La Convention (Jaurès)/1201 - 1250

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pages 1151 à 1200

La Convention.
La mort du roi et la chute de la Gironde

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juger. C’est, si l’on peut dire, le corps à corps de Paris et de la Gironde qui s’annonce.

Danton, après son foudroyant réquisitoire du 1er avril, semble repris d’hésitation. Il continue à menacer la Gironde ; c’est lui qui a décidé les Jacobins à demander la révocation des appelants, et sans doute il n’est pas étranger à la démarche des sections de Paris ; Lasource l’accusa (ou à peu près) d’avoir dressé la liste des 22 :

« Je sais pourquoi mon nom se trouve sur la liste des proscrits. Il n’y eût pas été il y a quinze jours. J’ai parlé d’un homme, c’est assez, j’ai été dénoncé. J’ai témoigné de la méfiance contre un homme sur le compte duquel on ne voulait pas permettre même, le soupçon. Dès lors, il a bien fallu me proscrire, puisque j’ai eu la témérité de m’élever contre l’idole du jour. »

Et il est probable, en effet, que sa déplorable agression contre Danton avait signalé Lasource à la colère des sections. Mais ce qui est plus significatif, c’est que, au témoignage de Levasseur, l’orateur des sections de Paris, « le jeune Rousselin, qui signalait son adolescence par une grande énergie révolutionnaire et quelques talents », était « un ami de Danton ». Et pourtant, il apparaît à bien des indices que Danton n’était pas encore résolu à aller jusqu’au bout. Il avait été obligé de se défendre contre la Gironde, et il voulait lui faire peur, non seulement par des propos violents, mais par une organisation des forces révolutionnaires qui pût l’écraser enfin si elle ne renonçait pas à ses polémiques insensées, à son détestable esprit de coterie et de division. Mais il espérait encore qu’intimidée et matée la Gironde se rallierait au grand mouvement de la Révolution, et qu’il serait inutile d’entamer la Convention. En ce sens, Danton avait une double politique, politique de menace toute prête à un coup de force, et politique de conciliation ; et c’est sans doute ce que veut dire Barère quand il parle de son « talent d’imbroglio révolutionnaire ». C’est ainsi que le 8 avril, quand une première pétition de la section de la Halle aux Blés, menaçant le côté droit, fut lue à la Convention, Danton défendit les pétitionnaires contre les violentes protestations de la Gironde, mais en des termes tels qu’il semblait désavouer toute violence et appeler la réconciliation :

« Que devez-vous répondre au peuple quand il dit des vérités sévères ? Vous devez lui répondre en sauvant la république. Eh ! depuis quand vous doit-on des éloges ? êtes-vous à la fin de votre mission ? On parle de calomniateurs ? La calomnie, dans un État vraiment libre, n’est rien pour l’homme qui a la conscience intime de son devoir… Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre mission, si vous n’aviez pas constamment devant les yeux ces grands objets : vaincre les ennemis, rétablir l’ordre dans l’intérieur et faire une bonne Constitution ; nous la voulons tous, la France la veut ; elle sera d’autant plus belle qu’elle sera née au milieu des orages de la liberté ; ainsi un peuple de l’antiquité construisait ses murs en tenant d’une main la truelle et de l’autre l’épée pour repousser les ennemis. N’allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les mettre en délibération sur des objets particuliers, tandis que nous devons concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens… Si Paris montre une espèce d’indignation, il a bien le droit de reporter la guerre à ceux qui l’ont calomnié après les services qu’il a rendus. »

Était-ce la guerre avec la Gironde ou la paix ? Parfois Danton semblait tendre la main aux hommes du côté droit, comme lorsque le 19 avril il dit, en répondant à Vergniaud, à propos de la Déclaration des droits de l’homme :

« Rien ne doit plus nous faire présager le salut de la patrie que la disposition actuelle. Dans l’importante question qui nous agite, nous avons jusqu’ici paru divisés, mais ce n’était que sur des mots, car aussitôt que nous nous occupons du bonheur des hommes, nous sommes tous d’accord. (Vifs applaudissements.) Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d’éternelles vérités. »

Même le 16 avril, même quand les sections de Paris demandent par la voix d’un jeune ami de Danton, la proscription de vingt-deux Girondins, il essayait, par Philippeaux, ce qu’on peut appeler une contre-manœuvre de conciliation. En un langage assez souvent emphatique et bizarre, mais qui n’était pas dépourvu de grandeur, Philippeaux supplia tous les partis d’abjurer leurs haines et de rendre aux délibérations de la Convention nationale leur majesté. Il demanda qu’au besoin, par un libre ostracisme, les « douze athlètes » qui s’étaient déchirés depuis des mois emportassent avec eux l’esprit de faction, et il proposa le décret suivant :

« La Convention nationale déclare qu’elle veut sauver la République ou s’ensevelir sous ses ruines, et qu’en conséquence elle regardera comme mauvais citoyen celui de ses membres qui lui proposera de se dissoudre, même en partie, avant d’avoir donné au peuple une Constitution démocratique qui garantisse d’une manière stable l’égalité et la liberté. La pétition lue à la barre, dans la séance d’hier, par les commissaires de plusieurs sections de Paris est formellement improuvée et liberticide. — Pour n’être plus distraite des devoirs sacrés qu’elle doit remplir, elle défend à tous ses membres de se permettre jamais, dans ses séances, aucune injure ni déclamation, ni dénonciation personnelle, à peine d’être censuré au procès-verbal, et proclamé aux départements comme ennemi de la patrie. — Si un membre découvre une conspiration et qu’il veuille dénoncer un de ses collègues, il sera tenu de faire sa dénonciation au Comité de salut public, qui en fera son rapport à l’Assemblée. »

Cela est bien anodin et bien enfantin. Comment apaiser par des dispositions réglementaires les fureurs des partis, quand ces fureurs répondent à l’antagonisme profond des conceptions et des méthodes ? Peut-être est-il téméraire d’attribuer à Danton l’idée un peu puérile de ce baiser Lamourette. Mais ce qui est à noter, c’est que son attitude a suggéré ou permis cette hypothèse. Levasseur, caractérisant l’action de Danton depuis le 1er avril, constate cette pensée persistante d’union jusque dans les plus terribles éclats de colère :

« Cependant, malgré sa généreuse colère, Danton fit encore plusieurs tentatives de retour vers la paix, mais son langage était entièrement changé, et il lançait à chaque occasion importante, contre le côté droit, les traits véhéments qu’il avait jusque-là réservés aux ennemis publics. »

Et parlant du discours de Philippeaux, il ajoute (en commettant d’ailleurs quelques erreurs de fait) :

« Les applaudissements qui accueillirent ce discours, l’empressement avec lequel le décret de Philippeaux fut adopté prouvèrent qu’il y avait encore dans le sein de la Convention une majorité bien intentionnée. En effet, le Marais commençait à se lasser de la domination des beaux diseurs de la droite, et à s’apercevoir que ce parti était aussi stérile en ses moyens de gouvernement, aussi incapable en pratique que fécond en belles phrases et en inutiles théories. Aussi, quoiqu’une improbation formelle frappât les pétitionnaires, les Girondins regardèrent avec raison cette décision spontanée comme une défaite. Le bruit courut alors que la démarche de Philippeaux lui avait été suggérée par Danton, trop au-dessus des animosités personnelles pour ne pas protéger encore ses ennemis, mais qui ne voulait pas prendre la parole en leur faveur après la violente sortie à laquelle ils lavaient poussé presque malgré lui ; quoi qu’il en soit, le décret de Philippeaux peut encore être regardé comme une trêve, mais ce fut la dernière. »

Ici Levasseur, dont les souvenirs sont si nets et si exacts d’habitude, se trompe. Le décret de Philippeaux ne fut point adopté. Grangeneuve lui cria : « Prêchez d’exemple aux Jacobins ». Gensonné ajouta : « Le projet du préopinant me paraît encore plus calomnieux que la pétition, et c’est pourquoi je m’oppose à l’impression ». Et la Convention, comme je l’ai dit, passa à l’ordre du jour. Je l’avoue, au point où en était la bataille et après le coup de foudre du 1er avril, les hésitations et les ménagements de Danton me paraissent une faute. Il trouvait sans doute dangereux et cruel de mutiler la Convention, de réduire, au moins en apparence, la base sur laquelle portait la Révolution. Il sentait bien qu’après l’élimination de la Gironde il ne pourrait plus pratiquer cette large politique où il excellait, et qu’il serait enfermé avec Robespierre dans le cercle un peu étroit du jacobinisme sectaire. Surtout, il lui en coûtait de ne sauver la Révolution que par le sacrifice d’une partie de la Révolution. Mais il était funeste de prolonger cette lutte qui ressemblait à une agonie. Et il était urgent d’en finir. Aussi bien la Gironde elle-même ne répondait plus que par des railleries ou des cris de colère et de mépris aux suprêmes tentatives de réconciliation équivoque. Elle aussi voulait le combat décisif et à fond.

« Philippeaux, dit le Patriote français, n’a trouvé d’autre moyen de salut public qu’une embrassade des deux partis, sauf à se déchirer le lendemain. Bien plus, il voulait que les membres inculpés par Robespierre embrassassent leur dénonciateur. Tout cela est très évangélique, mais n’est ni politique, ni républicain… Cette homélie de Philippeaux a fait passablement bâiller son auditoire. »

Toutes les fois, depuis mars, que Barère prononce un de ces discours sysmétriques où il se complaisait, la Gironde proteste :

« Barère a prononcé un discours où régnait cet esprit de conciliation qui ne concilie pas, parce que le crime ne peut s’allier avec la vertu, ni la loi avec le brigandage, ni l’ordre avec l’anarchie, parce qu’il ne s’agit pas d’opinions, mais de faits ; parce que ce n’est pas rapprocher les extrêmes que de les nier. »

Voilà ce que disait le Patriote français du 22 mars, et c’est ce qu’il répétera le jour même du 31 mai, au plus aigu de la crise, dans son antépénultième numéro.

« C’est dans le tableau de l’intérieur que Barère a déployé son caractère ordinaire ; il y a, suivant son usage, déchiré et caressé les anarchistes et les républicains amis de l’ordre. C’est un sûr moyen pour recevoir des applaudissements des deux côtés… Combien sont criminels les hommes qui travestissent et rendent odieuses les intentions des meilleurs républicains ! Barère a peint sous des couleurs adoucies l’anarchie, sous des couleurs fausses le vrai républicanisme ; mais il a oublié de peindre ces hommes qui, pour jouer un rôle, affichent la neutralité, caressent tous les partis, afin d’être portés par tous aux honneurs et aux places ; ces hommes qui, n’osant attaquer le mal dans la racine, emploient sans cesse les palliatifs, et par les palliatifs aggravent la plaie ; ces hommes qui, sans courage comme sans moyens, aspirent à tout et n’achèvent rien. Voilà les hommes qui, dans toutes les révolutions, ont perdu la liberté, en amollissant les passions, en efféminant les caractères. »

Non, non, pas de tiers parti, pas de conciliation ambiguë ; la pleine bataille est voulue par tous, et on souffre un peu de voir Danton attardé dans des ménagements où il y a peut-être un commencement de lassitude, la hautaine et faible pitié d’un homme que déjà les événements ont meurtri. C’est de ces jours d’incertitude, où le peuple a eu l’instinct que Danton tout ensemble lançait et retenait les forces de la Révolution, que date le premier discrédit, imperceptible encore, du grand révolutionnaire.

Robespierre ne s’était pas d’abord risqué aussi loin que le fit Danton au 1er avril devant la Convention, et le 5 avril devant les Jacobins. Sa démarche était plus mesurée, mais elle était plus égale, et pas un moment il ne donna l’impression qu’il ménageait ceux que la Révolution voulait perdre. Hébert, en se jetant de toute sa verve dans la lutte contre la Gironde, commence à amasser cette force de popularité grossière qui le rendra bientôt redoutable à Danton et à Robespierre lui-même.

Nicolas Stofflet.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)

Les Girondins, attaqués de front le 15 avril par les délégués des sections de Paris, comprirent enfin qu’il ne leur suffisait pas de combattre ou même de vaincre dans la Convention. Ils se résolurent à porter la guerre dans les sections mêmes. Après tout, pourquoi les « anarchistes », pourquoi les amis de la Montagne et de la Commune y dominaient-ils ? Parce que les modérés, les « amis de l’ordre », les bourgeois à tendance girondine ou même feuillantine, restaient chez eux paresseusement. Mais qu’ils s’animent un peu, qu’ils sortent le soir de leur confortable et paisible maison pour aller dans les réunions des sections ; qu’ils y amènent leur clientèle sociale, leurs fournisseurs, leurs employés, et ils formeront une armée conservatrice qui mettra à la raison les forcenés.

Précisément, des délégués de la ville de Lyon étaient venus déclarer à la Convention, le 15 avril, que la ville gémissait sous la tyrannie d’une municipalité jacobine, qui ne cessait d’attenter aux propriétés, de menacer les citoyens connus « par l’étendue de leur commerce ». Ils avaient dit que, pour protester contre cette tyrannie, des sections se formaient en réunions permanentes, et qu’il suffirait de rendre la liberté à ces réunions, arbitrairement dissoutes par la municipalité, pour rétablir à Lyon l’ordre légal. Le député girondin de Lyon. Chasset avait introduit les pétitionnaires lyonnais juste le jour où les délégués des sections de Paris demandaient la proscription des vingt-deux. C’était opposer les sections lyonnaises aux sections parisiennes. C’était surtout avertir la bourgeoisie de Paris qu’elle pouvait se défendre comme la bourgeoisie de Lyon, et s’emparer, elle aussi, des sections. Pétion, à la fin d’avril, dans une « Lettre aux Parisiens », appela nettement à la bataille les propriétaires : quel chemin parcouru depuis sa lettre à Buzot ! Alors Pétion essayait de reconstituer l’unité du Tiers État en rassurant la bourgeoisie, maintenant il tente de l’affoler.

« Braves habitants de Paris, songez-y bien : vous n’avez pas un instant à perdre pour arrêter les progrès des méchants. Vous avez dans la Convention un dépôt national à conserver, les départements vous en demanderont compte. Sans cesse la liberté est souillée par des excès ; des agitations perpétuelles menacent de tout détruire ; on vous accusera de n’avoir pas réprimé ces désordres. Vos propriétés sont menacées, et vous fermez les yeux sur ce danger. On excite la guerre entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas, et vous ne faites rien pour la prévenir. Quelques intrigants, une poignée de factieux vous font la loi, vous entraînent dans des mesures violentes et inconsidérées, et vous n’avez pas le courage de résister ; vous n’osez pas vous présenter dans vos sections pour lutter contre eux. Vous voyez tous les hommes riches et paisibles quitter Paris, vous voyez Paris s’anéantir, et vous demeurez tranquilles. On exerce sur vous des inquisitions de toutes manières, et vous les souffrez avec patience. Ce sont cinq à six cents hommes, les uns en délire, les autres couverts de crimes, la plupart sans aucune existence connue, qui, se répandant partout, aboyant dans les groupes, vociférant dans les sections, menaçant, ne parlant que de meurtre et de pillage, dictent impérieusement la loi et exercent le plus odieux despotisme sur six cent mille citoyens…

La postérité ne voudra jamais le croire.

« Parisiens, sortez enfin de votre léthargie, et faites rentrer ces insectes vénéneux dans leur repaire. »

Cabet a marqué en traits un peu lourds le sens social de la politique girondine dans la rapide esquisse qu’il a tracée de ce temps de crise :

« Le peuple, chez lequel aucune considération de dangers personnels ne vient paralyser l’instinct belliqueux et la fierté nationale, veut, avant tout, repousser l’étranger.

« Les bourgeois redoutent l’ascendant populaire et craignent pour leur fortune.

« Les marchands, continuellement circonvenus par les royalistes qui les menacent de leur retirer leur clientèle, et qui ne négligent rien pour les effrayer par la crainte du trouble et du pillage, les marchands, dont la fortune est exposée à plus de chances encore, montrent peu d’ardeur et beaucoup d’hésitation.

« …Les Girondins, occupant la droite de l’Assemblée, doctrinaires et juste-milieu de cette époque, hommes de parole et de négociation, éloquents mais présomptueux, ayant l’ambition de mener et gouverner, s’appuient sur les bourgeois, sur les marchands. »

Doctrinaires, juste milieu, cela n’est qu’à peu près vrai. C’est surtout la nécessité politique qui conduisait la Gironde à chercher dans les « classes moyennes » un point d’appui contre les forces d’action et de révolution qui la débordaient. Mais c’était un dangereux appel que celui qui était adressé par elle aux riches bourgeois, aux marchands apeurés, car dans ce mouvement de conservation et de réaction sociale les éléments royalistes allaient s’unir aux éléments girondins, et si, à Paris comme à Lyon, les modérés l’avaient emporté dans les sections, Paris aurait été livré bientôt à toute la contre-révolution. Danton demandait aux pétitionnaires lyonnais : « Êtes-vous sûrs que vos illustres négociants sont devenus patriotes ? » À la même question, les grands négociants et les bourgeois timorés de Paris n’auraient pu répondre que par l’équivoque. C’est donc le sort du monde nouveau qui se jouait à cette heure dans les sections parisiennes, où les forces du modérantisme et du royalisme inavoué affluaient pour neutraliser les forces populaires et révolutionnaires.

