La Convention (Jaurès)/1465 - 1500

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pages 1451 à 1464

Les idées sociales de la Convention
et le gouvernement révolutionnaire

pages 1465 à 1500

pages 1501 à 1550



LES IDÉES SOCIALES DE LA CONVENTION

ET LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE


La chute politique de la Gironde ne marque pas l’avènement d’un nouveau système d’idées. On peut dire qu’avant le 31 mai la théorie politique et sociale de la Convention était fixée dans ses grandes lignes. Toutes les idées avaient commencé à se manifester, et leur direction commune apparaissait. Il semble même que c’est en cette première période de la Convention que sa pensée est la plus abondante. D’abord, en ces premiers mois, malgré l’âpreté soudaine des luttes entre la Gironde et la Montagne, aucune ombre de Terreur ne flottait sur les intelligences. Aucune contrainte ne resserrait et ne refoulait les pensées. Tous les députés arrivaient ayant reçu de la France, non seulement le mandat de la sauver, mais le mandat de la renouveler par les lois et de la constituer.

Nul ne savait si la législature serait longue ; peut-être en quelques mois la grande œuvre, pour laquelle ils étaient tous délégués, serait accomplie. Ils se hâtaient donc tous de verser au trésor commun leurs idées, leurs systèmes, leurs rêves. Ils voulaient mettre quelque chose de leur esprit dans le vivant esprit révolutionnaire qui allait régénérer la patrie ; et sans doute aussi, malgré le désintéressement de ces heures nobles, ils n’étaient pas indifférents à la part de gloire individuelle qui rejaillirait sur eux de la grande création collective. Il y avait donc dans les esprits une sorte d’excitation sublime et joyeuse, hâte de se donner, de donner à la patrie et à la Révolution toute la substance de l’esprit.

Ainsi, de la fin de septembre 1792 à la fin de mai 1793, il y avait comme un vaste jaillissement de pensée. La riche conscience de la Convention était effervescente et prodigue, et de plus elle était entière. Elle n’avait subi encore aucune mutilation.

Les rivalités des partis n’avaient pas encore abouti aux scissions et aux exclusions irréparables : et tout en se haïssant déjà, les hommes de la Gironde et les hommes de la Montagne s’aidaient les uns les autres, et se suggéraient mutuellement d’audacieuses pensées. Ils voulaient rivaliser à qui aurait la conception la plus large et la plus forte de la vie républicaine et démocratique. Et quand ils opposaient idée à idée, système à système, ce n’était pas avec une sorte de prétention exclusive et intransigeante : chacun prenait conscience plus nette, dans cette opposition même, de ce qu’il y avait d’essentiel et de décisif dans sa propre pensée ; mais tous disaient que la Révolution saurait faire sa gerbe sur toute l’étendue du champ non encore divisé. Même dans les jours tragiques qui annonçaient et préparaient la catastrophe, il y avait des trêves soudaines ; et quand on délibérait sur la Constitution, Vergniaud et Danton se rencontraient sur les mêmes hauteurs. Ceux qui allaient être frappés mettaient une sorte de coquetterie sublime à se rattacher par leurs pensées les plus nobles à cette Révolution, d’où la colère brutale du peuple semblait vouloir les retrancher. Et ceux qui allaient frapper se plaisaient à constater entre eux et ceux-là mêmes qu’ils croyaient devoir sacrifier à l’intérêt public je ne sais quelle douloureuse identité des pensées essentielles, comme pour légitimer de leur propre souffrance le coup qu’ils allaient porter. La Convention pourra se décimer elle-même, toujours elle gardera ce large patrimoine initial qu’elle constitua au début avec toutes les richesses de tous les esprits.

Lepelletier de Saint-Fargeau ouvre l’exposé de son plan d’éducation nationale par ces mots :

« La Convention nationale doit trois monuments à l’histoire : la Constitution, le Code des lois civiles, l’Éducation publique. »

Or, dès les premiers mois, le dessin de ces monuments était tracé à grands traits, et des parties de l’édifice s’élevaient déjà.

Dans les questions relatives à l’instruction et à l’éducation publiques, c’est le plan de Condorcet légué à la Convention par la Législative, qui semble d’abord le rendez-vous des esprits. Il est tout au moins le point central autour duquel s’engage la bataille des idées. Il est critiqué par ceux qui trouvent qu’il abonde trop dans le sens de l’Encyclopédie, qu’il est trop complaisant aux lumières du siècle. Ceux-là, comme le janséniste Durand-Maillane, combinant une sorte d’ascétisme intellectuel avec les paradoxes de Jean-Jacques, et le rigorisme chrétien avec ce qu’on a appelé le piétisme démocratique, protestent au nom des mœurs et au nom de l’égalité contre des systèmes d’instruction trop mondains et trop ambitieux, qui risquent de compromettre dans le peuple l’innocence de la pensée et de la vie, et de créer au-dessus du peuple une oligarchie de savants orgueilleux et égoïstes.

Robespierre, frère cadet du Vicaire Savoyard, avait-il quelque tendresse pour ces doctrines d’abnégation et de restriction intellectuelle ? Estimait-il que, dans l’ordre du savoir aussi, il n’était pas bon d’avoir plus de trois mille livres de revenu et qu’une honnête ignorance était le complément démocratique d’une honnête pauvreté ?

Ce serait, je crois, forcer singulièrement sa pensée ; et je note que bientôt, quand il adoptera, quand il présentera à la Convention le projet de Lepelletier, il l’adoptera tout entier, c’est-à-dire avec la haute science qui en est le sommet comme avec l’égalité quasi communiste qui en est la base. Les journaux girondins, celui de Condorcet comme celui de Brissot, n’étaient pas fâchés de dénoncer le bigotisme démocratique de cet « esprit prêtre », allié contre les lumières du bigotisme janséniste ; et ils forçaient les choses en ce sens.

À propos des séances du 15 et du 16 décembre 1792, où Jacob Dupont, Ducos, Lequinio répondirent à Durand-Maillane, le Patriote français dit :

« Jacob Dupont a sapé d’une main courageuse l’empire des prêtres, que nos anarchistes veulent raffermir. Danton avait parlé des consolations que l’on veut enlever au peuple, en le délivrant du joug sacerdotal. Dupont a observé qu’il ne voyait rien de fort consolant pour un moribond d’entendre un prêtre lui débiter des contes auxquels il ne croit pas lui-même, et il a opposé à ce tableau Condorcet recueillant le dernier soupir de d’Alembert.

« C’était un spectacle curieux pour un observateur de voir, d’un côté le calme de l’orateur philosophe, et de l’autre les mouvements, les contorsions, les cris d’une partie de la Montagne, et surtout des prêtres et des évêques qui se trouvent encore, quoique en petit nombre, dans la Convention. On eût dit (j’emprunte à ces messieurs un objet de comparaison) que Dupont était un exorciste au milieu d’une bande de possédés. »

Et Condorcet dit dans la Chronique de Paris :

« Lequinio et Ducos ont soutenu l’utilité, la nécessité d’instruire le peuple, l’un comme un philosophe qui s’est dévoué depuis longtemps à instruire les habitants des campagnes, à défendre leurs intérêts ; l’autre, avec cette finesse d’esprit et de goût que la philosophie et l’amour de la liberté voudraient voir opposer plus souvent à cette barbarie de style et d’idées dont on semble se plaire à nous donner le précepte et l’exemple. »

Polémiques et épigrammes ! La Gironde (ce n’est point pour Condorcet que je dis cela) se laissait aller, pour taquiner Robespierre, au delà de sa propre pensée. Elle était tout entière d’accord avec Ducos, avec Lequinio, avec Jacob Dupont, pour proposer une instruction libre de toute attache confessionnelle, pour glorifier la philosophie et la science. Mais Jacob Dupont allait au delà, et il professait publiquement l’athéisme auquel la plupart des Girondins répugnaient presque autant que Robespierre.

Mais l’agression de Durand-Maillane contre les lumières avait excité les esprits, et les orateurs rationalistes défendaient la pensée générale de Condorcet avec une véhémence antichrétienne où Condorcet lui-même n’avait pas abondé.

Ducos fut très net et très vif :

« Un orateur (Durand-Maillane) a paru affligé de voir les prêtres exclus du plan d’enseignement public proposé par le Comité. Je ne ferai point à la Convention l’injure de justifier cette séparation entre l’enseignement de la morale qui est la même pour tous les hommes, et celui des religions qui varient au gré des pieuses fantaisies et de l’imagination. Cet opinant sans doute n’aurait admis que des enfants catholiques dans les écoles ouvertes à tous les membres de la société ; car y introduire les prêtres de cette secte, c’est en exclure les citoyens de toutes les autres, c’est donner à la puissance publique le droit usurpé par les confesseurs, celui de diriger, de tyranniser, d’exploiter exclusivement la conscience.

« … La première condition de l’instruction publique est de n’enseigner que des vérités : voilà l’arrêt de mort des prêtres. »

Ce langage allait, au moins par le ton, au delà de la simple neutralité scolaire : c’était la déclaration de guerre de la raison à toutes les superstitions, à toutes les religions. Mais c’est surtout le discours de Jacob Dupont (14 décembre) qui fut le manifeste de la philosophie audacieuse et de la pensée libre. C’est la glorification de la science dans sa beauté et dans sa fécondité. C’est la lutte contre toutes les servitudes, aussi bien contre celles qu’impose l’Église que contre celles qu’imposerait une démocratie faussement égalitaire, qui abaisserait l’essor des esprits. C’est la vision de la nature conquise, du monde renouvelé, c’est le grand espace, l’espace illimité, ouvert à la propagation infinie de la lumière intellectuelle, à l’expansion infinie du bonheur social.

Devant les réserves et les quasi prohibitions de Durand-Maillane, devant les objections financières de Masuyer signalant l’immensité de la dépense, Jacob Dupont demanda à la Convention si elle consentait « à rétrograder de dix siècles, et à nous faire redevenir Goths et Vandales ». Et il montra au janséniste que les lumières, bien loin d’être corruptrices, épuraient les sociétés :

« Durand-Maillane a osé répéter, après le 10 août 1792, les sophismes et les paradoxes du philosophe genevois qui, après avoir dit que le besoin élève les hommes, et que les sciences et les arts les ont asservis, ajoute que les sciences et les arts corrompent les mœurs ; je le demande à Durand-Maillane, député des Bouches-du-Rhône, en présence de l’image de Brutus et de celle de Jean-Jacques lui-même, qu’est-ce donc qui arma les braves Marseillais contre les rois et la royauté ? Sont-ce les préjugés et l’ignorance du XVIe siècle ou la philosophie et les lumières de la fin du XVIIIe siècle ? Qu’est-ce donc que cette prétendue corruption de mœurs, tellement exagérée qu’il faudrait penser, suivant nos aristarques, à voir bientôt la vertu et la probité exilées de la terre de la liberté ?

« Est-ce à l’époque où la masse de tout un peuple immense s’est soulevée pour que chaque individu reprenne son caractère et sa dignité d’homme ; est-ce à cette époque que l’on voudra nous faire entendre qu’il n’y a plus ni probité, ni vertu, ni grandeur d’âme ? Il est clair, au contraire, que ce peuple, fût-il le plus corrompu de tous les peuples, ses mœurs doivent devenir plus pures nécessairement par la nature même de la catastrophe que le progrès des lumières et de la raison ont amenée. Tout peuple plongé dans l’ignorance, où les sciences, les arts et les lettres ne sont pas cultivés, est condamné à être esclave, c’est-à-dire à n’avoir que des mœurs corrompues ; jamais un pareil

Étendard du bataillon des Gardes Nationaux (ancien district de St-André-des-Arts).
(D’après un document appartenant à M. Poilpot.)


peuple ne connaîtra le dogme sacré de l’insurrection, de la résistance à l’oppression, et quand il connaîtrait ce dogme, vous ne lui verrez jamais mettre en pratique. Mais tout peuple éclairé sera libre quand il le voudra. Je dis plus : les lumières amèneront nécessairement la liberté, parce qu’elles font connaître les droits de chacun, droits que l’ignorance dans laquelle on voudrait vous replonger, avec les principes que l’on débite parfois à cette tribune, ne fait ni soupçonner, ni découvrir, ni recouvrer.

