La Convention (Jaurès)/1551 - 1600

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pages 1501 à 1550

Les idées sociales de la Convention
et le gouvernement révolutionnaire

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pages 1601 à 1650


proposition : n’était-elle point cependant, si on la prenait à la rigueur, subversive des propriétés ? Mais la Révolution ne pouvait entrer en lutte contre le peuple : elle ne pouvait, plus précisément, entrer en lutte contre les prolétaires. Or, ceux-ci n’ayant pas de propriétés, et intéressés à limiter tout au moins les droits de la propriété, étaient sans cesse engagés sur des chemins, directs ou tournants, qui menaient à la loi agraire. La force révolutionnaire croissante du peuple et du prolétariat réduisait à l’état de lettre morte, ou à peu près, les décrets qui menaçaient des tendances populaires. Eût-il été possible, d’ailleurs, à la Convention de réprimer, de détruire tous les écrits parus avant elle et où la loi agraire et le communisme se dessinaient déjà ? Lui était-il facile de faire tomber la magnifique effervescence d’idées soulevée depuis un demi-siècle par le feu de la philosophie et de la Révolution elle-même ?

Le livre de Boissel, sur Le Catéchisme du genre humain, avait un succès grandissant. Édité, comme je l’ai dit, en 1789, réédité la même année sans changement, il avait eu une nouvelle édition « revue, corrigée et augmentée » en 1791. « Le Catéchisme du genre humain, dénoncé par le ci-devant évêque de Clermont, à la séance du 5 novembre 1789, de l’Assemblée nationale, etc. » C’est de cette édition connue comme la deuxième, que Lanjuinais constate, en 1793, la vogue croissante. Je sais bien que c’est dans une diatribe forcenée écrite par Lanjuinais proscrit dans le grenier de sa maison de Rennes, diatribe dont la proscription même n’excuse pas la violence peu intelligente :

« On sait que les meneurs du club des Jacobins en ont successivement chassé les républicains les plus purs et les plus éclairés ; mais le vide est rempli par une foule de prédicateurs de meurtre et d’anarchie, de septembriseurs obscurs ou fameux, par des Allemands, des Anglais, des Italiens, des gladiateurs, grands ouvriers en politique et stipendiés, chaque jour ou chaque semaine, pour fraterniser, anarchiser, maratiser, déraisonner, déclamer, applaudir, huer, insulter, menacer, chanter, crier, tempêter dans les clubs, dans les groupes, dans les sections, dans les tribunes et aux avenues de la Convention. Aux tribunes du grand club assistent, d’ailleurs assez régulièrement, deux ou trois milliers de curieux, d’illuminés toujours ivres de fureur à force de voir, d’entendre les sabbats, et d’y jouer leurs petits personnages. Parmi les hommes, vous trouverez les soi-disant défenseurs de la République, et, pour parler sans figure, les assassins du mois de septembre, les gardes du corps de Robespierre, toujours prêts, pourvu qu’on les paie bien, à commettre des meurtres et des violences. Entre les femmes, on distingue les dévotes de Robespierre et de Marat, des restes de débauches, enfin ce troupeau de mégères salariées, d’amazones révolutionnaires qu’on a vues s’armer de poignards, de sabres, de pistolets, s’enrégimenter, courir les rues, s’insurger contre les députés du peuple et faire la police à leur manière, autour de la Convention, c’est-à-dire en bravant et outrageant les citoyens et la Convention même.

« Tel est, depuis un an, le club des Jacobins de Paris ou des Jacobins d’aujourd’hui. Ce qu’on y trouve de plus notable après les héros de la Montagne, c’est un Desfleux, fameux banqueroutier, jadis apôtre de la royauté et aux gages de la liste civile, puis soufflant aux Jacobins des fureurs démagogiques et sanguinaires, enfin expédiant des courriers dans le Midi pour amener le sublime projet de faire passer le goût du pain aux députés de la Gironde ; c’est un Hassen-Fratz, ci-devant commis de Pache, l’un des principaux acteurs de la conspiration du 31 mai ; ce sont Terrasson et Roussillon, dignes membres du tribunal révolutionnaire, car ils ne parlent, dans les clubs, que de faire jouer leur guillotine : c’est enfin le zélé frère Boissel, le grand auteur du Catéchisme du genre humain, gros volume in-octavo, déjà à la deuxième édition, où il est démontré, par demandes et réponses, à tous les frères et sœurs de la jacobinerie, que Dieu, la propriété, le mariage sont les trois fléaux que tous les bons citoyens doivent s’efforcer de détruire afin d’être vraiment libres et heureux. »

Que Lanjuinais qui trace des Jacobins une caricature si grossière et qui venait, comme nous l’avons vu, de calomnier les opinions d’Hassenfratz au sujet de la propriété, ait cédé, à propos de Boissel, à son habituel système de jeter l’alarme : qu’il ait exagéré l’influence de Boissel aux Jacobins pour faire de son livre athée, communiste, l’Évangile de la Jacobinerie : c’est possible. Il reste vrai que Boissel jouait un assez grand rôle aux Jacobins ; il reste vrai que son livre n’était pas comme une sorte de péché de jeunesse révolutionnaire. Il ne le faisait pas disparaître, il ne le désavouait pas. Il continuait au contraire à le propager. Son livre n’est donc pas un paradoxe bizarre, je ne sais quelle débauche philosophique à la manière de quelques dialogues de Diderot, c’est un des éléments de la pensée révolutionnaire ; et si, dans quelques mois, Boissel est exclu des Jacobins sous l’influence de Robespierre, c’est sans doute parce que celui-ci veut rompre une solidarité importune. C’est une sorte de communisme hiérarchisé selon une échelle de capacité, et tout débordant de mysticisme panthéistique, que développe Boissel. Il me paraît l’ancêtre direct de Saint-Simon et d’Enfantin comme Lange est le précurseur de Fourier. « Quel est le moyen, pour moi, d’être heureux et sage ? — C’est d’apprendre et m’accoutumer de bonne heure à apprécier à leur juste valeur les possessions, les jouissances et les plaisirs de cette vie passagère qui ne sont rien dans l’immensité du temps et de l’espace ; c’est de n’en désirer et de n’en faire usage que pour le bonheur de mes semblables… c’est de me livrer avec le plus grand zèle et pour l’amour de mes semblables à tous les genres d’exercices, de fonctions et de travaux qui me seront commandés par ceux de mes semblables qui seront d’une classe supérieure à la mienne. — Faudra-t-il que l’éducation, les exercices, les travaux et les fonctions soient les mêmes dans toutes les classes ? — Il faudra que l’éducation soit la même pour la théorie et les principes, mais comme il y aura différents besoin ? à pourvoir et des objets différents à remplir, il faudra que les exercices, les fonctions et les travaux soient distribués et répartis selon la force, le génie, le caractère, le goût, l’instruction et les dispositions qui se développeront et se feront remarquer dans chaque individu sans qu’aucun genre de travail, d’exercice et de fonction puisse être en aucun cas un sujet d’humiliation ni de vanité, puisque ce seraient la nature et son ineffable auteur, auxquels tout doit être rapporté, qui auraient classé les hommes, et non point la chimère et l’imposture comme jusqu’à présent. »

Mais cette sage et harmonieuse disposition des forces humaines, cette organisation sociale où la fonction de chacun sera déterminée par ses aptitudes et ses goûts, non par le privilège ou le hasard de la fortune et de la naissance ne seront possibles que lorsque l’homme aura pu briser l’ordre d’aujourd’hui, « l’ordre mercenaire, homicide et anti-social qui a gouverné la France et perdu les hommes jusqu’à présent ». Cet ordre mercenaire, homicide et anti-social (Boissel répète sans cesse ces trois mots) est né de la victoire de l’égoïsme violent d’abord et bestial, puis raffiné et perfide. Les forts oppriment les faibles, et ils sont opprimés à leur tour par les rusés et les fourbes, « par les prestiges, les impostures et les fourberies de l’égoïsme également féroce et aveugle des plus fins et des plus rusés ».

Les sociétés humaines sont des « sociétés léonines » où les renards ont fini par être les maîtres. Et comment se manifeste le triomphe de l’égoïsme ? « Quelles sont les principales institutions de l’ordre mercenaire, homicide et antisocial ? — Ce sont les propriétés, les mariages et les religions, que les hommes ont inventées et consacrées pour légitimer leurs usurpations, leurs violences et leurs impostures. »

Le prétendu droit de propriété consacre la rapine et la ruse. Le mariage consacre la domination de l’homme sur la femme, la réciproque tromperie des deux sexes, et il perpétue par l’héritage l’usurpation connue sous le nom de propriété. La religion met d’imaginaires puissances célestes au service des puissances terrestres qui en ont fourni le modèle.

« — Qu’entendez-vous par droit de propriété ?

« — Suivant les notions des lois civiles, c’est la faculté de disposer de ce qui nous appartient comme bon nous semble.

« — Quels sont les objets sur lesquels les hommes ont étendu leur droit de propriété ?

« — Ce sont tous ceux dont ils ont cru pouvoir s’emparer ou faire croire qu’ils s’étaient emparés, comme les terres, les femmes, les hommes mêmes, la mer, les rivières, les dieux mêmes dont ils ont fait et font un trafic, depuis qu’ils ont fabriqué des espèces d’or et d’argent auxquels ils ont attaché tant de valeur qu’on peut acquérir avec elles tous les objets que je viens de nommer.

« — De qui les hommes tiennent-ils le titre en vertu duquel ils se sont emparé et approprié tous les objets ?

« — De leur avidité naturelle, de leurs excès, de leur orgueil, de leurs désirs insatiables, de leurs violences, de leurs fourberies, de leurs impostures, et en un mot de tous les vices de leur constitution naturelle, dont il aurait fallu qu’ils fussent garantis par l’éducation.

« — Mais ce ne sont pas là des titres, au contraire.

« — Cela est vrai, mais puisqu’il ne paraît pas que la nature et son auteur en aient donné aux hommes arrivant tout nus sur la terre, il a bien fallu que leur égoïsme aveugle et sans expérience leur en fît imaginer pour légitimer les usurpations que les plus forts ont faites du pouvoir terrestre, et les plus fins et les plus rusés, du pouvoir céleste, afin d’asservir à leur ambition les plus faibles et les plus crédules, et qu’ils aient inventé l’or et l’argent pour faire un trafic des possessions et des biens de la terre et du ciel comme ils ont fait.

« — Les hommes se sont-ils bien trouvés de ces arrangements ?

« — Au contraire, ils en ont été bien punis, puisque depuis, et par une suite nécessaire de cet arrangement, ils n’ont cessé de se diviser, de se disputer, de se dégrader, de se voler, de se tromper, de s’empoisonner et de se détruire les uns par les autres.

« — Quels sont donc les inconvénients de la propriété des terres ?

« — Du partage des terres est né le droit exclusif d’en jouir, et par conséquent de bannir les races futures du globe terrestre, de faire mourir de faim, de soif et de froid ceux qui n’ont pas de propriétés, si mieux n’aiment ces derniers se rendre esclaves des propriétaires, et ces derniers les agréer en cette condition, sinon pendus comme voleurs, ou empalés ou rompus vifs comme assassins, ainsi que cela se pratique encore aujourd’hui. »

Et la ruse de ceux qui ont capté les puissances célestes a consolidé, tout en l’exploitant, le privilège de la force.

« — Quels inconvénients ont pu produire les actes par lesquels les gens les plus fins et les plus rusés se sont emparés des puissances célestes ?

« — C’est d’avoir comme anéanti toute espèce de retour de la part des hommes vers la nature et son auteur, seuls capables de les éclairer et de les conduire au vrai bonheur, en consacrant, par leurs prestiges, leurs impostures et leurs sortilèges, tous les actes par lesquels les plus forts et les plus féroces s’étaient emparés des terres, des femmes et des hommes, afin d’éterniser la dégradation, le malheur et la destruction des peuples et de partager les dépouilles comme il se pratique encore aujourd’hui. »

Voilà la fonction sociale de la religion.

Les religions sont « les moyens et les institutions qu’ont établis originairement chez les différents peuples les plus fins et les plus rusés, afin de commander à la férocité des plus forts et à la stupidité des plus faibles, au nom de la divinité qu’ils ont fabriquée et fait parler comme ils ont voulu.

« — Quels sont ces moyens ?

« — Ce sont les mêmes que ceux que nous appelons encore magiciens, sorciers, convulsionnaires, charlatans, escamoteurs, ont employés et emploient encore aujourd’hui pour se faire valoir et en imposer à la multitude naturellement crédule, et plus grossière dans les premiers temps qu’aujourd’hui que les sciences et les arts nous ont acquis plus d’expérience et de lumière.

« — Quelles peuvent être leurs institutions ?

« — Premièrement pour s’emparer de l’esprit et du cœur des grands propriétaires par tous les moyens les plus capables de flatter leur orgueil et leur égoïsme, ils en ont fait des dieux.

« Secondement ils ont institué les dieux de la guerre et érigé en vertus sublimes tous les actes par lesquels les peuples se sont égorgés, en se tenant toujours eux seuls derrière le rideau, à l’ombre de leurs autels et sous la garde des dieux, jouissant, par l’absence de la belle jeunesse et de leur roi, de toutes les vierges, de toutes les femmes et de toutes les productions de la terre, et se partageant les dépouilles des vainqueurs et des vaincus dont on s’empressait de venir faire hommage à leurs dieux.

« Troisièmement, afin de contenir la férocité des propriétaires et des jeunes gens d’un ordre inférieur ils ont institué le dieu des enfers, avec des récompenses éternelles pour les bons et des peines éternelles pour les méchants. Quant au ciel qu’ils ont réservé pour la demeure des dieux, ils en ont gardé les places pour les personnages qu’ils avaient le plus d’intérêt de se ménager et de se concilier, comme étant ceux qui s’étaient emparés de la puissance terrestre, en faveur desquels ils en avaient eux-mêmes institué le droit, au nom des dieux, afin de maintenir leurs désastreuses institutions.

« 4° Ils ont institué l’obligation d’adorer les mêmes dieux…

« 5° Ils ont institué des fêtes…

« Telles sont les principales institutions des religions anciennes et modernes qui ont rendu sacré l’établissement du droit de propriété, du mariage et des religions, de façon qu’il n’a jamais été permis d’attaquer, ni par pensée ni par parole ni par action ni par omission, l’ordre mercenaire, homicide et antisocial qui a égaré dans tous les temps les peuples, même les plus éclairés, ni de murmurer contre les lois établies pour son maintien, sans se rendre coupable du crime de lèse-majesté divine et humaine et d’être brûlé éternellement dans les enfers de l’autre monde après avoir été brûlé, pendu, rompu, empalé, fouetté, marqué et condamné aux galères dans les enfers et par les diables de ce monde-ci, que cet ordre monstrueux n’a pu qu’engendrer. »

En vain dira-t-on que les religions mêlent à leurs institutions monstrueuses des idées morales, des conseils salutaires et sages pour la conduite de l’âme. Ces idées morales, elles ne les ont pas créées : elles les ont dérobées au contraire à la conscience du genre humain, et elles en ont abusé pour colorer d’une apparence de bien leur œuvre funeste. Les hommes ont cru faire le bien en se haïssant et se détruisant les uns les autres, et les religions se sont servies « de la morale pour dorer le poignard qu’elles mettaient dans nos mains ». Leur action propre n’a été que de fausser les notions du juste et de l’injuste en les façonnant sur leur principe antisocial et antihumain. « Le fanatisme de tous les temps n’a donné de notions sur Dieu et la justice que d’après l’ordre mercenaire, homicide et antisocial que ses ministres ont rendu sacré. Aussi les idées sur Dieu et sa justice, comme sur la justice humaine, sont-elles particulièrement analogues à cet ordre monstrueux et désastreux qui, comme il veut qu’il soit de la justice humaine d’avoir le droit de vie et de mort sur les hommes dans ce monde, veut qu’il soit aussi de la justice divine de les punir et de les faire brûler éternellement dans l’autre, pour se venger des crimes et des monstruosités que ce même ordre ne peut qu’engendrer. »

Il n’y a donc aucune circonstance atténuante à alléguer en faveur des religions, et l’effet terrible de toutes les institutions d’iniquité qui se complètent et se soutiennent les uns les autres est de créer « deux classes d’hommes, celle des dégradants, déprédants, pressurants et écrasants, et celle des dégradés, déprédés, pressurés et écrasés ».

