La Cour d’Artus

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Traduction par Henry Egmont.
Contes fantastiques d’Hoffmann, Texte établi par Perrotin, Perrotintome III et IV (p. 351-399).


LA COUR D’ARTUS


I.


Tu as sans doute entendu déjà, lecteur bénévole, bien des récits sur la ville ancienne et commerçante de Dantzig. Tu connais peut-être, grâce à mainte description, tout ce qu’elle renferme de remarquable ; mais j’aimerais mieux savoir que tu l’as visitée jadis toi-même, et que tu as vu de tes propres yeux la merveilleuse enceinte dans laquelle je vais te conduire : je veux parler de la Cour d’Artus.

Durant la matinée, cette salle est encombrée d’une foule immense formée d’individus de toutes les nations, qui vont et viennent en se livrant à leurs affaires commerciales, et un tapage confus y étourdit les oreilles. Mais l’heure de la bourse une fois passée, lorsque les principaux négociants sont à diner, et qu’il ne passe plus dans ce lieu servant de jonction entre deux rues que quelques personnes isolées, c’est cet instant, cher lecteur, que tu devais choisir dans ton séjour à Dantzig pour te rendre à la Cour d’Artus. Un demi-jour magique se glissait à travers les sombres vitraux, et toutes les figures sculptées et moulées dont toutes les parois de l’édifice sont richement ornées, semblaient alors devenir mobiles et vivantes. Des cerfs aux immenses ramures et d’autres animaux fantastiques fixaient sur toi du plafond d’ardents regards que tu osais à peine soutenir. Aussi, plus le crépuscule devenait sombre, plus la statue de marbre du vieux roi élevée au milieu de la salle te causait une émotion de terreur. La grande fresque où sont représentées les vertus et les vices, avec leurs noms au bas, perdait sensiblement de sa moralité ; car, tandis que les vertus se confondaient déjà près du ceintre dans une teinte vaporeuse, les vices, personnifiés par des femmes merveilleusement belles, avec des vêtements somptueux de couleurs éclatantes et variées, ressortaient à l’œil comme de séduisantes apparitions et semblaient vouloir te captiver par le doux gazouillement de leurs voix.

Tu arrêtais plus volontiers ton regard sur la frise étroile et longue qui fait presque le tour de la salle, et où l’on a peint, en groupes gracieux, en pompeux cortèges, les élégantes milices au riche costume de l’ancienne ville impériale. De vénérables bourguemestres, à l’air important et réfléchi, chevauchent en tête sur de fringants coursiers superbement harnachés, et les tambours, les fifres, les hallebardiers s’avancent avec une apparence si belliqueuse et si vraie que tu crois entendre leurs fanfares joyeuses, et que tu t’attends à les voir sortir en effet par cette grande fenêtre là-bas qui donne sur le marché long. — En cette occurrence, lecteur bénévole, si toutefois tu sais habilement manier un crayon, tu n’auras pu certainement résister à l’envie de faire le croquis de ce magnifique bourguemestre suivi d’un si joli page. Il y avait toujours autrefois sur des tables à l’entour de la salle ce qu’il fallait pour écrire, et ce matériel, entretenu aux frais de la ville, devait redoubler ta tentation. Mais si tu étais bien le maître de la satisfaire, bienveillant lecteur, il n’en était pas de même du jeune Traugott, à qui une fantaisie semblable valut mille désagréments et mille infortunes.

« Veuillez, mon cher monsieur Traugott, aviser sur-le-champ notre ami de Hambourg de la conclusion de cette affaire, » disait messire Elias Roos, négociant distingué de qui Traugott devait bientôt devenir l’associé et le gendre, en épousant sa fille Christine. Le jeune homme trouva avec peine une petite place au bout d’une table, il prit une feuille de papier, trempa sa plume dans l’écritoire, et il allait commencer par une hardie majuscule, lorsque, voulant repasser sommairement en esprit l’objet de sa missive, il leva les yeux en l’air.

Le hasard voulut que son regard tombât précisément sur ces deux figures peintes du cortège dont l’aspect le remplissait toujours d’une profonde et inconcevable tristesse. Un homme à l’air grave, presque sombre, avec une barbe noire en désordre, et magnifiquement vêtu, s’avançait sur un cheval dont les rênes étaient tenues par un séduisant jeune homme qu’à sa chevelure tressée en boucles abondants et à son costume élégant de diverses couleurs on aurait presque pu prendre pour une femme. Si la physionomie du vieillard provoquait dans l’âme une terreur secrète, en revanche dans les traits du jeune page se réflétait tout un monde de délicieuses et décevantes émotions. La vue de ces deux personnages captivait constamment Traugott d’une manière irrésistible, et cette fois encore, il arriva qu’au lieu de rédiger la lettre d’avis d’Elias Roos pour Hambourg, il demeurait absorbé par la contemplation du merveileux tableau, laissant sa main distraite griffonner sur la feuille de papier. Il était depuis quelques minutes dans cette situation, lorsque quelqu’un lui frappa sur l’épaule par derrière, et dit d’une voix creuse : « Bien ! très-bien ! bravo, jeune homme ! voilà qui peut tourner à bien. » Traugott, réveillé de sa rêverie, se retourna avec vivacité ; mais il demeura comme frappé de la foudre, muet de surprise et d’effroi, à l’aspect de la sombre figure du cortège qui se tenait près de lui, immobile, et qui évidemment venait de prononcer ces paroles, tandis qu’à ses côtés un jeune homme délicat et d’une beauté rare, lui souriait d’un air de tendresse ineffable.

« Mais ce sont eux ! se dit Traugott intérieurement, ce sont eux-mêmes. Les voilà prêts à se débarrasser de leurs sombres manteaux, et à se montrer dans leurs brillants costumes du vieux temps. » — La foule se pressait et s’agitait confusément, et bientôt Traugott perdit de vue les deux figures étrangères, mais lui restait stupéfait, dans la même attitude, et pour ainsi dire changé en statue, sa lettre d’avis à la main, quoique l’heure de la bourse fût déjà passée depuis long-temps et qu’il n’y eût plus dans la salle que quelques individus solitaires. — Enfin, Traugott vit venir à lui messire Elias Roos, accompagné de deux personnes inconnues. « À quoi donc rêvez-vous encore à une heure aussi avancée, mon digne monsieur Traugott ! avez-vous exactement expédié la lettre d’avis ? » Traugott lui tendit sans réflexion la feuille de papier ; sur quoi messire Elias Roos, avec un geste de désespoir, et frappant du pied par terre avec un courroux progressif, s’écria d’un ton de voix dont toute la salle retentit : « Hélas ! mon Dieu ! déplorables enfantillages ! — Révérend monsieur Traugott ! gendre évaporé, imprudent associé, votre honneur a donc tout-à-fait le diable au corps : la lettre, la lettre d’avis ! ô mon Dieu, le courrier parti !… »

Messire Elias Roos étouffait de colère. Les deux étrangers souriaient à la vue de la singulière lettre d’avis peu susceptible en effet d’aucun emploi. Immédiatement après ces mots :

En réponse à votre honorée du 20 courant qui nous mandait…

Traugott avait dessiné en traits hardis et gracieux les deux figures du vieillard et du page. — Les deux messieurs essayèrent par leurs propos flatteurs de calmer l’esprit de messire Elias Roos. Mais celui-ci, tiraillant dans tous les sens sa perruque ronde, et frappant de son jonc par terre, ne cessait de s’écrier : « Maudite jeunesse ! il a un correspondant à mettre en demeure, il s’amuse à dessinailler. Voilà dix mille marcs de flambés ! — Dix mille marcs ! » répéta-t-il d’un ton larmoyant et avec un geste énergique de dépit.

« Tranquillisez-vous, cher monsieur Roos, dit enfin le plus âgé des deux étrangers. Le courrier est parti, à la vérité, mais dans une heure je dois envoyer justement a Hambourg une estafette qui se chargera de votre lettre d’avis, de sorte que votre correspondant la recevra plus tôt encore que par la poste.

» Homme inappréciable ! ami généreux ! » s’écria messire Elias Roos, dont le visage rayonnait du plus vif éclat. — Traugott s’était remis de sa fâcheuse alerte, et il se disposait à se rasseoir pour écrire la lettre d’avis, mais messire Elias Roos l’en empêcha en grommelant entre ses dents d’un air ironique : « C’est inutile, mon jeune étourdi ! » — Tandis que le négociant écrivait avec une extrême diligence, le plus âgé de ses compagnons s’approcha du jeune Traugott, qui restait là silencieux et mortifié, et lui dit : « Vous paraissez n’être pas ici à votre place, mon cher Monsieur ! il ne serait jamais venu à l’idée d’un vrai négociant de se mettre à faire un croquis an lieu de rédiger une lettre indispensable. » Traugott dut prendre cette observation pour un reproche qui n’était que trop bien fondé, il répliqua un peu troublé : « Mon Dieu ! combien cette main n’a-t elle pas écrit déjà d’excellentes lettres commerciales ; ce n’est que par hasard que d’aussi étranges fantaisies me passent par l’esprit. — Eh, non, ami ! répliqua en souriant l’étranger, ce ne sont peut-être pas des fantaisies aussi étranges ! car je parierais que toute votre correspondance ne vaut pas ces figures esquissées avec tant de grâce et de fermeté. Cela annonce vraiment un génie particulier. » Tout en parlant, l’étranger avait pris dans la main du jeune homme la lettre d’avis si bizarrement transformée en feuillet d’album, et après l’avoir soigneusement pliée, il l’avait mise dans sa poche.

