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La Coopération, ou Les nouvelles associations ouvrières dans la Grande-Bretagne/2

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II

L’ASSOCIATION APPLIQUÉE À LA CONSOMMATION


LA SOCIÉTÉ COOPÉRATIVE DE ROCHDALE

Ce n’est pas au pays de Lalla-Roukh que nous trouverons la solution du problème, et, pour nous conduire à travers le dédale des difficultés économiques précédemment exposées, nous ne nous adresserons pas à quelque enchanteur des Mille et une Nuits, à un Aladin à la lampe Merveilleuse, mais à l’honnête George-Jacob Holyoake, l’auteur d’une très-intéressante brochure ; Self-Help by the People, History of Cooperation in Rochdale.

Dans une ville fumeuse du nord de l’Angleterre, en un misérable réduit, humide et glacé, par une soirée pluvieuse d’un sombre mois de novembre, une douzaine de pauvres tisserands en flanelle se réunirent en conseil. Leur sort était plus triste qu’il ne l’avait jamais été : les salaires, qui avaient encore diminué, ne pouvaient plus donner à leur famille une nourriture suffisante. Tous les remèdes, employés en pareil cas, avaient été mis en œuvre : conférences plus violentes que pacifiques avec les manufacturiers, assemblées de prolétaires, discours interminables — on avait eu recours à la grève, espèce de suicide ; tout avait été vain, et la situation semblait absolument désespérée. — Fallait-il recourir au workhouse, et s’y faire enfermer pendant les jours de misère ? C’était la condamnation aux travaux forcés pour crime de pauvreté. Fallait-il émigrer ? On n’en avait pas les moyens ; l’émigration, c’était d’ailleurs la peine de la déportation ; toujours pour crime de pauvreté. Que faire donc ?

Quelques ouvriers qui avaient connu Robert Owen, et sa tentative de New-Lanark, parlèrent de l’association comme de la seule issue à leurs maux ; et, en désespoir de cause, la majorité résolut d’essayer quelque chose dans cet ordre d’idées. — Entre eux s’associaient les patrons pour faire la guerre aux ouvriers, et les ouvriers pour faire la guerre aux patrons ; pourquoi ne s’associerait-on pas, non plus dans des intentions hostiles, mais pour accomplir une œuvre de paix ? La bourgeoisie accomplissait de grandes choses, en groupant de petits pécules, dont la réunion formait d’immenses capitaux, suffisants pour la construction de magnifiques bateaux à vapeur et de gigantesques lignes de chemins de fer ; pourquoi le prolétariat ne réunirait-il pas, lui aussi, toutes ses ressources pour faire une œuvre plus grand encore : l’extinction du paupérisme ?

— Nos douze à quinze pauvres tisserands furent pris d’un saint enthousiasme ; ils se crurent assez forts pour se créer une nouvelle destinée, et faire à la fois leur propre bonheur et celui de leurs frères. Il résolurent, pour commencer, de se substituer aux négociants, aux capitalistes et aux manufacturiers. Sans fonds, sans instruction technique, sans expérience spéciale, les voilà qui s’improvisent marchands et fabricants. À cet effet, ils font circuler une liste de souscriptions, dont auraient bien ri les boursicotiers du Stock exchange. Quinze, vingt, puis trente souscripteurs à quatre sous par semaine ; quatre sous que souvent on se trouvera fort en peine de payer. Un an après, c’est-à-dire après cinquante-deux collectes parmi nos capitalistes lilliputiens, la caisse sociale se trouvera suffisamment remplie pour permettre l’achat d’un sac de farine d’avoine, qu’ils se revendirent à eux-mêmes au détail pour leur propre consommation. Telle fut l’origine d’une société qui possède aujourd’hui moulins, fabriques et entrepôts, et un comptoir d’épiceries sur lequel on encaisse plus de 36,000 fr. par semaine, soit près de deux millions par an. — Sans doute, ce prodigieux résultat n’a point surpris les hardis fondateurs, car voici les principales clauses de leur programme :

1° Fondation d’un magasin au profit de tous les sociétaires : magasin où l’on ne vendrait pas de liqueurs fortes, et où, dans l’intérêt des clients comme dans celui de l’entreprise, l’on ne ferait crédit sous aucun prétexte ;

2° Achat et construction de maisons convenables pour les sociétaires ; réforme des logements ;

3° Achat ou location de quelques pièces de terrain. Car, en Angleterre, le peuple ne sera jamais émancipé civilement et politiquement, tant qu’il ne sera pas propriétaire de tout ou partie du sol qu’il habite et qu’il cultive ;

4° Association pour la production de tous articles que les associés trouveraient plus de bénéfice à fabriquer eux-mêmes qu’à acheter en gros ;

5° Emploi de partie des bénéfices à la fondation d’écoles, de bibliothèques, de salons de lecture, etc. ;

6° Fondation, soit d’une colonie, soit d’une maison commune, avec un Temperance Hotel ;

7° Secours fraternel à porter à toutes les associations analogues ;

8° Harmonie à établir entre la production et la répartition, entre l’instruction des citoyens et leur influence politique ;

9° Fondation dans la mère patrie, d’une association basée sur la communauté des intérêts.