Cet état antisocial est-il le résultat d’une décadence ? L’homme a-t-il dérivé d’un état premier d’innocence et de bonheur vers l’égoïsme, la corruption et l’infortune ? S’il en était ainsi, il faudrait, sans doute, renoncer à tout espoir d’atteindre un jour à la félicité et à la justice, car comment espérer que les hommes retourneront aune condition primitive dont ils sont si éloignés et où ils n’ont pas su se maintenir ?

La conception de Boissel est tout autre. Il a, tout au contraire de Rousseau, une conception optimiste de l’évolution humaine. Sans doute, l’homme doit, selon lui, se conformer à la nature ; mais il n’entend nullement par « la nature » la forme première, plus grossière et plus simple, de l’existence des hommes. En un sens, la sauvagerie première est tout à fait contraire à la nature, car l’égoïsme aveugle et bestial de l’homme dans les sociétés rudimentaires obscurcit précisément pour lui le sens le plus évident de la nature et de ses lois.

« C’est ainsi qu’originairement l’homme brute et sauvage, ne consultant que le vice naturel de sa constitution, qui est l’égoïsme aveugle et féroce, a fondé l’ordre mercenaire, homicide et antisocial, que l’égoïsme également féroce et aveugle des plus fins et des plus rusés a rendu sacré en s’emparant des puissances célestes comme ils se sont emparés et s’emparent encore aujourd’hui de nous à notre naissance, à notre mariage et à notre mort, afin de nous mieux assujettir à leur joug et nous en faire un devoir saint et sacré. »

Comment, par quelle apparente contradiction, Boissel peut-il parler tantôt de « la bienfaisante nature », et tantôt du « vice naturel de la constitution » de l’homme ? C’est que la nature n’est saine et bonne selon lui que lorsqu’elle est vue par la raison.

Derniers moments de Joseph Chalier dans les prisons de Lyon.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


L’égoïsme brutal est bien un élément de la nature, mais il la fausse en la réduisant. Pour que la nature apparaisse vraiment à l’homme, il faut qu’il se soit libéré de cet égoïsme qui la resserre, qui dénature la nature. Il faut aussi qu’il cesse de la peupler des fantômes de son imagination. La nature, limpide et vaste, ne connaît ni le paradis, ni l’enfer. Toutes ces chimères se dissipent à mesure que le monde naturel est mieux connu, qu’il est davantage pour nous « la nature ».

De même, si l’homme savait voir la nature dans son étendue, il constaterait que le bonheur d’un individu est lié au bonheur des autres : il remarquerait que la somme des besoins de chacun est limitée, que la possibilité des plaisirs n’est pas infinie, et qu’il est dès lors contraire à l’ordre naturel d’accabler un homme de moyens de jouissances qui excèdent sa faculté naturelle de jouir.

L’homme, pour être heureux et juste, doit donc non pas retourner à la nature, mais s’élever à la nature, qui n’est en somme que la vaste liaison des choses se manifestant à la raison et déterminée par la science. C’est en allant vers l’avenir, c’est en éduquant l’homme qu’on le rendra conforme à la nature et capable de bonheur. Boissel a comme dénoué le nœud où Rousseau liait l’histoire humaine. Rousseau s’est trompé quand il a cru qu’il fallait retrouver la nature : il faut la trouver. Il s’est trompé aussi quand il a cru que la propriété était le trait caractéristique par où « la société civile » s’opposait à l’état de la nature ; s’il en était ainsi, on ne pourrait abolir la société civile, sans retomber dans la sauvagerie primitive.

Au contraire, le communisme sera un progrès nouveau de la société civile, ou plutôt il en sera l’accomplissement et la justification.

« Un écrivain assez renommé a consigné dans un discours que celui qui le premier avait dit : ceci est à moi, devait être regardé comme le vrai fondateur de la société civile… J.-J. Rousseau n’a raisonné que d’après le fait de la fondation originelle de la société civile dont les inconvénients désastreux lui ont fait préférer la vie sauvage ; mais il n’a pas raisonné d’après le droit ni les principes qui auraient dû être et qui devraient aujourd’hui servir de base et de fondement à la civilisation, parce qu’il ne les a pas connus ; il n’a pas senti par conséquent les précieux avantages qui lui auraient fait préférer la vie civile à la vie sauvage. Il n’a ouvert les yeux que sur l’origine du mal sans s’occuper de la recherche d’aucun remède ni de l’origine du bien. »

Le communisme peut donc être réalisé, non par régression, mais par progrès. Il ne sera pas la destruction de la société civile ; il en sera l’épanouissement. Il sera la vérité de la nature se dégageant pour la première fois des ténèbres, des violences et des erreurs.

Ce communisme de Boissel, s’il est « naturel » au sens que je viens de dire, n’est pas athée. Sans doute l’éducation des hommes ne doit être ni spiritualiste ni déiste. Elle doit être indépendante de toute notion précise de l’âme et de Dieu. Après avoir donné une description physiologique de la mort et noté la dissolution de l’organisme, Boissel pose la question :

« Et son âme, que devient-elle ? — Cette demande est hors d’œuvre, parce qu’il n’est question, quant à présent, que de l’établissement d’un ordre et d’une éducation qui assurent le bonheur de l’homme dans cette vie, même chez un peuple d’athées et de matérialistes, supposé qu’il y en eût un. »

Par là Boissel semble se distinguer profondément de Robespierre qui considère la croyance en Dieu et en l’immortalité de l’âme comme une condition absolue de l’éducation morale et de l’ordre social. Socialement, Boissel paraît athée puisqu’il ne se sert pas d’emblée de l’idée de Dieu pour organiser la société.

Mais ce n’est là qu’un athéisme tout provisoire, car Boissel ne tarde pas à ajouter :

« L’idée d’une cause première ou de Dieu est-elle nécessaire pour l’établissement de l’ordre moral et de l’éducation sociale ? — Elle doit en être la base et le fondement inébranlable. »

Qu’est-ce à dire ? c’est que, si à la rigueur l’ordre social peut être organisé superficiellement sans l’idée de Dieu, c’est seulement par cette idée qu’il prend une assurance profonde.

Mais Robespierre devait s’inquiéter de ces distinctions. Boissel est panthéiste ; et il l’est selon le type de Spinosa, en accentuant un peu plus que celui-ci l’immortalité individuelle et en concevant Dieu comme cause au moins autant que comme substance :

« Tout ce qui existe ne peut être qu’une reproduction continuelle de la part de la cause nécessaire, unique et toute puissante qui est Dieu. — Tout ne peut être que modification de la substance de Dieu. — J’entends exprimer par l’espace le lieu que tout ce qui existe dans la nature occupe dans l’immensité de Dieu, et par le temps j’entends exprimer la durée de tous les êtres dans son éternité. »

Ainsi le monde en un sens se confond avec Dieu : la nature est la manifestation de Dieu ; tout ce qui est est un mode ou une catégorie de Dieu. Est-ce que par là des rapports de servitude ne vont pas s’établir de l’homme à Dieu ? Non, car il n’y a pas de commune mesure entre la substance infinie et éternelle et les modes particuliers et éphémères qui la manifestent. L’immensité même de Dieu, incommensurable avec nous, nous préserve du despotisme divin. Toute tyrannie est petitesse :

« Il n’y a pas de contrat entre Dieu et les hommes, l’immense inégalité de condition rend ce contrat impossible ; il n’y a donc pas de religion obligatoire. »

Il me semble pourtant qu’il y a dans cette façon de comprendre Dieu un reste de dogme transcendant et un pli d’humilité. La sagesse pour l’homme est de ne « se servir des vertus naturelles que pour opérer le bonheur de ses semblables, sans s’en prévaloir, mais bien d’en rapporter tout le mérite à l’auteur de l’univers ; rien ne peut égaler la satisfaction intérieure de s’en humilier par la conviction que tout lui appartient… » Singulière fusion d’esprit panthéistique et d’esprit chrétien ! Cet ennemi si âpre de toutes les religions s’abîme dans l’adoration de Dieu. Et il associe à cet acte d’adoration d’innombrables êtres inconnus :

« L’homme est-il le seul être dans la nature capable de jouir de cette contemplation ? — Cela n’est pas présumable ; le globe terrestre n’est pas le seul, le soleil en éclaire sept autres : les étoiles fixes qui sont autant de soleils peuvent en éclairer une infinité d’autres ; qui peut mettre des bornes à la puissance infinie de Dieu ? L’homme ne peut être celui de tous les êtres qui jouisse le mieux de cette contemplation. »

Réduire tout ce qui est à n’être qu’une modalité de la substance divine, c’est couper les voies à l’athéisme :

« Cette opinion que tout est divin ne favorise-t-elle point l’athéisme ? — Au contraire ; mais ce qui le favorise beaucoup c’est l’opinion qui admet une autre substance que celle de la divinité. »

Et rien n’empêche que les âmes humaines, bien qu’elles soient, non des substances particulières, mais des modes de Dieu, soient immortelles. Les modes spirituels de Dieu peuvent être impérissables comme les modes matériels ; la matière se transforme et ne périt pas. De même l’esprit. Il se transforme et se renouvelle comme les modes matériels auxquels il est lié ; et le progrès indéfini des existences humaines sous des modes qui nous sont encore inconnus, mais auxquels ne répugne pas l’inépuisable nature, complète et prolonge le progrès social de l’humanité sous le mode terrestre. La femme est en quelque sorte l’intermédiaire entre la vie terrestre et la vie inconnue. Elle est dans la vie présente la grande force de progrès et d’idéal ; elle est en même temps par l’espoir infini du bonheur qu’elle éveille, l’initiatrice de mondes plus vastes.

« Il paraît évident que le souverain maître de l’univers a placé dans la femme les moyens d’opérer le bonheur de notre destinée présente, comme le présage et l’avant-coureur, par son jeu de durée, d’une destinée après celle-ci, infiniment plus heureuse et plus durable, dont les moyens ne peuvent exister que dans la toute puissance et s’effectuer que par les bontés infinies de l’Éternel ami… Ce n’est que dans la femme que la nature et son auteur ont établi la main d’œuvre du genre humain. »

Élever les femmes de telle sorte qu’elles puissent remplir toute leur mission naturelle et divine, les glorifier et étendre ainsi sur toute la société cette influence passionnée et sainte qui, se substituant aux mobiles grossiers d’action, à l’appétit du lucre, à la fureur de l’ambition, permettra d’harmoniser dans l’ordre communiste les efforts de tous, voilà le premier, le plus essentiel devoir de la société :

« Où élèvera-t-on les mères et les filles

« — Dans des temples magnifiques.

« — Pourquoi dans des temples ?

« — Pour réparer les torts que les hommes leur ont faits jusqu’ici, pour faire révérer tous les titres que la nature et son auteur ont établis en faveur de la femme pour le bonheur du genre humain.

« — En attendant que ces temples soient bâtis, où placerez-vous la nouvelle éducation sociale des femmes ?

« — Dans les églises, dans les monastères des religieuses qui seraient traitées comme les religieux et les autres prêtres (c’est-à-dire selon le plan de Boissel, déliées de tout vœu et autorisées à garder pour vivre une part des domaines qu’elles possédaient auparavant). Au surplus, dans quelque maison ou dans quelque lieu que se trouve une mère avec sa fille, la maison ou le lieu, serait un temple pour les nouveaux élèves. »

Sous cette noble discipline, le travail humain s’ordonnerait sans que la brutale maîtrise de la propriété continuât à intervenir.

« On établirait dans les temples et dans tous les ateliers des magasins et des serres pour tous les différents genres de production de la terre, des arts et de l’industrie, afin de pourvoir à tous les différents genres de besoin, de commodité, de sûreté et d’agrément. Chaque classe et chaque genre de fonction aurait son uniforme, on instituerait des fêtes et des jeux qui seraient consacrés au maître de l’Univers.

« … Les bontés et les faveurs des femmes qui seraient nos juges, comme nous leurs gardiens, seraient le principe et la fin, après Dieu, de nos actions, ce qui établirait un empire plus noble et plus puissant sur les âmes que les espèces d’or et d’argent qui les ont dégradées et corrompues. »

Mais pour que cette noble et libre action des femmes puisse s’exercer, il ne faut pas qu’elles soient captives par le mariage d’un homme égoïste et brutal. Le mariage n’est que tyrannie, hypocrisie et désordre. Le don de l’âme et de la personne, déterminé non par une basse et capricieuse sensualité, mais par un généreux amour, doit rester toujours libre ; et c’est pourquoi Boissel dissout le mariage comme la religion et la propriété ; la fonction sociale de la femme n’est possible que par la liberté :

« — Mais que deviendraient la paternité et la maternité ?

« — Elles ne seraient qu’un titre pour commander à tous les enfants, et les élever pour leur bonheur, comme la qualité d’enfant ne serait qu’un titre pour aimer, respecter tous les pères et toutes les mères et pour les chérir… Ô mon père ! Ô ma mère ! Ô mon frère ! Ô ma sœur ! Ô mon fils ! Ô ma fille ! Ô mes amis ! exprimeront tous les degrés de parenté. »

J’ai dit que Boissel était un ancêtre, un précurseur du saint-simonisme. Ce panthéisme naturaliste, cette foi au progrès, cet optimisme infini, ce communisme hiérarchique, cette discipline idéale et cette fonction sociale de la femme, cette croyance en la pluralité des mondes et des existences, ce sont les traits essentiels de la pensée saint-simonienne. Quelle prodigieuse fermentation d’idées en ces premières années de la Révolution ! Et comme les menaces du décret du 18 mars 1793 paraissent vaines, quand on songe que le livre de Boissel se répandait tous les jours davantage, et qu’en même temps le rôle de Boissel aux Jacobins grandissait ! Il y était volontiers ; violent, et il provoqua des murmures le jour où, parlant des massacres de septembre, il dit « qu’on ne devait regretter qu’une chose, c’est qu’ils n’aient pas été plus complets ! »

Boissel, aux Jacobins même, apporta un projet de Déclaration des Droits qui s’inspirait nettement de sa doctrine et la rappelait explicitement. M. Aulard a eu tort, dans les extraits qu’il donne de la séance des Jacobins du 22 avril, de négliger complètement les paroles de Boissel. Elles ont un grand intérêt historique et on pourrait leur donner pour titre : « Le saint-simonisme devant le club des Jacobins et la Révolution. » De faciles et bourgeoises railleries (assez gauloises et égrillardes) accueillirent Boissel quand il mentionna « le droit de se reproduire ». Les Jacobins ne voyaient pas que Boissel voulait transposer la Déclaration des Droits de l’ordre idéologique et abstrait dans l’ordre physiologique et naturaliste. Il condamnait les arrangements sociaux qui réduisent au célibat, à la stérilité, des millions d’êtres, et il voulait faire descendre le droit jusqu’aux racines mêmes de la vie :

« Robespierre vous a lu hier la Déclaration des Droits de l’homme, et moi je vais lire la déclaration des droits des sans-culottes. Les sans-culottes de la République française reconnaissent que tous leurs droits dérivent de la nature, et que toutes les lois qui la contrarient ne sont pas obligatoires ; les droits naturels des sans-culottes consistent dans la faculté de se reproduire… » (Bruit et éclats de rire.) L’orateur continue… « De s’habiller et de se nourrir : 1° Leurs droits naturels consistent dans la jouissance et l’usufruit des biens de la terre, notre mère commune ; 2° Dans la résistance à l’oppression ; 3° Dans la résolution immuable de ne reconnaître de dépendance que celle de la nature et de l’Être suprême.

« Les sans-culottes reconnaissent que la société n’est établie que pour la sûreté du plus faible contre le plus fort.