Alors Traugott sentit s’affermir en lui la conviction qu’il avait réellement produit quelque chose de bien supérieur à une lettre marchande : une inspiration nouvelle s’éveilla au fond de son âme ; et quand messire Elias Roos, après avoir terminé sa lettre, lui répéta d’un air de blâme et de mécontentement : « Vos enfantillages auraient pu me faire perdre dix mille marcs ! » Il répliqua alors d’un ton plus élevé et plus net que de coutume : « Que votre honneur veuille bien prendre des airs moins singuliers envers moi, car autrement je renonce à vous expédier jamais aucune lettre d’avis, et toute relation d’intérêt cessera entre nous deux. » Messire Elias ramena de ses deux mains sa perruque dans une position régulière, et murmura en le regardant fixement : « Très-cher associé, mon fils affectionné, que signifient ces paroles altières ?… » — Le vieux Monsieur s’interposa alors entre eux, peu de mots suffirent pour rétablir la bonne harmonie, et ils se dirigèrent tous pour diner vers le logis de messire Elias, qui avait invité les deux étrangers.

Mademoiselle Christine vint recevoir les convives en toilette de cérémonie et soigneusement tirée à quatre épingles, et bientôt elle fit adroitement manœuvrer la douche d’argent un peu massive pour sa main délicate. Il me serait facile, bienveillant lecteur, de tracer ici le portrait détaillé des cinq personnes assises à cette table ; mais je craindrais que mes esquisses imparfaites ne fussent trop au-dessous des vivantes silhouettes dessinées par Traugott lui-même sur la lettre caractéristique, car le diner va bientôt finir, et les merveilleuses aventures de ce brave jeune homme, que j’ai entrepris d’écrire à ton intention, bienveillant lecteur, m’entrainent d’une façon irrésistible.

Tu sais déjà, cher lecteur, par ce qui précède, que messire Elias porte une perruque ronde, et je n’ai guéres besoin d’en dire davantage ; car d’après ses propres discours tu dois facilement te représenter ce petit homme rond avec son habit puce, sa veste et sa culotte à boutons en filigrane d’or. Quant à Traugott, je m’étendrai davantage sur son compte, car il est le véritable héros de cette histoire. Mais s’il est vrai que la manifestation des sentiments et des habitudes individuels formule ordinairement à l’esprit l’image de telle ou telle physionomie de manière à créer cette harmonie merveilleuse et indéfinissable que nous appelons caractère dans les êtres humains ; dès-lors, cher lecteur, mes confidences te rendront aisément familiers le visage et la tournure de Traugott. Dans le cas contraire, tout mon bavardage n’aura servi à rien, et tu seras libre de considérer le présent récit comme non-avenu.

Les deux autres messieurs sont l’oncle et le neveu, ci-devant marchands, actuellement faisant des affaires avec les capitaux qu’ils ont amassés, et amis intimes de messire Elias Roos, c’est-à-dire en relation d’intérêt avec lui pour des sommes considérables. Ils demeurent à Kœnigsberg, ils sont vêtus tout-à-fait à l’anglaise, portent avec eux un tire-bottes d’acajou fait à Londres, sont des amateurs d’art distingués, et se recommandent en général par la politesse et le bon ton de leurs manières. L’oncle possède un cabinet d’objets d’art, et il fait des collections de dessins (témoin la lettre d’avis dérobée à Traugott).

À la vérité, lecteur bénévole, c’était surtout mademoiselle Christine qu’il m’importait de te dépeindre le plus fidèlement possible, car je prévois que son image fugitive disparaitra bientôt de la scène. Je ferai donc bien de lui consacrer immédiatement quelques lignes. Figure-toi, cher lecteur, une personne de moyenne taille, bien nourrie, âgée de 22 ou 23 ans, le visage rond, le nez court et un peu retroussé, des yeux d’un bleu limpide et caressant, qui ont l’air de sourire complaisamment à tout le monde, et de dire : Je vais me marier bientôt. Sa peau est d’une blancheur éclatante, ses cheveux ne sont pas décidément roux. Elle a des lèvres un tant soit peu lascives, et une bouche un peu trop grande, il est vrai, et qu’elle contracte d’une manière assez singulière, mais en découvrant alors deux rangées de dents blanches comme des perles. Si par aventure un incendie, dévorant la maison voisine, projetait les flammes jusques dans sa chambre, ce ne serait qu’après avoir donné à son serin sa pâture habituelle et rangé soigneusement le linge revenu de la lessive, qu’elle irait prévenir messire Elias à son comptoir que le logis court risque d’être brûlé. Jamais il n’est sorti de ses mains un gâteau aux amandes imparfait, et jamais elle n’a manqué une sauce au beurre, car elle est incapable de tourner une seule fois par distraction la cuillère en sens inverse.

Messire Elias Roos avait déjà versé le dernier verre de vieux vin de France à ses convives. Je remarquerai seulement en passant que Christine ressentait pour Traugott l’affection la plus vive, en raison de son prochain mariage avec lui, car de quoi diable se serait-elle occupée si elle n’était pas devenue la femme de quelqu’un ? — Après le dîner, messire Elias Roos proposa à ses hôtes une promenade sur les remparts. Avec quel plaisir Traugott, dont l’âme n’avait jamais éprouvé autant d’étranges sensations que dans cette journée, ne se serait-il pas séparé de la société ! mais la chose était impraticable. Car au moment où il allait franchir le seuil de la porte, sans même avoir baisé la main de sa future, messire Elias l’attrapa par le pan de son habit en s’écriant : « Mon digne gendre, aimable associé, vous ne nous quitterez pas ainsi ? » Et Traugott fut obligé de demeurer.

Un professeur de physique soutenait que l’esprit suprême des mondes devait, en praticien habile, avoir organisé quelque part une machine électrique gigantesque d’où s’échappaient mille courants mystérieux dirigés sur nous, à travers lesquels nous pouvions bien pendant long-temps courir à l’abri de leurs atteintes, mais qu’un moment arrivait enfin où, frappés au dépourvu par une commotion foudroyante, nous voyions tout subir autour de nous une complète métamorphose. Traugott avait sans doute fait une de ces rencontres fatales, au moment où il aperçut vivantes derrière lui les deux figures qu’il dessinait sans réflexion ; car cette étrange apparition l’avait frappé comme un coup de foudre, et semblait avoir donné une existence réelle et positive aux rêves et aux pressentiments confus de son âme. Adieu la timidité qui autrefois enchaînait sa langue dès que la conversation tombait sur les mystérieux sentiments qui le préoccupaient ! Aussi, quand l’oncle vint à critiquer les peintures si originales de la Cour d’Artus comme entachées de mauvais goût, et blâma le caractère romanesque des costumes de la milice, Traugott avança hardiment qu’il se pouvait bien, à la vérité, que tout cela ne s’accordât pas parfaitement avec les règles du bon goût, mais que néanmoins, pour lui, et sans doute aussi pour bien d’autres, les peintures de la Cour d’Artus évoquaient un monde merveilleux et fantastique, et que même il avait lu dans les regards de certains personnages de ces tableaux, regards plus significatifs, plus éloquents que des paroles, le présage assuré qu’il pourrait devenir lui aussi un grand artiste, et peindre un jour des œuvres dignes de l’atelier mystérieux où ils avaient jadis pris naissance.

La physionomie de messire Elias prit une apparence encore plus niaise que de coutume en entendant son gendre futur tenir des propos aussi transcendants. Mais le vieux Monsieur répéta alors, avec un sourire malicieux, qu’il ne concevait pas que Traugott eût embrassé la profession de négociant au lieu de s’adonner aux beaux-arts. Cet homme déplaisait souverainement à Traugott. Aussi durant toute la promenade, celui-ci s’entretint avec le neveu qui se montra fort affable et bon compagnon. « Ô mon Dieu ! disait-il à Traugott, combien je vous envie votre beau, votre admirable talent ! Ah ! si je savais dessiner comme vous ! Ce ne sont pas les dispositions qui me manquent : j’ai déjà fort joliment dessiné des nez, des yeux, des oreilles, et même trois ou quatre têtes entières, mais les affaires, bon Dieu ! les affaires !

