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La Coopération, ou Les nouvelles associations ouvrières dans la Grande-Bretagne/3

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III

L’ASSOCIATION APPLIQUÉE À LA CONSOMMATION


PRINCIPALES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DE LA GRANDE-BRETAGNE

Théorie et pratique ne valent l’une que par l’autre. Les récits du premier et plus important essai d’association pourraient suffire pour donner une idée exacte du principe tel qu’il a été formulé et appliqué en Angleterre ; mais d’un exemple choisi entre tous on n’aurait pas encore le droit de préjuger de la généralité des cas. Sans doute la Coopération a parfaitement réussi à Rochdale ; mais si, pour la faire aboutir ailleurs, il fallait nécessairement trouver des hommes d’un mérite aussi exceptionnel que celui des Équitables Pionniers, l’idée nouvelle ressemblerait à une fort belle pièce d’or qui, n’ayant pas cours n’aurait dans le pays qu’une valeur de curiosité. Pour réformer le labourage dans nos campagnes, il ne faudrait pas mettre dans la main de nos paysans incultes des araires trop perfectionnés, ils ne sauraient les manier ; pour réformer la société, il faut des systèmes d’une application toute vulgaire. S’il fallait à la Coopération autant de héros que de coopérateurs, elle serait purement et simplement impraticable. En politique, en économie, en éducation, en industrie, partout et toujours, le grand art est de ne proposer aux masses et aux individus que des choses de compréhension facile et d’une application rudimentaire. Aux esprits d’élite de se proposer des buts difficiles à atteindre, aux grands cœurs de s’imposer de pénibles travaux, mais au vulgaire il ne faut demander que ce qu’il a : une moralité fort élémentaire, une compréhension très-limitée. La Coopération étant faite pour les masses, c’est dans les masses qu’il faut la juger.

L’observation est juste, nous tâcherons d’y faire droit en exposant rapidement les principaux essais qui ont été entrepris ailleurs qu’à Rochdale, et les résultats généraux d’un mouvement qui est déjà suffisamment répandu pour qu’on puisse porter sur lui un jugement décisif. En procédant ainsi, l’idée que nous retirerons de ce grand fait social sera moins abstraite, moins rigoureusement philosophique, mais elle sera plus réelle et plus compréhensible. Le système de la Coopération, en perdant quelque chose de l’expression très-accentuée que lui ont donnée nos amis les Pionniers, prendra une physionomie moins locale et plus nationale.

Rochdale est une ville de construction récente, élevée dans une vallée que l’industrie a couverte de grandes fabriques fort ennuyeuses à regarder, malgré leurs longues cheminées en forme de minarets. C’est là qu’habite depuis peu de temps une population descendue du haut pays, race puritaine, austère, sombre et violente, au visage carré, dont les traits sont taillés à coups de ciseau. Par contraste avec Rochdale, Coventry est une des plus anciennes cités de l’Angleterre ; dans les fertiles campagnes des Midland Counties, on voit de bien loin déjà s’élever ses hautes et nombreuses tours. La ville abonde en souvenirs et en monuments historiques devant lesquels s’effacent les constructions modernes. Elle a été illustrée par le nom de sir Roger de Coventry, personnage du Spectator, et surtout par la légende de Lady Godiva, en l’honneur de laquelle les habitants célèbrent une procession le juin de chaque année. Cette tradition forme un gracieux pendant à celle de Geneviève de Brabant ; il est peu de sujets que les artistes anglais aiment davantage à illustrer dans leurs tableaux, leurs dessins et leurs aquarelles. Tennysson lui a consacré une de ses plus jolies ballades, et Marshall une de ses plus belles statues. Nous nous voyons donc obligé de lui consacrer un petit épisode, car il est impossible de passer par Coventry sans parler de la reine du lieu.


Lady Godiva était la dame d’un méchant seigneur qui accablait d’impôts ses malheureux vassaux. Les manants vinrent se plaindre à leur maître et lui dirent : Nous ne pouvons plus aller. À grand’peine nous sustentons notre pauvre vie. S’il nous faut encore payer tailles, impôts, corvées, gabelles et redevances, nous mourrons de malemort.

Ce qu’oyant, bonne Godiva fut fort navrée, et elle dit à son seigneur : N’entends-tu pas ces pauvres gens disant que si tu ne les prends en pitié, ils périront ?

Alors le chevalier se mit en moult grande colère et s’écria : « Par le sang, par le corps de Dieu ! bien ferai-je grâce aux croquants de la moitié de leur taille, mais pas avant que ma Lady, toute nue, sur son palefroi noir ne chevauche, par Coventry, d’un bout à l’autre bout ! »

— « C’est bien ! » répondit dame Godiva. Aux premiers rayons du matin, la belle et bonne dame monta toute nue sur son destrier, et, comme elle l’avait promis à son seigneur, elle traversa Coventry d’un bout à l’autre bout.

Or, la ville était déserte, et les sabots du cheval résonnaient dans la solitude. Tretous s’étaient cachés dans leurs maisons et ne soufflaient mot. Et personne n’y eut pour épier par la fenêtre, sauf un méchant petit tailleur derrière son rideau.