On le voit, la réforme doit être radicale. Point elle ne procède par amendements dans les détails, et par superfétations successives, comme cela se pratique généralement en Angleterre, mais elle pose hardiment un principe nouveau duquel devra germer une société nouvelle. La conception tout entière découle de la théorie de la Self-supporting Community, du grand réformateur Robert Owen, théorie qui, chauvinisme à part, nous semble dans le génie socialiste français, ou plutôt dans le génie gaulois ; car Owen, né dans le pays de Galles, était, nous le supposons du moins, de souche bretonne, comme d’ailleurs son nom paraît l’indiquer. — Du reste, ce plan est d’autant plus remarquable que, dégagé de toute extravagance philosophique, il se limite strictement au domaine économique et moral, et reste sur le terrain des faits pratiques, le seul où il puisse prendre racine.

Telles furent les clauses organiques de la constitution que se donna, en octobre 1844, la Société des Rochdale Equitable Pioneers. On le devine, remarque M. le professeur Huber dans son précieux Traité sur les Associations industrielles, ces pauvres tisserands n’empruntaient pas précisément leur nom de pionniers aux sapeurs du génie militaire. Avec un noble instinct de l’avenir, ils se comparaient plutôt à ces avant-coureurs de la civilisation, les hardis émigrants, abandonnant l’Ancien Monde et ses malheurs et ses misères pour aller se créer une meilleure patrie dans les forêts vierges et dans les prairies lointaines d’un continent nouveau.


L’entreprise fut définitivement constituée par vingt-huit fondateurs souscrivant vingt-huit actions de 25 francs chacune, réalisables par souscriptions hebdomadaires de quatre à six sous. — Quand le capital social fut en partie réalisé, on loua une chambre, on y transporta le sac de farine, puis quelques morceaux de sucre. Un épicier voisin prétendit vouloir emporter tout le fonds de la boutique en une brouettée. Le 10 novembre 1844 — l’histoire se souviendra de cette date — la vente fut ouverte. Les membres qui s’étaient engagé à tenir le comptoir osaient à peine se montrer, tant ils craignaient les quolibets des épiciers et des gamins ; ils se glissèrent donc au crépuscule jusqu’à leur boutique, en rasant les murailles du côté le plus obscur de la rue. Ce début était peu brillant ; le résultat des premières ventes fut même si décourageant, que, n’osant plus braver le ridicule qui les poursuivait, plusieurs des fondateurs se retirèrent ; mais, à la longue, quelques recrues de bonne volonté se présentèrent çà et là, de vrais enfants perdus. En mars 1846, l’Association risqua la vente de quelques paquets de tabac et de thé. — À cette occasion, un membre entreprenant affirma qu’il procurerait à la Société, comptant et en une fois, la somme de trois francs, non qu’il possédât lui-même l’écu en question, mais, sous sa garantie personnelle, il se portait fort de trouver le bailleur de fonds.

M. Holyoake a remarqué, dans les règlements primitifs de la Société, un catalogue d’amendes exorbitantes dans leur genre. La valeur financière alors attachée au concours des directeurs ou des administrateurs, peut être induite du fait que l’absence de ces fonctionnaires était punie par une amende de douze sous. Il est évident que la Société n’aurait cru encourir qu’une perte totale de trois francs, si les cinq administrateurs avaient tous ensemble pris la clef des champs. Quoi qu’il en soit, ils prouvèrent valoir bien davantage que le trop modeste prix auquel ils avaient eux-mêmes évalué leurs services. À force de persévérance, de courage et d’industrie, l’entreprise se maintenait, le bilan de 1845 démontra un capital social de 4 525 fr, un nombre de 80 associés, une vente mensuelle de 3 000 fr., un chiffre d’affaires de 17 750 fr, et un bénéfice de 4 ½ % environ.

En 1840, vente au détail de la viande.

En 1847, le bilan portait 7 150 fr. de capital social, une vente de près de 900 fr. par semaine et un nombre de 140 actionnaires. Fiers de leurs succès, les fondateurs se réunirent dans un banquet commémoratif à un franc par tête, pour célébrer l’anniversaire de la mémorable ouverture de leur magasin.

