La Commune de Paris au jour le jour/Semaine du 17 au 23 avril

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Schleicher frères (p. 149-181).


Lundi, 17 avril

Les élections complémentaires des membres de la Commune se sont faites hier, à ce que nous disent les journaux. Les citoyens qui n’appartiennent pas aux arrondissements appelés à voter ne se sont pas doutés de l’événement, et il est douteux que la majorité des électeurs en cause aient été prévenus en temps utile. Toujours est-il que très peu de votants se sont présentés ; il sera probablement nécessaire de procéder à la réélection : le nombre de suffrages voulu par la loi n’ayant pas été exprimé. C’est fâcheux, très fâcheux. Mais aussi pourquoi la Commune n’a-t-elle pas mieux prévenu son public ? Il devrait y avoir eu au moins autant de votants qu’il y a de citoyens allant aux remparts, gardes nationaux de marche ou volontaires. Pourquoi le public se serait-il soucié des élections davantage que la Commune elle-même ?


17 avril.

Le prince ou duc de Broglie, dont, depuis plus de quarante années, le nom signifie coryphée du libéralisme, vient d’attacher son nom à la dernière loi de l’Assemblée de Versailles, la plus récente invention contre la presse, et il s’exprime ainsi, le noble Seigneur, qui est toujours pair de France :

« M. le Ministre de la justice nous demande une loi pour réprimer les délits qui portent atteinte aux fondements éternels de la morale et de la société. » Il paraît qu’il y a des délits contre les fondements éternels, et une fourmi est coupable lorsqu’elle se heurte en passant aux soubassements de l’Arc de Triomphe, contre lesquels d’énormes obus se brisent et s’émiettent.

Il nous la demande pour défendre la Société contre des théories qui vont directement contre les bases mêmes de la morale. (Assentiment).

« Je n’admets point que la théorie qui soutient le pillage et l’assassinat soit un délit d’opinion ni un délit contingent. (Très bien ! très bien !) Je n’admets pas davantage que la négation de la propriété, de la famille et de tous les droits primordiaux de la Société soit un délit d’opinion ni un délit contingent. C’est contre ces théories subversives qui se produisent tous les jours dans la presse révolutionnaire, que M. le Garde des Sceaux invoque la juridiction du jury. C’est contre ces délits, absolus et éternels…

(Quoi vous dites, Monsieur le Prince, contre le droit éternel et absolu d’une fourmi ?)

« C’est contre ces délits absolus et éternels que M. le Garde des Sceaux nous demande d’armer la législation. Je me trompe, il ne nous demande pas de l’armer, car elle est déjà plus que suffisamment armée ; il nous demande de changer des armes usées et émoussées contre des armes neuves qui puissent porter des coups plus assurés. (Très bien !)

« La véritable raison qui a déterminé le gouvernement à préférer en matière de presse la juridiction nouvelle du jury à celle des tribunaux correctionnels, ainsi qu’elle fonctionne aujourd’hui, c’est que, par leur nature, les délits de presse se prêtent difficilement à une appréciation rigoureuse, rentrent difficilement dans des catégories prévues, que chaque délit de presse a son caractère particulier tenant au ton, à l’accent de l’écrivain, à l’intention qui l’anime, au but qu’il se propose, quelquefois même à l’état des circonstances et de l’opinion au milieu desquelles l’écrit paraît. Il est impossible d’enfermer de tels délits dans des définitions rigoureusement établies par la loi. Voilà pourquoi il est difficile, peut-être impossible, aux habitudes d’esprit de la magistrature de se plier à ce qu’il y a de souple, de mobile, d’ondoyant dans cette nature de délits. (Très bien, très bien !)

La tendance habituelle de la magistrature, c’est de consulter uniquement le texte de la loi et de l’appliquer, quoi qu’il arrive, de ne point faire acception de personnes, de juger le lendemain comme la veille. C’est son devoir dans les délits ordinaires, c’est son défaut dans les délits de la presse.

« Une autre raison, c’est que la répression des délits de presse, pour être efficace, doit être dictée à l’avance ou, au moins, ratifiée après coup par l’opinion.

« Nous avons essayé, dans ce siècle, de tous les systèmes de répression en matière de presse… tous ont réussi ou échoué suivant que l’opinion les a contrariés ou secondés. Tous ont réussi, même l’impunité quand l’opinion a pu faire justice elle-même des écarts de la presse. Tout a échoué, même la censure, quand l’opinion s’est mise de complicité avec l’écrivain, pour suppléer à son silence et aider la pensée à filtrer à travers la digue que la loi voulait imposer.

« Cest dans le jury que se trouve l’interprète naturel de l’opinion. Le jury, sorti du sein même de la Société, est tout imbu, tout imprégné de l’opinion publique dont sa sentence n’est que l’expression instinctive et involontaire.

« Si la juridiction correctionnelle défendait mieux que notre projet de loi la Société et ses éternels fondements, nous préférerions la juridiction correctionnelle. Car enfin, Messieurs, ce projet de loi d’aujourd’hui est avant tout, c’est sa gloire, un projet de liberté. Nous nous en faisons honneur. Car il y a quelque mérite à cette Assemblée à faire un projet de loi de liberté au milieu des menaces qui grondent autour d’elle, quand l’anarchie se déchaîne et fait retentir le canon à ses oreilles… (Vives et nombreuses marques d’adhésion et d’approbation. Applaudissements prolongés. L’orateur en descendant de tribune est félicité par un grand nombre de ses collègues).

Eh bien ! soit ! Ce sera l’honneur de M. de Broglie d’avoir fait contre la presse une Loi de Liberté, digne pendant de la fameuse Loi d’amour. M. de Broglie promet à l’Assemblée que cette loi sera plus efficace et plus rigoureuse que toutes les anciennes. Le libéralisme des libéraux n’a pas voulu se ranger au régime de l’impunité : système qui a néanmoins suffisamment réussi dans la vieille Angleterre et la jeune Amérique. Tout au contraire, il n’eût pas présenté son projet si la correctionnelle ne lui eût paru trop gauche et trop maladroite. Il lui abandonne les diffamations et les calomnies, les gravures, les délits matériels, tout ce qui peut se prouver, se toucher et palper ; mais il transporte au jury tout ce qui est immatériel. Il a bien raison. Pour punir la science et la philosophie, pour frapper la pensée, les lourdauds de la correctionnelle, obligés de frapper brutalement, laissent échapper ce qu’il y a de plus subtil et de plus dangereux. Aujourd’hui M. de Broglie, bien plus habile, ne fera plus que des procès de tendance. On avait cru jadis que le mot de procès de tendance était le synonyme d’exécrable injustice. M. de Broglie a tenu à honneur d’en faire le pivot de son système. Il s’agit, ne le perdons pas de vue, d’attaques plus ou moins déguisées, d’insinuations plus ou moins dissimulées contre les Bases Éternelles de l’Ordre Social, d’allusions fâcheuses contre les Pyramides d’Egypte. Suivant M. de Broglie, les controverses sont, seront d’autant plus coupables qu’elles sont impuissantes. Les mathématiques sont une des bases éternelles de l’ordre social, M. de Broglie pourra-t-il se dispenser de les prendre sous sa protection ? Enverra-t-il en prison par les gendarmes le moutard qui aura forfait à la règle de trois ? Fera-t-il condamner à l’amende le particulier qui prétendra que deux et deux ne font pas toujours quatre ? M. le duc de Broglie prétend à protéger Dieu, et il passe une loi tout exprès, afin d’empêcher tout orateur de club de gouailler le géant Atlas portant le ciel sur ses épaules, afin que nul brochurier ou folliculaire ne blague la vaste Tortue hindoue qui, sur son bouclier incommensurable, traîne le monde à travers une série d’avatars.

C’est le jury qui condamnera. Si le délit de pensée est partagé par les honorables jurés, il ne sera plus un délit. Si l’opinion exprimée est trop grossière ou trop subtile pour être partagée par les jurés, les jurés, représentant l’opinion publique, la condamneront. De sorte que les jurés ne condamneront une thèse de morale que si elle est déjà condamnée par l’opinion ; puisque la thèse est déjà rejetée et refusée, pourquoi la condamner, pourquoi la punir, quand il lui est impossible de prendre corps ? Que ne laissez-vous plutôt disserter et philosopher sur les questions abstraites, que ne laissez-vous discuter sans aucun empêchement les théories sociales et religieuses ? Abeilard a été condamné par le jury de Sens, Jean Huss a été brûlé par le jury de Constance. Et après ? Il y a des moments dans lesquels le jury ou l’opinion s’irrite et s’affole, — cela se voit à Versailles comme à Paris, — votre jury ne sera alors qu’un énergumène ; alors M. de Broglie lui amènera des écrivains, des journalistes et des penseurs : Tue ou frappe, honnête jury, tape et cogne, ce sera justice.