« Je l’avouerai, les premières assertions de Durand-Maillane m’ont paru fort étranges, lorsqu’il a voulu circonscrire dans certaines limites la raison de l’homme, qui n’en connaît plus ; ou donner, à l’exemple des despotes, telle direction plutôt que telle autre à la pensée et à la main de l’homme, tandis que, sous le régime républicain, la pensée et la main de l’homme prennent toutes tes directions et toutes les formes possibles en agrandissant son domaine. »

Jacob Dupont confond ainsi la liberté et la vertu. Non seulement les lumières ne corrompent pas les mœurs, mais en suscitant la liberté, elles suscitent la vertu elle-même. Toute vertu n’est-elle pas contenue dans la dignité de l’homme et dans le sentiment qu’il en a ? La science qui développe la liberté de l’homme dans le monde social développe sa puissance dans le monde naturel. Elle est donc la puissance complète, elle est la grande libératrice qui fait tomber toutes les chaînes, la chaîne des fatalités naturelles, la chaîne des iniquités sociales. Ce n’est ni un aristocratique idéal de curiosité vaine, ni un ascétique idéal d’égalité pauvre que la Révolution propose aux hommes, mais l’idéal radieux et fort de la liberté et de la joie : indépendance de l’homme à l’égard de l’homme, maîtrise croissante de l’homme sur la nature et les choses ; des hommes affranchis de toute oppression humaine, et venant puiser à une source toujours accrue de puissance, de richesse et de bonheur. Et quelle magnifique conciliation de la philosophie et de l’action ! C’est le Dix-Août qui justifie les philosophes du XVIIIe siècle, l’insurrection populaire pour la République et la liberté qui atteste que les savants et les penseurs n’ont pas perdu leur peine. C’est l’Encyclopédie qui a ouvert aux murs du château royal la brèche par où le peuple est passé. La haute science, la haute pensée, qu’on affecte parfois de dédaigner comme stériles, parce qu’on les redoute comme révolutionnaires, font ainsi éclater leur puissance dans le progrès des institutions, elles la font éclater aussi dans le progrès des applications techniques :

« Qu’elles sont petites, qu’elles sont bornées les vues de Durand-Maillane ! Il m’a semblé, encore une fois, entendre un homme du XIVe siècle, lorsqu’il a posé cette question : Convient-il, dans une république, de donner la préférence aux sciences plutôt qu’aux arts mécaniques ? comme si le comité d’instruction avait cherché à établir une préférence ou comme s’il pouvait l’établir !

« Durand-Maillane ignore donc que tout se tient dans la nature ; que la construction des vaisseaux, pour prendre un seul exemple, tient à tout ce que la géométrie transcendante, à tout ce que la mécanique et l’hydrodynamique ont de plus abstrait et de plus difficile, et l’on sait combien les navires sont utiles à la prospérité de l’agriculture et du commerce. »

Mais si la science est à ce point bienfaisante et pure, pourquoi souffrir qu’elle partage l’esprit des hommes avec les puissances de ténèbres et d’oppression ? Elle a droit à toute l’humanité comme à toute la nature. L’ombre des religions doit s’évanouir.

« Si les premières assertions de Durand-Maillane sont fort étranges, si elles déshonorent en quelque sorte et notre siècle et notre Révolution, et cette tribune, que dirais-je des principes religieux qu’il a avancés ? Durand-Maillane ne paraît avoir lu que dans les in-folio que Camus apporta à la tribune de l’Assemblée Constituante pour lui faire faire une constitution civile du clergé. Il aurait dû lire plutôt dans le grand livre de la nature, ouvert à tous les yeux, et où tous les yeux peuvent lire leur religion, si l’on veut délivrer l’espèce humaine de ces nombreux préjugés accumulés depuis tant de siècles.

« Quoi ! les trônes sont renversés, les sceptres brisés, les rois expirent et les autels des dieux restent debout encore ! (Murmures subits de quelques membres. — L’abbé Ichon demande que l’opinant soit rappelé à l’ordre.) Des tyrans outrageant la nation y brûlent un encens impie. (Mêmes murmures ; la grande majorité de l’Assemblée les couvre par des applaudissements.) Mais les trônes abattus laissent cependant ces autels à nu, sans appui et chancelants. Un souffle de la raison éclairée suffit à les faire disparaître. Et si l’humanité est redevable à la nation française du premier bienfait, peut-on douter que le peuple français, souverain, ne soit assez sage pour renverser aussi et les autels et les idoles aux pieds desquels les rois avaient su le faire enchaîner.

« Croyez-vous donc, citoyens législateurs, fonder et consolider la République française avec des autels autres que ceux de la patrie, avec des emblèmes ou des signes religieux autres que ceux des arbres de la liberté ? (De nombreux applaudissements s’élèvent dans toute l’Assemblée et dans les tribunes. Quelques membres s’agitent avec violence. On demande que les évêques qui interrompent soient rappelés à l’ordre. — « Vous nous prêchez la guerre civile », s’écrie l’abbé Audrein.)

« La nature et la raison, voilà les dieux de l’homme, voilà nos dieux.

« — L’abbé Audrein. — On n’y tient plus. (Il sort brusquement de la salle. On rit.)

« Admirez la nature, cultivez la raison ; et vous, législateurs, si vous voulez que le peuple français soit heureux, hâtez-vous de propager ces principes, de les faire enseigner dans vos écoles primaires, à la place de ces principes fanatiques que Durand-Maillane veut y substituer. Il est plaisant, en effet, de voir préconiser une religion adaptée à une Constitution qui n’existe plus, préconiser une religion monarchique dans une république, préconiser une religion dans laquelle on enseigne qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ; et remarquez, citoyens, que les prêtres de cette religion, dont Durand-Maillane vous a fait un si pompeux éloge, ont encore un despotisme bien plus étendu que celui des rois. Celui-ci se bornait à rendre les hommes et les peuples malheureux dans cette, vie, mais les autres tyrans étendent leur domination à une autre vie, dont ils n’ont pas plus d’idée que des peines éternelles auxquelles quelques hommes ont la très grande bonté d’ajouter quelque croyance. (Applaudissements.) Le moment de la catastrophe est arrivé. Tous les préjugée doivent tomber en même temps. Il faut les anéantir ou que nous en soyons écrasés. Il faut du 10 août au 1er janvier 1793, parcourir avec hardiesse et courage l’espace de plusieurs siècles… En vain Danton nous disait-il piteusement il y a quelques jours, à ce sujet, que le peuple avait besoin d’un prêtre pour rendre le dernier soupir. Eh bien, pour détromper le peuple, je lui dirai : « Danton vous annonce qu’il veut jouir d’un privilège qu’il vous refuse, il veut vous laisser asservir à la volonté despotique de ce prêtre qui ne croit pas un mot de ce qu’il vous dit qui vous trompe et qui ne trompe pas Danton » ; et, pour prouver au peuple que ce prêtre n’est pas toujours nécessaire à la dernière heure, contre l’avis de Danton, je lui montrerai Condorcet fermant les yeux à d’Alembert (Applaudissements.)…

« Je l’avouerai à la Convention, je suis athée (il se fait une rumeur subite. Les acclamations de plusieurs membres prolongent le tumulte. — « Peu nous importe, s’écrie un grand nombre d’autres, vous êtes honnête homme. ») Mais je défie un seul individu, parmi les vingt-cinq millions qui couvrent la surface de la France, de me faire un reproche fondé… »

Quelle était au juste la conclusion de Jacob Dupont ? Était-ce l’athéisme légal et obligatoire ? Voulait-il prohiber le culte, et préluder à une sorte d’hébertisme discret et philosophique ? Je crois que sa pensée n’allait pas jusque-là, et sans doute il aurait ménagé les préjugés des hommes vieillis dans la superstition. Mais c’est l’enfant, c’est la femme, qu’il veut pleinement libérer d’un coup. C’est à l’école primaire qu’il demande de former la raison libre, et les générations nouvelles n’auront même pas besoin de renverser les autels, elles n’auront qu’à s’en détourner pour qu’ils tombent. Entreprise immense ! mais n’est-ce pas le propre des révolutions de concentrer en l’espace de quelques jours l’œuvre des siècles ? La révolution n’est-elle pas libérée de la servitude du temps comme des autres servitudes ? Tout se tient dans l’humanité comme dans la nature, et la liberté politique a pour condition, pour complément nécessaire la liberté intellectuelle. Les libertés se fortifient les unes les autres, comme les préjugés se fortifient les uns les autres. Admettre je ne sais quelle promiscuité de la liberté républicaine et de la servitude religieuse, c’est compromettre la République, c’est la livrer à une contagion de tyrannie. L’esprit s’éblouit à imaginer ce qu’aurait été la France républicaine si, en effet, elle avait pu secouer en quelques jours les préjugés anciens, et instituer dans tous les esprits, non pas je ne sais quelle formule d’athéisme officiel, mais une conception rationnelle et scientifique du monde et de la vie.

La liberté politique eût été invincible, et l’évolution économique elle-même eût été profondément modifiée dans le sens de la justice sociale, d’un plus large souci du bien-être, des forces et de la dignité des prolétaires. Mais pour l’œuvre immense et audacieuse que rêvait Dupont, qui scandalisait Robespierre et qui effrayait Danton, il aurait fallu au moins l’union de toutes les forces révolutionnaires. Et déjà elles se déchiraient. Peut-être, après plus d’un siècle, une république profondément pénétrée de socialisme pourra-t-elle, s’élevant au-dessus de la menteuse neutralité, instituer vraiment dans toutes les écoles nationales, à tous les degrés, un enseignement de pure raison, de science et de liberté.

Jacob Dupont conclut par un appel aux forces productives renouvelées, multipliées par la science.

« Enfin le système de Durand-Maillane, en circonscrivant dans des bornes très étroites la matière de l’enseignement, en privant les pauvres d’instruction, en ne voulant pas que tous ses degrés soient gratuits, nuit à la perfectibilité de l’espèce humaine, au progrès de la raison, au jet et à raffermissement des principes républicains, des vertus et des passions républicains dans toute l’Europe.

« Paris a d’ailleurs de très justes raisons pour empêcher ce système de prévaloir, système qui n’a malheureusement que trop de partisans, même parmi les républicains de marque. Paris a fait des pertes considérables. Il est privé d’un commerce de luxe, de cet éclat factice qui se trouvait à la cour et qui attirait les étrangers. Eh bien, il faut que les sciences, les lettres, les arts concurremment avec le commerce, lui fassent réparer ses pertes. Avec quel plaisir je me représente nos philosophes, qui ont tant rendu de services à l’humanité, à la Révolution, et qui en rendront tant encore à la République, malgré la calomnie ; avec quel plaisir je me représente, dis-je, nos philosophes, dont les noms sont connus dans toute l’Europe, Pétion, Sieyès, Condorcet et autres, entourés dans le Panthéon, comme les philosophes grecs à Athènes, d’une foule de disciples venus de différentes parties de l’Europe, se promenant à la manière des péripatéticiens, et enseignant, celui-là le système du monde, développant ensuite le progrès de toutes les connaissances humaines, celui-ci perfectionnant le système social, montrant dans l’arrêté du 17 juin 1789 le germe de l’insurrection du 14 juillet, du 10 août et de toutes les insurrections qui vont se faire avec rapidité dans toute l’Europe, de telle manière que les jeunes étrangers, de retour dans leur pays, puissent y répandre les mêmes lumières et opérer, pour le bonheur de l’humanité, les mêmes révolutions, ce qui sera le complément de la réponse qui reste à faire à Durand-Maillane. (De nombreux applaudissements s’élèvent dans l’Assemblée presque entière et dans les tribunes.) »

Voilà une esquisse puissante d’une Université de Paris toute rationaliste, encyclopédique et révolutionnaire. Dans ce manifeste si large et si plein il y avait une lacune, Dupont, qui sait pourtant que tout se tient, ne paraît pas songer que dans la constitution sociale de 1793, les salariés, les manœuvriers sont obligés à de tels efforts pour gagner leur vie, ils ont une telle habitude, surtout à la campagne, d’utiliser de bonne heure la force de travail des enfants pour ajouter le minuscule gain de ceux-ci au modeste gain de la famille qu’il est malaisé d’espérer qu’ils se prêteront à ce système d’instruction et d’éducation un peu vaste. Cette difficulté, le conventionnel Petit la signale dans un important discours qui montre qu’à approfondir le problème de l’éducation, la Convention allait toucher à tout le problème social. Cette difficulté économique et sociale signalée par Petit a frappé aussi Lepelletier de Saint-Fargeau, et je la retrouve exprimée dans son mémoire sur l’éducation comme dans le discours de Petit.

