La Conquête du pain/Le travail agréable

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Tresse & Stock (p. 153-164).


LE TRAVAIL AGRÉABLE




I


Lorsque les socialistes affirment qu’une société, affranchie du Capital, saurait rendre le travail agréable et supprimerait toute corvée répugnante et malsaine, on leur rit au nez. Et cependant, aujourd’hui même on peut voir des progrès frappants accomplis dans cette voie ; et partout où ces progrès se sont produits, les patrons n’ont qu’à se féliciter de l’économie de force obtenue de cette façon.

Il est évident que l’usine pourrait être rendue aussi saine et aussi agréable qu’un laboratoire scientifique. Et il est non moins évident qu’il y aurait tout avantage à le faire. Dans une usine spacieuse et bien aérée, le travail est meilleur ; on y applique aisément les petites améliorations dont chacune représente une économie de temps et de main-d’œuvre. Et si la plupart des usines restent les lieux infects et malsains que nous connaissons, c’est parce que le travailleur ne compte pour rien dans l’organisation des fabriques, et parce que le gaspillage le plus absurde des forces humaines en est le trait distinctif.


Cependant on trouve déjà, par-ci par-là, à l’état d’exceptions très rares, quelques usines si bien aménagées que ce serait un vrai plaisir d’y travailler, — si le labeur ne devait pas durer plus de quatre ou cinq heures par jour, bien entendu, et si chacun avait la facilité de le varier selon ses goûts.

Voici une fabrique — consacrée malheureusement aux engins de guerre — qui ne laisse rien à désirer sous le rapport de l’organisation sanitaire et intelligente. Elle occupe vingt hectares de terrain, dont quinze sont couverts de vitrages. Le pavé en briques réfractaires est aussi propre que celui d’une maisonnette de mineur, et la toiture en verre est soigneusement nettoyée par une escouade d’ouvriers qui ne font pas autre chose. On y forge des lingots d’acier pesant jusqu’à vingt tonnes, et lorsqu’on se tient à trente pas d’un immense fourneau dont les flammes ont une température de plus d’un millier de degrés, on n’en devine la présence que lorsque l’immense gueule du fourneau laisse échapper un monstre d’acier. Et ce monstre est manœuvré par trois ou quatre travailleurs seulement, qui ouvrent, tantôt ici, tantôt là, un robinet faisant mouvoir d’immenses grues par la pression de l’eau dans les tubes.

On entre, préparé à entendre le bruit assourdissant des coups de pilon, et l’on découvre qu’il n’y a pas de pilons du tout : les immenses canons de cent tonnes et les axes des vapeurs transatlantiques sont forgés à la pression hydraulique, et l’ouvrier se borne à faire tourner un robinet pour comprimer l’acier qu’on presse, au lieu de le forger, ce qui donne un métal beaucoup plus homogène, sans cassures, des pièces de n’importe quelle épaisseur.

On s’attend à un grincement infernal et l’on voit des machines qui découpent des blocs d’acier de dix mètres de longueur, sans plus de bruit qu’il n’en faut pour couper un fromage. Et quand nous exprimions notre admiration à l’ingénieur qui nous accompagnait, il répondait :

« Mais c’est une simple question d’économie ! Cette machine qui rabote l’acier nous sert déjà depuis quarante-deux ans. Elle n’aurait pas servi dix ans, si ses parties, mal ajustées ou trop faibles, se heurtaient, grinçaient et criaient à chaque coup de rabot !

« Les hauts-fourneaux ? Mais ce serait une dépense inutile que de laisser fuir la chaleur, au lieu de l’utiliser : pourquoi griller les fondeurs lorsque la chaleur perdue par rayonnement représente des tonnes de charbon ?

« Les pilons qui faisaient trembler les édifices à cinq lieues à la ronde, encore un gaspillage ! On forge mieux par la pression que par le choc, et cela coûte moins ; il y a moins de perte.

« L’espace donné à chaque établi, la clarté de l’usine, sa propreté, tout cela c’est une simple question d’économie. On travaille mieux quand on y voit clair et qu’on ne se serre pas les coudes.