Ainsi fit bonne Godiva.


L’air est doux à Coventry, la population est principalement composée de bourgeois, bonnes gens en somme, flegmatiques et satisfaits. Des ouvriers en soie, doués par conséquent de goûts artistiques, fabriquent des rubans fort renommés en Angleterre. Travaillant isolément à leurs petits métiers, ces canuts se sont, jusqu’à présent, maintenus à côté de quelques grandes fabriques ; le prolétariat n’est pas encore tombé dans le paupérisme ; il a pu se conserver une aisance très-modeste, mais confortable encore. Dans cette ville, on fonda de bonne heure une Association entre travailleurs de l’industrie et de l’agriculture ; après avoir surmonté les premières difficultés on réunit jusqu’à 850 membres. Les magasins effectuèrent une vente annuelle de 300 à 325 000 francs, les bénéfices s’élevant à 20 % du capital engagé. Ensuite, une grande pièce de terre fut achetée en bloc, et parcellée entre les associés qui se délassaient des fatigues de leur métier sédentaire par quelques petites occupations en plein air, par la culture de fleurs et de légumes. Un salon de lecture, modeste mais très-fréquenté, avait été établi près des jardins, toutes choses qui nous font penser aux cités ouvrières de Mulhouse. L’esprit qui a inspiré cette entreprise était certainement plus aimable, plus libre, plus esthétique et autrement intellectuel que celui de nos sévères Rochdaliens. Malheureusement l’association de Coventry, exceptionnelle par son caractère, le fut aussi par son insuccès, qui fut la suite, soit de la crise de 1859, soit des fautes de la direction, soit de certains actes malhonnêtes de tierces personnes. Déjà cinq années avant la catastrophe, un des rudes Pionniers disait à H. Huber avec un sourire empreint d’amertume : « Nos amis de Coventry, il faut bien l’avouer, sont un peu mous de cervelle ! »

En bonne justice, il faut dire que les Coopérateurs se sont mis une seconde fois à l’œuvre et qu’un modeste store, établi strictement sur le modèle de celui de Rochdale, semble aujourd’hui en voie de prospérité.


En mai 1851, quelques ouvriers de bonne volonté fondèrent la Liverpool Cooperative Provident Association, dans le but de procurer aux membres de la Société des articles de vêtements et des denrées alimentaires de bonne qualité. Le premier achat de provisions fut emmagasiné dans le buffet d’un Temperance Hotel, ensuite on recourut à une chambre : plus tard, on s’enhardit à louer une cave, mais l’humidité fit ravage sur le sucre et le thé. Après de mûres réflexions, une maison fut louée tout entière, diverses chambres étant sous-louées à des membres de l’association. Aujourd’hui, la Société possède de vastes magasins. Fin 1851, l’association ne comptait que 34 membres, avec 1 500 francs de capital accumulés par des payements de 6 sous par semaine. — Fin 1860, 1 245 membres possédaient un capital social de 55 000 francs, avec lequel ils avaient fait pour 410 275 francs d’affaires. — En 1861, 2 140 membres ; chiffre d’affaires, 703 400 francs ; dividende, 54 000 francs.


L’Association de Leeds a été fondée en 1848 par les soins d’un gentleman, digne et honnête courtier en marchandises. Il réunit une assemblée de 200 ouvriers pour s’entendre avec eux sur les moyens de remédier à la falsification des denrées alimentaires et surtout de la farine, falsification qui est pratiquée en Angleterre d’une façon aussi générale et aussi éhontée qu’ailleurs. Ces 200 ouvriers prirent chacun une action du 25 francs, payable par vingt-cinquièmes. Dix années après, l’association comptait 3 000 membres ; elle possédait, libre de toute dette, un moulin construit selon les règles les plus approuvées de l’art, et muni de magnifiques machines toutes neuves. Elle vendait annuellement pour 1 500 000 francs de farine parfaitement pure, et faisait un bénéfice net de 62 500 francs sur un capital engagé de 230 000 francs. Le dividende était partagé entre les associés au taux de 5 % du capital souscrit, plus une part dans le bénéfice net distribuée au prorata des achats. Les profits diminuaient les prix d’achat de près de 50 %, proportion énorme qui s’explique par le perfectionnement des procédés de fabrication, rendue moins chère qu’elle ne l’était à l’origine, et qu’elle ne l’est encore dans la généralité des minoteries circonvoisines. Des courtiers étaient chargés de vendre la farine du « Moulin du Peuple, » Mais on a fini par supprimer ces intermédiaires, non pas pour motif d’économie seulement, mais aussi parce que la Société aurait pu être considérée comme responsable de tel ou tel acte de malhonnêteté individuelle.

Les farines sont expédiées dans une dizaine de magasins gérés directement pour compte de la Société. L’immense succès du Moulin du Peuple a forcé, depuis, les concurrents à diminuer leurs prix en améliorant la qualité de leurs marchandises, et l’on estime que le public des consommateurs fait de ce chef un bénéfice de 6 250 000 francs par an.