« Quiconque, dit-il, peut se passer du travail de son enfant pour le nourrir, a la facilité de le tenir aux écoles tous les jours, et plusieurs heures par jour.

« Mais quant à la classe indigente, comment fera-t-elle ? Cet enfant pauvre, vous lui offrez bien l’instruction, mais avant il lui faut du pain. Son père laborieux s’en prive d’un morceau pour le lui donner, mais il faut que l’enfant gagne l’autre. Son temps est enchaîné au travail, car au travail est enchaînée sa subsistance. Après avoir passé aux champs une journée pénible, voulez-vous que, pour repos, il aille à l’école éloignée peut-être d’une demi-lieue de son domicile ? Vainement vous établirez une loi coercitive contre le père, celui-ci ne saurait se passer journellement du travail d’un enfant qui, à huit, neuf et dix ans, gagne déjà quelque chose. Un petit nombre d’heures par semaine, voilà ce qu’il peut sacrifier. Ainsi, l’établissement des écoles, telles qu’on les propose, ne sera, à proprement parler, bien profitable qu’au petit nombre de citoyens indépendants dans leur existence, hors de l’atteinte du besoin ; ceux-là pourront faire cueillir abondamment par leurs enfants les fruits de l’instruction ; et il n’y aura encore qu’à glaner pour l’indigent. »

Après tout, pour remédier à ce vice social, il aurait suffi d’indemniser les familles pauvres qui enverraient les enfants à l’école. Mais Lepelletier avait des vues plus étendues. Cet homme qui avait été un des grands seigneurs de France, et qui était encore un des plus grands propriétaires fonciers, avait eu de bonne heure, et avant même la Révolution, la conscience que les fortunes immenses imposaient de grands devoirs. Il était connu sous l’ancien régime par les remises qu’il faisait à ses ouvriers et à ses fermiers dans les années de détresse. Après le 4 août, il consentit à la suppression des droits féodaux avec une bonne grâce très efficace.

Mais qu’était l’abandon de tous ces privilèges seigneuriaux tant que le privilège de la richesse continuerait à produire tous ses effets ? Que serait la liberté si elle n’était soutenue par la forte éducation de tous, et comment cette forte éducation de tous serait-elle possible dans la misère du plus grand nombre ? Lepelletier n’était ni un communiste ni un niveleur. Il ne paraît pas avoir songé un instant à changer la forme de la propriété, il ne voulait pas non plus faire passer sur les esprits un niveau égalitaire, réduire ceux qui pouvaient acquérir de hautes connaissances au degré que tous les citoyens pouvaient atteindre. Il acceptait toutes les cimes du projet de Condorcet.

« Tout le système du Comité porte sur cette base, l’établissement de quatre degrés d’enseignement, savoir : les écoles primaires, les écoles secondaires, les instituts, les lycées. Je trouve dans ces trois derniers cours un plan qui me paraît sagement conçu pour la conservation, la propagation et le perfectionnement des connaissances humaines. Ces trois degrés successifs ouvrent à l’instruction une source féconde et habilement ménagée, et j’y vois des moyens tout à fait convenables pour seconder les talents des citoyens qui se livreront à la culture des lettres, des sciences et des beaux-arts. »

Ainsi, pour les degrés supérieurs de l’enseignement, Lepelletier était avec Dupont, Ducos, Condorcet, contre Durand-Maillane : il ne voulait pas, sous prétexte d’égalité et d’austérité démocratique, abaisser l’esprit humain et en rappeler l’essor. Mais il voulait organiser le premier degré d’enseignement de telle sorte que tous les enfants, même les plus pauvres, reçoivent un commencement sérieux d’éducation, et que tous, riches et pauvres, soient façonnés, par un régime commun, par une éducation commune, à une conception nouvelle de la vie. Et de cette conception nouvelle de la vie, instituée dans tous les esprits par une première habitude, il attendait un lent et paisible renouvellement de toutes les institutions sociales, orientées vers l’égalité. L’œuvre d’éducation lui apparaissait ainsi comme l’œuvre fondamentale qui devait non seulement soutenir la société nouvelle, mais en tracer le dessin et le bilan. Il disait à son frère (voir l’édition très rare des œuvres de Michel Lepelletier Saint-Fargeau, par Félix Lepelletier ; Bruxelles 1826) :

« Il faut reprendre la France en sous-œuvre, pour ainsi dire, et de la base, fortement assise et consolidée, remonter au sommet. »

Cette base, c’était l’éducation commune, c’était aussi l’esprit communiste.

« Cette inégale répartition du bienfait des écoles primaires est le moindre des inconvénients qui me frappent dans leur organisation. J’en trouve un bien plus grand dans le système d’éducation qu’elles présentent.

« Je me plains qu’un des objets les plus essentiels de l’éducation est omis : le perfectionnement de l’être physique. Je sais qu’on propose quelques exercices de gymnastique ; cela est bon, mais cela ne suffit pas. Un genre de vie continue, une nourriture saine et convenable à l’enfance, des travaux graduels et modérés, des épreuves successives mais continuellement répétées. voilà les seuls moyens efficaces de donner au corps tout le développement et toutes les facultés dont il est susceptible.

« Quant à l’être moral, quelques instructions utiles, quelques moments d’étude, tel est le cercle étroit dans lequel est renfermé le plan proposé. C’est l’emploi d’un petit nombre d’heures ; mais tout le reste de la journée est abandonné au hasard des circonstances, et l’enfant, lorsque l’heure de la leçon est passée, se trouve bientôt rendu soit à la mollesse du luxe, soit à l’orgueil de la vanité, soit à la grossièreté de l’indigence, soit à l’indiscipline de l’oisiveté. Victime malheureuse des vices, des erreurs, de l’infortune, de l’incurie de tout ce qui l’entoure, il sera un peu moins ignorant que par le passé, les écoles un peu plus nombreuses, les maîtres un peu meilleurs qu’aujourd’hui ; mais aurons-nous vraiment formé des hommes, des citoyens, des républicains ; en un mot, la nation sera-t-elle régénérée ?

« Tous les inconvénients que je viens de développer sont insolubles tant que nous ne prendrons pas une grande détermination pour la prospérité de la république.

« Osons faire une loi qui aplanisse tous les obstacles, qui rende faciles les plans les plus parfaits d’éducation, qui appelle et réalise toutes les belles institutions, une loi qui sera faite avant dix ans si nous nous privons de l’honneur de l’avoir portée une loi toute en faveur du pauvre, puisqu’elle reporte sur lui le superflu de l’opulence, que le riche lui-même doit approuver, s’il réfléchit, qu’il doit aimer, s’il est sensible. Cette loi consiste à fonder une éducation vraiment nationale, vraiment républicaine, également et efficacement commune à tous, la seule capable de régénérer l’espèce humaine, soit par les dons physiques, soit par le caractère moral : en un mot, cette loi est l’établissement de l’instruction publique.

« Consacrons-en le salutaire principe, mais sachons y apporter les modifications que l’état actuel des esprits et l’intérêt industriel de la république peuvent rendre nécessaires.

« Je demande que vous décrétiez que, depuis l’âge de cinq ans jusqu’à douze pour les garçons, et onze pour les filles, tous les enfants, sans distinction et sans exception, seront élevés en commun aux dépens de la république, et que tous, sous la sainte loi de l’égalité, recevront mêmes vêtements, même nourriture, même instruction, mêmes soins.

« Par le mode d’après lequel je vous proposerai de répartir la charge de ces établissements, presque tout portera sur le riche ; la taxe sera presque insensible pour le pauvre ; ainsi vous atteindrez les avantages de l’impôt progressif que vous désirez établir : ainsi, sans convulsion et sans injustice, vous effacerez les énormes disparités de fortune dont l’existence est une calamité publique.

« Je développe en peu de mots les avantages, les détails et les moyens d’exécution, du plan que je vous soumets.

« Tous les enfants recevront le bienfait de l’instruction publique durant le cours de sept années, depuis cinq ans jusqu’à douze ans.

« Cette portion de la vie est vraiment décisive pour la formation de l’être physique et moral de l’homme.

« Il faut la dévouer tout entière à une surveillance de tous les jours, de tous les moments.

(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« Jusqu’à cinq ans on ne peut qu’abandonner l’enfant aux soins des mères : c’est le vœu, c’est le besoin de la nature ; trop de détails, des attentions trop minutieuses sont nécessaires à cet âge ; tout cela appartient à la maternité.

« Cependant, je pense que la loi peut exercer quelque influence sur ces premiers instants de l’existence humaine. Mais voici dans quelles bornes je crois qu’il faut renfermer son action.

Donner aux mères encouragements, secours, instructions, les intéresser efficacement à allaiter leurs enfants ; les éclairer par des moyens faciles sur les erreurs et négligences nuisibles, sur les soins et les attentions salutaires ; rendre pour elles la naissance et la conservation de leurs enfants, non plus une charge pénible, mais, au contraire, une source d’aisance et l’objet d’une espérance progressive : c’est là tout ce que nous pouvons faire utilement en faveur des cinq premières années de la vie ; tel est l’objet de quelques-uns des articles de la loi que je propose. Les mesures indiquées sont fort simples, mais je suis convaincu que leur effet certain sera de diminuer d’un quart pour la République la déperdition annuelle des enfants qui périssent victimes de la misère, des préjugés et de l’incurie.

« À cinq ans, la patrie recevra donc l’enfant des mains de la nature ; à douze ans, elle le rendra à la société.

« Cette époque, d’après les convenances particulières et l’estime publique de la France, m’a paru la plus convenable pour le terme de l’institution publique.

« À dix ans ce serait trop tôt ; l’ouvrage est à peine ébauché.

« À douze ans, le pli est donné et l’impression des habitudes est prise d’une manière durable.

« À dix ans, rendre les enfants à des parents pauvres, ce serait souvent leur rendre encore une charge ; le bienfait de la nation serait incomplet.

« À douze ans, les enfants peuvent gagner leur subsistance, ils apporteront une nouvelle ressource dans leur famille.

« Douze ans est l’âge d’apprendre les divers métiers, c’est celui où le corps, déjà robuste, peut commencer à se plier aux travaux de l’agriculture. C’est encore l’âge où l’esprit déjà formé peut, avec fruit, commencer l’étude des belles lettres, des sciences ou des arts agréables.

« La société a divers emplois ; une multitude de professions, d’arts industriels et de métiers appellent les citoyens.

« À douze ans, le moment est venu de commencer le noviciat de chacun d’entre eux ; plus tôt, l’apprentissage serait prématuré ; plus tard, il ne resterait pas assez de cette souplesse, de cette flexibilité, qui sont les dons heureux de l’enfance.

« Jusqu’à douze ans, l’éducation commune est bonne, parce que jusque-là il s’agit de former, non des laboureurs, non des artisans, non des savants, mais des hommes ; pour toutes les professions.

« Jusqu’à douze ans, l’éducation commune est bonne, parce qu’il s’agit de donner aux enfants les qualités physiques et morales, les habitudes et les connaissances qui, pour tous, ont une commune utilité.