1848 fut pour les Pionniers, comme pour tant de leurs confrères d’Europe, une année de douloureuse épreuve. Plus de banquets, rien qu’une simple soirée dont quelques tasses de thé firent tous les frais. Les temps étaient bien durs ; l’Association était assaillie à la fois par les crises politique, monétaire et industrielle, et, chose plus grave encore, elle était travaillée par les piétistes qui voulaient interdire aux sociétaires de se réunir le dimanche, et de discuter certaines questions ; bref, on voulait faire renoncer les Pionniers à leur liberté de conscience en échange de quelques dogmes méthodistes, baptistes, pédo-baptistes ou pseudo-baptistes. Les débuts menaçaient de s’envenimer, et la Société de se dissoudre ; des luttes d’amour-propre furent engagées, fort mal à propos, comme toujours ; l’opposition du dehors se fit plus violente que par le passé ; des doutes furent répandus sur la solvabilité des Pionniers. Ici encore le dévouement de quelques membres sauva la Société ; la caisse, qui se sentait irréprochable, brava le danger, et les sabbatistes furent mis en déroute. Et la crise des subsistances elle-même eut pour effet de démontrer aux ouvriers que vingt sous leur rapportaient davantage dans la boutique sociétaire que chez les épiciers de la ville. La faillite de la caisse d’épargne, grand désastre pour la population ouvrière de Rochdale, amena de nouvelles recrues à l’entreprise, considérée désormais comme beaucoup plus lucrative, et beaucoup plus sûre que des caisses d’épargne, lesquelles, administrées sans aucun contrôle des déposants, étaient gérées sous le bon plaisir de quelques gros messieurs bourgeois. À partir de ce moment, l’on n’eut plus besoin de courir de maison en maison pour faire rentrer le montant des souscriptions ; les versements se firent désormais au siége de la Société, la clientèle devint assez considérable pour nécessiter, en avril 1851, l’ouverture du magasin pendant toute la journée, et même sa translation dans un plus vaste local.

« Les réunions des membres du comité de direction, raconte M. Holyoake dans une charmante page, étaient comme un petit parlement d’ouvriers : les vitupérations réciproques, ce plaisir des Anglais, les grognements et murmures qu’on dit être une de leurs particularités nationales, et les petites jalousies démocratiques se reproduisaient dans ces assemblées, mais non pas dans cette proportion qui a été si fatale ordinairement chez les classes ouvrières. Chez nos Coopérateurs, le leader de l’opposition attaquait sans pitié le leader au pouvoir, et les d’Israëli de Rochdale critiquaient cavalièrement le budget des sir George Cornwall Lewis de l’endroit. Notre ami Ben, un membre bien connu du store (du magasin), n’était jamais content de quoi que ce fût, et cependant il ne se plaignait de rien ; ses yeux lançaient le reproche, mais ses lèvres ne l’articulaient jamais. Il semblait soupçonner un chacun avec une méfiance trop profonde pour pouvoir l’exprimer ; partout il allait, partout il inspectait et de tout il se défiait. En signe de désapprobation, il branlait la tête mais non pas la langue. Pendant quelque temps on craignit de voir la direction succomber sous le poids de son lugubre mécontentement. Avec plus de sagesse que n’en ont ordinairement les critiques, il s’abstint de parler jusqu’à ce qu’il sût bien ce qu’il avait à dire. Toutefois après deux années d’un terrible travail, les sombres nuages s’éclaircirent et se dispersèrent. Ben retrouva la parole et la sérénité. Il avait découvert que ses bénéfices avaient augmenté malgré ses défiances, et il n’eut pas le courage de sourciller plus lontemps à l’encontre de gens qui l’enrichissaient. À la fin, il monta pour toucher à la caisse ses dividendes, puis, comme Moïse descendant de la montagne, il reparut la face resplendissante.

« Tout au contraire, un autre surveillant de la chose publique fulminait héroïquement contre les malversateurs ; au rebours de Ben, il ébahissait les gens par ses catilinaires incessantes, débitées d’une voix de Stentor. Il ne pouvait point prouver que quoi que ce fût allât mal, mais il ne pouvait pas admettre non plus que quoique ce fût allât bien. On l’invita aux séances du comité pour qu’il veillât lui-même a la bonne gestion des affaires, mais il était trop indigné pour remplir ses fonctions. La chose qu’il craignait le plus, c’était d’être détrompé, et, pendant toute la durée de ses fonctions, il resta assis le dos tourné aux membres du comité. Ce fut dans cette altitude hostile et même inconvenante qu’il débitait ses harangues. On n’a jamais pu savoir s’il avait comme un lièvre les oreilles derrière la tête, mais à moins d’avoir des yeux à l’occiput, il ne pouvait voir ce qui se passait. Jamais on ne vit membre de la gauche faire opposition plus décidée. À la fin, il fut corrompu et se déclara satisfait ; entendons-nous bien, il fut gagné par l’entraînement qu’exerce un succès légitime. Quand on distribua les dividendes derrière lui, il se retourna, empocha ses écus avec un reste de colère, et bien que depuis il n’ait jamais voulu avouer que les choses allassent bien, il a du moins cessé de proclamer qu’elles allaient de mal en pis.