Moins cultivés ou moins sociaux que leurs confrères de Rochdale et de Coventry surtout, les actionnaires de la minoterie de Leeds se sont, en 1858 seulement, décidés à se procurer un lieu de réunion avec journaux et bibliothèque. Aujourd’hui ils tâchent de regagner le temps perdu. Ils ont installé des magasins d’épiceries sur le modèle de ceux de Rochdale, des abattoirs, des crémeries, des maisons de confection. La Société s’est lancée dans la construction ; elle se vante de posséder la plus grande masse de bâtiments du Yorkshire, Il est vrai que son chiffre d’affaires est considérable, qu’elle compte 4 000 membres, et qu’elle possède 11 succursales. Le moulin livre 63 500 kilogrammes de farine par semaine ; de nouveaux arrangements peuvent l’élever à plus du double.


La minoterie de Rawtenstall a été fondée par six coopérateurs déterminés, qui, à leur début, n’avaient à leur disposition que 5 fr. chacun. Aujourd’hui, leur association possède en toute propriété un capital de 75 000 fr. qui rapporte un intérêt annuel de 40 %.


La Manchester et Salford Equitable Cooperative Society doit son origine à quelques membres de la Roby-Brotherhood, qui avait été fondée le jour de Noël 1853, sous le nom de Bond of brotherhood and Mutual Auxiliary Society (Société du lien de fraternité et de secours mutuels), association de quinze ouvriers maçons, teneurs de livres, relieurs, papetiers, mouleurs, etc. Tous pauvres, mais tous d’une grande moralité et d’une affectuosité remarquable, ils ont, à leur guise, réalisé la donnée que Balzac proposait à l’élite de la jeunesse française dans son Histoire des Treize. Il y a quelque chose de touchant dans cette confraternité. Sous aucun prétexte, aucun vide ne doit être remplacé ; les survivants sont tenus de se réunir au moins une fois par an, le jour de Noël ; ceux auxquels il est absolument impossible de se présenter en personne, doivent envoyer au moins des lettres avec leur portrait. Quelques membres ont émigré en Australie, aux États-Unis, en France ; ceux qui sont restés en Angleterre se réunissent à certaines époques pour des conversations, des lectures de correspondance, et autres travaux des associés, et enfin pour faire des promenades et des excursions dans le pays

Issus d’une aussi noble origine, les Équitables Coopérateurs de Manchester se sont distingués par leur persévérance et une moralité à toute épreuve. Fondée le 4 juin 1859, avec quelques membres et un capital de 2 350 fr., la Société comptait, le 3 décembre 1860, cinq succursales et 1 650 actionnaires, un capital social de 101 000 fr. avait produit 17 325 fr. de bénéfice sur 342 975 fr. d’affaires. Dans son traité, qui a eu les honneurs du concours institué par le journal the Dial (le Cadran). M. Salked raconte que, jusqu’à ces derniers temps, les fonctions de directeur et de secrétaire avaient été exercées gratuitement par deux membres dévoués, qui consacraient aux achats les heures où ils auraient dû dîner, ce qui suppose beaucoup de prétendus repas avalés à la hâte, et pas mal de jeûnes forcés. Quant à la tenue des livres, l'inventaire, les diverses opérations d’approvisionnement ; quant aux réunions du comité de propagande, on s’en occupait encore passé minuit, alors que de paisibles songes venaient reposer les esprits de mortels moins affairés. Parmi les 97 premiers souscripteurs, plusieurs avaient envoyé des ordres écrits pour se faire délivrer leurs commandes le jour même. Voilà un embarras ! pas de voiture, pas de cheval, pas d’argent pour en avoir, et des clients dont il ne fallait pas perdre la pratique. « Si la coopération devait aboutir, l’englishism (l’anglicisme) devait être sacrifié, et, renfonçant la combativité et la pugnacité naturelles aux fils d’Albion, deux des directeurs de l’entreprise louèrent chacun une brouette, s’y attelèrent bravement et se mirent en route, à neuf heures du soir, pour délivrer leurs paquets dans plusieurs quartiers de Manchester ; à minuit, ils réveillaient tel ou tel de leurs confrères pour lui faire prendre livraison de la marchandise. Le lendemain et les jours suivants, les secrétaires se chargèrent de corbeilles et firent le service des transports. Quelques semaines après, on fût assez riche pour louer les services d’un commissionnaire, et, vers le milieu du quatrième mois, on se procura cheval et charrette, indispensables pour le service d’une entreprise de ce genre dans une ville aussi étendue que Manchester. »


En réfléchissant sur ce dernier exemple, l’on comprend pourquoi le sol et le climat de Londres ont été peu favorables à la naissance et au développement d’associations ouvrières, qu’au premier abord on aurait cru devoir y surgir aussi nombreuses que les fraises dans la forêt.

