La Comtesse de Villequier (O. C. Élisa Mercœur)

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LA
COMTESSE DE VILLEQUIER.

I


C’était une halte de quelques jours. Trois partis fatigués se reposaient ensemble, et les factions parasites, semblables aux étoiles vassales soumises aux lois d’une planète souveraine, s’arrêtaient également immobiles autour de ces trois astres dominateurs. Mais ce n’était qu’une pose d’armes, une paix apparente, un traité de bouche et non de cœur ; et si la main qui frappait cessait un moment de porter ses coups, ce n’était pas pour rester inactive ; c’était pour rebander l’arc et redonner le fil au glaive émoussé.

Charles IX était mort, regorgeant une partie du sang qu’il avait bu. Le duc d’Anjou, le vainqueur de Jarnac et de Moncontour, ce prince, qui commença par le courage et la gloire, pour finir par la bassesse et la peur, devenu roi de Pologne par le choix libre de ses sujets d’adoption, se hâta de descendre de ce trône électif pour monter sur celui de ses pères, ou plutôt revint en France placer un troisième et dernier pupille couronné sous la royale tutelle de Catherine de Médicis.

Catherine de Médicis ! combien de souvenirs de crimes ce nom, comme les accens d’une conjuration magique, ne veille-t-il pas à lui seul ! Toi, dont le ciel ardent féconda l’âme d’un Machiavel, Florence ! il était juste que ton sol portât le berceau de cette femme qui n’eut de vertus que son génie, qui renfermait à la fois dans sa tête et dans son cœur l’astuce d’un Richelieu, la fermeté d’une Agrippine, les fureurs d’une Isabelle de Bavière ; cette femme, qui eût échangé toute une vie de bonheur obscur contre une heure d’existence de reine ; cette mère qu’un infanticide n’eût pas fait hésiter un instant s’il eût fallu du sang de ses fils signer l’acte de sa puissance.

En apparaissant à la pensée, l’image morale de Catherine de Médicis se montre avec des formes trop précises, des nuances trop fortement prononcées, pour qu’il soit possible au pinceau le plus hardi d’oser en altérer le moindre trait. Scellé par l’histoire, c’est un souvenir que l’imagination la plus capricieuse et la plus indépendante est contrainte à laisser intact. Il n’est aucun point de ce caractère si bien connu qui se soit perdu dans le vague du doute. Le problème de sa politique peut se résoudre par ces trois mots : Diviser pour régner ; précepte auquel son génie altier resta constamment fidèle ; maxime trop souvent suivie par ceux qui, tenant en main le timon d’un empire, se disent, dans l’égoïsme de leur orgueil : Moi d’abord, l’État après.

Cet esprit de ruse, de haute ambition et de perfide souplesse, dont sa tête apporta le germe d’Italie, condamné pendant l’existence de Henri II à ne s’exercer que dans de simples intrigues d’amour, renfermées dans l’intérieur d’un palais, eut, avant d’agir plus librement et sur un plus vaste théâtre, le temps de parvenir à toute sa maturité. Le règne d’un an de François II ne lui permit que d’ébaucher le plan de ce drame immense, exécuté sous Charles IX et Henri III, et dans lequel elle se réserva le principal rôle, qu’elle joua tour à tour craintive ou hardie, menaçante ou flatteuse, mais toujours puissante !

Reine-épouse, Catherine ne fut sur le trône que la royale compagne de son maître ; reine-mère, la fille des Médicis devint la souveraine de France. Nommée régente, ce n’était pas une tutelle de quelques années qui pouvait satisfaire à sa soif de domination. Il fallait donc prolonger la minorité de son fils au-delà du terme limité par les lois. Tout enfant, le cœur de Charles battait déjà d’orgueil au récit de la gloire de ses ancêtres ; une saine raison, une imagination brillante se découvraient dans les moindres actions du jeune prince. Eh bien ! effrayée de ces présages d’une force future, ce fut la main de la mère qui arracha du cœur du fils ces semences de vertus et d’honneur ; elle y jeta en place celles de mollesse coupable, de haine, de vengeance, de cruauté fanatique, qui grandirent avec tant de sève dans ce terrain qu’elle-même se plut à fertiliser. Elle rétrécit cette âme déjà si large, la pétrit, la façonna au crime, la modela sur la sienne, mais en petit ; car pour s’élever elle, il lui fallait abaisser les autres. Il n’est personne qui ignore ce qui en advint pour la France, quand Charles IX eut appliqué la pratique à la théorie des leçons maternelles.

Un culte nouveau s’était propagé. Déserteurs de Rome, de nombreux sectateurs venaient chaque jour grossir les rangs des disciples de Calvin. Fiers de compter parmi eux trois hommes tels que le prince de Condé, l’amiral de Coligni et le jeune roi de Navarre Henri de Bourbon, ils osèrent parler haut pour se plaindre des continuelles exactions auxquelles les livraient la haine et la tyrannie des catholiques. L’étendard de leur foi fut arboré comme drapeau de guerre. La voix de Catherine commanda : obéissant à son ordre, le temps plaça dans l’histoire la fête des noces du roi de Navarre et les massacres de la Saint-Barthélemi, jours sanglans et terribles que l’oubli ne peut prendre !

Tenir toujours incertain l’équilibre de l’État, trop sûre qu’elle était de n’avoir qu’à le toucher du doigt pour le faire pencher à son gré, tel était le premier mobile de sa politique. Les factions, les complots, les guerres intestines, devenaient nécessaires. Aussi fut-il peu d’époques plus fécondes en conspirations, fausses, ou vraies ; car la baguette de l’habile magicienne savait les évoquer du néant, les faire apparaître ou s’évanouir à volonté. Âme impénétrable et profonde, qui sacrifiait tout jusqu’à sa haine, n’appela-t-elle pas du nom de fils ce Béarnais qu’elle eût si bien frappé au cœur d’un coup de stilet italien ? n’est-ce pas sous les auspices de Catherine que se formèrent les premières associations de la Ligue ?

Tant qu’exista Charles IX, elle reversa toutes ses affections de mère sur son bien-aimé fils le duc d’Anjou. Elle était fière de la gloire du héros de Jarnac ; elle jouissait de la grandeur de Henri, parce qu’elle épouvantait la faiblesse de Charles, parce qu’elle, en se plaçant entre les deux frères, tenait sans cesse le pouvoir en balance. Mais lorsque Charles remit à la postérité pour legs d’histoire son souvenir entaché de sang ; quand le monarque assassin eut échangé son trône souillé contre un cercueil dans les caveaux de Saint-Denis, alors Catherine ne vit plus dans son successeur qu’un roi dont il fallait prendre la puissance en lui laissant la couronne, et elle en fit ce qu’elle avait fait de son frère.

Le lendemain du sacre de Henri III, la fille du comte de Vaudemont, la belle et vertueuse Louise de Lorraine, était devenue reine de France. Tout semblait présager son empire sur le cœur de son époux ; mais la fière et jalouse Médicis craignant ce partage de pouvoir sur l’esprit du roi, sut y faire naître des soupçons contre la vertu de la reine, et finit par le détacher peu à peu de celle qui n’eût exercé qu’au profit de la gloire la puissance de ses charmes. Elle la regretta plus tard, cette douce et noble puissance abattue par elle, quand elle vit sur ses débris s’élever l’insolente grandeur des Caylus, des Saint-Mégrin, des d’Epernon.

Assassiné sous les murs d’Orléans, par la main de Poltrot de Méré, François de Lorraine, duc de Guise, avait légué à ses fils. ainsi que la vengeance de sa mort, la vieille ambition et la haine héréditaire dans sa maison contre la famille régnante. Digne héritier de son père, le jeune Henri de Guise essaya, dès l’âge de dix-huit ans, de réaliser le projet d’une ligue ou sainte-union qu’avait jadis formée, pendant la tenue du concile de Trente, le cardinal de Lorraine, son oncle. Cette association, dont le véritable but était, sous le prétexte de la religion, de renverser du trône la branche des Valois, resta longtemps secrète, renfermée dans les limites de la Champagne et de la Brie. Au commencement de l’époque dont nous allons parler, la Ligue n’était encore dans le ciel politique qu’un point à peine visible ; mais ce point allait grandir, se développer, devenir un nuage immense, couvrant de son voile l’horizon tout entier.

Il existait alors à la cour de France un prince sans crédit, sans factions pour le soutenir, dédaigné, méprisé par tous les partis, et toutefois sur le compte duquel retombaient toutes les conspirations, dont Catherine avait si souvent besoin comme d épouvantail, et dont elle ne pouvait sans danger pour elle rejeter sur d’autres le crime inventé ; et pourtant cet homme qu’elle livrait tant de fois aux fureurs d’une vengeance injuste, c’était son dernier fils, François de France, duc d’Alençon, continuellement en butte aux soupçons, sacrifié à la haine et au mépris par l’ambition de sa mère. Ce malheureux duc, ce prince si près du trône, n’avait trouvé dans tout le royaume de son frère que deux cœurs qui pussent lui offrir à la fois amitié et protection : sa sœur Marguerite de France, reine de Navarre, et le brave Louis de Clermont, dit Bussy d’Amboise.

Henri III, malade d’un mal d’oreille, se croit empoisonné comme François II. Trompé par les précédentes insinuations de Catherine, il accuse le duc de fratricide. Près de ce lit de douleur, qu’il se persuade devoir être bientôt sa tombe, il appelle Henri de Bourbon, lui commande d’assassiner le duc. Le refus du roi de Navarre, à qui cette double mort eût assuré l’héritage de France, est peut-être une des plus nobles pages de son histoire.

Rendu à l’existence, le roi reconnut l’erreur de ses soupçons. Sa mère, qui s’aperçut qu’elle avait été trop loin, facilita elle-même entre les deux frères un rapprochement de confiance. Le duc reparut à la cour. La France respirait un instant : une trêve venait d’être accordée aux huguenots, et c’était en l’honneur de ces deux événemens que des fêtes se donnaient au Louvre. Mais s’il y avait suspension d’hostilités pour les haines extérieures, il n’en était pas ainsi de celles que recouvrait le voile du secret. La trahison ne s’endormait pas au bruit des airs de danse ; elle veillait sous les dômes des palais comme sous le ciel des camps, et son poison se glissait dans les paroles d’amitié, les soupirs d’amour, les regards de femme, dans l’haleine embaumée ces fleurs… Le duc d’Alençon ne respira-t-il pas la mort dans le parfum exhalé du bouquet que lui présenta la main de sa maîtresse !


II


Un matin, dans un vaste salon précédant la chambre du roi, trois groupes de jeunes courtisans se trouvaient réunis au Louvre, pour assister au lever de sa majesté.

Remarquable par l’élégante richesse et l’excessive recherche de leur toilette, les favoris du roi, le teint rose et frais, la barbe et les cheveux parfumés, la taille étroitement emprisonnée dans un pourpoint de satin, se balançaient nonchalamment d’un pied sur l’autre, et laissant flotter en arrière le petit manteau jeté sur leurs épaules, semblaient étudier la pose la plus favorable à la moelleuse beauté de leurs formes. Moins scrupuleux dans leur obéissance aux décrets des modes du jour, les partisans du duc de Guise portaient des vêtemens plus simples, des couleurs plus sombres ; mais leur altitude plus noblement aisée, leurs regards plus hardis, sans bannir de leurs manières la grâce et l’élégance, s’alliaient parfaitement à la sévérité de leur costume ; et la plume verte servant d’aigrette à leurs chapeaux de forme élevée, semblait, en ondoyant, projeter sur leur front un reflet d’audace et de fierté courageuse. Quant aux gentilshommes de la suite du duc d’Alençon, quels que fussent leurs avantages extérieurs et la richesse de leurs vêtemens, un élégant d’alors ne pouvait les voir sans sourire de pitié ; car, presque toujours absens de la cour, ils se trouvaient dans le chemin que la mode avait parcouru en arrière de bien des pas des petits-maîtres du temps ; mais quelques jours leur suffirent pour marcher de niveau ; et Marguerite de France elle-même sentit son cœur accorder l’hommage de plus d’un tendre soupir au mérite du brave et séduisant Bussy d’Amboise.

— Georges, dit Charles de Balzac d’Entragues, en s’adressant au jeune Schomberg, n’admires-tu pas l’extraordinaire circonférence des fraises de messieurs de Caylus et Maugiron ?

— Comme leurs manières, aussi goudronnées que leurs fraises.

— Ils sont vraiment ce matin d’un éblouissant éclat, ces deux beaux soleils ; ils fascinent à voir.

— Gare à l’éclipse ! dit d’Humière.

— Comment ? demanda d’Entragues.

— Oui, s’il faut en croire la prédiction de Corne Ruggeri…

— Ah ! ah ! le savant astrologue, le sorcier de l’hôtel de Soissons… Eh bien ! du haut de sa tour, qu’a-t-il lu dans le livre du ciel ? à quelle page en est-il de sa traduction ?

On prétend qu’il lui a été clairement démontré, d’après sa dernière expérience de l’autre nuit, que les deux astres nommés Caylus et Maugiron, parvenus maintenant à leur apogée, ne tarderont pas, par une déclinaison rapide, à se trouver en conjonction avec un nouvel astre, qu’il vient de découvrir se levant à l’horizon de la faveur, et qui, passant en deçà, doit, par sa grandeur et l’éclat de ses feux, produire l’éclipse totale des deux autres astres.

— Et Ruggeri a-t-il baptisé sa nouvelle planète ?

— Pas encore.

— Eh bien ! messieurs, voyons, soyons ses parrains. Quel nom lui donnerons-nous ?

— Joyeuse ? dit Schomberg.

— Lui ! avec sa folle gaîté… Non… D’Épernon plutôt…

— Vous n’y êtes pas… Attendez, messieurs… attendez…

Et comme d’Entragues cherchait, en regardant autour de lui, un jeune seigneur à la mise élégante entra, le salua d’un geste froidement poli, et fut se mêler parmi les courtisans du roi.

— De par le ciel ! s’écria d’Entragues, comme frappé d’une lumière subite, en indiquant des yeux celui qui venait de passer, je gage, messieurs, que vous avez trouvé comme moi le nom qui convient à l’étoile découverte par Ruggeri.

— Saint-Mégrin ? dit le comte de Ribeyrac.

— Tout juste.

En ce moment, un jeune homme qui causait plus loin avec Bussy d’Amboise et Jean de Montluc, sieur de Baligny, les quitta ; et, s’avançant vers d’Entragues, qui lui tournait le dos, lui frappa doucement sur l’épaule.

— Adhémar de Birague !… Et d’où viens-tu ? continua-t-il en le parcourant d’un regard d’étonnement distrait.

— D’où vient le duc d’Alençon. Je suis au nombre des officiers de sa suite.

— Bien !… Pardon, messieurs, je vous rejoins… Ah ! bonjour, Brissac ; je suis à toi.

Et il conduisit Adhémar vers une embrasure de croisée, à l’autre bout du salon. Là, après un moment de silence, il poursuivit à demi-voix :

— Quels sont tes projets ? que viens-tu faire ici ?

— Mes projets ! Je ne m’en connais encore aucun. Quant à ce que je viens faire, le temps me l’apprendra comme à toi… Je n’en sais rien.

— Eh bien ! moi, je vais te le dire, ce que tu feras, ce que vous ferez tous, attachés à la fortune du duc d’Alençon : la vôtre subira tous les caprices de celle du prince. D’abord, vous serez comme lui fêtés, caressés, enlacés dans mille séductions ; vous marcherez d’enchantemens en enchantemens, de plaisirs en plaisirs ; vous n’entendrez qu’une suave harmonie d’assurances d’amitié, d’aveux d’amour ; vous verrez les femmes les plus belles se disputer à qui vous accordera de plus tendres regards, vous soupirera de plus doux accens et puis, quand vous serez bien charmés, bien crédules, vous serez tout surpris d’entendre un jour la voix d’un juge vous répéter, comme délatrices, les paroles qu’à l’insu de vous-mêmes, ou dans l’excès de votre confiance, vous aurez, sous le sceau du secret, dites à l’oreille d’une amante ou d’un ami. Et qui sait si…

— Quoi ! interrompit vivement Adhémar ; cette réconciliation des deux frères ne serait-elle… il baissa la voix : qu’une atroce déception, qu’un piégé odieux ?…

— Peut-être… Mais, pour cette fois, ce n’est pas le roi qui l’a dressé.

— Et qui donc ?