» J’aurais cru, dit Traugott, que, dès qu’on se sentait une véritable vocation pour les arts, on dût renoncer absolument à toute autre affaire.

— » Vous voulez dire se faire artiste enfin. Ah ! mon digne Monsieur, comment pouvez-vous parler ainsi ? Voyez-vous, j’ai réfléchi là-dessus plus sérieusement que personne, et étant moi-même aussi passionné pour l’art, j’ai approfondi la question plus que je ne saurais dire. Aussi, je me contenterai de quelques indications sommaires. » Notre homme prononça ces mots d’un air si important et si solennel, que Traugott ressentit involontairement un certain respect pour lui.

« Vous m’accorderez, poursuivit le neveu après avoir prisé et éternué deux fois, que l’art sème de fleurs le chemin de la vie : distraire et récréer l’esprit fatigué d’un travail réel, tel est le but que s’efforcent d’atteindre tous les arts, qui y réussissent d’autant mieux que leurs œuvres sont plus parfaites. C’est un but clairement indiqué par l’exemple de tous les jours, car celui-là seul qui s’applique à la culture des arts jouit de ce bien être que ne sauraient atteindre ceux qui les envisagent, contrairement à toute idée raisonnable, comme l’affaire la plus importante de la vie, comme le plus noble emploi des facultés humaines. Ainsi donc, mon cher, que les discours de mon oncle ne vous fassent pas renoncer aux occupations sérieuses, pour vous lancer dans une condition pleine d’instabilité et de déceptions. »

Ici le neveu s’arrêta, comme pour attendre la réponse de Traugott ; mais celui-ci restait tout interdit et silencieux. Tout ce qu’il venait d’entendre lui paraissait inexprimablement niais. Il se contenta de demander : « Mais qu’appelez-vous donc le but sérieux de la vie ? » Le neveu le regarda d’un air tant soit peu ébahi : « Eh bien, mon Dieu ! dit-il enfin, vous m’accorderez bien que nous sommes sur terre pour vivre, et comment, je vous le demande, vivent les artistes de profession, constamment tourmentés par la gêne et le besoin ? » Là-dessus, il débita à tort et à travers mille phrases oratoires et fleuries, et ses conclusions furent à peu près que le bien être de la vie consistait à n’avoir point de dettes et à posséder au contraire beaucoup d’argent, à bien boire et à bien manger, a avoir une jolie femme, et même de jolis enfants qui ne fassent jamais de taches de graisse à leurs petits habits du dimanche, et ainsi de suite. Traugott se sentait le cœur serré, et il éprouva un soulageaient réel après avoir quitté son raisonnable interlocuteur, et en se retrouvant tout seul dans sa chambre.

« Quelle pitoyable et pauvre existence est donc la mienne ! se dit-il à lui-même. Durant les jours dorés du printemps, et quand, jusqu’au fond des rues les plus obscures de la ville, on respire la tiède haleine du vent d’est, dont le doux murmure semble apporter la nouvelle de tant de merveilleuses harmonies qui célébrent dans les bois et dans les prairies la fête de la nature, que fais-je alors ? je me traine languissant et plein de mauvaise humeur dans le comptoir enfumé de messire Elias Roos ; je trouve là des visages blêmes devant de grands pupitres difformes ; et le bruit des grands livres qu’on feuillette, le tintement des piles d’argent, de sourds et inintelligibles murmures interrompent seuls le morne silence produit par le travail, et quel travail ! — À quoi bon tant de combinaisons abstraites, tant d’écritures compliquées ? C’est uniquement pour faire affluer dans la caisse les ducats, et pour entasser les offrandes sur l’autel de l’insatiable Mammon !

» Mais avec quelle ivresse l’artiste, le peintre ne va-t-il pas alors respirer l’air extérieur, et, le front levé vers les cieux, absorber pour ainsi dire ces suaves émanations printanières qui fécondent l’âme et y réveillent tout un monde d’apparitions merveilleuses plein de vie et d’allégresse. Il croit voir surgir du sein des buissons mille images fantastiques dont son imagination est seule créatrice, et qui n’appartiennent qu’à lui, car c’est en lui que réside le génie magique de la couleur, de la lumière, de la forme ; et de là le secret qui lui appartient de reproduire fidèlement, et sous l’aspect le plus pittoresque, les tableaux enchantées qui se succèdent dans son esprit. Qui m’empêche de rompre avec cette odieuse manière de vivre ? Ce vieillard surnaturel a semblé constater qu’une vocation réelle m’entrainait à la pratique de l’art ; mais j’en crois surtout l’approbation tacite de son jeune et charmant compagnon. Car, à défaut de paroles, il m’a semblé lire dans son regard ce qui jusqu’alors n’avait été qu’un obscur pressentiment dormant au fond de mon cœur incapable de s’affranchir des doutes qui l’enchaînaient. — Ne puis-je pas, en échange du vil métier que je fais, devenir un peintre de talent !… »

En parlant ainsi, Traugotl déploya çà et là tous les dessins qu’il avait faits jusqu’alors, et les examina d’un œil scrutateur. Bien des choses lui apparurent alors sous un aspect tout différent et bien plus flatteur qu’autrefois. Un des essais de sa première enfance frappa surtout vivement son attention. C’était une esquisse abrupte et grossière, mais pourtant bien reconnaissable, du vieux bourguemestre avec son joli page, et il se rappela fort bien l’impression étrange que déjà à cette époque ces deux figures avaient produite sur lui. Il se souvint qu’un jour entre autres, à l’heure du crépuscule, une fascination irrésistible lui avait fait délaisser ses compagnons de jeu pour se rendre à la Cour d’Artus, afin d’y copier son modèle favori avec toute l’application possible. À l’aspect de cette feuille, Traugott se sentit pénétré d’une vague et profonde mélancolie. Il devait comme d’habitude aller passer encore quelques heures au comptoir, mais il ne put s’y résoudre. Au lieu de cela, il sortit de la ville, et monta sur le Karlsberg, d’où il contempla la mer houleuse, les vagues bleuâtres et les nuages gris amoncelés en ce moment, sous des formes bizarres, au-dessus du promontoire d’Hela. Et il cherchait à surprendre dans l’horizon vaporeux l’horoscope de sa destinée future.

II.


Ne sais-tu pas, cher lecteur, que les révélations qui descendent dans notre âme du monde idéal de l’amour commencent par l’affecter d’une douleur aiguë et sans espoir ? Eh bien, tels sont aussi les doutes qui martyrisent le cœur de l’artiste à son début. Il voit, il comprend la perfection, la beauté suprême, et se débat sous l’impuissance de la réaliser. Mais bientôt un courage divin le ranime, il combat, il persévère, et à sa défiance de lui-même succède une douce inspiration qui l’échauffe et l’anime à poursuivre incessamment l’objet de ses vœux, duquel il approche de plus en plus, sans pourtant l’atteindre jamais.

Ce fut précisément ce découragement profond qui vint s’emparer de l’âme de Traugott, quand le lendemain matin il jeta un nouveau coup-d’œil sur les dessins épars sur sa table. Tout cela lui parut insignifiant et ridicule au suprême degré, et il se rappela alors les paroles d’un de ses amis profondément versé dans les arts, qui disait souvent qu’il résultait un grand abus, et peu de profit pour l’art, de ce que tant de gens prenaient pour une véritable vocation instinctive mainte excitation étrangère et exceptionnelle. Traugott n’était pas loin de regarder comme une provocation de cette espèce à son égard les peintures de la Cour d’Artus et l’apparition des deux personnages mystérieux. Il se condamna lui-même à retourner au comptoir, et il continua ses fonctions chez messire Elias Roos, en surmontant sa répugnance, qui pourtant l’oppressait quelquefois si violemment, qu’il lui fallait quitter la besogne pour respirer le grand air du dehors.

Messire Elias Roos manifesta le plus vif intérêt pour Traugott, et attribuait ses singularités à l’état maladif dont sa pâleur mortelle paraissait être un indice certain. Quelque temps s’était passé. La foire de la Saint-Dominique approchait. C’était après sa clôture que Traugott devait épouser Christine, et s’annoncer au monde commerçant comme l’associé en titre de messire Elias Roos. Il entrevoyait ce jour décisif comme le terme fatal de ses espérances, de ses rêves les plus chers, et il éprouvait un serrement de cœur chaque fois qu’il voyait Christine s’occupant avec un zèle infatigable de faire tout frotter et mettre en ordre dans l’appartement qui lui était réservé, plissant et drapant avec minutie les rideaux des croisées, et donnant de sa propre main le dernier poli aux ustensiles de cuivre.