« Et ce sera justice ! criaille M. Dufaure, le Ministre de la Justice. « Ce fut un grand titre d’honneur pour la Restauration d’avoir voté ces grandes et immortelles lois sur la presse dont l’initiative est due aux esprits les plus éminents, M. de Serres, M. Royer-Collard, M. de Broglie, le père du rapporteur que vous venez d’entendre. Nous revenons à ces lois libérales de 1819. Elles avaient attribué au jury la connaissance des délits contre la morale publique et religieuse. Et remarquez qu’en 1819, les délits politiques pouvaient être distingués des délits contre la morale religieuse. Aujourd’hui, est-ce que la distinction subsiste ? Non. »

Chuchotement à la galerie : « Tout ennemi de M. Thiers est un impie, et qui se moque de Dufaure ira en enfer ».

« La querelle d’aujourd’hui est à la fois politique, religieuse et sociale. Vous ne trouverez pas un des écrits contre lesquels nous avons à lutter qui ne renferme en même temps des attaques contre tous les principes qui servent de base à la Société.

Le jury a donc été admis par l’Assemblée comme devant réprimer la presse plus efficacement que la correctionnelle. Encore, si on ne triait pas le jury ! Quoi qu’il en soit, il a fallu faire pression sur nos honorables. Nous avons des retardataires qui ne se fient pas tant que cela au jury. M. de Gavardie a protesté. Il déclare que les dogmes de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme — oui, de l’immortalité de l’âme, sont tellement au-dessus de la discussion qu’ils ressortissent naturellement du Tribunal de police correctionnelle.

Là-dessus, l’honorable M. de Belcastel s’est levé.

M. de Belcastel. — Messieurs, puisque le mot « existence de Dieu » a été prononcé dans cette enceinte et a excité, si je ne me trompe, des mouvements divers… (Mais non, mais non !) Tant mieux si je me trompe, j’ai cru le voir ainsi.

Un Membre. — L’existence de Dieu ne se discute pas !

M. de Belcastel. — Je crois à sa place le mot que je vais dire, et le voici : savez-vous ce qui me frappe le plus dans les scènes inouïes dont nous sommes témoins, qui s’accumulent de Versailles à Saint-Denis ! Savez-vous le prodige qui me frappe entre tous ? c’est de voir Paris, la cité orgueilleuse et qui se croyait la boussole intellectuelle du monde, le phare du progrès humain, réduite à un tel état d’indigence morale, quelle sollicite, qu’elle implore de nous, tous les jours, comme une aumône, l’ordre et la liberté qu’elle est impuissante à nous donner… Et l’ordre et la liberté, Messieurs, c’est nous… (Interruption).

M. de Belcastel. — Oui, Messieurs, l’ordre et la liberté, c’est nous qui, du fond des campagnes, venons les apporter à la grande ville.

Savez-vous pourquoi c’est nous qui lui apportons ces deux magnifiques choses qu’elle n’a plus ?

Savez-vous pourquoi nous portons avec nous l’ordre et la liberté ? C’est parce que, au fond de nos campagnes, nous avons gardé la foi de nos pères et que Paris, libre-penseur ou distrait, n’y songe guère ou n’y croit plus !

Une voix à gauche. — C’est exagéré !

M. de Belcastel. — Ce que j’affirme. Messieurs, c’est qu’en perdant la tradition des choses divines, on perd avec elles l’intelligence des vérités sociales ! Et je l’affirme en même temps, si la France tout entière veut revenir à l’ordre et à la liberté, elle doit revenir à la foi religieuse, et elle y reviendra !

17 avril.

Ils ont voté !

Troupeau que la peur mène paître
Entre le sacristain et le garde champêtre,
Vous qui, pleins de terreur, voyez, pour vous manger
Pour manger vos maisons, vos bois, votre verger,
Vos meules de luzerne et vos pommes à cidre,
S’ouvrir tous les matins les mâchoires d’une hydre ;
Braves gens, qui croyez en vos foins, et mettez
De la religion dans vos propriétés ;
Âmes que l’argent touche et que l’or fait dévotes ;
Maires narquois, traînant vos paysans aux votes ;
Marguilliers au regard vitreux, curés camus
Hurlant à vos lutrins : Dœmonem laudamus ;
Sots, qui vous courroucez comme flambe une bûche ;
Marchands dont la balance incorrecte trébuche ;
Vieux bonshommes crochus, hiboux, hommes d’État,
Qui déclarez, devant la fraude et l’attentat,
La tribune fatale et la presse funeste ;
Fats, qui, tout effrayés de l’esprit, cette peste,
Criez, quoiqu’à l’abri de la contagion ;
Voltairiens, viveurs, fervente légion,
Saints gaillards qui jetez dans la même gamelle
Dieu, l’orgie et la messe, et prenez pêle-mêle

La défense du ciel et la taille à Goton ;
Bons dos qui vous courbez, adorant le bâton ;
Contemplateurs béats des gibets de l’Autriche ;
Gens de Bourse effarés, qui trichez et qu’on triche ;
Invalides, lions transformés en toutous ;
Niais, pour qui cet homme est un sauveur ; vous tous
Qui vous ébahissez, bestiaux de Panurge,
Aux miracles que fait Cartouche thaumaturge ;
Noircisseurs de papier timbré, planteurs de choux ;
Est-ce que vous croyez que la France c’est vous,
Que vous êtes le peuple, et que jamais vous eûtes
Le droit de nous donner un maître, ô tas de brutes ?
Ce droit, sachez-le-bien, chiens du berger Maupas,
Et la France et le peuple eux-même ne l’ont pas,
L’altière Vérité jamais ne tombe en cendre.
La Liberté n’est pas une guenille à vendre,
Jetée au tas, pendue au clou chez un fripier.
Quand un peuple se laisse au piège estropier,
Le droit sacré, toujours à soi-même fidèle,
Dans chaque citoyen trouve une citadelle ;
Qui s’illustre en bravant un lâche conquérant.
Et le moindre du peuple en devient le plus grand.
Donc, trouvez du bonheur, ô plates créatures,
À vivre dans la fange et dans les pourritures,
Adorez ce fumier sous ce dais de brocart,
L’honnête homme recule et s’accoude à l’écart !
Dans la chute d’autrui, je ne veux pas descendre.
L’honneur n’abdique point. Nul n’a droit de me prendre
Ma liberté, mon bien, mon ciel bleu, mon amour.
Tout l’univers aveugle est sans droit sur le jour.
Fût-on cent millions d’esclaves, je suis libre.
Ainsi parle Caton sur la Seine ou le Tibre.
Personne n’est tombé tant qu’un seul est debout.
Le vieux sang des aïeux qui s’indigne et qui bout,
La vertu, la fierté la justice, l’histoire,
Toute une nation avec toute sa gloire
Vit dans le dernier front qui ne veut pas plier.
Pour soutenir le temple, il suffit d’un pilier ;
Un Français, c’est la France ; un Romain contient Rome,
Et ce qui brise un peuple avorte aux pieds d’un homme.


Mardi, 18 avril.

Après de laborieuses discussions, qui ont occupé plusieurs séances, la Commune vient de promulguer son décret sur les échéances en souffrance depuis que, derrière M. Ollivier et l’Empereur, la France partit en guerre d’un cœur léger.

Il a été décidé en substance :

Que, jusqu’au 15 juillet prochain, c’est-à-dire jusqu’à la terminaison de la guerre civile, toute demande légale en remboursement est ajournée.

Qu’à partir du 15 juillet, les dettes de toute nature, portant échéance, seront réglées par douzièmes, payables de trimestre en trimestre, échelonnés par conséquent sur un laps de trois années.

La Commune, on s’en souvient, avait refusé de prendre d’emblée une résolution sur cette question des échéances, hérissée de difficultés ; elle avait sagement résolu de consulter au préalable les syndicats de commerçants, d’industriels, des corporations ouvrières. Le résultat n’a pas été aussi libéral pour les débiteurs qu’on aurait pu l’attendre, après l’exemple des États-Unis, peuple pratique, commerçant et industriel dans l’âme, qui, après la guerre esclavagiste, avait bravement accordé un délai général de cinq années pour la liquidation des dettes et créances entre particuliers. En fractionnant par coupures l’exigibilité des sommes, la Commune a de beaucoup facilité les remboursements ; la mauvaise année est reportée sur trois et d’une façon continue. L’arrangement, pour être moins radical que celui déterminé à Washington et New-York, n’en est pas moins pratique. Le commerce s’en déclare généralement satisfait : on entend bien dire de tous côtés qu’on a fait trop ou pas assez, mais le principe est admis sans contestation.