— Qui ? La personne qui lui a dit : « Henri, embrassez François : c’est un bon frère ; il vous aime. Dans mon zèle pour vous, je me trompais sur lui. » Celle qui lui a dit cela hier, et qui demain peut lui dire : « Mon fils, prenez garde à votre couronne ; le duc la regarde avec des yeux de convoitise. Henri, méfiez-vous de votre frère ! » Et si elle lui dit cela, sais-tu, toi, ce que tu auras à souffrir, toi sincèrement dévoué à ton maître ? Sais-tu de combien d’insultans sarcasmes, de méprisantes railleries, t’accableront ces beaux messieurs que tu vois là-bas ? combien de fois tu sentiras tes dents grincer de rage, ta main se crisper de colère et d’indignation, en serrant la poignée de ta dague ? et si tu la sors du fourreau, sais-tu que tu peux entendre les énormes portes de la Bastille crier en roulant sur leurs gonds, pour te livrer passage, puis se refermer, et te laisser là vivre ou mourir ?

— D’Entragues !… Quel est ton dessein ? prétends-tu m’effrayer, me faire reculer de peur, et…

— Non. De par Sainte-Ursule de Lorraine, tu te trompes ! Loin de te faire abandonner ton maître, je voudrais plutôt voir se presser autour de lui les rangs nombreux d’un cortège de braves comme Bussy et toi. Si vous pouviez parler plus haut, ces brillans étourneaux que voilà ne nous étourdiraient pas tant les oreilles de leurs impertinentes bravades.

— Charles, reprit Adhémar, d’une voix tremblante d’inquiétude et d’émotion profonde ; Charles, parmi ces syrènes attachées au char de Catherine et de Marguerite, ces femmes si belles, si séduisantes… si perfides… ne s’en trouve-t-il pas une… qui… la comtesse…

— Madame de Villequier ?

Birague tressaillit.

— Quoi ! toujours… Pauvre ami ! Il lui pressa la main. Non, pas encore.

— Ah ! — ce fut un soupir d’allégissement.

— Jusqu’ici le comte ne l’a pas prodiguée. Elle a cependant paru l’autre jour à l’hôtel de Soissons, où l’on dit que la reine-mère lui a fait le plus gracieux accueil. Le roi, qui s’y trouvait, s’est, ajoute-t-on, plaint à Villequier de la retraite dans laquelle la comtesse s’obstine à vivre ; et il est possible qu’elle soit ce soir à la fête Qu’as-tu ?…

— Rien.

Il mentait, car ses traits étaient décomposés, son visage était livide ; car sa main, que son ami serrait encore, brûlait de fièvre et tremblait d’agitation.

D’Entragues, s’apercevant alors que tous ceux qui se trouvaient dans le salon s’étaient réunis autour de Saint-Mégrin, s’en approcha, ainsi qu’Adhémar.

— Que lisez-vous donc là, monsieur de Saint-Mégrin ?

— Un délicieux sonnet, nouvelle production de la muse du divin Philippe Desportes, et dont sa majesté vient de m’envoyer une copie.

— Du nouveau Pétrarque, du Tibulle français… Vous êtes sans doute son Mécène, monsieur le comte ?

— Non, monsieur, je n’en suis pas digne, mais le roi s’est fait son Auguste.

— Et je doute fort, répliqua d’Humière, que la protection d’Auguste ait jamais autant rapporté à Virgile qu’à Philippe Desportes celle de sa majesté. Le roi vient, dit-on, de lui faire présent de trente mille livres pour imprimer ses œuvres.

— Vous avouerez, messieurs, dit Maugiron, que de pareils vers les valent bien.

— Parbleu ! je le crois, continua Joyeuse ; ce sonnet vaut à lui seul le bénéfice d’un évêché.

— Il serait à désirer, ajouta Fervaques, que le duc de Ferrare reconnût ainsi le mérite du malheureux Tasse. Ce pauvre Torquato ! je me rappelle encore avec quel visage honteux et quels misérables vêtemens il se présenta à la cour de France : il semblait rougir autant de son génie que de sa misère.

— Quant à moi, dit Jean de Montluc, je n’ai ni les oreilles assez délicates, ni le goût assez pur, pour apprécier la douceur et la grâce de votre harmonieux Desportes ; je lui préfère la muse moins doucereuse et plus franche de Ronsard.

— Le barbare ! dit Bussy.

— Monsieur de Caylus, s’écria tout à coup d’Entragues, en se retournant brusquement vers celui qu’il apostrophait, vous avez à votre chapeau une admirable plume blanche : seulement elle me semble un peu élevée.

— Monsieur, repartit froidement Caylus, le dernier conseil des modes a décidé que la plume blanche devait maintenant se porter plus haut que la plume verte.

— Cela se peut, monsieur ; mais, placée comme la vôtre, la plume blanche offre plus de prise au vent que la plume verte.

Caylus allait répondre ; mais le bruit de pas qui se fit entendre sur le grand escalier, indiqua l’arrivée des pages qui précédaient le duc de Guise et le duc d’Alencon. En même temps, la porte de la chambre de sa majesté s’ouvrit, et l’écuyer Du Halde annonça le roi, qui parut, et s’avança pour recevoir les complimens de son bien-aimé frère et de son beau cousin de Lorraine.


III


S’il se trouve quelqu’un qui ait prêté l’oreille au dialogue de d’Entragues et de son ami, qui les ait examinés avec quelque attention, il aura deviné sans doute, au tremblement de la voix, à la mélancolique attitude de ce dernier, que le cœur du pauvre Birague soupirait d’amour, et depuis long-temps, pour les charmes d’une belle et noble dame.

La jeunesse, la grâce et la touchante beauté de Françoise de La Marck, fille naturelle de Guillaume de La Marck, de la branche de Lumain, avaient depuis long-temps mis dans l’âme d’Adhémar un sentiment qui devait y rester autant que la vie dans son sein. Mais, timide et douteux de lui-même, cette passion le dévorait en silence : il aimait sans savoir le dire ; car, pour parler d’amour, les regards n’arrivaient pas à ses yeux, les paroles à ses lèvres ; sa voix était inhabile à traduire son cœur. Françoise l’aimait bien aussi, mais de cette affection tiède et calme qui dépense si peu d’âme, et à qui, donnée en échange d’un sentiment ardent et fiévreux, la haine même semble quelquefois préférable.

Lorsque le temps eut accompli la promesse de sa beauté, quand elle fut tout-à-fait belle, alors il vint un homme qui savait dire ce qu’Adhémar ne savait qu’éprouver, dont la bouche avait des paroles magiques et vibrantes au cœur. En les écoutant, celui de la jeune fille en résonna d’amour ; et bientôt, toute séduite et vaincue, Françoise de La Marck vint engager au pied de l’autel sa double foi d’épouse et d’amante au noble comte René de Villequier.

Sans se plaindre, sans penser avoir le droit de le faire, « soyez heureuse » furent les mots d’adieu qu’Adhémar adressa, la veille de son hymen, à la fiancée du comte. Il quitta Paris, n’ayant pas la force d’y rester à voir ce bonheur, qu’il demandait pour elle. Il n’y revint que lorsque le duc d’Alençon reparut à la cour. Hélas ! celui qui l’emportait sur lui était bien loin de mériter cette préférence obtenue. Vivant à la cour de Catherine, le comte respirait à l’aise au milieu de cette atmosphère empoisonnée et contagieuse. Ambitieux, de cette ambition rampante d’un courtisan de second rang qui cherche à s’élever au premier ; avarice sordide d’or et d’honneurs, flatterie obséquieuse, hypocrisie veloutée, basse complaisance, dissimulation profonde, affectation de dévouement désintéressé : tels étaient les élémens dont se composait le caractère du comte. Habile à les employer, il était parvenu à ce degré de faveur qui, pour se maintenir, en exige le continuel exercice. Esclave de cour, en se ployant sous le joug doré de la faveur, il ne s’était pas vendu qu’à un maître : il était trop vil pour ne pas être prudent et calculer toutes les chances. Apôtre de tous les partis, aux gages de tous, René de Villequier savait encenser à la fois plusieurs idoles, et paraître n’apporter à chacune d’elles que l’hommage d’une exclusive et sincère dévotion.

Près de Françoise, l’amant n’oublia pas le courtisan ; sa politique s’assouplit à l’amour comme à l’ambition. Cependant, il faut l’avouer, ce fut plutôt à la candide vertu qu’à la beauté, qu’il rendit les armes. Tel était l’effet du charme, qu’il lui semblait que tout ce qu’il y avait de doux et de pur dans l’âme de cette femme, si jeune et si naïve, s’en exhalait, comme un souffle vivifiant, pour rafraîchir son cœur flétri et desséché. C’était le vice souriant à l’innocence, comme l’expérience morose d’un vieillard valétudinaire sourit aux jeux d’un frais enfant, insouciant et folâtre.

Jaloux de prolonger ce charme, Villequier se garda de présenter sa femme à la cour. La comtesse elle-même sollicita de ne pas y paraître, préférant au bruit du monde le calme de la solitude. Chargé d’accomplir au-dehors de secrètes missions, le comte s’absentait souvent ; loin de lui, sa jeune épouse n’occupait sa pensée qu’à songer à son bien-aimé, et sa plume qu’à tracer, sous la dictée de son cœur, de brûlantes et douces images, variantes d’une seule idée, d’un seul mot : j’aime !…

Deux ans s’écoulèrent ; le charme s’envola ; le temps, qui ne prit rien des sentimens de la femme, mit pour le mari l’indifférence à la place de l’amour. Mais ce fut un changement tout intérieur, qui ne se communiqua ni à l’affectueuse politesse, ni aux égards sans nombre qu’il continua d’avoir pour elle.

Il arriva qu’un jour Henri III, en entrant dans son cabinet plus tôt que d’habitude, surprit le comte occupé à relire une lettre de Françoise.

— Que tenez-vous là, monsieur le comte ? Il faut que cette lecture soit bien importante, car elle absorbe toute votre attention.

— Pardon, sire ; je ne lisais rien qui pût intéresser votre majesté : ce n’est qu’une lettre de ma femme.

— De votre comtesse ! Ah ! voyons, je vous prie ; à défaut de sa personne, je suis curieux de connaître son style. Donnez… à moins toutefois que, discret mari, il vous fâche de m’admettre dans la confidence des secrets de votre femme.

Villequier donna la lettre. Henri la lut attentivement à deux fois, la replia lentement, et la rendant au comte :

— Monsieur de Villequier, vous possédez, vous, simple gentilhomme, un bonheur objet de la plus chère ambition d’un roi, et qui malheureusement se trouve toujours placé plus haut que ses vœux.

— Lequel, sire ?

— Celui d’être sincèrement aimé.

— Je me flatte, sire, que votre majesté ne pense pas réellement qu’il soit impossible à un roi de placer un tel bonheur dans sa vie.

— Si ce n’est pas impossible, c’est bien chanceux.

— Eh quoi ! sire, cet éclat de grandeur, cet appareil de puissance dont un roi s’environne, n’est-ce donc pas déjà une magie victorieuse ? Son premier triomphe, il est vrai, se remporte souvent sur la vanité ; mais une seconde victoire le suit bientôt, surtout si le vainqueur ne doit qu’à lui-même ce dernier triomphe, et…

— Mais, mon cher René, vous pensez là comme une véritable coquette ; et moi, ce n’est pas d’un amour de ce genre que j’ai voulu parler. Savez-vous que cet éclat, cette puissance que vous vantez, loin de faciliter le bonheur, ne fait souvent qu’y mettre obstacle ? Nous autres princes, ou rois, ce n’est pas d’entendre des paroles d’amour, de recevoir des sermons de fidélité, qui nous manque : c’est d’y croire, voyez-vous ; c’est de pouvoir nous persuader que c’est à nous, et non à notre fortune, que s’adressent ces vœux, ces hommages qu’on ne nous prodigue que trop.

— Ah ! sire, permettez-moi de défendre un pareil doute à votre majesté.

— Et pourquoi moi plutôt qu’un autre ?… Allez, une redevance d’âme ne s’exige pas comme le tribut d’un vassal à son seigneur : c’est un bien qu’on n’achète pas, on le reçoit en pur don ; c’est un leurre que d’en faire marché. Tenez, Renée de Rieux, la belle Châteauneuf, vous le savez, je l’aimais avec toute la passion, toute l’ardeur d’un jeune homme ; eh bien ! n’est-elle pas mille fois plus fortement amoureuse de son mari, le Florentin Antinotti, qu’elle ne le fut jamais de son amant le duc d’Anjou ?… Et pourtant elle m’aimait ! et j’étais prince !

— Sire…

— Oui ; et ce que je vous dis là s’applique à l’amitié comme à l’amour. Combien de fois, lorsque ceux que nous comblons d’honneurs et de biens, ceux à qui nous, sincèrement, nous donnons amitié et confiance, combien de fois, quand nous les entendons nous jurer un éternel dévouement et une fidélité sans bornes… hélas ! ne nous prenons-nous pas amèrement à penser que tout cela peut être faux ; que la main qui nous flatte, en sortant d’être pressée par la notre, va peut-être aiguiser le poignard dont la pointe est destinée par eux à nous percer le sein ; que ces hommes, dont nous voyons le genou si souple à ployer devant nous, ne s’inclinent que devant notre pouvoir, et que, s’il plaît à Dieu de nous l’ôter sans l’existence, nous les verrons accourir nous fouler aux pieds, et se servir de nous comme d’un degré pour les hausser au niveau du bras de celui qui alors aura des honneurs et des bienfaits à leur jeter !… Oui, nous pensons cela, et c’est affreux !… En vérité, le ciel ne devrait remplir que la tête des rois, et laisser vide la place du cœur !

— Je ne pense pas, sire, que votre majesté s’adresse à moi, qu’’elle suspecte mon attachement à son auguste personne.

— Non, mon cher comte, pardonnez-moi, je ne pensais pas à vous. J’ai été un peu loin. Je serais trop malheureux si je ne pouvais compter sur aucun ami. Je crois que la bonté du ciel m’en a donné plus d’un sincère et dévoué, et je vous mets au nombre.

Il lui tendit la main en souriant ; le comte la toucha respectueusement de la sienne, y déposa un humble et menteur baiser de courtisan, et dit :

— Sire, cette main qu’honore en la touchant celle de votre majesté, n’aiguisera jamais une dague que pour l’employer à la défense de mon royal maître, et la rougir du sang de ses ennemis.

— Bien, bien, René ! — Oublions ce que j’ai dit, et revenons à votre belle comtesse… Elle est belle, n’est-ce pas ?

— Sire, le panégyrique d’une femme se place gauchement dans la bouche d’un mari.

— Votre silence en tiendra lieu. Mais, répondez, seriez-vous jaloux ?… sans être tyran toutefois, car la jolie lettre que je viens de lire n’est pas celle d’une esclave à son maître. Pourquoi n’ai-je encore rencontré la comtesse ni chez la reine, ni chez ma mère ? Pourquoi cachez-vous votre trésor comme un avare ? J’espère enfin que quelque jour vous vous déciderez à nous le montrer.

Ce fut peu de temps après cette conversation entre le roi et Villequier que Françoise parut chez la reine-mère, à l’hôtel de Soissons. Elle y vint par complaisance, et pour dissiper les soupçons de tyrannie jalouse que le comte lui persuada s’être élevés contre lui, occasionnés par la retraite absolue dans laquelle elle vivait. Comme l’avait prévu d’Entragues, elle assista également à la fête donnée au Louvre.


IV


Il était beau ce bal, beau pour les yeux ; car, pour les enchanter, de nombreuses magiciennes étaient sous les armes, jeunes, belles, parées et souriantes ; beau pour la pensée, car au milieu de cet essaim de jeunes courtisans, êtres sans force, sans puissance morale, il se trouvait aussi des hommes du vieux temps, fermes et purs, portant sans ployer le poids de leurs grands noms, et qui semblaient n’être là que pour offrir à la royauté chancelante quelques piliers de noblesse et de gloire où s’appuyer encore.

C’était d’un bonheur timide que palpitait le cœur du duc d’Alençon ; sa mère l’habituait à tant de mépris, que le doute venait malgré lui se mêler à la réalité de son triomphe. Tout en n’osant y croire, il en était heureux cependant ; il jouissait de l’épanchement de la joie de sa sœur ; il l’écoutait, en contemplant les beaux yeux de la dame de Sauves, qui le regardaient avec une indicible expression.

On sait que les dames d’honneur de la reine-mère et de la reine de Navarre, choisies parmi les femmes de la cour les plus séduisantes et les plus habilement coquettes, vendaient à leurs royales maîtresses les secrets des seigneurs qu’elles parvenaient à captiver. On sait aussi qu’entre les deux reines c’était souvent à charge de revanche, et que si les syrènes de Catherine faisaient tomber dans leurs lacs les partisans du roi de Navarre, les enchanteresses de Marguerite de Valois, et quelquefois Marguerite elle-même, prenaient au piège plus d’un favori de la reine-mère. Ce soir-là toutes deux avaient au grand complet leur charmant et dangereux état-major.