M. William Cooper, un des organisateurs du mouvement et secrétaire des Pionniers de Rochdale, s’exprimait ainsi : « Aux débuts d’une association de coopérateurs, il est absolument nécessaire de mettre en contact fréquent les membres qui la doivent composer, pour que chacun d’eux connaisse parfaitement le but, le situation, les difficultés et les ressources de la Société ainsi que le caractère de ses membres. »

— « Mais, remarque à ce sujet M. Holyoake, la grande difficulté qu’on éprouve à Londres est précisément de réunir les gens. À Rochdale, le seul objet pittoresque, mais relégué dans un quartier introuvable, est, à ce qu’il appert, un certain petit pont qui enjambe comme un cheval de bois la Roach, rivière imaginaire, où, en fait de liquide, il n’y a que de la boue ; il s’y trouve aussi, dit-on, une église avec un perron étroit, roide et inaccessible ; et si, par improbable, on a pénétré jusque-là, on ne sait comment en sortir. Des rues ne conduisant nulle part traversent des agglomérations de maisons et longent des usines qui semblent bâties avant l’invention de l’esthétique. Pas un bâtiment qui fasse plaisir à regarder dans cette ville, bâtie à l’instar d’une tasse avec une rigole au fond et un cimetière sur le bord. En pareil endroit, il n’y a rien pour distraire les gens des projets qu’ils peuvent former. Rochdale est en train d’acquérir l’importance qu’il y a vingt ans acquéraient Bradford, Leeds et autres endroits qui songent maintenant à s’embellir ; elle pourra plus tard devenir magnifique à son tour, mais aujourd’hui ! Comparez Rochdale à Liverpool avec la superbe Mersey, fourmillante d’embarcations, Liverpool avec sa population flottante, ses grandioses bâtiments, ses Hatls ouverts à tout le monde, et surpassant ceux de Londres en variété. On ne saurait le contester, il faut plus de dévouement à Liverpool qu’à Rochdale pour y faire réussir une entreprise de coopération.

— « Comparez ensuite telle ville de province, immobile, insignifiante ou ennuyeuse, à la capitale avec ses innombrables attractions, et la difficulté devient plus grande encore. À Londres, les gens ont trop d’esprit pour être utiles. Est-ce qu’on y trouverait une douzaine d’hommes pour s’attacher à un plan de réforme, et se réunir de semaine en semaine et au jour fixé d’année en année, sans jamais se laisser séduire par les séductions du dehors ? C’est Dickens qui prononce un discours à Drury-Lane, ou qui fait à Saint-Martin’s Hall la lecture de son Carillon de Noël ; — c’est Thackeray qui, au Surrey-Garden’s, raconte l’histoire des Quatre George ; — c’est Spurgeon qui doit prendre place après lui ; — c’est l’acteur Robson ; — c’est la comédie de Sanders ; — c’est le cardinal Wiseman qui prêche dans la rue à côté ; — c’est le Dr Cumming qui fait un prône pour prouver que la fin du monde aura lieu samedi prochain ; — c’est la musique du peuple qui joue dimanche à Regent’s Park ; — Neal Don pérore à Exeter-Hall, et George Dawson se montre à Wittington-Club ; — il y a Cremorne, Rosherviite et Kew ; — la Galerie Nationale et le British Museum ; la Chambre des Lords et celle des Communes ; le South-Kensington Museum ; des réunions publiques où vont parler des orateurs que l’on n’a encore jamais entendus, que l’on n’entendra jamais plus !

« Certes, un homme doit être bien dévoué pour moudre le café avec conscience, pour surveiller la vente du sucre et du thé, pour assister pendant quatorze années à des comité divers, à des discussions sur les chandelles et la mélasse, tandis qu’au dehors s’agitent toutes ces nouveautés et toutes ces célébrités. Voilà pourquoi les mouvements populaires qui dépendent à Londres du bon vouloir des classes populaires et bourgeoises font si peu de progrès ; il faut qu’un homme se sacrifie, qu’il choisisse un poste et le maintienne pendant des années en véritable sentinelle perdue. Pour réussir, les ouvriers de la grande ville doivent être aussi supérieurs à la moyenne de leurs concitoyens, que les Pionniers de Rochdale l’étaient aux autres prolétaires du Lancashire. »

Remarquons aussi que dans une cité immense comme Londres, où les individus disparaissent dans la multitude humaine comme des gouttes d’eau dans un étang, tout naturellement et comme par une nécessité morale, l’élite des habitants réagit contre l’absorption du milieu et se montre plus personnelle qu’ailleurs. C’est au milieu de ces immenses agglomérations que le tempérament nécessaire à l’association se développe le plus difficilement. C’est pour ce motif, sans doute, que les artisans de Londres ont donné davantage dans le système des Strikes et des Trades’ Unions que dans celui de la coopération ; ils préféreraient emporter directement et de haute lutte une position que, très-probablement, ils n’obtiendront jamais de cette façon, et que les Coopérateurs obtiendront certainement par des moyens strictement pacifiques et en réalité plus directs. Londres qui, en 1833 déjà, avait inauguré me mouvement par une sorte de Coopérative Stores (ils avaient eu le malheur de venir trop tôt !), Londres, disons-nous, a vu, en février 1851, l’éclosion d’une association pour la fabrication des machines, les East London Engineers, fondée par les énergiques frères Musto. Un millier de francs, qu’avait laissés de reste la grande grève de 1850, fut le noyau du capital social qui, en 1854, avait grandi jusqu’à 70 000 fr. Mais pour avoir voulu marcher trop vite et s’être, en 1855, lors de la guerre de Crimée, engagée pour des livraisons qui dépassaient ses forces, l’entreprise se vit emportée par la crise financière de 1856. Quoiqu’il en soit, les ouvriers de Londres ont eu honte de rester en arrière, et se sont mis à l’œuvre, surtout depuis 1860 ; et l’on nous signale une trentaine de sociétés encore peu considérables, parmi lesquelles nous remarquons le nom de la Belmont Amicable Unity, des Good Intent Cooperative Stores et celle de l’Energetic Teetotaller.