« Il est vrai, ajoutait-il, que nous étions fort à l’étroit avant de venir ici. C’est que le sol coûte terriblement cher aux environs des grandes villes : les propriétaires sont si rapaces ! »

Il en est de même pour les mines. Ne serait-ce que par Zola ou par les journaux, on sait ce qu’est la mine d’aujourd’hui. Or la mine de l’avenir sera bien aérée, avec une température aussi parfaitement réglée que celle d’une chambre de travail, sans chevaux condamnés à mourir sous terre ; la traction souterraine se faisant par un câble automateur mis en mouvement à la gueule du puits ; les ventilateurs seront toujours en marche, et il n’y aura jamais d’explosions. Et cette mine n’est pas un rêve ; on en voit déjà en Angleterre : nous en avons visité une. Ici encore, cet aménagement est une simple question d’économie. La mine dont nous parlons, malgré son immense profondeur de 430 mètres, fournit mille tonnes de houille par jour avec 200 travailleurs seulement, soit, cinq tonnes par jour et par travailleur, tandis que la moyenne, pour les 2,000 puits de l’Angleterre, est à peine de 300 tonnes par an et par travailleur.


S’il le fallait, nous pourrions multiplier les exemples, démontrant que, pour l’organisation matérielle, le rêve de Fourier n’était nullement une utopie.

Mais ce sujet a déjà été traité fréquemment dans les journaux socialistes et l’opinion s’est faite. La manufacture, l’usine, la mine, peuvent être aussi saines, aussi superbes que les meilleurs laboratoires des universités modernes ; et mieux elles seront organisées sous ce rapport, plus productif sera le travail humain.

Eh bien, peut-on douter que dans une société d’égaux, où les « bras » ne seront pas forcés de se vendre à n’importe quelles conditions, le travail deviendra réellement un plaisir, un délassement ? La besogne répugnante ou malsaine devra disparaître, car il est évident que dans ces conditions elle est nuisible à la société tout entière. Des esclaves pouvaient s’y livrer ; l’homme libre créera de nouvelles conditions d’un travail agréable et infiniment plus productif. Les exceptions d’aujourd’hui seront la règle de demain.

Il en sera de même pour le travail domestique, dont la société se décharge aujourd’hui sur le souffre-douleur de l’Humanité, — la femme.


II


Une société régénérée par la Révolution saura faire disparaître l’esclavage domestique, — cette dernière forme de l’esclavage, — la plus tenace peut-être, parce qu’elle est aussi la plus ancienne. Seulement, elle ne s’y prendra ni de la façon rêvée par les phalanstériens, ni de la manière que s’imaginaient souvent les communistes autoritaires.


Le phalanstère répugne à des millions d’être humains. L’homme le moins expansif éprouve certainement le besoin de se rencontrer avec ses semblables pour un travail commun, devenu d’autant plus attrayant que l’on se sent une part de l’immense tout. Mais, il n’en est plus ainsi aux heures de loisir réservées au repos et à l’intimité. Le phalanstère, et même le familistère, n’en tiennent pas compte ; ou bien, ils cherchent à répondre à ce besoin par des groupements factices.

Le phalanstère, qui n’est en réalité qu’un immense hôtel, peut plaire aux uns, ou même à tous dans certaines périodes de leur vie, mais la grande masse préfère la vie de famille (de famille de l’avenir, bien entendu). Elle préfère l’appartement isolé, et les Normands et l’Anglo-Saxon vont même jusqu’à préférer la maisonnette de 4, 6 ou 8 chambres, dans laquelle la famille, ou l’agglomération d’amis, peuvent vivre séparément.

Le phalanstère a parfois sa raison d’être — il deviendrait haïssable s’il était la règle générale. L’isolement, alternant avec les heures passées en société, est la règle de la nature humaine. C’est pourquoi, une des plus grandes tortures de la prison est l’impossibilité de s’isoler, de même que l’isolement cellulaire devient torture à son tour, quand il n’alterne pas avec les heures de vie sociale.

Quant aux considérations d’économie que l’on fait valoir quelquefois en faveur du phalanstère, c’est de l’économie d’épicier. La grande économie, la seule raisonnable, c’est de rendre la vie agréable pour tous, parce que l’homme content de sa vie produit infiniment plus que celui qui maudit son entourage[1].

D’autres socialistes répudient le phalanstère. Mais quand on leur demande comment pourrait s’organiser le travail domestique, ils répondent : Chacun fera « son propre travail ». « Ma femme s’acquitte bien de celui de la maison : les bourgeoises en feront autant. » Et si c’est un bourgeois socialisant qui parle, il jette à sa femme, avec un sourire gracieux : « N’est-ce pas, chérie, que tu te passerais bien de servante dans une société socialiste ? Tu ferais, n’est-ce pas, comme la femme de notre vaillant ami Paul, ou celle de Jean, le menuisier, que tu connais ? »

A quoi la femme répond, avec un sourire aigre-doux, par un « Mais oui, chéri » tout en se disant à part soi, que, heureusement, cela ne viendra pas de sitôt.

Servante, ou épouse, c’est encore et toujours sur la femme que l’homme compte pour se décharger des travaux du ménage.