Rien d’étonnant qu’une entreprise à laquelle le sexe fort opposait une résistance si obstinée, eût à lutter également contre des préjugés féminins : les ménagères se heurtaient avec répugnance aux prix fixes imposés par les coopérateurs ; il leur était par trop pénible de ne plus marchander et de ne plus aller et venir par la ville en cancanant un peu par-ci par-là. Mais le plus sérieux motif d’abstention de la part des ménagères provenait du refus absolu des Pionniers de leur faire le moindre crédit. Et plus moyen de faire danser l’anse du panier, plus moyen de se ménager quelques petits bénéfices sur la différence entre le prix réel et la déclaration officielle. On exposait à une Irlandaise le plan et le but de l’entreprise, et avec de grands efforts d’éloquence on finit par l’enrôler parmi les clientes. Quand on voulut lui délivrer les jetons de vente, elle demanda pour quoi faire ? — « C’est pour accuser le chiffre de vos achats, » lui répondit-on. « Fi, Messieurs ! » répliqua-t-elle avec indignation, fi ! jamais je n’aurais cru ça de gens qui semblaient si honnêtes ! Me vouloir trahir auprès de notre homme, de Michel ! »

« Quiconque a parcouru les districts manufacturiers du Lancashire, continue M. Holyoake, a été frappé de rencontrer un grand nombre de boutique, dont la plupart tiennent à la fois des articles de vêtement et de nourriture. Les ouvriers y vont chercher les aliments qu’ils mettent sur leur table et les habits qu’ils mettent sur leurs dos. Ces boutiques vendent à crédit, et la majorité des clients possèdent chacun un livre de comptes courants qu’on balance au reçu de la paye, une fois par semaine ou bien par quinzaine. Les boutiquiers étant généralement créanciers pour une somme plus ou moins considérable, les ouvriers restent toujours endettés. Quand l’ouvrage ne va pas, le débiteur s’enfonce davantage dans l’arriéré, dont finalement il ne peut plus se débarrasser. Si le travail manque tout à fait, il faut quitter le pays, puis s’adresser à une autre boutique, à moins que l’ouvrier ne prenne la peine, malgré la distance, de se fournir à son ancien magasin. Il est fréquemment arrivé que d’honnêtes tisserands restent les fidèles pratiques des marchands qui, dans les mauvais jours, se sont fiés à eux, et j’ai vu moi-même une famille qui, ayant dû déménager à l’autre bout de Rochdale, n’en a pas moins pris ses provisions chez son ancien fournisseur, à 4 kilomètres de son nouveau domicile, bien que la boutique des Pionniers fût sur le passage et donnât les mêmes articles à meilleur compte. C’est une bien belle conduite que celle-là, et il m’a été cité une foule d’exemples analogues. »

À la longue cependant, les ménagères comprirent que leurs épiciers leur faisaient payer trop cher le mince crédit qu’ils leur accordaient ; à la longue elles apprécièrent l’économie résultant de l’achat au comptant. « Rien n’était plus écrit pour elles. » Elles s’enorgueillirent d’avoir leur boutique à elles, et de commanditer une entreprise financière. Elles comprirent enfin que l’argent qu’elles payaient comptant n’était pas dépensé par leurs maris au cabaret, et qu’une action dans l’entreprise équivalait à une assurance mutuelle contre la misère et l’ivrognerie.

Le journal le Cooperator (n° de septembre dernier) rend compte d’une heureuse innovation qui a été mise récemment en pratique pour libérer de leurs obligations envers leurs épiciers et détaillants divers, ces milliers de débiteurs honnêtes que leur arriéré empêchaient de se faire servir aux magasins de l’Association. Le système est des plus simples ; pour en exposer le jeu, nous transcrirons simplement la note envoyée par M. Noah Briggs, l’intelligent secrétaire de l’Association de Prestwich :


« Notre méthode de prêts m’a été suggérée par le fait que notre Société avait par devers elle un capital sans emploi, tandis que certains de nos souscripteurs, pincés (fast) dans d’autres boutiques, se voyaient dans l’impossibilité de se fournir chez nous. Aux souscripteurs ainsi empêchés, et sur la caution que leur veulent donner tels ou tels de leurs amis dont la souscription est déjà soldée, nous faisons avance d’une action de tout ou partie de leurs dettes, le remboursement devant être effectué en actions. À cet effet, les emprunteurs signent un engagement portant que les dividendes à échoir sur leurs titres et sur leurs achats resteront dans la caisse sociale jusqu’à concurrence de la somme qui leur a été avancée. De cette manière, la Société, sans courir elle-même aucun danger, rend à tel ou tel futur actionnaire le service de le débarrasser de son arriéré chez ses fournisseurs ; et, d’un autre côté, il est probable que les gens honnêtes, et eux seulement, trouveront la garantie et l’appui d’un membre solvable ; personne ne se souciant de se porter caution pour un indigne. »

Dans les premières années, l’ouverture à Rochdale du magasin des Coopérateurs fut sans effet sensible sur le commerce en détail substances alimentaires. Mais, peu à peu, les petits magasins s’aperçurent de la concurrence ; ainsi l’on cite un pauvre épicier dont tous les voisins à 1 500 mètres à la ronde s’étaient faits clients de l’Association. Si les Pionniers n’avaient pas fait preuve d’un rare bon sens et d’un non moins rare esprit de conciliation, de fâcheux tiraillements auraient pu se déclarer. Quand les épiciers augmentaient les prix de leurs articles, les Coopérateurs suivaient le mouvement ; quand les épiciers abaissaient leurs prix plus que de raison pour ruiner leurs jeunes concurrents, ces derniers laissaient faire, coûte que coûte. Leur volonté était de faire un commerce avantageux aux prix courants ; ils ne voulaient engager aucune concurrence, ni s’y laisser engager. Ils déclaraient même ouvertement que, pour être sûrs de leurs affaires, ils devaient se ménager un certain profit, et même que, pour rester honnêtes, ils devaient faire des bénéfices. Si, par exemple, ils vendaient du sucre à perte, ils seraient obligés de se rattraper à la dérobée sur d’autres articles, ce qu’ils ne voulaient pas faire.