À Londres, comme dans toute l’Angleterre, ce sont les tailleurs et les cordonniers qui ont montré le plus d’aptitude pour la coopération. Il est facile d’en assigner la cause. Ces deux métiers demandent une certaine intelligence et ne sont pas assez matériellement fatigants pour absorber sans cesse ou annihiler la pensée. Les ouvriers de ces deux professions, si pauvres et si insalubres, sont en contact immédiat et fréquent avec les classes riches. Ils doivent, pour bien exécuter leurs commandes, avoir du goût, quelques sentiments d’art et d’élégance ; chaque instant de leur travail peut faire naître dans leur âme de douloureuses réflexions sur le contraste des positions entre le riche oisif et le pauvre travailleur. Les âmes fortes et les esprits pratiques ne s’abandonnent pas alors à de vaines protestations, mais cherchent plutôt des remèdes à leurs maux. Ils sont grands ! L’incisif et l’original Dickens, dans nombre de ses romans, Rd Kingsley dans Alton Locke, Poet et Tailor, Mayhew, dans London Labour et London Poor ; Mme Caskell dans Mary Barton, a Tale of Manchester Life, et Arthur Wallbridge dans Torrington Hall ont décrit les souffrances des pauvres ouvriers. Pas de plus atroces que celles qui sont endurées par les pauvres tailleurs enfermés par leurs sweaters[1] dans les Black Holes de leurs ateliers, trous obscurs, surchauffés par une agglomération d’hommes et de femmes pressés pêle-mêle, fouillis de guenilles malpropres et de chair infecte. Parfois, du matin au soir et du soir à minuit, ils travaillent sans repos ni trêve, avec la plus insuffisante des nourritures, à des vêtements de soie, de satin et de velours. Jour et nuit, mois après mois, année après année, ils cousent, cousent et cousent avec des vertiges dans la tête, des nausées et des affaiblissements dans l’estomac ; avec leurs dernières gouttes de sueur transpirent les derniers sucs vitaux, les derniers restes du fluide nerveux ; de coup d’aiguille en coup d’aiguille leur vue s’émousse, le monde entier et leur âme s’assombrissent et leur vie s’éteint.


Il y a donc à Londres quelques associations de tailleurs, mais ce n’est pas dans la grande capitale qu’il faut chercher les plus importantes, toujours, pour les causes plus haut énumérées. À Liverpool a été fondée la première association de tailleurs ; elle a maintenu son droit d’aînesse et est restée la plus considérable et la plus florissante de toutes ; elle est même sur le point d’enrôler dans rangs la grande majorité des tailleurs de la ville. — N’oublions pas non plus la Taylor’s Cooperative Association and Provident Company de Hull, Dans cette dernière ville avait été fondée, il y a quelque soixante ans, une compagnie minotière qui possède aujourd’hui deux moulins en activité et à laquelle on a fait l’honneur de donner le nom d’un premier essai de coopération, à cause de certaines dispositions libérales stipulées en faveur de ses membres. Nous la citons pour mémoire et pour être complet ; mais, pour notre part, nous tenons comme condition essentielle et distinctive des Sociétés nouvelles, qu’une part soit faite dans les bénéfices aux ouvriers, ou au public des acheteurs. Un correspondant du Coopérateur fait valoir en faveur des moulins de Hull que, pour n’avoir pas été fondée dans l’intérêt spécial de M. Public, cette Compagnie a conféré à M. Public d’immenses avantages. Cela se peut fort bien, mais, selon nous, toute exploitation conçue dans l’intérêt exclusif de ses actionnaires peut avoir son mérite, sans être pour cela inspirée par les principes nouveaux.