« Lorsque l’âge des professions est arrivé, l’éducation commune doit cesser parce que, pour chacune, l’instruction doit être différente ; réunir dans une même école l’apprentissage de toutes est impossible.

« Prolonger l’institution publique jusqu’à la fin de l’adolescence, est un beau songe ; quelquefois, nous l’avons rêvé délicieusement avec Platon ; quelquefois, nous l’avons lu avec enthousiasme réalisé dans les fastes de Lacédémone ; quelquefois, nous en avons retrouvé l’insipide caricature dans nos collèges ; mais Platon ne faisait que des philosophes ; Lycurgue ne faisait que des soldats ; nos professeurs ne faisaient que des écoliers. La République française, dont la splendeur consiste dans le commerce, l’industrie et l’agriculture, a besoin de faire des hommes de tous les états ; alors, ce n’est plus dans les écoles qu’il faut les renfermer, c’est dans divers ateliers, c’est sur la surface des campagnes qu’il faut les répandre ; toute autre idée est une chimère qui, sous l’apparence trompeuse de la perfection, paralyserait des bras nécessaires, anéantirait l’industrie, amaigrirait le corps social, et bientôt en opérerait la dissolution. »

Mais, comment réaliser ce plan ainsi limité ? Lepelletier accorde des délais, mais il pose le principe de l’obligation :

« Ici s’élève une question très importante.

« L’instruction publique des enfants sera-t-elle d’obligation pour les parents, ou les parents auront-ils seulement la faculté de profiter de ce bienfait national ?

« D’après les principes, tous doivent y être obligés.

« Pour l’intérêt public, tous doivent y être obligés.

« Dans peu d’années, tous doivent y être obligés.

« Mais dans le moment actuel, il vous semblera peut-être convenable d’accoutumer insensiblement les esprits à la pureté des maximes de notre nouvelle constitution, je ne vous le propose qu’à regret ; je soumets à votre sagesse une modification que mon désir intime est que vous ne jugiez pas nécessaire. Elle consiste à décréter que d’ici à quatre ans, l’instruction publique ne sera que facultative pour les parents. Mais, ce délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je puis m’exprimer ainsi, la force et la maturité républicaines, je demande que quiconque refusera ses enfants à l’institution commune, soit privé de l’exercice des droits de citoyen pendant tout le temps qu’il se sera soustrait à remplir ce devoir civique et qu’il paie, en outre, double contribution dans la taxe des enfants, dont je vous parlerai dans la suite.

« Il vous sera facile de placer ces établissements dans les édifices appartenant à la nation, maisons religieuses, habitations d’émigrés et autres propriétés publiques.

« Je voudrais encore qu’à défaut de cette ressource, les vieilles citadelles de la féodalité s’ouvrissent pour cette intéressante destination. De toutes parts l’on murmure et l’on réclame contre l’existence de ces châteaux et de ces tours, monuments odieux d’oppression. Au lieu de les détruire, employons utilement leur masse antique.

« Dans un canton composé communément de huit paroisses, la nation pourra choisir entre plusieurs, tout en dédommageant le propriétaire ; elle se procurera encore à peu de frais un local étendu ; elle fera sortir des mains de simples citoyens des palais qui offensent l’œil sévère de l’égalité ; et ce dernier sacrifice servira, malgré lui peut-être, le triste châtelain, actuellement oppressé de sa colossale demeure, depuis que l’affranchissement des campagnes a tari la source de son opulence. »

L’éducation commune donnée aux enfants sera surtout une éducation de travail manuel destinée à les assouplir en vue de toutes les rudes fonctions de la vie sociale ; ce sera aussi une éducation de discipline. Quelle sera la part de la religion dans cette première éducation, dans cette éducation commune ? Dans les vues de Lepelletier, sauf quelques concessions provisoires aux préjugés dominants, cette part doit être nulle. Non seulement aucune religion ne doit être imposée et enseignée à l’enfant par la nation, mais la nation ne doit même pas permettre, tant qu’elle a la charge de l’enfant, que celui-ci puisse être effleuré par des systèmes entre lesquels sa raison ne peut encore choisir.

« Je désirerais que pendant le cours entier de l’institution publique, l’enfant ne reçût que les instructions de la morale universelle, et non les enseignements d’aucune croyance particulière.

« Je désirerais que ce ne fût qu’à douze ans, lorsqu’il sera rentré dans la société, qu’il adoptât un culte avec réflexion. Il me semble qu’il ne devrait choisir que lorsqu’il pourrait juger.

« Cependant d’après la disposition actuelle des esprits, surtout dans les campagnes, peut-être pourriez-vous craindre de porter le mécontentement et le scandale même au milieu des familles simples et innocentes, si les parents voyaient leurs enfants séparés jusqu’à douze ans des pratiques extérieures de tout culte religieux. Je soumets cette difficulté de circonstance à la sagesse de vos réflexions ; mais j’insiste, dans tous les cas, pour que cette partie d’enseignement n’entre point dans le cours de l’éducation nationale, ne soit point confiée aux instituteurs nationaux, et qu’il soit seulement permis (si vous jugez cette condescendance nécessaire) de conduire à certains jours et à certaines heures les enfants au temple le plus voisin, pour y apprendre et y pratiquer la religion à laquelle ils auront été voués par leurs familles. »

Mais cette éducation commune n’aura pas seulement pour effet de former des générations fortes, actives, unies par une même habitude première de la vie et par l’identité des principes enseignés. Elle servira encore, par le large prélèvement annuel sur la fortune destiné à alimenter les grands internats gratuits, à atténuer les inégalités, à rapprocher les conditions.

« Jusqu’ici je n’ai considéré le sujet que je traite que sous le rapport de l’éducation ; maintenant je vais vous le présenter sous un autre aspect très important, celui de l’économie politique.

« Diminuer les nécessités de l’indigence, diminuer le superflu de la richesse, c’est un but auquel doivent tendre toutes nos institutions ; mais il faut que la justice comme la prudence règle notre marche. On ne peut s’avancer que pas à pas ; tout moyen convulsif est inadmissible, la propriété est sacrée et ce droit a reçu de votre premier décret une nouvelle et authentique garantie.

« La mesure la plus douce comme la plus efficace de rapprocher l’immense distance des fortunes et de corriger la bizarre disparité que le hasard de la propriété jette entre les citoyens, se trouve dans le mode de répartir les charges publiques. Soulager celui qui a peu, que le poids porte principalement sur le riche : voilà toute la théorie, et j’en trouve une très heureuse et bien facile application dans la nouvelle charte qui va résulter de l’établissement de l’institution publique.

« En deux mots, l’enfant du pauvre sera élevé aux dépens du riche, tous contribuant pourtant dans une juste proportion, de manière à ne pas laisser à l’indigent même l’humiliation de recevoir un bienfait.

« Un calcul simple va établir ce résultat jusqu’à l’évidence.

« Je propose que dans chaque canton la dépense de la maison d’institution publique, nourriture, habillement, entretien des enfants, soit payée par tous les citoyens du canton, au prorata de la contribution directe de chacun d’eux. Pour rendre la proportion plus sensible, je prends l’exemple de trois citoyens.

« Je suppose l’un ayant tout juste les facultés requises autrefois pour être citoyen actif, c’est-à-dire payant la valeur de trois journées de travail, que j’évalue à trois livres. Je suppose à l’autre un revenu de mille livres qui lui produit deux cents livres d’imposition. Enfin, je donne à l’autre cent mille livres de rente, pour lesquelles il paie une contribution de vingt mille livres.

« Maintenant j’évalue, par aperçu, la taxe pour l’éducation commune des enfants à une moitié en sus de la contribution directe. Quelle sera la portion contributive de ces trois citoyens ? L’homme aux trois journées de travail paiera, pour la taxe des enfants, une livre dix sous. Le citoyen qui a mille livres de revenu y contribuera pour cent livres. Et celui qui est riche de cent mille livres de rente mettra pour sa part dans la taxe dix mille livres. Comme vous voyez, c’est un dépôt commun qui se forme de la réunion de plusieurs mises inégales ; le pauvre met très peu, le riche met beaucoup ; mais lorsque le dépôt est formé, il se partage ensuite également entre tous ; chacun en retire même avantage, l’éducation de ses enfants.

« L’homme aux trois journées de travail, moyennant sa surtaxe de trente sous, se verra affranchi du poids d’une famille souvent nombreuse ; tous ses enfants seront nourris aux frais de l’État ; avec ce faible sacrifice de trente sous, il pourra avoir jusqu’à sept enfants à la fois élevés aux frais de la République.

« J’ai cité l’homme aux trois journées, et cependant ce citoyen était dans la classe ci-devant privilégiée ; il était doué de l’activité ; quelle foule innombrable ne profitera pas, d’une manière encore plus sensible, de la bienfaisance de cette loi, puisque toute la classe des citoyens ci-devant inactifs, au moyen d’une taxe moindre que trente sous, jouira du même avantage !

« Il est de toute évidence que depuis la classe des citoyens ci-devant inactifs, en remontant jusqu’au propriétaire de mille livres de rente, tout ce qui se trouve dans l’intervalle a intérêt à la loi.

« Même pour le propriétaire de mille livres de rente elle est utile ; car il n’est aucun citoyen qui, jouissant de ce revenu, ne s’abonne volontiers à cent livres par an pour la dépense de l’éducation de tous ses enfants. Ainsi, tout le poids de la surcharge portera uniquement sur ceux qui possèdent plus de mille livres de rente. Ainsi, plus du dix-neuf vingtième de la France est intéressé à la loi ; car, certainement, il n’y a pas plus d’un vingtième des citoyens dont le revenu excède cent pistoles.

« Dans toute cette partie nombreuse de la nation, je ne vois de lésés que les célibataires, ou les personnes mariées et sans enfants ; car ils retirent zéro. Mais je doute que leurs plaintes vous touchent, ceux-ci ont moins de charges que le reste des citoyens.

« D’après ce système, vous voyez qu’il n’y a que le riche dont la taxe se trouverait plus forte que ce qui lui en coûterait pour élever sa famille. Mais, dans sa surcharge même, j’aperçois un double avantage : celui de retrancher une portion du superflu de l’opulence, celui de faire tourner cette surabondance maladive au soulagement des citoyens peu fortunés, j’ose dire au profit de la société toute entière, puisqu’elle lui fournit les moyens de fonder une institution vraiment digne d’une République, et d’avoir la somme la plus grande de prospérité, de splendeur et de régénération. »

Écoutez comme Lepelletier s’anime et s’émeut à développer les conséquences humaines et sociales de son système :

« J’ose le demander, s’écrie-t-il, où sera maintenant l’indigence ? Une seule loi bienfaitrice l’aura fait disparaître du sol de la France. Jetez les yeux sur les campagnes ; portez vos regards dans l’intérieur de ces chaumières ; pénétrez dans les extrémités des villes, où une immense population fourmille couverte à peine de haillons ; connaissez les détails de ces utiles familles ; là même le travail apporterait l’aisance ; mais la fécondité y ramène encore le besoin. Le père et la mère, tous deux laborieux, trouveraient facilement dans leur industrie ce qu’il leur faut pour vivre ; mais ce pain gagné péniblement n’est pas pour eux seuls, des enfants nombreux leur en arrachent une partie, et la richesse même qu’ils donnent à l’État repousse sur eux toutes les horreurs de la misère.

« Là, par l’injustice vraiment odieuse de notre économie sociale, tous les sentiments naturels se trouvent dépravés et anéantis.

« La naissance d’un enfant est un accident. Les soins que la mère lui prodigue sont mêlés de regrets et du mal-être de l’inquiétude. À peine les premières nécessités sont-elles accordées à cette malheureuse créature, car il faut que le besoin qui partage soit parcimonieux ; l’enfant est mal nourri, mal soigné, mal traité, et souvent parce qu’il souffre, il ne se développe point ou il se développe mal et, à défaut de la plus grossière culture, cette jeune plante est avortée.