Le journal de Prud’homme, les Révolutions de Paris, ambigu à son ordinaire, pédantesque et blafard, essaie de dissimuler d’abord ce profond conflit politique et social des deux classes, puis, quand il est obligé de l’avouer, il le noie en quelque sorte sous un flot de sentences et de doctorales admonestations ; et, sous une apparence de fausse impartialité qui lui permet de ménager l’avenir, il tente de discréditer la force de la Révolution. Il faut que la lutte du peuple et de la bourgeoisie, se disputant la direction du mouvement révolutionnaire, ait été bien aiguë alors, pour qu’on en sente encore percer la pointe sous les phrases filandreuses et hypocrites de l’entrepreneur de publicité. Il dit dans le numéro du 4 au 11 mai, comme si le vote de l’emprunt forcé progressif avait aboli tous les antagonismes :

« Paris est toujours dans les meilleures dispositions. La très grande majorité des citoyens veut la république, malgré les sacrifices que son établissement doit coûter, et soutient la Convention, malgré tous les reproches qu’il y a à lui faire. Les riches sont tout prêts à tendre à leurs frères une main secourable. D’abord ils ont fait de nécessité vertu, ils finiront par sentir que c’est aussi une jouissance de convertir son superflu en offrandes à la patrie. Le citoyen pauvre les voit maintenant avec moins d’humeur. C’est l’opulence qui riva nos fers ; c’est elle aujourd’hui qui nous aide à les briser tout à fait. Encore un peu de temps, et nous arriverons, moitié de gré, moitié de force, à cette égalité de biens, et à cette uniformité de mœurs, base solide d’une république vraiment libre. Oui, nous arriverons, toutes les classes de la société se rapprochent, se confondent et fraternisent réellement. Rome dans tout son éclat, dans toute sa puissance, n’offrit jamais le phénomène que la France donne aujourd’hui en spectacle au monde.

« Des législateurs divisés d’opinions et au-dessous de leur caractère auguste. Des magistrats d’une inconséquence ! Des juges prononçant des arrêts plus sanguinaires que les lois de Dracon. Les prêtres rongeant leur frein dans le silence et n’osant franchir le seuil de leurs chapelles ; les riches allant au-devant du partage de leurs biens. L’artisan épuisé, et pouvant à peine travailler assez pour vivre. Des charlatans politiques occupant les tribunes de toutes les sections ; 200 000 révoltés déchirant le sein de leur patrie. Point de marine, à la veille d’être assailli par les premières nations maritimes du globe. Quatre années de révolution. Deux ans de guerre. Et cependant la France, faisant face à tout, travaille à une Constitution la plus parfaite qui ait jamais été ; cependant Paris, un peu moins peuplé peut-être, mais jouissant du calme, prend parti pour tel ou tel et va rire à la représentation du triomphe de Marat (pièce donnée sur le théâtre de l’Estrapade). Dans d’autres temps, en pareille circonstance, Paris nagerait dans le sang et ne serait bientôt plus.On bâtit dans toutes les rues. L’officier municipal suffit à peine à la quantité des mariages. Les femmes n’ont jamais mis plus de goût et plus de fraîcheur dans leur parure. Toutes les salles de théâtre sont pleines. A-t-on jamais vu contraste plus parfait en apparence ? Que penser de ce tableau ? C’est que le peuple français, et celui de Paris, principalement, est devenu plus sage que tous ceux qui se disent ses meneurs. La raison du peuple, pour peu qu’il ait la connaissance de sa force, est au-dessus de tout. Paris, Lyon, Bordeaux et Marseille donnent des leçons au reste de la république. »

Qui devinerait à ce tableau incohérent, où de fades et vaines hardiesses sont mêlées à des déclamations réactionnaires, qui discernerait sous cette idylle douceâtre et aigre les violents conflits de forces que constate et qu’annonce la lettre de Pétion ? Le journal de Prudhomme n’a pas l’air de se douter que, sur le navire secoué par la tempête, l’équipage se bat autour du gouvernail.

Il n’a pas l’air de se douter que les riches, qui jusque-là, en effet, fréquentaient surtout les salles de théâtre et qui continuent à les fréquenter, commencent à aller aussi dans les sections pour y saisir la Révolution, pour l’arracher à la main brutale et puissante du peuple. Il est vrai qu’il résout la difficulté en demandant une sorte d’élimination doucereuse qui porterait sur le prêtre girondin Fauchet comme sur le prêtre montagnard Chasles, et sur Marat comme sur Clavière. Inepte équilibre, fausse et meurtrière impartialité à une heure où la Révolution avait besoin de se concentrer pour ne pas périr et de faire décidément un choix entre les forces ennemies qui se disputaient la conduite des événements. Cette impartialité prétendue de Prudhomme n’est que de l’incertitude. Il ne sait pas encore pour quel parti se prononcera le sort des combats.

Il se décide enfin quand la force girondine et bourgeoise lui paraît en progrès. Et voyez avec quelle longue et filandreuse hypocrisie il attaque les Montagnards, sous prétexte de défendre Paris contre d’injustes reproches de la Gironde. Quel plaidoyer fielleux et fourbe, qui se tourne en réquisitoire, et quelle manœuvre perfide pour couvrir le mouvement de contre-révolution propriétaire !

« Depuis longtemps, écrit-il dans le numéro du 11 au 18 mai, il existe dans le sein même de la Convention et ailleurs un système de diffamation contre Paris. On voudrait à tout prix isoler cette ville, la réduire à ses propres forces, à ses seules ressources, ou la mettre en butte à la jalousie et au ressentiment des autres sections de la république. À propos d’une adresse prononcée à la barre au nom de 120 000 citoyens de Bordeaux, n’a-t-on pas entendu Guadet dire en propres mots à la tribune : « Les Bordelais ont fait marcher 4 000 hommes dans la Vendée qui n’ont pas eu besoin de remplir leurs poches d’assignats pour aller délivrer leurs frères ». Le député auteur de ces paroles incendiaires et malveillantes avait en vue le recrutement de Paris, qui s’effectue, il est vrai, avec quelque lenteur et à prix d’argent, mais il faut être d’une mauvaise foi insigne pour hasarder indirectement ce reproche amer contre une cité qui n’a conservé sa supériorité d’opinion que par la grandeur et la multiplicité de ses sacrifices. Oui, Paris, cette fois, n’a point manifesté aveuglément cette ardeur civique qui jusqu’à ce jour n’avait mis à découvert que le citoyen pauvre, et avait laissé le riche végéter paisiblement, assis sur son or. Oui, le règne de l’égalité commence véritablement, et le salut public est devenu enfin la cause commune, grâce aux sans-culottes éclairés qui n’ont pas voulu se lever seuls et ont exigé que tous ceux qui profitent du bénéfice de la liberté en supportent aussi les charges. N’est-il pas juste et équitable d’exiger de ceux qui prétendent à la protection de la société, qu’ils lui prêtent secours et la défendent chacun selon ses forces ou suivant ses moyens ?

« Ce mode, auquel tout le monde n’était pas préparé, n’a pu s’exécuter aussi vite qu’il eût été à désirer, mais enfin le recrutement est rempli, et au delà, malgré les tentatives de tout genre pour le contrarier, malgré les menaces inconsidérément, prématurément faites à différentes corporations de jeunes citoyens. La preuve que ceux-ci n’étaient pas d’aussi mauvaise volonté qu’on chercha à le persuader pour exciter une rumeur, c’est que dans leur rassemblement aux Champs-Élysées il se trouva beaucoup de canonniers, et personne, que nous sachions, n’a encore élevé un doute sur le patriotisme ardent et soutenu de ces volontaires infatigables à qui la Révolution doit tout. Or les canonniers ne se seraient pas compromis au point d’aller grossir un attroupement illégal d’individus malintentionnés.

« On n’oublia rien pour mettre la division parmi les citoyens, et comme s’il n’y avait pas encore assez de partis, on imagina mille prétextes pour multiplier les factions. Pour augmenter le nombre des mécontents, on confondit les modérés avec les gens suspects, deux classes pourtant bien distinctes, et à qui le même traitement et les mêmes peines ne doivent convenir. Sans doute, celui-là aurait bien mérité de la patrie dans ces jours d’orage qui pourrait fournir la liste exacte de quinze à vingt mille salariés de Pitt, de Cobourg et de Brunswick fourmillant dans Paris surtout, et s’impatronisant en tous lieux, depuis la Convention jusque dans le plus petit club : voilà la véritable armée des puissances ennemies, leurs autres troupes ne sont qu’ostensibles, et ne nous feront jamais le mal que celle-ci nous a déjà causé et nous prépare encore.

« Quant aux modérés, espèce d’hommes dangereux sans doute, il en est et beaucoup, mais à qui faut-il s’en prendre ? N’est-ce pas à tous ces soi-disant patriotes qui journellement vont de tribune en tribune proposer les mesures les plus violentes, les plus exagérées ? Ah ! si on eût pris le soin de faire aimer la Révolution, si ceux qui s’en sont rendus les meneurs étaient plus estimables, si on eût étudié mieux le cœur humain, il n’y aurait point de modérés. Pourquoi la religion chrétienne, qui exige tant de privations, fit-elle des enthousiastes ? Ses premiers apôtres convertissaient jusqu’à leurs bourreaux. C’est que les premiers chrétiens furent sages, montrèrent des vertus et pratiquèrent exactement ce qu’ils prêchaient.

« Mais quelle confiance avoir dans les gens qui ne prêchent l’égalité que pour se faire nommer aux premières places, qui ne crient contre les riches que pour s’enrichir de leurs dépouilles, qui vont sans cesse rappelant la frugalité des Spartiates, l’antique simplicité des Romains, et qui ont l’inconséquence ou l’impudeur d’afficher tous les genres de luxe, celui de la table, celui des habits, celui des ameublements ? Ces travers, sans compter les excès de toute espèce et les abus les plus criants, ont attiédi le zèle de quantité de bons citoyens, d’ailleurs victimes déjà des malheureuses circonstances. Beaucoup se disent aujourd’hui : Mais ce n’est pas là ce qu’on nous avait promis. Jusqu’à présent tout ce qu’on a exigé de nous, nous nous sommes empressés d’y souscrire de grand cœur, mais cela n’a porté profit qu’à quelques intrigants. Nous nous sommes ruinés pour la patrie, et la patrie n’en est pas plus à son aise. On a pressé l’éponge, et maintenant qu’elle commence à s’épuiser, on menace de la jeter de côté.

« Mais, en outre, on remarque si peu de suite dans les plans de ceux qui mènent la machine politique, jamais on n’a tant parlé principes et jamais on ne les a si souvent, si audacieusement violés ; à la plus petite bourrasque, nos meilleurs pilotes perdent la tramontane, et les forbans de la Révolution spéculent sur le naufrage et se divisent d’avance les trésors qu’ils retireront du vaisseau quand ils l’auront fait échouer.

« À la première nouvelle un peu fâcheuse des frontières ou de la Vendée, plus de passeports ni de barrières ouvertes, plus de spectacles, plus de journaux, vite il faut se déclarer en révolution, établir des comités révolutionnaires, des tribunaux révolutionnaires, lever une armée révolutionnaire, prendre des mesures révolutionnaires, c’est à-dire mettre la guillotine en permanence, faire main basse sur la bourse des riches et la personne des gens suspects, remplir les cachots et le trésor public ; vite une nouvelle émission d’assignats, le partage des terres d’émigrés, des révoltés ; vite il faut que Paris se dessaisisse du peu de fusils qui lui restent ; puis le canon d’alarme et sans doute, un moment après, le tocsin et ses suites.

« Et c’est ainsi qu’on épuise les plus précieuses, les dernières ressources, sans en laisser aucune en réserve pour l’avenir. Ce n’est pas assez de tenir le citoyen dans une terreur habituelle. Ce n’est pas assez de le torturer par mille formalités, comme pour faire prendre en dégoût la Révolution et le régime républicain ; on l’abreuve de sarcasmes et de reproches. Au lieu de rapprocher ceux qui ont quelque chose de ceux qui n’ont rien, on les excite l’un contre l’autre. On dit au sans-culotte : Cours sus contre les culottes étroites ; partage avec le riche ou pille-le ; le riche est sans entrailles comme sans patrie ; sous prétexte de faire vivre les indigents en leur fournissant du travail, il leur met le pied sur la gorge, l’indépendance ne sera que précaire tant qu’une partie des citoyens sera salariée par l’autre ; pour se conserver libre, il faut ou que tout le monde soit riche ou que tout le monde soit pauvre.

« On dit aux riches : Vous êtes des modérés, des insouciants, des gens suspects, l’or a fait un calus sur vos cœurs ; pourvu qu’on vous laisse dormir en paix dans vos alcôves tapissées, que vous importe le joug de George, de Guillaume ou de Louis ? Vous appelez tout bas la contre-révolution et de quelque côté qu’elle arrive, elle sera toujours la bienvenue ; lâches bourgeois, lâches boutiquiers, à qui il ne manque qu’un peu de courage pour vous révolter à Paris comme on le fait dans la Vendée ! Hé bien, nous vous forcerons à ouvrir vos bourses, ce sera plus aisé que d’échauffer vos cœurs, et si vous murmurez, la réclusion nous assurera de vous pendant que nous irons combattre.

« Ces reproches amers ne sont pas sans fondement, et nos capitalistes n’ont que trop provoqué le réquisitoire du procureur de la Commune : « La cause de nos maux, dit-il. Je la vois dans l’égoïsme du riche qui, mollement couché dans une alcôve tapissée, regrette les anciens abus ; je la vois dans les coupables spéculations de l’agiotage, dans la conduite criminelle de ces thésauriseurs qui, pour tripler leurs capitaux, déclament contre la Révolution. Qu’ont-ils fait pour le pauvre ? Rien. »

« Mais quelque chose de moins impolitique que de les menacer du rasoir national, de la faux de l’égalité, de la bouche du canon, etc., c’était de leur dire avec une franchise toute républicaine : Mes amis, mes frères, il n’y a plus à reculer, nous sommes trop avancés pour reculer ; la liberté est une île dont on ne peut plus sortir que mort, une fois qu’on y est entré. Mais vous savez calculer, eh bien ! si vous avez pu croire un moment à la chimère d’une contre-révolution, pensez donc que, se rétablît-elle, vous n’en seriez pas meilleurs marchands ; vous voilà entre deux feux, de façon ou d’autre on laissera tranquilles ceux qui n’ont rien ; c’est toujours à ceux qui ont quelque chose qu’on s’adressera. Le rétablissement de la monarchie vous coûterait tout autant que l’affermissement de la république ; exécutez-vous de bonne grâce ; n’attendez pas qu’on l’exige de vous ; faites-vous un mérite d’offrir de vous-mêmes aux besoins de la patrie le quart, le tiers, même la moitié de vos biens, s’il le faut. Vous y gagnerez encore ; car par ce procédé civique vous conserverez le reste de votre fortune, et à ce prix est-ce acheter trop cher l’indépendance et le calme ? N’imitez pas les nobles et les prêtres, ne soyez pas aussi récalcitrants qu’eux ; rappelez- vous ce qu’il leur en a coûté pour s’être fait tirer l’oreille. Le peuple s’est fâché, et il a mis sa main sur tous leurs biens et leurs privilèges ; car ne vous y trompez pas, la liberté a besoin encore d’une troisième révolution. Vous avez applaudi à celle des nobles et à celle des prêtres : à présent c’est le tour des riches. Citoyens de cette dernière caste, vous serez traités comme ceux des deux autres, si vous n’êtes point devenus plus sages à leurs dépens. Les droits de l’homme ont été respectés en eux ; on n’a châtié que les émigrés conspirateurs et les réfractaires fanatiques. On respectera de même les droits de la propriété ; mais les propriétaires égoïstes ne seront point oubliés par les sans-culottes. La Révolution est pour l’avantage de tout le monde ; tout le monde doit en payer les frais, les braves par l’effusion de leur sang, les riches par l’offrande de leurs trésors.