À la fin de 1850, les Coopérative Stores de Rochdale avaient 600 membres, 57 500 fr. de capital, un mouvement annuel d’affaires de 339 500 fr., sur lesquelles elles faisaient un bénéfice de 22 250 fr., soit 38, 70 % sur le capital social, et 6, 75 % sur le chiffre des transactions. L’on songea donc à étendre le cercle des opérations et à s’engager dans de nouvelles entreprises. À Leeds, de bons esprits avaient établi une minoterie très prospère qui fournissait d’excellente farine à bon marché. À leur exemple, les Coopérateurs voulurent doter Rochdale d’un People’s Mill ou moulin du peuple, et se mirent bravement à l’œuvre. C’est là que de nouveaux déboires les attendaient ; c’est là qu’ils firent les plus rudes écoles, qu’ils eurent le plus à souffrir de l’animosité des concurrents et de la défaillance de leurs propres amis ; c’est dans cette entreprise que le crédit de la Société reçut les plus graves atteintes, si bien que, plus d’une fois, le bruit de sa banqueroute se répandit par la ville, et que des intéressés accoururent au comptoir pour se faire rembourser l’argent qu’ils avaient engagé. Pour organiser leur entreprise, les fondateurs n’avaient pas fait à l’imprévu une part suffisante, ils avaient dû se lier à des hommes du dehors, sans grande habileté ni grande moralité ; les machines n’allaient pas, le bâtiment était insuffisant, la farine était de qualité médiocre. Après de pénibles perfectionnements, la marchandise se trouva excellente, mais le consommateur se rebutait de ne pas lui trouver la blancheur que les meuniers savent donner aux qualités même très-inférieures. Par un honorable scrupule, le comité se refusa catégoriquement à laisser jamais travailler ses farines pour leur donner l’aspect voulu, et finalement, il gagna son procès auprès de sa clientèle. Après deux ans de lutte, quand on se fut décidé à reconstruire une partie du moulin et à faire l’acquisition de machines perfectionnées, la minoterie se trouva enfin à la tête d’un premier bénéfice de 2 500 fr. Nous apprenons aujourd’hui que le premier semestre de l’exercice 1863 a été clos avec 10 % de bénéfice. Le capital social s’élevait à cette date à 776 500 fr., et le mouvement d’affaires semestriel, à 2 050 000 fr. Le moulin du peuple souscrit actuellement 125 fr. par semaine pour le fonds d’assistance Distress Relief Fund, en faveur des ouvriers cotonniers sans ouvrage.

Dès qu’ils eurent assuré le succès de leur nouvelle entreprise, nos hardis Pionniers songèrent à une œuvre plus importante encore, qui devait marquer la troisième et grande période de la coopération. Des bénéfices annuels de 30 et 40 % que leur apportaient les magasins sociaux, les transformaient en capitalistes ; il fallait trouver un emploi pour le surplus de leur argent. On avait fixé le maximum que pût posséder un actionnaire dans l’entreprise, afin que les plus forts souscripteurs n’acquissent pas une influence indue sur les affaires communes qui, passant dans quelques puissantes mains, auraient bientôt perdu leur caractère d’utilité générale. L’on établit donc en coutume qu’au fur et à mesure de nouvelles inscriptions, les anciens membres se retireraient pour entrer dans une société branche, laissant toutefois à leur crédit dans l’entreprise primitive, une somme ne dépassant pas 2 500 fr., soit 100 actions. Ainsi l’association mère envoyait des colonies à l’étranger. Mais, au rebours de ce qui a lieu dans les sociétés politiques, la partie jeune de la communauté n’était pas mise dehors pour chercher fortune au loin, tout au contraire, c’étaient les hommes dans la force de l’âge et de l’expérience qui étaient chargés de créer une nouvelle source de richesses ; tandis que les novices, arrivés pour la plupart dans la gêne et dans l’ignorance, acquéraient l’aisance matérielle et l’habitude de l’association dans le sein de la Société mère.