Lorsque, belle et timide, la comtesse de Villequier, conduite par son mari, s’avança pour saluer Catherine, il y eut dans cette brillante et nombreuse assemblée un mouvement de surprise et d’admiration. Et réellement la simplicité de sa parure et la gracieuse candeur de son joli visage contrastaient d’une manière trop frappante avec la physionomie étudiée et la toilette recherchée des autres femmes, pour ne pas être remarquées à l’avantage de la comtesse. En l’apercevant, la reine-mère se leva pour aller au-devant d’elle, lui prit les mains, et la présenta à Marguerite et à Louise de Lorraine, qui l’accueillirent avec empressement.

— Monsieur de Villequier, dit la reine Louise d’un ton plein de douceur et d’amabilité, voulez-vous bien recevoir nos remercîmens du cadeau que vous faites ce soir à notre Louvre, de la présence de madame ?

Le comte s’inclina ; la comtesse rougit.

— N’est-ce pas là madame de Villequier ? dit madame de La Guiche en s’adressant à la comtesse de Montsoreau, qui ne l’entendit pas, distraite et occupée à regarder Bussy d’Amboise, dont la reine de Navarre venait de s’emparer.

— Probablement, répondit pour elle à madame de La Guiche la duchesse de Montpensier ; et sans doute, ajouta-t-elle, une nouvelle recrue de la reine-mère.

— Vous croyez ?

— Pourquoi pas ?

— On prétend que le comte est bien jaloux…

— Et plus ambitieux encore que jaloux… Mais, ma chère, continua-t-elle en se retournant vers sa belle-sœur la duchesse de Guise, dont les yeux étaient baissés pour ne pas rencontrer ceux du comte de Saint-Mégrin… regardez donc le Valois, quel visage de moine !… Vous ai-je montré mes jolis petits ciseaux ?

— Non Mais quel rapport peut-il exister…

— Comment ! je ne vous ai pas dit qu’ils devaient me servir à tailler une troisième couronne à la mesure de la tête creuse du Valois à qui le froc, je vous jure, ira mieux que le manteau royal ?

— Taisez-vous donc, ma chère Catherine, vous êtes une folle.

— Oh ! vous avouerez pourtant que je ne le suis pas tout-à-fait quand je trouve qu’il y a mille fois plus de roi dans les yeux seuls de notre Henri que dans toute la sotte personne de celui-là.

Elle avait raison ; car le duc de Guise promenait en maître des regards dominateurs sur tous ceux qui l’entouraient, et au-dessus desquels il s’élevait de la hauteur de son génie comme de celle de sa noble taille. La puissance du Valois s’éclipsait devant cette majesté personnelle : le roi et le sujet avaient changé de rôle ; et plus d’une fois Catherine de Médicis se sentit fascinée de respect et de crainte par le pouvoir de ces regards doux et superbes.

Cependant Henri III, à qui la complaisante et généreuse duchesse de Montpensier eût si bien voulu tailler une couronne de moine, s’était approché de la comtesse de Villequier. Ce qu’il lui dit, il l’avait déjà dit sans doute à beaucoup de femmes ; car ce n’étaient que des lieux-communs de galanterie, des complimens sur sa beauté, sur sa grâce ; mais en adressant à la timide Françoise ces phrases banales que tout roi, tout prince doit apprendre et savoir par cœur, sa voix était émue, tremblante ; les mots qu’il n’articulait qu’avec peine paraissaient s’enchaîner aussi difficilement dans sa pensée que sur ses lèvres ; et lorsqu’il eut obtenu d’elle de vouloir bien figurer avec lui dans la première danse, on aurait dit à sa profonde agitation, à l’air de satisfaction orgueilleuse qui se répandit sur ses traits, qu’il venait de conclure avec la comtesse une clause aussi importante pour son royaume et pour sa personne que celle d’un traité de paix, ou d’une cession de province de la part d’une puissance ennemie et domptée.

Et ce pauvre Adhémar ! placé dans un angle de porte, garanti contre la vue de tant de monde par l’ombre que projetait un des battans ouverts, il restait là, triste, pensif, immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Il la redressa un instant, lorsque, averti par un lourd battement de cœur, un seul, il sut que la comtesse entrait ; mais il ne fit pas un mouvement, ne prononça pas un mot ; sa bouche ne s’ouvrit pas même pour un soupir ; sa tête reprit son attitude inclinée, ses yeux leur direction vers la terre… Et pourtant il l’avait revue, elle sa vie, son âme… elle tout !… C’est qu’un excès d’émotion anéantit parfois autant qu’un excès d’insensibilité, comme la piquante douleur causée par un froid extrême ressemble souvent à celle que produit une chaleur dévorante.

— Qu’en pensez-vous, monsieur de Ribeyrac ? dit Georges de Schomberg, en rappelant à celui-ci la conversation du matin ; ce fou de d’Entragues ne se serait-il pas trompé ? ne serait-ce pas là plutôt la brillante planète qui doit éclipser l’astre de Caylus ?

— En effet il serait possible Mais Villequier…

— Le prenez-vous pour un obstacle ?

— Il est vrai que sa conscience est assez forte pour porter le poids d’une bassesse de plus… et il se pourrait…

Il se tut. Le roi passait devant eux, reconduisant la comtesse à sa place. Villequier, quittant alors mademoiselle de Savonnières, près de laquelle il était assis, s’approcha de sa femme.

— Oh ! lui dit-elle, emmenez-moi ; je me sens fatiguée.

— Eh quoi ! déjà… un peu plus tard, amie.

— Je vous en prie ! j’ai la tête bien lourde.

Catherine, qui l’entendit, se joignit au comte ; mais la prière fut inutile : elle souffrait. Son mari l’emmena.

Le trajet du Louvre à l’hôtel de Villequier fut rapide. Marie, dit le comte en s’adressant à la suivante favorite de Françoise, excitez le feu de la chambre de votre maîtresse ; et vous, amie, continua-t-il en se retournant vers la comtesse, si vous preniez un peu de ce précieux breuvage que vous a l’autre jour envoyé la reine-mère, de cette liqueur venue d’Arabie, peut-être dissiperait-elle ces sombres vapeurs que vous éprouvez. Sur un geste affirmatif de la comtesse, Marie sortit et revint. Bientôt la flamme s’élança dans le foyer large et brillante. Françoise, enveloppée de sa mante de soie, s’approcha du feu, posa ses jolis pieds sur la barre de fer supportée par d’énormes chenets ; et la liqueur, qui n’était autre chose que du café, dont Catherine de Médicis introduisait en secret l’usage à la cour, étant préparée, le comte en versa lui-même à sa femme, et fit signe à Marie de se retirer.

— Vous vous trouvez mieux, n’est-ce pas, amie ?

— Oui, cette chaleur, ce breuvage excitant, me raniment ; je me sens la tête plus légère, le cœur plus libre.

— Avouez maintenant qu’elle était belle cette fête, que c’était pour les yeux la réunion de toutes les séductions possibles.

— Oui, sans doute ; ce bruit, cet éclat, cette splendeur prodiguée… c’était beau ; mais l’effet de ce bal n’a été pour moi que de l’étourdissement et de la fatigue.

— Quoi ! malgré cette musique délicieuse, ces airs divins exécutés par les musiciens italiens de la reine-mère…

— Si j’avais pu fermer les yeux, m’entourer de silence pour les mieux entendre, je me serais plu à écouter de l’âme cette musique douce et lente ; mais j’ai trouvé désaccord entre cette mélodie plaintive et cette joie folle que respiraient tous les visages ; c’était un mélange de deux sentimens : mélancolie et gaîté. Je n’ai pu achever ni l’un ni l’autre.

— Malgré cette pénible disposition d’esprit dans laquelle vous a jetée une souffrance passagère, vous conviendrez pourtant, ma chère Françoise, que vous étiez heureuse des marques d’affection que vous avez reçues de la reine Catherine, et nullement fâchée d’être là pour entendre les gracieux complimens du roi… car il vous en a fait… Comptez-moi cela, amie ; je serai discret : votre mari n’en saura rien… Allons… vous vous taisez… vous ne me voulez pas pour votre confident…

— Oh ! si, toujours !… mais… je ne me souviens plus de ce que le roi m’a dit.

— Bien vrai ?… Point n’êtes-vous dissimulée plutôt qu’oublieuse, douce mie ? continua-t-il en souriant.

— Eh bien !… que c’était bonheur pour lui de me voir ; que j’étais une parure à son Louvre… Voilà, je crois, ce qu’il m’a dit.

— Et vous n’avez pas ressenti de l’orgueil à entendre cela ?

— De l’orgueil ! pour une simple phrase de politesse !

— C’est qu’en passant par la bouche d’un roi, cette simple phrase a grande signification ; c’est qu’elle trouve souvent un court chemin de l’oreille au cœur ; c’est qu’il y a des femmes qui achèteraient bien cher pour leur mémoire le souvenir de telles paroles, qui donneraient tous les aveux dame les plus vrais, les plus brûlans, pour entendre un roi leur dire : Vous êtes belle, noble dame !

— Moi, mon René, quand vous me dites de votre douce et amoureuse voix : Françoise, je vous aime, il y a pour moi dans votre bouche, ami, telle puissance qui peut braver celle du plus grand roi de l’univers, dût sa couronne avoir un diadème à chaque fleuron.

Le comte lui baisa la main, et, continuant la conversation sur le même sujet, la dirigea de sorte à en venir tout naturellement à parler des maîtresses de rois les plus célèbres, telles qu’Agnès Sorel, la duchesse d’Étampes, Diane de Poitiers ; et quand il en fut là de sa causerie :

— Il est bien difficile que la tête et le cœur d’une femme se défendent contre la vanité d’un pareil triomphe. Il y a tant d’orgueil, tant de charmes à pouvoir se dire : Celui qui a droit par son rang de commander à des millions d’hommes ; qui, d’un mot, peut faire jaillir une armée du néant de la paix ; qui peut dire au premier de ses tenanciers, duc ou prince, va mourir pour moi et le voir s’élancer vers la mort… eh bien ! moi, j’ai droit sur lui par l’amour ; ce puissant seigneur, qui possède pour domaine un royaume, c’est mon vassal à moi ; j’ai pouvoir absolu sur sa destinée ; au gré de mon caprice, je puis lui donner félicité ou malheur… C’est bien séduisant à se dire ; et, en vérité, l’on ne peut guère blâmer la douce châtelaine d’octroyer don de bonheur à son royal servant.

— Oh ! mon ami, ne les excusez pas… ne vantez pas l’éclat de ce brillant opprobre dont leur vie fut entourée !… Vous êtes comte ; mais ne fussiez-vous que le plus obscur des sujets de Henri de Valois, moi, votre épouse, et vous aimant comme je vous aime, je serais encore plus fière, plus grande que ces femmes dont vous parlez, car je l’emporterais sur elles par la supériorité qu’ont sur le déshonneur et l’amour vendu, la vertu simple et pure, l’amour vrai dans toute sa franchise.

La réplique était embarrassante pour un mari. Villequier en cherchait une, lorsqu’il s’aperçut que Françoise, en s’animant pour lui répondre, avait laissé retomber la mante de satin qui l’enveloppait : il se leva pour la replacer comme elle était ; mais avant d’en recouvrir le cou parfait de nuance et de forme qu’elle allait cacher, il ajouta, du ton le plus caressant, le plus doucereux :

— Et moi, amie, vous me faites plus heureux qu’un roi ne peut l’être. Je doute que Diane de Poitiers ait jamais présenté aux baisers de Henri II de plus belles épaules que les vôtres aux miens.

Il les embrassa, l’hypocrite !

Les fêtes, les bals, continuaient. La comtesse y assistait plutôt par obéissance que par plaisir. La reine-mère était toujours gracieuse, empressée pour elle ; le roi, toujours aimable. Mais la politesse de Henri s’enhardissait : des paroles dites ne lui suffirent bientôt plus ; il se hasarda de s’exprimer par des paroles écrites : un billet fut glissé dans un bouquet que la comtesse se trouva forcée de recevoir de la main du roi. Les fleurs, en s’effeuillant, laissèrent tomber le papier parfumé aux pieds de la comtesse : ce bruit, qui ne ressemblait pas à celui de la chute d’une feuille de rose, lui fit baisser les yeux. Le comte, qui était près d’elle, détourna les siens. Elle ramassa le billet, et le lui remettant : Mon secrétaire, voulez-vous bien me faire lecture d’un ouvrage nouveau ? Il fut contraint à voir, à lire… C’était le parquet de la chambre de Françoise que le bouquet avait jonché de ses débris. S’il se fut effeuillé au Louvre, la comtesse se fut gardée de l’écouter tomber ; mais là, elle l’entendit, parce qu’elle était aise de prouver à Villequier qu’il y avait danger pour elle à paraître plus long-temps à la cour. Son attente fut trompée ; et pourtant ce billet, c’était bien de l’amour qu’il exprimait, mais de l’amour altier, de celui qui se place dans l’âme à côté de la vengeance, et tout près de la haine. Villequier, combattant le projet de retraite de sa femme, l’engagea à feindre ignorer le contenu de ce billet, à recevoir comme d’habitude les complimens de Henri, et ne put la décider à le revoir qu’en l’épouvantant de la crainte des dangers qu’il courait si le roi soupçonnait seulement qu’il eût reçu la confidence de cet amoureux et royal secret. Hélas ! la pauvre comtesse, oubliant sa peur pour ne s’effrayer que de celle de son bien-aimé, obéit encore, et reparut au Louvre.

Mais trêve un instant aux intérêts d’amour, que vont absorber ceux de la politique : le vautour allait briser sa coquille, et secouer ses ailes. Depuis quelque temps de longues et fréquentes conférences avaient lieu, à l’hôtel de Soissons, entre la reine-mère et le duc de Guise. Député par le duc, le sire d’Humière était parti pour la Picardie. Là, se joignant à d’Aplaincourt, jeune gentilhomme de Péronne, ils couvrirent une liste des nombreuses signatures des principaux habitans de cette ville, qui s’engageaient par serment à se joindre aux membres déjà existans de la sainte-union, pour défendre avec eux les droits de l’Église catholique contre les attaques des Huguenots, à livrer combat à mort à l’hérésie toujours croissante, et à verser leur sang pour préserver le siège pontifical du venin exhalé de la chaire empestée de Calvin. Les clauses de cette nouvelle association ayant été rédigées, une copie de la liste des signataires partit, adressée à la reine Catherine, le même jour que celle envoyée au duc de Guise. C’était la Ligue commençant à prendre un plus large essor. Retranchés derrière la force de leur maître, les Guisards harcelaient sans cesse d’invectives les favoris du Valois. Enfin, un d’entre eux, poussé à bout, se déclara le champion du roi, et le gant de Jacques de Lévis, comte de Caylus, fut jeté comme gage de défi aux pieds de Charles de Balzac d’Entragues.


V.


Adhémar de Birague avait revu plusieurs fois la comtesse de Villequier. Cette vue, si chère et si dangereuse, l’avait fait malheureux au dernier point. Oh ! qu’il eût voulu voir se déployer le drapeau de guerre ! qu’il eût entendu avec joie les sons d’une marche belliqueuse, si elle eût dû être à la fois pour lui une hymne de victoire et de mort ! Hélas ! l’étendard sommeillait roulé ; le glaive dormait au fourreau. Mais soudain quel bruit un écho rapide apporte-t-il à son oreille ?… Demain, sur les fossés de la Bastille, doivent, la haine au cœur et la dague au poing, se rencontrer Caylus et d’Entragues. Demain ! ciel !… Il s’élance, il court, il arrive, il s’écrie :

— D’Entragues, veux-tu mon bras, mon sang ?… prends-les !

— Dieu m’en garde ! Mais tu viens trop tard : Ribeyrac et Schomberg t’ont prévenu.

— Trop tard… Malédiction !

— Merci de ton regret, merci ; mais n’accuse pas le temps… car, te l’avouerai-je… dût mon épée, sans le secours de la tienne, se heurter seule contre celles de mes trois adversaires, je ne t’accepterais pas pour second.

— Qu’entends-je !… Charles ! Charles ! vous faites bien fi de mon courage et grand mépris de mon amitié.

— Allons ! ne va-t-il pas maintenant…. Est-ce que tu ne me comprends pas ?

— Non.

— Écoute-moi donc tranquillement. Si ce duel de demain n’était qu’une querelle ordinaire ; s’il ne s’agissait que de laver par le sang une injure personnelle… je n’aurais pas attendu que tu vinsses, j’aurais été te chercher, je t’aurais dit : Birague, il y a demain pour moi chance de mort ; veux-tu la partager, me dévouer ton bras comme ton cœur ?… Je t’aurais dit cela. Mais…

— Qui peut s’opposer à cette fraternité de périls entre nous ? quel motif m’en ravit ma part ?