« Les sans-culottes reconnaissent que le meilleur gouvernement est celui qui lutte le plus efficacement contre les ennemis de la République, et que le gouvernement à établir ne peut être provisoirement que révolutionnaire. »

Peut-être Babeuf, qui ne s’enveloppait pas de formules philosophiques et panthéistiques, n’aurait-il pas bénéficié de la même impunité que Boissel. Il jugeait en tout cas plus politique de se taire, de ne pas opposer « les droits des sans-culottes » aux « droits de l’homme », assuré que les droits de l’homme deviendraient nécessairement les droits des sans-culottes. Il y a donc dans cette période, si l’on me passe le mot, des réserves de socialisme latent. Il y aurait puérilité à caractériser la pensée sociale de la Révolution et de la Convention par les formules communistes de Boissel ou même par l’extrême tendance égalitaire de Billaud-Varennes. Mais la méprise serait aussi grave de négliger les premières manifestations socialistes de la démocratie, et surtout la secrète et profonde poussée d’égalité que le mouvement révolutionnaire propage dans les esprits ébranlés.

Robespierre était beaucoup moins « agrairien » que ne le supposait Babeuf, mais il avait le souci d’inscrire dans la Déclaration des Droits une définition de la propriété qui donnât quelques garanties au peuple souffrant et qui permît des développements sociaux dans le sens de l’égalité. Michelet, qui tire souvent des coïncidences de dates des effets lumineux, parfois aussi des fantaisies et des paradoxes, note que Robespierre a formulé ses principes constitutionnels le 24 avril, le jour même où Marat, acquitté, revenait triomphant à la Convention. Robespierre, « jaunissant d’envie » devant la popularité grandissante de Marat, avait essayé de lutter avec lui par une définition quasi socialiste de la propriété. Michelet oublie que Robespierre était depuis plusieurs semaines déjà membre de la Commission, chargée par les Jacobins d’étudier un plan de Constitution qui pût être opposé par la Montagne au plan du comité girondin de la Convention. Il oublie que Robespierre, s’il ne parle que le 24, avait demandé la parole le 22, avant que l’acquittement de Marat eût provoqué les vives démonstrations populaires du 24 ; et ce n’est pas hors de propos, comme le dit Michelet, que Robespierre avait demandé la parole, mais parce que, ce lundi 22 avril, le débat avait porté à la Convention sur quelques-uns des articles essentiels de la Déclaration des Droits. C’est rabaisser un peu étourdiment ce grand homme que d’abuser ainsi, pour lui prêter des motifs mesquins, de combinaisons de dates tout à fait factices. C’est s’exposer aussi à fausser l’histoire.

Robespierre avait des raisons graves, à l’heure où se posait le problème des subsistances, et où la Gironde semblait faire appel contre le mouvement de la Révolution aux intérêts bourgeois, de chercher une formule de la propriété qui laissât quelque jeu à l’action et à l’espérance du peuple.

« J’ai demandé la parole dans la dernière séance (c’est dans l’avant-dernière) pour proposer quelques articles additionnels importants qui tiennent à la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Je vous proposerai d’abord quelques articles nécessaires pour compléter votre théorie sur la propriété : que ce mot n’alarme personne. Âmes de boue, qui n’estimez que l’or, je ne veux point toucher à vos trésors, quelque impure qu’en soit la source. Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parlé, n’est qu’un fantôme créé par les fripons pour épouvanter les imbéciles. Il ne fallait pas une révolution sans doute pour apprendre à l’univers que l’extrême disproportion des fortunes est la source de bien des maux et de bien des crimes, mais nous n’en sommes pas moins convaincus que l’égalité des biens est une chimère. Pour moi, je la crois moins nécessaire encore au bonheur privé qu’à la félicité publique. Il s’agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l’opulence. La chaumière de Fabricius n’a rien à envier au palais de Crassus. J’aimerais bien autant, pour mon compte, être l’un des fils d’Aristide, élevé dans le Prytanée aux dépens de la République, que l’héritier présomptif de Xerxès, né dans la fange des cours pour occuper un trône décoré de l’avilissement des peuples et brillant de la misère publique. (Applaudissements.)

« Posons donc de bonne foi les principes du droit de propriété : il le faut d’autant plus qu’il n’en est point que les préjugés et les vices des hommes aient cherché à envelopper de nuages plus épais.

« Demandez à ce marchand de chair humaine ce que c’est que la propriété, il vous dira, en vous montrant cette longue bière qu’il appelle un navire, où il a encaissé et ferré des hommes qui paraissent vivants : « Voilà ma propriété ; je les ai achetés tant par tête. » Interrogez ce gentilhomme qui a des terres et des vassaux ou qui croit l’univers bouleversé depuis qu’il n’en a plus, il vous donnera de la propriété des idées à peu près semblables.

« Interrogez les augustes membres de la dynastie capétienne, ils vous diront que la plus sacrée de toutes les propriétés est, sans contredit, le droit héréditaire, dont ils ont joui de toute antiquité, d’opprimer, d’avilir et de pressurer légalement et monarchiquement les 25 millions d’hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon plaisir.

« Aux yeux de tous ces gens-là, la propriété ne porte sur aucun principe de morale. Pourquoi votre Déclaration des Droits semble-t-elle présenter la même erreur ? En définissant la liberté le premier des biens de l’homme, le plus sacré des droits qu’il tient de la nature, vous avez- dit avec raison qu’elle avait pour bornes les droits d’autrui ; pourquoi n’avez-vous pas appliqué ce principe à la propriété, qui est une institution sociale, comme si les lois éternelles de la nature étaient moins vénérables que les institutions des hommes ! Vous avez multiplié les articles pour assurer la plus grande liberté à l’exercice de la propriété, et vous n’avez pas dit un seul mot pour en déterminer le caractère légitime ; de manière que votre Déclaration paraît faite, non pour les pauvres, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de réformer ces vices en consacrant les vérités suivantes :

« Art. 1er. — La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.

« Art. 2. — Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l’obligation de respecter les droits d’autrui.

« Art. 3. — Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos semblables.

« Art. 4. — Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et immoral. »

À coup sûr, Robespierre, est d’une prudence extrême : notez que toutes les formes de la propriété qu’il dénonce comme abusives sont par essence antérieures et contraires à la Révolution. C’est la propriété de l’esclavagiste, c’est la propriété féodale, c’est la propriété monarchique. Or, pour éliminer ces formes de propriété, il n’est nullement nécessaire de donner une définition restrictive de la propriété : il suffit d’affirmer la Révolution.

Aux Mânes du républicain Chalier
(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


La liberté individuelle proclamée fait tomber les chaînes de l’esclave, le droit de la propriété esclavagiste. Le droit révolutionnaire, qui supprime l’engagement perpétuel de l’homme envers l’homme, abolit par là même le droit féodal. Le principe de la souveraineté du peuple ruine la propriété que les monarchies revendiquent sur le peuple même.

Là où le problème est délicat, ou plutôt là où maintenant le problème commence, c’est avec la propriété individuelle moderne, telle que la Révolution l’a consacrée en la débarrassant de tout prélèvement féodal, de toute entrave corporative, de toute emprise monarchique. Ce sont les limites de cette propriété nouvelle, de ce droit nouveau qu’il faudrait marquer ; et ici Robespierre est d’une réserve extrême. C’est à peine si, à la fin d’observations qu’il a sans doute volontairement abrégées, il prononce les mots « d’accapareur et d’agioteur » : il s’abstient de tout exemple. La vraie question était : « Les salariés devront-ils continuer indéfiniment à payer la rente du sol aux propriétaires fonciers ? Les ouvriers industriels seront-ils astreints indéfiniment à travailler sous la discipline et au profit de maîtres industriels ? » Il y aurait en des exemples précis à alléguer.

Voici les mines de charbon ; la propriété en appartenait, avant 1791, aux propriétaires du sol, aux propriétaires de la surface. Oh ! comme les capitalistes, alors gênés dans le développement de leur entreprise par ce droit foncier, s’élevaient contre le privilège, contre l’abus de la propriété ! Comme il fait beau voir (pour ne citer qu’un nom) le maître des mines de Carmaux, le chevalier de Solages, dénoncer dans un mémoire imprimé à la Constituante la prétention insolente des propriétaires fonciers et l’obstacle apporté par « le droit de propriété » au progrès industriel ! Comme, pour en assurer la concession à de vastes compagnies capitalistes, il insiste sur le caractère national de la propriété des mines !

« Si les principes de la propriété étaient aussi rigoureux que M. Turgot le dit, il n’aurait pu percer le Limousin des beaux chemins qu’il y a fait pratiquer ; nuls canaux pour le commerce intérieur, nuls travaux publics ne seraient possibles. Paradoxe ridicule, toutes les fois que l’intérêt public l’exige. » — Et encore : « On croit que tous les systèmes spéciaux qui paraissent favoriser les propriétaires des terres doivent céder à ces principes et qu’il est du bon sens de la raison et de la justice, de déclarer les mines faire partie de la propriété nationale. On doit les regarder comme des magasins nationaux qu’il importe à la société de ménager. » (Mémoire sur les mines en général et particulièrement sur celles de houille ou charbon de terre, présenté à l’Assemblée nationale par le concessionnaire des mines de charbon de terre de Carmaux, près d’Albi — à Albi de l’imprimerie d’A.-P. Baurens, imprimeur du roi, 1790.)

La Constituante, sous l’inspiration de Mirabeau, avait opéré une révolution dans la propriété des mines. Elle en avait dessaisi les propriétaires du sol, elle l’avait transférée à la nation, qui la concédait aux sociétés capitalistes. Oui, mais à mesure que se développait la Révolution, à mesure que les ouvriers des mines, encouragés par le mouvement révolutionnaire, élevaient leurs exigences et haussaient par exemple, dans la région du Hainaut et de l’Artois, leurs salaires de 0 fr. 95 à 1 fr. 55 par jour, à mesure que les prolétaires étaient plus confiants et plus hardis, les maîtres des mines se feuillantisaient.

Comme beaucoup d’acquéreurs de biens nationaux étaient, une fois nantis, atteints de modérantisme, les concessionnaires du sous-sol, d’abord si révolutionnaires contre la propriété foncière, devenaient des modérés. Les voici qui, effrayés par le Dix-Août, par le 2 septembre, par les projets de loi agraire qui, en donnant forme nouvelle à la question du sol, pourraient bien donner forme nouvelle à la question du sous-sol, entrent dans la résistance et se préparent même à émigrer. Demain, ils émigreront.

Robespierre songe-t-il à se demander tout haut s’il ne conviendrait pas d’organiser l’exploitation nationale de ces domaines miniers ? Il ne s’est même pas, semble-t-il, interrogé là-dessus. Et ses réserves contre la propriété ont toutes un caractère rétrospectif et presque archaïque. Elles menacent le monde ancien que la Révolution a aboli. Et pourtant, quelles que soient les précautions prises par lui pour ne pas effrayer, pour ne déchaîner ni la panique des chefs d’industrie, ni celle des propriétaires fonciers, quoiqu’il évite même d’abonder, par une attaque un peu insistante contre les accapareurs, dans la politique des Enragés, la formule qu’il donne du droit de propriété peut se prêter à de très audacieuses interprétations. Tandis que la Révolution posait d’abord le droit de propriété et ne faisait intervenir qu’ensuite les restrictions sociales dont ce droit devait être entouré, Robespierre ne se contente pas de rappeler, avec Mirabeau, que la propriété est une institution sociale. On dirait qu’il pose le droit social avant le droit individuel. La propriété, dans sa formule, n’est que ce qui reste de la propriété quand la société a exercé son droit antérieur et supérieur, quand elle a prélevé ce qui lui est nécessaire pour assurer la vie de tous, quand elle a enlevé à la propriété toutes les pointes par où elle pourrait blesser autrui. Dire que la propriété est la libre disposition de « la portion de bien garantie par la loi », c’est faire du droit de propriété un droit secondaire et dérivé qui ne se manifeste qu’après l’affirmation et l’exercice d’un autre droit. Ajouter que ce droit de propriété ne peut préjudicier « ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété » des autres hommes, c’est, théoriquement, faire du droit de propriété une sorte de suspect contre lequel s’élèvent d’emblée toutes sortes d’hypothèses et de présomptions redoutables ; c’est ensuite fonder en droit les vastes expropriations que les modifications de la vie économique peuvent rendre nécessaires plus tard.

J’entends bien que Robespierre n’avait ni vu aussi loin, ni même regardé. Mais il savait que, politiquement, il avait besoin des prolétaires pour éliminer la Gironde dont l’inertie traîtresse perdait la Révolution. Il voyait se former à sa gauche des partis remuants et âpres qui demandaient pour le peuple non seulement des droits politiques, mais la certitude de la vie, et il essayait, par sa formule de la propriété, d’incorporer décidément au droit révolutionnaire cette force populaire et prolétarienne dont il n’avait ni calculé ni même pressenti les futurs développements, mais dont il voulait qu’en tout cas l’obscure destinée future eût sa formule juridique dans la Révolution.

En ce sens, sa définition de la propriété était commis une sorte d’acompte révolutionnaire payé au prolétariat sur son salaire révolutionnaire, l’ouverture d’un crédit sur l’avenir en échange de son effort immédiat.

Dès maintenant, il insérait dans la Déclaration des Droits proposée par lui quelques applications précises de sa définition sociale de la propriété. Il veut que la Convention inscrive dans la charte sociale le droit de tous à la vie, le droit au travail, le droit à l’instruction, et l’impôt progressif avec immunité complète du minimum de revenus nécessaire à la vie. Tous les premiers articles de son projet sont, si je puis dire, d’une belle allure humaine, et je vais en reproduire ici l’enchaînement.

« Article premier.— Le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de l’homme et le développement de toutes ses facultés.

« Art. 2. — Les principaux droits de l’homme sont celui de pourvoir à la conservation de son existence et la liberté.

« Art. 3. — Ces droits appartiennent également à tous les hommes, quelle que soit la différence de leurs forces physiques et morales.

« L’égalité des droits est établie par la nature ; la société, loin d’y porter atteinte, ne fait que la garantir contre l’abus de la force qui la rend illusoire.

« Art. 4. — La liberté est le pouvoir qui appartient à tout homme d’exercer à son gré toutes ses facultés, elle a la justice pour règle, lés droits d’autrui pour borne, la nature pour principe et la loi pour sauvegarde.

« Art. 5. — Le droit de s’assembler paisiblement, le droit de manifester ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté de l’homme, que la nécessité de les énoncer suppose, ou la présence, ou le souvenir récent du despotisme.

« Art. 6. — La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de bien qui lui est garantie par la loi.

« Art. 7. — Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l’obligation de respecter les droits d’autrui.

« Art. 8. — Il ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l’existence, ni à la propriété de nos semblables.

« Art. 9. — Tout trafic qui viole ce principe est essentiellement illicite et immoral.

« Art. 10. — La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler.

« Art. 11. — Les secours indispensables à celui qui manque du nécessaire sont une dette de celui qui possède le superflu ; il appartient à la loi de déterminer la manière dont cette dette doit être acquittée.

« Art. 12. — Les citoyens dont les revenus n’excèdent point ce qui est nécessaire à leur subsistance sont dispensés de contribuer aux dépenses publiques ; les autres doivent les supporter progressivement selon l’étendue de leur fortune.

« Art. 13. — La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique et mettre l’instruction à la portée de tous les citoyens. »

Cette Déclaration des droits, dont j’ai cité les premiers articles, avait été adoptée à l’unanimité, dans la séance du 21 avril, par les Jacobins. C’est l’extrême formule officielle de la pensée sociale de la Convention. Aucun représentant n’alla au delà.

Dans le projet de l’ouvrier en soierie Cusset, député du Rhône-et-Loire, je trouve une expression très affaiblie de la pensée de Robespierre :

« Les droits généraux sont… la propriété qui ne peut nuire.

« — Le droit de propriété consiste à ce que tout homme peut disposer de ce qui lui appartient, pourvu que cela ne nuise en aucune manière à la société générale et individuelle. »

C’est presque du galimatias, et c’est en tout cas bien moins net, bien moins vigoureux que les formules de Robespierre. Cusset, dans un autre article, va jusqu’à priver du droit de suffrage les citoyens « qui sont en état de domesticité ». Ce Cusset a décidément plus de véhémence que de sûreté démocratique. Il est vrai qu’à propos des subsistances, il propose des mesures énergiques qu’il voudrait faire « classer » dans la Constitution.

« Il y a, personne n’en peut douter, dans la République moins de riches que de pauvres ; si ces derniers n’ont pas la faculté de se procurer en travaillant de quoi subsister, il est de toute impossibilité de les obliger à respecter les propriétés. »

Et il propose que les contributions payées en nature soient centralisées « dans des magasins nationaux dans chaque commune.