« Quelquefois même, le dirai-je, un spectacle plus déchirant m’a navré. Je vois une famille affligée, j’approche : un enfant venait d’expirer, il était là. Et d’abord la nature arrachait à ce couple infortuné quelques pleurs ; mais bientôt l’affreuse indigence lui présentait cette consolation plus amère encore que ses larmes : « C’est une charge de moins ».

« Utiles et malheureux citoyens, bientôt peut-être cette charge ne sera plus pour vous un fardeau ; la République bienfaisante viendra l’alléger un jour ; peut-être, rendus à l’aisance et aux douces impulsions de la nature, vous pourrez donner sans regret des enfants à la patrie. La patrie les recevra tous également, et lorsque vous les reprendrez tout formés de ses mains, ils feront rentrer dans vos familles une nouvelle source d’abondance, puisqu’ils y apporteront la force, la santé, l’amour et l’habitude du travail. »

Et quelle force pour la République ! quelle leçon, non plus inerte et verbale, mais réelle, pratique, vivante d’égalité ! Et quelle pénétration profonde de la Révolution jusque dans ces couches misérables qui n’en ont pas encore ressenti le bienfait, parce qu’elles étaient préservées, par l’excès même de leur misère, de l’effet sensible et immédiat des privilèges que la Révolution a abolis ! Ici, la philanthropie de Lepelletier se complète d’un grand sens historique et social.

« Ainsi, depuis cinq ans jusqu’à douze, c’est-à-dire dans cette portion de la vie si décisive pour donner à l’être physique et moral la modification, l’impression, l’habitude qu’il conservera toujours, tout ce qui doit composer la République sera jeté dans un moule républicain.

« Là, traités tous également, nourris également, vêtus également, enseignés également, l’égalité sera pour les jeunes élèves, non une spécieuse théorie, mais une pratique continuellement effective.

« Ainsi se formera une race renouvelée, laborieuse, réglée, disciplinée, et qu’une barrière impénétrable aura séparée du contact impur de notre espèce vieillie.

« Ainsi, réunis tous ensemble, tous indépendants du besoin, par la munificence nationale la même instruction, les mêmes connaissances leur seront données à tous également, et les circonstances particulières de l’éloignement du domicile, de l’indigence des parents, ne rendront illusoire pour aucun le bienfait de la patrie.

« Ainsi la pauvreté sera secourue dans ce qui lui manque ; ainsi la richesse est dépouillée d’une portion de son superflu ; et, sans crise ni convulsion, ces deux maladies du corps politique s’atténuent insensiblement.

« Depuis longtemps elle est attendue cette occasion de secourir une portion nombreuse et intéressante de la société ; les révolutions qui se sont passées depuis trois ans, ont tout fait pour les autres classes de citoyens ; presque rien encore pour la plus nécessaire peut-être, pour les citoyens prolétaires dont la seule propriété est dans le travail.

« La féodalité est détruite, mais ce n’est pas pour eux ; car ils ne possèdent rien dans les campagnes affranchies.

« Les contributions sont plus justement réparties, mais, par leur pauvreté même, ils étaient presque inaccessibles à la charge ; pour eux, le soulagement est aussi presque insensible.

« L’égalité civile est rétablie, mais l’instruction et l’éducation leur manquent ; ils supportent tout le poids du titre de citoyen ; ont-ils vraiment aptitude aux honneurs auxquels le citoyen peut prétendre ?

« Jusqu’ici l’abolition de la gabelle est le seul bien qui ait pu les atteindre, car la corvée n’existait déjà plus, et momentanément ils ont souffert par la cherté des denrées, par le ralentissement du travail et par l’agitation inséparable des tempêtes politiques.

« Ici est la révolution du pauvre… mais révolution douce et paisible, révolution qui s’opère sans alarmer la propriété et sans offenser la justice. Adoptez les enfants des citoyens sans propriété, et il n’existe plus pour eux d’indigence. Adoptez leurs enfants et vous les secourez dans la portion la plus chère de leur être. Que ces jeunes arbres soient transplantés dans la pépinière nationale ; qu’un même sol leur fournisse les sucs nutritifs, qu’une culture vigoureuse les façonne ; que, pressés les uns contre les autres, vivifiés comme par les rayons d’un astre bienfaisant, ils croissent, se développent, s’élancent tous ensemble et à l’envi sous les regards et sous la douce influence de la patrie ! »

Voilà le plan que Lepelletier de Saint-Fargeau méditait et dessinait en ces mois tragiques de décembre 1792 et de janvier 1793 ; et quoique ce noble et vigoureux écrit n’ait été communiqué à la Convention et au pays que le 13 juillet 1793, quand Robespierre en donna lecture à la tribune, il appartient à cette première période effervescente et créatrice d’idées, qui précède le 31 mai.

Si Lepelletier n’avait pas été frappé le 20 janvier par le couteau de Pâris, il est probable qu’il aurait publié son plan avant la fin de janvier. Il s’y était appliqué dès le premier jour de la législature et son frère nous apprend que Lepelletier en portait sur la poitrine « le gros manuscrit ployé en deux », le jour même où il fut assassiné.

Utopie, a-t-on dit. C’est là le reproche fait au système par les adversaires de Lepelletier, et contre lequel son frère le défend avec plus de véhémence peut-être que de précision.

« On dira peut-être de cette institution que c’était un rêve, une utopie !… Un rêve ! Michel Lepelletier était convaincu du contraire. Mais si c’est un rêve pour le temps où nous vivons (l’époque de la Restauration), il est au moins celui d’un véritable ami de la liberté, d’un homme qui comprenait quelles bases il faut aux républiques pour qu’elles soient stables.

Étendard du bataillon des Gardes Nationaux (ancien district des Mathurins).
(D’après un document appartenant à M. Poilpot.)


Une utopie ! c’est ainsi qu’on a prétendu dégrader les hautes pensées de Platon et de Thomas Morus : Mânes de mon frère, consolez-vous ! »

Ce n’est pas ce plaidoyer sentimental et compromettant qui consolera les mânes de Michel Lepelletier. Quand son frère compare cette œuvre forte et hardie, toute appliquée à la réalité, aux esquisses sociales que Platon et Thomas Morus proposèrent à l’imagination ou à la pensée, mais non à l’action des hommes, il commet, au détriment du vigoureux Conventionnel, la plus fâcheuse méprise.

Il n’était pas un philosophe ou un romancier social. Homme de pensée et homme d’action, investi d’un mandat qui remettait en ses mains une part de la souveraineté nationale, engagé dans une Révolution qui renouvelait à fond la société et qui semblait faire de l’humanité une matière première susceptible de formes toutes nouvelles, il avait cherché quel système d’éducation convenait le mieux à cette nation à la fois très ancienne et très jeune, toute usée et toute neuve. Il ne proposait pas son plan comme une esquisse téméraire, brillante et vaine. Il était convaincu, comme d’ailleurs son frère l’a noté, que ce plan était applicable et il s’efforçait de le rendre tel. Il ne soumettait pas à la Convention, il ne faisait même pas entrevoir pour un avenir lointain, une organisation de communisme total, il ne demandait qu’un communisme limité à l’éducation et temporaire. Il ne prenait les enfants que pendant sept ans pour le premier degré d’instruction. Il avait un désir si sincère d’aboutir, il s’efforçait si bien de ménager les préjugés et les habitudes que, malgré son impatience, il accordait un délai de quatre ans avant de rendre l’institution publique obligatoire, et, malgré son désir de préserver les enfants de la précoce déformation religieuse, il consentait, pour obtenir plus aisément l’agrément des campagnes, à permettre qu’à côté de l’enseignement national et commun, exclusivement rationaliste et laïque, l’enseignement religieux continuât à être donné. Il rassurait la bourgeoisie industrielle contre l’appréhension qu’elle pourrait avoir d’une mainmise de l’État sur l’éducation professionnelle et par un prolongement assez naturel sur la production elle-même.

« Au sortir de l’institution publique, l’agriculture et les arts mécaniques vont appeler la plus grande partie de nos élèves, car ces deux classes constituent la presque totalité de la nation… L’apprentissage de leurs divers métiers n’est pas du ressort de la loi. Le meilleur maître, c’est l’intérêt ; la leçon la plus persuasive, c’est le besoin. Les champs, les ateliers sont ouverts : ce n’est pas à la République à instruire chaque cultivateur et chaque artisan en particulier ; tout ce qu’elle peut faire, c’est de surveiller en général le perfectionnement de l’agriculture et des arts, surtout d’en développer les progrès par des encouragements efficaces et par des lois d’une sage économie. »

Il n’y aura donc aucun empiétement de la communauté sur l’activité économique. Non seulement l’État ne retiendra que jusqu’à douze ans les enfants des paysans et des ouvriers ; non seulement il livrera de bonne heure aux maîtres de la production toute la main-d’œuvre, mais il ne continuera pas sur la profession le contrôle exercé par lui sur la période première de l’éducation. Au sortir de ce communisme passager de l’institution publique les enfants retrouvent les lois de la concurrence illimitée et de l’individualisme bourgeois.

Lepelletier, non par calcul, mais parce que lui-même n’avait pas su faire remonter son communisme « de la base au sommet », ménageait et se conciliait tous les instincts de lutte et d’indépendance combative de la bourgeoisie fabricante et traficante.

Dans la sphère même de l’éducation commune, ses prétentions sont modestes. Il veut un programme d’instruction un peu plus étendu que celui que propose le Comité pour les écoles primaires, mais très mesuré encore, et qui ne peut en aucune manière « déclasser » les enfants du peuple, leur donner le sens et le besoin impérieux d’une vie supérieure.

Enfin, à la façon dont il comprend le fonctionnement de ces vastes internats nationaux groupant chacun quatre à cinq cents enfants, il réduit au minimum la difficulté financière qu’on pouvait lui opposer. L’installation sera peu coûteuse, se faisant le plus souvent dans des demeures incorporées déjà au domaine public. Le régime sera, non par économie sordide, mais par un souci intelligent de la santé, très frugal et très sobre (peut-être plus sobre que ne le permettent nos climats).

« À l’égard de la nourriture, les aliments les plus simples et les plus communs, à raison de leur abondance, seront préférés. Il sera fait un état de ceux qui conviennent à la santé des enfants, et dans le nombre déterminé, on choisira toujours celui que le climat et la saison offrent à moins de frais. Je crois que le vin et la viande en doivent être exclus ; l’usage n’en est point nécessaire à l’enfance, et pour vous présenter un aperçu de l’utile parcimonie qu’on peut apporter dans les frais de nourriture des jeunes élèves, je vous citerai un fait que tous les journaux du temps ont publié :

« Dans le grand hiver de 1788, le curé de Sainte-Marguerite à Paris employa avec le plus grand succès une recette composée d’un mélange de plusieurs espèces d’aliments ; il fit vivre fort sainement une multitude immense de malheureux, et la portion d’un homme fait n’allait pas à trois sous par jour. »

Or, dans les écoles communes, le produit du travail des enfants, si minime qu’il soit, viendra encore en atténuation des dépenses. Il est vrai qu’on ne spécialisera pas les enfants dans un travail déterminé ; ce serait le déformer, ce serait manquer l’objet de l’institution publique qui est, non pas de vouer d’avance l’enfant à telle ou telle profession, mais de le préparer à être capable de toutes.

Et Lepelletier demande aux plus beaux génies scientifiques du siècle d’imaginer des modes de travail qui aient une valeur éducative générale. Mais enfin tout travail, quelque générale que soit sa puissance d’éducation et d’instruction, a nécessairement une forme déterminée, il se matérialise en des objets déterminés, susceptibles de devenir marchandises ; et Lepelletier prévoit même que les enfants pourront aller travailler parfois, à titre d’essai et pour s’assouplir à des tâches variées et précises, dans la manufacture voisine. De là une certaine production qui atténuerait la dépense. Qu’est-ce à dire ? et que signifient ces détails, assez futiles, semble-t-il, sinon que Lepelletier s’emploie à convaincre la Convention qu’à tous les égards son plan est réalisable et qu’il s’accommode aux difficultés financières de la Révolution comme à cette part de préjugés qu’il n’est pas possible d’éliminer en un jour ? Il a donc cru, d’une foi très forte et très noble, qu’il apportait un plan de réalisation immédiate.