Là encore éclate avec une évidence singulière la différence d’humeur entre l’Assemblée qui siège à Versailles et celle qui siège à Paris. Contre la première loi, dite la loi des cent mille faillites, votée à Bordeaux dans un accès de stupidité et sous la haute inspiration de MM. Thiers et Dufaure, des protestations émues s’élevèrent autant dans le gros que dans le petit commerce parisien. Pétitions sur pétitions furent adressées, des quartiers entiers, des industries, des chambres de commerce adressèrent à Versailles leurs réclamations pressantes. Le Ministre de l’Intérieur, M. Picard, n’hésita pas à attribuer à cette cause, du haut de la tribune, l’attitude indifférente ou hostile que prit la population parisienne en face du gouvernement Versaillais risquant l’aventure du 18 mars. L’Assemblée rurale reconnut la nécessité qu’il y avait de modifier la loi, M. Dufaure lui-même s’est rallié à la proposition d’urgence. En reconnaissant son erreur, l’Assemblée pouvait la corriger et diminuer l’irritation des esprits. Elle s’est donc mise à l’œuvre, et, sauf un ou deux adoucissements de forme, elle a maintenu sa loi, portant l’exigibilité quasi-immédiate de toutes les créances venant à échéance. Et ces gens-là se disent pratiques !

Mercredi le 19 avril.

Tant bien que mal, tout le monde aidant, les administrations civiles et militaires prennent forme et tournure. Nous sommes encore dans le désordre inhérent à toute improvisation dans un coup de feu et, c’est le cas de le dire, sous les coups de feu ; mais en général nous avons émergé hors du gâchis et de la confusion. Il va sans dire qu’avec la meilleure volonté du monde, le citoyen Theisz ne peut pas nous délivrer les lettres que nos parents et relations hors Paris nous envoient, et dont M. Rampont, à Versailles, a bien voulu se charger. Toutes les lignes télégraphiques qui nous mettaient en relation avec le reste du monde, M. Thiers les a coupées et il est impossible de les rétablir mais le reste : écoles, bienfaisance, bibliothèques, etc., va coussi coussi. Quant à la vie sociale, elle a diminué sous certains rapports et augmenté sous d’autres ; par contre-coup la vie de famille est plus rare, mais plus intime ; on s’embrasse plus tendrement quand on ne sait si on doit se revoir. Les adieux d’Hector et d’Andromaque se renouvellent cent fois par jour.

Nadar, l’autre jour, était au chevet d’un réactionnaire de ses amis qui était indisposé. On entend un bruit de pavés qu’on remue.

« Nadar, mon bon, voyez donc quel est ce tapage. Sont-ce vos affreux révolutionnaires qui me dépavent la rue pour en faire une de leurs infernales barricades ? »

— « Hélas ! mon vieux, vous n’y êtes pas ! Encore, s’ils ne faisaient que dépaver, mais ils repavent, ils repavent, les malheureux ! figurez-vous ça ! »

Jeudi 20 avril.

La fortune des armes est journalière. Avant-hier, nous n’avons pas été heureux de l’autre côté de la Seine. Les Versaillais, choisissant leur moment, ont inondé tout à coup Colombes, Bécon, Asnières avec des forces quintuples de celles de la Commune. Ils se sont précipités au pas de course, leur premier élan emportait les obstacles : dans la première partie de la journée, il semblait qu’ils dussent nous balayer de l’autre rive. Déjà ils avaient repoussé jusque dans Asnières des bataillons surpris qui ont traversé le pont en toute hâte, mais qui se sont reformés à Clichy la Garenne, tandis que Dombrowsky rétablissait le combat ; au soir et hier matin, il avait repris, après une sanglante lutte, ses anciennes positions, sauf toutefois le château de Bécon, qui, malheureusement pour nous, domine ses alentours immédiats entre Asnières et Courbevoie. Dombrowsky n’a pas pu non plus délivrer les prisonniers, entraînés immédiatement à Versailles.

De part et d’autre, on s’est canonné du haut de wagons blindés et des mitrailleuses couraient à toute vapeur sur les rails.

À Neuilly, combat perpétuel, égorgements incessants. On avance, puis on est forcé de reculer, ce qu’on perd, on le regagne. D’horribles choses s’y passent : on ne peut sans émotion songer au sort de ces malheureux habitants, innocents de tout ce conflit ; leurs maisons servent de point de mire aux canons des deux armées, ils ne quittent plus leurs caves, ni de jour ni de nuit, pour échapper aux balles qui se croisent sur leur têtes.

Vendredi 21 avril.

Les familles de Paris qui ont le malheur d’avoir de leurs membres faits prisonniers par les Versaillais et amenés captifs dans les bagnes et pontons de Brest et de Toulon, d’Aix et de Belle-Isle apprennent avec horreur les souffrances et les ignominies que des soldats ont eu le hideux courage de faire subir à des gardes nationaux, que des monarchistes français infligent à des républicains français. Le gouvernement responsable de ces énormités est une coalition de modérés, comme on dit, de libéraux, et même de grands libéraux. Or, les gardiens de ménagerie sont pour leurs bêtes féroces d’une douceur et d’une humanité à couvrir de honte les intimes et conseillers de l’Exécutif, les de Rémusat et Barthélémy Saint-Hilaire, les Vitet, les Appert, les Borel, les Lambrecht, les Saint-Marc Girardin, les Batbie, de Broglie, Passy et de Barante, tous noms qui partageront la juste exécration, réservée aux Thiers Dufaure et Picard, scélérats de première catégorie : à moins toutefois qu’ils ne soient protégés par le mépris suivi d’oubli, qui, tôt ou tard, enveloppe les médiocrités malfaisantes.

Les prisonniers que nous avons vu amener à Versailles avant d’être enfermés au camp de Satory, ont été entassés les prisons n’y pouvant suffire, dans des caves. On les jetait les uns sur les autres, pêle-mêle dans une promiscuité plus épouvantable mille fois que la terrible solitude des cellules de Mazas. Au bout de 48 heures, ces caves n’étaient qu’un cloaque infect, une fosse d’aisance dans laquelle grouillaient obscurément des larves humaines.

À Satory, ils font mieux. Le correspondant du Times raconte que « les cellules sont au dessus du sol, mais les prisonniers sont attachés et tenus dans les ténèbres par des planches clouées aux fenêtres des cachots. On alloue à chaque homme une livre de pain par jour ; une livre entière. Ceux qui se disent souffrants sont conduits à l’air, et trois fois par jour on ouvre des portes pour aérer quelque peu. » Nous apprenons même qu’un des locaux au moins possède un lieu d’aisance pourvu d’une lucarne, assez large pour qu’on y puisse passer la tête. Seulement, il y a des sentinelles, fusil chargé, qui veillent à ce qu’on n’en profite pas. Les malheureux le savent, et néanmoins la tentation est trop forte, on en a tué plusieurs qui ne pouvaient résister à la chance de humer une bouffée d’air frais, de voir un bout du ciel. Plusieurs, incapables d’endurer plus longtemps leurs odieuses tortures, ont été, de propos délibéré, se faire tuer à la lucarne. Combien de fois, notre précieux ministre, M. Jules Simon, n’a-t-il pas larmoyé contre la peine de mort !

Le camp est vaste, mais on aurait craint l’accumulation des prisonniers — et qui sait ? la révolte du désespoir… On les expédiait donc le plus loin possible, dans nos ports de mer, dans des îles, en attendant l’Algérie, Cayenne ou la Calédonie.

Avant tout, on les dépouillait de leur képi, s’ils avaient pu le conserver, et même de leurs vareuses ou redingotes, on les mettait en manches de chemises, afin que, cessant d’être costumés comme d’honnêtes gens, guenilleux et loqueteux, les chiens aboyassent à leur passage, et les bons bourgeois de province les regardassent avec un mépris mélangé d’exécration. Car la morale est entrée au pouvoir, en la personne de M. Jules Simon, les questions de sentiment ont leur représentant, M. Favre ; ils sont tous théistes spiritualistes au gouvernement et pratiquent le moment symbolique à l’instar de M. de Bismark.

Le Gaulois, journal des honnêtes gens, raconte ainsi le départ d’un convoi de prisonniers :

Jeudi soir, 6 avril.

… Un grand nombre de curieux assistait sur la Place d’armes au départ des prisonniers internés dans la caserne d’artillerie.

Ces prisonniers quittaient Versailles en même temps que ceux du camp de Satory. Ils étaient 1 400 environ. Ils ont été divisés en quatre détachements, qui sont partis de leur prison à neuf heures, à dix heures, à onze heures et à minuit.

Ils étaient enchaînés par cinq. Ils ne portaient pas de coiffures, mais ils avaient tous la tête enveloppée d’un mouchoir.

Ils sont escortés par 450 gardiens de la paix mobilisés, à chacun desquels on a distribué hier sur la place d’Armes, un revolver à six coups.

Ces gardiens vont être remplacés par ceux de leurs camarades qui sont parvenus à s’enfuir de Paris, et qui recevront un uniforme et des armes.