« — Le produit de cette contribution sera préférablement vendu aux pauvres citoyens, savoir : le froment à raison de six livres dix sous les soixante livres, et quatre livres dix sous le seigle ; le surplus sera employé à des boulangeries nationales établies à cet effet, afin de prévenir la disette du pain.

« — Il sera créé dans toutes les villes où la population s’élèvera à dix mille âmes un tribunal populaire qui connaîtra des crimes de lèse-nation, des agiotages, fraudes, monopoles et abus qui se commettraient sur les subsistances de première nécessité, sur l’accaparement et autres. »

Ce sont des mesures de circonstance intéressantes parce qu’elles contiennent quelques traits du socialisme national et municipal ; mais les formules générales de Robespierre sont bien plus riches de sens. Saint-Just est plus préoccupé de la distribution politique des pouvoirs que de la définition de la propriété. Il se borne dans son exposé des motifs à quelques maximes :

« Le principe des mœurs est que tout le monde travaille au profit de la patrie, et que personne ne soit asservi ni oisif.

« … Si vous voulez savoir combien de temps durera votre République, calculez la somme de travail que vous y pouvez introduire. »

Et il donne des rapports économiques, dans un article de la section de son projet relative à « l’état des citoyens » une formule singulièrement naïve :

« La loi ne reconnaît pas de maître entre les citoyens : elle ne reconnaît point de domesticité. Elle reconnaît un engagement égal et sacré de servir entre l’homme qui travaille et celui qui le paie. »

Mais en quoi cette déclaration était-elle applicable aux rapports déjà très complexes créés par le système croissant des manufactures ? La pensée de Robespierre qui se meut dans un ordre plus abstrait en apparence, est bien plus susceptible d’accommodation à un état économique et social changeant.

J’imagine que Robespierre, qui avait vu, après le Dix-Août, la forte poussée égalitaire que la Commune révolutionnaire victorieuse avait propagée, avait pris ses précautions pour le jour où la chute de la Gironde, déterminée par une révolution nouvelle, donnerait un vif élan au peuple. Il avait préparé et comme défini d’avance la concession nécessaire et possible. Et il avait adopté des formules théoriques et un programme pratique qui lui permettaient d’avance de rassurer la propriété et de donner satisfaction au peuple. C’est évidemment aussi à une pensée politique qu’il obéit lorsqu’il inscrit dans sa Déclaration des articles relatifs à la propagande révolutionnaire universelle.

Comment l’homme qui s’était opposé à la politique girondine de provocation pouvait-il maintenant se donner l’air de braver le monde entier ? C’est en avril, sous le coup de la trahison de Dumouriez, que Robespierre propose son plan. C’est à une heure où il importe que la Révolution, dont les puissances conjurées paraissent attendre la chute, oppose aux despotes exaltés par la trahison une contenance fière. Peut-être aussi Robespierre se dit-il tout bas que si Danton s’est compromis avec Dumouriez, s’il l’a soutenu trop longtemps, c’est parce qu’il attendait de lui des succès rapides qui permissent d’ouvrir des négociations de paix. Désirer une paix immédiate, n’est-ce pas mettre la Révolution à la merci des généraux qui tiennent dans leurs mains le destin du jour qui se lève ? Enfin, Robespierre sentait bien que la guerre, par le champ qu’elle ouvrait aux énergies, par les fonctions et les emplois qu’elle prodiguait aux audacieux, était secrètement désirée par bien des groupements révolutionnaires, surtout par ces hommes de coup de main, remuants et hardis, quelques-uns voraces, par ces Cordeliers que Danton, dans la crise de 1792, avait jetés au ministère de la guerre, qui s’y étaient affermis sous Bouchotte comme sous Pache et qui commençaient à jeter sur le monde un regard de prosélytisme et de proie. Avec ceux-là, qui se couvraient de la théorie d’universelle liberté humaine formulée par Anacharsis Clootz, Robespierre veut garder contact ; par son projet il incline autant qu’il le peut vers sa gauche, dans la question de la propagande armée comme dans celle de la propriété. Et lui qui bientôt se retournera âprement contre Anacharsis Clootz, l’accusant de déchaîner « l’incendie universel », il emprunte, en avril 1793, les formules mêmes de l’orateur du genre humain.

« Le Comité de constitution a absolument oublié de rappeler les devoirs de fraternité qui unissent tous les hommes et toutes les nations et leur droit à une mutuelle assistance. Il paraît avoir ignoré les bases de l’éternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre déclaration a été faite pour un troupeau de créatures parqué sur un coin du globe, et non pour l’immense famille à laquelle la nature a donné la terre pour domaine et pour séjour.

« Je vous propose de combler cette grande lacune par les quatre articles suivants. Ils ne peuvent que vous concilier l’estime des peuples ; il est vrai qu’ils peuvent avoir l’inconvénient de vous brouiller avec les rois. J’avoue que cet inconvénient ne m’effraie pas ; il n’effraiera pas ceux qui ne veulent pas se réconcilier avec eux. »

Y a-t-il là je ne sais quel sous-entendu à l’égard de Danton qui, au Comité de salut public, cherchait à dissoudre la coalition européenne et qui, voulant négocier, ne le pouvait qu’avec les gouvernements, c’est-à-dire avec les rois ? Mais comme cette phraséologie complaisante sur « le peuple » est loin de la sévère beauté réaliste des discours de Robespierre en 1792 proclamant avec courage que la plupart des peuples, mal préparés encore, seraient les complices de leurs tyrans !

Robespierre, arrivé au gouvernement, retranchera, même avec le couteau de la guillotine, toutes ces imprudences de propagande illimitée. Mais en avril 1793, il propose :

« — Les hommes de tous les pays sont frères, les différents peuples doivent s’entr’aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du même État.

« — Celui qui opprime une nation se déclare l’ennemi de toutes.

« — Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l’homme doivent être poursuivis par tous non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des brigands rebelles.

« — Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu’ils soient, sont des esclaves révoltés contre le souverain de le terre qui est le genre humain et contre le législateur de l’univers qui est la nature. »

Il n’est même pas jusqu’à son théisme qu’il n’atténue ici par une savante ambiguïté. Il avait, dans son préambule, pris Dieu à témoin : « La Convention nationale proclame à la face de l’univers et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration suivante des droits de l’homme et du citoyen ». Et voilà que dans le dispositif interne du projet, ce « législateur immortel » devenait le « législateur de l’univers qui est la nature ». Dieu ? Nature ? On ne savait plus. Robespierre ou élimine ou atténue, à ce moment, tout ce qui pourrait créer un malentendu entre lui et les plus ardents révolutionnaires de la Commune et des sections. Un éclair de cosmopolitisme sans-culotte et de socialisme ouvre son horizon sur le vaste avenir inconnu. Mais bientôt, encerclé par les fatalités de la guerre extérieure, envahi par les fumées de la guerre civile, cet horizon va se resserrer et s’assombrir.

Ce qui attriste dès maintenant l’exposé de la pensée sociale de Robespierre, ce qui lui communique une sorte d’aridité, c’est le parti pris vertueux contre la richesse. Oui, elle a ses vices, mais la pauvreté aussi a les siens, même quand elle n’est pas ravalée jusqu’à la misère. Elle est souvent sordide d’esprit, routinière et étroite. Il est puéril d’opposer la chaumière de Fabricius au palais de Crassus. Le monde, quoi qu’on fasse, s’éblouit de la clarté des palais : il faut les élargir pour que toute l’humanité en ait l’orgueil. Certes, Robespierre ne veut pas proscrire l’opulence : mais il la dédaigne et il la méprise presque, comme si elle n’était pas la forme, d’abord nécessairement oligarchique, plus tard sociale, populaire et commune, de la puissance de l’homme sur les choses, le signe de sa maîtrise sur l’univers. Ce qui eût été grand et beau, c’eût été d’appeler au secours de la Révolution toutes les forces de production, d’art, de richesse, et de dire : « Les mesures que nous prendrons pour que tous les citoyens aient une part de ce bien-être croissant, de cette richesse humaine croissante, ajouteront à l’essor de la richesse bien loin de la contrarier. »

Vergniaud, le 10 mai, le jour même où la Convention prit possession pour ses séances du palais des Tuileries aménagé pour elle, traça le tableau magnifique des démocraties modernes, variées et complexes, obligées tout ensemble de se prémunir contre les tyrannies armées qui subsistent dans le monde et de faire jaillir, sans cesse plus abondante, l’activité de la paix, soucieuses de prévenir l’extrême inégalité des fortunes, mais ouvrant aux individus et à la société tout entière des perspectives de richesse et d’éclat. Oui, magnifique image de la démocratie encore bourgeoise, éclatant et nécessaire correctif de la sécheresse de l’idéal de Robespierre ; programme admirable si seulement Vergniaud avait pressenti que, par le double essor combiné de la démocratie et de la richesse, un jour tout le peuple travailleur participerait à la grande fête harmonieuse de la vie, et qu’un jour aussi les nations réconciliées par la liberté et le droit pourraient déposer leurs armes !

« Rousseau, Montesquieu et tous les hommes qui ont écrit sur les gouvernements nous disent que l’égalité de la démocratie s’évanouit là où le luxe s’introduit ; que les républiques ne peuvent se soutenir que par la vertu, et que la vertu se corrompt par la richesse.

Martyrs de la Liberté :
Le Pelletier, Marat, Chalier.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)

« Pensez-vous que ces maximes, appliquées seulement par leurs auteurs à des États circonscrits, comme les républiques de la Grèce, dans d’étroites limites, doivent l’être rigoureusement et sans modification à la République française ? Voulez-vous lui créer un gouvernement austère, pauvre et guerrier, comme celui de Sparte ?

« Dans ce cas, soyez conséquents comme Lycurgue ; comme lui, partagez les terres entre tous les citoyens ; proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine arrache des entrailles de la terre ; brûlez même les assignats dont le luxe pourrait aussi s’aider, et que la lutte soit le seul travail de tous les Français ; étouffez leur industrie ; ne mettez entre leurs mains que la scie et la hache ; flétrissez par l’infamie l’exercice de tous les métiers utiles ; déshonorez les arts et surtout l’agriculture ; que les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de citoyens ne payent plus d’impôts ; que d’autres hommes auxquels vous refuserez ce titre, soient tributaires et fournissent à vos dépenses ; ayez des étrangers pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et faites dépendre votre subsistance de vos esclaves…

« Il est vrai que de nouvelles lois qui établissent l’égalité entre les citoyens consacrent l’inégalité des hommes… Il est vrai que les institutions de Lycurgue qui prouvent son génie en ce qu’il n’entreprit de les fonder que sur un territoire de très médiocre étendue, et pour un si petit nombre de citoyens que le plus fort recensement ne le porte pas au delà de dix mille, prouveraient la folie du législateur qui voudrait les faire adopter à vingt-quatre millions d’hommes ; il est vrai qu’un partage des terres et le nivellement des fortunes sont aussi impossibles en France que la destruction des arts et de l’industrie dont la culture et l’exercice tiennent au génie actif que ses habitants ont reçu de la nature ; il est vrai que l’entreprise seule d’une pareille révolution exciterait un soulèvement général ; que la guerre civile parcourrait toutes les parties de la République ; que tous nos moyens de défense contre d’insolents étrangers seraient bientôt évanouis ; que la plus terrible des niveleuses, la mort, planerait sur les villes et les campagnes. Je conçois que la ligue des tyrans puisse nous faire proposer, au moins indirectement par les agents qu’elle soudoie, un système d’où résulterait pour tous les Français la seule égalité du désespoir et des tombeaux, et la destruction totale de la République. »

Pas plus que la République française ne peut être niveleuse et spartiate, elle ne peut être conquérante. Elle ne peut être non plus exclusivement agricole et commerçante, car « comment un pareil peuple pourrait-il exister, environné de nations presque toujours en guerre et gouvernées par des tyrans qui ne connaissent d’autre droit que la force ? »

Non, l’organisation de la République française doit répondre à des nécessités diverses et aux particularités du génie national : elle doit être complexe, souple et animée comme la vie moderne de la France.

« Le législateur serait insensé qui dirait aux Français : « Vous avez des plaines fertiles, ne semez pas de graines ; des vignes excellentes, ne faites pas de vin. Votre terre, par l’abondance de ses productions et la variété de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux délices de la vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos départements peuvent transporter leurs productions diverses et par d’heureux échanges établir dans toute la République l’équilibre des jouissances, gardez-vous de naviguer. Vous êtes nés industrieux, gardez-vous d’avoir des manufactures, L’Océan et la Méditerranée vous prêtent leurs flots pour établir une communication fraternelle avec tous les peuples du monde, gardez-vous d’avoir des vaisseaux. »

« Il ne manquerait plus que d’ajouter à ce langage : « Dans vos climats tempérés, le soleil vous éclaire d’une lumière douce et bienfaisante, renoncez-y et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez-vous six mois de l’année dans un souterrain. Vous avez du génie, efforcez-vous de ne pas penser ; dégradez l’ouvrage de la nature ; abjurez votre qualité d’hommes, et, pour courir après une perfection idéale, une vertu chimérique, rendez-vous semblables aux brutes. »

Si la constitution doit maintenir le corps social dans tous les avantages dont la nature l’a mis en possession, elle doit aussi, pour être durable, prévenir, par des règlements sages, la corruption qui résulterait infailliblement de la trop grande inégalité des fortunes ; mais, en même temps, sous peine de dissoudre le corps social lui-même, elle doit la protection la plus entière aux propriétés. Ce fut pour qu’ils les aidassent à conserver le champ qu’il avait cultivé, que l’homme se réunit d’abord à d’autres hommes auxquels il promit l’assistance de ses forces pour défendre aussi leur champ. Le maintien des propriétés est le premier objet de l’union sociale ; qu’elles ne soient pas respectées, la liberté elle-même disparaît ; vous rendez l’industrie tributaire de la sottise, l’activité de la paresse, l’économie de la dissipation, vous établissez sur l’homme laborieux, intelligent et économe, la triple tyrannie de l’ignorance, de l’oisiveté et de la débauche.

« Je conclus de ces simples propos que vous ne voulez faire des Français ni un peuple conquérant ; ni un peuple que l’on puisse asservir ; ni un peuple purement agricole ou commerçant ; ni un peuple purement militaire et avec des gardes prétoriennes qui disposent de la toute-puissance ; ni un peuple tellement ami de la guerre qu’il devienne l’effroi des autres nations ; ni un peuple tellement livré aux mollesses de la paix que, pareil aux Athéniens, il redoute plus les rois qui l’attaqueraient comme les ennemis de ses plaisirs que comme les ennemis de sa liberté ; ni un peuple qui se corrompe par le luxe, et que vous enivriez dans les festins de Lucullus ; ni un peuple qui s’avilisse par la misère, qui perde dans une orgueilleuse paresse les qualités brillantes de son esprit, et qu’au milieu des prodigalités de la nature vous nourrissiez avec le brouet de Lacédémone.

« Je pense que vous voulez profiter de sa sensibilité pour le porter aux vertus qui font la force des républiques ; de son activité laborieuse pour multiplier les sources de sa prospérité ; de sa position géographique pour agrandir son commerce ; de son amour pour l’égalité pour en faire l’ami de tous les peuples ; de sa force et de son courage pour lui donner une attitude qui contienne tous les tyrans ; de l’énergie de son caractère trempé dans l’orage de la Révolution pour l’exciter aux actions héroïques ; de son génie, enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d’œuvre des arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et la gloire de l’espèce humaine. »

Ainsi, avant la chute de la Gironde, la Convention avait produit, en tous sens, une merveilleuse abondance d’idées et de systèmes. Elle avait de même, dans l’ordre pratique, marqué les directions essentielles. Elle avait, par un décret du 24 août, pris des précautions contre les abus et les fraudes qui se commettaient dans la vente des biens nationaux ; contre les ventes de mobiliers faites sans contrôle et sans publicité ; contre les violences et les injures qui troublaient les enchères et les livraient à la merci d’acheteurs audacieux ; contre les manœuvres tendant à écarter les concurrents ou par la menace ou par des offres d’argent ; contre la complaisance et l’avidité des administrateurs locaux qui abusaient de leur autorité pour s’emparer à vil prix des maisons, des meubles, des terres ; contre les communes qui, sans autorisation expresse de la Convention, achetaient, ouvertement ou sous des noms supposés, des biens d’émigrés sur lesquels les administrateurs mettaient ensuite la main à des conditions trop favorables pour eux et hors de toute concurrence ; contre « les associations de tous ou de partie considérable des habitants d’une commune pour acheter les biens mis en vente, et en faire ensuite répartition ou division entre les dits habitants ».