Employés pour la plupart dans les manufactures de ville, les Coopérateurs, après avoir organisé la consommation, songèrent à accomplir une œuvre analogue dans le champ de la production. En 1858, un groupe s’associa sous la raison sociale de Rochdale Cooperative Manufacturing Society ; les actions étaient de 125 fr., payables comptant ou par termes de 25 sous par semaine. En 1858, le fonds social s’élevait déjà à 325 000 fr., et, depuis, il a augmenté progressivement au fur et à mesure des besoins, et cependant les années 1857 et 1858 furent désastreuses pour la fabrication en général ; les anciennes filatures de Rochdale furent obligées de suspendre les travaux pendant plusieurs jours par semaine, mais la nouvelle venue maintint bravement le prix complet pour journée complète, bien que, pendant quinze semaines, les ventes eussent été complètement arrêtées. Fin 1860, la fabrique installait dans ses ateliers pour une somme de 1 250 000 fr., de puissantes machines de 160 chevaux vapeur chacune ; le Coopérateur et la Persévérance ; elle comptait environ 200 ouvriers. — Là-dessus sont survenues la disette du coton, et, par suite, celle des subsistances, ainsi que des luttes intestines, bien plus affligeantes encore, et dont il sera ci-après amplement parlé. Qu’il nous suffise de dire, qu’aux dernières nouvelles, la manufacture n’employait plus son personnel que deux jours par semaine ; cependant elle manifestait l’intention de payer à ses actionnaires 5 % d’intérêt, et contribuait 75 fr. par semaine pour le fonds de secours aux cotonniers en détresse.


Les Stores ou magasins des Équitables Pionniers comprennent aujourd’hui sept départements pour les articles épicerie, draperie, boucherie, chaussures, vêtements, et enfin le département des marchandises en gros pour le compte de Rochdale, et de quelques sociétés alliées du Yorkshire et du Lancashire. Chacune de ces branches a ses livres particuliers qui sont résumés dans le compte général publié par trimestre. La Société, achetant comptant et vendant comptant, ne peut pas faire de grandes pertes ; durant les treize premières années de son existence, elle n’a pas eu le moindre procès, et, cependant, plus de 7 millions et demi avaient passé par sa caisse. Une centaine d’ouvriers sont employés dans le grand magasin et dans les succursales qui ont été établies dans le faubourg.

» Dans l’établissement central, raconte encore M. Holyoake, le visiteur s’égare dans une multitude de chambres où il voit des tailleurs, des cordonniers qui travaillent dans des conditions d’hygiène parfaites, et sans aucune appréhension sur leur paye du samedi soir. Les magasins sont remplis comme l’était l’arche de Noé, et une foule de pratiques satisfaites pullule vers le soir dans les rues de Rochdale comme autant d’abeilles aux alentours de leur ruche.

» Mais ce n’est pas sur cette brillante activité commerciale que se porte notre esprit : c’est bien plutôt sur ce nouvel esprit qui, osons l’espérer, régénérera désormais nos échanges. Plus d’inimitié entre le vendeur et l’acheteur, plus de soupçons ni de déceptions réciproques ; les humbles ouvriers qui jusque-là n’avaient jamais su s’ils introduisaient du poison dans leur bouche avec leurs aliments, ces pauvres gens dont chaque dîner avait été sophistiqué, dont les souliers prenaient eau un mots trop tôt, et dont les femmes portaient du calicot mauvais teint, achètent nu meilleur marché tout comme des millionnaires et jouissent d’une nourriture pour le moins aussi saine que celle des grands seigneurs.

» L’ivrognerie a disparu avec l’apparition du bien-être. Des maris jadis endettés jusqu’aux oreilles, des femmes qui n’avaient jamais possédé dix sous en propre, achètent des logements confortables et se rendent dans une boutique où, pour leur argent comptant, ou ne leur sert ni compliments, ni flatteries, ni procédés mielleux ; il est vrai qu’on n’y trouve ni tromperie, ni sophistication, ni vente à prix fort ou à prix doux. Chez ces épiciers nouveau système, on respire une atmosphère d’honnêteté, on peut envoyer des enfants à la boutique, sans avoir besoin de les endoctriner au préalable pour qu’ils ne se fassent servir que par un certain homme aux cheveux noirs et aux favoris gris, auquel ils devront recommander de ne donner que du meilleur beurre. Au magasin des Coopérateurs tous les commis, qu’ils aient ou non des cheveux noirs et des favoris gris, ne servent à l’enfant que du bon beurre ; et cela par une excellente raison, c’est qu’ils n’en tiennent pas de mauvais.

» Et les directeurs de cette entreprise si importante et si riche d’avenir, sont aussi modestes et sans prétention qu’ils l’étaient il y a treize ans ; l’étranger les voit en casquette et en jaquette de flanelle ; ces braves gens ne répondent pas à l’attente de grandiose extérieur et physique qu’on se fait involontairement d’hommes qui ont accompli de si grandes choses ! »


Fidèles à leur programme primitif, les sociétaires n’ont pas voulu empocher leur dividende purement et simplement, mais ils en ont réservé une partie pour des buts d’intérêt général. Après le payement des intérêts de capital, ils prélèvent 2 ½ % sur le bénéfice à titre de subvention aux œuvres d’enseignement mutuel, écoles, et collections d’instruments scientifiques. Une bibliothèque qui reçoit une allocation annuelle d’environ 8 000 fr., renferme aujourd’hui 4 700 ouvrages, dont plusieurs sont de grand prix ; fréquemment un mouvement de 400 volumes s’effectue par semaine entre le bibliothécaire et les sociétaires. Ces derniers jouissent en outre d’un salon de lecture, abonné, pour une somme considérable, à divers journaux et revues. Les Coopérateurs apportent aussi leur contribution aux hôpitaux de Rochdale, à des asiles de sourds-muets ; ils ont fait don à la ville d’une fontaine, etc. Nous lisons aujourd’hui que, pour venir en aide à la misère engendrée par la disette du coton, ils ont établi à leurs frais des fourneaux économiques pour la distribution de sonpe aux indigents, et contribuent pour 125 fr. par semaine aux souscriptions du Distress Relief Fund.