Et après tout, où est l’utopie ? et qu’y a-t-il donc de chimérique dans ce système ? Ce qui me frappe dans le plan de Lepelletier, c’est qu’il est au contraire le terme idéal vers lequel évolue l’organisation de l’enseignement dans la démocratie française. Certes, la République n’a pas réalisé, même dans la première période, l’internat commun à toutes les classes sociales. Même si l’on fait abstraction de la question de l’internat, très controversée, la démocratie française n’a pas encore confondu, dans un enseignement initial unique, les fils des bourgeois et les fils des prolétaires. Mais c’est vers le type de l’éducation commune que tout notre système se meut. D’abord, même avec l’externat, les enfants sont retenus ou à l’école ou au collège, non pas quelques heures seulement comme le disait Lepelletier pour le projet de Condorcet, mais toutes les heures du jour et tous les jours de la semaine. L’action de la communauté sociale sur les jeunes esprits est ainsi portée au plus haut. En second lieu, il apparaît de plus en plus au parti républicain que l’enseignement est, par essence, un service public, un service social, destiné à mettre tous les esprits en harmonie avec les conditions vitales des démocraties modernes. Enfin, l’effort pour identifier le premier cycle du programme des collèges et lycées fréquentés par la bourgeoisie avec le programme des écoles primaires fréquentées par le peuple ouvrier, tend à confondre, dans sa première phase, l’éducation ouvrière et l’éducation bourgeoise. Après la communauté du programme viendra naturellement la communauté d’établissement et de discipline. L’amélioration constante dans le régime et l’hygiène des écoles primaires atténuera peu à peu les résistances de la bourgeoisie à la cohabitation et à la fusion scolaire des deux classes. De même qu’elle est obligée maintenant d’accepter pour ses fils la communauté de la vie de caserne, elle sera conduite par le progrès des mœurs et des lois à accepter la communauté de la vie de l’école. Enfin, les subventions municipales pour l’achat des livres et fournitures scolaires, les caisses des écoles pour l’habillement des écoliers, les cantines scolaires souvent gratuites, tendent à décharger les familles ouvrières de l’entretien des enfants pendant la période de scolarité. Ce ne sont encore que des tendances, mais qui iront se développant à mesure que grandira l’influence sociale du prolétariat et que l’esprit socialiste pénétrera les pouvoirs publics dans la commune et dans l’État. Or, ces tendances s’exercent dans le sens du système de Lepelletier : et celui-ci, bien loin d’être une chimère, entre de plus en plus dans la réalité à mesure que la démocratie elle-même devient davantage une réalité. Cette sorte de communisme scolaire est déjà assez fortement ébauché pour qu’il soit permis de prévoir que le plan de Lepelletier sera accompli bien avant que toutes les institutions économiques aient été transformées par le communisme.

Il n’est donc aucunement utopique à la date même où il a été formulé, car il ne suppose pas une transformation décisive du régime de la propriété : il est adapté dès l’origine aux formes immédiates de la démocratie révolutionnaire. Et la lenteur avec laquelle il se réalise ne vaut pas plus contre lui que la longue éclipse de la démocratie, du suffrage universel, de la Révolution ne vaut contre la démocratie, le suffrage universel, la Révolution. Les lignes directrices du plan de Lepelletier se marquent de nouveau en traits lumineux toutes les fois que l’esprit de la Révolution s’avive : et puisque ce système d’éducation est à ce point solidaire de la Révolution, il ne peut être utopique dans la société qui procède de la Révolution.

Ce qui est vrai, c’est que Lepelletier de Saint-Fargeau y a attaché plus d’espérances sociales qu’il ne convenait. Même le communisme complet de l’éducation première ne suffirait pas à fondre les classes, ou même à atténuer sensiblement les antagonismes qui résultent du privilège de la propriété. Dans la même maison, sous le même régime, avec la même discipline, les fils des prolétaires et les fils des grands patrons garderaient la conscience très vive de l’opposition d’intérêts que l’organisation sociale maintient entre eux. Mais ceux-là seuls qui croient qu’une société se substitue d’un bloc à une autre seront tentés de dédaigner les effets de ce communisme premier, si incomplet, si superficiel qu’il soit. C’était une grande chose, à l’heure où se constituait la démocratie, de signifier à tous ses fils qu’ils devaient au moins traverser une période de vie commune. C’était une grande chose de vouloir les habituer tous à la même simplicité de mœurs. C’était une grande chose d’obliger les riches à faire, pour la plus grande part, les fonds de cette éducation commune.

Invinciblement, une question se serait posée : Pourquoi ne pas prolonger au delà de l’école, par des institutions multiples d’assurance, de coopération, de collaboration économique, cette égalité de fait réalisée dans la vie de l’enfance ? Pourquoi ne pas obliger la richesse à contribuer à toutes ces institutions ? Ainsi, le système d’éducation de Lepelletier, sans bouleverser par une action directe l’ordre économique bourgeois et la hiérarchie de la propriété, eût constitué cependant en plein régime d’inégalité un précédent d’égalité communiste dont les effets auraient rayonné peu à peu bien au delà même de l’institution scolaire. Et ce n’était point là la méditation solitaire de Lepelletier. Non seulement dès que son plan sera connu, en juillet 1793, il sera adopté et patronné par Robespierre alors très puissant. Non seulement Robespierre dira, avec une sorte d’enthousiasme, à Félix Lepelletier : « C’est admirable ; c’est le premier ouvrage qui soit à la hauteur de la République. » Non seulement on put croire un moment, en juillet que la Convention allait en faire la base de ses travaux, mais, dans la discussion même de décembre 1792, le brillant orateur girondin Ducos, sans discuter les détails d’un projet qui n’était pas connu encore, abonde dans le même ordre de pensées.

« Je pense, disait-il, que tous les enfants nés dans la République doivent être astreints à suivre pendant un certain temps les écoles primaires ; tant que par une éducation commune vous n’aurez pas rapproché le pauvre du riche, le faible du puissant, tant que, pour me servir des expressions de Plutarque, vous n’aurez pas acheminé à une même trace et moulé sur une même forme de vertu tous les enfants de la patrie, c’est en vain que vos lois proclameront la sainte égalité, la République sera toujours divisée en deux classes : les citoyens et les messieurs. »

Que l’on complète donc la haute pensée encyclopédique du projet de Condorcet, dont Marie-Joseph Chénier était le rapporteur, par la véhémence rationaliste de Jacob Dupont et par le grand esprit social de Lepelletier, quelle merveilleuse richesse et ampleur d’idées dans la Convention commençante ! Le système d’éducation entrevu par elle touche, par sa cime, aux plus hautes régions de la science et de la philosophie, et il pénètre, par une première application communiste, jusqu’au fond même de la vie populaire et prolétarienne. De l’esprit affranchi et renouvelé tous les Conventionnels paraissent attendre, au delà même des institutions les plus hardies de la démocratie à ses débuts, l’affranchissement et le renouvellement de la vie humaine.

Mais ce n’est pas seulement autour des questions d’enseignement et d’éducation qu’affluaient les hautes pensées. En confiant à un comité le soin d’élaborer un projet de constitution, la Convention n’avait pas voulu lui laisser le monopole de la recherche. Elle avait invité tous ses membres, bien mieux, elle avait invité tous les citoyens de la France, tous les citoyens de l’univers, à proposer leurs plans, à apporter leur idée ; et, comme l’organisation des pouvoirs politiques dans une démocratie touche à toutes les formes de la vie, aux formes économiques aussi bien qu’aux formes politiques, comme la Déclaration des Droits de l’Homme soulève le problème de la propriété en même temps que celui de la liberté, comme les institutions créées par la volonté des hommes réagissent nécessairement sur la formation et la distribution des richesses, toute la question sociale était posée devant la Convention. Le projet présenté en février par Condorcet au nom du comité de constitution, s’il était très hardi dans l’ordre politique, s’il poussait la démocratie jusqu’à ses formes extrêmes, était, au contraire, assez prudent et discret au sujet de la propriété. Mais, au delà de ce projet central et officiel, bien des initiatives, bien des audaces de pensée se faisaient jour, et le concept même de propriété, affirmé et justifié par tous ou par presque tous, était soumis cependant à une critique pénétrante et à de véritables conditions et restrictions. Cet ébranlement paraissait assez redoutable au Girondin Pénières (un des plus étroits et des plus âpres, un de ceux qui assaillirent le plus résolument Danton) pour qu’il crût devoir, dans son « plan et projet de constitution pour la République française », soumis à la Convention le 10 avril, dénoncer le danger.

« Une opinion ou plutôt un système qui tendrait à détruire tout ordre social, puisqu’il a été la cause première de l’association de l’espèce humaine, semble prendre quelque faveur parmi les hommes dont les pères, peu industrieux ou prodigues, ne leur ont laissé par héritage que la force de leurs bras. C’est, sans doute, cette classe malheureuse qu’on cherche à égarer, et dont se servent aujourd’hui les ennemis de l’ordre social pour retarder, ou pour mieux dire, afin d’empêcher l’organisation de la République française. Jusqu’à ce moment personne n’a cru devoir combattre cet absurde système : l’homme raisonnable qui a quelques connaissances ou seulement quelques idées sur la cause de la réunion des hommes, sur leurs inclinations, leur naturel et leurs besoins, n’a jamais pensé que dans un état où un individu ne peut, avec les productions naturelles de la terre, pourvoir à sa subsistance et, à plus forte raison, à ses besoins, on pût jamais mettre en thèse le paradoxe ridicule de la loi agraire ou partage des biens ; et si je n’eusse entendu ici même les propagateurs de cet absurde précepte, je douterais qu’à la fin du dix-huitième siècle il existât des Français assez stupides pour proposer à leurs concitoyens de rentrer dans les forêts pour s’y nourrir de glands, ou de quitter cette zone trop froide et trop stérile pour aller vivre en frugivores sous la ligne équatoriale.

« Comme la propriété a été la cause de presque toutes les conventions parmi les hommes, comme la propriété a été le principe de tout gouvernement et de toute institution politique, sans m’écarter de mon objet, je puis établir à ce sujet quelques principes. La propriété n’est point, à proprement parler, un droit naturel de l’homme, puisque l’homme à l’état de nature a droit de jouir de tout ce qu’il peut se procurer, soit en disputant aux autres animaux ou à ses semblables le fruit ou la proie qu’il rencontre.