Il sera possible maintenant, quand la Convention aura échappé aux luttes de factions qui la paralysent, de reprendre, avec des garanties nouvelles, la vente des biens nationaux, de pousser notamment la vente des biens d’émigrés. De même, malgré l’opposition des Girondins et sous le coup de la nécessité, la Convention a adopté la taxe des grains et commencé ainsi à appliquer le maximum. Elle a encore, malgré la Gironde et sous le coup de la nécessité, voté le 20 mai le principe de l’emprunt forcé d’un milliard sur les riches. Enfin, elle a abouti, en avril, à formuler et à discuter ce difficile projet sur le partage des biens communaux qui était en suspens depuis le 10 août. C’était une grande question.

Le rapport de Fabre de l’Hérault (8 avril 1793) évalue à 8 millions d’arpents et à une valeur de 600 millions l’ensemble des biens communaux. À quel régime les soumettre ? Parfois, ceux des socialistes qui croient que la réhabilitation de l’ancien régime est un moyen de critiquer la société bourgeoise, ont prétendu que par le partage des communaux, par le morcellement de ce bien commun en propriétés individuelles, la Révolution avait dépouillé les pauvres. En fait, le régime auquel les communaux étaient soumis était absolument oligarchique : chacun des habitants de la commune en jouissait à proportion de l’étendue de son domaine particulier, de la richesse de ses troupeaux ; ainsi c’étaient les riches, seuls ou presque seuls, qui en bénéficiaient. Il y avait même des communes, où les notables, « les bourgeois » prétendaient avoir seuls le droit à l’usage des biens communaux ; et cette aristocratie bourgeoise prétendait en exclure ceux que, à l’imitation de l’aristocratie seigneuriale, elle appelait « les manants ».

Presque partout, le vœu des pauvres, des prolétaires, était donc très nettement prononcé pour le partage. Marat a publié dans son journal plus d’une lettre où le partage était demandé au nom des pauvres, où l’égoïsme des riches propriétaires qui s’y opposaient était violemment dénoncé. Personne ne proposait alors une utilisation vraiment communiste des biens communaux.

Il aurait fallu enlever aux habitants le droit qu’ils avaient en qualité d’habitants et réserver l’exploitation des communaux aux sans-propriété sous la condition qu’ils transformeraient en culture active la jouissance inerte et routinière qui condamnait à l’improductivité des milliers d’arpents. Mais, je le répète, cette idée n’était suggérée par aucun révolutionnaire : et je n’ai qu’à rappeler que le communiste Babeuf, à la fin de 1791, concevait le communisme sous la forme d’un partage égal, garantissant le droit inaliénable de tous les citoyens, pour comprendre combien était fort le mouvement en faveur du partage, et combien sont artificielles les critiques faites après coup, du point de vue communiste, aux révolutionnaires bourgeois. Le seul conventionnel qui combattit le plan de partage définitif apporté par le Comité d’agriculture, Souhait, ne demanda pas un aménagement communiste, une exploitation commune intensifiée et perfectionnée. Il demanda que les partages fussent temporaires. Et, bien loin d’entrevoir dans ce partage renouvelé un moyen d’émancipation pour tous les citoyens, il n’y voyait qu’un habile substitut de l’aumône et un expédient conservateur. Il prévoyait la pauvreté éternelle, et l’éternelle nécessité d’avoir sur toute l’étendue de la France des domaines disséminés où l’on pût appeler de génération en génération les indigents qui s’accumulaient dans les villes, au grand péril de l’ordre et de la propriété. Des colonies de travail, pour prohiber la mendicité et garantir la sécurité des possédants, voilà, au fond, le système de Souhait.

« Il s’agit, aujourd’hui, de régler le partage des biens communs. Il s’agit de savoir s’il doit être définitif, c’est-à-dire si chacun doit jouir en toute propriété de la portion qui lui écherra. C’est l’opinion du Comité d’agriculture. Il faut démontrer qu’elle est, sous tous les rapports, contraire à l’intérêt général et particulier ; il faut prouver que le partage temporaire, renouvelé à certaines époques, établi d’après une répartition plus juste et plus exacte, est le seul qu’il convient d’accepter ; il faut dans cette grande question, indiquer le but que nous devons atteindre et dire, avec courage, que si nous pouvons nous mêler du patrimoine de l’indigence, ce n’est que pour en régler le bon usage et non pour l’aliéner et le détruire.

« Remarquons, d’abord, que la convention de nos pères est une donation en faveur de l’indigence de leurs descendants. Et depuis quand aurions-nous le droit de disposer des biens qui appartiennent aux générations futures ? Depuis quand aurions-nous le droit de leur ravir des biens dont nous ne sommes que les dépositaires ? La pauvreté meurt-elle jamais ? Les communes s’éteignent-elles ? Depuis quand aurions-nous le droit de nous déclarer les héritiers des générations qui n’existent pas encore ?

« … Le premier devoir des bons gouvernements, c’est de chercher à calmer la misère du peuple, à substituer à l’humiliante ressource de la mendicité le travail et l’amour du travail. Et quel plus puissant moyen d’atteindre ce but que de laisser perpétuellement dans la société un immense fonds de terre à cultiver, qui appelle continuellement les bras du pauvre, qui dissémine l’indigence et qui lui offre, sur tous les points de la République, une ressource féconde à ses besoins ; qui tend insensiblement à enlever aux arts, corrupteurs du luxe, des bras que la culture réclame sans cesse, des hommes dont le rassemblement dans les vastes séjours de la corruption et du luxe peut, à chaque instant, inquiéter la tranquillité publique, et servir des projets d’ambition ou de tyrannie ?

« … N’entendez-vous pas déjà la voix perfide des ambitieux et des tyrans caressant sans cesse la multitude, la couvrant sans cesse de leurs basses flatteries ; sans cesse l’irritant contre cette classe paisible de citoyens qui ne doit sa fortune qu’à son industrie et à son travail, sa fortune qui seule fait la richesse de l’État et la ressource du pauvre ; sans cesse la présentant à celui-ci comme son véritable patrimoine, pour lui inspirer le désir sacrilège de le reprendre par la force… Arrêtez leurs progrès en diminuant leurs moyens de fortune, en affranchissant d’eux le pauvre, en le disséminant sur tous les points de la République. »

C’est donc par une sorte de manœuvre conservatrice, et pour dériver, pour diviser les courants de misère et de révolte que Souhait entend maintenir la propriété communale. Elle n’est point liée par lui à un plan de libération définitive des hommes, mais au contraire à la perpétuité certaine et inévitable de la misère :

« Portons nos regards non pas seulement sur la pauvreté qui nous entoure, sur la pauvreté de 1793, mais sur celle de tous les siècles ; conservons-lui le patrimoine sacré que lui ont légué nos ancêtre ». »

Et si Souhait veut que les pauvres n’aient que l’usufruit des biens communaux, ce n’est pas pour substituer pour tous les citoyens à toute la propriété individuelle et privilégiée du sol un usufruit qui sauvegarde le droit social de tous ; non, c’est parce que les pauvres peuvent se contenter d’un usufruit et ne pas prétendre à cette pleine propriété qui reste d’ailleurs l’idéal des citoyens : les biens communaux ne sont pas dans sa pensée un premier degré vers un communisme plus haut et plus vaste ; ils sont une diminution de la propriété, mais une diminution qui préserve les pauvres de la chute totale dans la misère, le désespoir et l’esprit de révolte :

« Remarquez qu’ils ne vous en demandent pas davantage. Quand le pauvre réclame du pain et du travail, il n’exige pas la propriété ou des biens qui produisent ce pain, ou des matières premières qu’il lui faut mettre en œuvre. Donnez-lui la jouissance, donnez-lui la culture d’un terrain propre à le nourrir : il sera content ; voilà tout ce qu’il vous demande, voilà tout ce qu’il a le droit d’attendre de vous. »

Le plan du Comité d’agriculture qui abonde franchement dans le sens de la Révolution, qui ne cherche pas à déguiser sous une apparence de communisme une sorte de fondation charitable perpétuée à travers les âges et qui veut, par le partage définitif des communaux, multiplier les propriétés individuelles, est donc supérieur, même au point de vue socialiste. Car le communisme agraire résultera ou de la synthèse des propriétés individuelles paysannes se coordonnant librement en de vastes exploitations coopératives, ou de la substitution de syndicats agricoles prolétaires à la grande propriété, ou de la constitution d’un domaine communal à exploitation scientifique et intensive. Il ne sera pas l’extension d’un vague domaine disputé par l’égoïsme routinier des propriétaires individuels ou concédé viagérement à titre d’aumône à des pauvres maintenus au-dessous du plein droit de propriété. Et il valait mieux, même pour le grand communisme futur, ajouter à la force immédiate, à l’indépendance et à l’élan révolutionnaire de la démocratie rurale et du prolétariat agricole que maintenir comme une stérile parodie, on comme une dérisoire ébauche, un communisme inférieur et dégradé. C’est selon une idée très nette de démocratie que le projet du Comité d’agriculture répartissait les biens nationaux. Il ne rendait pas cette répartition obligatoire, il laissait à chaque commune le soin d’en décider ; cependant, comme le partage avait les préférences du Comité, il suffisait qu’un tiers des habitants le demandât pour qu’il eût lieu.

Le Comité repoussait avec indignation la demande qui avait été faite par les riches d’opérer le partage au marc la livre de l’impôt foncier, c’est-à-dire proportionnellement à la valeur de la propriété foncière de chaque habitant :

« Loin de nous, l’idée de vouloir attaquer le droit sacré de propriété, ce droit que le contrat social doit garantir à l’homme civilisé ; nous le respectons, mais nous n’en ferons jamais le prétexte d’une injustice ! Serait-ce, je le demande, respecter la propriété que de dépouiller le pauvre de la sienne, pour en revêtir l’homme opulent ? Serait-ce la respecter que défaire, du bien de tous, la propriété exclusive de quelques-uns ?

« Tous les habitants d’une commune ont un droit égal aux biens communaux, tous doivent avoir un droit égal au partage. Les propriétaires diraient-ils, pour fonder leur prétention, qu’aujourd’hui ils en avaient seuls la jouissance ? Quoi ! des abus deviendraient des titres ! et parce que le pauvre a jusqu’ici été opprimé, il devrait continuer de l’être ! »

De même il ne serait pas pleinement équitable de faire le partage égal par ménages ; car le pauvre a plus d’enfants groupés autour de lui.

« Au premier aperçu, ce moyen paraissait présenter moins d’inconvénients et, conforme aux principes de la justice, il était même fondé sur les usages locaux de plusieurs communes de la République ; mais votre Comité l’a trouvé onéreux pour le pauvre, et injuste dans ses conséquences ; le riche, en général, fait plusieurs ménages avec ses enfants ; le pauvre n’en forme qu’un ; la même chambre sert de demeure à l’indigent et à sa famille, et il ne connaît pas l’art malheureux de se trouver logé à l’étroit dans un immense palais. »

Ô vertueuse beauté de la promiscuité sordide et de l’entassement !

Mais est-il possible de se porter à l’extrémité opposée, et de répartir les biens communaux, ainsi qu’il a été suggéré, « à raison inverse des propriétés » ? Mais le difficile est d’établir exactement la fortune de chacun.

« Tel est, dans un lieu, riche avec 30 arpents de terre qui, avec la même propriété, serait pauvre dans un autre. Dans la même commune, le propriétaire de 5 arpents de bon terrain est quelquefois plus riche que celui qui en possède 20 de mauvais. Enfin, on peut être très riche et n’avoir pas de propriété. Le fermier est souvent plus riche que le propriétaire dont il exploite le bien. Le commerçant, le capitaliste, l’artisan même ont quelquefois de la fortune, sans avoir de propriété. Dans les pays de petite culture, presque tous les manouvriers de campagne sont propriétaires, et n’en sont pas moins quelquefois dans l’indigence… »

C’est donc au partage par tête que le Comité s’est arrêté, à l’exclusion de ceux qui possédant du bien dans la commune n’en sont pas habitants. Tous les habitants, quels que soient le sexe et l’âge, auront droit à un lot. Les lois seront numérotés et le tirage au sort décidera.

Je n’entre pas dans la controverse agronomique élevée entre le Comité d’agriculture et Souhait. Je note seulement, au point de vue social, la seule objection forte de Souhait. Il constate ce que peut avoir de précaire l’opération et que bien souvent les pauvres seront amenés à se défaire à vil prix de lots d’ailleurs minuscules et inutilisables.

« Dans les pays où le pâturage fait la richesse et la subsistance des habitants, quel parti tireraient-ils chacun de quelques toises de terrain en propriété ? Ce ne serait pas soulager leur misère, prévenir leurs besoins ; ce serait évidemment les aggraver ; ce serait leur offrir une dangereuse amorce pour les faire tomber dans l’abîme : ce serait les engager à vendre ces faibles portions dans l’impossibilité de les tourner à un meilleur usage, les forcer à mettre toute leur fortune dans les mains des grands propriétaires, et aliéner ainsi, en quelque sorte, leur liberté, en perdant leurs moyens de subsistance. Est-ce là le prétendu bien que vous voulez leur faire ? »

À cette objection, le Comité opposait une double réponse : la première, c’est que les communes seraient libres d’admettre ou de repousser le partage ; la seconde, c’est que le Comité lui-même garantissait par la loi, pendant une période de dix ans, l’inaliénabilité des lots :

« Les communaux, dit le rapport de Fabre, sont un patrimoine immense rendu à des héritiers légitimes après des débats ruineux et la longue oppression du plus fort contre le plus faible. La loi leur rend leurs biens usurpés, mais elle ne doit pas borner là sa vigilance paternelle ; il faut qu’elle évite de ne leur offrir qu’un bien passager, et qu’elle les prémunisse même contre les dangereuses tentations du besoin et de l’oisiveté. Le pauvre s’attache avec ardeur à la propriété qu’il a, mais il compte pour peu de chose celle qu’il n’a pas encore cultivée. En proie à des besoins renaissants, il sera bientôt tenté de vendre sa portion à quelque riche propriétaire qui la convoitera, et ce qui devait faire le patrimoine des pauvres de tous les temps se rejoindra à celui des riches par une faible rétribution qu’obtiendront les riches du moment ; au lieu de diviser les propriétés, nous les amoncellerions.

Acceptation de la Constitution républicaine
10 Août 1793 ou 23 Thermidor, An Ier de la République.
(D’après une estampe du Musée Carnavalet.)


« …On nous objectera peut-être qu’en empêchant d’aliéner, on établit une espèce de substitution ; nous répondrons qu’en abolissant le droit de substituer, le but du législateur a été d’arrêter l’accumulation des fortunes dans une même main, et que pour parvenir au même but il faut ici prendre une marche contraire.

« On observera encore que nous portons des limites injustes au droit de propriété ; mais nous répondrons que personne n’a encore de propriété individuelle sur les communaux ; car ce qui appartient à tous n’appartient à aucun particulier. C’est donc par l’effet de la loi que les habitants acquerront aujourd’hui cette propriété ; la loi peut donc leur imposer des conditions que leur intérêt même commande. »

Mais cette restriction du droit de propriété sera limitée à dix ans et elle cessera tout de suite si le possédant quitte la commune. Souhait insiste, constatant d’ailleurs combien les pauvres sont portés vers le partage des communaux. Toujours par leur influence, par leur imprévoyance, les communes décideront le partage ; et quand ensuite, au bout de dix ans ou même avant (par leur départ de la commune), les pauvres auront vendu leur lot, n’ayant plus la ressource du bien communal, que deviendront-ils ? Et comment dans l’état si difficile des finances de la Révolution, comment espérer qu’elle trouvera les 200 millions par an qui seraient nécessaires pour subvenir aux besoins de millions de pauvres ?

