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Les Dernières Aventures du chien Berganza

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Traduction par Henry Egmont.
Contes fantastiques d’Hoffmann, Texte établi par Perrotin, Perrotintome III et IV (p. 223-345).

NOTICE SUR LES DERNIÈRES AVENTURES DU CHIEN BERGANZA1


Pareil à un esprit d’Ossian sortant d’un épais brouillard, je quittai cette salle pleine de fumée de tabac, pour respirer le grand air. La lune brillait dans un ciel sans nuages, pour mon bonheur, car, tandis que j’étais resté livré à mille pensées diverses, à mille projets chimériques qui me berçaient d’une secrète harmonie, dont les propos confus des assistants formaient pour ainsi dire l’accompagnement, je m’étais attardé, n’ayant pas fait attention à la marche de l’horloge, et j’avais à courir un quart-d’heure à travers le parc pour pouvoir rentrer dans la ville avant la clôture des portes. On sait qu’à N...., tout à côté de l’auberge, on passe le fleuve dans un bac, et que le parc conduit ensuite jusqu’à la ville. Le batelier me recommanda de ne pas dévier de la grande route, si je ne voulais pas m’égarer, et je me mis à courir précipitamment au clair de lune.

J’avais déjà dépassé la statue isolée de saint Népomucène, lorsque j’entendis soupirer à plusieurs reprises d’une manière plaintive et doulouleuse. Je m’arrêtai involontairement, et il me vint aussitôt le pressentiment qu’il allait peut-être m’arriver quelque aventure extraordinaire, ce que je n’éprouve jamais sans un certain plaisir : car je suis constamment à l’affût et dans l’expectative de ce qui peut trancher sur le cours de cette vie triviale et bourgeoise ; je résolus donc de savoir d’où partaient ces gémissements.

Guidé par le bruit, je pénétrai dans le taillis, et j’arrivai derrière la statue de saint Népomucène, jusqu’à un tertre de gazon. Tout-à-coup je n’entendis plus rien, et je croyais m’être trompé, lorsque tout près derrière moi une voix sourde et entrecoupée articula les mots suivants avec de pénibles efforts : « Sort cruel ! maudite Cannizares ! ta fureur n’est donc pas assouvie et brave la mort elle-même… N’as-tu pas retrouvé dans l’enfer ton infâme Montiela avec son bâtard de Satan !… Oh !… oh !… oh !… »

Je ne voyais personne : la voix semblait partir d’en bas, et soudain un dogue noir qui était étendu près du banc de gazon se leva devant moi, mais il retomba aussitôt par terre avec des mouvements convulsifs, et parut prêt à expirer. — Indubitablement c’était lui qui avait soupiré et prononcé ces paroles, et je ne laissai pas que d’être un peu décontenancé, car jamais jusque-là je n’avais encore entendu de chien parler aussi distinctement.

Je me remis pourtant, et je me crus dans l’obligation de secourir de tout mon pouvoir le pauvre animal, à qui l’approche de la mort déliait la langue sans doute pour la première fois, à l’ombre de la statue miraculeuse de saint Népomucène. J’allai donc chercher à la rivière, dans mon chapeau, de l’eau dont je l’aspergeai, ce qui lui fit ouvrir de grands yeux flamboyants, et montrer en grognant deux rangées de dents qui auraient pu faire honneur au ténor le plus difficile. Cela ne me rassura pas précisément ; mais, pensai-je en moi-même, avec un chien raisonnable qui parle, et qui par conséquent doit comprendre également ce qu’on lui dit, je me tirerai toujours bien d’affaire en y mettant de la civilité.

« Monsieur ! lui dis-je le premier, vous éprouvâtes tout-à-l’heure une légère indisposition, vous étiez bien près de passer un méchant quart-d’heure, et peut-être alliez-vous, comme dit le proverbe, crever comme un chien, vous même qui semblez prendre plaisir à vouloir vous faire passer pour tel. Sur ma parole ! si vos yeux projettent encore de si vifs éclairs, si vous avez encore la force de grogner, je veux dire de murmurer un peu, vous le devez à l’eau fraîche que je suis allé puiser au fleuve voisin, dans mon chapeau tout neuf, au risque imminent de mouiller mes bottes ! »

Le chien se redressa avec peine, et après s’être couché commodément sur le flanc, les pattes de devant étendues, il me regarda long-temps en face, mais d’un œil plus doux qu’auparavant ; il paraissait réfléchir s’il devait ou non prendre la parole. Enfin il dit :

« Tu m’as secouru ! — En vérité, si tu t’étais exprimé avec moins de prétention, je pourrais douter que tu sois réellement un homme ! — Mais tu m’avais peut-être entendu parler, car j’ai la mauvaise habitude de discourir avec moi-même, lorsque le ciel permet que j’use de votre langage, et ce n’est alors que la curiosité qui t’a inspiré de me venir en aide. Un sincère mouvement de compassion pour un chien, cela n’est pas dans le naturel de l’homme. »

Persistant à user d’une politesse systématique, je cherchai a persuader mon interlocuteur de l’affection que m’avait toujours inspirée sa race, et en particulier l’espèce à laquelle il appartenait ; je fis sonner bien haut, par exemple, mon mépris pour les bichons et les carlins, que je traitai d’obscurs parasites dépourvus de tout mérite et de tout génie, et ainsi des autres chiens. Quelle oreille ici-bas reste absolument sourde aux doux accents de la flatterie ? Celle de mon discours produisit son effet sur ce Timon à quatre pattes, et un frétillement de sa queue, à peine sensible, mais infiniment gracieux, me prouva que je commençais à capter sa bienveillance.