Mais la femme aussi réclame — enfin — sa part dans l’émancipation de l’humanité. Elle ne veut plus être la bête de somme de la maison. C’est déjà assez qu’elle doive donner tant d’années de sa vie à élever ses enfants. Elle ne veut plus être la cuisinière, la ravaudeuse, la balayeuse du ménage ! Et les Américaines, prenant les devants dans cette œuvre de revendication, c’est une plainte générale aux États-Unis sur le manque de femmes se complaisant aux travaux domestiques. Madame préfère l’art, la politique, la littérature, ou le salon de jeu ; l’ouvrière en fait autant, et on ne trouve plus de servantes. Elles sont rares, aux États-Unis, les filles et les femmes qui consentent à accepter l’esclavage du tablier.


Et la solution vient, dictée par la vie elle-même, évidemment très simple. C’est la machine qui se charge pour les trois quarts des soins du ménage.

Vous cirez vos souliers et vous savez combien ce travail est ridicule. Frotter vingt ou trente fois un soulier avec une brosse, que peut-il y avoir de plus stupide ? Il faut qu’un dixième de la population européenne se vende, en échange d’un grabat et d’une nourriture insuffisante, pour faire ce service abrutissant ; il faut que la femme se considère elle-même, comme une esclave, pour que pareille opération continue à se faire chaque matin par des douzaines de millions de bras.

Cependant, les coiffeurs ont déjà des machines pour brosser les crânes lisses et les chevelures crépues ; n’était-il pas bien simple d’appliquer le même principe à l’autre extrémité ? — C’est ce que l’on a fait. — Aujourd’hui la machine à cirer les souliers devient d’usage général dans les grands hôtels américains et européens. Elle se répand aussi en dehors des hôtels. Dans les grandes écoles d’Angleterre, divisées en sections différentes, tenant chacune en pension de 50 à 200 écoliers, on a trouvé plus simple d’avoir un seul établissement qui, chaque matin, brosse à la machine les mille paires de souliers ; cela dispense d’entretenir une centaine de servantes préposées spécialement à cette opération stupide. L’établissement prend le soir les souliers et les rend le matin à domicile, cirés à la machine.


Laver la vaisselle ! Où trouverait-on une ménagère qui n’ait pas ce travail en horreur ? Travail long et sale à la fois, et qui se fait encore le plus souvent à la main, uniquement parce que le travail de l’esclave domestique ne compte pas.

En Amérique, on a mieux trouvé. Il y a déjà un certain nombre de villes dans lesquelles l’eau chaude est envoyée à domicile, tout comme l’eau froide chez nous. Dans ces conditions, le problème était d’une grande simplicité, et une femme, Mme Cockrane, l’a résolu. Sa machine lave vingt douzaines d’assiettes ou de plats, les essuie et les sèche en moins de trois minutes. Une usine de l’Illinois fabrique ces machines, qui se vendent à un prix accessible aux ménages moyens. Et quant aux petits ménages, ils enverront leur vaisselle à l’établissement tout comme leurs souliers. Il est même probable que les deux fonctions, — cirage et lavage, — seront faites par la même entreprise.


Nettoyer les couteaux ; s’écorcher la peau et se tordre les mains en lavant le linge pour en exprimer l’eau ; balayer les planchers ou brosser les tapis en soulevant des nuages de poussière, qu’il faut déloger ensuite à grand’peine des endroits où elle va se poser, tout cela se fait encore parce que la femme est toujours esclave ; mais cela commence à disparaître, toutes ces fonctions se faisant infiniment mieux à la machine ; et les machines de toute sorte s’introduiront dans le ménage, lorsque la distribution de la force à domicile permettra de les mettre toutes en mouvement, sans dépenser le moindre effort musculaire.

Les machines coûtent fort peu, et si nous les payons encore très cher, c’est parce qu’elles ne sont pas d’usage général, et surtout parce qu’une taxe exorbitante, de 75 pour 100, est tout d’abord prélevée par les messieurs qui ont spéculé sur le sol, la matière première, la fabrication, la vente, la patente, l’impôt, et ainsi de suite, et qui, tous, tiennent à rouler en calèche.


Mais la petite machine à domicile n’est pas le dernier mot pour l’affranchissement du travail domestique. Le ménage sort de son isolement actuel ; il s’associe à d’autres ménages pour faire en commun ce qui se fait aujourd’hui séparément.