En vérité, Souhait reproduit contre le partage des communaux quelques-unes des objections que l’abbé Maury formulait contre l’aliénation des biens d’Église « patrimoine du pauvre ». Ce qui est vrai, c’est que dans la période intermédiaire qui va du communisme rudimentaire et charitable du moyen âge au communisme de science et de justice, par où s’affirmera l’humanité de demain, la multiplication des propriétés individuelles découpées dans les domaines nationaux ou communaux n’est un bien que si elle est complétée par une forte organisation des secours publics. La Révolution le savait, elle le proclamait ; et on ne peut lui imputer des misères qui ont été la suite de sa défaite partielle, la conséquence de la longue éclipse de la démocratie et de la liberté.

Donc, dans l’ordre de l’action comme dans l’ordre de la pensée, toutes les grandes idées sont formulées, tous les grands précédents sont créés avant la chute de la Gironde ; et la Montagne victorieuse n’a besoin ni d’invention politique ni d’invention sociale. Elle n’a pas à imaginer, à susciter tout un ordre nouveau de conceptions et d’institutions ; son grand devoir, sa mission historique et vraiment « sainte » (la sainte Montagne), c’est d’agir, c’est de sauver la Révolution par l’énergique concentration des forces nationales. Sa tâche précise, c’est de créer un gouvernement capable d’action décisive et rapide contre les factions contre-révolutionnaires du dedans, contre l’ennemi du dehors qui obsède et entame les frontières.

La Convention, longtemps paralysée par les chicanes et les prétentions girondines, va être l’assemblée de défense nationale et révolutionnaire. Elle a déjà produit de son sein assez d’idées, et son front a été visité d’assez beaux rêves qui laissent une flamme à son regard. Ce n’est pas de hardiesse intellectuelle qu’elle a besoin maintenant : c’est d’organisation, c’est d’audace réglée, c’est de méthode et de vigueur dans l’action. Si on ne s’attachait qu’aux manifestations de l’idée, il semblerait que l’avènement de la souveraineté montagnarde marque non un progrès, mais un fléchissement.

Condorcet n’est pas frappé encore ; mais il se sent suspect et l’abandon que fait la Convention, dès les premiers jours, du plan de constitution où il avait mis toute la force et tout l’orgueil de son esprit, le décourage et le rebute ; il n’a plus aucune influence au Comité de l’instruction publique : c’est Siéyès, maintenant, c’est Daunou, ce sont d’anciens prêtres ou oratoriens qui y dominent ; et, comme M. Guillaume l’a montré dans sa publication magistrale des procès verbaux du Comité de l’Instruction publique, ils abaissent le magnifique programme d’éducation conçu par le philosophe de l’Encyclopédie. Ils veulent que l’État ne s’occupe que de l’instruction élémentaire ; et ils abandonnent à la libre concurrence (peut-être aux anciennes congrégations enseignantes subsistant malgré une apparente dispersion), tout le haut et moyen enseignement. C’est humilier l’idéal révolutionnaire. Mais cette humiliation n’est que passagère, et le XVIIIe siècle retrouvera son niveau que la platitude ou la sournoiserie ecclésiastiques ravalent un moment. En ces premiers jours, la pensée de la Montagne victorieuse et menacée était ailleurs et l’obscure intrigue déprimante de Siéyès pouvait s’exercer.

Il semble de même que, dans le préambule de la Constitution que la Montagne vote en quelques jours et qu’elle est en état de présenter au peuple dès le 24 juin, se marque un fléchissement de la pensée révolutionnaire. Le projet de Condorcet, fidèle à l’esprit encyclopédique en ce qu’il a de plus libre et de plus net, ne faisait appel qu’à la raison de l’homme, et ne prévoyait pas d’autre garantie.

C’est « en présence de l’Être suprême » que la Montagne proclame les Droits de l’Homme. Voulait-elle affirmer le déisme de la plupart de ses membres ? Voulait-elle surtout rassurer les peuples encore imprégnés de la tradition chrétienne et, sans s’incliner devant la superstition des prêtres, mettre Dieu du côté de la Révolution ? Elle voulait circonscrire la Vendée, prévenir la propagation funeste du fanatisme religieux. Surtout, elle se hâtait d’offrir à la France une Constitution. Les croyants auraient réclamé si le nom de Dieu, qui figurait dans la Constitution de 1791, avait été effacé de celle de 1793 ; les athées ne se scandalisaient pas trop de « l’Être suprême », le plus court était donc d’inscrire sur la Constitution ce vague pseudonyme de Dieu.

De même, la Montagne revise le projet de Constitution girondine, pour le simplifier, pour l’alléger, pour rendre plus rapide et plus efficace le mécanisme électoral et législatif au risque de resserrer, en apparence, le large système de démocratie politique proposé par la Gironde.

Condorcet mettait constamment en jeu la souveraineté directe de la nation. Toutes les élections devaient se faire au suffrage universel direct : il n’y avait plus d’élection au second degré, plus d’assemblées électorales. Ce sont les assemblées primaires qui nommaient directement tous ceux qui étaient appelés ou à représenter le souverain, ou à administrer en son nom. Elles nommaient les municipalités, les administrateurs des départements, les députés ; c’étaient les assemblées primaires aussi qui nommaient les juges. Bien mieux, elles nommaient les ministres, le Conseil exécutif, par un mécanisme d’ailleurs assez compliqué. Les assemblées primaires dans chaque département formaient une liste de présentation de treize noms. Ces listes étaient centralisées par le corps législatif qui dressait, d’après le relevé des suffrages, une liste unique de présentation sur laquelle les assemblées primaires faisaient ensuite un choix définitif.

Ainsi, les municipalités étaient désignées par les assemblées primaires de chaque commune ; les administrateurs du département par les assemblées primaires de chaque département ; et les ministres par les assemblées primaires de toute la France, le département n’étant alors qu’une section de vote. Les députés étaient élus par canton de 50000 habitants, la population étant ainsi la seule base de la représentation. Les députés ne formaient qu’une Chambre ; ils n’étaient élus que pour un an, et toutes les décisions du pouvoir législatif étaient perpétuellement soumises au contrôle de la nation ; les assemblées primaires de deux départements suffisent à obliger le corps législatif à soumettre au référendum populaire telle ou telle loi, tel ou tel décret.

C’est « la censure du peuple sur les actes de la représentation nationale » et théoriquement, il semble que c’est la démocratie illimitée. À ce système, les Montagnards faisaient trois objections essentielles. D’abord en constituant de grandes communes où seraient fondues et absorbées beaucoup de petites communes (quatorze mille communes allaient disparaître), il bouleversait cette vie municipale révolutionnaire qui, par son morcellement même, avait mis en jeu la spontanéité des individus et prévenu l’action modérée et fédéraliste des administrations intermédiaires de district ou de département. En second lieu, il énervait la volonté populaire en affectant d’y recourir exclusivement. Le peuple surmené se détournerait bientôt de son propre droit et laisserait l’exercice réel de la souveraineté à quelques intrigants s’il était obligé de passer sa vie dans les assemblées primaires, et quelle est la loi qui pourrait aboutir à travers toutes ces complications ? C’était organiser le veto de la souveraineté nationale sur elle-même. Enfin, et Saint-Just avait, avant le 31 mai, présenté cette objection avec une grande force, faire nommer les ministres par toute la nation alors que chaque député ne serait nommé que par une circonscription de 50.000 âmes, c’était donner au pouvoir exécutif une force écrasante. C’était construire au peuple souverain « non un temple, mais un tombeau ». C’était livrer la nation à un patriciat d’hommes connus qui seuls pourraient affronter un scrutin aussi vaste. C’était bientôt ériger une oligarchie de dirigeants en interprète de la volonté nationale.

La Convention, sur ces trois points, remanie à fond le projet girondin. Elle laisse subsister la vie fourmillante et révolutionnaire des petites communes. Elle réserve pour le choix des représentants le suffrage universel direct, et elle confie à des assemblées électorales, élues par les assemblées primaires, le soin de choisir les administrateurs, les arbitres publics, les juges criminels et de cassation. Ainsi, pour les fonctionnaires de la Révolution le scrutin sera à deux degrés. Il sera à trois degrés pour les ministres. Ce ne sont plus les assemblées primaires qui les désigneront : bien mieux, les assemblées électorales ne pourront pas non plus les désigner ; mais chaque assemblée électorale de département proposera un candidat, et c’est sur cette liste que le corps législatif choisira les vingt-quatre membres qui composeront le Conseil exécutif.

Par là, la Convention prévenait la rivalité redoutable du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif. J’imagine, en outre, que ce mode de nomination paraissait à la Montagne beaucoup moins favorable que l’autre aux Girondins et à leurs amis. La Gironde avait beaucoup d’éclat. C’est d’elle que Saint-Just dira bientôt : « La Révolution a créé un patriciat de renommées ».

Le scrutin national eût peut-être investi du pouvoir les grandes renommées oratoires, scientifiques, littéraires. Au contraire, la Convention, faisant le choix définitif sur une assez longue liste, écartera les noms des hommes qui pourraient par orgueil, par prestige de gloire, fausser la volonté nationale. Et ce choix, elle le fera sous l’action non de la violence mais de l’opinion parisienne. C’est au centre, c’est dans la capitale que se faisait, dans le nouveau projet, le choix des ministres. Dans le plan de Condorcet, le pouvoir exécutif était d’origine et d’essence départementale.

Enfin, si un article proclame que « les assemblées primaires délibèrent sur les lois », cette délibération n’a aucune sanction : la procédure du referendum n’est nulle part organisée et prévue. Mais avec cette périodicité si courte d’assemblées élues pour un an, n’y a-t-il pas en somme un référendum permanent ? Ainsi, la Montagne donne à l’action de la démocratie plus de vigueur, plus de nerf. Elle la débarrasse de la bouffissure qui alourdissait et noyait le projet girondin. Et elle sauvegarde le peuple contre la formation d’une oligarchie ministérielle, d’une caste gouvernementale qui pour être élective n’en serait pas moins pesante à la liberté. Mais la Convention, à peine débarrassée de la Gironde, va-t-elle introduire dans la Déclaration des Droits les définitions de la propriété et les formules sociales que, quelques semaines axant, Robespierre et les Jacobins proposaient ? Non, la Montagne ne veut ni soulever des controverses qui arrêteraient sa marche, ni éveiller des inquiétudes qui serviraient peut-être la contre-révolution.

Le contre-poids aux abus possibles de la propriété n’est pas dans les mots ou les formules ; il sera dans la force même du peuple exerçant son droit vigoureusement. Aussi, la Constitution de 1793 marque bien (ce qu’avait négligé complètement le projet girondin) que les efforts politiques des hommes ont un but social. Elle proclame, dès l’article premier des Droits de l’Homme, en une formule qui fit sans doute la joie de Babeuf, que « le but de la société est le bonheur commun ». Elle emprunte, dans l’article 6, la définition de la liberté naguère proposée par Robespierre :

« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe, la nature ; pour règle, la justice ; pour sauvegarde, la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

Elle reproduit l’article de Saint-Just sur les rapports des salariés aux maîtres :

« Tout homme peut engager ses services, son temps ; mais il ne peut se vendre ou être vendu. Sa personne n’est pas une propriété aliénable. La loi ne reconnaît point de domesticité ; il ne peut exister qu’un engagement de soins et de reconnaissance entre l’homme qui travaille et celui qui l’emploie. »

Elle consacre le droit à la vie et le droit au travail, dans les termes suggérés par Robespierre :

« Les secours publics sont une dette sacrée. La société doit la subsistance aux citoyens malheureux, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens d’exister à ceux qui sont hors d’état de travailler. » Mais la fameuse formule sur « la portion de biens garantie par la loi » ne reparaît point ; et la Déclaration des Droits du 24 juin reproduit sur la propriété la tranquillisante formule de la Déclaration girondine (art. 16) :

« Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de son bien, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie » (le capital, la rente, le bénéfice).

Bien mieux, la Déclaration, au lieu d’exempter, comme le faisait le projet de Robespierre, le minimum nécessaire à l’existence de tout impôt, consacre expressément l’obligation pour tous les citoyens, même les plus pauvres, de concourir aux charges publiques :

« Nul citoyen, dit l’article 101, n’est dispensé de l’honorable obligation de concourir aux charges publiques. »

Non seulement Robespierre ne lutta pas pour faire adopter ses formules ; non seulement il ne fit aucun effort pour imposer sa définition de la propriété, mais, au sujet de l’impôt, il déclara, non sans noblesse, que la réflexion avait modifié ses vues, que dispenser un citoyen de tout impôt, c’était en faire une sorte de citoyen passif, et que la dignité morale et le crédit politique du peuple voulait que la pauvreté même portât une partie du fardeau. Dans l’ordre international, aux vastes déclarations d’active fraternité universelle qui pouvaient engager la France et épuiser la Révolution dans des guerres infinies et éternelles, se substituent des articles prudents et fiers, qui assurent constitutionnellement l’intégrité territoriale et politique de la France révolutionnaire mais qui rendent possibles les négociations de paix.

« Le peuple français est l’ami et l’allié naturel des peuples libres.

« Il ne s’immisce point dans le gouvernement des autres nations ; il ne souffre pas que les autres nations s’immiscent dans le sien.

« Il donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté : il le refuse aux tyrans.

« Il ne fait point la paix avec un ennemi qui occupe son territoire. »

« — Avez-vous donc fait un pacte avec la victoire ? » demanda une voix.

« — Non, s’écria Bazire ; mais nous avons fait un pacte avec la mort. » Et ce mot héroïque couvrait glorieusement l’abandon de la téméraire politique de propagande armée universelle.

Plus prudente dans la question de la propriété, de l’impôt et des relations extérieures que le projet de Robespierre, la Constitution de 1793 était cependant un magnifique exemplaire de démocratie ; c’était vraiment la souveraineté du peuple ; c’était l’organisation forte du pouvoir populaire et du contrôle populaire. Jamais encore le monde n’a vu une réalisation de démocratie qui réponde pleinement à cette grandiose formule de 1793.

Que les socialistes ne reprochent point à Robespierre de n’avoir pas insisté pour l’adoption de son projet : la Constitution de 1793 aurait été aux mains du peuple, aux mains des prolétaires, un instrument efficace de graduelle émancipation sociale. Les communistes révolutionnaires en jugeront ainsi, puisque le rétablissement de la Constitution de 1793 sera bientôt un des articles essentiels du programme babouviste. Et je veux répéter, en faveur de cette magnifique organisation de démocratie, le noble appel fait par le Montagnard Levasseur au témoignage des communistes :

« C’était, s’écrie-t-il, la Constitution de 93 qu’invoquaient les Babeuf et Darthé : c’est encore, sous les glaces de l’âge, la Constitution de 1793, qui fait battre le cœur du stoïque Buonarotti ; et si je puis me nommer, après ces hommes douloureusement mais noblement célèbres, c’est ma longue fidélité à ce que j’ai cru être bien qui me console dans mon exil et mes longues douleurs. »

C’est en effet avec enthousiasme que Buonarotti, dans son livre la Conspiration pour l’Égalité, parle de Robespierre et même, malgré quelques réserves, de la Constitution de 1793.

« Avant la chute de la faction girondine, Robespierre croyait que la Convention, dominée par elle, était dans l’impossibilité d’enfanter de bonnes lois ; il pensait d’ailleurs que, dans les circonstances critiques de ce temps-là, le premier soin des mandataires du peuple devait être d’anéantir les nombreux ennemis qui, au dedans et au dehors, menaçaient l’existence de la République ; mais, voyant que les Girondins étaient pressés de consacrer par la législation leurs principes aristocratiques, il opposa à leurs projets la Déclaration des droits, dans laquelle ses intentions populaires paraissent à découvert…

« Cependant la Constitution de 1793, rédigée à la suite de l’insurrection du 31 mai par la partie de la Convention qu’on appelait alors la Montagne, ne répondit pas complètement aux vœux des amis de l’humanité. On regrette d’y trouver les vieilles et désespérantes idées sur le droit de propriété. Au surplus, les droits politiques des citoyens y sont clairement énoncés et fortement garantis, l’instruction de tous y est placée parmi les devoirs de la société ; les changements favorables au peuple y sont faciles, et l’exercice de la souveraineté lui est assuré comme il ne le fut jamais. Est-ce à une prudente circonspection commandée par l’attitude hostile des riches ameutés par les Girondins ? est-ce à l’influence des égoïstes dans les délibérations de la Convention nationale qu’on doit attribuer les ménagements dont elle fit usage et le voile sous lequel les députés, amis de l’égalité, furent obligés de cacher leurs vues ultérieures ?