En tête du premier envoi de prisonniers marchaient les trois cantinières capturées.

L’une d’elle avait été médaillée à l’affaire de Châtillon, — du temps des Prussiens ; — mais le jour où elle a été amenée prisonnière, une femme de Versailles, indignée, lui a arraché sa médaille.

La somme totale d’argent recueillie sur ces prisonniers s’élève, paraît-il à trois cent mille et quelques centaines de francs. On a trouvé des billets de banque et des pièces de vingt francs jusque dans leurs bottes et jusque dans les chaussettes… de ceux qui portaient des chaussettes.

À une heure du matin, le train partait et les emmenait vers Belle Isle.

Enfin, et nous terminerons par ce dernier détail, très intéressant, — l’État-major a fait un relevé statistique, tiré des dépositions des prisonniers, et qui, avec l’éloquence particulière aux chiffres, donne le dernier mot sur la composition de l’armée de l’insurrection.

D’après ce document, 14 % des hommes pris les armes à la main sont des repris de justice ; 12 % ont déclaré avoir combattu volontairement pour la défense de leurs idées, et les 74 % restants ont prétendu avoir marché par terreur.

Quelques jours plus tard, ce même Gaulois constatait « avec mépris et dégoût » que, sur Douze mille prévenus, (sic) il ne s’en est trouvé qu’Un seul, un seul, entendez-vous, qui ait avoué avoir pris le fusil par conviction. Peut-être lui eût-on pardonné pour la rareté du fait, si lui-même ne s’était pas vanté d’avoir été condamné quatre fois pour vol. Le vertueux et sensible M. Sarcey, auquel l’histoire est redevable de ce précieux renseignement, finit par être ému : « Que je plains, s’écrie-t-il, les honnêtes gens, obligés de soulever toutes ces turpitudes ! »

De Versailles au bagne, le voyage des gardes nationaux a été quelque chose d’« horrible ». Empilés dans des vagons à bestiaux, empaquetés les uns contre les autres, n’ayant pour toute nourriture que des biscuits de mer qu’on leur jetait par le toit, dévorés d’une soif brûlante, debout et ficelés pendant une centaine d’heures, plusieurs sont morts et ont été jetés en route, les cas de folie ont été nombreux. « Je n’ai été fou que pendant huit heures seulement », a pu raconter un de nos amis, une des têtes de France le plus richement organisées et le mieux équilibrées. « Il est vrai que, par un hasard favorable, j’avais été plaqué contre une planche disjointe et je respirais à travers la fissure. »

Entre les libéraux de Versailles et les Huns de Jornandès[1] ou les Turcs guerroyant contre Bysance, voyez-vous un grand contraste ?

Samedi, 22 avril.

Le Journal officiel du 19 publie une déclaration au Peuple de France et de Paris. C’est un Programme, et c’est à ce titre que nous l’enregistrons, c’est une profession de foi d’après laquelle l’histoire jugera des principes et des actes de la Commune.

Déclaration au Peuple français,

Dans le conflit douloureux et terrible qui impose une fois encore à Paris les horreurs du siège et du bombardement, qui fait couler le sang français, qui fait périr nos frères, nos femmes, nos enfants, écrasés sous les obus et la mitraille, il est nécessaire que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit pas troublée.

Il faut que Paris et le pays tout entier sachent quelle est la nature, la raison, le but de la Révolution qui s’accomplit. Il faut enfin que la responsabilité des deuils, des souffrances et des malheurs dont nous sommes les victimes, retombe sur ceux qui, après avoir trahi la France et livré Paris à l’étranger, poursuivent avec une aveugle et cruelle obstination la ruine de la capitale, afin d’enterrer, dans le désastre de la République et de la liberté, le double témoignage de leur trahison et de leur crime.

La Commune a le devoir d’affirmer et de déterminer les aspirations et les vœux de la population de Paris ; de préciser le caractère du mouvement du 18 mars, incompris, inconnu et calomnié par les hommes politiques qui siègent à Versailles.

Cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité. Que demande-t-il ?

La reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de Gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la Société.

L’autonomie absolue de la Commune étendue à toutes les localités de la France, et assurant à chacune l’intégrité de ses droits, et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes comme homme, citoyen et travailleur.

L’autonomie de la Commune n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française.

Les droits inhérents à la Commune sont :

Le vote du budget communal, recettes et dépenses : la fixation et la répartition de l’impôt ; la direction des services locaux ; l’organisation de sa magistrature, de la police intérieure et de l’enseignement ; l’administration des biens appartenant à la Commune.

Le choix par l’élection ou le concours avec la responsabilité et le droit permanent de contrôle et de révocation de magistrats ou fonctionnaires communaux de tous ordres.

La garantie absolue de la liberté individuelle, de la liberté de conscience et la liberté du travail.

L’intervention permanente des citoyens dans les affaires communales par la libre manifestation de leurs idées, la libre défense de leurs intérêts ; garantie donnée à ces manifestations par la Commune, seule chargée de surveiller et d’assurer le libre et juste exercice du droit de réunion et de publicité.

L’organisation de la défense urbaine et de la garde nationale qui élit ses chefs et veille seule au maintien de l’ordre dans la cité.

Paris ne veut rien de plus à titre de garanties locales, à condition bien entendu de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des communes fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes principes.

Mais, à la faveur de son autonomie et profitant de sa liberté d’action, Paris se réserve d’opérer comme il l’entendra chez lui les réformes administratives et économiques que réclame sa population : de créer des institutions propres à développer et propager l’instruction, la production, l’échange et le crédit ; à universaliser le pouvoir et la propriété, suivant les nécessités du moment, le vœu des intéressés et les données fournies par l’expérience.

Nos ennemis se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation, et de prétendre à une dictature qui serait un véritable attentat contre l’indépendance et la souveraineté des autres communes.

Ils se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France.

L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire et onéreuse.

L’unité politique, telle que la veut Paris, c’est l’association volontaire de toutes les initiatives locales, le concours spontané et libre de toutes les énergies individuelles en vue d’un but commun, le bien-être, la liberté et la sécurité de tous.

La révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique.

C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres.

Que cette chère et grande patrie, trompée par les mensonges et les calomnies, se rassure donc !

La lutte engagée entre Paris et Versailles est de celles qui ne peuvent se terminer par des compromis illusoires : l’issue n’en saurait être douteuse. La victoire, poursuivie avec une indomptable énergie par le garde nationale, restera à l’idée et au droit.

Nous en appelons à la France !

Avertie que Paris en armes possède autant de calme que de bravoure, qu’il soutient l’ordre avec autant d’énergie que d’enthousiasme, qu’il se sacrifie avec autant de raison que d’héroïsme, qu’il ne s’est armé que par dévouement pour la liberté et la gloire de tous, que la France fasse cesser ce sanglant conflit.

C’est à la France de désarmer Versailles par la manifestation solennelle de son irrésistible volonté.

Appelée à bénéficier de nos conquêtes, qu’elle se déclare solidaire de nos efforts : qu’elle soit notre alliée dans ce combat qui ne peut finir que par le triomphe de l’idée communale ou par la ruine de Paris :

Quant à nous, citoyens de Paris, nous avons la mission d’accomplir la révolution moderne la plus large et la plus féconde de toutes celles qui ont illuminé l’histoire. Nous avons le devoir de lutter et de vaincre !

Paris, 19 avril 1871.
La Commune de Paris.

Faut-il le dire ? Ce manifeste ne nous plaît que médiocrement. Il est trop long pour être clair et précis ; ce serait un article assez intéressant dans un journal spécial ; ce serait un discours hors ligne, une improvisation très applaudie dans quelque réunion populaire, mais il manque de substance et de solidité. Comme organisme, cela appartient au genre invertébré, c’est un mollusque, un articulé peut-être ; en tous cas, c’est dépourvu d’une colonne vertébrale. Ce document ne donne pas des raisons suffisantes, il ne donne pas les vraies raisons pour lesquelles Paris subit « les horreurs du siège et du bombardement, pour lesquelles périssent nos frères, nos femmes, nos enfants, écrasés sous les obus et la mitraille. » Rien de politique, rien de pratique dans cette déclaration, rien qui semble émaner d’une Assemblée chargée d’une des plus lourdes charges et d’un des plus précieux fardeaux qu’épaules humaines aient eu à porter, rien qui décèle le langage et surtout la pensée d’hommes d’État. Le bruit court, et la chose nous paraît très plausible, que la Commune, surchargée de besogne et n’espérant pas pouvoir rédiger un manifeste qui ne fût pas un sujet de discussions entre tous ses membres, a chargé Félix Pyat de cette rédaction. Pyat a transmis le travail à un jeune homme de ses amis qui ne manque pas de talent, M. Pierre Denis. Et voilà M. Pierre Denis qui, revêtu du manteau de la Commune, a eu son jour, lui aussi. Son factum a été imprimé traduit et répandu par cent mille exemplaires, et le monde civilisé commente, scrute et discute les paroles de M. Pierre Denis.