« Il me semble, me dit-il d’une voix sourde et à peine intelligible, que le ciel t’ait suscité tout exprès pour être mon consolateur, car tu m’inspires une confiance telle que depuis bien long-temps je n’en ai ressentie pour personne. — Oui, l’eau même que tu m’as apportée, comme si elle renfermait en elle une vertu particulière, m’a merveilleusement rafraichi et restauré ! — Lorsqu’il m’est permis d’user de la parole à votre manière, je me complais à jaser et à babiller à propos de toutes mes joies et de mes douleurs, parce que votre langage paraît vraiment approprié à cela, tant il offre de mots pour rendre clairement mille objets, de nuances applicables aux accidents variés de la vie. Mais, je dois l’avouer, pour ce qui a trait aux sentiments intimes de l’âme et à une foule de rapports intellectuels, je ne crois pas que mon aboiement et mes grognements, diversifiés à l’infini et modulés sur tous les tons possibles, soient plus insuffisants que la parole pour les exprimer, si même ils ne sont pas préférables, et j’ai souvent imaginé, en voyant mon langage de chien si peu compris, qu’au lieu de s’en prendre à moi de ce que je ne m’énonçais pas convenablement, c’était à vous qu’il fallait reprocher de ne faire aucun effort pour me comprendre.

» Mon digne et honorable ami, l’interrompis-je, tu viens d’émettre sur notre idiôme une pensée très-profonde, et je vois bien que tu n’as pas moins d’intelligence que d’âme, ce qui arrive fort rarement. Ne te méprends pas du reste sur cette dernière expression, et sois persuadé que pour moi ce n’est pas un vain mot, comme pour tant de gens qui ont toujours l’âme à la bouche, quoiqu’ils en soient totalement dépourvus. — Mais je t’ai interrompu ?

» Conviens d’une chose, reprit le chien, l’appréhension de quelque phénomène, mes paroles sourdes, l’aspect de ma figure, qui, à la pâle clarté de la lune, ne doit pas précisément provoquer la confiance, voilà seulement ce qui t’a rendu d’abord si souple et si poli. Maintenant tu ne te méfies plus de moi, tu me tutoies : et j’en suis bien aise.— Si tu veux, passons la nuit à jaser. Peut-être seras-tu mieux disposé à la causerie aujourd’hui qu’hier, après avoir trébuché dans l’escalier en sortant, plein de mauvaise humeur, du cercle scientifique…

— » Comment ! tu m’aurais vu hier ?…

— » Oui ! je te reconnais en effet maintenant pour celui qui a failli me renverser en s’élançant précipitamment dans cette maison. Comment je m’y trouvais moi-même, nous parlerons de cela plus tard. Je veux d’abord te faire savoir, sans condition ni réserve, comme à un fidèle ami, avec qui tu t’entretiens. — » Tu vois quelle est mon attente. — » Apprends donc que je suis ce même chien Berganza qui, il y a plus de cent ans, à Valladolid, à l’hôpital de la Résurrection… »

Je ne pus contenir plus long-temps l’émotion qui s’était emparée de moi au nom de Berganza. « Excellent homme ! m’écriai-je dans le transport de ma joie. Quoi ! vous seriez vous-même le noble, sage, bon et digne Berganza, qui ne pûtes triompher de l’incrédulité obstinée du licencié Peralta, mais dont l’enseigne Campuzano recueillit si religieusement les merveilleux entretiens ? Mon dieu ! que je suis aise de pouvoir ainsi causer tête à tête avec ce cher Berganza !

» Assez ! assez ! s’écria Berganza. Et moi aussi, j’éprouve un grand plaisir à retrouver ici, justement dans un moment où je jouis de la faculté de parler, une de mes vieilles connaissances, l’homme habitué depuis plusieurs semaines, depuis plusieurs mois déjà, à venir perdre son temps au milieu de ce bois, l’homme à qui il vient quelquefois une idée bouffonne, plus rarement une idée poétique, qui a toujours le gousset vide, mais d’autant plus souvent un verre de vin de trop dans la tête, qui fait de méchants vers et de bonne musique, que la plupart des gens ont pris en grippe à cause de ses singularités, que…

— » Chut ! chut ! Berganza ! je vois que tu ne me connais que trop bien, et je dépose avec toi toute cérémonie. — Mais avant de me raconter (comme j’espère que tu le feras) par quel miracle tu existes encore, et comment tu es venu de Valladolid jusqu’ici, dis-moi, je te prie, ce qui parait évidemment te choquer dans ma manière d’être.

» Il ne s’agit pas de cela maintenant, dit Berganza, j’ai la plus grande estime pour tes efforts littéraires et ton sentiment poétique. — Je suis sûr, par exemple, que tu feras imprimer notre dialogue d’aujourd’hui : c’est pourquoi je veux m’appliquer à me montrer du beau côté, et à m’exprimer le plus élégamment qu’il me sera possible. Mais, mon ami ! crois-moi, c’est un chien mûri par l’expérience qui te le dit : ton sang coule avec trop d’impétuosité dans tes veines. Ton ardente imagination t’emporte souvent sur ses ailes au-delà des limites du fantastique, et t’abandonne désarmé dans une région inconnue, dont les hôtes mystérieux pourraient un jour te faire sentir leur pernicieux pouvoir. Si cela te touche un peu, modère-toi donc sur la boisson, et pour te réconcilier avec les nombreux individus que blessent tes façons d’agir excentriques, écris sur ton bureau, sur la porte de ta chambre, partout enfin où cela est praticable, la règle d’or du révérend père franciscain, à savoir : qu’il faut laisser aller le monde comme il va, et ne rien dire que du bien du père prieur. — Mais, dis-moi, mon ami ! n’as-tu rien sur toi qui puisse me servir à amortir un peu la faim qui vient de se réveiller en moi. »

Je me souvins que j’avais emporté pour ma promenade solitaire du matin, un petit pain au beurre que je n’avais pas consommé, et je le trouvai encore enveloppé dans ma poche.