« Quoi qu’il en soit, il n’est pas moins vrai que le droit de délibérer sur les lois, attribué au peuple, la soumission des mandataires du peuple à ses ordres et la presque unanimité des voix à laquelle la Constitution de 1793 fut acceptée, la firent regarder à juste titre comme le palladium de la liberté française. »

Dans la prodigieuse éclipse qu’ont subie les grandes institutions politiques de la Révolution, les plus généreux et les plus éclairés des Conventionnels (de ceux, hélas ! que la Révolution elle-même ne dévora point) gardèrent un indomptable espoir en la victoire de la démocratie, dont la Constitution de 1793 restait pour eux comme le symbole.

« Oui, disait Levasseur aux derniers jours de la Restauration, quand la souveraineté du peuple n’était plus qu’une sorte de rêve effacé, une époque viendra où la démocratie sera le seul gouvernement possible ; alors on saura apprécier les travaux de cette Convention qui peut-être a eu le tort de devancer son siècle et de faire trop tôt le bien, mais qui du moins a eu le courage de ne pas reculer devant l’application de ce qu’elle a regardé comme la vérité.

« Oui, un jour viendra où l’égalité sera prise pour base du pacte social, où chaque individu, si infime qu’il soit, aura les mêmes droits et la même part aux affaires publiques que l’homme le plus élevé dans la hiérarchie sociale. On reconnaîtra alors que les titres ne sont rien, puisqu’ils sont l’ouvrage de l’homme et non de la nature ; que la richesse ne saurait être la base des droits, puisque la richesse elle-même n’est qu’un droit conventionnel. On sentira que tout habitant du territoire qui n’est pas dégradé par une action infâme a intérêt au bien général et doit participer aux avantages comme aux charges de la société. On ne traitera plus de folle utopie une Constitution qui reposait sur ces bases sacrées.

(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


« Oui, un jour viendra, j’en ai l’espoir et la certitude, un jour viendra où la perfectibilité de l’espèce humaine rendra applicables toutes les vérités générales que les publicistes du jour regardent comme de vaines utopies. L’abolition successive de l’esclavage, de la féodalité, de toutes les servitudes, m’est un sûr garant que nos neveux verront tomber la noblesse et l’hérédité, ces deux grandes plaies de la civilisation moderne. On les verra disparaître sans secousses, sans résistance ; car l’homme commence à prendre la robe virile, et ses chefs sont obligés déjà d’incliner leur front lorsque l’opinion publique a parlé ; alors la Convention sera bénie comme ayant osé faire sans appui, sans support, le premier pas dans cette noble carrière de la justice et de la liberté.

« En attendant, permis aux cerveaux étroits, aux politiques d’un moment, de rire de notre ouvrage. Permis à eux de dire que nous nous sommes laissé entraîner à l’exagération en voulant placer, comme la nature, tous les hommes sur la même ligne. Leurs sarcasmes puérils ne nous atteindront pas. Cinquante ans, cent ans encore peut-être, ils nous traiteront avec dédain… le genre humain n’en continuera pas moins ses hautes destinées. »

L’avenir a donné raison à Levasseur et à l’admirable optimisme de la Révolution. Cent ans après la Révolution, à travers bien des orages et malgré bien des restrictions et des combinaisons que les Conventionnels n’avaient ni prévues ni désirées, malgré de partielles survivances monarchiques et oligarchiques, l’utopie, en somme, est devenue fait. Le suffrage universel est devenu réalité : la démocratie a trouvé en France sa forme politique normale, la République ; et elle évolue lentement, mais avec la certitude des accomplissements nécessaires, vers l’égalité sociale, qui abolira le privilège et l’hérédité du pouvoir dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique. La foi de Levasseur procède non seulement d’une ardente aspiration vers la liberté politique, mais de l’expérience sociale de l’humanité dépouillant peu à peu toutes les formes de servitude et revêtant enfin « la robe virile ».

Mais cette Constitution de 1793 n’était-elle donc qu’à échéance lointaine ? N’était-elle pas dès lors applicable ? Elle l’était pleinement et on cherche en vain ce qui, ou dans ses principes, ou dans son mécanisme, pouvait faire échec à son application. Elle organisait plus qu’elle ne créait, et Levasseur a tort de dire que la Convention n’avait ni appui ni support. Elle avait pour soutien toute la vie révolutionnaire, toute la vie nationale dans ces quatre années qui avaient fait l’œuvre des siècles. La souveraineté nationale était déjà un principe et un fait. Le suffrage universel avait fonctionné pour l’élection de la Convention même, à deux degrés il est vrai, mais en quoi était-il plus malaisé de nommer directement des députés que de nommer des assemblées électorales ? Aussi bien, pour le choix des maires, des procureurs syndics, c’était le suffrage direct des assemblées primaires qui décidait. L’élection appliquée au choix des juges, des prêtres, était devenue une habitude de la nation.

Pour l’organisation du pouvoir législatif et exécutif, il n’y avait aucune faction, si modérée fût-elle, qui osât proposer ou le partage du corps législatif en deux Chambres, ou la concentration du pouvoir exécutif en un seul homme, président ou stathouder. Le mode adopté par la Constitution de 1793 conciliait, pour l’exécutif, le principe de l’élection populaire, la nécessité du contrôle législatif et le besoin d’un pouvoir vigoureux et agissant.

La Constitution de 1793 répondait bien aux conditions vitales de la Révolution, à la réalité politique et sociale de la France nouvelle. Tout ce qui s’éloigne d’elle, dans les constitutions plus modernes, est, ou une concession à l’esprit de défiance conservatrice et de privilège, ou un reste des habitudes monarchiques. Elle est le type de la démocratie française ; en s’y ralliant, Robespierre réservait tout l’avenir, toutes les possibilités du développement social. Et il sauvait le présent.

S’il n’a pas insisté, s’il n’a pas lutté pour les formules plus hardies (au moins d’apparence) qu’il avait proposées en avril, ce n’est pas qu’il se soit renié lui-même. Ce n’est pas que, rapproché du pouvoir par la chute de la Gironde, il ait cherché, dans un intérêt d’ambition, à ramener à lui les classes possédantes et l’oligarchie des richesses. Il sent bien, après le 31 mai comme avant, que le peuple des artisans, des manouvriers, reste, dans la tourmente, la ressource la plus sûre, la sauvegarde nécessaire de la Révolution menacée au dehors et au dedans.

Qu’on lise une note écrite de sa main et qui a été trouvée dans ses papiers, celle qui se rapporte évidemment à la période qui suit le 31 mai et le 2 juin. Platement, M. Dauban n’y voit que je ne sais quelle ébauche de discours, des notes de rhéteur obsédé par la vanité de la parole. C’est, au contraire, la confidence nette et profonde de la pensée à la pensée ; c’est l’angoisse de l’esprit s’interrogeant lui-même et interrogeant l’abîme ; c’est aussi, après la méditation cruelle, la conclusion pratique et juste de l’homme d’État :

« Il faut une volonté une.

« Il faut qu’elle soit républicaine ou royaliste.

« Pour qu’elle soit républicaine, il faut des ministres républicains, des papiers républicains, des députés républicains, un gouvernement républicain.

« La guerre étrangère est une maladie mortelle, tandis que le corps politique est malade de la Révolution et de la division des volontés.

« Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le peuple. Tout était disposé pour mettre le peuple sous le joug des bourgeois et faire périr les défenseurs de la République sur l’échafaud. Ils ont triomphé à Marseille, à Bordeaux, à Lyon ; ils auraient triomphé à Paris sans l’insurrection actuelle. Il faut que l’insurrection actuelle continue jusqu’à ce que les mesures nécessaires pour sauver la République aient été prises. Il faut que le peuple s’allie à la Convention et que la Convention s’allie au peuple. Il faut que l’insurrection s’étende de proche en proche sur le même plan ; que les sans-culottes soient payés et restent dans les villes. Il faut leur procurer des armes, les colérer, les éclairer. Il faut exalter l’enthousiasme républicain par tous les moyens possibles. »

L’homme qui écrivait pour lui-même ces paroles et se traçait ce plan d’action, n’est pas le calculateur ambitieux qui, ayant abattu ses rivaux, cherche à se ménager auprès de leur clientèle sociale, et à inscrire parmi ses chances d’avenir et de grandeur l’influence de la classe bourgeoise. Non, si Robespierre a adopté sans chicaner, sans disputer, la Constitution du 24 juin, c’est d’abord parce qu’en soi, et malgré ses lacunes ou ses timidités, elle est le plus beau plan, le plus humain, le plus libre, le plus égalitaire, d’administration politique et sociale qu’aient encore connu les hommes. C’est ensuite et surtout parce qu’il faut créer sans délai l’unité de pensée et d’action dans la Convention nationale, et assurer par là la main mise vigoureuse et rapide de la Convention sur le pays déconcerté et déchiré. Le 31 mai avait laissé au cœur de la Convention une meurtrissure. Même les Montagnards restaient troublés de l’acte de violence qui avait mutilé l’Assemblée. Et les hommes de la Plaine songeaient vaguement à prendre leur revanche sur la Commune qui les avait despotisés.

Soixante-treize députés, amis de la Gironde, avaient signé en secret une protestation contre le 2 juin ; et bien qu’elle ne fût pas connue encore, elle pesait obscurément sur l’Assemblée.

Qu’adviendrait-il si la Convention, à peine libérée de l’action brutale et de la pression immédiate des forces insurrectionnelles, paraissait braver le peuple révolutionnaire de Paris et renier à demi le 31 mai et le 2 juin ? Ce ne serait pas sans doute la revanche soudaine de la Gironde vaincue ; ce ne serait pas la reprise du conflit entre Girondins et Montagnards qui avait paralysé la Révolution, mais ce serait encore la contrariété des forces, la défiance entre la Convention et Paris, c’est-à-dire une inertie inquiète et une anarchie fondamentale. Déjà, dans le rapport présenté par Barère le 6 juin au nom du Comité de Salut Public, perçaient les hésitations, les demi-rétractations, les vagues représailles. Il parlait du limon impur roulé par le torrent de la Révolution ; il déclarait presque la guerre au Comité révolutionnaire ; il transportait à la Convention seule le droit de réquisition de la force armée ; en proposant que des députés aillent servir d’otages dans les départements que représentaient les députés arrêtés, il jetait un jour sinistre sur les intentions de Paris ; en tout cas, il prévoyait, au lendemain même du coup qui avait frappé la Gironde, une ère de négociation, de réconciliation peut-être ; il atténuait le sens contre-révolutionnaire des mouvements de Marseille et de Lyon, il paraissait garder l’espoir que de bonnes paroles, des procédés conciliants et fraternels maintiendraient ces deux villes dans les voies de la Révolution : n’était-ce pas imputer les troubles qui les agitaient aux violences anarchistes qui avaient pu effrayer de bons républicains ? Ainsi tout le bénéfice du 31 mai pouvait être compromis ; et la Révolution allait se retrouver, même après la douloureuse opération subie, aussi incertaine, aussi divisée contre elle-même qu’au temps où la faction girondine déchaînait ses prétentions dans l’Assemblée. Grand était le péril et Robespierre répondit aussitôt à Barère. Non, il ne fallait pas se donner l’apparence de désavouer, même à demi, le 31 mai. Ce fut une insurrection nécessaire et sans effusion de sang : que la Révolution, qui n’a pu éviter cette redoutable épreuve, en garde du moins le bénéfice. C’est là aussi le sens de la note écrite par Robespierre et que j’ai citée. Au mol optimisme de Barère, il oppose le caractère nettement contre-révolutionnaire des sections bourgeoises de Lyon, de Marseille, de Bordeaux ; et à Paris aussi ce mouvement sectionnaire bourgeois aurait abouti à un despotisme oligarchique si le peuple ne s’était soulevé. L’insurrection a été indispensable. Il faut qu’elle dure. Quand Robespierre écrit qu’elle doit être continuée, il n’entend pas que le peuple de Paris doit envelopper la Convention d’une menace quotidienne et d’un tumulte éternel. Il veut dire que le 31 mai doit être continué dans son inspiration générale et dans ses efforts. La faction girondine doit être maintenue dans l’impuissance où le 31 mai et le 2 juin l’ont réduite ; et dans toute la France doit se développer l’effort de combat qui, à Paris, a frappé la Gironde. C’est à cette politique que la parole mesurée et forte de Robespierre décida la Convention. Mais qu’elle ait pu hésiter, qu’elle ait pu, par ses tergiversations, rouvrir l’ère des querelles épuisantes et des contradictions mortelles, c’était un grave danger. Il n’y avait qu’un moyen de le conjurer. C’était de rétablir par l’action l’unité morale de la Convention avec elle-même et avec le peuple. Or, le moyen décisif, c’était de voter sans délai la Constitution.

À ce vote, tous les Conventionnels pouvaient et devaient concourir, car tous avaient promis une Constitution à la France. Par là, la Convention ne se laissait aller ni au doute ni aux conseils énervants. Elle mettait un terme aux arguties funestes de ceux qui lui disaient qu’étant incomplète elle ne pouvait plus délibérer. Elle affirmait sa souveraineté révolutionnaire par un acte décisif. Elle donnait à la nation ce que la nation attendait, une organisation définitive de la liberté, et en faisant de son pouvoir un usage conforme à la volonté certaine de tous, elle retrouvait, malgré la mutilation, l’intégrité de sa force et de son droit. Sans doute la Constitution ne pouvait être appliquée tout de suite ; il était impossible en pleine tourmente de procéder à un renouvellement de tous les pouvoirs. Mais, du moins, le peuple savait quelle serait sa loi quand l’orage de la guerre extérieure et de la guerre civile serait apaisé. La nation était ainsi débarrassée d’un cauchemar d’incertitude.

La Révolution n’apparaissait plus comme une agitation incertaine, sans issue sinon sans objet. On en voyait le terme. C’est à rendre possible l’application de la Constitution que tendrait l’effort de tous. Le destin de la liberté et de la Patrie n’était pas livré éternellement à la danse folle des vagues : le rivage était en vue. Mais comment donner au vote de la Constitution cette rapidité, cette unanimité qui seuls pouvaient le rendre efficace sur les esprits, si chacun cherchait à faire prévaloir ses formules particulières ? C’est pourquoi Robespierre se rallia aux conceptions et aux définitions qui rencontraient l’assentiment le plus général. L’essentiel était d’affirmer les principes de la démocratie et de sauver la Révolution.

Dès lors, la politique de Robespierre est très nette. Il sait que la crise est redoutable. L’étranger, quoique d’un mouvement lent et d’une poussée un peu molle, pèse sur nos frontières. Valenciennes est investi. Mayence est assiégé. Les Anglais arment leurs vaisseaux pour ruiner notre commerce, et pour jeter sur nos rivages les forces de la coalition attendues par les contre-révolutionnaires et les traîtres. La plaie de la Vendée s’élargit et s’envenime. Et si les Girondins fugitifs émeuvent un moment une partie du pays, si Buzot et Barbaroux à Caen, si Salles à Nancy, font appel à la guerre civile, comment la Révolution se sauvera-t-elle sinon par l’action la plus concentrée, la plus rapide, la plus forte ? Ni les factions ne désarmeront au dedans, ni les tyrans n’accepteront les conditions de paix audacieuse et fière qui conviennent seules à un peuple libre si toutes les forces révolutionnaires ne sont pas unies : oui, il faut créer « une volonté nationale ». Ou plutôt il faut donner le plus de vigueur possible aux pouvoirs où elle s’exprime. Défendre contre toute critique et contre toute démarche la Constitution de 1793, certitude de demain, défendre et unifier la Convention, détendre et fortifier le Comité de Salut public, organe d’action et de combat, pousser la vigueur révolutionnaire jusqu’à écraser les rebelles et intimider les conspirateurs, s’abstenir des violences outrées, et ménager les faiblesses et les préjugés de la multitude : voilà, au lendemain du 2 juin, le plan de Robespierre, voilà son programme politique.