— C’est qu’il ne s’agit pas d’une querelle d’homme à homme : c’est un duel de parti à parti. Nous ne nous battrons, de côté et d’autre, que comme champions. C’est une espèce de combat judiciaire au jugement de Dieu et ce n’est pas entre Caylus et moi que le sort des armes doit décider, c’est entre Guise et Valois… Comprends-tu maintenant ?

— Non, pas encore, quant à ce qui peut me fermer la lice.

— Eh bien ! que je succombe ou non, si Caylus meurt, crois-tu que le Valois se borne à reprocher au ciel d’avoir décrété l’arrêt fatal de ce cher favori ? Crois-tu que mort, ma mémoire souillée, ou vivant, tout mon sang répandu puisse sembler à la vengeance de Henri une suffisante expiation aux mânes de son bien-aimé ? Non ; car mon bras ne sera pas regardé comme le seul coupable ; il sera considéré comme ayant travaillé pour le compte d’un bras plus puissant. C’est à son beau cousin de Lorraine que le royal cousin de France viendra demander raison du sang versé par d’Entragues. Et tant mieux si le duc est contraint à répondre ; tant mieux qu’il y ait pour lui nécessité dans l’emploi de cette force inactive encore, mais qui ne peut rester plus long-temps sans agir. Défensive, elle est juste, elle est pure de cette tache de félonie, de rébellion, qui la souillerait en agissant comme offensive. Mieux vaut souvent au bras du vainqueur un bouclier qu’une lance.

— Mais ton refus, tu ne me l’expliques pas…

— Schomberg, Ribeyrac et moi, unis tous trois par les mêmes liens à la même cause, nous ne comptons que pour un… Avec toi, c’eût été deux. Et si, du côté le plus fort, la vengeance eût paru douteuse au Valois, ne se serait-elle pas nécessairement rejetée du côté le plus faible ? Va, le duc d’Alençon n’a déjà…

— Je te conçois maintenant ; mais mon esprit, je l’avoue, n’accorde guère ensemble tes égards envers l’héritier du trône, le prince mon maître, et tes vœux pour le déploiement de la puissance du tien, qui, si elle doit, comme tu le prétends, marcher à pas de Goliath, m’a bien l’air de toucher dès le premier à l’usurpation.

— L’usurpation ! Es-tu donc aussi, loi, comme l’imbécile vulgaire, encroûté de ce vieux préjugé : que le doigt de Dieu écrit au front d’un roi en caractères sacrés et ineffaçables : « N’y touchez pas ! » Et quand cela serait : la main qui, déléguée du ciel, les grava jadis au front de Saül, ne les imprima-t-elle pas sur celui de David ? Pourquoi donc un peuple n’aurait-il pas le même droit que Samuel ? Pourquoi une nation tout entière, lasse de la démence de Saül, n’oserait-elle se choisir son David ? Va ! le front qui renferme génie, volonté, grandeur et courage, est assez noble pour recevoir en dehors l’empreinte du sceau royal, imbibé d’huile sainte et frappé par la main d’un prêtre. Mais, rassure-toi ; nous n’irons pas jusque-là. Que la puissance du duc de Guise enseigne au roi sa honteuse faiblesse… Qu’il sache qu’à l’activité, au courage, il faut opposer la vigilance et la force ; qu’il le sache ! et ce sera, pour la France, acheter beaucoup avec peu, si elle ne paie les fruits d’une telle leçon que du prix du sang qui doit se verser demain ! Mais que dis-je ! si nos épées ont la pointe assez longue pour atteindre au cœur de ces messieurs, j’ai bien peur qu’il n’y ait que courte vacance, et que Saint-Mégrin. Joyeuse et d’Epernon ne nous remercient d’avoir travaillé pour eux, à leur débarrasser la place. Enfin, à la volonté du ciel !

Il se tut.

C’était avec autant de calme et de sang-froid qu’il venait de dérouler les chances de l’avenir politique, de calculer toutes les suites de son duel, que s’il n’eut occupé sa prévoyance que d’oisives conjectures sur un événement tout-à-fait étranger à sa fortune comme à sa personne. L’horloge voisine se fit entendre. Il reprit :

— Oh ! je gage qu’il y a au Louvre quelqu’un qui n’entend pas sans frissonner le son de cette voix du temps. Le lâche ! je voudrais le voir, agenouillé devant son prie-Dieu, se frappant la poitrine, le cœur gonflé de soupirs, et la voix tremblante, fatiguer le ciel d’indignes vœux pour le salut de ses bien-aimés. Mais non, je me trompe ; les vœux sont pour plus tard : le Valois leur donne sans doute maintenant une leçon d’escrime, leur fait répéter le rôle qu’ils vont jouer dans quelques heures. Qu’ils le repassent ; nous tâcherons de jouer le nôtre de façon à n’avoir pas besoin de recommencer la scène. Mais dans quelques heures le son de cette cloche sera pour moi la voix d’un héraut du temps, criant : Laissez aller ! en m’avertissant que la mort ouvre la lice à ma vie. Demain, je joue mon sort ; et, la partie perdue, la revanche peut être impossible. Allons ! un pied dans la tombe, hors le blasphème, toute parole est permise… tout aveu doit être sacré pour celui qui le reçoit dans un pareil moment. Adhémar, il faut que j’aille à ce combat le cœur allégi du secret qui l’étouffe… Songe qu’il y a crime et sacrilège à trahir un serment juré entre l’existence et la mort… Me promets-tu de ne jamais révéler ce que je vais te dire ?

— Oui, parle, je te jure une discrétion semblable à celle de la tombe.

Eh bien !… Il ouvrit son pourpoint qui cachait une chaîne d’or terminée par un petit médaillon qui reposait à nu sur son cœur ; il l’ôta de son cou. Le médaillon renfermait un bouton de rose sans tige, et desséché depuis long-temps. Birague, continua-t-il, si je tombe percé de coups mort enfin, demande à la voir, porte-lui cette fleur ; dis-lui que le parfum qu’elle exhala jadis s’est un instant confondu avec sa douce haleine… que ce bouton tomba détaché du bouquet qu’elle respirait, que personne n’a vu ma main saisir à terre ce don du hasard, cette fleur sainte et chère, relique d’amour ; que, depuis lors, placée sur mon cœur, elle n’a pas quitté d’auprès de son image adorée ; dis-lui qu’elle était pour moi l’objet d’un culte d’âme aussi pur que ma noble idole… que je l’adorais, que cet amour qui brûlait dans mon cœur ne s’alimenta jamais d’une seule espérance, que j’ai bien souffert à l’aimer ainsi, et que pourtant j’étais jaloux de ma peine comme de mon secret, que je n’ai confié qu’à toi, à toi seul, et que je n’ai révélé que parce que j’allais mourir ; que la force me manquait au cœur pour l’emporter avec moi dans la tombe.

— Mourir ! quels sombres pressentimens ! Charles… un peu plus de confiance dans ta destinée.

— Et qu’importent quelques ans plus tôt ou quelques ans plus tard ! Puisque c’est une dette qu’il faut payer, vienne quand voudra le jour de l’échéance, je la solderai sans regret.

— Fasse le ciel que ce ne soit pas demain que tu doives l’acquitter !… mais tu ne m’as pas nommé celle pour qui tu me charges de ce message, que j’espère n’avoir pas à remplir… Cette femme, cet objet de ton culte… quelle est-elle ?

— C’est… c’est… je ne puis… Son nom résiste à mes lèvres… Birague… mon ami cherche à deviner, cherche… je t’en conjure !

— Attends, je me rappelle. Il y a quelque temps, c’était un soir, au Louvre, je te parlais, je te tenais la main ; j écoutais attentivement ta réponse commencée ; tu ne l’achevas pas, ta voix s’arrêta tout à coup : celle d’un huissier venait d’annoncer une femme belle et majestueuse qui passa devant nous pour se rendre à sa place… Mes doigts, qui touchaient à ton bras, furent poussés par une violente pulsation ; ta main brûla d’un peu de fièvre, ton visage changea de couleur.

— Et cette personne dont la vue, dont le nom m’agitait ainsi… c’était…

— La souveraine de France comme celle de ton cœur, la reine Louise !

— Malheureux !… Si l’on écoutait… Mais non, nous sommes seuls… Tiens… j’ai la fièvre encore, touche-moi.

— Oui comme alors… Mais n’a-t-elle jamais soupçonné ton amour ?… et toi as-tu quelquefois pensé qu’elle t’aimait peut-être ?

— M’aimer, grand Dieu ! m’aimer ! je fais effort pour ne pas m’adresser une telle question ; la soulever, c’est ébranler tout mon être d’une secousse d’émotions angoisseuses, suffocantes… c’est une agonie du cœur. M’aimer ! Oh ! ce serait vanité coupable, presque une profanation que de l’espérer… et cependant, parfois, oui… qu’elle me pardonne si je l’offense… parfois j’ai cru voir dans ses yeux… j’ai cru lire : « d’Entragues, je vous devine. Prenez ma pitié pour votre peine, ma reconnaissance pour votre amour. Hélas ! on m’a ôté celui qui m’était dû par devoir ; on m’a fermé le cœur d’un époux ; à lui du moins je pouvais dire : aimez-moi. Maintenant ce serait vaine prière, et à vous, je dois vous dire ne m’aimez plus… » Oui, j’ai cru comprendre cela du langage de ses yeux ; mais de sa bouche… oh ! jamais, jamais de telles paroles ne m’ont été dites. Non ! car je serais mort de bonheur à les entendre… et j’existe ! Mais j’épuise ma raison à parler d’elle, j’ai besoin de calme. Adhémar, ton serment est sacré ; Dieu l’a reçu.

— Qu’il me voue à l’éternelle damnation si je parjure la foi que je t’engage !

— Bien ; maintenant, adieu, laisse-moi ; j’ai trop détourné ma pensée du sujet qui devait seul l’occuper ; il faut l’y ramener. Va-t’en, embrasse-moi ; adieu, mon ami, adieu pour toujours, peut-être.

— Non, adieu seulement jusqu’à demain ; attends-moi ; je veux t’embrasser vainqueur.

— Ou me pleurer vaincu. Adieu encore, va-t’en. Adhémar sortit, et emporta le médaillon qui contenait le bouton de rose. D’Entragues ne le remit aux mains de son ami qu’après l’avoir couvert de baisers brûlans.

On sait quelle fut pour les six combattans l’issue de ce duel. Caylus s’y rendit accompagné de Louis de Maugiron, et Jean d’Arces de Livarot. D’Entragues y vint, suivi de Georges de Schomberg et de François d’Aydie, comte de Ribeyrac. Schomberg et Maugiron moururent du coup ; Ribeyrac mourut le lendemain ; Livarot guérit de ses blessures ; Caylus n’expira qu’un mois après ; d’Entragues ne reçut qu’une égratignure.

Transportons-nous au Louvre. Qui pourrait peindre la fureur et le désespoir de Henri II. Maugiron était mort, Caylus allait mourir. Sa vie ne pouvait être prolongée que de quelques jours. Oh ! que de projets de vengeance se présentaient en foule, se heurtaient dans son esprit égaré ! Catherine, voilant sous une apparence de froideur et de pitié la joie que lui causait la nouvelle de cet événement, heureuse de la mort des favoris du roi, mais inquiète de l’emportement, de la douleur de Henri, se rendit chez lui.

— Eh bien, ma mère ?

— Eh bien, mon fils ?

— Vous le savez, ils me les ont tués ! Maugiron n’est plus, et ce pauvre Caylus ! je l’ai vu tout criblé de coups… C’est grande pitié. Par la mort-dieu, le sang qu’il a perdu sera chèrement payé, je vous le jure !

— Pourquoi fatiguer votre douleur à le regretter d’avance ? bornez-vous à M. de Maugiron, puisque M. de Caylus existe.

— Eh mon Dieu ! ma mère, c’est comme s’il était mort ; son existence n’est qu’un sursis… Mais je le vengerai ! Je vous tiens, beau messire d’Entragues, j’ai la griffe sur vous, vous ne vous tirerez pas sain et sauf de mes serres, mes ongles vous entreront au cœur.

— Là, mon fils ; calmez-vous, vous m’effrayez, vous offensez le ciel. Dieu commande la résignation, même à l’infortune la plus profonde, la plus vraie ; et s’il faut le dire, Henri, la cause de votre douleur ne me semble pas justifier l’effet qu’elle produit sur vous ; vous allez trop loin.

— Quoi ! vous trouvez indigne d’un roi comme d’un homme de pleurer ses plus fidèles sujets, ses amis les plus chers, les plus dévoués ; de les pleurer, quand ils sont morts pour avoir défendu la cause de leur maître et de leur ami ! Je ne vois pas des mêmes yeux que vous, ma mère ; la résignation me semblerait ingratitude, et je ne puis être, aussi vite que vous le désireriez peut-être, oublieux des services que l’on m’a rendus et de l’amitié qu’on m’a donnée.

— Henri, ce que dans votre aveuglement vous regardez comme malheur, sera sans doute, croyez-moi, considéré comme bonheur par ceux de vos sujets qui sont le plus réellement attachés à votre royale personne ; quand vous accusez le ciel, la France lui rend grâce. Elle a raison, et vous avez tort.

— Fort bien, ma mère, je vous remercie de m’apprendre que mon peuple trouve sa joie dans ma peine. Si ce que vous dites est vrai, Dieu ne m’a pas grandement soigné mon lot de roi en me donnant un pareil royaume. Sans doute on se réjouira de ce qui vient d’arriver, je le sais, et ceux qui en feront fête regretteront de ne pas l’avoir plus complète et de ne pouvoir chanter un requiem de plus, le mien.

— Yous vous trompez, mon fils ; ceux-là ne s’en réjouiront pas. Ceux qui remercieront le ciel, ce sont vos vrais amis, vos francs serviteurs, heureux de vous voir délivré de ces hommes qui abusaient de votre confiance, qui vous conduisaient à votre perte : leur mort vous refait roi.

— De mieux en mieux, madame. Qui m’aime me perd, selon vous… D’après vos principes, je ne manque pas de gens qui s’occupent de mon salut. Je m’occuperai du leur à mon tour ; il faut donner quand on reçoit, et je vous réponds que je veux payer ma dette. Oh oui ! à commencer par ce d’Entragues…

— Qu’allez-vous faire, Henri ? songez-vous aux résultats de votre vengeance ? Vous êtes libre de vos regrets ; mais la justice est un devoir qu’il faut remplir ; c’est là votre dette royale, mon fils.

— Quoi ! je n’aurais pas la permission de punir…

— Punir !… Pour le châtiment, il doit y avoir faute ; sans quoi, la peine devient crime à qui l’inflige.

— Que voulez-vous dire ?

— Qu’il faut se demander qui, de ces MM. de Caylus et d’Entragues, a donné et reçu le défi.

— Eh ! ma mère, Caylus pouvait-il faire autrement que de l’envoyer ? quelle patience aurait tenu contre les continuelles insultes de ces messieurs les Guisards ? Pouvait-il endurer tous ces outrages, qui ne passaient par lui que pour venir jusqu’à moi ? Quoi que vous en disiez, ma mère, c’est son amitié pour moi qui l’a mis où il est, et sa mort m’impose obligation de regrets et de vengeance.

— De vengeance ! Ainsi vous punirez M. d’Entragues d’avoir eu la chance favorable en jouant sa vie au sort des armes. Oubliez-vous qu’un duel, c’est un coup de dé ; que dans cette partie le gagnant n’a pas apporté plus de traîtrise au jeu que le perdant ? Laissez-lui son gain d’existence, il est légitime…

— C’est grande méprise au sort qu’il le soit… Mais vous m’avez fait réfléchir : à vous écouter, ma mère, vous me faites remonter de l’effet à la cause ; et c’est à cette cause que je veux m’attacher maintenant… Mon beau cousin de Lorraine…

— Bon Dieu ! Henri, vous me faites peur pour vous ! Voulez-vous rendre le duc de Guise responsable des actions de ses gens ?

— Non, ma mère ; ce ne sont que des siennes que je veux lui demander compte.

— Et comment alors…

— Si je trouve défaut dans l’exécution d’un édifice, à qui mon reproche ? au maçon ou à l’architecte ?

— Quoi ! vous pensez que le Duc… prenez garde à l’erreur !

— Ne craignez rien, je n’en fais pas. Le Duc m’a cru rendu, il a lâché la meute ; mais grâce au ciel, le piqueur n’est pas encore assez habile pour mettre la bête aux abois. Oui ! c’est le Duc, vous dis-je, ma mère, qui a poussé ses favoris à ce qu’ils ont fait ; ils ont imité la force par l’insolence, ces singes de maître ! Croyez-vous que nous ignorions les sourdes menées de mon cousin, que nous ne sachions pas le but du voyage de M. d’Humière en Picardie ; que nous n’ayons pas lu aussi, nous, certaine liste de signataires, comme membres de la Sainte-Union ! Beau prétexte de rébellion que de mettre en avant la défense de l’Église ! Monsieur de Guise prend Dieu pour son complice, et cela sans honte du sacrilège. Allez, ma mère, le Duc regarde à ma couronne plus qu’à ma conscience ; et moi, roi très chrétien, j’ai plus à craindre mon cousin de Lorraine, le catholique, qu’à redouter mon frère de Navarre, le huguenot.