« Une saucisse ou un morceau de viande quelconque m’aurait satisfait davantage, dit Berganza, mais nécessité n’est point scrupuleuse. » Et il mangea avec un contentement manifeste le pain au beurre que je lui présentais par morceaux. Quand il eut fini, il essaya quelques cabrioles dont il s’acquitta un peu lourdement encore, tout en reniflant et en éternuant avec force, presque à l’instar d’un homme, puis il se coucha dans la position du sphinx, en face du banc de gazon où j’étais assis, et fixant sur moi ses yeux clairs et étincelants, il commença en ces termes :

« Vingt jours et vingt nuits ne me suffiraient pas, mon cher ami, pour te raconter tous les événements extraordinaires, les aventures diverses et les épreuves successives qui ont rempli mon existence depuis l’époque où je quittai l’hôpital de la Résurrection à Valladolid. Mais tu n’as besoin que de connaître de quelle manière je suis sorti du service de Mahudes, et mes plus récentes aventures ; encore, ce récit sera si long, que je dois te prier de ne pas souvent m’interrompre. Je ne te permets que peu de mots : seulement une réflexion de temps en temps, pourvu qu’elle soit sensée ; sinon, garde-la pour toi, et ne me dérange pas inutilement, car j’ai une bonne poitrine, et je puis, en parlant, fournir une longue traite sans reprendre haleine. »

Je le lui promis, en lui tendant ma main droite, dans laquelle il mit sa vigoureuse patte droite de devant, que je serrai et secouai le plus cordialement du monde, à la bonne manière allemande. L’un des plus beaux pactes d’amitié que jamais la lune ait éclairés, conclu de la sorte, Berganza poursuivit ainsi :

BERGANZA.

Tu sais que lorsque le don de la parole me fut accordé pour la première fois, à moi et à mon défunt ami Scipion (fasse le ciel qu’il repose en paix !), l’enseigne Campuzano, qui gisait sur un matelas de l’hôpital, en proie aux souffrances les plus aiguës, et incapable de proférer un mot, épiait notre entretien, et comme l’excellent Don Miguel de Cervantes Saavedra a divulgué au public les fruits de l’indiscrétion de Campuzano, je puis te supposer parfaitement instruit de l’histoire antérieure de ma vie, dont je faisais part à mon cher et inoubliable ami Scipion. Tu sais donc qu’il entrait dans mon emploi de porter la lanterne devant les frères quêteurs, qui allaient recueillir les aumônes au profit de l’hôpital. Or, il arriva un soir que, dans une des rues les plus éloignées du couvent, où logeait une vieille dame qui nous distribuait chaque fois de riches aubaines, je me trouvai retenu plus long-temps qu’à l’ordinaire avec mon fallot, attendu que la main bienfaisante ne jugeait pas à propos de se montrer à la fenêtre. — Mahudes voulait me faire quitter la place ; ô que n’ai-je cédé à son injonction !…

Mais ma mauvaise étoile l’emporta, et les puissances infernales avaient juré ma perte. Scipion hurla pour me prévenir ; Mahudes me conjurait d’une voix touchante de m’éloigner : j’allais suivre son conseil, quand la fenêtre s’ouvrit, et un petit paquet tomba par terre. Au moment où je m’en approchais, je me sentis tout-à-coup enlacé dans des bras osseux, comme par les replis d’un serpent ; un long cou de cigogne s’appliqua sur mon dos, un nez de vautour aigu et glacial se mit en contact avec mon museau, et des lévres bleuâtres et desséchées m’effleurèrent de leur haleine pestilentielle. Un violent coup de poing brisa ma lanterne, qui s’échappa d’entre mes dents.

— Je te rattrape enfin, — fils de catin ! vilain — bien-aimé Montiel ! — je ne te quitte plus, ô mon cher Montiel ! mon gracieux fils ! tu ne m’échapperas pas. —

Ainsi me criait dans les oreilles la voix ronflante de ce monstre. — Ah ! quelle horrible angoisse ! — La créature diabolique accroupie sur mon dos, et qui me tenait ainsi enlacé, c’était elle ! l’odieuse, la maudite Cagnizares ! Tout mon sang se figea dans mes veines. Bien repu et robuste comme j’étais, j’aurais défié le plus hardi sergent d’archers et toute son escouade. Mais en cette conjoncture mon courage m’abandonna. — Ô pourquoi Belzébuth ne l’a-t-il pas mille fois noyée dans sa mare de soufre ! — Je sentais le hideux squelette harper mes côtes de ses ongles crochus, et ses flasques mamelles, pareilles à deux bourses de cuir, ballotter sur mon cou, tandis que ses longues jambes écharnées trainaient par terre, et que les pans déchirés de sa robe s’entortillaient autour de mes pattes. Ô l’affreux ! l’horrible souvenir !…

MOI.

Eh quoi, Berganza ! ta voix expire. — Je vois des larmes dans tes yeux ? As-tu donc aussi la faculté de pleurer ? as-tu appris cela de l’homme, ou bien cette expression de la douleur t’est-elle naturelle ?

BERGANZA.

Je te remercie ; tu m’as interrompu à propos. L’impression de cette horrible scène s’est adoucie, et avant de continuer mon récit, je t’apprendrai, touchant l’organisation de mes semblables, une chose dont je voudrais te voir bien pénétré.— N’as-tu donc jamais vu de chien pleurer ? Oui sans doute, la nature, dans sa tendance ironique, nous a réduits à chercher, comme vous autres hommes, dans cet élément fluide, l’interprétation de nos souffrances et de nos émotions pénibles, tandis qu’elle nous a au contraire refusé toute aptitude à l’ébranlement nerveux du diaphragme, duquel résultent les sons bizarres que vous appelez rire. Cela prouve que le rire est plus exclusivement que les pleurs une faculté propre à l’homme. Mais c’est une privation dont nous sommes bien dédommagés par l’organisme tout particulier d’un membre du corps dont vous êtes absolument dépourvus, ou dont la nature peut-être a fini par vous priver, ainsi que plusieurs physiologistes le prétendent, parce que, méconnaissant et dédaignant son élégance, vous l’avez constamment répudié vous-mêmes.

Je n’entends pas parler d’autre chose que du mouvement saccadé de notre queue, modifié de mille façons, par lequel nous savons exprimer toutes les nuances de notre satisfaction, depuis la plus légère motion de plaisir jusqu’aux transports de la joie la plus délirante, et que vous désignez assez mal par votre locution : frétiller de la queue. La noblesse d’âme, la fermeté de caractère, la force et la grâce du corps s’apprécient chez nous par le port de la queue, et, par une relation aussi naturelle qu’admirable, c’est elle encore qui révèle, par son agitation, notre satisfaction intérieure, comme l’action de la serrer, de la dérober aux regards, pour ainsi dire, est l’indice le plus expressif de notre terreur ou d’une amère tristesse. — Mais revenons à mon affreuse aventure.