Son rôle, en cette période, est admirable de sagesse et de fermeté. Il avait conscience de sa responsabilité, et il savait combien la tâche était périlleuse. Jamais il n’avait été un démagogue. Il avait su résister, dans l’intérêt de la Révolution, aux entraînements des foules, notamment en ce printemps de 1792 où il luttait presque seul contre la politique de guerre. Mais alors il était trop loin du pouvoir pour que sa responsabilité fût accablante. Maintenant, son influence allait être décisive. Et le premier usage qu’il en devait faire était de contenir et de régler le mouvement. Il devinait bien les impatiences d’ambition de la commune parisienne, il pressentait les âpres convoitises hébertistes. Comment refouler ou modérer les désorganisateurs, ceux qui perdraient par le soupçon continu, par l’anarchie continue, la Révolution menacée, sans s’exposer à blesser la libre révolutionnaire, à amortir l’énergie et l’élan du peuple ? Terrible problème que d’emblée il mesura du regard et qui un moment le fit pâlir. Je ne crois pas que les paroles prononcées par lui aux Jacobins le 12 juin soient un manège de coquetterie révolutionnaire.

« Quant à moi, je déclare que je reconnais mon insuffisance. Je n’ai plus la vigueur nécessaire pour combattre les intrigues de l’aristocratie. Épuisé par quatre années de travaux pénibles et infructueux, je sens que mes facultés physiques et morales ne sont point au niveau d’une grande révolution, et je déclare que je donnerai ma démission. » (Plusieurs voix s’écrient : non, non !)

Vraiment il s’interrogeait lui-même, et se demandait s’il suffirait à l’immensité de la crise, s’il saurait trouver le centre de combat, le point d’équilibre d’où il pourrait contenir les ennemis de la Révolution et prévenir les imprudences de ses amis. Le plus malaisé n’était pas de défendre la Constitution de 1793 contre les attaques des « Enragés ». Dès le 10 juin, quand Robespierre fit aux Jacobins l’éloge de la Constitution : « Nous pouvons présenter à l’univers un code constitutionnel infiniment supérieur à toutes les institutions morales et politiques », Chabot, qui était l’intermédiaire officieux entre les Jacobins et les Enragés, critiqua le projet : « Il mérite sans doute de très grands éloges parce qu’il surpasse tout ce qui nous a été donné jusqu’à ce jour : mais s’ensuit-il que les hommes de la Montagne doivent le prôner avec enthousiasme sans examiner si le bonheur du peuple est assuré par ce même projet ? On ne s’appesantit pas assez sur le sort du peuple, et c’est ce qui manque à l’acte constitutionnel que l’on a présenté. Il y manque d’assurer du pain à ceux qui n’en ont pas. Il y manque de bannir la mendicité de la République. L’Assemblée Constituante l’avait décrété et cependant j’ai la douleur de voir l’aristocratie éclabousser l’indigence. » Et Chabot signalait encore que le projet ne prévoyait pas l’impôt progressif. Il est vrai que sa critique s’appliquait non au texte définitif, voté par la Convention et qui sera beaucoup plus explicite sur l’obligation de donner à tous du travail ou du pain, mais au premier projet présenté par Hérault de Séchelles. Au fond, Chabot avait-il des conceptions nettes à proposer ? Qu’on lise son plan de Constitution et de finance. Il se borne à demander un impôt sur le chiffre d’affaires, et le paiement d’une partie de la dette par des certificats qui seraient reçus en paiement des biens nationaux et qui dégageraient la circulation des assignats.

Mais en quoi ces revendications partielles, et très controversables, autorisaient-elles le lourd capucin à compromettre l’effet révolutionnaire d’unanimité que la Constitution devait produire ? Le personnage cherchait à se pousser. Jacques Roux était plus sincère, et l’assaut fut plus rude.

Autour de lui étaient groupés ses fidèles amis de la section. Il allait dans son quartier des Gravilliers, il allait auprès du club des Cordeliers, dénonçant la Constitution nouvelle comme égoïste et antipopulaire. Où était la protection du pauvre ? Où étaient les articles constitutionnels contre les agioteurs et les accapareurs ? Il décida la section et le club à porter une pétition à la Convention. Il se heurta, le 23 juin, à Robespierre qui demanda l’ajournement : « C’est aujourd’hui, dit celui-ci, un jour de concorde et de fête, où tous les bons citoyens viennent nous féliciter d’avoir donné une Constitution libre au peuple : chassons ceux qui veulent diviser les patriotes. » C’est l’indice de la force du mouvement représenté par Jacques Roux. Comment Robespierre aurait-il pris toutes ces précautions contre une manifestation insignifiante ?

Le 25, Jacques Roux peut parler et son discours est un véritable manifeste où il discute, expose, argumente, et dont le compte rendu du Moniteur ne peut donner qu’une faible idée :

« Délégués du peuple français, cent fois cette enceinte sacrée a retenti des crimes des égoïstes et des fripons ; toujours, vous nous avez promis de frapper les sangsues du peuple. L’acte constitutionnel va être présenté à la sanction du souverain : y avez-vous proscrit l’agiotage ? Non. Avez-vous déterminé en quoi consiste la liberté du commerce ? Non. Avez-vous défendu la vente de l’argent monnayé ? Non. Eh bien ! nous vous déclarons que vous n’avez pas tout fait pour le bonheur du peuple.

« La liberté n’est qu’un vain fantôme, quand une classe d’hommes peut affamer l’autre impunément. L’égalité n’est qu’un vain fantôme, quand le riche, par le monopole, exerce le droit de vie et de mort sur son semblable. La république n’est qu’un vain fantôme, quand la contre-révolution s’opère de jour en jour par le prix des denrées, auquel les trois quarts des citoyens ne peuvent atteindre sans verser des larmes.

« Il faut cependant, pour attacher les sans-culottes à la Révolution et à la Constitution, arrêter le brigandage du négoce (qu’il faut bien distinguer du commerce) et mettre les comestibles à leur portée.

« Ce n’est pas une raison parce que les hommes d’État nous ont amené la guerre étrangère, pour que le riche nous fasse une plus terrible guerre au dedans. Parce que trois cent mille Français, traîtreusement sacrifiés, ont péri sous le fer homicide des esclaves des rois, faut-il donc que ceux qui gardent leurs foyers soient réduits à dévorer des cailloux ? Faut-il que les veuves de ceux qui sont morts pour la cause de la liberté paient, au poids de l’or, jusqu’au coton dont elles ont besoin pour essuyer leurs larmes ? Faut-il qu’elles paient, au poids de l’or, le lait et le miel qui servent de nourriture à leurs enfants ?

« Mandataires du peuple, lorsque vous aviez dans votre sein les complices de Dumouriez, les représentants de la Vendée, les royalistes qui ont voulu sauver le tyran, la section des Gravilliers suspendit son jugement, elle s’aperçut qu’il n’était pas au pouvoir de la Montagne de faire le bien qu’elle avait dans son cœur : elle se leva.

« Mais aujourd’hui la Convention est rendue à sa dignité : nous vous conjurons, au nom du salut de la République, de frapper d’un anathème constitutionnel l’agiotage et les accaparements.


(D’après une estampe de la Bibliothèque Nationale.)


« Ce sont les riches qui, depuis quatre ans, ont profité des avantages de la Révolution ; c’est l’aristocratie marchande, plus terrible que l’aristocratie nobiliaire, qui nous opprime, et nous ne voyons pas le terme de leurs exactions, car le prix des marchandises augmente d’une manière effrayante. Il est temps que le combat à mort, que l’égoïsme livre à la classe la plus laborieuse, finisse. Prononcez contre les agioteurs et les accapareurs ; prononcez, et les sans-culottes avec leurs piques feront exécuter vos décrets.

« La propriété des fripons est-elle plus sacrée que la vie de l’homme ? Les subsistances doivent être à la réquisition des corps administratifs, comme la force armée est à leur disposition. Le législateur a le droit de déclarer la guerre, c’est-à-dire de faire massacrer les hommes. Comment n’aurait-il pas le droit d’empêcher qu’on pressure et qu’on affame ceux qui gardent leurs foyers ? »

Et ici Jacques Roux reproche à la Convention de n’avoir pas pris comme otages les femmes et les enfants des émigrés ; de n’avoir pas confisqué au profit des volontaires et des veuves les trésors acquis depuis la Révolution par les banquiers et les accapareurs : « Ne craignez pas de rendre le peuple trop heureux. Il vous a prouvé, notamment dans les journées du 31 mai et du 2 juin, qu’il voulait la liberté tout entière. Donnez-lui en échange du pain et un décret ; empêchez qu’on ne mette le bon peuple à la question ordinaire et extraordinaire par le prix excessif des comestibles. »

Les marchands ont abusé de la liberté du commerce pour opprimer le peuple ; ils ont faussement interprété la Déclaration des Droits de l’homme qui dit qu’il est permis de faire tout ce qui n’est pas défendu par la loi. « Décrétez constitutionnellement que l’agiotage, la vente de l’argent-monnaie et les accaparements sont nuisibles à la société.

« Si le peuple voit dans l’acte constitutionnel une loi claire et précise contre l’agiotage et l’accaparement, il verra que vous voulez sérieusement guérir ses maux, et qu’il ne siège pas parmi vous des banquiers, des armateurs et des monopoleurs.

« Vous avez décrété un emprunt forcé d’un milliard sur les riches, mais si vous n’arrachez l’arbre de l’agiotage, si vous ne mettez un frein national à l’avidité des accapareurs, le capitaliste, le marchand, dès le lendemain, lèveront cette somme sur les sans-culottes par le monopole et la concussion. Ce n’est donc plus l’égoïste mais le sans-culotte que vous aurez frappé. Avant votre décret, l’épicier et le banquier n’ont cessé de pressurer les citoyens : quelle vengeance n’exerceront-ils pas aujourd’hui que vous les mettez à contribution ! Quel nouveau tribut ne vont-ils pas lever sur le sang et les larmes des malheureux !

« En vain objecterait-on que l’ouvrier reçoit un salaire en raison de l’augmentation du prix des denrées ; à la vérité, il en est quelques-uns dont l’industrie est payée plus cher ; mais il en est aussi beaucoup dont la main-d’œuvre est moins salariée depuis la Révolution. D’ailleurs, tous les citoyens ne sont pas ouvriers, et tous les ouvriers ne sont pas occupés ; et, parmi ceux qui le sont, il en est qui ont huit et dix enfants incapables de gagner leur vie, et les femmes, en général, ne gagnent pas au delà de vingt sous par jour. Députés de la Montagne, que n’êtes-vous montés depuis le troisième jusqu’au neuvième étage des maisons de cette ville révolutionnaire, vous auriez été attendris par les larmes et les gémissements d’un peuple immense, sans pain et sans vêtements, réduit à cet état de détresse et de malheur par l’agiotage et l’accaparement, parce que les lois ont été cruelles à l’égard du pauvre, parce qu’elles n’ont été faites que par les riches et pour les riches.

« Ô rage ! ô honte du xviiie siècle ! Qui pourra croire que les représentants du peuple français qui ont déclaré la guerre aux tyrans du dehors, ont été assez lâches pour ne pas écraser ceux du dedans ! Sous le règne des Sartines et des Flesselles, le gouvernement n’aurait pas toléré qu’on fît payer les denrées de première nécessité trois fois au-dessus de leur valeur ; que dis-je, ils fixaient le prix des armes et de la viande pour le soldat, et la Convention nationale, investie de la force de vingt-cinq millions d’hommes, souffrira que le marchand et le riche égoïste leur portent habituellement le coup de la mort en taxant arbitrairement les choses les plus utiles à la vie ! Louis Capet n’avait pas besoin, pour opérer la contre-révolution, de provoquer la foudre des puissances étrangères ; les ennemis de la patrie n’avaient pas besoin d’inonder d’une pluie de feu les départements de l’Ouest : l’agiotage et les accaparements suffisent pour renverser l’édifice des lois républicaines.

« 1° On dit : « C’est la guerre qui en est cause » ; mais il y avait la guerre sous Louis XIV, et l’agiotage n’existait pas. Sous le prétexte de la guerre, est-il permis au marchand de vendre la chandelle, le savon et l’huile six francs la livre, et le sans-culotte doit-il payer une paire de souliers (comme une chemise et un chapeau) cinquante livres ?

« 2° C’est le papier, dit-on, qui est cause de cette cherté. — Les sans-culottes ne s’aperçoivent guère qu’il y en a beaucoup en circulation.

« 3° Mais les assignats perdent beaucoup dans le commerce. — Pourquoi les banquiers en remplissent-ils leurs coffres ? Pourquoi ont-ils la cruauté de diminuer le salaire de certains ouvriers et n’accordent-ils pas une indemnité suffisante aux autres ?

« 4° Mais l’étranger n’accepte que des paiements en argent. — C’est faux, car on accepte le papier. Si on ne l’acceptait pas, les espèces métalliques en circulation ne suffiraient pas pour les opérations commerciales. Donc les banquiers et les agioteurs discréditent les assignats pour vendre plus cher leur argent et pour faire le monopole.

« 5° On ne sait comment les choses tourneront. — Nous allons l’apprendre aux accapareurs. Le peuple veut la liberté et l’égalité, la République ou la mort.

« Les agioteurs s’emparent des manufactures, des ports de mer, de toutes les branches du commerce, de toutes les productions de la terre, pour faire mourir de faim, de soif, de nudité les amis de la justice, et les déterminer à se jeter dans les bras du despotisme. »

Roux termine en interpellant avec violence la Convention, en sommant la Montagne de s’émouvoir un peu sur son rocher éternel. Combien de temps des égoïstes pourront-ils boire dans des coupes d’or le sang et les larmes du peuple ? « Comment vivront les petits rentiers, ceux qui ont 2, 3, 4, 600 livres de rentes, mal payées encore, ou une pension viagère sur les caisses publiques, si on n’arrête l’agiotage, et cela par un décret constitutionnel qui n’est pas sujet aux variations des législatures ?

« Voulez-vous nous léguer la nudité, la famine et le désespoir ? Faut-il que les royalistes et les modérés, sous prétexte de la liberté du commerce, dévorent encore les manufactures, les propriétés ? Qu’ils s’emparent du blé, des forêts et des vignes, de la peau même des animaux ? Délégués du peuple, ne terminez pas votre carrière avec ignominie.

« Quant à nous, nous faisons serment de défendre la liberté et l’égalité, l’unité et l’indivisibilité de la République, et les sans-culottes opprimés des départements.

« Qu’ils viennent bien vite à Paris cimenter les liens de la fraternité. C’est alors que nous leur montrerons ces piques immortelles qui ont renversé la Bastille, ces piques qui ont fait tomber en putréfaction la commission des Douze et la faction des hommes d’État, ces piques qui feront justice des intrigants et des traîtres, de quelque masque qu’ils se couvrent et quelque pays qu’ils habitent.

« Vive la vérité ! Vive la Convention nationale ! Vive la République française ! »

Ce que je donne là est le texte imprimé que publia quelques jours après Jacques Roux, et que Bernard Lazare me communique parmi d’autres notes très intéressantes sur le prêtre révolutionnaire. Peut-être Jacques Roux l’a-t-il un peu développé et renforcé pour l’impression. Peut-être a-t-il rétabli quelques passages que devant l’hostilité violente de la Convention déchaînée, il avait ou omis ou abrégés. Mais quand on compare ce texte avec le compte rendu du Moniteur, on voit bien que c’est le même fond d’idées et le même accent, souvent les mêmes formules littérales. La Convention toute entière coupa le discours de Jacques Roux d’interruptions furieuses, et elle le submergea sous les murmures. Thirion, du haut de la tribune, le dénonça et le flétrit : « Vous venez d’entendre professer à cette barre les principes monstrueux de l’anarchie. Cet homme a combiné froidement tous les mots qui sont dans cette pétition ; il a médité jusqu’à quelle période pouvait monter le crime ; je le déclare, Cobourg n’aurait pas tenu un autre langage… Quoi ! on veut persuader que tout est désespéré ? et l’orateur de l’anarchie veut démontrer au peuple qu’il faut que le fils égorge son père et que la mère plonge un poignard dans le sein de sa fille. Citoyens ! il s’est élevé contre l’aristocratie nobiliaire et mercantile, mais il ne vous a pas parlé de la caste sacerdotale. Vous n’apprendrez pas sans étonnement que cet homme est un