Mais n’importe le rédacteur puisque ce programme porte sceau et signatures, c’est la chose de la Commune, ses amis et ses adversaires n’en demandent pas davantage. Accepté par la majorité, nous pouvons inférer que la majorité est animée des mêmes tendances. Proudhon Blanqui, singulier amalgame.

Le passage essentiel du manifeste est celui qui déclare que Paris demande, outre la reconnaissance et la consolidation de la République, « l’autonomie absolue de la Commune, étendue à toutes les localités de la France, et assurant à chacune l’intégralité de ses droits et à tout Français le plein exercice de ses facultés et de ses aptitudes comme citoyen, homme et travailleur, l’autonomie de la Commune n’ayant pour limite que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française… » L’énumération des droits inhérents à la Commune implique pour elle une autonomie vraiment absolue, sauf la réserve sous entendue des droits dont devrait jouir tout travailleur. Et l’unité française serait assurée (?) par la grande administration centrale, délégation des communes fédérées…

Ce traître mot absolu porte malheur à tous ceux qui l’emploient. Avec le mot d’autonomie relative, il est possible de discuter et même de s’entendre ; avec le mot d’autonomie absolue reconnue à chaque localité de France, dès qu’il s’agit d’un vaste pays habité par quarante millions d’hommes ou environ, dès qu’il s’agit de fleuves, routes, canaux, enseignement, commerce et justice, il est impossible de s’entendre ; le mot absolu qui est au fond de toute conception théologique est intraduisible dans la langue des affaires et de l’administration. Il va sans dire que l’autonomie absolue de toute localité française serait détruite en détail par le plein exercice de toutes les facultés et de toutes les aptitudes de tout homme, de tout citoyen et de tout travailleur, qu’elle serait détruite en haut par la grande administration centrale, délégation des Communes fédérées. Le programme affirme avec une assurance candide que les individus jouiront de tous les droits possibles et satisferont à toutes leurs aptitudes dans une Commune absolument autonome, sans que la moindre atteinte soit portée à l’unité française ; il ne semble pas même se douter que la réalisation de la théorie pourrait nous coûter quelques difficultés. Il décrète qu’il sera procédé immédiatement à la solution du fameux problème : la Quadrature du Cercle. Hélas, nous savons que le cercle et le carré sont des figures absolument inéquivalentes, et que l’une sera toujours plus grande que l’autre, au moins d’une fraction infinitésimalement petite. De même, ces deux expressions : individu et collectivité, liberté et solidarité sont décidément irréductibles l’une dans l’autre. Politiciens, économistes, socialistes, tous tant que nous sommes, nous cherchons des formules de plus en plus simples pour réduire de plus en plus les différences, nous nous flattons tous d’abattre une petite quantité de la fraction mais il y aura toujours un reste quelconque, la fraction, irréductible protestera toujours, quelque chose d’irrationnel persistera pendant que quelque chose de rationnel subsistera, et voilà pourquoi les Manichéens n’avaient pas tort quoi qu’on en ait dit, et voilà pourquoi le vaste et lumineux Ormuzd n’absorbera jamais un dernier point noir : l’âme même du ténébreux Ahrimane.

Le manifeste qu’il ne faut pas trop prendre à la lettre comme on voit, n’est donc autre chose que la manifestation passionnée du droit que Paris a de se gouverner par lui-même et d’exister par lui-même. C’est une réponse enfiévrée à la loi municipale votée par l’Assemblée rurale sur les injonctions de M. Thiers. M. Thiers ordonne que les villes, les grandes villes surtout, et Paris tout particulièrement soient régies par le Gouvernement central, qui leur dépêchera des Préfets et Proconsuls. Eh bien ! non ! Paris jouira d’une autonomie absolue. Et puisque M. Thiers et ses circulaires propagent toujours le mot d’ordre que Paris veut imposer ses caprices aux autres villes et à la province, nous déclarons, nous, que Paris ne prétend à aucune suprématie, et que toute localité pourra jouir elle aussi de son autonomie absolue, pourvu que Paris soit parfaitement indépendant et que des plébiscites ruraux ne lui imposent plus des Bonaparte, des Bourbons, des Orléans ou quelque autre personnalité désagréable.

Chose curieuse, et qui montre dans quel chaos d’idées nous nous débattons, — que ce soit la fin ou que ce soit le renouvellement d’un monde, c’est qu’en prenant juste le contrepied de la loi Thiers, la Commune arbore soudain le programme de ses ennemis mortels, les légitimistes, les cléricaux et gros propriétaires, tous les barons de la finance et de l’industrie qui proclament aussi le dogme de la décentralisation à outrance. Chacun d’eux est maître et seigneur dans quelque Commune dont l’indépendance absolue du pouvoir central serait la tyrannie absolue de quelque usurier ou gentillâtre. C’est un fait malheureusement incontestable. Si chaque Commune française avait le droit de diriger ses écoles à sa guise, il serait opéré une razzia d’instituteurs laïques à remplacer par des ignorantins et ignorantines. Si chaque Commune avait le droit de fixer elle-même ses impôts, la majorité commencerait par retrancher les subventions aux routes, à l’enseignement, à tout service d’utilité publique — et la belle chose que cela serait si chaque ville ou village de notre connaissance organisait souverainement sa justice ! — Ah braves gens de la Commune quand on tient une bonne idée, il faudrait prendre garde de ne pas l’exagérer jusqu’à l’absurde !

Le Manifeste dont la Commune a endossé la responsabilité si maladroitement, n’est qu’une improvisation individuelle, l’expression peu réfléchie d’un groupe, une œuvre d’honnête sectaire. C’est un Utopiste qui a parlé, ce n’est pas un Gouvernement. Or ce que la France attend avec impatience de toutes les Révolutions qui se succèdent, c’est qu’il en apparaisse une enfin qui se montre capable d’être un Gouvernement. La France ne lui demande pas d’être infiniment meilleur, incomparablement plus intelligent que les pouvoirs qui ont précédé : un peu plus de liberté, un peu plus d’honnêteté et de la bonne administration ; mais de l’administration, impossible de s’en passer dans une machine sociale aussi compliquée que la nôtre.

Je n’ai vu personne que le Manifeste ait enthousiasmé ; mais j’ai vu des gens découragés et quelques-uns irrités. Les journaux, qui naguère sommaient la Commune de donner un programme quelconque, se font une joie de le déchirer en lambeaux. Ce sont les mêmes qui, après avoir impérieusement réclamé des réélections à la Commune, ont défendu à leurs partisans d’y aller voter. Dans l’affaire des réélections, la Commune a manqué de tact et de jurisprudence ; dans son programme qui ne peut pas être un programme, notre Dictature montre qu’elle n’est pas un Gouvernement.

Au lieu de ce factum verbeux, que la Commune n’a-t-elle pas dit quatre phrases en quatre lignes seulement :

Les monarchistes ont attaqué Paris parce qu’il est républicain. Paris défendra jusqu’au bout la Révolution démocratique et sociale, et il ajourne à la victoire que lui facilitera l’appui fraternel de ses sœurs, les villes de province, l’organisation de la République nouvelle !

Dimanche, 20 avril.

Décidément la non-réussite des élections du 16 avril nous est plus funeste que la perte d’un fort. C’est un échec moral, un grave échec. Le Temps et autres journaux réactionnaires étaient bien avisés : après avoir dit sur tous les tons que la Commune n’était plus en nombre pour délibérer valablement, ils ont donné à leurs amis le mot d’ordre de ne point se présenter au scrutin, ils ont aujourd’hui facile argument de présenter tous les abstentionnistes comme étant de leurs partisans. Tout se paie, les fautes par des revers, et les désastres moraux sont les avant-coureurs des désastres matériels. La Commune se débat maintenant dans l’illégalité. Elle eût pu faire une loi nouvelle, elle eût pu, pour des circonstances exceptionnelles, innover ou faire du provisoire — mais elle n’a pas su prévoir, et nous en subissons les conséquences douloureuses. Il y avait à pourvoir à de nombreuses vacances. Ces vacances s’étaient produites dans des arrondissements peu favorables à la Commune. Il eût été d’excellente politique, il eût été équitable de faire procéder par l’ensemble des vingt arrondissements à la nomination des vingt-six membres qui vont modifier si profondément la composition de la Commune. Il eût fallu faire de cette votation un événement, un jour de grande solennité. Est-ce que notre sort à tous n’en dépend pas ?

L’échec est là, mesurons-en la portée, débrouillons la confusion qui en est la suite.

De l’élection du 26 mars à celle du 16 avril, le nombre des votants a décru de dix à quatre. C’est énorme.