Un jour, Traugott, dans la Cour d’Artus, entendit tout près de lui retentir, au plus épais de la foule, une voix dont le son bien connu le fit tressaillir. « Ce papier serait-il vraiment tombé si bas ? » disait-on. Traugott se retourna, et reconnut, comme il s’y attendait, le vieillard singulier qui s’adressait à un courtier pour le placement de quelques valeurs fort discréditées en ce moment. Derrière le vieillard, il aperçut le joli jeune homme, qui l’envisageait d’un regard empreint tout à la fois de tristesse et de bienveillance. Traugott s’approcha vivement du vieillard, et lui dit : « Permettez : Monsieur ! le papier que vous désirez négocier est bien au taux qu’on vient de vous indiquer, mais son cours ne saurait manquer de s’améliorer d’ici à peu de jours d’une manière très-sensible ; si vous voulez donc bien agréer mon conseil, attendez encore un peu de temps pour échanger ces valeurs.

» Eh, Monsieur ! répliqua le vieillard d’un ton passablement brusque, en quoi mes affaires vous regardent-elles ? Et savez-vous si à l’heure qu’il est ce chiffon de papier a pour moi la moindre valeur, tandis que de l’argent comptant peut m’être absolument nécessaire ? »

Traugott, passablement interdit devoir sa bonne intention si mal interprétée, faisait déjà mine de s’éloigner, quand il vit le jeune homme lui adresser de nouveau un regard suppliant, et presque les yeux en pleurs. « Je parle dans votre intérêt, dit Traugott au vieillard avec empressement, et je ne souffrirai pas que vous subissiez une perte considérable. Je m’offre à prendre ce papier, à condition de vous remettre d’ici à quelques jours l’excédant de valeur qu’il doit acquérir.

» Vous êtes un singulier homme, dit le vieillard. Je consens au marché, quoique je ne comprenne guères quel motif vous engage à vouloir m’enrichir. » À ces mots, il lança un coup-d’œil étincelant à son jeune compagnon, qui baissa aussitôt ses jolis yeux bleus. — Tous deux suivirent Traugott chez lui, et le vieillard empocha d’un air sombre l’argent qu’on lui compta. Pendant ce temps-là, le jeune homme s’adressant à Traugott lui demanda si ce n’était pas lui qu’il avait vu, plusieurs semaines auparavant, dessinant un si joli croquis dans la Cour d’Artus. « C’est bien moi, » répliqua Traugott, et le souvenir de la scène ridicule au sujet de la lettre d’avis lui fit monter la rougeur au front.

« En ce cas, je ne m’étonne plus de votre procédé, » reprit le jeune homme ; mais le vieillard l’ayant regardé tout-à-coup d’un air irrité, il se tut sur-le-champ. Traugott ne pouvait se défendre vis-à-vis des deux étrangers d’une certaine anxiété, et il les quitta sans avoir sollicité d’autres informations sur leur compte. Il y avait en effet dans ces deux individus quelque chose de si singulier, que tous les commis du comptoir en furent même frappés. Le teneur de livres, garçon humoriste s’il en fut, avait fiché sa plume derrière son oreille, et la tête appuyée sur ses deux mains, il considérait le vieillard d’un œil perçant. « Dieu me garde ! dit-il après le départ des étrangers, avec sa barbe touffue et son manteau noir, il ressemblait à un vieux tableau de l’église paroissiale de Saint-Jean, de anno 1400. » Quant à messire Elias, malgré la contenance digne de l’étranger, et sa figure empreinte de cette majesté sévère des vieilles têtes allemandes, messire Elias le prit tout bonnement pour un juif polonais, et s’écria en souriant : « Sot animal ! vendre aujourd’hui ce papier dont on lui aurait donné dix pour cent de plus avant huit jours. » Il ne savait rien, à la vérité, de l’appoint conditionnel que Traugott s’était engagé à payer de sa poche, ce qu’il ne manqua pas de faire quelques jours plus tard, ayant rencontré de nouveau les deux étrangers dans la Cour d’Artus.

« Mon fils, lui dit alors le vieillard, m’a rappelé que vous étiez aussi artiste, j’accepte donc volontiers ce que j’aurais refusé d’une autre personne. » Ils se trouvaient alors précisément auprès d’une des quatre colonnes de granit qui supportent la voûte de la salle, et à quelques pas du groupe peint que Traugott avait esquissé sur la lettre d’avis. Il ne se fit aucun scrupule de parler de l’extrême ressemblance que présentaient les deux personnages du tableau avec ses interlocuteurs. Le vieillard sourit d’une façon étrange ; il posa sa main sur l’épaule de Traugott, et lui dit à voix basse et d’un air réfléchi : « Vous ne savez donc pas que je suis le peintre allemand Godefroy Berklinger, et que c’est moi qui, il y a bien long-temps, et quand je n’étais encore qu’un apprenti, ai exécuté ces peintures qui paraissent tant vous plaire ? Dans ce bourguemestre, j’ai fait le portrait de ma propre personne, et mon fils a servi de modèle au jeune page, comme vous pouvez le voir aisément, en comparant leurs traits et leur taille. »

Traugott était muet d’étonnement, mais il réfléchit bientôt que le vieillard, qui s’imaginait être l’auteur de ces tableaux vieux de deux cents ans, était sans doute en proie à un égarement d’esprit particulier. « En vérité, dit le vieillard, en rejetant la tête en arrière et promenant avec fierté ses regards autour de lui, c’était pourtant une merveilleuse et florissante époque pour l’art, alors que j’ornais cette enceinte de ces peintures variées, en l’honneur du sage roi Artus et de sa noble table. Je crois bien que ce fut cet illustre prince lui-même qui, avec sa haute stature, s’approcha un jour de moi durant mon travail, et m’encouragea avec bienveillance à briguer l’honneur de la maîtrise que je n’avais pas encore obtenu.

» Mon père, interrompit le jeune homme, est un artiste comme il y en a peu, Monsieur, et vous n’auriez pas à regretter, s’il y consentait, de venir voir ses productions. » Le vieillard, après avoir fait encore un tour dans la salle déjà presque déserte, engagea aussi son fils au départ. Alors Traugott le pria de vouloir bien lui permettre d’aller voir ses tableaux. Le vieillard le contempla long-temps d’un œil pénétrant et sérieux ; enfin il répondit d’un ton solennel : « C’est en effet une prétention assez hardie de votre part, que de vouloir dès à présent pénétrer dans le sanctuaire intime de l’art, vous qui n’avez pas même commencé votre apprentissage. Mais soit ! si vos yeux sont encore trop débiles pour voir parfaitement, du moins vous pressentirez !… Venez chez moi demain matin de bonne heure. » Et il lui indiqua sa demeure.

Le lendemain donc, Traugott s’empressa de se débarrasser de ses affaires, et il courut à la maison que le singulier vieillard occupait dans une rue écartée. Le jeune homme, vêtu tout-à-fait à l’ancienne mode allemande, lui ouvrit la porte et le conduisit dans une vaste chambre, au centre de laquelle était assis le vieillard sur un petit escabeau, devant une grande toile couverte d’une seule teinte grise uniforme. « Vous arrivez à propos, Monsieur, s’écria le vieillard, car je viens précisément de mettre la dernière main à ce grand tableau, qui m’occupe depuis plus d’un an et m’a coûté bien du travail. C’est le pendant d’une autre toile d’égale dimension, représentant le paradis perdu, que j’ai achevée l’année dernière, et que vous apercevez là-bas. Celui-ci, comme vous voyez, est le paradis retrouvé ; mais je verrais avec peine que cela vous donnât lieu d’en vouloir chercher trop subtilement le sens allégorique. Il n’y a que les pauvres esprits ou les mazettes capables d’inventer des allégories en peinture. Mon tableau ne doit pas signifier, il doit être ! Ne trouvez-vous pas que ces riches groupes d’hommes, d’animaux, de pierres, de fleurs, de fruits forment ensemble une harmonie merveilleuse, dont les sublimes accords font rêver à une glorieuse et éternelle béatitude. » Alors le vieillard se mit à indiquer mainte et mainte place de la toile ; il fit remarquer à Traugott la parfaite distribution des ombres et de la lumière produisant un clair obscur mystérieux, les couleurs éclatantes des fleurs et des métaux, les figurines fantastiques qui, surgissant des calices éblouissants des lys, voltigeaient au milieu des couples gracieux de jeunes garçons et de jeunes filles divinement beaux. Il lui désignait, comme occupés à converser avec maints animaux étranges, des hommes graves dans la plénitude et la force d’une virilité féconde, qu’accusaient le feu de leurs regards, leur barbe brune et leurs mouvements décidés. Le vieillard accentuait de plus en plus ses paroles, dont le sens devenait toujours plus inintelligible. « Que ta couronne de diamants, ô mage sacré ! rayonne toujours sur ta tête ! s’écria-t-il enfin en fixant sur la toile des regards ardents, laisse tomber le voile d’Isis, qui déroba ton front aux regards indiscrets des profanes. Pourquoi serrer contre ta poitrine, avec tant de soin, les plis de ta robe flottante ? Je veux voir ton cœur ; c’est là la pierre sacrée tant cherchée par les sages, la clé divine de tous les mystères ! N’es-tu pas ma propre essence ? Pourquoi avances-tu si hardiment à ma rencontre : voudrais-tu lutter avec ton maître ? Crois-tu que le rubis qui scintille à la place de ton cœur puisse fondre le mien dans ma poitrine ? — Allons ! marche donc, viens à moi ! — Reconnais ton créateur ; — moi je suis ! » — Ici le vieillard chancela subitement comme frappé de la foudre. Traugott le reçut dans ses bras, et le jeune homme ayant avancé un fauteuil, ils y assirent le vieillard qui paraissait plongé dans un doux sommeil.

