La Conspiration/s18

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche




XVIII



Personne n’osait regarder Bernard en face.

— Le conseil de famille est raté, se dit-il. Ils ont peur de moi. Ils se demandent encore s’ils vont m’éliminer ou me digérer. Serai-je trop dur pour mes carnivores ?

Il les regardait, établis dans leurs poses de juges, Mme Rosenthal assise, les mains à plat sur les genoux, immobile, dans un fauteuil Louis XV, devant le petit bureau de marqueterie sur lequel elle écrivait ses lettres et vérifiait les comptes de ses œuvres et de sa cuisinière, M. Rosenthal, debout derrière le rempart du piano, son torse éclairé par une grosse lampe, la face dans l’ombre, Claude derrière sa mère, les mains au dossier du fauteuil, comme un écuyer. Les circonstances sentaient trop le drame pour qu’on eût allumé toutes les lampes ; le grand salon était plongé dans la pénombre comme s’il y avait eu une panne de secteur, qu’on eût apporté de l’office une seule lampe. Et au fond de cette demi-nuit domestique où les radiateurs cognaient, comme une exilée de la jeunesse, de l’été, dans une robe bleu pâle, Catherine était assise, la nuque sur le bois cannelé du canapé ; elle avait croisé les jambes, ses bas brillaient, elle fumait.

Jamais Bernard n’avait éprouvé un pareil sentiment de triomphe. La veille, Claude, qui avait envie de « faire le tour du propriétaire » dans l’appartement de la place Edmond-Rostand, qu’il ne connaissait pas, était arrivé chez son frère. Il était entré dans la chambre de Bernard où Catherine, qui s’y était endormie une heure plus tôt, venait de s’éveiller. Il avait pâli, il n’avait pas dit un mot, il avait simplement fui. Catherine avait bondi, s’était enfuie à son tour dix minutes plus tard. Depuis la veille, à cinq heures de l’après-midi, depuis vingt-cinq heures, Bernard était resté seul, attendant.

— Dieu merci, pensait-il, le temps de la ruse est fini. On est dans le drame. Il va bien falloir qu’ils en sortent…

Sa mère lui avait demandé au téléphone de venir avenue Mozart, elle avait dit de sa voix blanche :

— Ton père, ton frère et moi avons à te parler.

Bernard jouait sa première grande partie. Catherine en était l’enjeu, et, avec elle, l’enfance, l’avenir, l’amour, l’espoir.

Il était d’une génération où l’on confondait presque toujours les succès de l’amour avec ceux d’une insurrection : toutes les femmes conquises, tous les scandales paraissaient des victoires sur la bourgeoisie ; c’était mil huit cent trente. Bernard était persuadé que l’amour est un acte de révolte, il ne se doutait pas qu’il est une complicité, une amitié, ou une paresse.

— Si je leur arrache Catherine, se dit-il, je suis définitivement sauvé. S’ils la gardent, que ferai-je de ma défaite ?

Catherine ne bougeait toujours pas. Peut-être rêvait-elle, peut-être tremblait-elle d’impatience, d’angoisse, peut-être attendait-elle simplement que ce cérémonial eût pris fin.

— Toute sa force est dans son ennui, pensa Bernard. Même contre moi. Va-t-elle m’abandonner ? Passer à l’ennemi ? Quand elle a fui hier soir, faisait-elle son choix ?

Il ne voulut penser qu’à combattre : un combattant est toujours délivré. Il regarda son frère, sans haine pour la première fois peut-être depuis vingt ans ; la gêne, l’étrange angoisse qu’il avait toujours éprouvées devant lui venaient de s’évanouir. Il était enfin guéri des siens par le scandale, le grand jour, il les avait enfin contraints à entrer avec lui dans le monde sans mensonges, le monde impoli de Caïn et d’Abel, d’Étéocle et de Polynice, des Sept Frères contre Thèbes, dans le monde de la tragédie. Claude était écrasé et avait bien l’air : tout s’effondrait, la tradition de la famille, l’aînesse, l’amour fraternel ; l’entrée de l’imprévu dans l’ordre Rosenthal le faisait douter de sa raison et de ses yeux.

— Qui osera parler ? se demanda Bernard. Ils auraient tort de croire que je vais commencer… Ma mère sans doute, la femme des grandes circonstances.