« Puisque cela est ainsi, répondront les riches, il faut bien se résigner ; mais du moins qu’on nous rassure sur l’emploi de la taxe qu’on nous impose ; que le tarif de cette taxe ne soit point livré à l’arbitraire des comités révolutionnaires composés de bons sans-culottes bien intentionnés, mais dirigés par deux ou trois mauvaises têtes ; car il ne serait pas plus de l’intérêt de la République que du nôtre de laisser couper l’arbre par le pied pour en avoir le fruit. »


Marquis de Lescure.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)

« Les vrais patriotes sont bien de cet avis ; ils ne veulent pas convertir à la Révolution par le fer de la guillotine ou des taxes arbitraires. Ce sont les vrais Parisiens qui ont renversé la Bastille : ce ne sont pas eux qui en ont construit une dans chaque section, pour y enfermer tous ceux qui parlent avec courage ou qui écrivent avec impartialité. Les vrais Parisiens ont demandé le supplice du despote ; ce ne sont pas eux qui veulent et demandent la dissolution de toute l’assemblée conventionnelle, parce que plusieurs de ses membres ont perdu la confiance du peuple.

« Généreux citoyens de Marseille, de Lyon, de Verdun, d’Avignon, de Nantes, de Bordeaux, dans vos adresses énergiques aux représentants du peuple, vous semblez inquiets de la sûreté de leurs personnes et de la liberté de leurs délibérations… Rassurez-vous, il est de l’intérêt et de la gloire de Paris de vous en répondre… les dangers qui menacent Paris ne nécessitent pas le secours de la force armée départementale ; une vigilance active, un patriotisme éclairé suffirait pour nous défendre contre les nombreux émissaires lâchés au milieu de nous pour nous porter aux derniers excès. Depuis trois mois, que n’a-t-on pas fait pour exciter une commotion dans Paris ? Rien n’a pu réussir, et rien ne réussira, si, à la première alarme, chaque compagnie de section, debout à son poste, offre dans tous les points de la ville une force suffisante pour étouffer la première étincelle de l’embrasement prémédité, et pour conjurer l’orage à sa naissance. Cette mesure toute naturelle déconcertera ceux qui, chaque matin, s’éveillent avec un nouveau plan de guerre civile. Au premier coup de la générale, ou du canon, ou du tocsin, que chaque citoyen, riche ou pauvre, saute à son fusil ou à sa pique, si nos fusils nous sont enlevés, et garde ses foyers, sa maison, sa rue, sa section, sans prendre parti, sans divaguer, et Paris, la Convention et la République est sauvée. »

Oui. c’est une diatribe venimeuse, réactionnaire et fourbe. Le journal de Prudhomme a beau donner le change en attaquant d’abord Guadet et en affectant de défendre Paris. Il a beau citer des propos à allure socialiste et révolutionnaire de Chaumette. Il a beau parler d’une troisième révolution nécessaire à la liberté et qui serait dirigée contre les riches égoïstes. Au fond, il calomnie le mouvement révolutionnaire par lequel Paris défendait le monde nouveau contre les conséquences de la trahison de Dumouriez, contre l’invasion de l’ennemi, contre le soulèvement de la Vendée. Que signifient ces accusations meurtrières et vagues contre les hommes les plus ardents de la Révolution ? Est-ce Marat, ou Danton, ou Robespierre qui voulaient s’enrichir des dépouilles des citoyens ? et comment le journal de Prudhomme ne voit-il pas qu’en diffamant les clubs, les orateurs des sections, les comités révolutionnaires, il brise tous les outils de défense et de révolution ?

Sans doute il se glissait quelque arbitraire dans les réquisitions de ces comités appelant les citoyens à l’armée et taxant les riches par l’impôt de guerre. Mais il n’y avait pas, dans la tempête tous les jours accrue, une force régulière d’administration, de perception qui permît de concentrer les trésors et les hommes par des procédés légaux et indiscutables. Le journal de Prudhomme, tout en se donnant l’air d’être très hardi, fomente tous les sophismes de contre-révolution qui paralysaient, en ces jours de crise suprême, l’action nécessaire de la France et de la liberté. Et il termine, par quoi ? par un appel aux armes qui semble adressé à la fois au pauvre et au riche, mais qui tend surtout à concentrer dans les sections et à mobiliser contre la Montagne et la Commune toutes les forces bourgeoises et modérées. L’apologie du modérantisme est significative. Encore une fois, le louche entrepreneur de publicité ne se serait pas risqué à ce point, même sous le couvert de paroles pseudo-socialistes, il ne se serait pas enhardi jusqu’à défendre ces rassemblements des Champs-Élysées où les égoïstes commis de boutique et la jeunesse riche se mêlèrent aux royalistes et aux émigrés, si l’appel de Pétion à la bourgeoisie et aux propriétaires n’avait pas trouvé de l’écho. Mais les portes des maisons cossues et jusque-là silencieuses s’étaient ouvertes avec fracas pour laisser passer toute une armée de contre-révolution, toute une clientèle de fournisseurs, d’employés, de domestiques, conduits par des fils de bourgeois et des agents de finances. Ainsi, pour la première fois depuis l’origine de la Révolution, la lutte, sourde jusque-là, des deux fractions du Tiers État, se déclarait ouvertement et violemment. Ce n’était plus un de ces mouvements tumultueux d’émeute où, au nom du droit à la vie, les pauvres pillaient quelques magasins et quelques boutiques. Ce n’était plus un débat de tribune entre le parti qui s’appuyait surtout sur la bourgeoisie et le parti qui faisait appel à l’énergie révolutionnaire et à la force musculaire du peuple. C’était, au cœur même de chaque section, la rencontre et le conflit des deux classes. C’était, chaque soir, une sorte de corps à corps, une mêlée souvent violente des sans-culottes et de ceux qu’on appelle déjà « les culottes dorées » ou « les belles cuisses ». Les belles cuisses ? Le mot est de Chaumette, comme en témoigne un rapport que le policier Dutard (ou plus noblement : « observateur de l’esprit public ») adressé à Garat, le lundi 20 mai. Les culottes dorées ? Le mot est de Robespierre, parlant aux Jacobins.

Robespierre voyait bien que le conflit politique prenait forme de conflit social. Et certes, devant la mobilisation contre-révolutionnaire des forces bourgeoises, il se félicitait de la mobilisation révolutionnaire des forces prolétariennes. Il n’aurait pas voulu cependant que la Révolution aboutît à une lutte systématique contre la richesse et détournât d’elle cette portion de la riche bourgeoisie qui, par prudence, ne prenait point parti ou par générosité et largeur de vues restait fidèle au mouvement révolutionnaire.

Le Pelletier de Saint-Fargeau, dont on venait de célébrer magnifiquement les funérailles, n’avait-il pas été tout ensemble un des plus riches propriétaires de France et un des Montagnards les plus ardents ? C’est cette double préoccupation de combat et de prudence, qui se marque dans le bref résumé du discours prononcé par Robespierre aux Jacobins dans la séance du mercredi 8 mai. C’est seulement quand elle se traduit par un luxe arrogant, et par des prétentions provocatrices, que la richesse doit être suspecte :

« Celui-là est un insensé, s’écrie-t-il, qui se persuade que les lâches partisans de Dumouriez et de Cobourg aient sérieusement l’intention de repousser les brigands de la Vendée. Il n’y a plus que deux partis en France : le peuple et ses ennemis. Il faut exterminer tous ces êtres vils et scélérats qui conspireront éternellement contre les Droits de l’Homme et contre le bonheur de tous les peuples. Voilà l’état où nous sommes.

« Celui qui n’est pas pour le peuple, celui qui a des culottes dorées est l’ennemi né de tous les sans-culottes. Il n’existe que deux partis, celui des hommes corrompus et celui des hommes vertueux. Ne distinguez pas les hommes par leur fortune et par leur état, mais par leur caractère. Il n’est que deux classes d’hommes, les amis de la liberté et de l’égalité, les défenseurs des opprimés, les amis de l’indigence et les fauteurs de l’opulence injuste et de l’aristocratie tyrannique. Voilà la division qui existe en France. Eh bien ! ces deux classes d’hommes doivent être séparées si l’on veut éviter la guerre civile.

« Les sans-culottes, toujours dirigés par l’amour de l’humanité, ont suivi pour règle les véritables principes de l’ordre social, n’ont jamais prétendu à une égalité de fortune, mais à une égalité de droit et de bonheur. Une partie des défenseurs du peuple s’est laissée corrompre ; moi aussi, j’aurais pu troquer mon âme contre l’opulence ; mais je regarde l’opulence, non seulement comme le prix du crime, mais encore comme la punition du crime et je veux être pauvre pour n’être point malheureux. » (Applaudi.)

Ainsi, tout en animant les sans-culottes contre les culottes dorées, Robespierre prend bien garde que la lutte sociale n’aboutisse pas à une lutte des classes systématiquement fondée sur l’opposition de la pauvreté et de la richesse.

Et ce n’est pas pour dépouiller les riches, c’est pour assurer la victoire de la démocratie et le salut de la liberté, qu’il demande, en cette crise, la primauté révolutionnaire des pauvres :

« Vous avez dans les lois tout ce qu’il faut pour exterminer légalement nos ennemis. Vous avez des aristocrates dans les sections : chassez-les. Vous avez la liberté à sauver : proclamez les droits de la liberté, et déployez toute votre énergie. Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien purs, bien vigoureux ; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux, faites-les payer par les riches. Vous avez une Convention nationale : il est très possible que les membres de cette Convention ne soient pas tous également amis de la liberté et de l’égalité ; mais le plus grand nombre est décidé à soutenir les droits du peuple et à sauver la République. La portion gangrenée de la Convention n’empêchera pas le peuple de combattre les aristocrates. Croyez-vous donc que la Montagne de la Convention n’aura pas assez de force pour contenir tous les partisans de Dumouriez, des d’Orléans, de Cobourg ? En vérité, vous ne pouvez pas le penser.

« Si la liberté succombe, ce sera moins la faute des mandataires que du souverain. Parisiens, n’oubliez pas que votre destinée est dans vos mains ; vous devez sauver Paris et l’humanité ; si vous ne le faites pas, vous êtes coupables.

« La Montagne a besoin du peuple : le peuple est appuyé sur la Montagne. On cherche à nous effrayer de toutes les manières ; on veut nous faire croire que les départements méridionaux sont les ennemis des Jacobins. Je vous déclare que Marseille est l’amie éternelle de la Montagne ; qu’à Lyon les patriotes ont remporté une victoire complète.

« Je me résume et je demande : que les sections lèvent une armée suffisante pour former le noyau d’une armée révolutionnaire qui entraîne tous les sans-culottes des départements pour exterminer les rebelles ;

« Qu’on lève à Paris une armée de sans-culottes pour contenir l’aristocratie ;

« Que tous les brigands dangereux, que tous les aristocrates soient mis en état d’arrestation ; que les sans-culottes soient payés aux dépens du trésor public, qui sera alimenté par les riches et que cette mesure s’étende dans toute la République.

« Je demande qu’il soit établi des forges sur toutes les places publiques.

« Je demande que la Commune de Paris alimente de tout son pouvoir le zèle révolutionnaire du peuple de Paris.

« Je demande que le Tribunal révolutionnaire fasse son devoir, qu’il punisse ceux qui, dans ces derniers jours, ont blasphémé contre la République.

« Je demande que ce tribunal ne tarde pas à faire subir une punition exemplaire à certains généraux, pris en flagrant délit, et qui devraient déjà être jugés.

« Je demande que les sections de Paris se réunissent à la Commune de Paris et qu’elles balancent par leur influence les écrits perfides de journalistes alimentés par les puissances étrangères.

« En prenant toutes ces mesures sans fournir aucun prétexte de dire que vous avez violé les lois, vous donnerez l’impulsion aux départements qui s’uniront à vous pour sauver la liberté » (Applaudissements).

Ainsi, de même que Robespierre, tout en excitant les sans-culottes, voulait les empêcher de déclarer une guerre fondamentale à la bourgeoisie et à la propriété, il voulait tendre tous les ressorts de l’action révolutionnaire, mais sans briser la légalité. Visiblement, il a encore le désir passionné de ne pas entamer la Convention. Le peuple, avec ses comités de surveillance institués par la loi depuis le 21 mars et chargés de veiller au recrutement d’abord, puis à la levée des taxes de guerre, avec le tribunal révolutionnaire, avec les armées révolutionnaires, avec l’appui de la majorité de la Convention, pourra annihiler l’influence politique de la Gironde sans violer la représentation nationale ; seulement, pour cela, il faut qu’il use, avec une vigueur extrême, de toutes les forces qu’il a en main : il faut qu’il ne permette pas à la contre-révolution d’envahir les sections, de fausser l’outil, par excellence, de l’action révolutionnaire.

« Il y a des aristocrates dans les sections, chassez-les. »

Ainsi, tous les partis s’accordaient, de Pétion à Robespierre, à faire des sections le champ et le centre du combat. Et quel bouillonnement, quels remous, quelle ardente écume au choc des forces contraires qui s’y pressaient ! C’est Hébert, c’est le père Duchesne qui fut, en ces jours de combat direct, grossier et physique, l’interprète de la rude passion du peuple. Sa grossièreté prit un sens en s’opposant à la recherche et aux élégances de la bourgeoisie modérée dont l’insolence se déchaînait dans les sections. Il fut comme le vaste écho des propos de faubourgs qui répondaient dans les sections aux violences musquées des salons ou aux provocations d’antichambre. Il s’indigne de l’invasion des aristocrates dans les sections ; et tout en s’appliquant toujours, comme Robespierre, à rassurer la propriété, il appelle les prolétaires à une action vigoureuse contre les égoïstes bourgeois qui voudraient « leur faire manger le plâtre des murailles ».

« Les braves sans-culottes du département de l’Hérault, dit-il dans son numéro 234, voulant sauver la République, ont pris un arrêté pour faire marcher contre les rebelles tous les citoyens en état de porter les armes et pour faire payer aux riches les frais de la campagne. Presque toutes les sections ont applaudi à cet arrêté quand elles l’ont connu, et toutes l’auraient adopté si des jean-foutres n’étaient pas venus jeter le désordre. Déjà l’armée parisienne serait en présence des rebelles et les hommes du 14 juillet et du 10 août auraient écrasé les scélérats échappés à leur vengeance ; mais, foutre, tous les honnêtes gens de Lafayette ont profité des bons avis de Jérôme Pétion et comme il le leur avait recommandé dans sa lettre aux sections, ils n’ont pas manqué de se rendre aux assemblées pour en chasser les sans-culottes. Des visages inconnus, des faces à gifles, des marguilliers, des banquiers, des marchands de sucre, des bandes de foutriquets aux culottes serrées, des godelureaux frisés et parfumés, ont inondé toutes les sections. On ne s’y est plus reconnu ; chaque assemblée est devenue une véritable cohue, on n’y a plus entendu parler que de meurtre et de pillage. Égorger la Montagne, les Jacobins, le maire, le procureur, tous les magistrats, brûler les faubourgs, tels sont les complots de cette bougre de canaille.

« Des bandes de courtauds de boutique, des saute-ruisseaux d’avoués et de notaires, des garçons épiciers et limonadiers se sont rassemblés au Luxembourg avec des poignards et des pistolets, pour commencer la guerre civile. Les patriotes ont été insultés, maltraités par cette foutue canaille… Ces scélérats ont eu l’audace de s’emparer des registres, de se faire présidents et secrétaires. »

Est-ce que les patriotes se laisseront ainsi fouler ? Est-ce qu’ils tarderont à répondre à ces insolents et à reprendre l’offensive ? Est-ce qu’ils ne sauront pas faire comprendre à ces riches bourgeois, tout en les châtiant comme il convient, que leur intérêt même est de ne pas ouvrir la France aux hordes pillardes et dévastatrices vomies par l’Europe des rois ?

« Millions de tonnerres, crie le père Duchesne en son numéro 235, où en sommes-nous ? Je ne me reconnais plus dans Paris. Où sont donc les hommes du 14 juillet et du 10 août ? Je ne vois que des bougres indifférents ; je ne rencontre que des jean-foutres qui pissent le verglas dans la canicule. »

Et il ajoute, interpellant tour à tour toutes les catégories sociales, rudoyant les propriétaires et ménageant la propriété :

« Vous qui ne voulez rien faire pour la République, et qui regrettez tant l’ancien régime, riches maltôtiers, et vous, gros boutiquiers qui riez sous cape des dangers de la patrie, répondez-moi, foutre : quelle est votre espérance ? Que deviendraient vos propriétés, vos riches ameublements, vos magasins, si l’ennemi s’emparait de Paris ? Est-ce au faubourg Saint-Antoine qu’il s’amuserait à grapiller, tandis que chez vous autres il pourrait faire ample moisson ? Gare les beaux hôtels du faubourg Saint-Germain, gare les belles boutiques de la rue Saint-Honoré… Vils égoïstes, songez que la contre-révolution serait votre coup définitif. Si vous n’avez pas assez de cœur pour sauver la patrie avec vos bras, payez du moins les violons qui vont faire danser ses ennemis.