Nous ne savons pas jusqu’à quel point cette observation peut s’appliquer aux entreprises dites de coopération, qu’on prétend avoir été fondées à Huddersfield, à Manchester, à Salford, à Eccles, à Worsley, à Bristol, et en plusieurs autres endroits, dans les premières années qui ont suivi 1830. Des associations de ce genre se sont maintenues jusqu’à nos jours : les moulins de Galashield, par exemple, qui, établis il y a une vingtaine d’années, sont encore en pleine activité, et les magasins d’épicerie fondés en 1833 dans la petite ville de Brechin, en Écosse, par 800 souscripteurs sans grande fortune. Le succès de cette spéculation avait dépassé les espérances de ses plus confiants actionnaires ; d’année en année, les capitaux à peu près équivalents au capital souscrit primitivement s’étevaient de 75 à 100 %. Seulement, sauf l’imitation qu’en fit en 1842 la ville de Monrose, l’exemple de Brechin ne fut pas suivi. Pourquoi ? Parce que probablement cette entreprise n’ayant en vue que l’intérêt de quelques-uns et non celui de tous, était dépourvue de tout principe fécond. Aussi, quand l’année dernière un discours de M. W. Chambers vint attirer l’attention publique sur le système coopératif, Brechin et Monrose entrèrent en révolution ; la société des épiciers capitalistes fut bouleversée, les anciens cointéressés voulant maintenir telle quelle une affaire si lucrative, sans partager les bénéfices avec les acheteurs, et le parti des jeunes actionnaires voulant la remodeler sur le système de Rochdale. Incapables de vaincre la résistance du parti conservateur, les novateurs se retirèrent ; leur scission amena la dissolution de la société mère, dont les restes vinrent grossir l’Equitable Cooperative Society, mais en l’arrêtant dans sa marche. Les dernières nouvelles de Brechin semblent toutefois satisfaisantes.

Le mouvement coopératif s’est propagé tard en Écosse, mais il a mis tous esprits en fermentation ; s’il faut en croire les correspondances, il n’y a guère de ville ou de village qui ne soit en train d’appliquer le nouveau système. Comme de juste, la progressive Glasgow se distingue entre toutes. Édimbourg reste un peu en arrière ; cependant, une société très-intéressante y a pris naissance : la Coopérative Building Society, fondée par des ouvriers, des maçons principalement, dans le but de créer des logements à bon marché.

C’est à peine si les joyeuses nouvelles de la coopération semblent avoir pénétré dans la pauvre et ignorante Irlande. Mention nous est faite cependant de deux sociétés fondées, nous ne savons avec quel succès, à Dalkeith et dans la bourgade, au nom romantique et fort peu connu d’Inchicore. À Dublin, ville semi-anglaise, il s’est formé un store sous la présidence de M. Hayes, un homme de grand mérite, qui propose l’achat d’une pièce de terrain considérable devant être consacrée à la culture maraîchère par des jardiniers associés : Erin go bragh !


Nous résumons, d’après le traité de M. Salked, Cooperative Societies, their workings and their results, les réglementations principales établies par les Sociétés coopératives sur le modèle qu’en avait déjà donné Rochdale.

Leur but est le bien-être des sociétaires ; le moyen, l’économie ; l’instrument, les stores ou magasins.

Achats et ventes se font exclusivement au comptant ; car pour les stores la première condition du succès est de ne faire crédit à personne, et d’éliminer toute chance de perte en ne se découvrant jamais. Vendant à crédit, le magasin social serait obligé d’acheter lui-même à crédit. Il renoncerait ainsi pour lui et pour ses actionnaires au bénéfice de l’escompte, en immobilisant une partie de son capital, et en s’interdisant des profils dont ne pourraient pas lui tenir lieu des crédits accordés au taux même le plus usuraire. Il est de bonne régie de faire servir le même capital, sept, huit ou même neuf fois dans l’année ; c’est ce que les Anglais appellent le retourner ; et à chaque révolution il produit un intérêt fort modeste de 2 ½ à 3 %, qui, multiplie par 7 ou 9, donne des bénéfices de 20 ou 30 %. On a dit que le Store était une banque où le pauvre accumulait son petit pécule sou par sou, à la seule condition de payer comptant les denrées qu’il aurait pu peut-être acheter à crédit ailleurs, mais plus cher et d’une qualité inférieure. Le Store est cela, mais mieux encore : c’est une association de fournisseurs qui disent aux ouvriers : Tout ce que vous voudrez nous acheter vous sera compté au prix de revient du gros, avec déduction de l’escompte, et nous vous rembourserons la différence entre le prix du détail et le prix de revient, après avoir fait valoir le premier à votre profit. — Que ces chiffres de 25 ou de 35 % de bénéfices n’effrayent pas les consciences, car ils ne sont appelés profits que très-improprement, n’étant en réalité que des économies. Il ne viendra donc à l’esprit de personne de les qualifier d’usuraires. Du reste, l’usure est une idée toute morale qui n’a pas de signification précise en économie industrielle. L’intérêt est légitime, selon la quantité de travail qu’il représente pour le créancier et pour le débiteur : il se mesure, d’un côté, à la peine dépensée, et, de l’autre côté, au service rendu ; s’il n’y avait pas équilibre, l’intérêt serait usuraire. Tel épicier mal achalandé fait un métier de meurt-de-faim en vendant ses denrées de 75 à 150 % : tel colporteur ou marchand forain se fait payer ses articles de 150 à 300 %, et ces prix peuvent être fort modestes. Ne nous payons pas d’illusions et de sophismes. L’usure est un de ces gros mots qui ont toujours semblé plus terribles que la chose. — C’est très-vilain, l’usure ! Mais l’usurier ! combien de fois, dites, combien de fois l’usurier n’est-il pas le plus respectable des personnages ! — Voyons ! êtes-vous bien sûr que l’usurier fasse l’usure ? N’en a-t-on pas vu parfois qui étaient marguillier de profession et philanthrope de leur état !