« Dans l’état de nature, l’homme est sans doute semblable à tous les autres animaux, mais son instinct ou sa raison l’ayant placé au sommet de la chaîne de la nature, il ne devait point être au-dessous du singe et du castor. Aussi, les premières peuplades ont eu des troupeaux, ont fait ensemble la pêche et la chasse aux animaux dont elles se nourrissaient, et lorsqu’il leur a fallu des filets, des javelots, des cabanes et des jardins, la propriété a été établie parmi eux ; et dès qu’elle a été violée par quelqu’un, la force a tenu lieu de loi. La raison et l’humanité substituèrent à ce mode barbare une convention qui assurait à tous les membres de la société la jouissance de ce qu’il avait entouré ou cultivé, et de ce qu’il pouvait légitimement acquérir. Alors il s’est trouvé des hommes actifs, laborieux, économes, industrieux et sobres ; ceux-là ont augmenté par leurs soins et leurs travaux les productions de leurs propriétés ; les autres, paresseux ou prodigues, n’ont pu trouver dans le rapport de leurs champs de quoi satisfaire à leurs besoins ; ils ont emprunté des premiers, et pour s’acquitter ensuite de leurs dettes, ils ont été forcés de céder à leur créancier une portion de leurs biens ; et leurs besoins de consommation ne diminuant pas avec le produit de leurs propriétés, un court espace de temps a suffi pour les priver de tout ce qu’ils pouvaient posséder. On dut aussi mettre dans cette classe les hommes appauvris par des revers, les pères surchargés d’une famille nombreuse, et ceux que les lois ont privés du droit de succession ; de là la misère et l’opulence ; de là le germe de tous les vices. De même que le chêne que le hasard a fait naître sur un sol aride et rocailleux n’a pu pousser qu’une tige rabougrie, de même celui qu’un terrain trop gras a fait croître, périt souvent par une sève trop abondante ; mais dès qu’un individu donne à la société ses bras, son courage et sa vie, cette même société doit fournir et pourvoir à sa subsistance, si des motifs réels ne lui permettent pas de se la procurer par lui-même ; car là où la société laissera un de ses membres périr de misère, tandis qu’elle aura dans son sein des membres opulents, il n’y aura ni humanité ni morale ; et là où tous les individus prétendraient à des fonctions ou à des revenus égaux, il faudrait consacrer en principe l’esclavage d’une partie pour travailler au profit des autres. Ce sont des vérités simples qu’on ne saurait trop publier pour détromper le peuple qu’on abuse. »

Quelle médiocre, plate et ennuyeuse dissertation ! Mais elle a cet intérêt de montrer comment l’universel soulèvement des choses avait mis en question dans les esprits la propriété elle-même. Et ceux mêmes qui en défendaient le principe convenaient qu’elle ne constituait par un droit naturel, qu’elle était un fait social, soumise par conséquent à des réglementations et conditions sociales. Harmand, député de la Meuse, dans « Quelques idées sur les premiers éléments du nouveau contrat social des Français », accentue bien plus vigoureusement, dans le sens égalitaire, cette sorte de subordination sociale de la propriété.

« Je ne sais s’il est réservé à la Convention nationale de France de découvrir enfin le secret du mécanisme social, ce secret échappé aux recherches de tant de siècles et de tant de générations qui nous ont précédés. Ce que je sais, c’est que désormais les droits de l’homme ne peuvent plus et ne doivent plus être réduits à tenir lieu d’une préface inutile et fastueuse à la tête de notre nouvelle Constitution. » Qu’est-ce à dire ? C’est que, selon Harmand, les droits de l’homme doivent être définis de telle sorte que la condition économique réelle des hommes s’en trouve modifiée et améliorée.

Le serment des Patriotes.
(D’après une aquarelle de la Bibliothèque Nationale.)

« Ce que je sais encore, c’est que le mot République est devenu pour le peuple français une expression magique, d’autant plus intéressante à définir, qu’il fonde l’espérance de son bonheur sur cette forme de gouvernement ; et que, si la Convention nationale ne réalise pas cette espérance, elle encourra, avec justice, et son mépris et sa désapprobation… Le plan de Constitution, présenté à la Convention nationale, les 15 et 16 février derniers, a-t-il atteint ce but ? En général, je crois que dans ce plan on s’est plus occupé des formes que du fond ou des principes de l’ordre social.

« …Je vais dire aussi succinctement que je le pourrai, quelle doit être, selon moi, la base de tout gouvernement pour le rendre durable et pour écarter, autant que la prudence humaine peut le faire, les éruptions morales toujours funestes aux générations. Mon opinion me fera bien des ennemis, j’aurai bien des contradicteurs, mais j’aurai satisfait à ma conscience et à la mission que j’ai reçue du peuple ; et il est temps de dire la vérité.

« Les hommes qui voudront être vrais avoueront avec moi qu’après avoir obtenu l’égalité politique de droit, le désir le plus naturel et le plus actif, c’est celui de l’égalité de fait. Je dis plus. Je dis que, sans le désir ou l’espoir de cette égalité de fait, l’égalité de droit ne serait qu’une illusion cruelle, qui, au lieu des jouissances qu’elle a promises, ne ferait éprouver que le supplice de Tantale à la portion la plus nombreuse et la plus utile des citoyens. J’ajouterai que les primitives institutions sociales ne peuvent même avoir eu d’autre objet que d’établir l’égalité de fait entre les hommes ; et je dirai encore qu’il ne peut pas exister, en morale, une contradiction plus absurde et plus dangereuse que l’égalité de droit sans l’égalité de fait ; car, si j’ai le droit, la privation du fait est une injustice. »

Harmand va-t-il donc proposer une révolution économique totale, ayant pour objet de réaliser l’égalité de fait, c’est-à-dire, si je le comprends bien, l’égalité de puissance, de propriété et de jouissance ?

« Je dois ici faire une déclaration importante : je déclare que, quelle que soit la rigueur de mes principes sur l’égalité. Je ne prétends pas au renouvellement de l’ordre social ni au nivellement convulsif des propriétés ; un tel projet ou une telle entreprise ne peuvent être conquis sans frémir sur les ravages et les catastrophes qui en seraient la suite, et la pensée ne peut pas s’y reposer ; mais je désire que des lois sages établies sur ces principes, soient les tutrices bienfaisantes de l’enfance de l’égalité ; je désire que par des institutions salutaires et progressives ces deux divinités de la terre soient élevées insensiblement à la hauteur qu’elles doivent atteindre. Une agitation plus violente ou plus longue ne pourrait que leur être funeste ; je sais qu’il n’en est pas d’un peuple vieilli dans les habitudes et dégradé par l’égoïsme et les préjugés, comme d’un peuple vierge : pour former un peuple vierge il n’y a rien à détruire, mais pour ramener un peuple corrompu à sa véritable institution tout est ruines, et il faut employer les plus sages précautions pour ne pas l’entraîner sous ces mêmes ruines.

« Les droits de l’homme, retrouvés par le citoyen Siéyès, lui ont mérité l’immortalité ; mais l’Assemblée constituante, en bornant ces droits à une égalité politique de droit, sans rien faire, ou pour ainsi dire rien, pour préparer autant que possible l’égalité de fait, a ressemblé à un juge qui, ayant à juger un voleur encore saisi des objets volés, se contenterait de le condamner à la peine prononcée par la loi, sans prononcer la restitution ; le droit du propriétaire serait bien consacré par la peine infligée au voleur, voilà le droit ; mais ce droit serait illusoire sans la restitution, qui seule peut faire jouir le propriétaire de son droit. »

L’image est hardie et singulièrement révolutionnaire, car il est clair qu’Harmand ne vise pas seulement les droits féodaux abolis ; il pense à l’ensemble des abus, des privilèges, des monopoles, des violences qui ont livré à une portion de citoyens presque tout le sol, presque toute la richesse, et les classes possédantes, chargées des dépouilles arrachées pendant des siècles aux faibles, aux pauvres, aux dépendants, ont comparu devant la Révolution philosophique et abstraite comme devant un juge inerte qui aurait proclamé la déchéance de leur droit prétendu sans les obliger à restituer. Quelque lente et quelque prudente que soit donc l’opération des lois prévues par Harmand, c’est une restitution qu’elles tendent à accomplir. Oui, c’est une grave parole qui ne laisse subsister les formes présentes de propriété que comme une triste survivance de l’iniquité ancienne.

De ces prémisses si amples Harmand tire des conclusions très étroites :

« Mais comment les institutions sociales peuvent-elles procurer à l’homme cette égalité de fait que la nature lui a refusée, sans attenter aux propriétés territoriales et industrielles ? Comment y parvenir sans la loi agraire et sans le partage des fortunes ? Le secret est bien simple, c’est en prévenant les abus de la propriété et de l’industrie, c’est en empêchant que les propriétaires ne trafiquent la subsistance du pauvre ; tout dépend de là, et plus le secret est simple, plus il est vrai.

« Il faut maintenir, sans doute, le respect des propriétés ; mais l’erreur la plus funeste et la plus cruelle dans laquelle l’Assemblée constituante, l’Assemblée législative et la Convention nationale soient tombées, en marchant servilement sur les pas des législateurs qui les ont précédées, c’est, en décrétant le respect et le maintien des propriétés, de ne pas avoir marqué les bornes de ce droit, et d’avoir abandonné le peuple aux spéculations avides du riche insensible.

« Ne cherchons point si, dans la loi de nature, il peut y avoir des propriétaires et si tous les hommes n’ont point un droit égal à la terre et à ses productions ; il n’y a point de doute, et il ne peut y en avoir entre nous sur cette vérité. Mais, ce qu’il importe de savoir et de bien déterminer, c’est que si dans l’état de société, l’utilité de tous a admis le droit de propriété, elle a dû aussi limiter l’usage de ce droit, et ne pas le laisser à l’arbitraire du propriétaire ; car, en admettant ce droit sans précaution, l’homme qui, par sa faiblesse dans l’état de nature, était exposé à l’oppression du plus fort, n’aura fait que changer de malheur par le lien social. Ce qui était faiblesse dans le premier état, est devenu pauvreté dans le second ; dans l’un, il était la victime du plus fort ; dans l’autre, il est celle du riche et de l’intrigant ; et la société, loin d’être un bienfait pour lui, l’aura au contraire privé de ses droits naturels, avec d’autant plus d’injustice et de barbarie que, dans l’état de nature, il pouvait au moins disputer la nourriture aux bêtes féroces, au lieu que les hommes, plus féroces qu’elles, lui ont interdit cette faculté par ce même lien social, de telle sorte qu’on ne sait ce qui doit étonner le plus, ou de l’imprudente insensibilité du riche, ou de la patience vertueuse du pauvre. »

Voilà enfin la revendication des opprimés, des spoliés, débarrassée de la funeste équivoque qu’a mêlée à toute protestation sociale le paradoxe de Jean-Jacques. Lorsque, en haine d’une civilisation factice et inique, il paraissait glorifier l’état de nature, il faussait l’esprit et le regard humain, il le tournait, en une sorte de regret louche, vers un passé chimérique d’innocence prétendue et de fausse égalité. Ce n’était pas toute la pensée de Jean-Jacques et le paradoxe n’est pas présent à toute son œuvre. Il a suffi cependant pour la vicier ; et on ne sait parfois si elle est révolutionnaire ou rétrograde, Harmand est libéré de ces rêveries débiles et pessimistes. Non, l’état de nature, ni même l’état de société qui en fut le plus immédiatement voisin n’ont rien d’enviable. C’était le règne absolu de la force brutale, et si l’état social est mauvais, ce n’est point parce qu’il diffère de l’état de nature, c’est au contraire parce qu’il lui ressemble trop, parce que sous le déguisement de formes nouvelles il le continue. Oui, un état de société où le riche, c’est-à-dire le fort, opprime et affame le pauvre, c’est en réalité l’état de nature ; mais un état de nature où la résignation torpide des exploités a succédé à l’ancienne révolte.

« C’est pourtant sur cette patience que repose l’ordre social ; c’est sur cette patience que le riche voluptueux repose tranquillement ; c’est par l’effet de cette patience vertueuse et magnanime que le pauvre, courbé dès l’enfance sur la terre, ne s’y repose à la fin de ses jours, que pour ne plus la revoir, heureux de trouver dans ce repos terrible le terme de ses maux. Et pour prix de tant de vertus, nous l’abandonnerions encore à nos institutions barbares, et nous oserions en perpétuer les vexations et les abus ! Non, citoyens ; non, vertueux infortunés ; la Convention nationale ne vous abandonnera pas ; ce qu’elle pourra faire pour vous n’aura de bornes que le maintien de l’organisation sociale et de la justice éternelle.