« Et vous, braves sans-culottes, prenez encore une fois le mors aux dents.

« Et vous, femmes du 6 octobre, montrez-vous. Savez-vous, foutre, ce que vos commères du département de la Nièvre ont fait pour avoir la paix tandis que leurs maris combattaient les révoltés ? Elles ont pris par le chignon toutes les femmes des ci-devant et happé au collet tous les freluquets de l’ancien régime, les calotins, les feuillants, tous les faux patriotes, tous les modérés. Cette foutue canaille est maintenant enfermée dans des couvents. »

Que les patriotes se réveillent s’ils ne veulent pas être égorgés. Le numéro 237 les avertit qu’« une nouvelle Saint-Barthélémy se prépare ».

« Les victimes sont désignées, la bande girondine recrute et rallie les chevaliers du poignard… Venez avec moi dans les spectacles et les cafés, qu’y rencontrez-vous ? Un tas de blancs-becs, qui jappent comme des roquets contre la République, qui se réjouissent des progrès des brigands et qui ont l’audace de dire qu’avant un mois la France sera prise par les Prussiens… Allez chez les ci-devant financiers, chez les gens de robe, chez les gros boutiquiers, quels propos y entendez-vous ? Tout ce monde de valets, toute cette foutue canaille soupire après la royauté, calomnie, menace les patriotes. »

Et d’où vient que « chez les notaires et les avoués, tous ces clercs et saute-ruisseaux qui sous l’ancien régime ne se nourrissaient que de haricots et de pommes de terre », d’où vient qu’ils fassent maintenant chère de chanoine, et qu’on ne distingue plus le clerc du procureur ? « Qu’on ne croie pas que ce soit l’égalité qui a opéré ce changement, car « ces fidèles de l’ancien régime conservent leurs mêmes inclinations, ils sont toujours prêts à voler et gruger les plaideurs ». D’où vient donc que ces clercs font si bonne chère ? C’est que « ces clériaux musqués et attifés sont pour la plupart des émigrés ; ces bougres-la sont lassés du carême de Coblentz, et ils aiment mieux rentrer en France ». Et c’est cette tourbe mêlée de gentilshommes, de financiers et de robins, de nobles déguisés et de bourgeois égoïstes, qui essaie de s’emparer des sections, de dominer Paris, pour livrer la France « au petit que la louve autrichienne prétend être de la fabrique de Louis le raccourci ». Mais voici que Paris se réveille. Voici que les sans-culottes aux poings solides se portent de nouveau vers les sections infestées d’aristocrates et balaient toute cette engeance. Voici que la Révolution redevient maîtresse de Paris. Que Paris agisse donc, qu’il désarme la défiance des départements et qu’il assume, au nom de la France, l’initiative souveraine des mesures décisives :

« Sans-culottes des départements, clame en son numéro 238 le Père Duchesne, haussé soudain au style noble et tirant de sa pipe de plus larges bouffées, voilà ce que nous voyons et ce que vous devez connaître. Le temple de la liberté est à Paris ; c’est nous, foutre, qui en avons posé la première pierre. Vous nous en avez confié la garde ; si nous ne le défendions pas, vous auriez raison de nous accuser. Quand l’ivrogne Capet le minait petit à petit, nous ne cessions d’arracher de ses mains la hache avec laquelle il en brisait les colonnes. Alors, comme aujourd’hui, on nous calomniait auprès de vous, on vous disait que Capet était le grand prêtre de ce temple, que nous outragions, que nous avilissions la divinité elle-même. Pour réparer l’édifice, vous nous avez envoyé des ouvriers, mais malheureusement vous avez mal choisi. » Paris qui les surveille et les voit de près, va donc chasser ces mauvais ouvriers.

Et que les patriotes ne craignent pas d’être désavoués par les départements. Ah ! s’ils ne font qu’un effort médiocre, s’ils ne réussissent pas, ils seront flétris et menacés. Mais le Père Duchesne sait que la bienfaisante dictature révolutionnaire de Paris sera absoute par son succès même, et en son n° 239 il encourage les Parisiens à l’action décisive : « Soyez victorieux et tous les départements vous approuveront, vous suivront ; battez le fer tant qu’il est chaud. »

Or sur toutes ces forces qui se heurtaient et s’enflammaient dans les sections, la Vendée versait presque tous les jours des nouvelles irritantes ou affolantes. Ce qui domine dans les premiers mois de la guerre de l’Ouest, c’est la stupeur des patriotes, des révolutionnaires. Ils ne comprennent ni les mobiles du soulèvement ni la tactique des révoltés. Et ils attribuent à la trahison des généraux les échecs qui résultent du défaut de préparation et d’adaptation. Quoi ! les patriotes qui ont vaincu les vieilles armées de Frédéric et les troupes impériales à Valmy et à Jemmapes, qui n’ont été vaincus en Belgique que par la félonie de leur chef, ces hommes sont vaincus par des paysans grossiers ! Quoi ! les misérables stratagèmes des prêtres, qui promettent à ces paysans imbéciles l’immunité devant les balles ou la résurrection, suffisent à les animer d’un mouvement héroïque ! Leur faux évêque d’Agra leur dit qu’ils traverseraient indemnes le feu de l’ennemi, et les voilà qui se jettent presque sans armes sur les patriotes puissamment armés. Les curés leur montrent trois vieillards auxquels pendant trois jours on a serré le cou avec un fil : c’est la trace du couperet de la guillotine, Dieu a recollé leur tête sur les épaules de ces braves gens, et voici les paysans de Vendée qui insultent à la mort.


Fusil vendéen.
(Photographie prise chez le citoyen Léon Birot, à Parthenay.)


Non vraiment, ces simagrées et ces mensonges ne peuvent prévaloir contre la force et la vérité de la Révolution, et s’il n’y a d’abord que tâtonnements ou débâcles, si Marcé est écrasé à Pont-Charrault et doit se replier en toute hâte, si Quétineau évacue précipitamment Bressuire, livre Thouars et se livre lui-même avec son armée, c’est parce que l’ombre de la trahison, après avoir couvert les vastes plaines uniformes de la Belgique, couvre les champs vallonnés et morcelés de l’Ouest. Quétineau ne fut-il pas l’ami, le lieutenant de Dumouriez ?

En vérité, les généraux ne trahissaient pas. Mais eux-mêmes ils étaient troublés, déconcertés par cette guerre toute nouvelle et qui ne ressemblait à rien de ce qu’ils avaient vu jusque-là. Ils s’attendaient à dissiper sans effort des bandes errantes de paysans armés de bâtons et de fourches, et voici que les haies se hérissaient de fusils meurtriers, qui visaient lentement et sûrement, voici que les paysans, le plus souvent dispersés, se rassemblaient soudain par grandes masses et se précipitaient sur les troupes républicaines d’un tel élan et d’une telle force qu’ils parvenaient à enlever des canons, et qu’ils s’outillaient peu à peu aux dépens de la Révolution elle-même. Et sur les canons qu’ils avaient pris, sur Marie-Jeanne, sur le Missionnaire, ils clouaient des crucifix comme pour ajouter à la trompeuse efficacité des forces naturelles je ne sais quelle puissance de chrétienne sorcellerie. Or les premiers généraux envoyés là-bas, soldats de carrière qui servaient la Révolution, honnêtement, comme ils auraient continué à servir la monarchie, n’avaient pas le sens des grandes forces élémentaires, pas plus de la force catholique que de la force révolutionnaire. Pour mener à ces combats pleins de hasard des recrues encore incertaines, il aurait fallu les passionner, les exalter, et les chefs n’étaient guère que de bons tacticiens d’ancien régime.

Quand on signala à Marcé l’approche des bandes paysannes, il hésita, se demandant si ce n’étaient point des forces patriotes qui s’avançaient ; il immobilisa sa troupe et bientôt, surpris par des forces supérieures, se retira en désordre. Si Quétineau évacua Bressuire et, le 5 mai, livra Thouars presque sans combat, ce n’est ni par félonie ni par lâcheté, mais enveloppé et menacé soudain par toute une armée là où il croyait n’avoir affaire qu’à quelques bandes, il crut qu’il n’avait pas le droit de risquer sa troupe, et peut-être dans une guerre ordinaire aurait-il eu raison. Mais dans le combat terrible qui était engagé, et d’où dépendait l’avenir du monde, toute défaillance, même honnête, était un crime. Plutôt que d’accepter que les autorités locales de Thouars arborent le drapeau blanc, Quélineau aurait dû lutter jusqu’au dernier souffle, jusqu’au dernier homme. Mais il ne comprenait pas, et au loin, à Paris, là où les cœurs brûlaient au centre même du foyer, ces faiblesses étaient interprétées comme des trahisons. Traîtres aussi ceux qui, dans la Convention même, en dissimulant d’abord le péril, en attiédissant la flamme révolutionnaire, en criant à l’anarchie, à la tyrannie et au scandale dès que la Commune de Paris prenait une décision un peu vigoureuse, avaient livré à l’ennemi la Révolution incohérente et incertaine.

Ainsi, dans les sections tumultueuses où se heurtaient les sans-culottes et les culottes dorées, le parti du mouvement, de l’action, de la lutte forcenée et fanatique transformait tous les soirs en arguments d’une force croissante les défaites répétées de la Révolution en Vendée.

À Lyon, habitué à vivre sous la discipline de sa grande industrie, et qui ne recevait pas d’emblée, en plein cœur, comme Paris, toutes les commotions de la patrie en péril, les nouvelles de Vendée encourageaient au contraire vaguement les modérés ; ils y voyaient une première leçon infligée à l’outrance révolutionnaire. Mais à Paris le péril aigu de la liberté et de la patrie entrait dans les âmes comme une pointe de feu, et sous cet aiguillon ardent la Révolution se soulevait.

Qui allait vaincre dans Paris, dans les sections ? Un moment on put croire que les modérés, les bourgeois, les propriétaires, les rentiers, les commis, toute la clientèle sociale de la Gironde allaient l’emporter, tant ils arrivaient nombreux, confiants, agressifs. Ils ne reculaient pas devant la lutte violente, et tous les jeunes gens bien nourris du haut négoce se flattaient, avec leurs gourdins, d’avoir raison du prolétariat misérable. La loi du recrutement avait produit un effet inattendu. Comme elle abandonnait aux citoyens réunis dans les sections le soin d’en fixer le mode, tous s’y pressaient afin de faire prévaloir, s’il était possible, le système qui leur serait le plus favorable. Serait-ce le tirage au sort, ou la réquisition ? Le remplacement, autorisé par la loi, serait-il pratiqué en fait, et dans quelles conditions ?

Lorsque le département de l’Hérault, dont les vues furent communiquées à la Convention le 27 avril, et converties en décret général le 5 mai, proclama que les nouveaux soldats devaient être désignés par les citoyens, il ne cacha pas que son but était surtout d’obliger les riches à marcher. Le mémoire adressé de Montpellier à la Convention par les autorités administratives disait :

« Le département de l’Hérault vient de faire un recrutement considérable. On ne doit pas dissimuler quelle en est la composition… La plupart des recrues sont des hommes de remplacement qui, par l’appât d’un salaire considérable, se sont déterminés à quitter leurs foyers… On propose que les nouvelles levées soient formées par voie de l’indication, c’est-à-dire en adressant des réquisitions directes et personnelles aux citoyens reconnus pour les plus patriotes et les plus propres par leur courage, leur caractère et leurs moyens physiques à servir utilement la République dans ce moment de danger. La liste des citoyens requis sera affichée dans toutes les sociétés populaires. »

Le rapport de Barère, du 5 mars, précisa bien qu’il s’agissait d’étendre aux citoyens riches la charge que jusque-là les citoyens pauvres supportaient presque seuls. Barère rappelle que « jusqu’à ce jour la classe la moins aisée, les habitants des campagnes, les artisans des villes, ont supporté le poids des fatigues et des dangers ; que tous les citoyens doivent aujourd’hui les partager ; que les propriétaires et les citoyens qui ont des professions qui peuvent être suspendues avec le moins d’inconvénients, doivent s’empresser d’augmenter la force de l’armée et de porter, dans les départements où la rébellion a éclaté, l’exemple du courage et de l’amour de la patrie. »

Et le Comité de salut public, dans une circulaire, disait :

« Les représentants du peuple rappelleront au peuple français que très longtemps, même depuis la Révolution, la richesse oisive a su se soustraire à la fatigue et aux dangers, et en a laissé tout le poids à la classe la moins fortunée ; qu’aucun citoyen ne doit se soustraire au service personnel ».

C’était très net ; mais, du coup, les riches étaient stimulés à se précipiter dans les sections. Peut-être ils maintiendraient encore pour une large part le système du remplacement. Et puisque aussi bien ils étaient exposés à être envoyés à la frontière, à la fatigue, au péril, pourquoi ne pas agir tout de suite ? Ils quittaient donc « leurs alcôves tapissées », pour aller s’emparer des sections. Ce n’est pas Hébert seul qui constate que souvent ils y réussirent. Le policier Dutard qui, avec son emphase, ses prétentions et son système de modérantisme, ne manque pas d’esprit d’observation, marque souvent, dans ses notes secrètes au ministre de l’intérieur, Garat, ce renouveau des forces bourgeoises.

Du 1er mai : « Je vais au palais de l’Égalité et aux Tuileries ; il n’y avait presque que des aristocrates ou des brissotins. — Le Conseil général de la Commune avait pris un arrêté qui invitait les sections à envoyer des commissaires pour y prendre des notes et répandre dans les sections les opérations du Conseil général. Chaumette qui avait fait prendre cet arrêté, a entièrement manqué son objet, car il n’y vient que des aristocrates ou des brissotins, et je ne doute nullement qu’il ne soit intimidé par le sang-froid que gardent certains vieillards, lorsqu’il fait des motions incendiaires… »

Et le zélé Dutard (trop zélé pour l’expectant Garat qu’il importune de ses plans) sonne le ralliement de toutes les forces conservatrices :

« Que dès aujourd’hui, que dès cet instant la trompette de la réunion sonne chez tous les propriétaires, au plus grand nombre possible, qu’ils consolent le peuple, qu’ils relèvent au courage ; que les plus grands sacrifices soient faits ; que l’or, l’argent, les bons traitements de toute espèce, que rien, en un mot, ne soit épargné. Que l’on fasse bien entendre à l’aristocratie combien elle a intérêt de se réunir à la partie saine du peuple ; qu’on lui explique bien clairement que s’il arrive la moindre insurrection, elle sera moulue, et qu’il ne s’en sauvera pas un seul… »

Dans le rapport du 3 mai :

« Pourquoi, me dira-t-on, les Jacobins n’ont-ils pas fait une attaque à Paris depuis la fuite de Dumouriez ? C’est que la classe des mécontents est trop nombreuse, c’est que cette classe, qui à la vérité est vaincue par la timidité, est presque la seule qui ait des armes (car presque tous les marchands sont armés) ; c’est que les commis de l’administration ont tous la réputation d’être des aristocrates, et qu’il pouvait arriver qu’en un instant tous les gens armés et réunis à la classe proscrite fissent une vive résistance. Hébert dit le mot dernièrement à l’égard de la fête qui devait avoir lieu au Champ de Mars : « Vingt mille contre-révolutionnaires seraient bientôt rassemblés, et pourraient s’emparer des postes intérieurs et des armes et des arsenaux ».

Dans le rapport du 5 mai :

« Je vous donne comme une certitude que le moment présent n’est pas celui que vous devez redouter, que vous avez au moins trois ou quatre jours pendant lesquels vous n’avez rien à craindre. Je pourrais en donner mille raisons, mais la principale est que la faction (la Commune et la Montagne) ne se croit pas en force, et qu’au milieu d’une énorme population, entourée d’écueils et de dangers, elle n’a ni assez d’habiles politiques, ni des observateurs assez adroits pour oser tenter la moindre entreprise.

« Plusieurs sections ont éprouvé des dissensions, et il paraît que partout les aboyeurs ont été battus ; Saint-Jacques est l’une des sections que je dois joindre à celles dont je vous ai parlé ce matin.

« Mais je crains surtout pour le moment où le recrutement sera terminé, pour le moment où chaque marchand, chaque propriétaire, chaque manufacturier sera rentré dans sa boutique, dans sa maison, dans son atelier, avec ses commis et employés. »

C’était bien en effet la question du recrutement qui faisait affluer aux sections toutes les forces modérées, bourgeoises et boutiquières de Paris.