MOI.

Tes réflexions sur toi et sur ta race, mon cher Berganza, témoignent de ton esprit philosophique, et je ne suis pas fâché que tu mêles à ton récit des observations de ce genre.

BERGANZA.

J’espère bien te convaincre de plus en plus de l’excellence de l’espèce canine. Le mouvement de la queue particulier aux chats, par exemple, n’a-t-il pas toujours excité en toi une certaine inquiétude et même un agacement insupportable ? Ne retrouve-t-on pas dans ces tournoiements indécis, dans ces spirales compliquées, l’expression de leur astucieuse malice, de leur dissimulation et d’une haine sournoise ? Mais nous au contraire ! avec quelle loyauté, quelle franchise de bonne humeur nous frétillons de la queue ! — Songe à cela, mon cher, et estime les chiens !

MOI.

Et comment pourrais-je m’en dispenser ? mon cher Berganza ! tu m’inspires pour toi et pour tes pareils une affection qui ne finira qu’avec ma vie, mais poursuis maintenant ton lamentable récit.

BERGANZA.

Je me mis à mordre comme un furieux, à droite et à gauche, mais sans pouvoir atteindre le monstre. Enfin, en cherchant à me serrer contre la muraille, je tiraillai avec mes pattes le vêtement qui s’était entortillé autour d’elle, et je parvins ainsi à me débarrasser de la coquine. Alors je happai son bras avec mes dents ; elle poussa un cri affreux, et la laissant gémir derrière moi, je pris mon élan d’un bond hardi et vigoureux.

MOI.

Dieu soit loué ! te voilà délivré.

BERGANZA.

Oh ! écoute la suite. — Dans l’égarement de la colère, je courus bien loin en avant, et je dépassai la porte de l’hôpital. J’allais toujours d’une course rapide à travers les ténèbres. J’apercevais par intervalle briller la lueur d’un foyer. Je suivis cette direction, et j’arrivai bientôt à un carrefour, au centre duquel brûlait en effet un feu ardent sous un vaste trépied, qui supportait une chaudière de forme bizarre. Une monstrueuse tortue horriblement bigarrée de couleurs disparates, se tenait debout auprès de la chaudière, et avec une énorme spatule remuait le contenu, dont l’écume bouillonnante débordait en sifflant et en pétillant sur les flammes, d’où surgissaient mille étincelles d’un rouge sanguin qui retombaient à terre sous les formes les plus hideuses. Des lézards à face humaine ricanaient d’un rire stupide ; des putois lisses et luisants, des rats à têtes de corbeaux, et je ne sais combien d’autres bêtes immondes et surnaturelles, couraient confusément et impétueusement dans tous les sens, formant des cercles de plus en plus rétrécis, tandis qu’un gros chat noir aux yeux étincelants les poursuivait avec rage, et dévorait incessamment une nouvelle proie, en faisant entendre un grognement lugubre. Je demeurai comme pétrifié par un sortilége : un froid glacial courut dans mes veines, et je sentis tout mon poil se hérisser sur mon corps. La tortue, avec son air impassible et son tournoiement continuel dans la chaudière, était horrible à voir, car sa larve semblait offrir, sous un certain aspect, une odieuse parodie de la nature humaine.

— Mais c’était surtout le chat, qui provoquait en moi des accès de fureur ! Ce drôle noir, pensais-je, est de cette race grognante, ronflante, serpentant de la queue, hypocrite et traître qui est ton ennemie naturelle ? et à cette idée, je me sentis le courage de combattre le diable lui-même s’il se présentait à moi sous une forme semblable. Un coup de patte, un coup de dent, et tout le maléfice est détruit ! — Déjà je guettais le moment favorable où le chat s’avancerait assez près de moi pour l’attaquer avec avantage et énergie, lorsqu’une voix glapissante fit retentir les airs des cris : Montiel !… Montiel !…

MOI.

Ah ! Berganza, j’entrevois de nouveaux malheurs ; mais achève !

BERGANZA.

Tu vois comme m’émeut ce récit. À présent encore, l’apparition de cette nuit fatale est aussi présente à mes yeux que le premier jour. Mon existence… Mais je ne veux pas anticiper.

MOI.

Continue donc.

BERGANZA.

Mon ami ! il est bien commode d’écouter, tandis que le narrateur se consume et s’épuise à formuler convenablement et à arrondir en belles périodes les pensées tumultueuses de son âme. — Je me sens très-faible, et ne désire rien tant qu’une saucisse bien accommodée, mon régal de prédilection ; mais, puisqu’il est impossible de se la procurer ici, il faut bien que je poursuive ma narration en restant sur mon appétit.

MOI.

Je suis bien curieux d’apprendre le dénouement de ton aventure, quoique je ne puisse me défendre d’une frayeur secrète. Je ne trouve plus rien d’extraordinaire à t’entendre parler, mais je regarde à chaque instant malgré moi sur les arbres pour voir si quelque lézard à face humaine n’est pas là à nous épier avec son rire diabolique.

BERGANZA.

