur Versailles.

Dimanche, 30 avril.

Depuis vingt jours, le fort d’Issy était bombardé jour et nuit, criblé d’obus. Quand les fédérés s’y sont installés, il était plus qu’à moitié démantelé par les canons prussiens ; il a fallu toute l’énergie et toute la bravoure de nos gardes nationaux pour tenir dans cette place qu’un seul coup d’œil montrait depuis huit jours comme absolument intenable. Chaque matin, nous nous attendions à la nouvelle : le fort d’Issy a été évacué.

Ce matin, nous apprenons que, sous un redoublement de la grêle d’obus, le commandant Mégy a quitté le fort. On s’en est beaucoup fâché à la Commune et surtout au Comité central. Mégy a quitté son poste pour en avoir reçu l’ordre. Cluseret est rendu responsable de la fuite de son subordonné ; on met l’abandon du fort sur le compte du délégué à la guerre : non seulement Cluseret a été destitué séance tenante, mais on a poussé la rigueur jusqu’à le décréter d’accusation.

Cette sévérité nous paraît à nous autres, gens du public, tout à fait exagérée et du plus déplorable effet. Nous ne savons pas ce qui se passe dans les mystérieux conseils de l’Hôtel de Ville, mais nous inclinons à croire que ce sont des raisons personnelles, plutôt que des raisons administratives, qui motivent la disgrâce de Cluseret. — On nous dit que Cluseret, avec une capacité et une autorité médiocres, se mêlait de beaucoup trop d’affaires, que Cluseret visait à la dictature. — Eh bien ! si Cluseret donne lieu à des mécontentements et à des défiances, faite une enquête sérieuse sur sa conduite, destituez-le si vous avez quelqu’un qui, incontestablement doive faire mieux que lui ; mais que cela se passe au grand jour, car cette destitution et cette arrestation si mal motivées, produisent le plus fâcheux effet. On est enclin à croire le mal et le pire. En frappant Cluseret de cette façon, les ayant pouvoirs à l’Hôtel de Ville déshonorent leur délégué, mais ils se déshonorent encore plus ; la malignité adopte immédiatement l’idée que Cluseret n’est qu’un mauvais gas, mais que, par contre, ses rivaux et ses collègues sont encore moins capables et plus envieux que lui.

En poussant Cluseret à Mazas, la Commune a fait plus de tort à la cause de Paris que Mégy, dont la bravoure n’est contestée par personne, en quittant son trou à obus. — « Lorsque l’audace est inutile, avait fort bien dit Cluseret, en entrant en fonctions, elle est ridicule. » — Tout ce que nous avons regretté, c’est que Mégy en abandonnant le fort, ne l’ait pas fait sauter, comme on nous l’avait promis.

Quoi qu’il en soit, il a été décidé que le drapeau rouge serait replanté sur le fort d’Issy, et des enfants perdus se sont présentés pour cette prouesse que nous préférions voir réservée pour de meilleures occasions.

Au lieu et place de Cluseret, ils ont nommé Rossel, un ancien officier de l’armée de Metz. Cet homme qui est responsable de nos destinées, personne ne paraît savoir réellement qui il est. On ne le connaît que par son excessive sévérité au Conseil de Guerre, mais il est du métier, et une vague rumeur lui attribue même du génie.

« En passant rue Pergolèse, nous avons vu des jeunes garçons de dix ans environ qui avaient les deux joues et les sourcils brûlés par un éclat d’obus. Ce sont deux pauvres abandonnés par leurs parents émigrés en province et qui n’ont d’autres moyens d’existence que la vente des éclats d’obus qu’ils ramassent après la chute des projectiles.

« Sait-on quel a été leur premier soin en entr’ouvant les yeux ? Ils ont bien vite ramassé les éclats, peu nombreux mais fort gros, de l’obus qui a failli les tuer et les ont mis dans un sac pour les vendre avec la provision de la veille. Et, comme nous leur faisions observer les dangers auxquels ils s’exposaient pour gagner quelques centimes :

« Quelques centimes ! Mais chacun de ces gros morceaux nous sont payés dix sous et cinq sous les petits par un Anglais qui en fait le commerce et les expédie en Angleterre où il les revend très cher ». (Mot d’Ordre).

  1. Les soldats de Vinoy et de Galliffet ont agi comme il leur a plu. Quant au Dr Ricord, il recommandait aux chirurgiens versaillais de ne pas s’encombrer de blessés.
  2. Ils en ont eu plus de la moitié, près des deux tiers. Aux élections du 26 mars qui ont donné le pouvoir à la Commune, le nombre des votants était à peine inférieur au nombre des votants qui ont envoyé MM. Thiers et Favre à l’Assemblée.