Dans un rapport du 6 mai :

« Ce matin on m’a appris que la section Mauconseil en est venue aux mains hier soir : celle de Saint-Eustache a brisé les chaises et s’est retirée sans rien délibérer. »

Le 7 mai :

« Hier soir j’allai faire un tour aux Champs-Élysées, aux Tuileries, et je trouvai partout le peuple assez tranquille. Je lis une remarque essentielle et qui me fit plaisir : c’est que je trouvai sur les promenades moins de modérés qu’à l’ordinaire. Plus le danger approche, et plus ils sentent le besoin de se réunir. Dieu veuille que ce sentiment qui, en dépit de la faction, a fait des progrès assez rapides, puisse en faire de plus en plus et de tels que la classe propriétaire ne fasse plus qu’un.

« … J’allai à ma section et j’y trouvai une assemblée nombreuse ; je fus témoin d’une discussion sur un arrêté de la section Poissonnière qui portait deux dispositions principales ; l’une avait pour objet de demander l’élargissement des jeunes gens arrêtés aux Champs-Élysées, et par l’autre disposition la section disposait que Santerre avait perdu sa confiance. L’assemblée a passé à l’ordre du jour sur cette dernière proposition mais il s’est engagé une vive discussion sur la première. Et ce qui est remarquable, c’est que presque tous les opinants étaient d’avis de demander la liberté des révoltés, et l’Assemblée a encore passé à l’ordre du jour ; une première épreuve n’ayant rien produit, on a choisi deux censeurs dans la Montagne pour juger la seconde ; et ils ont eu l’impudence, malgré que le parti des modérés surpassât l’autre de plus de 40 membres, de décider le ballottage pour les Enragés ; c’était un confrère d’Hébert qui présidait : on m’a dit qu’il s’appelle Guiraut.

« Dans l’assemblée et à la sortie, j’ai remarqué la plus grande satisfaction parmi les modérés ; tous, en sortant, s’invitaient réciproquement à être assidus. Ils sentent bien que tant qu’ils seront à la section on ne les égorgera pas. »

Dutard croit respirer une sorte de printemps du modérantisme :

« Hier soir, écrit-il le 10 mai, je vais me placer au milieu de l’aile droite des Champs-Élysées. Je la vois toute tapissée, de qui ? Le croiriez-vous, de modérés, d’aristocrates, de propriétaires ; de fort jolies petites femmes bien ajustées s’y faisaient caresser par le zéphir printanier. Ce coup d’œil était charmant. Cette occurrence simultanée du retour de la saison et d’un nouvel ordre de choses dans notre politique, avait déridé jusqu’aux vieilles : tout le monde riait, il n’y avait que moi qui ne riais pas. »

Notez que Dutard n’est pas un optimiste, qu’il ne cherche nullement à rassurer Garat, qu’il lui signale au contraire tous les symptômes qui annoncent le prochain mouvement du 31 mai. Ce qu’il dit du réveil des modérés prend par là plus de valeur. Et il ne se dissimule ni leurs efforts d’un moment ni leurs faiblesses.

« … Hier soir, à ma section, l’Assemblée était nombreuse. Les modérés qui étaient beaucoup plus nombreux que les autres, ont demandé l’élargissement du citoyen Boucharet, condamné par le Comité de surveillance de la section à être renfermé pendant un mois et demi à l’Abbaye, pour avoir brisé quelques chaises sur le dos des Enragés. Quoique les modérés fussent en très grande majorité, l’assemblée a passé à l’ordre du jour. Guiraut présidait. Les modérés ont crié à l’injustice, le nombre des votants surpassait visiblement de 30 membres au moins celui des Enragés.

« Qu’ont fait les modérés ? ils se sont levés comme en sursaut, et se sont retirés en foule, en jurant, pestant, maugréant. On a voulu les retenir, mais inutilement. Arrivés sur la rue, ils se sont concertés, quelques-uns ont donné des marques de repentir ; ils voulaient rentrer, mais plusieurs s’étant retirés, ils n’étaient plus en nombre, et s’en sont allés.

« Il est remarquable que dans cette assemblée ils sont presque tous propriétaires, et qu’une partie, qui sont modérés, sont forcés de se placer au milieu des Enragés, parce qu’il y a à peu près autant de place d’un côté que de l’autre… »

Comment les sans-culottes résistèrent-ils, en cette première quinzaine de mai, à la soudaine et menaçante mobilisation de toutes les forces modérées et bourgeoises ? Comment restèrent-ils ou redevinrent-ils les maîtres des sections ? D’abord, en ce mouvement brusque et presque tumultueux de la bourgeoisie et de sa clientèle, il n’y avait ni une suffisante unité ni une grande constance. Ce n’est que par la coalition étroite des modérés et des aristocrates que les forces révolutionnaires auraient pu être un moment arrêtées et neutralisées. Si les royalistes avaient eu l’art de marcher derrière la bourgeoisie modérée et de la pousser en avant, peut-être ce bloc de réaction et de conservation aurait pesé lourdement sur le parti des sans-culottes. Mais les royalistes n’étaient pas encore résignés à s’abriter derrière un des groupes de la Révolution ; et même pour les plus assagis, pour les plus attiédis des révolutionnaires d’hier, ils gardaient une incurable défiance ou même une implacable haine.

La coalition qui s’ébauchait à Lyon n’était pas possible à Paris où les événements avaient laissé partout des traces toutes chaudes. Et les aristocrates n’avaient point encore renoncé à la tactique du désespoir, à la pensée de tout sauver en portant tout aux extrêmes.

Dutard note, le 1er mai :

« Le difficile, suivant moi, pour obtenir un retour d’opinions, n’est pas du côté du peuple ; c’est toujours l’aristocratie qui fomente les dissensions, qui excite des désordres. L’aristocratie me dira peut-être : « Mais nous ne faisons rien, nous ne nous mêlons de rien, nous restons chez nous. » Tant pis ! le peuple se sent insulté de cette retraite ; le peuple veut confraterniser avec vous, pourquoi ne vous rapprochez-vous pas de nous au lieu de vous en éloigner ? Le peuple, en général, est sain ; il respecte les mœurs, il voit avec plaisir l’homme éduqué, pour peu qu’il ait l’accès facile. »

Ainsi, là où elle n’intriguait pas dans le sens des partis extrêmes, l’aristocratie restait boudeuse et inactive. À vrai dire, le policier en parle à son aise. Les nobles, les royalistes notoires, ne pouvaient guère se montrer dans les sections. Tout au plus, pouvaient-ils se mêler, dans les rassemblements, aux « culottes dorées », aux beaux fils de la bourgeoisie modérée.

Dutard insiste dans son rapport du 3 mai :

« Le peuple est tout entier à son objet, celui de terrasser l’administration actuelle (le pouvoir girondin). La respectable aristocratie se joint au peuple, lui applique par des développements curieux ce que le peuple ne voit presque qu’en effigie. Je l’avouerai sincèrement, je suis tellement courroucé contre l’aristocratie, par son inconduite dont je suis le témoin chaque jour, que s’il n’y avait pour chefs que Guadet, Marat et moi, je me déciderais peut-être à dire à Guadet : Mon ami, faisons tomber toutes ces têtes-là ; elles vous veulent du mal, elles veulent vous perdre, ces têtes nous sont à charge, et plus dangereuses pour nous que celles des sans-culottes les plus enragés.

« Je me livre à une prédiction qui a pour base une observation bien suivie de quatre années. Je suppose que l’on rétablît un roi, que l’aristocratie fût replacée dans ses châteaux avec toutes ses prérogatives, j’admets les Parlements, le clergé, etc. ; eh bien ! dans ce cas, l’aristocratie même ne pardonnerait à aucun de ceux qui auraient figuré dans la Révolution ; elle trouverait les plus grands torts, la plus grande inconduite même dans ceux qui l’auraient servie. Il n’y a pas d’infamies possibles que les aristocrates ne débitent contre la partie de la Convention qui paraît pouvoir les épargner ; ils n’osent pas parler contre la Montagne ; mais ils se revanchent bien sur les Girondins. »

C’était une grande faiblesse pour les modérés d’être comme adossés à ces frénétiques d’ancien régime qui espéraient et qui voulaient le rétablissement complet de leurs privilèges. Même constatation mélancolique de Dutard et même pressentiment lugubre dans le rapport du 10 mai :

« Il est remarquable encore que les Enragés habitués de la section ne vont qu’à 12 ou 15, et que si les deux partis ne se réunissent pas, cela ne tient qu’à l’opiniâtreté et au peu de tête de l’aristocratie qui ne veut pas céder. Par ce trait vous pouvez juger combien vous devez compter sur les propriétaires de Paris ; il faudrait les enchaîner tous l’un contre l’autre, pour pouvoir en tirer quelque chose. »

Les forces du modérantisme manquaient donc d’unité et elles étaient incapables d’une action d’ensemble : la manœuvre inquiétante et équivoque des hommes de l’ancien régime faussait et paralysait la résistance. Et de plus, les bourgeois, les modérés n’avaient pas l’esprit de suite, la ténacité. Ils venaient en grand nombre aux sections sous la menace d’une révolution nouvelle qui porterait atteinte aux propriétés ; ils y venaient surtout sous le fouet de la loi du recrutement ; mais ils ne pouvaient sortir longtemps de leurs habitudes. Ayant peu fréquenté les sections jusque-là, ils y étaient novices ; ils se décourageaient au premier échec ou ils ne savaient pas profiter de leurs victoires. Là même où ils étaient en majorité, ils se laissaient, comme nous l’avons vu, faire la loi par une minorité organisée, qui avait été jusque-là maîtresse des sections et qui en connaissait le maniement. À la manœuvre improvisée et incohérente de la bourgeoisie, à l’élan vite amorti des modérés, les sans-culottes opposaient, au contraire, une force étonnante de passion, d’organisation et de persévérance. L’instinct révolutionnaire était surexcité en eux au plus haut degré. C’en était fait de la liberté, c’en était fait de toutes les conquêtes de quatre ans de révolution si, à cette minute décisive, Paris faiblissait. Mais en même temps qu’ils sentaient s’exalter en eux toute la force de la Révolution menacée, les sans-culottes comprenaient que cette fois ils jouaient une partie bien à eux. Dans la cause générale de la Révolution c’était leur cause qu’ils servaient. L’énergie de la conscience populaire n’est point diminuée, et son élan n’est pas abaissé ; mais à l’idéaliste ferveur qui soulevait le peuple en juillet 1789, en août 1792, avait succédé une sorte de positivisme révolutionnaire, précis, véhément et âpre. Le peuple ne se jetait plus au danger d’un premier mouvement, il ne s’en remettait plus à l’obscur avenir du soin de justifier et de récompenser son héroïsme. Il commençait à avoir des intérêts à lui.

Les sans-culottes, les démocrates avaient déjà envahi un assez grand nombre d’administrations. Avec Pache ils avaient occupé les bureaux du ministère de la guerre ; et sous son second successeur Bouchotte ils en étaient restés les maîtres. Ils commençaient à goûter aux fonctions rémunérées, à l’orgueil et aux profits de la bureaucratie dominatrice et appointée. Dans les cadres de l’armée envoyée dans l’Ouest ils pouvaient se promettre, avec Santerre, avec Ronsin, des emplois et des grades. L’idée leur venait que toutes les fonctions jusque-là gratuites, qu’ils avaient exercées dans les sections, dans les comités multiples, comités civils, comités de surveillance, qui avaient absorbé jusque-là une si large part de leur temps, pourraient bien, un jour prochain, être payées. Et si les artisans, les prolétaires sacrifiaient des journées d’atelier pour veiller sur la Révolution, pour assurer l’administration révolutionnaire d’un peuple immense et agité, s’ils s’exposaient, pour aller aux frontières et en Vendée, à perdre leur gagne-pain et celui de leur famille, n’était-il pas juste qu’ils fûssent

Henri de La Rochejacquelin.
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


largement soldés, et aux frais des riches, dont l’égoïsme imposait au peuple toutes ces charges et tous ces périls ? Taxer les riches non seulement pour nourrir les pauvres, mais pour les indemniser enfin de tous les sacrifices faits par eux à la Révolution et à la patrie, c’était justice, et il fallait bien y venir. Robespierre, qui n’était point un idéologue, et qui avait le sens merveilleusement aigu de toutes les évolutions de la conscience populaire, avait bien répondu à ce travail des esprits lorsque, le 8 mai, dans le discours aux Jacobins, que j’ai cité, il proposait toute une organisation soldée des prolétaires.

Il l’avait dit aussi, très nettement, le même jour à la Convention :

« L’aristocratie a osé lever la tête dans ces derniers temps, je demande que tous les gens suspects soient gardés en otage et mis en état d’arrestation ; que pendant les jours de crise, les intrigants qui affluent dans les sections en soient sévèrement chassés par les patriotes, que la classe, estimable et industrieuse puisse y assister journellement et qu’à cet effet, chaque fois qu’un artisan emploiera un jour de son travail à porter les armes ou à assister à une assemblée politique, il reçoive une indemnité. »

Ainsi le bienfait matériel de la Révolution, qui s’était traduit pour le paysan par la conquête de la terre, allait descendre maintenant, par l’institution d’une sorte de service public révolutionnaire largement doté, dans les couches profondes des villes. Oui, mais tout cela n’était possible, toutes ces espérances ne restaient ouvertes, toute cette immense carrière de fonctionnarisme militant et salarié ne se déroulait devant le peuple qu’à la condition qu’il gardât en mains et qu’il prît de plus en plus la direction du mouvement révolutionnaire. Et c’est à ce moment que les modérés, comme des intrus, se précipitaient dans les sections pour arracher la Révolution au peuple, pour le déposséder des innombrables fonctions où son orgueil se complaisait et qui commençaient à éveiller sa convoitise ! Il y eut une prodigieuse révolte, la tension extrême de tous les ressorts, la résistance vigoureuse et désespérée d’une classe qui ne s’est pas encore laissée énerver par la jouissance du pouvoir, mais qui a senti déjà, aux premières satisfactions positives obtenues par elle, se préciser son désir.

Ce n’est point égoïsme calculateur et paresseux. Le peuple ne veut pas être dupe, il est prêt encore à combattre, à mourir. Mais la bourgeoisie propriétaire, acheteuse de biens nationaux, marchande et agioteuse, a tiré de la Révolution de tels profits qu’elle a enseigné au peuple la politique des résultats immédiats. Et l’héroïsme populaire, aussi ardent, mais plus averti, fait ses conditions. De même que bientôt les soldats des grandes armées révolutionnaires confondront en un même enthousiasme l’amour de la patrie et l’espérance d’un avancement illimité, de même aujourd’hui la Révolution apparaît aux sans-culottes comme un idéal tout ensemble et comme une carrière. Et comme ils se jetteront aux grades militaires de la Révolution armée, ils se jettent maintenant aux grades civils de la Révolution militante. C’est par là, c’est par cette puissante et véhémente administration révolutionnaire, dont le premier il formule nettement l’idée, que Robespierre sera puissant. C’est elle qui s’offrira à le soutenir au 9 thermidor ; et il aurait pu, en recourant aux gradés de la Révolution, tenter un coup d’État civil, qui eût été comme une anticipation révolutionnaire de Brumaire.

C’est en mai 1793 que cette tendance positive et réaliste de la démocratie parisienne commença à s’affirmer, et c’est avec la double force de l’idéal et de l’âpre appétit immédiat que les sans-culottes luttent pour balayer des sections les influences envahissantes du modérantisme. Ils étaient admirablement outillés pour cela. Ils avaient mis dès longtemps la main sur le mécanisme des sections : ils avaient occupé tous les postes d’influence, et si, un moment, ils les perdaient, il leur était aussi beaucoup plus aisé de les conquérir. Dans son rapport du 14 mars, Dutard dit à Garat :

« Dans presque toutes les sections ce sont les sans-culottes qui occupent les comités de surveillance ; ce sont eux aussi qui occupent le fauteuil, qui ordonnent l’intérieur de la salle, qui disposent les sentinelles, qui établissent les censeurs et réviseurs. Cinq ou six espions, habitués de la section, soldés à 40 sous, y sont depuis le commencement jusqu’à la fin de la séance, ce sont des hommes à tout entreprendre. »

Ainsi, il fallait que les modérés, quand ils se portaient aux sections, ou subissent ces cadres formés avant eux, ou perdissent une partie de leur temps et de leur énergie à les briser. Comme ils connaissaient mal le personnel dirigeant des sections, ils hésitaient à exclure des hommes qu’ils n’avaient pas encore vus à l’œuvre, et le plus souvent, ils étaient comme pris dans un réseau administratif révolutionnaire qu’ils ne pouvaient rompre.