— Mon fils, sur de simples soupçons…

— Oh ! ces soupçons-là, ma mère, valent bien une certitude. Si la trahison est une lèpre inséparable de la puissance, croyez-vous que celle du duc de Guise soit plus exempte que la mienne d’en être souillée ? pensez-vous que si l’on vend mes secrets, personne ne fasse trafic des siens ? Mais on n’a pas besoin de les acheter tous, lui-même en donne ; la contrainte le gêne, il a hâte d’essayer pour ses ailes un essor royal… Il n’y a pas jusqu’à cette petite boiteuse de Montpensier qui ne se vante de me tailler une couronne de moine. Oh ! avant que le frère, en me prenant mon manteau de roi, me fasse, en échange, présent d’un froc de capucin, avant qu’il me mène de mon Louvre dans un cloître, je le confinerai dans une bonne cellule de plomb… c’est plus sûr…

— Au nom du ciel ! Henri, calmez-vous.

— Par la mort-dieu, ma mère, j’en suis las !…

— C’est possible ; mais, Sancta Maria, mon fils, n’employez pas votre force sans bien mesurer la sienne !

Il était temps que Catherine fît usage de toute son adresse pour combattre la fureur de Henri III, pour étouffer dans son esprit cette velléité de régner. La victoire lui resta comme d’habitude : le résultat de cette lutte, entre la colère et la ruse, fut la grâce de d’Entragues, obtenue peu de temps après, et l’ajournement du défi au duc de Guise.

Livarot était convalescent, mais Caylus était mort. Le roi lui fit élever, ainsi qu’à Maugiron, un magnifique tombeau, où fut déposé plus tard, le corps de Saint-Mégrin, qui périt assassiné, victime de son intrigue d’amour avec Catherine de Clèves, duchesse de Guise. Ce tombeau fut brisé dans la suite par la fureur du peuple.

La Ligue s’avançait toujours, et s’avançait à découvert ; ses pas étaient rapides. Les États s’ouvrirent à Blois. Le Roi, sollicité de nommer un chef à la Sainte-Union, se décida, d’après les avis de Jean de Morviliers, son garde-des-sceaux, à se déclarer lui-même, en pleine séance, chef de la Ligue. Il écrivit son nom en tête de la liste, et passa la plume au duc de Guise, qui fut contraint à signer l’édit qui le détrônait comme roi des ligueurs.

Maintenant quittons Blois, retournons à Paris avec la cour, assistons encore aux fêtes du Louvre, et cherchons si nous n’y retrouverons pas la comtesse de Villequier.


VI


Le vide que la mort de Caylus et de Maugiron avait laissé dans le cœur du roi avait besoin d’être rempli ; la pensée de la comtesse s’y présenta pour prendre place. Cette pensée fit taire les autres, et devint bientôt obsédante. Le billet qu’on se rappelle peut-être avoir été reçu par Françoise fut suivi de mille autres messages qui restèrent sans réponse comme le premier. L’amour de Henri s’irritait d’impatience ; il fallait trouver une occasion décisive : elle naquit enfin.

Un jour monsieur et madame de Villequier se présentèrent trop tôt au Louvre René proposa à sa femme, en attendant l’ouverture des salons, de faire quelques tours de promenade dans le petit jardin de la reine Louise, situé sur le bord de l’eau. La comtesse admirait les fleurs dont la reine aimait la culture, et qu’elle même arrosait souvent de ses mains. Le comte s’arrêta tout à coup comme frappé d’un retour subit de mémoire : « Il faut que je vous quitte pour un instant, dit-il ; j’ai totalement oublié l’exécution d’un ordre dont le roi m’a chargé ; je ne puis paraître devant lui sans l’avoir rempli. Attendez-moi, je reviens bientôt. »

Françoise resta seule ; elle s’assit sur un banc de bois peint et découpé en légers festons dans le genre moresque. Ses regards étaient baissés vers la terre ; elle était triste, elle se sentait agitée d’une vague inquiétude ; elle ne voyait pas, mais elle entendait. Elle tressaillit soudain, se leva, voulut fuir… C’était le roi.

— Eh quoi ! madame, n’avez-vous pas depuis long-temps fait assez de pas pour vous détourner de moi ? voulez-vous encore m’éviter ?

— Sire !…

Il s’assit sur le banc qu’elle venait de quitter ; elle s’y replaça par l’effet d’un mouvement machinal, par une espèce de peur, de soumission passive et sans se rendre compte ni de son effroi, ni de son obéissance. On se doute probablement du sujet sur lequel Henri III fit tomber la conversation. La comtesse voulait éluder, impossible ! il fallait la franchise à franchise. Quelque pénible, quelque dangereuse que fût la sincérité, il n’y avait plus moyen pour Françoise d’employer, de chercher même aucun détour.

— Sire, vous me demandez une franche réponse ; je la dois à moi-même encore plus qu’à votre majesté, car je ne veux pas sur mes lèvres la souillure d’un mensonge.

— Eh bien !… mais n’employez pas à me répondre tous ces mots inventés par la tyrannie et prononcés par la crainte : qu’auprès de vous l’homme soit dépouillé du roi… Oh ! nommez-moi Henri ; mon nom me plairait tant dans votre bouche !

— Sire, ce n’est pas à moi de nommer ainsi votre majesté… Mais écoutez-moi, puisque vous m’ordonnez de parler : Quand vous m’avez vue paraître à la cour, vous avez peut-être pensé que j’y venais avec désir d’hommage ; vous avez cru, sire, que j’avais espoir de remporter aussi, moi, ce tribut de suffrages accordés à la vanité par le caprice et la galanterie. Oh non ! je suis venue sans dessein de joûter dans cette lice tenue par tant d’autres femmes plus belles, plus séduisantes, plus aimables ; et quand votre royale attention, sire, s’est portée sur moi, je me suis sentie stupéfaite, étonnée de cette haute victoire ; s’il faut l’avouer, mon triomphe m’a rapporté plus de peines que d’orgueil ; et quand vous venez de me dire que vous m’aimiez eh bien ! sire, vous m’avez fait peur à vous entendre.

— Peur ! que dites-vous, madame ? Ciel ! quelque maléfice jeté sur moi m’aurait-il, quand j’ai la prière au cœur, mis la menace aux lèvres ?… Peur ! eh ! qu’avez-vous à craindre de celui qui oubliant sa puissance à vos pieds, la remet toute dans vos mains en vous donnant pouvoir d’amour sur sa vie ?… Ah ! c’est moi qui dois trembler, qui tremble de crainte, d’espoir et d’attente ; c’est moi qui, promettant obéissance, viens prier ma belle, mon adorée souveraine, d’accorder indulgence et retour aux vœux de son humble et fidèle sujet Oh ! soyez clémente !

— Sire, s’écria la comtesse effrayée, en se levant à demi et retirant sa main glacée que pressaient les mains brûlantes du roi… Sire, je n’ai pas fini ma réponse.

— Achevez-la donc, et puisse-t-elle m’être favorable !

— Sire, je suis unie au noble comte mon époux par lien d’amour et d’honneur ; mais ne fussé-je liée à lui que par devoir, dût mon âme pencher vers vous, dût votre amour donner au mien pouvoir et couronne, je refuserais, sire ; car j’aurais perte à l’échange de vos dons contre mon honneur.

— Quoi ! madame, vous rougiriez de voir à vos pieds le maître de la France, d’accepter sur lui domination suprême… de pouvoir d’un mot…

— Ah ! sire, c’est grand malheur à ma vie que votre royal hommage soit venu à moi qui ne le cherchais pas !

— Ainsi vous imputez à châtiment du ciel l’amour de votre souverain. Il y a bien des femmes, madame, qui regarderaient comme grand bonheur une telle infortune, qui la solliciteraient de bien des vœux, qui s’enorgueilliraient, croyez-moi, d’obtenir à leur beauté ce triomphe dont la vôtre fait mépris… qui sauraient…

— Eh ! pourquoi, sire, n’avez-vous pas été vers celle dont la vanité allait vers vous ? la rencontre eût été facile ; elle est impossible avec moi. Mais que dis-je ! pourquoi chercher ces femmes ? n’en existe-t-il pas une noble et belle, une dont l’âme vous donne ensemble amour et vertu ? Jadis elle eut douce puissance sur vous… Oh ! rendez-lui son pouvoir ! refaites-la heureuse !

— De qui parlez-vous, madame ? Et sa voix devint sévère, glaçante : il devinait.

— De qui ? votre cœur, s’il a souvenir, ne vous répond-il pas avant ma bouche ? ne vous nomme-t-il pas ma noble, ma gracieuse souveraine, votre auguste épouse ?

— La reine ! N’ajoutez pas un seul mot sur elle, madame ; c’est déjà beaucoup trop pour vous que de l’avoir nommée.

— Ah ! laissez-moi braver votre défense laissez-moi vous parler d’elle ! oh ! oui, d’elle ! qui vous aime, sire, qui a droit d’être aimée, qui, liée à vous, orna votre couronne d’un fleuron de vertus et d’amour. Sire, vous vous plaignez de ne pas être aimé de moi ; songez-vous à sa peine, de ne plus l’être de vous ? car elle le fut, sire, et c’était justice de votre cœur au sien… Oh ! pitié donc, pitié pour elle qui souffre à lame tristesse d’abandon, tourmens de souvenirs causés par votre oubli… Grâce ! elle doit tant souffrir ! Oh ! mon souverain, retour d’amour vers votre royale compagne. Allez, elle aura encore richesse de bonheur à vous donner.

— Madame, s’écria Henri, la colère à l’esprit, la fièvre au sang, madame, c’est de vous seule que vous avez à me parler !

— Sire, je n’ai plus rien à vous dire de moi.

— Rien ? prenez garde à votre silence comme à vos paroles !… L’amant redevient roi, madame !

— Eh bien ! c’est donc à Henri de Valois, roi de France, que Françoise de La Marck vient demander oubli pour elle, et mémoire pour sa noble épouse.

— Comtesse de Villequier, vous aimez votre mari ?

— Oui, je l’aime, sire, je l’aime, j’ai fierté de l’avouer, comme j’ai noble orgueil à le ressentir.

— Vous l’aimez, madame ?

— Vous m’effrayez, sire !

— Par la mort-dieu, madame, il y a maintenant peut-être raison dans votre effroi ; oui, car si vous me mettez à l’âme désir de vengeance, j’ai aux mains pouvoir d’exécution… Il y a prompte obéissance à la haine d’un roi… le savez-vous, madame ?

— Sire, votre majesté sait-elle aussi où s’arrêtent ses droits ? sait-elle que si vous vous créez par l’abus ceux de vie et de mort, de fortune et d’indigence, sur les sujets qu’élève votre faveur ou qu’abaisse votre courroux… vous n’en avez aucun qui, dévolu à votre rang, ait prise sur leur âme, sur leur conscience ?… Pour un sacrifice d’honneur il n’y a ni roi, ni sujet, ni ordre, ni obéissance.

— Eh bien ! madame, à défaut de ce dernier droit, je puis me servir des autres, n’importe dans l’usage, tyrannie ou justice… Vous n’avez pas voulu du lion muselé ; tremblez de la liberté de sa colère ! Vous seule n’avez pas à le craindre ; et le comte…

— Oh ! ciel ! qu’entends-je, sire ?

— Ne venez-vous pas de me dire que vous l’aimiez ?…

— Grand Dieu ! sire, vous pourriez… Oh ! non, je ne le crois pas… vous ne le punirez pas d’être aimé… Vous savez bien, c’est mon crime, à moi… Vous ne l’en rendrez pas coupable… vous ne serez pas maître injuste à l’égard d’un zélé serviteur… vous ne lui donnerez pas la mort pour loyer de sa fidélité ! Non, sire, cela ne se peut… le roi de France se souvient du duc d’Anjou !… Vous ne mettrez pas cette tache à votre gloire… Au nom de vous-même, grâce pour mon René !

— Madame, l’audace vous vient vite avec moi !… Et son pied frappa la terre, son front se gonfla, ses yeux flamboyèrent étincelans de rage.

— Vous ne m’écoutez pas. Ciel ! entendez-moi donc, sire !… Je ne lui dirai rien, rien… Je m’engage par serment au silence. Il ne saura pas que vous avez voulu flétrir son honneur pour récompense de ses services… Jamais, je le jure, le soupçon ne lui en viendra par moi… Je me retirerai de la cour, où je ne suis venue qu’avec un douloureux pressentiment… je ne vous outragerai pas par ma présence… Mais grâce pour lui ! grâce… Vous détournez les yeux ; je vous irrite encore. Eh bien ! s’il vous faut une victime, prenez-moi comme telle ; touchez-moi de mort avec votre sceptre… exercez toute votre puissance dans ma peine… mais que votre vengeance ne tombe que sur moi… C’est justice que le châtiment n’aille qu’où est la faute : lui n’a rien fait ; ce n’est pas mon complice… Sire, vous ne m’écoutez donc pas… vous ne m’entendez pas vous crier merci !… Oh ! regardez-moi donc ! Tenez, je suis à vos pieds… voyez-vous !

— Vous m’avez relevé des vôtres, et sans pitié, madame ; et pourtant aussi, moi, je vous criais merci !… Relevez-vous, comtesse !

— Mon Dieu ! ce n’est donc plus qu’à vous que je puis dire : pitié pour moi !

— Puisque vous choisissez la haine, résignez-vous à la subir… Mais je veux bien en ajourner l’effet, et vous donner chance d’une voie de salut, celle que la réflexion vous ouvrira peut-être. Ne songez pas à vous retirer de la cour : votre retraite ferait naître des soupçons que je ne me soucie nullement de voir s’élever. C’est bien assez, madame, que l’étrange scène qui vient de se passer soit sue de vous et de moi. Vous m’avez juré le silence, songez à remplir votre promesse ; que mes paroles soient mortes dans votre souvenir… Songez-y bien… vous aimez le comte !… Adieu, madame ; nous nous reverrons.

Il s’éloigna.

Pauvre Françoise ! Et Villequier ne revenait pas ! Éperdue, ne pouvant rester, ne sachant pas où fuir, elle l’appelait… mais sa voix s’arrêta glacée de terreur, et peureuse de l’écho, qui pouvait porter au loin le nom de son bien-aimé à l’oreille jalouse du roi.

Près du buisson de lilas auquel était adossé le banc où la comtesse et Henri s’étaient placés, se trouvait un groupe de deux statues de marbre, que supportait un large et haut piédestal. Françoise, égarée, et cherchant, sans le trouver, un chemin pour sortir, passa derrière ce groupe… Un cri s’échappa de ses lèvres, son genou ploya, sa tête se pencha, renversée… Elle allait tomber… un bras lui soutint le corps, une douce main serra la sienne d’une pression amie… C’était celle de Louise de Lorraine !

— Oh ! ma souveraine, pardonnez-moi !

— Vous pardonner… et quelle injure ? Non point mon pardon à vous, qui n’avez pas failli ; mais ma reconnaissance à vous, qui parliez pour moi ; mon amitié avec elle… la voulez-vous ?

— Madame, vous étiez donc là ?

— Oui, j’étais là pour écouter, malgré moi, de bien dures paroles, pour entendre votre noble prière en ma faveur… pour lui pardonner… pour vous plaindre…

— Merci au ciel, qui me donne votre royale pitié, madame ! c’est précieux don pour moi !

— Et pourquoi n’osez-vous me regarder ? Vous tremblez encore : est-ce de frayeur nouvelle ?

— Votre majesté pourrait-elle le croire ? Oh ! non, maintenant, madame, c’est tremblement de respect, ce n’est pas trouble d’effroi.

— N’ayez qu’émotion d’amitié… Je le dis de la voix comme je le pense au cœur : si j’avais une rivale à désirer, ce serait vous ! vous qui, noble et belle, sauriez lui donner un profit de gloire de son amour ; vous, qui ranimeriez cette digne ardeur, ce courage, cette force, qui brûlaient dans son âme, et qu’on a tout fait pour éteindre ; vous, qui sauriez lui dire, comme jadis le sut, à Charles VII, la dame de beauté, la douce Agnès : Une loi du ciel me donne pour amie au plus grand roi de la terre. Soyez puissant et valeureux monarque, si me voulez maîtresse fidèle. Vous lui diriez cela… et lui a tant besoin de l’entendre… et moi, n’ai plus le droit de donner pareille leçon !… On me l’a ôté.