Au cri de Montiel ! Montiel ! qui retentissait dans l’espace, j’entendis tout près de moi des voix glapissantes répondre Montiel ! Montiel ! Et tout d’un coup je me vis entouré de sept vieilles femmes maigres et gigantesques. Sept fois mes yeux crurent reconnaître la maudite Cagnizares, et pourtant ce n’était aucune de ces mégères ; car telle était pour ainsi dire l’identité multiple de toutes ces figures ridées et édentées, avec leurs yeux verts étincelants et leurs nez crochus de hiboux, que les traits les plus connus en recevaient un aspect étranger, et les plus étrangers une apparence connue. Elles commencèrent à chanter d’une voix aigre et perçante en faisant de hideuses grimaces, et en tournant avec frénésie autour de la chaudière, de sorte que leurs chevelures noires comme le charbon flottaient en serpentant dans les airs, et que leurs robes en haillons laissaient voir leur dégoûtante et jaune nudité. Le gros chat noir dominait cette musique infernale de ses miaulements aigus, et projetait autour de lui mille étincelles, en éternuant et en soufflant à la manière de ces animaux. Il sautait au cou tantôt de l’une, tantôt d’une autre de ces harpies, et alors chacune d’elles le tenant embrassé étroitement, dansait avec lui en tournant comme un tourbillon, tandis que les autres restaient immobiles. — Cependant la tortue gonflait à vue d’œil, et enfin elle se précipita dans la chaudière fumante, d’où le liquide, débordant avec fracas, inonda le foyer qui sifflait et pétillait, et puis de cette collision flamboyante, surgirent mille fantômes abominables qui s’accouplaient et se transformaient à l’infini, de manière à confondre tous les sens. Là, c’étaient des bêtes fantastiques offrant de hideuses parodies du visage de l’homme ; ici, c’étaient des êtres humains se déballant, avec d’horribles convulsions, pour se soustraire à l’envahissement des formes de la brute, lesquelles se croisaient ensemble, se mélangeaient et s’absorbaient mutuellement dans leur lutte acharnée.— Et les sorcières tournaient toujours en dansant avec plus d’impétuosité au milieu de l’épaisse vapeur de soufre vomie par la chaudière bouillonnante !…

MOI.

Berganza ! — Arrête ! c’en est trop : jusque sur ta physionomie… je t’en conjure ! cesse du moins de rouler ainsi les yeux, d’ailleurs fort spirituels.

BERGANZA.

Actuellement, point d’interruption, mon ami ! écoute plutôt l’horrible et mystérieuse chanson des sept sorcières, qui est restée fidèlement gravée dans ma mémoire :

Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !


Le fils à la généreuse âme
Rachète la mère du fils.
Le sang a jailli de la flamme !

Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !

Si le coq rouge en a menti,
Que du chat la dent vengeresse
Égorge le coq perverti !
La mère a rempli sa promesse.

Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !
Nous entends-tu ? viens à nous !

Les sept en cinq marchent d’accord :
Les salamandres sont vaincues,
Le roi des farfadets est mort,
Son ombre sillonne les nues !

Mère aux hiboux ! mère aux hiboux !

Telles étaient les paroles de la chanson que hurlaient ensemble les sept épouvantables furies. Au dernier refrain, ces mots retentirent du haut des airs : « Ô mon fils Montiel ! brave le danger, brave le jeune homme ! » Soudain le chat noir s’élança vers moi en soufflant avec rage, et lançant des étincelles : mais moi je rassemblai mes forces, et comme je possède une adresse et une énergie extrêmes dans mes pattes de devant (patte me plaît beaucoup plus que votre mou et efféminé main : je voudrais seulement pouvoir dire le et non pas la patte, mais cela m’est interdit par vos rigides vocabulaires patentés !) Je disais donc : comme je possède une adresse et une énergie toutes particulières dans mes pattes de devant, je terrassai mon antagoniste, et je le saisis fortement entre mes dents incisives, sans m’embarrasser du misérable feu d’artifice qui jaillissait à la fois de ses yeux, de son nez, de sa gueule et de ses oreilles. Les sorcières se mirent alors à pousser des hurlements lamentables, et à se rouler par terre en lacérant jusqu’au sang, de leurs ongles crochus, de leurs doigts osseux, leurs mamelles pendantes. Mais je ne lâchais pas ma proie. — Un bruissement d’ailes agite tout-à-coup les airs, et voilà qu’une vieille petite mère toute grise, à cheval sur un hibou, descend auprès de moi. Elle ne ressemble en rien aux autres sorcières. Son œil vitreux semble me sourire, et me pénètre d’une façon prestigieuse. « Montiela ! » s’écrièrent les sept femmes de leurs voix glapissantes. Une crispation soudaine ébranle convulsivement tous mes nerfs… Je lâche mon ennemi, qui s’enfuit, en gémissant et en criant, sur un rayon de feu d’un rouge sanguin. — Une épaisse vapeur m’environne… l’haleine me manque… je perds connaissance… je tombe ! —

MOI.

Arrête, cher Berganza ! tes récits sont vraiment empreints d’un coloris si énergique !… je vois la Montiela, et les battements d’ailes de son hibou me causent un étrange frisson. Je ne cache pas que j’attends impatiemment le moment de ta complète délivrance.

BERGANZA.

Lorsque je repris connaissance, j’étais couché à terre, sans pouvoir remuer une seule patte. Les sept sorcières étaient accroupies autour de moi, me palpant et me frottant de leurs mains décharnées. Il dégouttait de mes poils une liqueur huileuse et fétide dont elles m’avaient oint, et j’éprouvais intérieurement une sensation bien extraordinaire. Il me semblait sentir une individualité personnelle distincte de mon propre corps. Ainsi je me voyais gisant là comme un Berganza étranger, et pourtant c’était bien moi, quoique je fusse aussi positivement l’autre Berganza libre témoin de mon infortune. Celui-ci grognait et aboyait à celui qui était entre les mains des sept fantômes, et le provoquait à jouer vigoureusement de la mâchoire pour se soustraire à ses ennemis, tandis que l’autre moi… Mais ! pourquoi te fatiguer de la description de cet état incompréhensible produit par des artifices infernaux, et qui me partageait en deux êtres absolument indépendants l’un de l’autre ?

MOI.

Autant que je peux le conjecturer d’après ton histoire, d’après les paroles de la Cagnizares et les circonstances du congrès des sorcières, il ne s’agissait de rien moins que d’opérer ta transformation. Elles te prenaient décidément pour le fils Montiel, et c’était dans l’espérance de te voir apparaître sous la forme d’un beau jeune homme, qu’elles t’avaient oint de cette huile magique bien connue, qui a la vertu de produire de pareilles transmutations.

BERGANZA.