Mais, de plus, les sans-culottes des sections imaginèrent, là où ils étaient en minorité trop évidente, un expédient très subtil : celui du groupement des sections. Les modérés n’avaient-ils pas répété à satiété que chaque section n’était, en effet, qu’une section, c’est-à-dire une parcelle de la souveraineté ? Si donc on groupait pour délibérer plusieurs sections, on se rapprochait de la souveraineté complète, on faisait apparaître plus largement la volonté du peuple. Dès lors, quand les sans-culottes d’une section étaient débordés, ils appelaient à leur aide, sous prétexte de « réunion », les sans culottes des sections voisines. De même qu’en 1789 les communes formèrent des fédérations pour résister aux hommes d’ancien régime, de même il y a aujourd’hui, contre le modérantisme, des « fédérations de sections ». Dutard écrit le 6 mai :

La section des Halles a arrêté que lorsque les sans-culottes n’y seraient pas en force, ils l’abandonneraient et iraient se joindre aux sans-culottes d’une autre section. Il est remarquable que cette section a été l’une des plus enragées pendant toute la Révolution. »

Le 13 mai : « Il s’est élevé une grande querelle au Contrat-Social ; les modérés s’y sont trouvés en force, et ont demandé que le comité de surveillance fût tenu de faire à l’assemblée générale, deux fois la semaine, le rapport de ses opérations. Qu’ont fait les sans-culottes, que dis-je, les enragés ? Se voyant en minorité, ils se sont portés à la section Mauconseil pour y demander du secours. La section Mauconseil a levé sa séance, et ils se sont tous portés en masse au Contrat-Social. Là ils ont fait la loi, ils ont cassé un commissaire de police nommé à la très grande majorité. Ils ont fait prendre tous les arrêtés révolutionnaires qu’il leur a plu ; enfin ils ont fait arrêter que le Contrat-Social serait tenu d’adopter le mode définitif de recrutement qui lui serait présenté, ou sinon… Ce brave cortège s’est retiré à minuit. »

Les fonctionnaires sans-culottes des sections couraient de l’une à l’autre pour porter le mot d’ordre, pour s’informer des points faibles où il convenait d’envoyer du renfort :

« Ces mêmes hommes (ceux que Dutard appelle les espions à 40 sous par jour) sont destinés encore à porter les ordres d’un comité de surveillance à l’autre, de proche en proche, de manière que s’il arrive quelque chose dans une section, la section voisine en est bientôt instruite, et si les sans-culottes d’une section ne sont pas assez forts, ils appellent ceux de la section voisine. C’est ce qu’a fait ma section avant-hier soir, et ce qu’elle a arrêté solennellement hier soir comme de sûreté générale (14 mai). »

Ce sont les sections des Lombards et de Mauconseil qui avaient donné l’exemple, dès le 15 avril, pour « un procès-verbal de réunion » où elles s’étaient promis « et juré union, fraternité et assistance dans tous les cas où l’aristocratie voudrait anéantir la liberté ». La section des Amis de la Patrie avait, une des premières, adhéré à ce pacte, et toutes les sections avaient été sollicitées de conclure la même fraternité, de donner l’accolade de paix au président de chaque section et de jurer assistance et secours pour écraser les « perturbateurs de l’ordre public ». Dutard constate l’effet de terreur produit sur les modérés par cette coalition des sans-culottes.

« Ce qui a pu aussi, écrit-il le 15 mai, dérouter les propriétaires de ma section, c’est l’espèce de fédéralisme établi entre les enragés qu’elle contient et ceux de la section Mauconseil. Avant-hier les modérés prévalaient dans cette dernière, les enragés ont demandé secours à ceux du Contrat-Social, et ceux-ci ont volé à leur secours. »

Le journal girondin, le Patriote français, sent bien le péril de cette manœuvre et il la dénonce violemment, le 19 mai :

« Les anarchistes emploient tous les moyens pour regagner le terrain qu’ils ont perdu dans les sections. À la faveur de deux ou trois qui leur sont restés fidèles, ils envoient dans les autres des députations, qui ont soin d’arriver lorsque les séances sont sur le point de finir, et par conséquent peu nombreuses ; et ils escamotent souvent, arrachent plus souvent encore des adhésions. Il y a quelques jours, Varlet, l’agitateur des boues de Paris, accompagné d’une députation de la section des Sans-Culottes, arriva, à onze heures et demie du soir, dans la section du Panthéon-Français et prêcha longuement les douceurs d’une nouvelle insurrection et les jouissances d’un massacre général. Quoiqu’il y eût peu de monde à la séance, Varlet échoua complètement et fut obligé de se retirer, couvert de honte. Le lendemain, la section arrêta que ses séances seraient levées de droit à dix heures du soir, et qu’on ne pourrait délibérer qu’au nombre de deux cents citoyens. Il est temps que toutes les sections imitent ce sage arrêté.

« Un moyen plus infâme encore est employé par les anarchistes. Ils rassemblent les brigands de plusieurs sections, les promènent de section en section et y écrasent la majorité républicaine. C’est ainsi qu’ils ont fini par triompher de nouveau dans la section Bonconseil ; c’est ainsi que dans celle du Contrat-Social ils ont cassé et remplacé tout de suite tous les fonctionnaires publics ; c’est ainsi que dans celle des Lombards ils ont mis en état d’arrestation un citoyen qui s’opposait à de pareilles horreurs. Le brigandage s’appelle assemblée des sections réunies. Ce qui fait frémir, c’est que le montagnard Levasseur a assisté à celle du Contrat-Social et applaudi à ces violations de toutes les lois et de tous les droits. »

Dans un discours du 18 avril, Vergniaud a tracé le tableau, sans doute un peu forcé, de faction des sans-culottes dans les sections. Quand il s’agit de faire adopter une pétition « les rédacteurs et leurs amis se répandent au même instant dans les sections de Paris ; chaque émissaire dit à la section où il se présente : « Voici une pétition qu’il faut signer. — Lisez-la. — Inutile, « elle est déjà adoptée par la majorité des sections. » Ce mensonge réussit auprès de quelques-unes d’entre elles, où plusieurs signent de bonne foi sans lire. Dans plusieurs on lit et on se contente de passer à l’ordre du jour. Qu’arrive-t-il ? Les intrigants et les meneurs demeurent jusqu’à ce que les bons citoyens se soient retirés. Alors, maîtres de la délibération, ils décident qu’il faut signer la pétition et la signent. Le lendemain, quand les citoyens arrivent à la section, on leur présente la pétition à signer, et on se prévaut contre eux de la décision prise la veille. S’ils veulent faire quelques observations, on leur répond par ces mots terribles : « Signez ou pas de certificat « de civisme ». Et comme sanction à cette menace, plusieurs sections, où règnent en maîtres les rédacteurs des listes de proscription, décident que l’on changera les cartes civiques, et refusent d’en accorder de nouvelles à ceux qui ne veulent pas signer la pétition. On ne s’en tient pas à ces manœuvres, on aposte dans la rue des hommes armés de piques pour forcer les passants à signer. »

C’est un témoignage malveillant, mais décisif, de l’énergie, de la persévérance des révolutionnaires luttant contre les influences modérées. Ils trouvaient un instrument admirable dans les comités de surveillance. Dés l’origine de la Révolution, les sections avaient eu des organes d’exécution. Quoique tous les citoyens fussent représentés, par voie de délégation, dans le Conseil général de la Commune, la Révolution avait tenu à multiplier les foyers d’action autonome. Il lui avait paru que le seul moyen d’entraîner, de contrôler, de pénétrer de son esprit cette masse énorme de vingt-cinq millions d’hommes libérés de l’administration de l’ancien régime, mais appesantis encore de bien des préjugés, c’était d’exciter le zèle et l’initiative de tous en mettant à la portée de tous des instruments d’action. C’est ainsi que, pour Paris notamment, la loi municipale du 21 mai 1790 avait institué, en chaque section, un comité civil nommé par elle, et qui était comme un intermédiaire entre la section et la municipalité. Il avait des attributions multiples et une action efficace. Les douze membres qui le composaient avaient, réunis en comité, des pouvoirs de police. Ils secondaient, ils surveillaient les commissaires de police élus par la section. Ils informaient le Conseil général de la Commune, le maire, le procureur-syndic de tout ce qui pouvait intéresser la marche de la Révolution, des germes de conspiration entrevus, des difficultés relatives aux subsistances.

C’était une institution tout à fait régulière et d’un fonctionnement vigoureux. Le comité devait se réunir au moins tous les huit jours, et dans les périodes de crise il se réunissait tous les jours. Il avait des registres de procès-verbaux tenus par le secrétaire-greffier du commissaire de police. Et chaque membre du Comité à tour de rôle se tenait à la disposition des citoyens pour tous renseignements et démarches nécessaires. Ce sont les comités civils qui font la répartition des premiers assignats, pour en prévenir l’accaparement. Ce sont eux qui délivrent des certificats de résidence. Ce sont eux qui, sur l’ordre de la Commune, apposent où lèvent des scellés, opèrent des saisies et recensent la population. (Voir Mellié.)

Un moment suspendus par la révolution du Dix-Août, ils sont reconstitués par une décision de la Commune révolutionnaire, et ils en reçoivent des attributions plus étendues et un élan nouveau. Mais la Révolution ne tarda pas à craindre qu’ils ne fussent trop absorbés par leurs diverses fonctions administratives, par l’inspection de la voierie, par le contrôle ou l’organisation des ateliers publics de bienfaisance, par la vulgaire police des rues, etc., etc., pour pouvoir surveiller avec une activité suffisante tous les suspects, tous les royalistes déguisés, tous les émigrés de retour, tous les nobles qui de leurs châteaux de l’Ouest affluaient à Paris, dans l’été de 1792, afin de prêter main forte au roi. Pétion, dès le mois de juillet, demandait l’institution d’un Comité de surveillance chargé de rechercher tous les délits relatifs à la sûreté intérieure et extérieure de l’État. Et quand la Législative, après le Dix- Août, eut brisé tous les juges de paix qui avaient été envahis de l’esprit feuillant, quand elle eut résolu de transférer aux départements et aux municipalités les fonctions de sûreté générale, un Comité de surveillance fut constitué pour tout Paris.

Mais comment ce Comité aurait-il pu fonctionner s’il n’avait été secondé par des comités de section, plus capables de suivre, dans une fraction déterminée de la grande ville, le mouvement, les intrigues, presque les pensées des individus ? De là ces comités de section qui, au lendemain du Dix-Août, se forment presque spontanément un peu partout, tantôt de 14, tantôt de 12 membres, mais toujours pénétrés d’un esprit révolutionnaire ardent ; seuls étaient éligibles ceux qui faisaient la preuve qu’ils n’avaient jamais appartenu à un club feuillant, ou signé les pétitions des huit mille et des vingt mille. Nés de la Révolution, c’étaient des organes de Révolution. Et à mesure que la Révolution s’exaltait, passait des influences girondines aux influences de la Montagne, les comités de surveillance s’exaltaient et se passionnaient avec elle. Ni le cordonnier révolutionnaire Lhuilier n’aurait été élu procureur syndic du département, ni Pache n’aurait été élu maire de Paris, ni Hébert et Chaumette n’auraient occupé les postes de procureur et de substitut de la Commune si les comités de surveillance, qui exprimaient tout ensemble et dirigeaient les sections, n’avaient abondé dans le sens d’une politique de vigueur et d’action.

Ainsi s’élaborait et se constituait toute une forte administration révolutionnaire. Ainsi les patriotes les plus véhéments s’habituaient à commander, à surveiller, à agir. Ainsi ils acquéraient, dans les limites assez étroites de la section, la connaissance des hommes et des choses, cette sûre information de détail qui permet aux heures de crise les décisions rapides. Et l’ambition, l’action de ces comités de surveillance s’élargissaient avec les événements, se passionnaient avec la Révolution.

Quand, dans les premiers jours de mai, le péril s’aggrave, quand le vent de défaite se lève de nouveau, quand d’inquiétants symptômes de trahison annoncent les catastrophes prochaines, les sections les plus ardentes décident spontanément de donner à leur comité de surveillance un caractère plus nettement révolutionnaire et un pouvoir plus direct. Il ne suffit pas de dresser des listes de suspects qui seront transmises à la Commune. Qu’adviendra-t-il, en un jour de crise où les événements se précipitent, où les heures et les minutes comptent, si des suspects, continuant à intriguer en liberté, donnent le signal du massacre des patriotes, livrent un quartier de la ville à des rassemblements d’émigrés jetant soudain le masque, et arborant les insignes de la trahison ?

Il faut qu’à l’action rapide du tribunal révolutionnaire créé le 9 et le 10 mars réponde la rapidité d’action des sections pourvoyeuses. Dans la section de la Croix-Rouge, l’assemblée générale décrète le 13 mars 1793 :

« Considérant que la Convention nationale a trouvé nécessaire de créer, dans ces circonstances difficiles, un tribunal révolutionnaire pour juger les ennemis de la patrie, que ce tribunal pourrait n’être que d’un effet peu sensible si la majeure partie de ses ennemis lui échappait, qu’il faut que tous les bons citoyens se mettent en état de les attendre, et qu’un des moyens pour réussir est d’exercer la plus exacte surveillance, la section a créé dans son sein un Comité révolutionnaire. »

Ce comité, composé de sept membres, et se renouvelant chaque mois par moitié, se réunira tous les jours et il recevra « toutes les dénonciations signées et tenues secrètes de tout citoyen de la section contre les émigrés et les prêtres déportés rentrés dans la République », et en général contre tous les ennemis de la République une et indivisible.

Il pourra nommer deux de ses membres qui seront autorisés à requérir la force armée, afin d’aller faire des visites domiciliaires avec l’assistance du juge de paix et du commissaire de police.

Devant ce mouvement confus et spontané des sections qui élargissaient révolutionnairement leurs droits, la Convention intervint. Elle régla, en les étendant, les attributions des comités de surveillance devenus, de fait et de nom, des comités révolutionnaires.

C’est le décret du 21 mars 1793 :

« Il sera formé dans chaque commune de la République et dans chaque section des communes divisées en sections, à l’heure qui sera indiquée à l’avance par le Conseil général, un comité composé de douze citoyens.

« Art. 2. — Les membres de ce comité, qui ne pourront être choisis ni parmi les ecclésiastiques, ni parmi les ci-devant nobles, ni parmi les ci-devant seigneurs de l’endroit et les agents de ces ci-devant seigneurs, seront nommés au scrutin et à la pluralité des suffrages.

« Art. 3. (rédaction nouvelle du 30 mars). — Sur mille citoyens ayant droit de voter dans la section, il faudra les suffrages de cent pour l’élection des membres qui doivent composer le comité de surveillance.

« Art. 4. — Le Comité de la Commune ou chacun des Comités de sections de la Commune sera chargé de recevoir pour son arrondissement les déclarations de tous les étrangers, actuellement résidant dans la commune, ou qui pourraient y arriver, etc. »

Ainsi, c’est seulement sur les étrangers que devait porter la surveillance des nouveaux comités. Mais ceux-ci, élus le 28 mars, ne tardèrent pas à étendre leurs attributions ; et ils soumirent à leur contrôle tous les citoyens. Il fallait être agréé par eux pour obtenir de la Commune un certificat de civisme, et cela donnait à ces comités, devenus révolutionnaires de fait comme de nom, un pouvoir immense.

Dutard signalait à Garat, le 13 mai, leur action croissante :

« Si vous laissez prendre aux comités révolutionnaires leur ancien empire, qu’en résultera-t-il ? C’est que vous ferez tomber entièrement l’esprit public ; c’est que le parti propriétaire lui-même vous abandonnera et se livrera à la merci de tous les hasards. »

Il insiste le 14 :

« Une partie de son mal, c’est la Convention qui l’a fait elle-même en établissant les comités révolutionnaires ; j’aurais désiré au moins, qu’elle les eût subordonnés à d’autres autorités ; qu’elle n’en eût confié l’administration qu’à des pères de familles, des hommes de 40 ans et domiciliés depuis 30 ans dans la section. Ce sont, au contraire, presque tous des jeunes gens qui cherchent à devenir quelque chose, et des étrangers qui emplissent ces places.

(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Les Enragés de ma section ont cassé un commissaire de police (et un secrétaire greffier), légalement nommé quelques jours auparavant, par cela seul qu’il avait la figure d’un honnête homme. Ils ont allégué que l’Assemblée avait arrêté auparavant que les commissaires de police ne seraient nommés qu’après que les cartes seraient changées, et qu’ici la nomination est l’effet d’une cabale.