« Vous savez maintenant, Monsieur, dit le jeune homme à demi-voix, ce qu’il en est de mon bon vieux père. Un sort fatal a flétri pour lui toutes les fleurs de la vie, et depuis plusieurs années déjà, il est mort pour l’art qui était autrefois tout pour lui. Il passe des journées entières devant cette toile apprêtée, le regard fixe ; il appelle cela peindre, et vous avez vu quelle exaltation s’empare de lui quand il entreprend de décrire son chef-d’œuvre imaginaire. — En outre, il est poursuivi par une autre idée fixe qui me prépare une existence pleine de tourments et d’angoisse ; mais je m’y résigne comme à une fatalité invincible, qui m’associe sans espoir à sa condition déplorable. Suivez-moi, pour vous distraire de cette scène pénible, dans la pièce voisine, où vous verrez plusieurs tableaux peints par mon père dans toute la maturité de son talent. »

Quelle fut la surprise de Traugott à la vue d’une galerie de tableaux qu’on aurait volontiers attribués aux meilleurs maîtres de l’école flamande. La plupart étaient des scènes familières comme un Retour de chasseurs, une Société se divertissant à jouer, des Chanteurs répétant un concert, etc. Mais ces sujets si simples étaient empreints pourtant d’une certaine profondeur ; l’expression des têtes surtout offrait un caractère frappant de vérité et d’énergie.

Traugott se disposait à sortir de la salle, lorsqu’il aperçut auprès de la porte un tableau à l’aspect duquel il resta comme pétrifié. — C’était une vierge revêtue de l’ancien costume allemand, et miraculeusement séduisante, dont les traits offraient la plus surprenante ressemblance avec le jeune homme, si ce n’est que le visage du portrait avait plus de fraîcheur et d’éclat, et la taille plus de développement. Traugott tressaillit d’un ravissement indicible devant cette idéale image de femme. Pour la solidité et la vigueur du coloris, ce portrait eût rivalisé avec les meilleures productions de Van Dick. Ses yeux noirs jetaient sur Traugott un regard plein de langueur, et sur ses lévres entrouvertes paraissait errer un doux et tendre murmure.

« Dieu ! mon Dieu ! s’écria Traugott avec un profond soupir, où la trouver ?

» Allons ! » dit le jeune homme.

Mais Traugott s’écria de nouveau comme dans un accès de démence : « Oui, c’est elle, la bien-aimée de mon cœur, que depuis si long-temps j’adore en secret, qui jusqu’ici ne m’était apparue qu’en rêve. Où peut-elle être ? » — Des larmes s’échappèrent des yeux du jeune Berklinger, qui paraissait, livré à l’émotion convulsive d’une douleur subite, se contraindre péniblement pour affecter le calme. « Venez, dit-il enfin d’un air froid, ce portrait est celui de ma malheureuse sœur Felicitas. Vous ne la verrez jamais, elle est morte ! »

Traugott se laissa reconduire dans l’autre chambre, presqu’à son insu. Le vieillard était encore assoupi, mais tout-à-coup il s’éveilla en sursaut, et jetant sur Traugott un regard étincelant, il s’écria : « Que faites-vous ici, Monsieur ! » Le jeune homme s’approcha, et lui rappela qu’il venait lui-même d’expliquer à monsieur Traugott le sujet de son grand tableau. Berklinger parut retrouver ses souvenirs, il s’adoucit visiblement, et dit d’une voix plus modérée : « Pardonnez, Monsieur, cet oubli à un vieillard !

» Votre tableau, maître Berklinger, répondit Traugott, est en vérité d’une beauté rare, et je n’ai jamais rien vu de comparable. Mais combien ne faut-il pas d’études et de travail pour arriver à peindre de la sorte ? Je sens en moi un penchant violent et irrésistible pour la pratique de l’art, et je vous conjure avec ardeur de m’accueillir en qualité de votre éléve. »

Le vieillard redevint tout-à-fait bienveillant et affable. Il ouvrit ses bras à Traugott, et lui promit de l’aider avec zèle de ses conseils.

En conséquence, Traugott ne laissa plus passer un jour sans se rendre chez le vieillard, et il fit bientôt de remarquables progrès. Cela lui fit prendre tout-à-fait en dégoût ses occupations de comptoir, et messire Elias Roos se plaignit enfin tout haut de sa négligence. Aussi, reçut-il avec un certain plaisir l’avis que Traugott, sous le prétexte d’une maladie de langueur, s’abstiendrait désormais de la gérance de ses affaires. Par le même motif, son mariage avec Christine fut remis aussi à une époque indéterminée.

« Votre sieur Traugott, dit un jour à messire Elias une de ses vieilles connaissances, parait être rongé d’un chagrin secret ; peut-être quelque arriéré sentimental qu’il tient à solder avant son mariage ! Il est pâle comme un mort, et a l’air tout égaré.

» Ah bah !… répliqua messire Elias. — La petite friponne de Christine lui aurait-elle joué quelque tour ? poursuivit-il après une pause, le teneur de livres, cet âne amoureux, est toujours à la lorgner et à lui presser les mains, et Traugott est amoureux comme un fou de ma Christinette, cela est positif. Peut-être qu’un accès de jalousie… Je veux le tâter là-dessus ! »

Mais messire Elias eut beau faire, il ne put rien découvrir, et il dit à son vieil ami : « Notre cher Traugott est un singulier corps ! mais il faut le laisser agir à sa guise. S’il n’avait pas cinquante mille thalers dans mon commerce, je saurais bien quel parti prendre, car il ne fait plus rien absolument ! » Traugott aurait alors joui comme artiste d’un bonheur parfait, s’il n’avait eu le cœur déchiré par son ardent amour pour la belle Felicitas, dont l’image lui apparaissait souvent en songe. Mais le portrait avait disparu, et Traugott ne pouvait adresser au vieillard la moindre question à ce sujet sans exciter sa colère. Du reste, le vieux Berklinger était devenu de plus en plus confiant, et il consentit à recevoir de Traugott, en guise d’honoraires, un grand nombre d’objets dont était dépourvu son modeste ménage.

Traugott apprit par le jeune Berklinger que le vieillard avait souffert d’une duperie évidente à la vente d’une collection de tableaux, et que le papier qui lui avait été négocié, provenant du prix de cette vente, était le reste de leur mince fortune.

Du reste, Traugott ne pouvait parler confidentiellement au jeune homme que fort rarement ; le vieillard le surveillait avec beaucoup de soin, et il lui adressait aussitôt une sévère injonction, chaque fois qu’il le voyait entamer avec son nouvel ami une conversation familière et affectueuse. Cela faisait sur Traugott une impression d’autant plus pénible, qu’il aimait extrêmement le jeune homme à cause de sa frappante ressemblance avec Felicitas. — Oui, souvent même il lui semblait à le voir, que l’image chérie lui apparaissait en réalité, il croyait respirer la douce haleine de la bien-aimée, et il aurait alors voulu presser contre son cœur le jeune Berklinger, comme si c’eût été sa sœur.


III.


L’hiver était passé : déjà l’aimable printemps faisait reverdir les bois et émaillait les prairies. Messire Elias Roos en profita pour engager Traugott à se mettre au régime du petit-lait et des eaux minérales. Christine se réjouissait de voir approcher le moment de son mariage, et pourtant Traugott n’était guère assidu auprès d’elle, et avait presque oublié leurs engagements mutuels.

Un règlement de compte indispensable avait une fois retenu Traugott au comptoir toute la journée, et il fut obligé de renoncer à sa leçon de peinture. Ce ne fut qu’à la chute du jour qu’il put s’esquiver pour se rendre à la demeure éloignée de Berklinger. Il ne trouva personne dans l’antichambre ; mais les sons d’un luth, qui partaient d’une pièce voisine, le frappèrent : c’était la première fois qu’il entendait faire de la musique dans la maison. Il prêta l’oreille. Les douces modulations d’une voix plaintive s’alliaient par intervalles aux accords de l’instrument. Enfin, il s’avança et ouvrit la porte. Ciel ! devant lui une femme assise, le dos tourné, vetue de l’ancien costume allemand, avec une haute collerette dentelée, exactement comme le portrait de Felicitas. Au bruit que fit naturellement Traugott en entrant, la musicienne se leva et tourna la tête en déposant son luth auprès d’elle.