Ces gens qui peuvent aujourd’hui venir en aide aux autres, ils avaient commencé par être misérables eux-mêmes, et la plupart d’entre eux le seraient certainement restés sans l’établissement de leur association. Nous allons citer quelques exemples qui en diront plus que beaucoup de raisonnements :

Y est un vieillard qui, durant quarante ans, n’avait jamais cessé d’être endetté. Il avait dû jusqu’à 750 fr. à la fois. Depuis qu’il est entré dans l’association, c’est-à-dire depuis 1844, il a versé dans la caisse sociale 70 fr., il en a retiré 437 fr. et il conserve encore 123 fr. à son crédit. Résultat : meilleure alimentation et bénéfice net de 500 fr. contre un versement de 70 fr.

— George Morton, autre vieillard de soixante ans, raconte que sans le profit dérivé de sa participation dans les affaires de Équitables Pionniers, il n’aurait pas eu de quoi vivre à sa suffisance, et aurait dû se laisser enfermer dans le workhouse. De 1845 à 1850, il a versé à la caisse 145 fr. en tout, il en a retiré 1 925 fr. et il y conserve 275 fr. Résultat : bien être constant et bénéfice de plus de 2 000 francs.

— Certain mari avait quelque argent qui prospérait chez les Coopérateurs, mais sa femme, se laissant gagner par des rapports malveillants, fit retirer le dépôt pour le confier à la caisse d’épargne : cette banque fit banqueroute, comme nous savons, et la pauvre femme ramassant le reste de l’avoir conjugal, le replaça dans l’association où il est encore. Etc., etc.

Les femmes mariées sont admises dans l’association de Rochdale avec voix délibérative. Plusieurs se font recevoir pour empêcher leurs maris de dépenser au cabaret l’argent du ménage ; ces derniers ne pouvant retirer les économies déposées au nom de leurs femmes, que mandatés par elles. Ils pourraient, par une action en justice, se faire remettre la totalité du pécule controversé ; mais avant de pouvoir faire intervenir le tribunal, l’époux récalcitrant a dormi sur son ivresse et a eu le temps de réfléchir salutairement. Plusieurs jeunes filles s’amassent une dot qui figure sur le grand livre des Équitables Pionniers.

Les bénéfices sont tout d’abord appliqués :

1° Au payement des frais généraux ;

2° Au service de l’intérêt à 5 % des prêts faits à la société ;

3° À l’amortissement des immeubles ;

4° Au dividende à donner aux actions de capital ;

5° À l’extension des affaires sociales ;

6° Sur le reste 2 ½ % sont consacrés aux écoles, à la bibliothèque, etc.

Ces prélèvements ayant été opérés, le restant du bénéfice net est distribué aux clients, au prorata des achats qu’ils ont faits pendant le trimestre échu, les membres recevant une part légèrement plus forte que les non-membres. Les fondateurs de la Société n’ont pas voulu que tous les profits fussent absorbés par les actionnaires, et ils ont voulu qu’une part en fût laissée à ceux qui les ont produits. C’est très-habile, c’est très-juste, et cependant assez nouveau.

Les fonds de réserve sont fortement constitués. Le matériel ayant toujours été évalué dans les comptes sociaux au-dessous de sa valeur et un pourcentage considérable ayant toujours été alloué pour sa dépréciation, on estimait déjà en 1858 que si l’association venait à liquider, chaque souscripteur recevrait 123 fr. pour chaque 100 fr. versés.

Les dernières nouvelles que nous ayons de Rochdale nous annoncent que la Société des Pionniers avait clos la campagne 1860-1861 avec un nombre total de 4 000 actionnaires environ, par un bénéfice de plus de 450 000 fr. réalisé sur un capital social de 1 000 000 de francs environ. À première vue, les rapports du premier semestre 1862 sont moins favorables, et cependant ils le sont en réalité bien davantage quand on réfléchit à la misère intense qui accablait déjà la population manufacturière du nord de l’Angleterre. En juin, la Société se composait toujours de 4 000 membres, et le capital social d’un million. Mais les ventes s’élevaient à 1 830 723 fr., soit à 300 000 fr. environ de moins que pendant le semestre précédent ; le profit des deux premiers trimestres faisait présager pour l’année entière un bénéfice net de 45 %. La société annonce tenir à la disposition des actionnaires un capital sans emploi de 300 000 fr., qu’ils pourront retirer pour faire face aux besoins de la crise.

Voiià certes un brillant succès ! Obtenu comme il l’a été après plusieurs années d’efforts aussi pénibles que persévérants, il est bien mérité. Toutefois, malgré toute l’habileté, toute l’énergie, toute la bonne volonté des Pionniers, leur œuvre n’aurait pas abouti à ces résultats magnifiques, si leur système n’avait pas été doué en lui-même d’une vertu intrinsèque. C’est le principe de l’association qui a fait ces merveilles.