— Puisse le ciel vous le rendre, madame ! Puisse enfin votre auguste époux…

— Hélas ! c’est inutile vœu. On a rompu la chaîne, et je n’ai pas moyen d’en ressouder les anneaux. Mais qu’avez-vous, madame ?

— Le comte ne revient pas… Et le roi !… si sa haine avait un prompt effet !…

— Rassurez-vous : il a voulu vous effrayer. Il a cru peut-être par-là… D’ailleurs, ses projets de vengeance, s’il en a formé contre vous, peuvent s’évanouir avant d’être sus d’autres que de lui. Croyez-moi, je le connais ; s’il y a dans sa vie quelque faute à lui reprocher, on peut être sûr qu’elle a été à lui, et n’en est pas venue. Pour faillir, il a besoin qu’on l’aide… Ce n’est pas lui qui est le guide dans le chemin du mal ; et s’il y va, c’est qu’on marche devant : il suit, et ne conduit pas.

— Madame, votre royale protection pour mon époux ! je la demande à vos pieds !

— Et pour vous ?

— Seulement après lui. Si j’ose abuser…

— Noble femme ; moi aussi, je vais vous dire : Relevez-vous ! mais j’ajouterai : Embrassez-moi ! La comtesse se jeta dans les bras de la reine, qui continua :

— Oui, je vous donne protection de souveraine, amitié de sœur ! Hélas ! que ne peuvent-elles être égales pour vous ! Je n’ai jamais voué grande affection à la puissance : voilà la première fois que je me sens regret de mon peu de crédit… S’il vous était funeste ! Mais j’aperçois venir une de mes femmes. On ouvre sans doute… Voici l’heure.

— Madame, madame ! ne m’abandonnez pas !… laissez-moi vous suivre !… Sa main tremblante s’attachait aux vêtemens de la reine… Ne me quittez pas !

— Eh bien ! venez, amie, et que le ciel veille sur vous !

— Et sur René !

Les salons étaient effectivement ouverts. Le roi se promenait avec agitation, le front plissé, les regards inquiets ; il tenait une petite badine de baleine à la main ; il la balançait, la ployait à la rompre ; ses paroles étaient sèches, brusques ou amèrement ironiques ; on sentait, à l’entendre, à le voir, que son sang circulait vite dans ses veines, que son cœur battait lourdement dans son sein. Il se retourna vers la grande porte quand on ouvrit les deux battans pour faire passage à la fois à la reine et à la comtesse. Henri fit un pas en arrière ; ses lèvres pourpres s’écartèrent en largeur, et découvrirent ses dents serrées : il riait d’un rire atroce.

Villequier entra dans le salon un instant après sa femme ; elle l’aperçut, et fut prête à mourir d’émotion de le voir. Il s’approcha d’elle : elle balbutia ; elle n’avait plus de voix ; toute sa vie se trouvait retirée au cœur. Le roi ne jeta qu’un regard sur elle : il était terrible ; c’était un regard de haine, et de haine royale. Lorsque le comte parut se disposer à sortir, Henri s’avança vers lui, l’arrêta, et lui dit d’un ton de hautaine froideur, de dureté menaçante :

— Comte de Villequier, rendez-vous demain matin dans notre cabinet particulier, nous avons à traiter avec vous d’une affaire importante, également pour vous comme pour notre personne : nous vous attendrons.

— Sire, j’aurai l’honneur de me rendre aux ordres de votre majesté.

Françoise entendit cela… c’était à tomber morte.

Et pourtant tous deux joutaient de ruse à son égard : l’un jouait l’effroi, comme l’autre la menace.

Jusqu’au lendemain, jusqu’à l’instant où René revint de sa conférence au Louvre, combien de prières ardentes le cœur effrayé de Françoise n’élança-t-il pas vers le ciel ! Combien d’efforts ne lui fallut-il pas pour garder sa peine dans le secret de son âme, elle qui faisait avec son bien-aimé partage de tous ses sentimens ! Mais elle avait juré le silence, et trahir sa promesse, c’était peut-être donner la mort au comte ! La mort, le tuer, elle ! grand Dieu ! Qu’elle était malheureuse ! et surtout qu’elle l’était de souffrir seule d’une douleur qui se fût empoisonnée pour lui à sortir d’elle !


VII


Maintenant, demandons encore notre part des secrets politiques. Retournons à Monsieur, frère du roi, que nous avons laissé sous l’enivrement du regard de la belle dame de Sauves.

Le duc d’Alençon n’était pas le seul captif que l’enchanteresse eût pris dans ses filets d’amour. L’adroite comtesse y avait su faire tomber plus d’un royal prisonnier ; et si elle avait soumis à la puissance de ses charmes le cœur de François de France, elle avait également subjugué celui de Henri de Navarre. Tous deux séduits, tous deux crédules, avaient foi dans son retour, et s’ignoraient comme rivaux.

Et cependant ils se rencontraient souvent en sa présence, car il était là aussi le Béarnais ; et si nous ne l’avons pas regardé jusqu’ici, c’est que jusqu’ici il importait fort peu que nous le vissions ; le voir, c’eût été détourner les yeux de ceux que nous avions intérêt à ne pas perdre de vue. Et d’ailleurs, qu’eussions-nous appris à le regarder ? Réduit par la trêve à l’oisiveté, c’était pour sa force un moment de sommeil ; retenu à la cour, libre de nom, mais n’y ayant pas plus de liberté réelle que s’il eût porté des fers rivés aux pieds et aux mains, le Louvre était une cage royale où l’aigle dû Béarn se trouvait contraint à rester les ailes ployées.

Henri III recommençait à se lasser de son frère : habitué à le considérer en ennemi, il avait peine à s’accoutumer à la confiance envers lui ; cependant il semblait prendre à tâche de captiver celle du prince, dont il voulait endormir la prudence. Mais si le roi se conduisait en apparence en frère affectionné, ses favoris trouvaient le moyen de le dédommager de cette contrainte, en insultant, par de continuelles railleries, les serviteurs du duc. Cette insolence, excitée sous mains par celui au profit duquel elle s’exercait, s’augmentait chaque jour ; il n’existait qu’un seul homme auquel elle n’osait s’attaquer : elle se serait brisée impuissante en se heurtant contre lui. Athlète de courage comme de taille, le brave Bussy d’Amboise était le bouclier de son maître, et renvoyait émoussées les flèches lancées au duc d’Alençon par les favoris du roi. Bussy était comme un avant-poste qu’il fallait enlever, et qui, emporté, eût mis l’armée en déroute. Mais ce n’était pas en jour, ce n’était pas ouvertement qu’il y avait possibilité d’attaque ; c’était la nuit, et le poignard à la main, que la trahison devait frapper. Henri, ne voyant moyen de s’en défaire que par un assassinat, s’y résout ; la haine d’un roi, comme lui-même l’avait dit à madame de Villequier, est promptement obéie ; les ordres de vengeance d’un monarque sont peut-être ceux que l’on suit le plus fidèlement. L’arrêt porté contre Bussy ne manqua pas d’exécuteurs. Ce fut ainsi que le complot fut arrêté : des hommes masqués et armés de stylets à la trempe italienne devaient, le soir, l’attendre au sortir du Louvre, se précipiter à la fois sur lui, le saisir, le percer de coups, et députer un d’entre eux pour aller crier au duc d’Alençon ! Au secours ! on assassine Bussy ! afin de l’attirer dans le piège, et de l’envelopper lui-même dans la ruine de son favori.

Le moment était pris : la nuit était sombre, nuageuse, propice au crime par son obscurité. Ignorant de son sort, Bussy sortait du Louvre en sifflant quelques notes d’un refrain guerrier. Les assassins s’élancent sur lui ; sa bouche se referme sur le cri qu’il allait jeter, sa main saisit sa dague ; il recule d’un pas, s’adosse au mur, et se défend. Son bras fait à lui seul ployer ceux des assaillans : ils cèdent d’abord, puis reviennent ; ils ne l’ébranlent pas, ils le heurtent plus fortement ; enfin il crie : À moi, d’Alençon ! Sa voix de Stentor résonne, et l’écho la roule comme un bruit de tonnerre ; des cris lui répondent ; on accourt, on accourt armé. Les assassins font à la fois en arrière un mouvement spontané : ils fuient, mais non tous, car un des défenseurs en a renversé un dans son choc contre lui. Les genoux du traître se sont ployés ; le pied du vainqueur est sur sa poitrine, comme celui de Jacob sur le sein de l’ange son céleste adversaire ; la pointe de l’épée vengeresse est près de son cœur, elle y va toucher… La lune, dévoilée un instant, passe alors entre deux nuages ; un rayon pâle et clair porte sa lueur sur le visage du meurtrier démasqué en s’agitant, et se réfléchit dans l’acier brillant de l’épée de son antagoniste… deux cris s’entendent :

— René de Villequier !

— Adhémar de Birague ! Malédiction !…

L’épée s’éloigna du cœur.

— Comte de Villequier, dit Adhémar à voix basse, en s’inclinant vers l’oreille de son ennemi, rendez grâce à l’amour de votre épouse : c’est pour épargner ses pleurs que j’épargne votre sang ! Rendez-lui grâce ; c’est en son nom que je vous fais don de la vie… Adieu.

René se redressa.

La mort était destinée à arriver au cœur de Bussy portée à la pointe d’un poignard d’assassin. Échappé à ce danger, il succomba plus tard dans un événement semblable d’effet, mais différent de cause.

Amant heureux de la femme de Charles de Chambre, comte de Montsoreau, il écrivit au duc d’Alençon qu’il avait fait tomber dans ses filets la biche du grand-veneur : Montsoreau possédait cette charge. Le duc, riant de cette lettre, la montra au roi. Henri la lui demanda, et l’envoya à son grand-veneur. Enflammé de colère et de vengeance à cette lecture, le comte de Montsoreau contraignit par la force sa femme à écrire un billet de rendez-vous à l’adresse de son amant. Bussy d’Amboise se rendit au lieu indiqué par la comtesse. Il y était attendu, non par sa maîtresse, mais par des assassins apostés là par la fureur de son rival. Sa mort était une rude tâche ; le colosse n’était pas facile à renverser : ce ne fut qu’après de longs efforts et une vigoureuse défense, qu’on parvint à lui arracher la vie.

Le lendemain de la scène nocturne jouée devant les murs du Louvre, Villequier fut rendre compte du dénoûment à Henri III, qui l’attendait dans son cabinet. Le visage du roi s’enflamma de colère, puis s’assombrit aussitôt d’un nuage de mécontentement. Il garda le silence pendant quelques minutes, fit plusieurs tours dans son cabinet, la tête baissée sur la poitrine, les bras croisés ; il s’arrêta devant le comte, releva la tête, et dit, en le mesurant des yeux :

— Si j’étais homme à donner dans les rêveries astrologiques de ma mère, je croirais, monsieur de Villequier, que votre étoile étant dominée par le pouvoir d’un astre ennemi, vous vous trouvez maintenant sous l’effet de cette maligne influence ; vous ne réussissez en rien.

— Je serais tenté de le croire, sire. Il faut qu’il y ait réellement quelque sort jeté sur moi ; car si le succès me fait faute, ce n’est pas manque de précautions ni de bonne volonté…

— Ils iront crier partout que j’ai voulu essayer d’un fratricide ; que je ne tuais Bussy que pour avoir meilleur marché de mon frère… Ils le diront… Comment, à vous tous, vous n’avez pu en venir à bout… l’assommer…

— Ma foi ! sire, ce n’était pas chose si facile ; il faudra de fameux coups d’épieu, je le jure, pour terrasser un bœuf comme maître Bussy d’Amboise… Si jamais on le couche à terre…

— Et ce jeune homme, si malencontreusement survenu pour vous… et pour moi… vous le nommez ?…

— Adhémar de Birague.

— Birague !… Serait-ce un fils du chancelier ?

— Oui, mais enfant naturel, et fort mal avec son père.

— Tant mieux ! nous n’aurons pas la famille à nous harceler… Ah ca ! messire de Villequier, il s’agit de revirer promptement notre barque : nous l’avons menée bien près de l’écueil ; il nous faut un coup de vent qui la pousse au large. Ce Birague possède un secret dont je vous laisse le soin de le décharger… Vous m’entendez, monsieur le comte ?

— Sire, j’espère prouver bientôt à votre majesté que je sais la comprendre.

— Ne perdez pas de temps, surtout. Par la mort-dieu ! René, votre chute de cette nuit nous embarque là dans une méchante affaire !… Et ce chien de Bussv… Mais laissez-moi… il faut que je voie ma mère. Envoyez-moi Du Halde.

Le comte sortit, rêvant au complot que le roi venait de former contre Adhémar ; mais l’ajournement de l’exécution était encore décrété par le ciel.

Averti par Bussy, le duc d’Alençon, épouvanté, prend la résolution subite de s’éloigner de la cour, suivi de ses plus dévoués serviteurs. Il sort, dès le matin, de Paris, sous le prétexte d’une partie de chasse. Il se sauve ; et la nouvelle de sa fuite arrive au Louvre avant qu’on ait eu le temps de la soupçonner. Le roi de Navarre ne tarda pas à briser sa cage et à rejoindre le duc. La guerre se ranime. Catherine, effrayée de la réunion des deux princes, députe vers le Duc pour l’engager à revenir à la cour : les envoyés échouent dans leur députation. Enfin, elle fait signer au roi un ordre d’élargissement pour François de Montmorency, maréchal de France, détenu à la Bastille comme coupable ou soupçonné tel, pour avoir trempé dans une conspiration contre Henri III, en faveur du duc d’Alençon. La reine-mère le fait venir devant elle, le charge d’aller trouver le prince, et d’user de tout son pouvoir sur son esprit pour le décider à la paix et au retour. Le duc de Montmorency ne put s’empêcher de lui témoigner son étonnement d’être choisi pour une telle commission, et de l’être par elle, qui l’avait fait injustement renfermer à la Bastille, et ne l’avait rendu captif que parce qu’elle avait peur de sa liberté.

— Maréchal, dit Catherine, quand j’oublie ce qui s’est passé, vous ne devez pas avoir plus de mémoire que moi.

— Mais, madame, puis-je, en conscience, engager le Duc à se remettre volontairement au pouvoir de son frère ? n’a-t-on pas assez de fois trompé sa confiance, sans qu’il vienne encore se prendre lui-même aux pièges qu’on lui tend, sans que moi aussi je le trahisse, en l’amenant peut-être à courber, sans la voir, son front sous la hache ?

— Monsieur le due, ne vous souvient-il plus que je suis sa mère ?

Enfin, à force de promesses et de garanties données sur sa royale parole, en faveur du prince, Catherine finit par décider Montmorency à aller trouver le prince.

Son voyage eut l’effet qu’en attendait la reine-mère.

Le Duc, vaincu par l’ascendant que le maréchal possédait sur lui, consentit à une entrevue avec sa mère. Catherine fut au-devant de lui, menant la comtesse de Sauves avec elle. Le prince entièrement subjugué, moitié par l’adresse politique de la reine, et moitié par les charmes de la comtesse, se laissa conduire à son frère. Henri III ne tarda pas à arranger, par l’entremise de Catherine, une nouvelle pacification avec le roi de Navarre, qui s’était jeté dans le Poitou, où il avait rallumé le flambeau de la guerre.

Après la publication de l’édit de cette trêve, et l’acte de soumission effectué par les troupes du Béarnais, Henri III projeta un voyage en Poitou, et vint bientôt, suivi de toute sa cour, habiter pour quelque temps la royale demeure du château de Poitiers.


VIII


René et Françoise furent du voyage. Depuis l’entretien dans le jardin de la reine, Henri avait affecté de ne pas adresser la parole à la comtesse. Il lui parlait cependant, mais des yeux, et ses regards étaient durs et menaçans. Catherine, au contraire, se montrait de jour en jour plus affectueuse, plus intimement expansive auprès de madame de Villequier qui ne recevait qu’avec une invincible froideur, qu’elle-même se reprochait comme ingratitude, les marques d’intérêt que lui prodiguait la reine-mère ; c’était avec une toute autre disposition qu’elle répondait du cœur à celles de la reine Louise, qui lui avait tenu sa promesse d’amitié fraternelle ; c’était réellement en sœur que l’épouse délaissée aimait sa rivale et en était aimée.

Lorsque le comte lui dit que Catherine l’avait choisie pour être au nombre des dames de la cour destinées à être du voyage de Poitiers, il sembla à Françoise que la bouche de Villequier lui prononçait un arrêt de mort rendu contre elle par la reine-mère. Résignée à sa destinée, elle ne fit aucune objection, et s’occupa aussitôt des apprêts du départ. Une larme âcre d’amertume roula sur sa joue brillante quand Paris disparut à ses yeux dans le lointain de l’horizon ; et lorsque René la conduisit à l’appartement qu’elle devait occuper dans le château de Poitiers, elle se laissa tomber sur un siège, cacha sa tête dans ses mains, et se prit à pleurer silencieusement.