« Felicitas ! c’est elle ! » s’écria Traugott avec un transport de joie. Il voulait se précipiter aux genoux de cette apparition divine et adorée, quand il se sentit appréhendé au collet par une main vigoureuse, et entrainé en arrière avec une force athlétique. « Misérable ! infâme ! s’écria le vieux Berklinger, en le poussant violemment sur le seuil, c’était donc là ta passion pour l’art ! — C’est à ma vie que tu en veux ! » Et en même temps il fit un dernier effort pour le jeter dehors, et il s’armait déjà d’un large couteau. — Traugott descendit l’escalier, éperdu, et rentra en courant chez lui à moitié fou de terreur et de joie.

Il se roulait dans son insomnie sur sa couche : « Felicitas ! Felicitas ! s’écria-t-il dans l’égarement de la douleur et de sa passion, tu existes, et il me sera interdit de te voir, de te presser contre mon cœur !… Tu m’aimes : ah ! je le sais, à l’angoisse douloureuse qui m’oppresse je sens que tu m’aimes… » Les rayons du soleil pénétrèrent enfin dans sa chambre. Il se leva alors, et résolut, quoi qu’il en pût coûter, de découvrir le mystère que recélait la maison de Berklinger. Il se rendit en hâte à son logis ; mais quelle fut sa stupéfaction en trouvant les fenêtres toutes grandes ouvertes, et des servantes occupées à approprier les chambres. Il eut aussitôt le pressentiment de la vérité. Berklinger avait, à l’entrée dela nuit, quitté la maison avec son fils, et était parti pour une destination inconnue. Une voiture attelée de deux chevaux avait reçu une caisse pleine de tableaux et deux petites malles contenant presque tout le modeste avoir du vieux peintre, qui s’était éloigné lui-même, deux heures après, avec son fils.

Traugott fit de vaines recherches pour savoir quelle route ils avaient pu suivre ; aucun loueur n’avait fourni de voiture ni de chevaux aux deux personnes signalées par Traugott. Il n’apprit rien de plus précis aux barrières de la ville. Bref ! Berklinger avait disparu comme si Méphistophélès l’eût emporté à travers les airs sous son manteau. Désespéré, Traugott rentra précipitamment chez lui. « Elle est partie ! partie ! la bien-aimée de mon âme ! C’en est fait ! tout est perdu !… » Telle fut l’exclamation du jeune homme en passant sur le perron, où se trouvait justement messire Elias Roos, pour regagner sa chambre.

« Grand Dieu ! miséricorde ! s’écrie à son tour messire Elias en bourrant sa perruque ; — Christine ! Christine ! poursuivit-il d’une voix retentissante, vilaine enfant, fille mal apprise !… » Les garçons du comptoir accoururent, saisis de frayeur ; le teneur de livres, l’air consterné, disait : « Monsieur Roos ! monsieur Roos ! » Mais celui-ci continuait à crier : « Christine ! Christine ! »

Mademoiselle Christine parut sur le seuil de la porte, et après avoir relevé de la main le large bord de son chapeau de paille, demanda en souriant ce qu’avait son papa à mugir de la sorte. — « De semblables équipées ne me conviennent pas du tout, continua messire Elias en s’avançant vers Christine d’un air menaçant : mon gendre est d’un caractère mélancolique, et c’est un Turc pour la jalousie : j’entends qu’on reste gentiment au logis, sinon il arrivera ici quelque malheur ! Le cher associé est là pourtant qui se lamente et jette les hauts cris sur vos habitudes vagabondes, Mademoiselle ! » —

Christine, ébahie, consulta du regard le teneur de livres ; mais celui-ci tourna vers le comptoir un coup-d’œil significatif, en paraissant indiquer l’armoire aux verres où messire Elle avait l’habitude de serrer le flacon de liqueur.

« Qu’on entre ici bien vite consoler son petit mari ! » ajouta messire Elias, et il s’éloigna. Christine alla jusqu’à sa chambre pour s’ajuster un peu, pour donner le linge, s’entendre avec la cuisinière au sujet du rôti du lendemain, et se faire raconter par la même occasion quelques cancans ; et après cela son intention était bien d’aller s’informer de ce qui était arrivé au cher futur.

Tu n’ignores pas, cher lecteur, qu’il faut absolument, dans une position comme celle de Traugott, passer par un certain nombre de sensations successives qui se reproduisent constamment. Aux premiers transports du désespoir, succède un engourdissement stupide précurseur de la crise ; puis l’âme se repose dans une douleur moins vive, dont la nature profite pour rétablir l’équilibre. C’est dans cette disposition d’esprit mélancolique que Traugott, quelques jours après, était assis au sommet du Karlsberg, d’où il contemplait les vagues de la mer et les nuages gris amoncelés encore sur le promontoire d’Hela. Mais il ne cherchait plus cette fois à y lire le pronostic de son avenir. Tout avait disparu, ses espérances et ses pressentiments. « Ah ! dit-il, ce n’était qu’une amère déception que cette prétendue vocation d’artiste. Le portrait de Felicitas fut l’appât trompeur qui m’entraina à prendre pour des réalités les rêves d’une imagination malade. C’en est fait, je me rends ; reprenons notre chaîne, le sort en est jeté ! » —

Traugott reprit ses occupations commerciales, et le jour de son mariage avec Christine fut de nouveau précisé. — La veille de ce jour même, Traugott était dans la Cour d’Artus, et regardait, plein d’une sombre tristesse, les deux mystérieuses figures du vieux bourguemestre et de son page, lorsque le courtier auquel il avait vu Berklinger proposer l’acquisition de ses valeurs, s’offrit tout-à-coup à ses yeux.

Sans s’en rendre compte, et presque involontairement, il alla à lui, et lui demanda s’il connaissait par hasard le singulier vieillard à la barbe noire et touffue qui venait habituellement quelque temps auparavant à la Bourse. — « Comment ne connaitrai-je pas, répondit celui-ci, le vieux peintre fou Gottfried Berklinger ?

» Et savez-vous, poursuivit Traugott, ce qu’il est devenu, quel est le lieu de son séjour ?

» Sans contredit, répliqua le courtier, il est depuis quelque temps à Sorrente avec sa fille. — Avec sa fille Felicitas ! s’écria Traugott d’une voix si retentissante, que tout le monde se retourna vers lui.

» Oui vraiment ! reprit son interlocuteur, c’était le joli jeune homme qui accompagnait partout le vieillard. La moitié de Dantzig le connaissait pour une jeune fille, quoique le vieux fou s’imaginât en faire un mystère à tout le monde. On lui avait prédit que la première liaison de cœur formée par sa fille serait pour lui le signal d’une mort terrible : voilà pourquoi il cherchait à déguiser son sexe, et la produisait sur la place comme un garçon. »

Traugott. resta stupéfait ; puis il se mit à courir à travers les rues, il franchit la barrière, et s’enfonça dans les bois en s’écriant dans son délire : « Ô malheureux que je suis ! c’était elle, elle-même ! Je me suis assis cent fois à ses cotés ; j’ai respiré son haleine, j’ai pressé ses mains délicates, j’ai vu son œil ravissant fixé sur moi, j’ai entendu sa voix si douce… et je l’ai à jamais perdue !… Non cela ne sera pas : je veux courir à sa recherche sous le beau ciel d’Italie, dans le pays des arts. — Je reconnais le doigt de la fatalité !… Partons, partons : À Sorrente ! » —

Il s’empressa de retourner au logis, où il tomba à la rencontre de messire Elias, qu’il saisit par la manche, et entraîna dans sa chambre. — « Je n’épouserai jamais Christine, lui cria-t-il, je trouve qu’elle ressemble à la Voluptas et à la Luxuries des fresques de la Cour d’Artus, et qu’elle a les cheveux de l’Ira leur compagne. — Ô Felicitas ! Felicitas ! ma belle bien-aimée ! je te vois étendant les bras vers moi avec une tendresse passionnée… J’accours ! me voici ! — Et sachez-le bien, poursuivil-il en saisissant violemment son associé consterné, vous ne me reverrez jamais dans votre infâme comptoir ! Qu’ai-je à démêler avec vos maudits brouillards et vos grands livres ? Je suis peintre, excellent peintre, digne élève de Berklinger ! voilà mon maître, mon père, mon tout ! tandis que vous ne m’êtes rien, absolument rien. » —

En même temps il secouait avec frénésie le pauvre messire Elias, qui se mit à crier : « Au secours ! au secours ! accourez tous, mon associé a le transport, mon gendre est devenu fou — au secours ! »

Tous les employés du comptoir accoururent ; Traugott avait lâché messire Elias, et était retombé, épuisé, sur une chaise. On s’empressa autour de lui ; mais en le voyant se relever subitement et s’écrier, avec un regard farouche : « Que voulez-vous ! » chacun s’écarta du même mouvement, et se hâta de sortir, messire Ëlie Roos le premier. Bientôt après, un léger frôlement comme d’une robe de soie se fit entendre derrière la porte, et une voix demanda : « Serait-il vrai que vous fussiez tout-à-fait devenu fou, mon cher monsieur Traugott ? ou bien n’est-ce qu’une plaisanterie ? »

C’était Christine. — « Je ne suis nullement devenu fou, ma belle enfant, répondit Traugott, et je plaisante encore bien moins. Quant à notre mariage, c’est une affaire terminée, je ne serai jamais voire mari, ma chère.