Tu as parfaitement deviné ; car les sorcières, pendant qu’elles me frottaient et me maniaient dans tous les sens, répétaient de leurs voix sépulcrales cette espèce de chanson qui faisait allusion à ma métamorphose :

Cher poupon, prends Ouhou2 pour guide :
Ne crains rien du matou perfide.
La mère apporte un beau présent,
Cher poupon, voici le moment.

Que la peau du chien t’abandonne.
Transforme-toi : Ouhou l’ordonne !
Magique horreur ! fatal moment !
Cher poupon, change promptement !

Et à chaque refrain, la vieille montée sur le hibou faisait claquer fortement ses mains desséchées l’une contre l’autre, et remplissait l’air de hurlements sauvages et lamentables. Mon tourment augmentait de minute en minute : tout-à-coup le coq chanta dans le village voisin ; une lueur rouge parut à l’orient, et aussitôt toute cette racaille ensorcelée s’envola avec bruit de côté et d’autre, et le maléfice fut ainsi dissipé, de sorte que je restai seul gisant sur la grande route dans un état de faiblesse extrême.

MOI.

En vérité, Berganza, tu m’as profondément ému ; et ce qui excite surtout ma surprise, c’est que tu aies retenu aussi fidèlement les chansons des sorcières au milieu des angoisses que tu éprouvais.

BERGANZA.

Outre que les harpies répétèrent ces vers cent fois à mon oreille, ce fut précisément l’énergique impression que me causa cette fantasmagorie diabolique qui vint au secours de ma mémoire, d’ailleurs trop fidèle, et dut y graver tout aussi profondément. La véritable mémoire, considérée sous un point de vue philosophique, ne consiste, je pense, que dans une imagination très-vive, facile à émouvoir, et par conséquent susceptible d’évoquer à l’appui de chaque sensation les scènes du passé, en les douant, comme par enchantement, de la vie et du caractère propres à chacune d’elles ; du moins j’ai entendu soutenir cette thèse par l’un de mes anciens maîtres, qui avait une mémoire prodigieuse, quoiqu’il ne pût retenir ni une date ni un nom propre.

MOI.

Ton maître avait raison, et il en est sans doute autrement des paroles et des discours qui ont pénétré profondément dans l’âme, et dont on a pu saisir le sens intime et mystérieux, que des mots appris par cœur. — Mais quelle fut la suite de cette aventure, ô Berganza ?

BERGANZA.

Je me trainai péniblement, faible et débile comme je l’étais, de la grande route sous des arbres voisins, et je m’endormis. À mon réveil, le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, et je sentais l’huile des sorcières s’échauffer sur mon dos velu. J’allai me plonger dans le ruisseau qui gazouillait à travers les buissons, pour me rafraîchir et me débarrasser du maudit onguent, et je me mis ensuite à courir en avant avec une nouvelle vigueur, car je ne me souciais pas de retourner a Valladolid, craignant de retomber peut-être encore dans les mains de la maudite Cagnizares. Mais à présent, mon ami, prête une oreille attentive : car, de même que la morale vient après la fable, ce qui va suivre t’expliquera suffisamment enfin comment j’existe encore.

MOI.

Cela pique en effet bien vivement ma curiosité, car plus je te regarde, et quand je réfléchis que depuis plusieurs centaines d’années...

BERGANZA.

N’achéve pas ! — J’espère bien que tu te montreras digne de la confiance que j’ai mise en toi, à moins que tu ne sois du nombre de ces gens qui ne trouvent rien d’étonnant a ce que les cerises fleurissent, et peu à peu se transforment en fruits mûrs, parce qu’alors ils peuvent les manger, mais qui traitent d’absurde tout ce dont ne les a pas convaincus le témoignage charnel de leurs sens. Ô licencié Péralta ! licencié Péralta !

MOI.

Ne t’emporte pas, mon cher Berganza ! c’est, comme on dit, une fragilité de la nature humaine ; garde-toi d’attribuer à un autre motif le doute qui s’élève malgré moi dans mon esprit pour le miraculeux.

BERGANZA.

Tu me mets sur la voie de la question spéciale que je traiterai moi-même tout-à-l’heure. — Bref, je traversai donc en courant les champs et les prairies, et je ne te dirai pas comment je profitai du bon accueil que je recevais tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, comme cela m’était arrivé déjà antérieurement. Mais hélas ! d’année en année j’éprouvais, d’une manière toujours plus sensible, au retour de l’époque fatale, les effets pernicieux du maudit enchantement opéré sur moi par les infâmes sorcières. — Si tu me promets de ne pas te formaliser de ce que je pourrais dire de choquant pour tes semblables, et si tu veux t’abstenir de me chercher chicane sur les expressions impropres ou défectueuses que j’emploierai peut-être, j’essaierai de le peindre...

MOI.

Berganza, reconnais en moi un véritable sentiment de cosmopolitanisme : et j’emploie ce mot dans une acception plus large que celle en usage ; c’est-à-dire que je n’ai point la manie de circonscrire et de renfermer dans une étroite classification les phénomènes de la nature. Ainsi, en t’entendant parler, et surtout avec autant de bon sens, je ne songe nullement à faire la critique des détails subordonnés à cette merveille. Parle donc, mon cher, comme à un véritable ami, et dis-moi quel effet produisait encore sur toi, après un si long intervalle, cette huile magique des sorcières.

Ici Berganza se leva, se secoua, et courbé sur lui-même, gratta le derrière de son oreille gauche avec sa patte gauche de derrière ; puis il éternua deux ou trois fois fortement, ce qui me donna l’occasion de prendre une prise en lui disant Dieu vous bénisse ! Enfin, il sauta sur le banc, et s’appuyant contre moi, de sorte que son museau touchait presque ma figure, il reprit l’entretien en ces termes :

BERGANZA.