« Il est étonnant combien la loi mise à exécution a d’empire sur le peuple. Si la Convention laisse substituer à son autorité celle des comités de surveillance, elle est perdue, et je ne lui en donne pas pour huit jours. »

Je laisse, bien entendu, la responsabilité de sa philosophie feuillantine à l’observateur Dutard, qui ne cesse de répéter que Lafayette était son dieu. Mais ses notes nous permettent de voir en action les comités de surveillance. Un de leurs premiers actes fut de déclarer que les cartes d’identité de chaque citoyen devaient être établies de nouveau pour que la sincérité des opérations électorales fût entière ; et on devine combien d’occasions s’offrirent à eux, dans cette réfection des cartes, pour inquiéter, décourager et détourner des sections les citoyens hostiles à la Montagne et à la Commune.

Dans presque toutes les sections, les commissaires de police, soit qu’ils aient été élus avant que les forces bourgeoises se portent dans les sections, soit qu’ils aient été choisis sous l’influence des comités révolutionnaires, marchaient d’accord avec ceux-ci : c’était encore une grande force pour la Révolution nouvelle qui se préparait.

Mais c’est surtout leur union avec les autorités constituées du département et de la Commune qui donnait aux comités une grande puissance, c’était un faisceau presque indestructible des forces révolutionnaires se complétant les unes les autres. Le procureur de la Commune, Chaumette, comme s’il eût voulu racheter la modération forcée dont il fit preuve le 25 février et le 10 mars, se répandait en motions véhémentes, en réquisitoires ardents. Il semble agité par une sorte de fièvre patriotique et révolutionnaire.

Le 28 avril, la section des Droits de l’Homme, celle qui avait été compromise devant la Convention par le drapeau fleurdelysé qu’elle y avait porté par mégarde, tient à prouver la pureté de son zèle révolutionnaire :

« Le commandant de la section armée des Droits de l’Homme fait part du désir qu’ont les citoyens de cette section de présenter au Conseil général le drapeau qu’ils ont substitué à celui qui offusquait les regards des républicains, étant souillé des signes du royalisme. Le Conseil, ayant le maire à sa tête, descend sur la place de la Maison Commune, y faire l’inauguration du nouveau drapeau. Le Conseil remonte ensuite, accompagné de la force armée de ladite section qui défile dans la salle au son de la musique militaire et au milieu de nombreux applaudissements. »

C’était dissiper l’ombre qui pesait encore sur les récentes journées insurrectionnelles. C’était proclamer le civisme de ceux qui avaient porté d’audacieuses paroles à la Convention. De même, le 24 avril, le Conseil de la Commune déploie un grand zèle pour les obsèques de Lazowsky, qui avait été l’homme du Dix-Août :

« Le Conseil arrête que le maire et une députation du Conseil général assisteront au convoi de Lazowsky, capitaine de canonniers de la section du Finistère, et qu’il sera fait invitation au Conseil général du Dix-Août d’y assister avec sa bannière et le tableau des morts et blessés à cette mémorable journée, et que le drapeau martial sera brûlé sur la tombe de ce citoyen. »

Ainsi, pour le noter en passant, le drapeau rouge, quoiqu’il eût, par une sorte d’usurpation populaire et d’ironique défi, conduit, le jour du Dix-Août, une partie des assaillants, est resté encore en 1793 un emblème de la loi martiale et de la contre-révolution. Mais avec quel soin la Commune de 1793 évoquait le souvenir et le décor même de la Commune révolutionnaire du Dix-Août ! On sentait la fièvre grandir.

Pourtant, dans la question des subsistances, la politique de la Commune de Paris est encore incertaine. Je vois bien que le 18 avril la Commune prend part à la délibération provoquée par le Conseil général du département de Paris au sujet des subsistances, et qui aboutit à la motion sur le maximum des grains.

« Le procureur de la Commune, dit le compte rendu du Moniteur, annonce au conseil qu’en conséquence de la convocation faite par le département de Paris de toutes les communes de son arrondissement, le maire, les officiers municipaux et lui, se sont transportés au lieu du rassemblement indiqué dans la salle des Jacobins ; que là des commissaires ont été nommés pour la rédaction d’une adresse à la Convention nationale, relativement aux subsistances ; que la principale disposition de cette adresse portait l’invitation à la Convention de fixer annuellement le prix des grains, en prenant le quintal pour mesure. »

Comme on voit, ce n’est pas de la Commune même, pourtant si agissante, si abondante en démonstrations, que vient l’initiative. Il semble que le département ait été plus près que la Commune des Enragés, qui avaient pour programme la taxation.

De même que c’est le département qui avait proposé aux autorités constituées de Paris le maximum, c’est le président du département qui formula la pétition devant la Convention :

« Nous venons, au nom des citoyens de tout le département de Paris, vous instruire de nos maux et vous présenter les moyens d’y remédier. Depuis quatre ans, il n’est pas de sacrifices que le peuple n’ait faits à la patrie ; pour prix il vous demande du pain. Les mesures que nous vous offrons ont déjà force de loi dans l’opinion publique. Il s’agit de la classe indigente pour laquelle le législateur n’a rien fait quand il n’a pas tout fait. Qu’on n’objecte pas le droit de propriété. Le droit de propriété ne peut être le droit d’affamer ses concitoyens. Les fruits de la terre, comme l’air, appartiennent à tous les hommes. Nous avons consulté les cultivateurs ; tous ont assuré que la France a dans son sein plus de grains qu’il ne lui en faut pour sa consommation. Nous venons demander : 1° la fixation du maximum du prix du blé dans toute la République, il pourrait être, pour l’année prochaine, de 25 à 30 livres le setier ; 2° l’anéantissement du commerce des grains ; 3° la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur ; 4° et un recensement général de tout le blé après chaque récolte. »

Était-ce réalisable ? et, si on n’allait pas jusqu’à une organisation communiste de l’approvisionnement, si on ne chargeait pas la nation elle-même d’acheter le blé aux cultivateurs et de le revendre, était-il possible de supprimer tout intermédiaire ? Je ne le recherche pas en ce moment. Je constate seulement que ce programme, malgré l’apparente et officielle adhésion de toutes les autorités constituées de Paris, était celui du département plutôt que celui de la Commune. Aucun des représentants directs de la Commune, ni le maire, ni le procureur, ne prit la parole devant la Convention pour appuyer l’orateur du département.

Dans la séance de la veille, 17 avril, à la Commune, il semble bien (autant qu’on peut en juger par les comptes rendus du Moniteur et de la Chronique de Paris), que la question des subsistances y fut traitée avec réserve, et que des conseils de prudence et de modération furent, à ce sujet, donnés au peuple :

« La discussion, dit le Moniteur, s’ouvre sur les subsistances. Quelques membres proposent comme moyen de parer aux difficultés actuelles d’exposer sur le carreau de la Halle la plus grande quantité possible de farines tirées des magasins de la municipalité ; mais le substitut du procureur de la Commune pense que cette mesure ne peut que produire de grands maux, en empêchant les boulangers de s’approvisionner au dehors ; que lorsque les magasins seront une fois épuisés, la municipalité et les boulangers seront obligés d’acheter la farine au dehors, et qu’alors cela ne sera peut-être plus possible.

« Garin, l’un des administrateurs des subsistances, est sommé de déclarer s’il est vrai, comme il l’a avancé, que Paris soit approvisionné suffisamment, et qu’enfin il dise pour combien de temps l’on a des subsistances. Il répond qu’il voit avec douleur que des inquiétudes déplacées dérangent tous les projets de l’administration. Il affirme à plusieurs reprises que les subsistances ne manqueront pas, et propose à ce sujet une proclamation dont la rédaction est adoptée.

« Les commissaires des sections présents à la séance sont invités à se retirer dans leurs sections respectives, pour leur faire part de ce qu’ils viennent d’entendre sur les subsistances. »

Ainsi la Commune s’applique plutôt à rassurer, à calmer. La proclamation suggérée par Garin, et dont la Chronique de Paris nous donne le texte, est presque agressive contre ceux qui fomentent l’inquiétude :

« Des hommes perfides veulent jeter le trouble parmi vous, en vous donnant de l’inquiétude sur vos subsistances ; ces hommes sont ceux qui visent au bouleversement de la république, au rétablissement de la royauté ; gardez-vous de les écouter. Les subsistances de Paris sont assurées, les boulangers cuisent même plus qu’il n’est nécessaire pour la nourriture des habitants de notre ville. Si le pain a paru manquer, ne l’attribuez qu’à la crainte qu’ont de prétendus patriotes qui, en se précipitant chez les boulangers, vous ont entraînés avec eux ; ne l’attribuez qu’à l’exportation considérable hors de nos murs, que ces mêmes soi-disant bons citoyens ont faite ou ont favorisée, du pain cuit dans Paris. L’administration municipale vient de mettre des bornes à cet enlèvement en ordonnant la visite des voitures sortant de Paris, et la saisie des pains qu’elles contiendraient, mesure juste et naturelle ; car si le peuple de Paris fait des sacrifices pour maintenir chez lui le pain à un bas prix, ce même peuple doit retirer le fruit de ses sacrifices. La farine ne manquant pas dans Paris, les boulangers cuisant suffisamment, il n’y a plus de crainte, plus d’inquiétude à avoir ; nous n’avons plus de raison pour nous jeter en force chez les boulangers ; ce n’est qu’avec le calme et la tranquillité que vous pouvez mettre le sceau aux mesures sages qu’ont prises vos magistrats pour assurer vos subsistances et déjouer les infâmes complots des agitateurs. »

Évidemment, le Conseil général de la Commune qui avait, le 17 au soir, adopté cette proclamation et décidé qu’elle serait imprimée et affichée, notamment aux portes des boulangers, et envoyée aux 48 sections, n’avait pas grand goût pour la démarche à laquelle, le lendemain, l’entraîna le département. Il ne semble pas qu’aucun des membres de la Commune ait songé à se dire : Si l’on exporte du pain de Paris, c’est parce qu’il est plus cher au dehors, et s’il est plus cher, c’est parce que le maximum du prix du pain n’est pas fixé ; il faut donc adopter une taxation générale pour empêcher cette exportation de pain qui pouvait épuiser Paris. Non, il n’y a pas trace, dans les comptes rendus qui nous sont parvenus d’un raisonnement de cet ordre. En fait, même après la taxation générale des grains, il y aurait eu encore, entre le prix du pain à Paris et le prix du pain hors de Paris, un écart, puisque Paris faisait des sacrifices pour maintenir le pain même au-dessous du cours normal. Garin, en qui le conseil de la Commune a toute confiance, puisqu’il en adopte toutes les propositions, semble même contraire à tout système de réglementation. Le 29 avril, Garin et Cousin, administrateurs, soumettent au conseil, qui l’approuve, la proclamation suivante :

« Citoyens, c’est avec un vrai plaisir que les administrateurs des subsistances et approvisionnements s’adressent aux sections pour leur faire part de l’état des subsistances de Paris. La farine de commerce, quoique toujours à des prix élevés, abonde à la halle, et l’administration espère que les mesures qu’elle a adoptées et qui ont réussi jusqu’à présent, auront toujours le même succès et amèneront peu à peu la baisse du prix de cette denrée ; mais, nous vous le répétons, ces mesures ne peuvent pas et ne doivent pas être publiques, et pourquoi le seraient-elles s’il ne peut résulter de leur publicité aucun bien, s’il en peut résulter du mal et surtout un mal irréparable ? À quoi servirait-il d’ouvrir aux yeux des curieux les magasins de la municipalité, les registres du département des subsistances ? Serait-ce pour connaître la conduite des administrateurs ? Mais ils en rendent tous les jours un compte exact au maire et au bureau municipal. Avec une pareille surveillance, peut-on avoir la moindre inquiétude sur sa gestion ? Serait-ce pour connaître seulement l’état des magasins et celui des marchés à livrer ? Mais il importe que ces marchés soient tenus secrets, car il se pourrait que la moindre indiscrétion empêchât la livraison des farines attendues. Il importe que la situation des magasins ne soit pas connue de tout le monde ; peut-être tous les magasins de la municipalité ne sont pas à Paris, et ne doivent-ils pas y être tous pour mieux assurer le succès de l’approvisionnement ; contentons-nous pour le moment de retirer l’avantage qui résulte de ces mesures ; un jour viendra où les administrateurs pourront vous faire le détail, non des peines, des soucis qu’elles leur auront occasionnés, mais de ces mesures elles-mêmes. Elles auraient sans doute été inutiles si, conformément à l’arrêté du corps municipal, du 3 février, on avait laissé à Paris le pain suivre le prix de la farine, comme on a fait dans toute la France. L’approvisionnement de Paris est assuré, les boulangers sont garnis, les magasins de la municipalité aussi, et ils le seront en dépit des faux patriotes et des intrigants, car ce sont eux, n’en doutez pas, chers concitoyens, qui vous sonnent l’alarme ; mais ces moyens aristocratiques sont usés, vous sentirez qu’il est plus nécessaire que jamais que tous les citoyens se rallient autour d’un maire qui a leur confiance et des officiers municipaux qui la partagent et méritent de la partager par leur dévouement sincère à la chose publique, dont les subsistances sont la base. »

Il est très vrai que le corps municipal, comme en témoigne, à la date du 1er février 1793, le registre de ses délibérations, avait recommandé au peuple de laisser le prix du pain s’élever en proportion du prix variable des farines et avait plaidé pour le principe de la liberté du commerce :

« Plusieurs sections se plaignent du renchérissement du pain, annoncent des rassemblements qui menacent les boulangers et demandent que le corps municipal prenne des mesures propres à ramener le calme. Une discussion s’élève sur la question de savoir s’il convient de porter le pain de quatre livres au prix de treize sols ou de le maintenir au prix actuel.

« Après de vifs débats, le corps municipal arrête : 1° de renvoyer cette question aux sections elles-mêmes ; 2° de leur adresser l’Avis au peuple, rédigé par le citoyen Garin, afin de les mettre en état de délibérer, avec une connaissance exacte, des motifs qui plaident pour et contre l’augmentation. »

Ainsi Garin se rappelait d’autant mieux la décision du corps municipal au commencement de février que c’est lui qui l’avait inspirée et formulée. Et l’Avis au peuple, rédigé par lui, et destiné à présenter aux sections les raisons pour et contre, était en réalité un plaidoyer à fond pour la liberté du commerce, pour la libre variation des prix suivant l’état du marché :

« Les magistrats du peuple lui doivent toujours la vérité, car un peuple courageux qui a conquis la liberté est toujours prêt à l’entendre.

« Jusqu’à présent, citoyens, le pain a été, dans cette grande ville, à un prix plus bas que dans aucune ville de la république ; il y a longtemps que les habitants des départements, même les plus fertiles en grains, mangent le pain à 4 sous et à 5 sous la livre ; il en est où on le paye 7 sous. Le prix de 12 sous les 4 livres, dont vous jouissez, n’a pas pu avoir lieu sans des sacrifices énormes de la part de la municipalité, sacrifices qu’il est impossible de continuer sans ruiner complètement la Commune de Paris, et qui mettent un obstacle invincible à notre approvisionnement ; car le boulanger ne vendant son pain que 12 sous les quatre livres, ne peut payer la farine plus de 60 livres le sac de 325 pesant, et il lui est impossible de s’en procurer à ce prix, puisque nos frères des départements les plus éloignés viennent l’acheter 66 livres, 67 livres dans la Beauce, la Brie, le Soissonnais et le Vexin. Il n’est qu’un moyen pour amener l’abondance dans Paris, c’est de payer la farine ce qu’elle vaut, ce que vos frères des départements la payent ! Nous avons lieu de croire qu’une légère augmentation sur le prix du pain, mettant le boulanger à même de payer les farines un prix plus élevé, lui fera avoir la préférence dans les marchés, et rétablira auprès du marchand et du laboureur la confiance qu’il avait perdue par le bas prix du pain, comparé au prix des farines.

« Nous espérons, citoyens, que vous entrerez dans les vues de vos magistrats et que nul d’entre les habitants de cette grande ville ne se refusera à supporter cette augmentation, qui ne peut être moindre d’un sol sur le pain de quatre livres.

« Ressouvenez-vous que le prix raisonnable amène l’abondance, et que l’abondance ramène le bon marché.

« La municipalité, toujours jalouse de donner à ses commettants tous les renseignements possibles, fera afficher dans Paris, deux fois la semaine, le prix des farines à la halle, et sur les ports, et, le taux auquel le boulanger ne peut pas, sans perte, livrer son pain au consommateur, d’après le prix de la farine.

Du 2 février 1793, l’an second de la République française.

« Prix du pain de quatre livres, à raison des prix des farines, sans y comprendre les frais de manutention du boulanger.

« La farine à 50 livres le sac ramène le prix du pain à 10 sous.
60 12
65 13
70 14
75 15
80 16
Observation.