» Oh bien cela n’est pas si urgent, répliqua Christine avec sang-froid ; depuis quelque temps vous ne m’inspirez pas grande sympathie, et il est d’autres gens qui sauront mieux apprécier leur sort quand ils donneront leur nom à la jolie et riche mademoiselle Christine Roos. Votre servante ! » À ces mots elle s’éloigna.

» Elle veut dire le teneur de livres, » pensa Trau- golt devenu plus calme : il se rendit dans le cabinet de messire Elias, et lui expliqua catégoriquement qu’il ne fallait plus en rien compter sur lui, ni comme gendre, ni comme associé. Messire Elias entra fort bien dans ses raisons, et ne se lassa point de répéter devant tous les commis qu’il rendait grâces au Ciel d’être enfin débarrassé de cet original de Traugott, tandis que celui-ci était déjà bien loin de Dantzig.

IV.


Traugott vit s’ouvrir devant lui une vie nouvelle et pleine de charmes, lorsqu’il eut enfin touché la terre, objet de tous ses vœux. À Rome, les artistes allemands l’accueillirent comme camarade d’études, ce qui lui fit prolonger son séjour dans cette ville plus long-temps que semblait devoir le permettre son ardent désir de retrouver Felicitas après une si cruelle séparation. Mais la passion de Traugott s’était pour ainsi dire amollie, et n’occupait plus son cœur que comme un songe délicieux dont la suave influence l’animait comme une seconde nature, et toutes ses actions, l’exercice même de son art, lui semblaient autant d’aspirations vers la région idéale et sublime des pressentiments surhumains.

Chaque image de femme qu’il parvenait à créer avec une véritable inspiration d’artiste, ressemblait à la séduisante Felicitas. Ses jeunes compagnons furent vivement frappés de ces traits magiques et divins dont ils cherchaient en vain l’original dans Rome, et ils assaillaient Traugott de mille questions à ce sujet. Mais Traugott n’osait faire le récit de sa singulière aventure. À la fin pourtant il arriva qu’un de ses anciens amis de Kœnigsberg, nommé Matuszewski, qui s’était aussi complètement adonné à la peinture, annonça formellement avoir rencontré dans Rome la jeune fille que Traugott prenait pour modèle dans tous ses tableaux.

Qu’on se figure le ravissement de celui-ci. Il ne fit pas plus long-temps un mystère des circonstances qui l’avaient si puissamment voué à l’art et conduit en Italie ; et l’on trouva son histoire si étrange et si intéressante, que chacun fit le vœu de s’occuper assidûment de retrouver la belle mystérieuse.

Matuszewski fut le plus tôt favorisé par le sort. Il eut bientôt découvert la demeure de la jeune fille, et s’assura qu’elle était en effet la fille d’un vieux peintre pauvre occupé alors à badigeonner les murs de l’église Trinità del Monte. Traugott n’eut rien de plus pressé que de se rendre dans cette église avec son ami, et il crut reconnaître au haut d’un grand échafaudage le vieux Berklinger. Alors les deux jeunes gens se rendirent aussitôt à sa demeure, à son insu.

« C’est elle ! s’écria Traugott en apercevant la fille du peintre sur le balcon, occupée d’un travail de femme. — Felicitas ! ma Felicitas !… » et Traugott se précipita dans la maison, délirant de joie. La jeune fille le vit entrer avec un saisissement de frayeur ; elle avait tous les traits de Felicitas, mais ce n’était pas elle ! — Une aussi amère déception fit saigner le cœur de l’infortuné Traugott, qui eût mieux aimé recevoir vingt coups de poignard. Matuszewski mit la jeune fille au fait en peu de mois. Elle était miraculeusement belle, dans sa confusion pleine de grâces, avec ses joues empourprées et les yeux baissés ; et Traugott, qui voulait d’abord s’éloigner précipitamment, demeura immobile et comme fasciné, en jetant encore un regard de regret sur la charmante enfant.

Son compagnon sut adresser à l’aimable Dorina mille compliments gracieux, et adoucir ainsi l’impression pénible que cette scène singulière lui avait causée. Dorina releva les franges noires qui voilaient ses beaux yeux, et dit, en adressant aux étrangers un sourire plein de charme, que son père serait bientôt de retour de son travail, et se réjouirait de trouver chez lui des artistes d’Allemagne, pour qui il professait en général une grande estime. Traugott fut obligé de convenir qu’a l’exception de Felicitas, aucune jeune fille ne l’avait aussi profondément ému que Dorina à la première vue. C’était en effet presque une autre Felicitas : seulement, ses traits parurent à Traugott plus accentués, et sa chevelure plus foncée. C’était deux portraits d’une seule femme ; l’un peint par Raphael, et l’autre par Rubens.

Le père de la jeune fille ne se fit pas long-temps attendre, et Traugott reconnut combien la hauteur à laquelle était le vieillard dans l’église l’avait abusé. Au lieu du vigoureux Berklinger, celui-ci était un homme petit, chétif, et déprimé par la misère ; un reflet trompeur avait fait apparaître sur son menton, lisse et décharné, la barbe noire et touffue de Berklinger. — En raisonnant sur l’art, le vieillard développa de profondes connaissances pratiques, et Traugott résolut de continuer des relations dont les prémices exerçaient déjà sur lui une influence salutaire, après l’avoir d’abord si péniblement affecté.

Dorina, la grâce naïve, la candeur en personne, laissait clairement deviner le penchant de son âme pour le jeune peintre allemand, et Traugott y répondait avec effusion de cœur. Bref, il prit tant d’affection pour la jeune fille de seize ans, qu’il passait des journées entières dans le modeste intérieur du peintre. Bientôt, il établit son atelier dans une chambre spacieuse qu’il trouva vacante dans le voisinage ; il se fit enfin le pensionnaire du petit ménage, dont il améliora ainsi d’une façon délicate la triste position. Aussi le vieillard s’attendait naturellement à le voir devenir son gendre, ce qu’il lui avoua avec franchise.

Cette confidence fut pour Traugott un coup de foudre ; car alors seulement il songea sérieusement au but essentiel de son voyage. L’image de Felicitas lui apparut de nouveau dans toute sa vivacité, et pourtant il ne pouvait se résoudre à s’éloigner de Dorina. Son imagination était impuissante à lui représenter la bien-aimée perdue comme unie à lui par des liens réels et positifs. Felicitas s’offrait à son esprit comme une vision spirituelle, avec l’idée qu’il ne pourrait jamais la posséder ni la perdre entièrement : idéale et éternelle intimité morale, sans nul espoir de possession matérielle. Mais il se représentait souvent Dorina comme étant sa femme bien-aimée, et alors un doux frémissement l’agitait, une secrète ardeur parcourait ses veines, et pourtant il lui semblait qu’en s’engageant par de nouveaux liens indissolubles, il trahissait son premier amour.

C’est ainsi que les sentiments les plus opposés luttaient dans son âme ; il ne pouvait prendre un parti, et il évitait la rencontre du vieux peintre. Mais celui-ci imaginait que Traugott songeait à le tromper lui et sa fille. D’ailleurs, il avait déjà plus d’une fois parlé du prochain mariage de sa fille avec le jeune artiste comme d’une chose presque arrêtée, et ce n’était que dans cette croyance qu’il avait souffert les rapports familiers établis entre Traugott et Dorina, qui sans cela pouvait voir sa réputation griévement compromise. Le vieil Italien sentait son courroux fermenter, et un jour enfin il déclara positivement à Traugott qu’il lui fallait ou épouser sa fille, ou la quitter à l’instant, et qu’il ne souffrirait pas une heure de plus sa présence dans la maison sur le même pied.