Mais revenons aux règlements des sociétés de coopération : publicité absolue, comptabilité mise au net toutes les semaines et présentée immédiatement à l’approbation des actionnaires ; car « les bons comptes font les bons amis. »

Légalement, les sociétés de coopération sont enrôlées sous l’Industrial and Provident Societies Act.

On n’est reçu sociétaire que sur la présentation d’un membre et après approbation par le comité.

Les actions sont de 25 fr., payables par souscriptions hebdomadaires de 30 à 50 centimes. Dès que l’action est entièrement souscrite, elle porte intérêt à 5 %. Les actionnaires peuvent réclamer le remboursement en tout ou en partie de leur souscription ; si la somme est considérable, il faut prévenir la caisse à des intervalles déterminés. En général, chaque membre doit posséder 5 actions au moins et en peut posséder 100 au plus. La Société a le droit de rembourser les plus forts souscripteurs lorsque son capital devient trop considérable pour les profits réalisés.

Chaque trimestre, les bénéfices sont partagés entre les actionnaires, après déduction des frais d’exploitation, de la dépréciation du matériel, et de l’intérêt du capital social à 5 %. Le surplus ou bénéfice est distribué, moitié aux porteurs d’actions de capital, moitié aux porteurs des chèques indiquant le montant des achats effectués. Les chèques sont des jetons en étain remis à l’acheteur sur le comptoir en représentation de son achat. Si le client a payé 17 s. 4 ½ d., il lui est remis 4 chèques : une de 10 shillings, une seconde de 7 shillings, une troisième de 4 pence, une quatrième de 12 penny. Tous les trimestres, les morceaux d’étain sont changés pour des pièces de cuivre représentant des livres sterling. Cette complication est nécessitée par l’absence d’une monnaie anglaise établie sur le système décimal. Ces chèques sont échangeables chaque trimestre soit contre une part dans les dividendes, soit contre des actions ou parts d’actions. De cette manière, un coopérateur qui, chargé d’une nombreuse famille, est trop pauvre pour payer sa souscription de 30 centimes, peut devenir actionnaire par le fait même qui le mettait dans la gêne : la forte consommation. Un homme du Lancashire disait dans son patois : « En vivant on voit du nouveau ; c’est la première fois que je vois quelqu’un gagner d’autant plus qu’il dépense davantage. » Le dividende payable contre présentation de chèques est un peu plus fort pour le sociétaire que pour le non-sociétaire, la différence étant applicable au fonds d’amortissement. Nous ne croyons pas que cette distinction soit bien nécessaire, d’autant plus qu’elle occasionne une foule de fraudes qu’il parait bien difficile de prévenir. Le conseil d’administration est composé de cinq à huit membres exerçant des fonctions gratuites ou rétribuées, selon qu’il en est décidé en assemblée générale.

Le comité est renouvelable chaque semestre par moitié ; tous les membres sont rééligibles. L’expérience a prouvé qu’il était de bonne politique de changer de directeurs et d’administrateurs le plus souvent, et d’employés le moins souvent possible. Nous avons vu que les Trades’Unions adoptaient les mêmes errements.

D’après la loi, tous employés comptables sont tenus de fournir cautionnement.

Les membres qui ont des plaintes ou des réclamations à adresser se rendent directement auprès du comité siégeant en conseil. « Un Anglais grommellera toutes les fois qu’il en aura l’occasion. » Les séances du comité donnent un précieux moyen de faire échapper par une soupape de sûreté la vapeur qui, autrement, aurait pu faire sauter la chaudière.


Il serait difficile de dresser une statistique tant soit peu exacte du mouvement des coopérateurs. La statistique est comme l’histoire ; elle s’occupe des faits accomplis et ne peut intervenir qu’avec une extrême réserve sur le terrain des faits en formation. Les associations nouvelles surgissent de tous côtés dans une foule de villes et de villages : on parle, on discute, on travaille, on essaye, on abandonne et on reprend. Il n’y a pas de démarcation tranchée entre une première entreprise qui a cessé de vivre et une seconde qui n’a pas encore commencé. — On se trouve dans une prairie, on en voudrait compter les fleurs : Celle-ci est bien flétrie et toute desséchée, est-ce une fleur encore ? Et ce bouton entr’ouvert, est-ce une fleur déjà ?