« La farine se vend dans le moment 65 livres. Les blés sont récoltés dans une saison pluvieuse, et par ce fait, ils n’offrent aucune espérance en spéculation pour le boulanger et le meunier, les farines prenant moins d’eau, rendant moins de livres de pain, nous privent d’une abondance que donnent les blés récoltés dans une saison sèche, et, augmentés par l’art du boulanger, nous ôtent, par sac de 325 livres pesant, vingt-cinq livres de pain, qu’on a en plus dans les années ordinaires.

« Les municipalités qui nous avoisinent ont mis le pain à 13 sols. Celle de Paris le laissant à 12 sols, vous vous trouverez privés du pain que le boulanger fabrique pour vous par la facilité qu’auraient les citoyens des campagnes de le venir prendre à meilleur prix que chez eux, ce qui rendrait illusoires les soins de vos magistrats qui veillent à ce qu’il ne vous manque pas. »

C’est le pur langage de l’économie libérale, et il est tout à fait curieux de voir que la Commune de Paris, dans son adresse du 29 avril, se réfère à ces déclarations du commencement de février. C’est en contradiction absolue avec tout le système de réglementation qui commençait à s’imposer et que la Commune elle-même avait paru recommander à la Convention dans la séance du 18 avril. Ce qui est plus curieux encore, c’est que le Conseil général de la Commune, en regrettant avec Garin que l’arrêté du corps municipal du 3 février n’ait pas été observé, se désavoue lui-même. Car c’est le Conseil général de la Commune qui avait passé outre aux décisions du corps municipal et qui avait, comme je l’ai déjà noté, maintenu le prix du pain de 4 livres à 12 sous, dans sa séance du 4 février. Le corps municipal avait protesté en vain. Dans le compte rendu que la Chronique de Paris donne de la séance de la Commune du 5 février, je lis ceci :

« Le corps municipal renvoie au Conseil général la pétition que les boulangers lui avaient adressée ce matin. Ils représentent que l’arrêté, pris hier par le Conseil général, les met dans un embarras qui peut faire beaucoup de mal à leurs concitoyens. « En attendant, disent-ils, que vous examiniez s’il n’y a pas lieu à indemnité, ne devons-nous pas craindre que le pain manque ?… »

« Le Conseil général arrête que l’arrêté qui fixe à 12 sous le pain de quatre livres sera exécuté, et réitère aux boulangers la certitude d’une indemnité. »

Évidemment, le corps municipal en transmettant la pétition des boulangers l’approuvait. Aussi, quand le Conseil général de la Commune, le 29 avril,

Lettre autographe de Carnot.
(D’après un document des Archives nationales.)


regrette que le prix du pain n’ait pas suivi celui des farines comme le voulait le corps municipal, il se blâme lui-même, et il subit complètement l’influence des idées économiques de Garin. Si donc, le 18 avril, le Conseil général de la Commune s’était associé à la démarche du département, c’était sans conviction bien ardente, et sans doute sous la poussée de quelques sections.

Dans la séance du 17 avril, quand des délégués des sections viennent proposer une fête civique au champ de la Fédération, les tribunes crient : « À bas la fête ! il nous faut du pain. » Le Conseil général n’osa pas aller contre ces sommations et il se donna l’air de faire quelque chose. Mais sa politique économique était autre. Au fond, avec les larges subventions qu’il avait reçues de la Convention et qui lui permettaient de maintenir le pain à 3 sous la livre, Paris n’avait aucun intérêt à la taxation des grains. Il pouvait même craindre que cette taxation fournît un prétexte décisif de ne plus continuer les subventions nationales à la Commune de Paris. Et suffirait-il de taxer le grain pour maintenir le pain à 3 sous la livre ? C’était fort douteux ; le Girondin Ducos, dans la séance du 18 a la Convention, apprenait aux pétitionnaires que le pain se vendait à Bordeaux sept sous la livre, au prix du commerce. Le maximum du prix des grains permettrait-il de réduire de moitié le prix du pain ? Ce n’était pas probable. Aussi, ce sont plutôt les communes voisines de Paris que la Commune de Paris même, qui décidèrent sans doute le département à demander la taxation des grains.

Ce n’est pas là le point vif de l’agitation de la Commune parisienne. Et lorsque les femmes de Versailles, au commencement de mars, viennent à Paris pour peser sur la Convention et obtenir d’elle le vote du maximum, la Commune de Paris, tout en leur ménageant un fraternel accueil, semble surtout préoccupée de les surveiller, de les mettre en garde contre toute démarche téméraire.

(Séance du 1er mai). « Le citoyen maire annonce que les citoyens de Versailles se disposent à passer la nuit dans la salle de la Convention en attendant que ses membres se réunissent. Le Conseil invite le citoyen maire à aller leur représenter que la salle de la Convention est une propriété nationale qui doit être respectée, et nomme des commissaires pour l’accompagner. »

Chaumette était plus préoccupé d’organiser ce qu’on pourrait appeler dans notre langage présent « l’assistance et l’assurance sociales » que de réglementer le cours des denrées, et c’est dans ce sens qu’il orientait la Commune. Elle décide à sa demande, le 4 mai, « qu’il sera fait une pétition à la Convention pour lui demander la prompte organisation de l’instruction publique, des établissements pour les pauvres valides et infirmes, enfin qu’elle charge les comités d’agriculture et de commerce de leur faire à une époque fixe un rapport sur les moyens les plus prompts et les plus sûrs, non pas de soulager les misérables, mais d’extirper la misère en procurant à la jeunesse une ressource pour la vieillesse, et à ceux qui n’ont que des bras, du courage et de la santé, le moyen de les employer de manière à pouvoir devenir un jour propriétaires. »

C’était plus vaste, mais à échéance plus lointaine que la taxation des blés. Jacques Roux devait sourire de ces incohérences de la Commune de Paris, qui tantôt était entraînée par le mouvement du peuple à souscrire à la politique sociale des Enragés, et tantôt, répudiant ou oubliant le maximum, s’échappait en vagues espérances d’universel bien-être. C’est une grande surprise de voir tout à coup, dans une séance du 19 avril, Jacques Roux reparaître au Conseil général de la Commune. Voici comment débute, pour cette séance, le compte rendu du Moniteur :

« L’appel pour le service du Temple (la surveillance de Marie-Antoinette) ayant été fait comme de coutume, Jacques Roux a été indiqué pour y être de service ; il a déclaré être malade, et que si on le forçait d’aller au Temple, il ne paraîtrait plus au Conseil.

« Cette assertion donne lieu à diverses propositions tendant à blâmer fortement Jacques Roux et même à le dénoncer à sa section. Après une assez longue discussion, le Conseil arrête que la réponse de Jacques Roux sera envoyée à sa section, celle des Gravilliers, et passe à l’ordre du jour sur toute explication ultérieure. »

D’où surgit-il et comment est-il là ? Nous avons vu, dans le compte rendu de la séance du 2 mars, que donne le Moniteur, que Jacques Roux était parmi les délégués au Conseil général de la Commune que la majorité des sections avait exclus. Ce compte rendu (non officiel, il est vrai) le mentionne expressément. Il n’y a pas d’erreur possible. D’abord les événements du 25 février avaient appelé l’attention sur Jacques Roux, et si le Moniteur avait commis à son sujet une erreur aussi grave, elle aurait été rectifiée. D’ailleurs, comme je l’ai noté, le Moniteur indique, à propos de la séance du 19 mars, que les Gravilliers n’ont pas envoyé encore le procès-verbal de la nouvelle élection à laquelle ils ont été invités.

La Chronique de Paris, qui avait mentionné au commencement de mars le rejet d’un certain nombre de commissaires par la majorité des sections, donne, pour la séance du 19 mars, des indications à peu près identiques à celles du Moniteur.

« Les sections du Mont-Blanc et du Panthéon-Français ont refusé de nommer d’autres membres, malgré le rejet fait par la majorité des sections. Les sections des Champs-Élysées, Gardes-Françaises, Popincourt, Quinze-Vingts, Fédérés et Observatoire ont procédé à un renouvellement dont le résultat a présenté les mêmes sujets rejetés par la majorité des sections. Les sections des Gravilliers et du Temple n’ont pas envoyé leurs procès-verbaux. »

Ainsi il n’y a pas de doute possible, les délégués de la section des Gravilliers, parmi lesquels Jacques Roux, ont bien été rejetés par la majorité des sections. Mais j’avais conclu hâtivement du compte rendu de la séance de la Commune du 10 avril que la section des Gravilliers, après avoir d’abord négligé d’envoyer ses procès-verbaux, après avoir marqué par une assez longue abstention son mécontentement ou son dédain, s’était enfin décidée, entre le 19 mars et le 10 avril, à remplacer ses délégués au Conseil de la Commune. Voici le compte rendu de la séance du 10 avril dans le Moniteur :

« L’adresse présentée à la Convention pour en obtenir un décret qui fixe le terme fatal des élections ayant été renvoyée au Comité de législation, le Conseil a arrêté que la Convention serait invitée à fixer l’époque précise du remplacement des citoyens qui ont été rejetés par la majorité des sections, et que faute de se conformer à ce décret, les sections seront convoquées pour procéder à ce remplacement dans les sections des Gardes-Françaises, de Popincourt, du Panthéon-Français et de l’Observatoire, qui seules n’ont pas voulu remplacer les citoyens nommés par elles et rejetés par la majorité. »

Il semble bien résulter de ce texte que la section des Gravilliers s’était mise en règle. La Chronique de Paris nous donne le texte même de l’arrêté pris le 10 avril par le Conseil général de la Commune :

« Le Conseil général considérant que les difficultés interminables qui se sont élevées pour l’élection des notables dans quelques sections portent le plus grand préjudice à la chose publique, qu’aucune loi ne prononce de dispositions pénales contre les sections qui refusent de remplacer les membres qui ont été rejetés par la majorité des sections ; que la réorganisation municipale doit être immédiate, et qu’aucune autorité intermédiaire ne peut suppléer le peuple dans les nominations qui lui sont réservées par la loi, arrête que la Convention sera priée de fixer l’époque précise du remplacement des citoyens qui ont été rejetés par les sections, et que faute de se conformer à ce décret, les sections seront convoquées pour procéder audit remplacement dans les sections des Gardes-Françaises, de Popincourt, du Panthéon-Français et de l’Observatoire, qui seules n’ont pas voulu remplacer les citoyens nommés par elles, et rejetés par la majorité ; arrête en outre qu’une députation se transportera à l’instant même au Comité de législation, pour lui faire part du présent arrêté. »

Encore une fois, si la section des Gravilliers ne s’est pas conformée à la loi, si elle n’a pas remplacé Jacques Roux et les autres, rejetés par le scrutin épuratoire des sections, comment se fait-il qu’elle ne soit pas mentionnée avec les quatre sections qui doivent être convoquées à cet effet ? Comment se fait-il que le Conseil général précise que ces quatre sont les seules qui ne se sont pas conformées à la loi ? Et si Jacques Roux a été remplacé avant le 10 avril, comment prend-il part, le 19 avril, comme délégué des Gravilliers, à la délibération du Conseil général de la Commune ? J’avoue qu’avec les éléments dont nous disposons, je ne parviens pas à résoudre la difficulté. Peut-être Jacques Roux et les Gravilliers, qui, comme nous l’avons vu, n’avaient pas envoyé le 19 mars leurs procès-verbaux, ont-ils adopté comme tactique de gagner du temps, de ne pas heurter de front la Commune. Ainsi s’expliquerait que la section des Gravilliers ne fût pas comprise dans la liste des sections qui avaient délibérément résisté à la loi.

Devant la force d’inertie que lui opposaient certaines sections, et en l’absence de toute sanction légale, que pouvait la Commune ? Elle avait le respect de la souveraineté populaire, et sans doute les délégués provisoires des sections continuaient à siéger au Conseil général de la Commune tant que le litige n’était pas définitivement réglé. Il ne l’était pas encore à la fin de mai. Je lis en effet dans le Moniteur, pour la séance de la Commune du 23 mai :

« Le Conseil arrête que pour parer aux inconvénients qui résultent de ce que la municipalité définitive n’est pas encore organisée, la liste imprimée des membres définitivement adoptés, les noms des trois qui n’ont pas encore passé au scrutin épuratoire, seront envoyés aux sections avec une circulaire pour leur déclarer que si, dans trois jours, elles n’ont pas encore envoyé leur vœu pour le rejet ou l’admission des membres qui doivent compléter la municipalité définitive, il procédera à son organisation avec le département et d’après l’avis de la majorité des sections, sans égard pour celles qui auraient gardé le silence. »

D’ailleurs, en cette période, l’effervescence était telle, il y avait dans toutes les sections des luttes si vives entre la bourgeoisie modérée et la démocratie révolutionnaire, que la Commune ne pouvait guère espérer qu’il serait procédé à un vote régulier sur les délégués au Conseil général. La question était donc comme suspendue, et Jacques Roux profitait sans doute de cet état incertain pour exercer au Conseil général un mandat provisoire. Aussi bien il est visible que ses rapports avec le Conseil général sont difficiles. Pourquoi Jacques Roux refuse-t-il d’aller, à son tour, remplir au Temple la fonction de surveillance que la Commune avait assumée ? Était-il, comme il le dit, réellement malade ? Craignait-il que les nombreux ennemis qu’il avait à la Commune cherchassent à le compromettre à un moment où la dénonciation du gardien Tison contre deux commissaires de la Commune, coupables de complaisance envers Marie-Antoinette, mettait la Commune en émoi ? Ou bien boudait-il à un Conseil général qui l’avait souvent désavoué et maltraité ? On dirait qu’il veut s’engager le moins possible avec la Commune, et qu’il assiste à ses séances en surveillant morose ou ironique plutôt qu’en collaborateur. Il la menace aigrement de ne plus paraître à ses séances si elle veut lui imposer la discipline commune, et le Conseil général, tout en déférant à la section des Gravilliers le refus de Jacques Roux, décide que l’incident est clos. Il était évidemment fatigué de ses conflits incessants avec le prêtre tenace et audacieux, et il ne voulait pas se brouiller, en ces jours de crise, avec la puissante et révolutionnaire section des Gravilliers.

Jacques Roux voyait le Conseil de la Commune ballotté, dans l’ordre économique, du laissez-faire laissez-passer de Garin à l’interventionnisme de Lhuillier et du département. Il constatait, à travers toutes ces incohérences et ces contradictions, les progrès de sa politique, et il attendait son heure, avec un mélange de rancune et de dédain.

Mais si, dans la question des subsistances, la Commune était incertaine, elle secondait et elle organisait avec beaucoup de vigueur le mouvement politique révolutionnaire qui, depuis la trahison de Dumouriez, se développait contre la Gironde. Elle vit avec colère le parti que très habilement les Girondins avaient tiré de la pétition des sections, le 15 avril : Puisque les sections de Paris demandent que les députés soient jugés par le peuple, qu’il en soit ainsi, mais pour tous les députés et pour tout le peuple, et l’appel au peuple semblait suggéré à la Gironde par les révolutionnaires de Paris. Il fallait sortir en toute hâte du piège que l’on s’était tendu à soi-même.

« Le Conseil général (séance du 15 avril, dans le Moniteur), informé que la pétition de la majorité des sections, présentée aujourd’hui à la Convention nationale, a été mal interprétée et a donné lieu à de violents débats, considérant que le vœu des sections n’a point été de demander la convocation des assemblées primaires, mais bien la punition des lâches mandataires qui ont trahi la cause du peuple, a arrêté qu’une députation se présenterait demain à la Convention à l’effet de rétablir le sens de cette pétition et de désavouer toute interprétation contraire à son véritable esprit. »

C’était proclamer très haut que la solution de la crise était réservée à l’initiative et à l’action révolutionnaire de Paris. Cette action, la Commune la seconde de tout son pouvoir, d’abord en intervenant dans les sections au profit des démocrates les plus ardents. Presque à chaque séance, les sections où les « patriotes » sont mis en minorité par les bourgeois, par les « culottés », envoient des déléguée à la Commune. Et la Commune envoie immédiatement des commissaires pour surveiller les menées des « contre-révolutionnaires » ; elle les effraie : s’ils ont réussi à s’emparer des registres, à mettre sous scellés les papiers d’un comité de surveillance, la Commune fait lever les scellés. Ainsi le 2 mai (mais ceci n’est qu’un exemple entre bien d’autres) « la section de l’Unité demande que le Conseil nomme un ou plusieurs membres pour assister à ses délibérations et faire cesser les scènes scandaleuses qui ont été occasionnées dans son sein par les ennemis du recrutement, les clercs de notaires et les banquiers. Le Conseil nomme des commissaires à cet effet, arrête qu’il déclarera mauvais citoyens ceux qui s’opposeront au recrutement, et que la loi qui porte la peine de mort contre les ennemis du bien public et de la liberté sera envoyée demain aux 48 sections. »