Pour que l’élection soit valable, la loi exige que le huitième au moins des électeurs inscrits sur les rôles donne au candidat un vote favorable. Onze des réélus, moins de la moitié, ont obtenu ce résultat. Les quinze autres auraient dû passer par l’épreuve d’un nouveau scrutin.

Tel n’a pas été l’avis de la Commune. Elle se fonde sur le fait que deux à trois cent mille habitants, on ne sait pas au juste, ont quitté Paris, qu’il y a un exode journalier de bourgeois et jeunes gens qui fuient en province l’obligation de défendre la ville et que toutes ces non-valeurs sont des électeurs inscrits. Le huitième des électeurs inscrits, proportion très équitable, cesse d’être raisonnable quand une masse indéterminée d’électeurs inscrits a disparu. Il faut donc considérer la loi comme nulle et non-avenue.

— Mais alors, a-t-on objecté à la Commune, on ne pourra pas protester par l’abstention. (Du moins pourrait-on prendre la peine d’aller mettre dans l’urne un bulletin blanc) ce qui est bien le minimum des droits que vous devez reconnaître à vos ennemis. En supposant que tous vos ennemis s’abstiennent et que tout le monde soit de vos ennemis, on peut par supposition arriver au résultat absurde qu’il suffit à un seul candidat de se présenter et de se donner à lui-même sa propre voix pour entrer.

Devant la force de l’objection, la commission qui a présenté son rapport sur l’incident a fait adopter un biais à la Commune. Pour être élu, le candidat doit avoir obtenu la moitié au moins des suffrages exprimés, plus un.

C’est une solution comme une autre, mais la Commune a eu le tort de l’appliquer immédiatement aux élections dernières. De cette façon vingt élections ont été déclarées suffisantes. Onze étaient légales, pour neuf d’ajoutées, valait-il la peine de violer le principe de la non-rétroactivité des lois ? Quelle force morale ces neuf individus pourront-ils ajouter à la Commune ? On pourra toujours leur dire : « Vous êtes nommés illégalement. Vous êtes des intrus et des usurpateurs. Toute délibération à laquelle vous prendrez part sera nulle et non avenue. Par le seul fait de votre entrée, vous invaliderez les actes futurs de la Commune. Vos onze compagnons, nommés en vertu du même décret que vous, ne sont plus que vos compagnons d’illégalité. Et les soixante ou les soixante et dix anciens Membres qui ont rendu le décret ne sont plus que vos complices et souteneurs. Par cet acte, la Commune se suicide ».

Ainsi raisonnent les Versaillais avec une logique sévère. Ils disent vrai, ils ne disent que trop vrai. Rogeard, l’inflexible auteur des Propos de Labienus, un des élus par un nombre insuffisant de votants, n’a pas voulu accepter sa validation extralégale.

« J’ai refusé, écrit-il à ses lecteurs, parce qu’une acceptation m’eût rendu bénéficiaire et par conséquent solidaire d’une mesure que je condamne… Mais, dira-t-on, le milieu électoral était modifié par l’émigration et une modification de la loi était devenue nécessaire. Sans doute, mais il fallait la faire à temps, et non après coup. Nul n’est tenu d’obéir à une loi qu’il ignore, et électeurs et candidats ont ignoré votre loi puisqu’elle n’était point faite… si bien que deux lois différentes ont régi nos opérations électorales, commencées avec l’une, terminées avec l’autre. Dès l’abord, les électeurs n’ont pas su ce qu’ils faisaient, et à la fin, ils ont pu être étonnés de ce qu’ils avaient fait… »

Ici se place la redoutable question de la dictature. Si la dictature comme la force est neutre et devient bonne et légitime au service d’une cause juste, encore faut-il qu’elle s’annonce, se déclare, s’affirme hautement, clairement, intelligemment sans se confondre avec ce qui n’est pas elle, sans se mêler à la légalité. Il ne faut pas qu’une mesure soit moitié légale, moitié dictatoriale. Il faut qu’on sache si on a affaire à une volonté ou à une loi. Les deux situations sont peut-être acceptables à la raison, mais on aime à savoir dans laquelle on se trouve.

Félix Pyat, la personnalité révolutionnaire la plus en vue parmi les nouveaux élus, a également refusé sa validation et a fortement motivé sa non-acceptation.

« La majorité de la Commune s’est trompée. Les élus n’ont pas le droit de remplacer les électeurs. Les mandataires ne doivent pas se substituer au souverain. La Commune ne peut créer aucun de ses membres, ni les faire, ni les parfaire. Elle ne peut de son chef fournir l’appoint qui manque pour leur nomination légale… »

Néanmoins Félix Pyat pousse dans son journal Le Vengeur un cri de regrets, car il se croit, malgré Blanqui, le vrai père de la Commune de Paris :

« Déserter la Commune ! Abandonner mon enfant ! Pardonnez-moi ce cri d’orgueil paternel. La Commune, c’est l’œuvre de ma vie. La Commune, les proscrits l’ont emportée à Londres et rapportée à Paris. Je l’ai gardée vingt ans en exil, je l’ai nourrie, bercée durant les six mois de siège, au péril de ma vie, au prix de ma liberté… »

Les victimes de la Commune sont courroucés de « ce qu’ils appellent une désertion ». Il ne s’agit pas, disent-ils de sauvegarder la légalité, mais de sauver la Commune.

« Aujourd’hui, il n’y a plus de légalité, nous sommes en révolution », s’écrie l’Affranchi, journal de Paschal Grousset. À la Commune même, un jobard du nom de J.-B. Clément est allé jusqu’à demander l’arrestation de Pyat ; mais Pyat se laissera fléchir.

Pyat rentrera sans doute, mais Rogeard ne rentrera pas, ni Briss, qui proteste aussi. L’acte illégal qui soulève tant de protestations contre la Commune ne lui vaudra que six membres de plus. Menotti Garibaldi ne viendra pas siéger et Cluseret a double nomination. En sus de Cluseret, les deux seuls élus nouveaux de quelque marque sont Courbet et Longuet. Pour avoir l’appui officiel de ces trois hommes, valait-il la peine de se mettre dans son tort ?

— Eh bien ! que fait la Commune des six derniers candidats qui n’ont pas eu la moitié des votants plus un ?

— Ils sont perdus et perdus définitivement, car il ne sera pas procédé aux réélections, la Commune n’ose plus en affronter de nouvelles. — Que de fautes dans cette seule affaire, que d’imprévoyance et de maladresse, que d’accrocs à la logique et aux droits des électeurs ! — Et, après avoir subi cet échec sérieux, la Commune ajoute à tous ses torts en se mettant de propos délibéré dans l’impossibilité de les réparer.

Et, cependant, la Commune aurait eu grand besoin de se fortifier par les élections nouvelles. La Commune siégeant à l’Hôtel-de-Ville est manifestement au-dessous de sa tâche. Elle manque de sujets, comme disait naguère le délégué Arnold, et, comme on fait toujours en pareil cas, elle s’embarrasse d’une foule du sujets qui ne la regardent pas, la critique ou la suspension des journaux par exemple. Les « sujets » sont généralement médiocres, donc ils réclament l’omnipotence ; obligés d’improviser ce qu’ils ignorent, ils prononcent dictatorialement sur des difficultés dont ils n’avaient qu’à ne pas s’occuper. Ils se déjugent, font, défont et refont. Les attributions de leurs commissions paraissent trop flottantes, les mêmes personnages vont de l’une à l’autre. Et dans ce chaos d’affaires, on ne sait trop ce qui doit être décidé par la Commune entière siégeant à l’Hôtel-de-Ville, par la commission spéciale, par le délégué qui est à sa tête. On ne voit pas la division du travail caractéristique de l’ordre. Le même membre de la Commune est censé faire trente-six choses en trente-six endroits. Comment ces pauvres gens peuvent-ils dormir ? En dehors de leurs fonctions à la Guerre, à la Justice, aux écoles, aux marchés, ils sont encore administrateurs de l’arrondissement dans lequel ils ont été nommés ; les uns siègent dans leurs ministères, les autres dans leurs mairies aux vingt coins de Paris ; et, par conséquent, il est impossible d’instituer à l’Hôtel-de-Ville une direction unique, sachant prendre une moyenne judicieuse entre la douceur qui est absolument nécessaire et l’audacieuse vigueur qui est non moins indispensable. Issus du hasard, ils n’ont pas su encore se fusionner en un tout homogène, on n’ose pas même dire qu’ils aient réussi à se constituer une majorité et une minorité ; c’est un assemblage plus ou moins bizarre de fusionneurs, de communistes, d’individualistes, d’athées, de matérialistes, de spiritualistes, de catholiques avec quelques jésuites parmi, d’ouvriers, de fractions rivales de l’Internationale, de millionnaires ou de pauvres diables. Nous avons tant et tant d’individus faisant partie de la Commune. Nous n’avons pas une Commune.