La nuit est fraîche, profite donc un peu de ma chaleur corporelle, qui parfois s’échappe en étincelles pétillantes de mes poils noirs ; d’ailleurs, je veux dire tout bas ce que je vais te confier à présent. — Lorsque le jour maudit est revenu, et que l’heure du sabbat approche, je ressens d’abord des appétits tout particuliers et absolument contraires à mes habitudes. Ainsi, au lieu d’eau naturelle, je voudrais boire du bon vin, j’ai envie de manger de la salade aux anchois. En outre, je ne puis m’abstenir de frétiller amicalement de la queue à certaines personnes qui me déplaisent souverainement, et qui n’excitent d’ordinaire que mes grognements. Ce n’est pas tout encore : si je rencontre alors des chiens plus forts et plus vigoureux que moi, mais que je n’hésite pourtant pas à combattre quand ils me provoquent, je les évite avec le plus grand soin, tandis qu’à la vue de petits bichons ou de roquets avec lesquels je joue volontiers dans mon état natuturel, il me vient l’idée de leur donner par derrière un bon coup de patte, dans la persuasion où je suis que cela leur fera du mal, sans qu’ils puissent en tirer vengeance. Bref, tout change et s’embrouille dans le plus profond de mon âme, tous les objets flottent indécis et décolorés devant mes yeux ; des sentiments étrangers, et que je ne saurais définir, m’agitent et m’oppressent. Le bois ombreux, sous le feuillage duquel j’ai tant de plaisir ordinairement à m’étendre, et que je crois entendre converser avec moi, quand le vent, agitant ses branches, leur fait rendre un murmure doux et varié, ne m’inspire plus que du dégoût : je trouve insupportable la clarté de la lune, cette reine de la nuit qui voit les nuages, en passant devant elle, se parer d’or et d’opale ; mais j’éprouve une envie irrésistible de m’introduire dans les salons brillamment illuminés. Là, je voudrais marcher sur deux pieds, cacher ma queue, me parfumer, parler français et manger des glaces : je voudrais que chacun vint me serrer la patte en m’appelant mon cher baron ! ou mon petit comte ! et me soustraire enfin complètement à la nature canine. Oui, j’envisage en ces moments-là l’état de chien avec horreur ; et plus mon imagination exaltée me rapproche de la qualité d’homme, plus ce prétendu développement organique cause dans tout mon être une perturbation funeste. — J’ai honte d’avoir sauté et gambadé dans la prairie, et de m’être gaîment roulé dans l’herbe par une chaude journée de printemps. Mon caractère devient de plus en plus sérieux et réfléchi. À la fin de cette lutte déplorable, je me sens homme, et propre à dominer la nature qui fait croître les arbres, pour qu’on en puisse faire des tables et des chaises, et fleurir les fleurs, pour qu’on les mette en bouquets à sa boutonnière. Mais tandis que je m’approprie ainsi les plus éminentes facultés de votre nature, mes sens et mon esprit sont frappés d’une stupidité qui m’allanguit et m’oppresse horriblement, jusqu’à me jeter dans un évanouissement complet.

MOI.

Ah ! — ah ! mon cher Berganza ! Je l’ai bien dit ; elles prétendaient douer d’une figure humaine ce Montiel, que leur compère Satan a réservé sans doute à quelqu’autre emploi ; mais leurs conjurations magiques échouèrent devant cette énergie ironique qui dispersa les animaux et les instruments du sortilége, comme fit Méphistophélès dans le bouge de la sorcière, en culbutant les ustensiles fracassés, et faisant craquer la charpente du taudis. Et voilà comment tu fus soumis à cette onction funeste qui te fait endurer à chaque anniversaire de si cruels tourments.

BERGANZA.

Cette lutte intérieure semble pourtant devoir m’assurer une vie éternelle et une vigueur sans déclin, car je me réveille chaque fois de mon profond évanouissement réconforté et rajeuni d’une manière miraculeuse. La constellation particulière qui présida à ma naissance, et qui me dota de la faculté non-seulement de comprendre votre langage mais encore de m’en servir, est entrée en conflit avec cet enchantement diabolique, de telle sorte qu’à présent je cours le monde comme le juif errant, à l’épreuve des coups de bâton, du fusil et du poignard, et sans devoir trouver nulle part le repos de la tombe. Mon sort est vraiment digne de compassion ; et au moment où tu m’as rencontré, je venais de me sauver de chez un maître bourru, je n’avais rien mangé depuis le matin, et j’étais plongé dans les plus tristes réflexions sur ma bizarre destinée.

MOI.

Pauvre Berganza ! Plus je te considère de près à la clarté de la lune, plus je découvre dans ton visage, un peu noirâtre à la vérité, les traits d’une cordiale loyauté et d’une heureuse nature. Tes facultés oratoires mêmes, toutes surprenantes qu’elles soient, ne m’inspirent plus aucune suspicion. Tu es, je puis le dire, un chien poétique ; et comme, de mon côté (tu me connais assez pour le savoir déjà), je suis enthousiaste de poésie, qu’en dis-tu, si nous formions une liaison intime ? si tu venais avec moi ?…

BERGANZA.

On pourrait en causer, mais…

MOI.

Jamais de coups de pied, encore moins de coups de bâton. — Tous les jours, outre l’ordinaire, pour dessert une saucisse bien accommodée. — Bien souvent aussi, un bon rôti de veau charmera ton odorat de son agréable fumet, et tu n’attendras pas en vain ta part du susdit.

BERGANZA.

Tu vois que ta gracieuse proposition produit son effet, puisque je renifle déjà de plaisir, comme si je sentais le rôti à la broche. Mais tu as laissé échapper un aveu qui, s’il ne me rebute pas tout-à-fait, me rend pourtant fort indécis.

MOI.

Qu’est-ce donc, Rcrganza ?

BERGANZA.

Tu as parlé d’esprit poétique, de caractère enthousiaste…

MOI.

Et cela te rebuterait ?

BERGANZA.