Dans cette histoire de la Coopération de Rochdale, dans ce « roman par Doit et Avoir » ce qui nous étonne le plus, c’est moins qu’un millier de francs en ait produit plusieurs milliers ; ce sont moins les 30, 35, 40, 45 ou 50 % de bénéfice net sur le capital engagé, que l’exiguïté des chiffres des frais généraux et spéciaux, pour la manutention et l’entretien des magasins, pour le salaire des employés, pour la direction et pour la gestion de l’entreprise, pour les impôts et loyers, etc. Ce chiffre, qui l’aurait deviné ? ne s’élève qu’à ¼ % du mouvement d’affaires. Qu’en diront nos banques et nos compagnies de chemins de fer ? qu’en diront nos ministères ? qu’en diront notre gabelle et notre administration des Droits réunis ? qu’en dira notre Direction des douanes ?

Les Équitables Pionniers, il faut le dire, ne se mettent pas en frais de représentation, et ils ont horreur des procès et des actions judiciaires. Aucune pompe d’annonces ni de réclames, pas de frais d’étalage ni de commis-voyageurs. La clientèle est fixe, par conséquent l’approvisionnement l’est aussi, et l’on n’a pas à craindre de déchet sur les marchandises en magasin. Les employé étant suffisamment payés, et, de plus, étant associés et intéressés à l’entreprise, n’épargnent ni leur temps, ni leur peine, ni leur intelligence. Les bénéfices de l’acheteur sont plus considérables encore que ceux de l’actionnaire, et la proposition perd de son apparence paradoxale si l’on réfléchit à la qualité supérieure des denrées, qualité qui, dans le commerce de détail ordinaire, serait souvent payée 25 % plus cher. De plus, l’association est, on l’a vu, la meilleure des caisses d’épargne, sans grands frais d’écriture, ni de comptabilité (entre parenthèse, celle que les Pionniers ont créée est regardée comme un chef-d’œuvre). Elle recueille les petites économies et les petits profits et transforme les pièces de cuivre en pièces d’argent. — Par le seul fait que l’ouvrier va se pourvoir dans les magasins de l’association plutôt que dans la boutique d’à côté, jour par jour son épargne s’accroît par une espèce de contribution indirecte ; le neuvième de ses dépenses lui est restitué à la fin de l’année ou se capitalise à nouveau et lui rapporte alors un intérêt de 30 ou de 40 %. On comprend qu’à ce compte l’aisance remplace bientôt la gêne et que le pauvre artisan devienne bientôt une espèce de rentier, un banquier habile et honnête faisant valoir ses fonds à son bénéfice exclusif.

Dès que l’ouvrier voit son sort assuré, il n’a plus besoin d’aller au cabaret pour s’étourdir ou noyer ses chagrins ; il préfère aller à la bibliothèque, au salon de lecture pour lire les journaux et prendre une tasse de thé avec ses amis. En même temps il se loge confortablement, il se nourrit mieux, il s’habille mieux. C’est ainsi que les pauvres prolétaires deviennent des citoyens à leur aise, et que les familles prospèrent.


Voilà le secret de l’intérêt que nous portons à ce magnifique mouvement. Peu nous importe, après tout, qu’un commerce d’épicerie ou de draperie ait autant rapporté de bénéfices qu’un capital mis dans une charge d’agent de change. Ce qui nous importe, c’est que des hommes, des familles, des populations entières soient arrachés à la misère matérielle et à la misère morale, qui en est si facilement la conséquence !

Et le secret du succès qui attend la Coopération repose tout entier dans sa merveilleuse simplicité. Le système tout entier peut être exposé, raconté et expliqué dans le style de la fable de l’Aveugle et du Paralytique.

« N’y a pas longtemps, il était dans une petite ville une douzaine d’ouvriers malheureux. Ces pauvres gens étaient de bonnes gens. Ils pensèrent que s’ils mettaient leur misère en commun, ils seraient peut-être moins misérables.

« Ainsi dit, ainsi fait ; et chacun apportant son petit sou par semaine, ils se trouvèrent au bout de l’année posséder beaucoup de gros sous. — Avec cet argent, dirent-ils, achetons en bloc du pain et des habits pour nous les revendre au détail, et ainsi nous garderons pour nous-mêmes tout ce que les marchands auraient gagné à nos dépens, et ils gagnent pas mal.

« Ainsi, dirent-ils, ainsi firent-ils. Et au bout de la deuxième, puis de la troisième année, en gagnant toujours, c’est-à-dire en toujours économisant, ils avaient plus que doublé leur avoir.

« Alors, plusieurs de leurs autres frères et compagnons se joignirent à eux, chacun apportant sa quote-part, et tous ces petits gains et ces petites économies firent une grosse somme.

« Et avec ce trésor, ils bâtirent de larges maisons et de vastes fabriques avec de hautes cheminées, et à tous les pauvres ouvriers qui venaient travailler dans leurs grands ateliers, ils disaient : Faites comme nous ! »