Ajoutez les rivalités individuelles, les inimitiés personnelles qui n’ont pas désarmé. Félix Pyat déteste Vermorel et Delescluze et Vermorel et Delescluze ne s’aiment guère. Mais Delescluze a le mérite de taire ses rancunes et ses suspicions : les mesquines rivalités de l’amour-propre ne sont point son fait, il grandit avec les événements.

On discutait hier, on avait donc proposé l’arrestation de Pyat qui, après avoir conseillé dans la Commune la suppression des journaux, donne sa démission et blâme la mesure dans son Vengeur. On se récriait. Le citoyen Blanqui se récriait, demandant rigueur et sévérité, l’exécution de la loi sur les réfractaires, l’institution d’un jury d’accusation, la prompte démolition de la colonne Vendôme, etc.

— « Croyez-vous, s’écria Delescluze, que nous approuvions tout ce qui se fait ici. Eh bien ! il y a des membres qui sont restés et qui resteront jusqu’à la fin, malgré les insultes qu’on nous prodigue. Il y a une conspiration latente contre notre malheureuse commission, qui se fera peut-être regretter parce que nous cherchons à allier la modération avec l’énergie. Nous sommes pour les moyens révolutionnaires, mais nous voulons observer la forme, respecter la loi et l’opinion.

…S’il y a quelques discordes, n’est-ce point pour des querelles de galons ?… Pourquoi ces tiraillements, ces compétitions ? C’est l’élément militaire qui domine, et c’est l’élément civil qui devrait dominer toujours.

Pour moi, je suis décidé à rester à mon poste, et si nous ne voyons pas la victoire, nous ne serons pas les derniers à nous faire tuer sur les remparts ou sur les marches de l’Hôtel de Ville. »

Dimanche, 23 avril.

« — Monsieur le Président du Gouvernement, etc. Les services éminents du général Changarnier l’ont placé depuis longtemps au-dessus de toute récompense. Il me paraît utile cependant de donner aujourd’hui pour l’exemple à ce glorieux vétéran de notre armée un témoignage éclatant d’estime pour ses grands talents et ses hautes vertus militaires. — Je vous prie en conséquence de décider que M. le général Changarnier sera élevé à la dignité de Grand Croix de la Légion d’Honneur. Agréez, etc. Le Ministre de la Guerre, Leflô. Versailles, 20 avril.

— « Le chef du Pouvoir exécutif arrête : « Le Général de division Changarnier est élevé à la dignité de Grand Croix de la Légion d’Honneur. Signé : A. Thiers. »

— « À M. le Ministre de la Guerre : Mon cher et bon Leflô, l’idée de me donner la Grand Croix de la Légion d’Honneur n’est pas de vous. Mais je vous reconnais au préambule courtois du décret qui me concerne. Veuillez informer M. le Président du Conseil que je n’accepte pas la Grand Croix de la Légion d’Honneur, Agréez, etc. Signé : Changarnier. »

Et pas d’autre explication. Pourquoi cette raideur, ce refus sec à cette politesse qu’on ne fait guère qu’aux souverains, grands-ducs et maréchaux. Jamais commandeur de la noble Légion n’avait eu encore de scrupule à être nommé Grand Croix. Quel est donc le mystère ?

La droite est mécontente de M. Thiers. Elle lui reproche d’avoir manqué son coup le 18 mars, de n’avoir pas encore réduit Paris, d’avoir dans ses conseils MM. Picard, Favre et Simon, coupables non pas d’avoir trahi la France par leur lâcheté et leur incapacité, mais coupables d’avoir usurpé le pouvoir sur les Bonaparte et de ne l’avoir pas restitué à Henri V, soit directement, soit indirectement, par l’intermédiaire de quelque nouveau plébiscite. Les yeux jaloux de la droite ont scruté tous les fonctionnaires dans tous les coins et recoins de la République et prétendent avoir découvert quelques républicains oubliés dans des cantons reculés. M. le Duc d’Audiffred-Pasquier en prétend avoir découvert plusieurs cachés dans des bureaux de bienfaisance ; on affirme qu’il en existe encore parmi les employés de préfecture, et même parmi les substituts et procureurs : il est indiscutable que tous les maitres d’école et gardes champêtres ne sont pas encore dans la main de leurs curés. La droite s’irrite contre M. Thiers de ce qu’il n’ait encore payé son denier de Saint-Pierre qu’en monnaie de singe, avec force compliments et vagues protestations, mais non point encore avec une bonne déclaration engageant la France dans quelque sottise non pareille. La droite, nous raconte Le Temps versaillais, « travaille à obtenir de M. le chef du gouvernement une petite expédition de Rome diplomatique, à savoir la défense faite au Ministre de France de suivre le gouvernement de Victor-Emmanuel lorsqu’il quittera Florence. Une jolie vieille petite France bien remise à neuf, tirée toute rajeunie de l’armoire aux antiques, une France vouée au blanc… Voilà ce que la droite a imaginé de mieux pour nous aider à tenir notre rang entre l’Allemagne et l’Amérique, pour nous mettre en état de jouer notre rôle dans la grande mêlée des nations modernes ».

Surtout, la droite ne peut entendre sans une sourde irritation M. Thiers affirmant de son air le plus candide à une députation des pacificateurs qu’il ne complote nullement contre la République et que la République subsistera, tant que lui, Thiers, sera Président de la République. L’Espérance du Peuple, journal légitimiste de Nantes, perd enfin toute patience :

— « Non, il faut le dire hautement : M. Thiers n’a pas été nommé dans vingt-quatre départements pour consolider la République. Il a été nommé pour préparer la monarchie. »

La droite, décidée à congédier M. Thiers dès qu’elle le pourra, entend lui laisser la conduite de la guerre, lui faire tuer le plus grand nombre de républicains et révolutionnaires que faire se pourra, puis le mettre à la porte du pouvoir, dès qu’il aura ouvert celle de Paris. Pour le punir d’avoir dit : « la République subsistera tant que j’en serai le Président », la droite compte le renverser même avant la République sa protégée. C’est Changarnier qu’elle mettra comme Président de l’Exécutif au lieu et place de M. Thiers.

Et voilà l’explication de l’énigme. Thiers a voulu amadouer son rival, le désarmer, se l’attacher par un grand ruban rouge Mais Changarnier n’accepte point l’état d’infériorité que lui donnerait la reconnaissance. D’une voix hargneuse et d’un geste brutal, il rejette le ruban au nez de son adversaire : « Donné par toi, cet insigne de l’honneur me déshonorerait. Garde-le. »

Mais que vous importent Géronte et le vieil Oronte criaillant et se chamaillant en public ? Que nous valent Bartholo et Pandolphe s’empoignant l’un l’autre par la perruque et le toupet ? — Peu vraiment, pour ce qui concerne leurs personnes, mais ces deux casse-noisettes sont chefs de parti et leur ridicule esclandre est la révélation soudaine de complots souterrains, de machinations nocturnes, d’innombrables perfidies qui se concertent dans ces vieilles cervelles de l’Assemblée, pommes choppes, poires et nèfles blettes.

Comme en 1848-51, il s’agit encore de se partager les dépouilles de la République, dès qu’elle aura été assassinée. En ce temps-là, Thiers était l’Ajax du parti libéral-orléaniste, et Changarnier, le Diomède de la coterie orléanisto-légitimiste cléricale, dite de la fusion. L’armée était alors travaillée par un bonapartiste, la police était tenue par un bonapartiste. Aujourd’hui, l’armée est encore commandée par des bonapartistes, Vinoy, Galliffet et Mac-Mahon, la police est toujours tenue par un bonapartiste, le colonel Valentin, cher à l’Impératrice. Thiers et Changarnier sont toujours un Ajax et un Diomède, mais leurs épaules sont chargées maintenant du poids de vingt-deux hivers dont ils n’avaient point à porter le fardeau alors qu’ils conspiraient ensemble, rue de Poitiers. Diomède-Changarnier n’avait alors que soixante ans ; les intimes l’avaient surnommé le général Bergamotte à cause de tous les parfums dont il imprégnait sa précieuse personne. Sa chevelure, déjà rare, sentait le jasmin, son impériale et sa moustache la violette, sa tunique dorée et galonnée était parfumée de lavande, il se mouchait dans du patchouli. L’Assemblée d’alors n’était pas tout à fait rassurée, elle craignait que le coup d’État qu’elle manigançait ne tournât pas à son avantage. Alors Changarnier, qui était son grand homme de guerre, dégaina son grand sabre luisant et brillant et d’une voix solennelle, il exhala ces paroles dulcifiées par l’eau de Botot et la pastille du sérail : « Mandataires de la Nation, délibérez en paix ! » Les mandataires de la Nation délibérèrent donc aussi sottement qu’à l’ordinaire, confiants en l’habileté de M. Thiers et la vaillante épée du général, et, le lendemain, ils se réveillèrent en prison. Bonaparte, Vinoy, Valentin, Maupas et Morny avaient nuitamment emballé pour Mazas et l’astucieux Thiers et le noble Bergamotte, le bouillant Baze, le judicieux Leflô et tutti quanti, et même la République et des républicains avec.