Traugott, plein de dépit et d’un chagrin mortel, ne vit plus dans le vieillard qu’un vulgaire entremetteur. Sa propre condition chez cet homme lui parut méprisable ; et il se faisait des reproches amers d’avoir abandonné ainsi Felicitas. Il prit congé de Dorina, le cœur navré, mais il rompit violemment cette séduction dangereuse. Il se mit précipitamment eu route pour Naples, pour Sorrente.

Il passa une année à la recherche assidue de Berklinger et de sa fille Felicitas, mais ce fut en vain : on ne put lui fournir aucun renseignement sur leur compte. Un vague soupçon, fonde sur le bruit qu’un vieux peintre allemand avait séjourné à Sorrente deux ou trois ans auparavant, fut le seul fruit de ses investigations. Épuisé par cette longue anxiété, Traugott se fixa définitivement à Naples, et peu à peu l’ardeur qu’il mit à cultiver de nouveau la peinture affaiblit ses regrets et lui rendit le souvenir de Felicitas moins amer. Mais il ne pouvait rencontrer aucune jeune fille ayant dans ses traits ou dans sa tournure le moindre rapport avec Dorina, sans ressentir la perte de cette douce et chère enfant de la manière la plus douloureuse. Durant son travail, il est vrai, il ne pensait point à Dorina, mais à Felicitas, qui était toujours son idéal de prédilection.

Enfin, il reçut des lettres de sa patrie : messire Elias Roos avait fait ses adieux au monde, comme le lui annonçait l’homme d’affaires du vieux négociant ; et la présence de Traugott était nécessaire à Dantzig pour liquider l’association vis-à-vis du teneur de livres, qui avait épousé mademoiselle Christine et continué les opérations commerciales. Traugott partit directement pour sa ville natale.

Le voilà de nouveau dans la Cour d’Artus, près de la colonne de granit et vis-à-vis du bourguemestre à cheval ; et il réfléchissait à la bizarre aventure qui avait eu sur sa vie une influence si funeste. Pénétré d’une profonde mélancolie, il contemplait le jeune page qui semblait fixer sur lui des regarda vivants, et murmurer avec une douce langueur : tu n’as donc pas pu rester séparé de moi ! —

« Oh ! oh ! mes yeux ne me trompent-ils pas ? votre grâce est-elle réellement de retour à Dantzig, fraîche et bien portante, et complètement guérie de cette noire mélancolie ? » — Ces mots, prononcés d’une voix glapissante, retentirent tout-à-coup à l’oreille de Traugott : c’était notre ami le courtier. — « Je ne l’ai pas trouvé, répondit Traugott involontairement.

» Qui donc ? qui est-ce que votre honneur n’a pas trouvé ? » fit le courtier.

Traugott répliqua : « Le peintre Berklinger et sa fille Felicitas. Je les ai cherchée dans toute l’Italie ; à Sorrente, personne n’a su m’en donner de nouvelles. » À ces mots, le courtier le regarda d’un air ébahi, et dit en balbutiant : « Plait-il ? où votre grâce a-t-elle cherché, dites-vous, le vieux peintre ?… En Italie ?… à Naples, à Sorrente ?…

» Eh bien sans doute ! » répliqua Traugott avec dépit ; mais le courtier de s’écrier en frappant des mains coup sur coup : « Ô bonté divine ! mais monsieur Traugott…

» Eh bien, où donc y a-t-il là de quoi provoquer une telle surprise ? reprit Traugott, à quoi bon gesticuler ainsi comme un fou ! ne peut-on aller à Sorrente chercher sa maîtresse ? Eh bien oui ! j’aimais Felicitas, et je l’ai suivie. »

Mais le courtier se mit à frapper rapidement du pied gauche en répétant toujours : « Bonté divine !… » jusqu’à ce que Traugott l’ayant saisi brusquement, lui demanda d’un air très-sérieux : « Mais dites-moi donc, au nom du ciel, ce que vous voyez là de si singulier ? — Mais, monsieur Traugott, dit à la fin le courtier, ne savez-vous donc pas que le sieur Aloysius Brandstetter, notre honorable échevin et doyen, a donné à sa petite maison de campagne située dans le petit bois de sapins auprès du Karlsberg, et non loin du Marteau de Conrad, le nom de Sorrente ? C’est lui qui a acheté les tableaux de Berklinger, et il a recueilli chez lui le vieux peintre et sa fille, à Sorrente. C’est là qu’ils ont vécu plusieurs années, et il vous eût été facile, mon très-honoré monsieur Traugott, en prenant la peine de monter au sommet de Karlsberg, de dominer du regard le jardin où se promenait mademoiselle Felicitas, vetue de l’ancien et pittoresque costume allemand représenté par ces peintures. Vous pouviez vous dispenser de faire le voyage d’Italie. Depuis, le vieux peintre… Mais ceci est un triste récit à faire…

» Continuez toujours, dit Traugott d’un air sombre. — Eh bien, poursuivit le courtier, le jeune Brandstetter, à son retour d’Angleterre, vit mademoiselle Felicitas, et en devint épris. Il la surprit seule au jardin, tomba à deux genoux devant elle d’une façon très-romantique, et lui jura de la délivrer, en l’épousant, de la tyrannie dont elle était victime. Mais le vieillard était à quelques pas de la, sans que les deux jeunes gens s’en fussent aperçus, et au moment où Felicitas disait : « Je vous donne ma foi ! » il tomba à la renverse avec un cri étouffé… il était mort. — On assure que le cadavre offrait un aspect horrible, et qu’il était bleu et sanglant par suite de la rupture inexplicable d’une artère principale. De ce moment, mademoiselle Felicitas prit en aversion le jeune monsieur Brandstetter, et elle épousa enfin le conseiller de justice criminelle Mathesius de Marienwerder. Votre honneur peut se faire présenter à madame la conseillère à titre d’ancien ami. Marienwerder est beaucoup moins loin que la véritable Sorrente d’Italie. L’honorable dame doit être en bonne santé, et avoir déjà fait baptiser plusieurs petits enfants. »

Traugott s’enfuit muet et consterné. Ce dénouement l’accablait d’un horrible sentiment de dégoût. « Non ! s’écria-t-il, ce n’est pas elle, ce n’est pas Felicitas, cette image céleste qui a allumé dans mon cœur une passion infinie, et que j’avais toujours eu sans cesse devant les yeux comme mon étoile propice d’où émanaient en purs rayons les plus douces espérances. Felicitas, Felicitas, femme d’un conseiller criminelle, madame Mathesius ? ha !… ha !… madame Mathesius ! »

Plein d’un désespoir farouche, Traugott riait aux éclats. Il prit sa course vers la porte Oliva, et courut à travers Langfuhr jusqu’au Karlsberg. Il plongea ses regards sur Sorrente : les larmes lui jaillirent des yeux. « Ah ! s’écria-t-il, puissance suprême ! de quelles blessures profondes et incurables ta cruelle ironie ne rend-elle pas victimes les faibles créatures humaines ! — Mais non ! non ! pourquoi l’enfant porte-t-il sa main à la flamme pour se plaindre de la souffrance aiguë qu’il endure, au lieu de jouir paisiblement de la lumière et de la douce chaleur. La fatalité m’avait ensorcelé ; mon regard troublé méconnut les lois de la Providence céleste, et dans ma folle témérité, parce qu’il plut à Dieu d’éveiller à la vie par un miracle cette image idéale enfantée par le génie de l’artiste, j’imaginai qu’il me serait permis de l’enchaîner, comme un être semblable à moi, dans l’étroite circonférence de notre pitoyable dépendance terrestre. Non ! non, Felicitas ! je ne t’ai point perdue ! tu m’appartiendras à jamais, car tu n’es en réalité que le génie de l’art qui m’inspire… C’est maintenant, maintenant seulement que je te reconnais. Quoi de commun entre nous et la conseillière criminelle Mathesius ? rien assurément.

» Je ne saurais en effet, l’interrompit quelqu’un, mon honorable monsieur Traugott, ce qu’il pourrait y avoir de commun… »

Traugott, réveillé comme d’un rêve, se retrouva sans savoir comment dans la Cour d’Artus, appuyé contre la colonne de granit. Celui qui avait prononcé ces mots était le mari de Christine, et il remit à Traugott une lettre qui venait d’arriver de Rome à l’instant même.

Matuszewski écrivait à son ami.

« Dorina, mon très-cher ami, est plus jolie et plus gracieuse que jamais, sauf une légère pâleur résultant du chagrin de ton absence. Elle t’attend avec une impatience sans égale, car elle ne peut pas supposer un instant que tu puisses l’oublier jamais : elle t’aime du plus profond de son âme. Quand te reverrons-nous ?… »

Je suis enchanté, dit Traugott au mari de Christine, après cette lecture, que nos affaires se soient terminées aujourd’hui, car je pars demain pour Rome, où je suis ardemment désiré par une épouse bien-aimée.