Le duc d’Alençon avait suivi son frère. Adhémar et Bussy ne l’avaient pas quitté. Villequier se souvenait de la tâche de vengeance qu’il avait à remplir ; mais le prince et ses gens étaient sur leurs gardes. D’ailleurs l’assassinat ne pouvait se commettre sans prétexte avoué. Villequier s’apercevait que le roi ne le regardait plus des mêmes yeux, qu’il évitait de lui donner sa part accoutumée de confidences. Le comte tremblait : il savait bien que sa défaveur ne s’arrêterait pas au dédain de Henri. Il comprenait tout son danger ; il fallait le combattre avant de le laisser grandir. Enfin il trouva des armes pour repousser le péril.

Un nouvel entretien avait eu lieu entre Françoise et son redoutable amant. Le roi en quittant la comtesse lui jura une haine implacable. Peu d’heures après cette conversation, la reine-mère, qui se promenait dans les jardins avec quelques seigneurs, appela Villequier et causa avec lui à voix basse et long-temps. Le comte, en quittant Catherine, était sombre, agité ; quelque chose de terrible se reflétait sur son visage pâle comme la mort ; il frémissait d’un frisson d’horreur ; il ressemblait à une vision du crime.

Le lendemain matin, un Italien nommé Cecco, attaché à la maison de la reine-mère et venu jadis de Florence à Paris, à l’époque du mariage de Catherine de Médicis, se rendit par un escalier dérobé jusqu’à la porte du cabinet du comte. Villequier vint lui-même ouvrir et referma la porte, que masquait aux regards un immense tableau. Cecco remit au comte une bague de la part de Catherine. René, après quelques mots d’explication, le fit asseoir devant une table où se trouvait tout ce qu’il fallait pour écrire, et fut chercher dans une armoire une petite cassette de bois précieux qu’ouvrait une clef d’or qu’il portait sur lui.

Il l’ouvrit : un doux parfum s’en exhala. Ce qu’elle renfermait c’était un fonds de bonheur, un trésor de vertus et d’amour, de tendres, de longues lettres, aux lignes dictées par une âme suave et pure, celles que la comtesse avait écrites à son époux bien-aimé.

Le comte les déploya, les plaça devant Cecco ; puis, tirant de son sein un papier qu’il posa également sur la table, il dit :

— Voici la copie du billet que vous allez écrire. Je pense, signor Cecco, que ces lettres vous suffiront pour imiter l’écriture…

— Que dites-vous, signor comte ; une ligne serait assez pour moi, et je défierais l’œil le plus exercé de remarquer la moindre différence Mais avec tout cela, ce sera moins long.

— Vous êtes habile, je le sais, et je ne vous fais pas, croyez-moi, l’injure de douter de votre science…

— J’ai tant exercé dans ma vie ! Si ma tête avait dû être séparée de mon corps pour récompense judiciaire de mon premier faux, signor Jésus, il y a long-temps qu’elle ne tiendrait plus sur mes épaules.

— Allons, maître Cecco, encore un chef d’œuvre.

— Voyons… L’ouvrage, ma foi, ne sera pas difficile ; voilà l’écriture la plus commode Mais, sancta Maria, signor comte, la jolie lettre ! les délicieuses phrases ! Votre langue française, quand on l’emploie ainsi, peut rivaliser de grâce et de sentiment contre notre langue italienne, même parée de sa douceur et de sa pureté florentine. Il y a là telles pensées qui feraient merveille dans un sonnet de Pétrarque…

— Oui, mais de grâce, dépêchez-vous, signor.

— M’y voilà, ce ne sera pas long… Tenez, regardez.

— Brava… Admirable… Attendez, Cecco, écrivez cette phrase au lieu de celle que vous alliez mettre. Elle va bien dans cette place ; elle est plus vraie que la mienne, n’est-ce pas ? Et son doigt se posa sans frissonner sur la phrase qu’il indiquait. Hélas ! pauvre comtesse, quand tu la faisais passer pour lui de ton âme à ta plume, tu ne te doutais pas que le monstre la traduirait, pour te perdre, en ligne accusatrice.

— La signature est apposée. Voulez-vous bien lire, maintenant, signor comte ?

— Donnez Il prit les lettres de Françoise pour comparer l’écriture. On ne peut mieux, maître Cecco. C’est parfait.

— Ah ! Diavolo, et l’adresse !

— Eh ! bon Dieu, je l’oubliais aussi. Cecco reprit la plume.

— À messire Adhémar… Après ?

— De Birague.

— Serait-ce ce jeune gentilhomme de la suite du duc d’Alençon ? un ami du signor Bussy ?

— Vite, vite, Cecco.

— Si c’est lui, voilà de la tendresse qui ira frapper à bonne porte. Sancta Maria, c’est un bien joli garçon ! Je gage que son pauvre cœur battra vite en recevant cette amoureuse missive.

— Oui, s’il la reçoit. Mais je dois propor

tionner le salaire à l’excellence du travail : tenez, prenez cette bourse, maître Cecco. Êtes-vous satisfait ?

— Mille grâces, signor, mille grâces… À votre service.

— Je n’ai pas besoin, je crois de vous recommander le silence ?

— Soyez tranquille. Le soin que je prends de moi-même me le recommande assez.

— Adieu, donc.

— Adieu, signor.

Demeuré seul, Villequier reploya toutes les lettres de Françoise, et les renferma dans la petite cassette parfumée, mais il garda sur lui celle que Cecco venait d’écrire René relut ce billet, ainsi conçu :


« Cher Adhémar,


Pourquoi faut-il que votre Françoise ait été si long-temps aveugle du cœur ? Hélas ! il a profond et douloureux repentir, ce cœur contrit d’avoir vu si tard que c’était vers vous qu’il devait aller. Désabusée plus tôt je serais libre encore, libre, ou par l’honneur rangée captive d’amour sous votre loi chérie. Ah ! si j’ai fait grande faute, subis aussi grande peine ; car lui, c’est mon maître, et je le hais bien, lui ; je le hais surtout d’être obligée à feindre l’aimer. Mais la pensée de votre salut m’aide à la contrainte : c’est pour vous seul, mon cher Adhémar, c’est pour éviter à mon amant bien-aimé la fureur et la vengeance de son rival que je me résigne à paraître aux yeux du comte épouse affectionnée et soumise. Ah ! me devez bien de l’amour pour me payer de subir le sien, Adhémar. Je vous attends ; Marie, ma fidèle suivante, ira ce soir au-devant de vous, à l’heure accoutumée. Venez, ami, venez donner un moment de bonheur à votre Françoise. Je la trouverai bien longue à sonner cette heure lente et chère, ce signal du temps pour vous de venir à moi, pour moi de vous attendre. Je n’existe qu’en votre présence, le savez, ami ; c’est avec vous qu’est ma vie : loin de vous, je languis sans mon âme. Oh ! venez me la rendre un moment heureuse et fière de bonheur et d’orgueil d’amour ! »

Allons ce n’est pas mal, dit le comte ; c’est assez tendre… Mais Cecco a raison ; les lettres de Françoise valent mieux que celle-ci. Nous autres hommes, nous devons l’avouer, les femmes, quand elles aiment, savent mieux le dire que nous.

Il sortit calme au cœur comme au front.

Le comte se rendit chez la reine-mère qui l’attendait.

— Eh bien ! monsieur de Villequier ?

— Tout est prêt, madame.

— Quand ?

— Ce soir, pendant le concert C’est une odieuse tâche !

— Hésiteriez-vous, monsieur le comte ?

— Non !… mais c’est horrible !

— Oubliez-vous que les intérêts d’un sujet disparaissent devant ceux d’un roi ? oubliez-vous que la récompense donnée par un prince l’emporte toujours sur le service qu’on lui rend ?

— Madame ! je me souviens du devoir que j’ai à remplir, et non du loyer qui m’attend.

— Allez donc, et soyez sûr que nous aurons mémoire complète.

Le soir de ce même jour, le malheureux Adhémar, attiré dans un piège, tombait dans l’ombre, frappé de mort par la main du comte de Villequier, qui, sans remords et sans trouble, enfonça son poignard dans le sein de celui qui avait si généreusement éloigné son épée du cœur de l’assassin de Bussy.

René, après s’être assuré que l’infortuné Birague n’existait plus s’éloigna, et reprit tranquillement son chemin.

Où allait-il ainsi baigné de sang, et le fourreau vide encore de la dague ?


IX


Dans l’aile la moins habitée du château de Poitiers, on apercevait une lumière, dont la clarté passait immobile à travers les vitraux d’une haute fenêtre : c’était la lueur de la lampe allumée dans la chambre de la comtesse de Villequier.

Françoise devait, à l’invitation de la reine-mère, se rendre ce soir-là dans la grande galerie du château, ou la cour allait se rassembler pour entendre un concert de voix et d’instrumens, musique italienne, à la mode alors comme aujourd’hui.

La comtesse, seule avec Marie, achevait sa toilette. Elle était lente à ses apprêts ; triste et pâle, elle laissait échapper de sa poitrine agitée de longs et fréquens soupirs ; sa main interrompait les gestes qu’elle commençait, arrêtée tout à coup comme par une pétrification magique. Ses réponses distraites ne s’accordaient pas aux paroles de Marie, qui, lui touchant le cou en plaçant son collier, s’écria :

— Bon Dieu ! madame, vous êtes froide comme marbre !… comme vous êtes pâle !

— En effet… il y a harmonie entre mon esprit et mon visage… j’ai la figure triste comme la pensée.

— Et qu’avez-vous, madame ?

— Besoin de pleurer ; et pourtant, je ne me sens pas venir de larmes aux paupières. Ah ! Marie, pourquoi faut-il qu’on m’ait fait sortir de la solitude où je vivais si paisiblement heureuse ! L’oubli, c’est un bon et solide manteau pour envelopper l’existence ; malheur au jour où la mienne s’en est dépouillée ! Que d’ennuis et de craintes l’ont vêtue en place !

— Mais, madame, je ne vois pas ce que peut avoir de dangereux pour vous le séjour de la brillante et belle cour de France. L’accueil qu’on vous y fait doit aider, ce me semble, à s’y bien trouver.

— Tu crois, Marie ?

— Sans doute ; la reine-mère ne vous regarde-t-elle pas comme une fille ? la reine Louise comme une sœur ?

— Pauvre Louise de Lorraine ! Oui, elle m’aime, je le crois je l’aime bien aussi ! Elle souffre tant ! Marie, c’est un grand malheur que de perdre le cœur de son époux !… et quand on ne peut lui reprendre le sien… c’est horrible !

— Mais vous, madame, vous n’avez pas à craindre une telle infortune…

— Oh ! non, grâce au ciel, j’ai gardé l’amour de René ; je mourrais s’il me fallait joindre un doute sur sa constance à m’aimer, aux inquiétudes que j’éprouve !

— Mais encore, madame, qui peut causer le trouble qui vous émeut si fortement ?…

— Que veux-tu que je te dise, Marie ! je le ressens, c’est peut-être folie à moi, vaine frayeur, faiblesse d’esprit… que sais-je !… Mais l’heure s’avance, je crois… achevons enfin cette ennuyeuse et longue toilette… Ah ! donne-moi le bracelet où se trouve le portrait de ma fille… donne. Le comte tarde bien à venir… je voudrais le voir.

Marie lui présenta le bracelet ; Françoise le prit, le regarda long-temps, puis une larme tomba des yeux de la mère sur l’image de la fille.

— Ma Catherine, mon enfant, que n’es-tu là ! ta douce voix peut-être me soulagerait à l’entendre. Ma fille !… te reverrai-je ? hélas ! Allons, Marie, dépêchons-nous !

Elle s’assit. Marie, agenouillée devant elle, tenait un miroir. La comtesse avança la tête pour s’y voir, et jeter un dernier coup d’œil sur sa parure. Elle portait sa main à ses cheveux pour les arranger plus artistement sur son front, soudain elle se soulève de son siège, jette une épouvantable cri d’effroi ; puis retombe renversée, évanouie, sur le dossier du fauteuil.

Une horrible apparition venait de se montrer à elle dans le reflet de la glace : c’était Villequier, teint de sang, un poignard à la main… Rapide comme l’odieuse pensée qui l’entraînait, il s’élance vers Marie, la frappe ; elle tombe et meurt ayant d’avoir eu le temps d’apercevoir son assassin. Le miroir qu’elle tenait encore s’échappe et se brise en éclats… Villequier se retourne ; sa femme est encore évanouie ; il lève le bras ; elle se réveille… il recule…

— Ah ! qu’ai-je vu ! c’était affreux !… je rêvais… c’était un songe de sang ! Ah ! que vois-je !… la même vision !… le sang !… il y en a davantage… d’où vient-il ?… comme il coule !… Marie ! Dieu ! la voilà… Marie… immobile… morte aussi… morte ! Qui la tuée… Marie ?… Quel rêve atroce… Oh !… le réveil… le réveil… Mon Dieu !

— Tu ne dors pas, comtesse de Villequier… tu ne dors pas encore… mais tu vas dormir… comme elle… regarde !… il lui tordait le bras.

— Qui me parle ?… c’est une voix de l’enfer ! Ah ! Villequier ! Non… ce n’est pas lui… folle !… il ne lui ressemble pas ! Que disais-je donc !… Mais… quel est cet homme ?… que me veut-il ?… Que viens-tu faire ici ?… Réponds-moi donc ! Oh ! comme tu es horrible !… tu me fais peur !… Oui !… va-t’en… Villequier ! Viens donc !… René ! René… à moi !… Ah ! René !

Ce fut son dernier mot. Le monstre, c’était lui qu’elle appelait ! il l’avait poussée dans le fauteuil. Ce fut assise qu’elle reçut le coup de la mort… La main du meurtrier laissa le poignard dans la blessure de la victime.

Villequier s’éloigna d’un pas. Là, immobile, pétrifié, froid comme la tombe, il regardait ; il vit son crime… il frissonna… ses dents se frappèrent avec bruit. Sa voix poussa un cri étouffé… Il voulut fuir, son pied se heurta contre le cadavre de Marie. Il s’arrêta, subissant lui-même l’horreur de son forfait ; et tout à coup, obéissant malgré lui à l’ordre d’une puissance surnaturelle, poussé par une main invisible et suprême, il s’avance, se courbe, et, vaincu, ploie le genou devant sa victime morte, glacée, et belle encore !

— Oh ! Françoise, du haut du ciel, ne maudis pas ton meurtrier ! Vois ton assassin incliner ses remords devant le souvenir de ta vertu ; pardonne ! Toi qui l’aimas, ne le hais pas !

Et de sa main sanglante, il osa prendre la main que semblait lui présenter la malheureuse comtesse. La mort l’avait roidie lorsqu’elle la tendait en suppliante vers le monstre qui l’égorgeait.

René sentit le froid de cette main le glacer jusqu’au cœur, et cependant ses lèvres s’en approchèrent… Le bras qu’il soulevait était celui que Françoise venait d’orner du portrait de sa fille. Un regard de Villequier tomba sur le bracelet… Il se relève, il crie :

— Ma fille, ma fille ! et je suis l’assassin de ta mère ! Malédiction ! Qu’ai-je fait ! ma fille, ma femme !… Ah ! mon Dieu, mon Dieu !

Il se roulait à terre… dans le sang… et son poignard était là… le lâche !

Et de l’autre côté du château résonnaient sous les voûtes de la grande galerie de doux accords, de tendres accens ; c’était un harmonieux langage de plaisir et d’amour, une suave mélodie, celle du concert commencé. Mais quelque chose de lourd, d’étouffant, pesait dans l’atmosphère ; l’inquiétude peinte sur la figure du roi et sur celle de la reine-mère s’était communiquée à tous les visages. Catherine était silencieuse, absorbée ; Henri s’agitait, ne pouvait tenir en place. Cédant à son trouble, il appelle, et dit à haute voix :

— Qu’on aille chercher le comte de Villequier, à cette heure, il doit être chez lui ; qu’on lui fasse savoir qu’il ait à venir sur-le-champ, que nous l’attendons.

René était encore à terre, ployé sous l’épouvante de son forfait. Mais au bruit des pas qu’il entendit, il se réveilla comme d’un songe. Il se releva redevenu lui-même, rendu au crime et sorti du remords, il se laissa conduire, sans résistance, jusqu’aux pieds du roi.

En le voyant entrer, toute l’assemblée se sentit froide d’horreur.

— Sire, s’écria-t-il, punissez-moi, si je le mérite, si c’est un crime que de venger son honneur… J’ai lavé le mien du sang d’une indigne épouse qui trahissait mon amour, son devoir et ses sermens… Je l’ai tuée… mais sa vie me déshonorait. Sire, voyez-vous cette lettre ? c’est la preuve de ma honte… de la sienne… je l’ai saisie sur le corps sanglant d’un odieux rival, sur l’infâme Adhémar de Birague… je l’ai frappé aussi… Oui !