« Dans le plan de Constitution présenté à la Convention et dans plusieurs autres qui ont paru depuis, on a bien reconnu le droit de subsistance qui appartient à chaque citoyen en donnant son travail à la société. On a bien parlé de secours publics et de l’obligation de la société à cet égard, mais on s’est abstenu de s’expliquer sur la nature et la forme de ces secours, et les mesures que la Convention nationale elle-même a déjà aussi inefficacement que prématurément adoptées à ce sujet ne m’ont paru qu’un palliatif d’autant plus immoral et impolitique, que le mode de secours par elle décrété, devenant une charge du Trésor public, non seulement pèsera dans des proportions plus ou moins grandes sur l’infortuné qui par ce moyen ne fera que recevoir d’une main ce qu’il aura donné de l’autre ; mais encore il produira cet effet que le riche n’aura satisfait, par son impôt, qu’aux charges communes, telles que l’entretien de la force publique, l’administration, etc., et qu’il n’aura rien fait pour le pauvre, dont la fastueuse égalité de droit ne servira qu’à lui faire sentir plus cruellement la privation de l’égalité de fait ; car on a beau dire que le pauvre jouit, comme le riche, d’une égalité commune aux yeux de la loi, ce n’est là qu’une séduction politique ; ce n’est pas une égalité mentale qu’il faut à l’homme qui a faim ou qui a des besoins. Il l’avait, cette égalité, dans l’état de nature. Je le répète, parce que ce n’est pas là un don de la société, et parce que, pour borner là les Droits de l’homme, il valait autant et mieux pour lui rester dans l’état de nature, cherchant et disputant sa subsistance dans les forêts ou sur le bord des mers et des rivières.

« Depuis le mode de secours publics adopté par la Convention, Danton a proposé et fait adopter une mesure plus efficace, et que l’on peut regarder comme le premier pas vers l’égalité de fait ; c’est en faisant ordonner que ce qui excéderait ce prix serait supporté et payé par le riche, mais indépendamment des doubles opérations et de la complication de cette mesure, j’y trouve un inconvénient très grave et qui produirait des réclamations infinies par l’arbitraire inévitable, quelques précautions que l’on prenne, dans la répartition de l’excédent du prix auquel le pain serait vendu au pauvre.

« Cette mesure produira encore une autre difficulté aussi grande, et une opération pour ainsi dire impraticable. À quel titre, par exemple, reconnaîtra-t-on le pauvre ? Quelle sera la ligne de démarcation pour reconnaître le citoyen qui aura droit au bénéfice de la taxe et celui qui ne devra pas en profiter ? Cette taxe ne donnera-t-elle pas l’occasion et la tentation à la cupidité de se parer de la livrée du pauvre ? Voilà, sans doute, des réflexions qui ne sont point dictées par le fiel de l’envie ni par celui de la critique ; je les crois fondées sur la raison et sur l’expérience du cœur humain.

« Mais quel a été l’objet de Danton en proposant cette loi qui honore autant ses principes que son cœur ? C’est de faciliter la subsistance du pauvre et de la proportionner à ses ressources ; c’est de la garantir de la cupidité du riche, en faisant supporter à celui-ci une partie de la consommation de celui-là. Eh bien, sans complication de moyens, et sans les revirements nécessités par la loi décrétée sur la proposition de Danton, il est très facile d’atteindre le but qu’il s’est proposé, et depuis très longtemps les moyens vous en sont indiqués par les réclamations multipliées des départements et des citoyens ; c’est de déterminer le droit de propriété, c’est d’en limiter l’usage, c’est en combinant avec justice le prix des denrées de première nécessité avec les ressources du pauvre, de fixer invariablement, et d’une manière conforme pour toute la République, le prix de ces denrées.

« Il paraît peut-être bien singulier que je prétende que les droits de l’homme et du citoyen consistent dans la taxe des productions de la terre, et je me suis attendu à un soulèvement d’opinion sur cette proposition, mais quel que puisse être cet étonnement, je déclare que je ne connais la liberté et l’égalité nulle autre part, ni dans aucun autre moyen, et je soutiens qu’elles ne peuvent exister sans la mesure que je propose.

« Je connais aussi bien qu’un autre les distinctions que l’on a faites entre l’égalité de droit et l’égalité de fait, entre légalité politique et l’égalité civile ; je sens la différence et j’en ai saisi les nuances. Mais je sais bien aussi que si ces distinctions ne sont pas des jeux de mots, elles sont au moins un subterfuge d’autant plus adroit qu’il plaît à l’imagination ; je sais aussi que deux choses différentes entre elles ne s’excluent pas pour cela, et si quelques institutions humaines ont droit à la comptabilité sociale, c’est l’égalité de droit et l’égalité de fait ; la seule différence, c’est que l’égalité de droit est absolue et que celle de fait ne l’est pas, et ne peut pas l’être, au moins jusqu’à présent. Je trouve en cela deux vérités ultérieures ou deux conséquences indispensables ; la première, c’est que plus il est difficile d’atteindre l’égalité de fait, plus la société doit y tendre pour garantir l’égalité de droit, c’est son principal objet ; la seconde, c’est que les citoyens ne peuvent rien exiger au delà, et que le nivellement parfait des fortunes ou des richesses étant aussi impossible que celui des facultés morales ou intellectuelles des individus ou des inégalités de la terre, la société aura fait tout ce qu’elle doit à cet égard, lorsqu’elle aura réparé les inégalités monstrueuses qui existent, et prévenu celles qui pourraient survenir. C’est pour les mêmes raisons et pour les mêmes causes que la société devrait donner la même instruction à tous ses membres ; quoique tous ne dussent pas en profiter avec le même succès ou le même avantage, cependant cette différence, loin d’être un motif de l’en dispenser, augmente au contraire son obligation à cet égard.

« Ces maximes ne furent jamais celles d’aucun gouvernement ; on admit au contraire des distinctions de race et de naissance ; on poussa le délire jusqu’à supposer de la différence dans le sang, et le peuple crédule et trompé crut que ces distinctions chimériques entraînaient nécessairement celle des richesses ; les prêtres survinrent, dès leur naissance esclaves rampants des tyrans, devenus ensuite leurs rivaux, et toujours au nom du ciel, disputant, partageant l’autorité ou le droit de tromper et de vexer les hommes, leur prêchant le dépouillement des biens de la terre pour se les approprier plus facilement, leur montrant et leur promettant les cieux pour les consoler, disaient-ils, mais dans le fait pour les empêcher de réfléchir sur leur situation et sur leurs droits, et pour enchaîner leur raison en agitant et tourmentant leur imagination par je ne sais quelle invention d’enfer et de paradis.

« C’était sans doute une ingénieuse et belle distraction que celle de s’occuper du ciel pour oublier la terre ; mais elle a cessé, et les hommes trop longtemps trompés, sauront, je l’espère, avec les services des nouveaux ministres du culte qu’ils se sont choisis, se garantir désormais de ces erreurs et concilier le ciel avec la terre. Ils leur apprendront, ces ministres, que l’homme qui fait le bien sur la terre voit sans crainte rouler les cieux au-dessus de sa tête.

« Quoi qu’il en soit, avant de réduire nos idées et nos principes, je crois devoir prévoir et répondre à quelques objections qui me seront faites.

« La première et la plus dangereuse, quoique la plus immorale, c’est le prétendu droit de propriété dans l’acception reçue. Le droit de propriété ! Mais quel est ce droit de propriété ? Entend-on par là la faculté illimitée d’en disposer à son gré ? Si on l’entend ainsi, je le dis hautement, c’est admettre la loi du plus fort, c’est tromper le vœu de l’association, c’est rappeler les hommes à l’exercice des droits de la nature, et provoquer la dissolution du corps politique. Si, au contraire, ou ne l’entend pas ainsi, je demande quelle sera donc la mesure et la limite de ce droit ? Car enfin, il en faut une. Vous ne l’attendez pas, sans doute, de la modération du propriétaire. Eh bien, citoyens, vous ne la trouverez que dans la taxe directe et immédiate des denrées de première nécessité.

« Voulez-vous de bonne foi le bonheur du peuple ? Voulez-vous le tranquilliser ? Voulez-vous le lier indissolublement au succès de la Révolution et à l’établissement de la République ? Voulez-vous faire cesser les inquiétudes et les agitations intestines ? Déclarez aujourd’hui que la base de la constitution des Français sera la limite du droit de propriété, et la taxe des denrées de première nécessité, telles que le blé, la viande et le bois.

« Citoyens, ce n’est plus dans les esprits qu’il faut faire la révolution, ce n’est plus là qu’il faut chercher son succès ; depuis longtemps elle y est faite et parfaite ; toute la France vous l’atteste ; mais c’est dans les choses qu’il faut enfin que cette révolution de laquelle dépend le bonheur du genre humain se fasse sentir toute entière. Eh ! qu’importe au peuple, qu’importe à tous les hommes un changement d’opinion qui ne leur procurerait qu’un bonheur mental ? On peut s’extasier, sans doute, pour ce changement d’opinion, mais ces béatitudes spirituelles ne conviennent qu’aux beaux esprits et aux hommes qui jouissent de tous les dons de la fortune. Il leur est facile, à ceux-là, de s’enivrer de la liberté et de l’égalité, le peuple aussi en a bu la première coupe avec délices et transport, il s’en est aussi enivré, mais craignez que cette ivresse ne se passe, et que, revenu plus calme et plus malheureux qu’auparavant, il ne l’attribue à la séduction de quelques factieux, et qu’il ne s’imagine avoir été le jouet des passions ou des systèmes et de l’ambition de quelques individus. La situation morale du peuple n’est aujourd’hui qu’un beau rêve qu’il faut réaliser, et vous ne le pouvez qu’en faisant dans les choses la même révolution que vous avez faite dans les esprits. Seriez-vous donc comme ces prêtres dont je vous ai parlé, qui spiritualisaient tout, et qui montraient et promettaient au peuple les cieux qu’on ne peut atteindre, pour s’approprier la terre qui nourrissait leur impudence et leur orgueil ? Les besoins ne se spiritualisent pas : la liberté et l’égalité sont, sans doute, les deux premières divinités de la terre, elles sont les deux premiers dons de la nature, mais pour en jouir éternellement, il faut avoir la part aussi à tous ses autres dons.

« J’ai prévu, ou du moins je crois avoir prévu les effets qu’une semblable mesure occasionnera dans tous les attributs moraux et physiques de la vie, et dans leurs accessoires. J’ai prévu une révolution dans le commerce, une réduction dans le prix de toutes les autres productions de la terre, et dans celles de l’industrie de l’homme ; mais, je le répète, il faut que cette révolution se fasse ou l’autre est manquée.

« L’homme est composé de deux substances assez distinctes ; l’une que l’on dit spirituelle, et l’autre que l’on appelle matérielle ou bien sensible. La révolution est faite pour la première, il faut aussi qu’elle se fasse pour la seconde. Non, plus de charlatanisme, allons une bonne fois au fait et à la source du mal. Faisons cesser les inquiétudes du riche et les besoins du pauvre. Assurons la propriété des uns, nous assurerons ainsi la subsistance des autres. »

N’est-ce pas comme une première formule de la saint-simonienne « réhabilitation de la chair » ? Il y a, semble-t-il, une disproportion assez étrange entre les prémisses d’Harmand de la Meuse et ses conclusions. Proclamer que l’égalité de droit doit être complétée et réalisée par l’égalité de fait, déclarer que la société doit tendre, par tous les moyens, à l’égalité réelle des conditions, et conclure ensuite simplement que la nation peut et doit taxer le blé, la viande et le bois, c’est, semble-t-il, solliciter de vastes principes pour d’assez modestes conséquences. Mais Harmand était obsédé, comme tous les Conventionnels, par les réclamations du peuple souffrant que la hausse des denrées ou accablait ou inquiétait, et c’est sous la forme du problème des subsistances que lui apparaissait le problème social. Il y avait une grande illusion à croire que la taxe de quelques denrées de première nécessité atténuerait sensiblement les inégalités sociales. À moins d’être poussé à ce degré où toute rente de la terre aurait été absorbée et où les biens décidément improductifs ou onéreux auraient été abandonnés à la nation et aux paysans (et Harmand se défend expressément d’avoir voulu un instant ces conséquences), elle laissait subsister tout le jeu de la propriété, elle laissait se développer toute la puissance du capital.

Mais ce qui est intéressant dans les vues d’Harmand, ce n’est pas l’application qu’il fait de ses principes. Cette application est toute dominée par les circonstances du moment. Ce qui importe, c’est d’abord qu’il ait songé à inscrire dans la Déclaration des droits de l’homme la limitation du droit de