En effet, l’avenir n’est pas d’avoir une machine à brosser, une autre à laver les assiettes, une troisième à laver le linge, et ainsi de suite, pour chaque ménage. L’avenir est au calorifère commun qui envoie la chaleur dans chaque chambre de tout un quartier et dispense d’allumer les feux. Cela se fait déjà dans quelques villes américaines. Un grand foyer envoie de l’eau chaude dans toutes les maisons, dans toutes les chambres. L’eau circule dans des tuyaux, et, pour régler la température il n’y a qu’à tourner un robinet. Et si vous tenez à avoir en outre un feu qui flambe dans telle chambre, on peut allumer le gaz spécial de chauffage envoyé d’un réservoir central. Tout cet immense service de nettoyage des cheminées et de maintien des feux, — la femme sait ce qu’il absorbe de temps, — est en train de disparaître.

La bougie, la lampe, et même le gaz, ont fait leur temps. Il y a des cités entières où il suffit de presser un bouton pour que la lumière en jaillisse et, somme toute, c’est une simple affaire d’économie — et de savoir — que de se donner le luxe de la lampe électrique.

Enfin, il est déjà question, toujours en Amérique, de former des sociétés pour supprimer la presque totalité du travail domestique, il suffirait de créer des services de ménage pour chaque pâté de maisons. Un char viendrait prendre à domicile les paniers de souliers à cirer, de vaisselle à nettoyer, de linge à laver, de petites choses à ravauder (si cela en vaut la peine), les tapis à brosser, et le lendemain matin il rapporterait fait, et bien fait, l’ouvrage que vous lui auriez confié. — Quelques heures plus tard, votre café chaud et vos œufs cuits à point, paraîtront sur votre table.

En effet, entre midi et deux heures, il y a certainement plus de 20 millions d’Américains et autant d’Anglais qui tous mangent un rôti de bœuf ou de mouton, du porc bouilli, des pommes de terre cuites et le légume de la saison. Et c’est, au bas mot, huit millions de feux brûlant pendant deux ou trois heures pour rôtir cette viande et cuire ces légumes ; huit millions de femmes passant leur temps à préparer ce repas qui ne consiste peut-être pas en plus de dix plats différents.

« Cinquante feux », écrivait l’autre jour une Américaine, « là où un seul suffirait ! » Mangez à votre table, en famille avec vos enfants, si vous voulez ; mais, de grâce, pourquoi ces cinquante femmes perdant leurs matinées à faire quelques tasses de café et à préparer ce déjeuner si simple ! Pourquoi cinquante feux lorsque deux personnes et un seul feu suffiraient à cuire tous ces morceaux de viande et tous ces légumes ? Choisissez vous-même votre rôti de bœuf ou de mouton, si vous êtes gourmet. Assaisonnez vos légumes à votre goût si vous préférez telle ou telle sauce ! Mais n’ayez qu’une cuisine aussi spacieuse et un seul fourneau aussi bien aménagé que vous l’entendrez.

Pourquoi le travail de la femme n’a-t-il jamais compté pour rien, pourquoi dans chaque famille la mère, souvent trois ou quatre servantes, sont-elles tenues de donner tout leur temps aux affaires de cuisine ? Parce que ceux-mêmes qui veulent l’affranchissement du genre humain n’ont pas compris la femme dans leur rêve d’émancipation et considèrent comme indigne de leur haute dignité masculine de penser « à ces affaires de cuisine », dont ils se sont déchargés sur les épaules du grand souffre-douleur — la femme.

Émanciper la femme, ce n’est pas lui ouvrir les portes de l’université, du barreau et du parlement. C’est toujours sur une autre femme que la femme affranchie rejette les travaux domestiques. Émanciper la femme, c’est la libérer du travail abrutissant de la cuisine et du lavoir ; c’est s’organiser de manière à lui permettre de nourrir et d’élever ses enfants, si bon lui semble, tout en conservant assez de loisir pour prendre sa part de vie sociale.

Cela se fera, nous l’avons dit, cela commence déjà à se faire. Sachons qu’une révolution qui s’enivrerait des plus belles paroles de Liberté, d’Égalité et de Solidarité, tout en maintenant l’esclavage du foyer, ne serait pas la révolution. La moitié de l’humanité, subissant l’esclavage du foyer de cuisine, aurait encore à se révolter contre l’autre moitié.

  1. Il paraît que les communistes de la Jeune Icarie ont compris l’importance du libre choix dans les rapports quotidiens en dehors du travail. L’idéal des communistes religieux a toujours été le repas commun ; c’est par le repas commun que les chrétiens de la première époque manifestaient leur adhésion au christianisme. La communion en est encore le dernier vestige. Les jeunes Icariens ont rompu avec cette tradition religieuse. Ils dînent dans un salon commun, mais à de petites tables séparées, auxquelles on se place selon les attractions du moment. Les communistes d’Anama ont chacun leur maison et mangent chez eux, tout en prenant leurs provisions à volonté dans les magasins de la Commune.