À ces mots, le duc d’Alençon fit un mouvement convulsif ; Bussy d’Amboise serra la poignée de son glaive.

René présenta au roi un papier froissé : c’était le billet qu’avait écrit Cecco sous la dictée du comte… Henri le prit, le lut ; en le lisant, il ressemblait à un spectre. Et d’une voix sourde, cadencée par une violente émotion :

— Monsieur le comte, vous avez sans doute exercé une vengeance cruelle ; mais elle était juste et méritée. En frappant une épouse parjure, en immolant votre rival, vous n’avez usé que d’un droit que la loi vous reconnaissait. Vous avez été bien loin, mais pas au-delà du pouvoir légal que vous possédiez, comme époux offensé, d’appliquer vous-même le châtiment à l’injure. L’offense vous absout de la peine. Ne vous croyez pas coupable et déshonoré à nos yeux, et si la certitude que nous vous regardons toujours comme un bon et dévoué serviteur, peut apporter quelque allégissement à votre souffrance, veuillez recevoir de nous sire, comte René de Villequier, cette nouvelle marque de notre royale faveur envers un fidèle sujet, et de notre estime pour sa personne.

Alors Henri, détachant de son cou le collier du grand ordre du Saint-Esprit, le passa d’une main tremblante à celui du comte, qui le reçut humblement agenouillé devant son royal complice. À cette vue, Catherine tressaillit. Louise de Lorraine, qui était restée anéantie en apprenant la mort de la comtesse, se leva, et, terrible, imposante, dit en s’avançant vers le roi, qui la regarda d’un air stupide :

— Que faites-vous, sire ? vous le récompensez ! lui ! Vous souillez cet ordre, en le plaçant sur la poitrine d’un infâme assassin !

— Madame, s’écrie le comte épouvanté, madame !… Il recule.

— Ne parlez pas, malheureux ! n’outragez pas la mémoire de celle que vous venez de massacrer ! monstre qui la dites parjure, et ne l’avez tuée que parce qu’elle était fidèle et vertueuse ! lâche meurtrier, qui achetez avec sa mort les honneurs qu’elle n’a pas voulu payer pour vous du prix de la honte et du crime ! Noble Françoise, lève-toi ! du sein de la mort, viens te défendre ! viens accuser à ton tour l’odieux calomniateur, dont la bouche infâme ose insulter sa victime innocente ! viens charger de ta céleste indignation celui qui fut ton époux, que tu adorais, qui t’a sacrifiée à son insatiable ambition, et qui n’abaisse pas dans la poussière son front teint de ton sang… qui fume encore !

Villequier y porta involontairement la main… il la retira humide… il frémit d’une horrible émotion !

Louise de Lorraine se retournant vers mademoiselle Louise de Savonnières, auprès de qui l’amabilité de René se montrait assidue depuis quelque temps, fut à elle, l’arracha brusquement de son siège, et la traînant vers le comte immobile :

— Mademoiselle, c’est vous, sans doute, que monsieur de Villequier destine à remplir la place de la digne et infortunée Françoise de la Marck, c’est sur le bord de sa tombe ouverte que je vous fiance à son assassin. Ayez moins de vertu qu’elle si même fin vous épouvante. Louise de Savonnières, recevez de moi pour époux, et puissiez-vous l’aimer comme il le mérite, le comte René de Villequier, qui vous offre comme encens d’hymen la vapeur du sang de votre rivale. Et Louise de Lorraine joignit les mains des deux fiancés !

FIN.

La publication des Heures du soir vient de révéler au monde littéraire un nouveau genre de talent dans mademoiselle Élisa Mercœur, déjà connue depuis long-temps par un recueil de poésies fort remarquables. La Comtesse de Villequier, nouvelle historique du temps de Henri III, est le premier pas de cette jeune muse comme écrivain en prose. C’est avec une énergique simplicité de style que mademoiselle Mercœur a su peindre des situations neuves, dramatiques, et revêtues d’une couleur locale habilement saisie. On annonce que l’auteur s’occupe d’un drame sur le même sujet. Nous ne pouvons qu’encourager mademoiselle Élisa Mercœur à persister dans un tel dessein. Il nous semble que le sujet de la Comtesse de Villequier ne peut manquer, en paraissant sur la scène, d’y exciter le plus vif intérêt, et d’obtenir un succès brillant et solide, s’il est traité avec le talent que l’auteur a déployé dans sa nouvelle.

(Extrait du Moniteur, 1833.)

LE LIVRE DES FEMMES.
LA COMTESSE DE VILLEQUIER,
PAR MADEMOISELLE ÉLISA MERCŒUR, DE NANTES.


Dans une loi, qui pourvoit avec beaucoup de sollicitude à l’éducation des enfans mâles, on trouve une disposition additionnelle, vague et presque dédaigneuse, qui permet d’établir des écoles de filles suivant les besoins des communes : d’où il résulte que, si toutes les communes ont besoin d’avoir des garçons instruits, toutes n’ont pas besoin d’avoir leurs filles instruites, ou, en d’autres termes, que les besoins de science ne sont pas les mêmes pour le sexe le plus faible que pour le sexe le plus fort.

Cette disposition, que la presse a laissé passer inaperçue, la presse encore stérilement occupée à chercher la meilleure forme de gouvernement, au lieu de chercher à nous faire la meilleure société possible, cette disposition, dis-je, témoigne d’une manière éclatante de l’infériorité où notre civilisation si vantée laisse encore la femme, puisque le législateur daigne à peine prendre souci de son éducation. Pourtant ce qu’il fait est déjà beaucoup ; il y a peut-être dans cet article insouciant toute une révolution future au profit des femmes.

C’est une vérité désormais incontestable qu’à mesure que les siècles s’accumulent l’empire de la force aveugle décroît, et qu’en même temps la condition des travailleurs et des femmes s’élève et s’améliore avec une correspondance constante, et qui ne s’est jamais démentie. Étonnez-vous après cela de la touchante pitié que les femmes témoignent aux classes indigentes, unies avec elles par un lien si intime et si mystérieux, et demandez pourquoi c’est à la femme que le pauvre tend la main avec plus de confiance ! Si la civilisation continue sa marche, si l’on doit avoir la même foi dans la stabilité des lois des choses humaines que dans la stabilité des lois de la nature, il est évident que, l’empire de la force sans cesse décroissant, et l’empire de la grâce croissant à proportion, l’homme perdant et la femme gagnant toujours, le temps arrivera où la femme sera parfaitement égale à l’homme, et l’un et l’autre, remplissant des fonctions diverses, parce qu’ils ne sont pas semblables, occuperont chacun le premier rang dans le cercle de ces fonctions : à cette élévation du sexe le plus faible correspondra l’élévation des classes qui travaillent. Si quelque chose est clair, c’est que nous sommes en marche vers cet idéal, que l’humanité atteindra ou n’atteindra pas, mais dont elle tend du moins sans cesse à se rapprocher. Si la femme n’est plus esclave, si son maître et seigneur n’a plus sur elle droit de vie et de mort, si elle n’est plus que très rarement battue par son mari, si même le plus souvent elle réussit à usurper le sceptre du ménage, les progrès déjà faits sont un gage infaillible des progrès qui suivront ; mais il en reste encore beaucoup à faire, les chaînes morales qui pèsent sur elle, à défaut de liens matériels, qui sont en partie brisés, sont nombreuses et lourdes ; elle a un immense terrain à conquérir pied à pied ; il est vrai qu’elle a affaire avec un ennemi de bonne composition, qui finit toujours par céder.

Autrefois on ne connaissait que l’histoire des princes ; depuis quelques années on fait l’histoire des peuples ; mais l’histoire des femmes est encore à faire. Sur la scène de l’histoire, où bien peu de femmes apparaissent, et où nous croyons qu’elles ont joué un rôle plus grand qu’on ne pense communément, mais un rôle secret et usurpé, ce petit nombre, que le génie plus fort que les obstacles tire de l’obscurité à laquelle son sexe le condamne, est persécuté et comme mis hors la loi par la société, qui n’a pas pour lui une place légale : Jeanne d’Arc est brûlée comme sorcière, madame Roland monte à l’échafaud, madame de Staël est traquée par toute l’Europe ; ou bien il trouble un ordre social qui ne l’a point compris dans son sein, en se produisant sous la forme irrégulière des maîtresses royales. La femme du moyen-âge est belle, il est vrai, lorsqu’elle impose de nobles épreuves à son chevalier docile ; mais elle est unie à un époux qu’elle n’aime pas. La fille de charité est belle, elle, la vierge-mère de l’orphelin : mais elle n’a pas d’époux.

L’histoire ne présente donc aucune situation où les femmes aient pu se développer librement et complètement ; nous croyons que le dix-neuvième siècle ouvre pour elles une nouvelle ère, et que, guidés par madame Roland et par madame de Staël, leurs bataillons marchent à une grande conquête. La preuve en est dans la foule des célébrités féminines de notre siècle qui s’augmente tous les jours, et qui cultive avec gloire toutes les branches de l’activité humaine. Le Livre des Femmes, où chacune de ces célébrités doit fournir son contingent, est le premier essai d’émancipation, le premier acte d’une sainte ligue d’un sexe qui commence à sentir sa force contre les hommes qu’il ne craint plus et à qui il prétend tout disputer. C’est l’avant-garde de l’armée des femmes qui commence le combat.

Une chose digne de remarque, c’est que parmi les œuvres qui composent ce recueil, il n’en est pas une où les hommes ne jouent un rôle vil ou odieux. L’un, c’est un jeune fat, qui compromet par son abandon une jeune fille qui l’aimait d’un amour éperdu ; un autre, c’est le jeune époux d’une vieille femme, qui a la lâcheté de se faire aimer par une jeune fille, et la livre à la vengeance de la vieille furie ; un autre répand la désolation et la mort dans une famille par un enlèvement ; un autre, pour passer pour brave aux yeux de sa fiancée, arrange un duel avec un journaliste qui, lâche aussi, veut avoir une affaire d’honneur à bon marché, afin de pouvoir lever la tête parmi ses confrères ; un autre, enfin… mais ceci n’est point une invention noire de ces dames, c’est de l’histoire pure, c’est le comte de Villequier, qui tue sa femme parce qu’elle ne veut pas se prostituer à Henri III. Vous voyez que c’est une hostilité déclarée contre les hommes, et qu’aussitôt que la parole leur est donnée, ces dames élèvent la voix pour nous maudire et pour flétrir les noirceurs dont elles sont les victimes.

Parmi ces femmes auteurs, et nous ferons observer en passant qu’en dépit de notre galanterie française, notre langue est brutale et n’exprime que des idées mâles, parmi ces femmes en insurrection de talent, nous sommes fiers de compter une Nantaise, mademoiselle Élisa Mercœur, déjà connue par des poésies qui lui ont assigné un rang distingué entre les femmes du dix-neuvième siècle. Sa belle Nouvelle du seizième siècle, la Comtesse de Villequier, le morceau fondamental du premier volume du Livre des Femmes, révèle une autre face de son talent jusqu’ici inconnue, une grande puissance dramatique et une vigueur de pensée extraordinaire.

La donnée historique était peu de chose ; c’était, sans autre détail, l’atroce lâcheté du comte de Villequier, faible germe qu’une imagination brillante et riche a puissamment fécondé. Il y a dans la nouvelle, comme dans toute nouvelle historique, deux choses, l’histoire et le roman. Le roman et l’histoire se sont admirablement pénétrés et fondus sous la plume de l’auteur, et ont composé un tissu parfait. L’époque est bien comprise, fidèlement représentée, et c’est merveille de voir avec quelle facilité et avec quel art les événemens ont été pliés à la fable, et servent à son développement loin de le gêner. Ce que j’admire encore plus, c’est la gravité de style et la force de pensée à laquelle l’auteur s’est élevée dans l’appréciation des faits historiques : n’avais-je pas raison de dire que la femme empiète chaque jour sur le domaine de l’homme, et se dispose à le chasser de poste en poste ?

Pour le roman, c’est une composition vigoureuse et pure, où chaque personnage a sa physionomie propre et vivement caractérisée, où toutes les scènes sont habilement amenées et traitées avec vigueur ; c’est un vaste tableau plein de mouvement et de vie, où tout est disposé dans l’ordre le plus artistique possible.

Bien que le style se plie sans efforts à toutes les situations, et que dans sa souplesse infinie, il soit tour à tour élégant, pathétique, sévère, son caractère dominant est la fermeté, l’énergie ; ce n’est pas un style ordinaire de femme ; et sa correction est telle, que l’œil de la critique la plus exercée ne saurait y découvrir une seule tache.

Les bornes d’un article nous forcent de ne parler de cette œuvre qu’en termes généraux ; au reste, analyser une œuvre d’imagination, à notre avis, c’est la flétrir. Pourtant nous voudrions donner une idée de la manière hardie, et en même temps pure et irréprochable de l’auteur ; nous citons le dénoûment, non pas parce que nous préférons la scène finale aux autres scènes, mais parce que c’est la seule qu’on puisse citer isolément, avec intérêt pour le lecteur : elle est vraiment belle.

« Marie, agenouillée devant elle (la comtesse de Villequier), tenait un miroir. La comtesse avança la tête pour s’y voir, et jeter un dernier coup d’œil sur sa parure. Elle portait sa main à ses cheveux pour les arranger plus artistement sur son front ; soudain elle se soulève de son siège, jette un épouvantable cri d’effroi ; puis retombe renversée, évanouie, sur le dossier du fauteuil.

« Une horrible apparition venait de se montrer à elle dans le reflet de la glace : c’était Villequier, teint de sang, un poignard à la main… Rapide comme l’odieuse pensée qui l’entraînait, il s’élance vers Marie, la frappe ; elle tombe et meurt avant d’avoir eu le temps d’apercevoir son assassin. Le miroir qu’elle tenait encore s’échappe et se brise en éclats… Villequier se retourne ; sa femme est encore évanouie ; il lève le bras ; elle se réveille… il recule…

— Ah ! qu’ai-je vu ! c’était affreux !… je rêvais… c’était un songe de sang ! Ah ! que vois-je !… la même vision !… le sang !… il y en a davantage… d’où vient-il ?… comme il coule !… Marie ! Dieu ! la voilà… Marie… immobile… morte aussi… morte ! Qui la tuée… Marie ?… Quel rêve atroce… Oh !… le réveil… le réveil… Mon Dieu !

— Tu ne dors pas, comtesse de Villequier… tu ne dors pas encore… mais tu vas dormir… comme elle… regarde !… il lui tordait le bras.

— Qui me parle ?… c’est une voix de l’enfer ! Ah ! Villequier ! Non… ce n’est pas lui… folle !… il ne lui ressemble pas ! Que disais-je donc !… Mais… quel est cet homme ?… que me veut-il ?… Que viens-tu faire ici ?… Réponds-moi donc ! Oh ! comme tu es horrible !… tu me fais peur !… Oui !… va-t’en… Villequier ! Viens donc !… René ! René… à moi !… Ah ! René !

Ce fut son dernier mot. Le monstre, c’était lui qu’elle appelait ! il l’avait poussée dans le fauteuil. Ce fut assise qu’elle reçut le coup de la mort… La main du meurtrier laissa le poignard dans la blessure de la victime.

Villequier s’éloigna d’un pas. Là, immobile, pétrifié, froid comme la tombe, il regardait ; il vit son crime… il frissonna… ses dents se frappèrent avec bruit. Sa voix poussa un cri étouffé… Il voulut fuir, son pied se heurta contre le cadavre de Marie. Il s’arrêta, subissant lui-même l’horreur de son forfait ; et tout à coup, obéissant malgré lui à l’ordre d’une puissance surnaturelle, poussé par une main invisible et suprême, il s’avance, se courbe, et, vaincu, ploie le genou devant sa victime morte, glacée, et belle encore !

— Oh ! Françoise, du haut du ciel, ne maudis pas ton meurtrier ! Vois ton assassin incliner ses remords devant le souvenir de ta vertu ; pardonne ! Toi qui l’aimas, ne le hais pas !

Et de sa main sanglante, il osa prendre la main que semblait lui présenter la malheureuse comtesse. La mort l’avait roidie lorsqu’elle la tendait en suppliante vers le monstre qui l’égorgeait.

« René sentit le froid de cette main le glacer jusqu’au cœur, et cependant ses lèvres s’en approchèrent… Le bras qu’il soulevait était celui que Françoise venait d’orner du portrait de sa fille, etc. »

(Extrait du Breton du 29 mai 1833.)

Cet article est d’un jeune avocat de Nantes, nommé Henri Richelot.