Le journal le Cooperator donne, dans son numéro d’octobre dernier, les noms de 400 stores pour la vente d’objets de consommation, de vêtements, etc. Cette liste, qu’il déclare lui-même fort incomplète et provisoire, ne comprend pas les fabriques, les filatures, les manufactures diverses, etc. On y voit que, sauf deux ou trois exceptions, tous les Stores rapportent à leurs actionnaires un intérêt annuel de 5 %, et à leurs clients, un revenant-bon sur leurs achats, qui s’élève par trimestre de 5 à 7 ½ %, soit 25 à 35 % par an, comme nous l’avons vu plus haut.

300 de ces sociétés ont déclaré compter un personnel de 77 000 membres environ, ce qui fait 260 membres pour chacune.

297 ont accusé un capital de 8 725 000 fr., soit par société 29 000 fr., et par membre 113 fr.

109 ont réparti dans le dernier trimestre un bénéfice de 2 103 500 fr., soit 19 800 chacune.

Nous ne voudrions pas pousser bien loin le calcul des moyennes, de peur de tomber dans des exagérations en plus ou en moins. Du reste, il ne faut point perdre de vue qu’en pareille matière, les chiffres ne peuvent être qu’approximatifs, et qu’il est dans leur nature de changer chaque jour de valeur relative autant que de valeur absolue. Il nous semblait nécessaire de rappeler cette observation avant de procéder à une nouvelle évaluation sommaire. En supposant 450 sociétés coopératives (nombre probablement un peu au-dessous de la réalité] et en leur attribuant un capital social de 29 000 fr (moyenne acquise ci-dessus, mais qui est probablement un peu trop forte pour la totalité des cas), nous avons comme montant des sommes engagées dans les associations pour la consommation

le chiffre très-approximatif de 13 000 000 francs.
au moyen duquel il se fait pour plus de… 104 000 000
d’affaires, laissant un bénéfice de près de… 4 000 000

Quatre millions de francs à répartir entre 110 000 ouvriers, chefs de famille pour la plupart, c’est un résultat qui pourrait paraître bien modeste au Stock-Exchange, où l’on voit une demi-douzaine d’agioteurs en empocher autant à chaque liquidation. Mais qu’on y réfléchisse bien : ces quatre millions n’ont pas fait que changer de main et se loger dans le portefeuille de M. Trois-Étoiles après avoir séjourné dans celui de M. Deux-Étoiles ; ces quatre millions ont enrichi d’autant la communauté, par la suppression d’intermédiaires désormais inutiles. Les économies équivalent à une production ; car produire à meilleur marché, c’est produire davantage. Et ces économies n’ont pas qu’une valeur négative, elles ont été réalisées comptant, et sont entrées dans l’escarcelle de braves ouvriers.

Ce résultat, bien satisfaisant déjà, gagne considérablement en importance quand on réfléchit qu’il se maintient dans les conditions actuelles. Une crise, une des plus douloureuses qui ait jamais affligé l’Angleterre, sévit aujourd’hui dans les districts manufacturiers sur lesquels règne la disette, ou, comme le peuple l’a appelée, la Famine du coton. Toutes les petites bourses sont fermées à triple tour, toutes les dépenses sont réduites au plus strict nécessaire. Au 13 août dernier, plus de 160 000 ouvriers et leurs familles ne subsistaient plus que par les secours de la charité, et l’on a calculé qu’à dater de ce jour, l’armée de la misère se grossissait de jour en jour de 3 à 4 000 malheureux, qui devaient quitter leur atelier désert ou leur foyer désolé pour errer sur la voie publique. La honte dans les yeux, la douleur au cœur, les uns après les autres, ils vont tendre la main à la porte du workhouse abhorré ; ils implorent de quoi subsister, eux et leur pauvre famille ! — Partout où la Coopération a été à l’œuvre, la misère a été sensiblement tenue en échec, et, pris en masse, les Coopérateurs ont pu jusqu’à maintenant se préserver du paupérisme, cette pestilence affreuse. Et si l’Association a pu être si bienfaisante dans les mauvais jours, que ne pourrait-elle pas accomplir dans les temps de prospérité publique !


  1. C’est le terme populaire pour désigner le patron, celui qui extrait la sueur de ses ouvriers. « J’ai fait suer un chêne…, » disait une chanson de chourineur ou de malandrin. M. Kingsley décrit ainsi dans son roman social : Alton Locke, un grand atelier de tailleurs à Londres :

    « Je reculai avec dégoût. C’était donc là que je devais travailler, ma vie durant peut-être ! Dans cette mansarde écrasée de plafond, j’étais suffoqué par des odeurs de respiration et de transpiration, des odeurs âcres de bière, des odeurs douceâtres et affadissantes de gin, et par l’odeur acide et presque aussi dégoûtante du drap neuf. Sur le plancher, dans un encombrement de saletés poussiéreuses, de rognures d’étoffes et de bouts de fil, étaient accroupis de douze à quinze hommes, avec des yeux à fois hagards et insouciants. J’en frissonai. Les fenêtres étaient hermétiquement fermées, pour empêcher l’entrée de l’air glacial du dehors ; la respiration se condensait sur les vitres en ruisselets, à travers lesquels on apercevait indistinctement des tuyaux de poêle et des nuages de fumée. » — Alton Locke, p. 19. Édition Tauchnitz.