Pendant dix-neuf années, Bergamotte bouda l’Empire qui l’avait si agréablement escamoté, lui et sa vaillante épée. Mais quand il se vit à la tête de soixante et dix-neuf années, quand il vit l’Empire se retremper dans le plébiscite, il se repentit d’avoir joué pendant si longtemps le rôle de la dignité et de la loyauté dynastique — il vint ployer les genoux dans un crachat de Napoléon III et dire, dix-neuf ans trop tard, ce que M. Arthur de la Guéronnière avait eu l’esprit de dire dès le lendemain du Coup d’État : Je n’étais qu’un sot, je ne suis qu’un pleutre. Dix-neuf ans trop tard, et cependant six mois trop tôt ; car la palinodie de Changarnier ne lui valut qu’une médiocre place à côté du Maréchal Bazaine et l’honneur d’avoir coopéré, soit comme dupe soit comme fripon, à la trahison de Metz.

Aujourd’hui, Changarnier plus pommadé, plus graissé, plus huilé, plus parfumé que jamais, embaume comme un cadavre injecté de musc et de patchouli et devant lequel on brûla du sucre et du vinaigre dans une pelle rougie. Mais il n’aurait plus la force de dégainer la vaillante épée qu’il traîne péniblement derrière les cuisses. Cacochyme et catarrheux, il s’est levé en une ou deux occasions solennelles, ses jambes raidies l’ont porté tant bien que mal jusqu’à la tribune. L’Assemblé a fait un vaste silence, il a toussé — on eût entendu une mouche voler — derechef, il a craché, il a mouché — chacun attendait les paroles du vieillard se posant en arbitre de la France — entre quelques quintes de toux, on voyait sa mâchoire tomber lourdement et se relever péniblement : « Quoi ? qu’est-ce ? qu’a-t-il dit ?

Quel parti que celui qui a pareil chef ! Quels hommes que ceux pour lesquels Bergamotte est un héros !

Je viens de visiter le collège des Jésuites, rue Lhomond. C’était un établissement d’éducation célèbre. La congrégation y élevait en même temps que ses meilleurs sujets les fils de la riche bourgeoisie et de la vieille noblesse. On payait cher, mais on en avait pour son argent. Le garçon était largement et abondamment nourri, avec une moins mesquine économie que chez Maman l’Université, cette vieille hargneuse et radoteuse. On ne lésinait pas sur les arts d’agrément ni sur les amusements. Le premier devoir imposé aux professeurs était l’indulgence. Elle était d’ailleurs rigoureusement surveillée, cette indulgence, et les directeurs savaient le point précis jusqu’où elle devait aller. Les élèves de choix étaient mis à part pour quelque spécialité et recevaient de spécialistes des soins particuliers ; de cette façon, les Jésuites arrivaient à peupler de leurs élèves les grandes écoles spéciales, la Polytechnique, les Ponts et Chaussées, l’école marine de Brest ; par des procédés de greffage et de marcotage, un jardinier fait pousser des roses à cent feuilles sur un pied d’églantier, il n’est pas plus difficile à un instituteur qui sait son métier, de faire d’un garçon d’intelligence ordinaire un mathématicien ou un mécanicien très présentable. Grâce à leurs vastes ramifications et à leurs puissantes influences, il n’était pas difficile de colloquer leurs élèves médiocres dans quelque confortable place d’administration. Quant aux plus jobards, on avait toujours la ressource de leur faire épouser quelque élève du Sacré Cœur, de Picpus, des Oiseaux, ou tout au moins la grasse héritière de quelque épicier retiré, marguillier en sa paroisse. C’était une faveur que d’être admis aux Jésuites : on en sortait au moins riche après y avoir reçu une éducation agréable ; on en sortait poli, façonné, distingué quelquefois, très instruit souvent, et toujours riche et homme médiocre.

J’ai admiré le confort, l’ordre, la disposition pratique, l’entente raisonnée des choses de la vie derrière ces murs, à côté de ces magasins bien garnis, dans ces réfectoires, ces jardins, ces promenades, ces chapelles, ces bibliothèques. On pouvait certes passer l’existence la plus facile, la plus aisée, la plus exempte de soucis que mortel puisse imaginer. Pour un homme sceptique, égoïste et lâche, mais intelligent, sociable et jouisseur, pas de meilleur lot que d’être jésuite. Pourvu qu’on abdique une bonne foi pour toutes sa volonté, sa dignité d’homme, son indépendance, sa conscience et sa raison propre, le droit en un mot de dire « je suis moi ». on peut regarder avec le mépris le plus profond, avec le dédain le plus parfait tous les misérables humains qui travaillent et se fatiguent, qui luttent et se font rouer de coups, qui espèrent et qui désespèrent. Être un Révérend Père jésuite… mais, pour tous les agréments de la vie, cela vaut bien mieux que d’avoir seulement vingt mille livres de rente. Un seul inconvénient est attaché à cette facile existence, c’est que le Révérend Père ne peut quitter sa cellule (on appelle ainsi une chambre large et aérée avec vue sur un charmant jardin — qu’en plantant une petite cheville dans tel ou tel trou d’un tableau indiquant tous les endroits de l’établissement dans lequel il lui est licite d’aller.

Quelque chose qui décèle chez ces Jésuites une science profonde de la vie est l’art avec lequel ils savent se faire petits, modestes, insignifiants, médiocres. Ils possèdent ici tout un quartier, et le passant s’aperçoit à peine que ces bons religieux occupent deux ou trois maisons de pauvre apparence. C’est un art qu’ils ont appris des Juifs, que les Juifs avaient été obligés de pratiquer pendant tout le Moyen-Age, et qu’ils avaient peut-être rapporté d’Orient. Quelle différence avec nos hommes du monde, nobles et bourgeois, commerçants et industriels, qui dépensent le plus clair de leurs revenus en frais de présentation et qui se ruinent pour avoir l’air d’être riches ! Eux font semblant d’être pauvres, semblant d’être humbles, timide et peu nombreux.

Ils se sont arrangés de manière à surveiller tous les alentours, à pouvoir même fouiller avec leurs excellentes longues vues les profondeurs de l’horizon, sans être distingués de nulle part. Leur architecte a réussi à cacher une tour, à la dissimuler, à lui donner l’air aveugle. Personne ne la voit, personne n’y fait attention, et cette tour voit tout ! Ah ! chers co-républicains aux discours si bruyants et sonores — et vous, braves communeux dont les canons mal pointés font tant de bruit sans blesser personne, que n’avez-vous pris quelques leçons de savoir-faire chez les Révérends Pères jésuites !

De la tour je regarde le duel d’artillerie entre les batteries versaillaises de Châtillon, de Meudon, de Clamart et les batteries des forts de Vanves, Issy, Montrouge, c’est ennuyeux à la longue quand on n’est pas bon juge des coups et quand on n’y risque rien. Ce qui attire ma pensée, c’est le drapeau rouge au sommet de la lanterne du Panthéon.

Je l’ai vu arborer le 31 mars, peu de jours après l’avénement de la Commune. Le jour était pluvieux, des nuages noirs s’agitaient sur un ciel gris. Par dessus l’énorme base sa magnifique rotonde, par dessus la colonnade le vaste dôme, au dessus de la coupole, au point profond du zénith, on venait de hisser la bannière du Peuple ; à hauteur vertigineuse s’agitaient quelques myrmidons humains ; la croix déracinée pendillait dans les airs au bout d’une corde. Sur la place défilaient bataillons après bataillons, haies de bayonnettes, broussailles mouvantes ; les drapeaux tricolores s’inclinaient l’un après l’autre devant la rouge bannière qu’un simple populo agitait avec fierté. Les tambours battaient aux champs et les colombes effrayées de tant de bruit s’envolaient à tire d’ailes.

« On se tire ces coups de canon, pensais-je, on se mitraille sans trêve ni merci, sans qu’aucun indice montre la possibilité d’une transaction, parce que ce chiffon rouge, symbole de la royauté du peuple, s’étale ici, au plus haut point de Paris, sur la montagne de Sainte-Geneviève. C’est notre Capitole. Les révolutions et les réactions qui se succèdent se disputent le Panthéon. Quand la Révolution triomphe, le Panthéon est le Panthéon, le temple de la vertu civique, quand la réaction a triomphé, le Panthéon n’est plus que l’église Sainte-Geneviève, un endroit de plus où l’on dit des messes.

Qui remportera cette fois-ci dans la grande bataille entre la Croix et le drapeau rouge.

  1. Auteur de l’Histoire des Goths (552).