Bernard s’assit. Le silence était naturellement intolérable. On entendait de temps en temps un bruit de verrerie qui arrivait de la salle à manger : la femme de chambre mettait le couvert. Même s’il y a un mort dans une maison, il faut manger. Mme Rosenthal dit assez bas :

— Bernard…

— Allons donc, se dit-il, je savais bien…

— Bernard, tu sais sans doute que nous savons. Claude nous a tout dit. Catherine s’est confessée. Nous avons voulu te parler, devant elle.

Bernard regarda Catherine, qui ne bougeait toujours pas, qui ne fumait même plus. La fumée de sa cigarette montait droit, puis tremblait à une onde lointaine de la voix de Mme Rosenthal.

— Je suppose, disait-elle, qu’il n’y a aucune morale à te faire…

— Il n’y en a pas, dit Bernard.

— Tais-toi, dit Mme Rosenthal. Tu es une espèce de monstre. Tu me fais horreur. Et je te prie de ne pas nous défier.

— Bien sûr, dit Bernard.

Mme Rosenthal éclata en sanglots et perdit la face en sentant qu’elle devait renoncer à tout pouvoir sur son fils. Quand elle put parler, elle soupira :

— Moi qui espérais presque qu’en nous voyant, tu comprendrais l’horreur de ta conduite… que tu aurais au moins un bon mouvement, un cri de regret. Il n’y à plus rien à attendre de toi, mon pauvre enfant…

— Attendre quoi ? dit Bernard qui jeta encore un regard vers Catherine, surprit l’ombre d’un sourire qu’elle effaça, et se dit : elle les voit encore avec mes yeux ! Quel bon mouvement ? Que je me jette aux genoux de Claude ? Comme je n’imagine pas qu’il puisse jamais me pardonner, je ne vois pas ce que nous pourrions faire dans le genre attendrissement, moralité et larmes collectives… Et comme je ne regrette exactement rien…

— Salaud ! s’écria Claude, qui fit un mouvement et serra le dossier du fauteuil de sa mère.

— Claude, dit Mme Rosenthal.

M. Rosenthal, qui n’en pouvait plus sortit brusquement et claqua la porte, sa femme haussa les épaules.

— Nous avons donc très peu de choses à nous dire, dit Mme Rosenthal. Personne ne doit rien savoir de nos drames. Catherine restera avec son mari…

Elle regarda du côté de Catherine, qui inclina la tête, Bernard pensa que c’était impossible, qu’on était dans la folie et que ce tribunal familial était ignoble.

— Tu vivras de ton côté, poursuivit sa mère, comme tu as commencé. Ton père te versera ta mensualité. Si tu le souhaites, tu viendras ici, quand tu voudras, tu es notre enfant, je m’arrangerai pour que tu n’y rencontres ni ton frère ni sa femme. II n’y aura aucune rupture publique : je ne tolérerai pas le scandale. Plus tard, nous verrons…

— Le temps n’arrange rien, dit Bernard. Ne faisons pas de projets. Est-ce tout ?

Était-ce tout ? Il attendit encore. Personne ne criait ? Personne ne s’élançait sur lui ? Il avait eu un moment d’espoir quand Claude l’avait traité de salaud. C’était fini, ils se taisaient tous, ils se mettaient en boule, ils amortissaient le coup.

— Espèrent-ils que je vais me rouler à leurs pieds, ou pleurer ? J’ai l’air d’un imbécile, il ne se passe rien. Pas de tragédie. Pas de comédie larmoyante. À peine un drame bourgeois, du mauvais Diderot, ce moyen terme…

Bernard se leva et marcha au fond du salon vers Catherine. La cigarette de Catherine, presque complètement consumée, fumait encore dans le cendrier. C’était le temps de la résolution. Catherine le regardait venir, elle redressa le buste, croisa les doigts. Mme Rosenthal se leva. Claude retenait son souffle.

— Partons, Catherine, dit Bernard. Viens mettre ton manteau…

Catherine leva les yeux et regarda Bernard.

— Allez-vous en, dit-elle.

— Va-t-en, dit Mme Rosenthal.

Tout le monde commença à bouger, Catherine décroisa ses jambes et ses doigts, s’abandonna contre le dossier, ferma les yeux. Claude embrassa sa mère, Bernard sortit.