Ah ! mon ami, permets-moi d’être sincère ! je suis un chien à la vérité, mais c’est un avantage moins précieux de marcher debout, de porter des culottes et de bavarder incessamment suivant sa fantaisie, que de nourrir en soi, dans un recueillement silencieux, un pieux sentiment de la nature qui pénètre dans sa sainte profondeur, et constitue la véritable poésie. À une époque illustre et reculée, sous le ciel du midi qui échauffe toutes les créatures de son ardeur féconde, et provoque les êtres animés à un perpétuel concert d’allégresse, malgré ma condition infinie, j’ai entendu les chants des hommes décorés alors du nom de poètes ! Le secret de leur art était de chercher avec un zèle passionné à reproduire ces merveilleux accords variés à l’infini, d’où résulte l’harmonie universelle de la nature. Ils dévouaient, ils consacraient leur vie à la poésie, et la regardaient comme la plus sainte mission que l’homme pût recevoir de la nature, de Dieu !

MOI.

J’admire, Berganza, la couleur poétique de tes expressions.

BERGANZA.

Je te l’ai déjà dit, mon ami, dans mon bon temps, je fréquentais volontiers beaucoup de poètes. Je préférais les croûtes de pain que me donnait tel pauvre étudiant, qui n’avait guère d’autre nourriture, à un morceau de rôti que me jetait d’un air méprisant un valet mercenaire. — Alors la noble ardeur de peindre en un mélodieux langage les plus mystérieux sentiments de l’âme enflammait encore dans toute sa pureté l’esprit des élus, et ceux mêmes qui ne pouvaient revendiquer un pareil titre avaient de la passion et de la foi ; ils honoraient les poètes comme des prophètes qui nous révèlent les secrets merveilleux d’un monde inconnu, plein de séductions et de magnificences, et ils n’avaient point la ridicule prétention de devenir, eux aussi, les prêtres du divin sanctuaire dont la poésie leur entr’ouvrait la riche perspective. — Mais à présent tout a bien changé. Qu’il advienne à un riche citadin, à monsieur le professeur patenté, ou à monsieur le major une nichée d’enfants, vite on mettra Frédéric, Pierre et le petit Jeannot à chanter, à composer, à peindre, à déclamer des vers, sans s’embarrasser le moins du monde s’ils ont pour tout cela le plus petit grain de vocation et d’aptitude. Cela fait partie de votre prétendue bonne éducation. Et puis, chacun croit pouvoir disserter, bavarder sur l’art, apprécier, pénétrer le poète, l’artiste dans le plus intime de son être, et le mesurer à sa toise. Or, quel affront plus cruel pour un artiste que de voir le vulgaire le rabaisser à son niveau ? Et c’est pourtant ce qui arrive tous les jours. Que de fois n’ai-je pas éprouvé un mortel dégoût à entendre de ces sortes de gens obtus déraisonner sur les arts, citer Goethe et se battre les flancs pour paraître inspirés par cette poésie dont un seul rayon les eût éblouis et paralysés, les chétifs eunuques !

Mais surtout, ne prends pas cela en mauvaise part, mon ami ! si tu avais par hasard une femme ou une maîtresse de cette nature, — ce sont surtout les femmes éduquées, artistiques, poétiques qui me déplaisent souverainement. Car si j’aime à me laisser caresser par une main déliée de jeune fille, et à reposer ma tête sur un élégant tablier, souvent en revanche, quand j’entends quelqu’une de ces précieuses, dépourvues de goût et de bon sens, bavarder à tort et à travers sur une foule de niaiseries littéraires qu’elles ont apprises par cœur, il me prend l’envie de lui imprimer avec mes dents tranchantes, dans quelque endroit sensible de son corps, une bonne remontrance !

MOI.

Fi ! Berganza ! n’es-tu pas honteux ! c’est la vengeance qui t’inspire un pareil langage : la Cagnizares, qui fut la cause de tous tes malheurs, était une femme !

BERGANZA.

Tu commets une grande erreur, car tu regardes comme dépendantes l’une de l’autre deux choses qui n’ont et n’auront jamais aucune liaison. Crois-moi, il en est d’une apparition surnaturelle et terrible, comme d’une violente secousse électrique, laquelle anéantit les êtres trop débiles pour y résister, mais communique une vigueur nouvelle à ceux qui peuvent la supporter ; du moins mon expérience m’en fait juger ainsi. Quand le souvenir de la Cagnizares vient m’assaillir, mon sang bouillonne dans mes veines, tous mes muscles et mes fibres se contractent, et une oppression pénible m’affaisse momentanément, mais je me relève bientôt plus vaillant, plus agile, et la crise agit d’une manière fortifiante, tant sur mon corps que sur mon esprit. — Quant à la femme savante et poétique avec ses prétentions ridicules, et ses démonstrations exagérées d’enthousiasme pour l’art, l’idéal, que sais-je encore !… Ah ! — Ah !…

MOI.

Berganza ! Eh bien ; tu t’interromps ! tu appuies la tête sur ta patte ?

BERGANZA.

Ah, mon ami, rien que d’en parler, j’éprouve déjà l’atonie funeste, l’inexprimable dégoût qui s’emparait de moi lorsque j’entendais les bavardages sur l’art des femmes de cette espèce, ce qui m’affectait au point que je laissais souvent durant des semaines entières, intact et dédaigné, le meilleur morceau de rôti.

MOI.

Mais Berganza, mon ami, ne pouvais-tu pas couper court à ces propos insipides par certains grognements ou aboiements expressifs ? car quand même cela t’aurait fait mettre à la porte, tu aurais du moins été délivré de ce verbiage.

BERGANZA.

Mets la main sur ta conscience, mon ami ! et dis-moi franchement s’il ne t’est pas souvent arrivé de te laisser ennuyer et tourmenter sans nécessité, par de puérils motifs. Tu te trouvais dans une société stupide, tu pouvais prendre ton chapeau et t’en aller : tu ne le faisais point. Telle ou telle considération que tu n’avouerais pas sans en rougir te retenait, la crainte d’offenser celui-ci, celui-là, dont les bonnes grâces cependant ne valent point un zeste pour toi. Peut-être une personne…, une silencieuse jeune fille seulement occupée à boire du thé et à manger des gâteaux auprès du poêle était devenue intéressante à tes yeux ; et tu ne voulais pas partir sans t’attirer encore une fois adroitement ses regards en t’écriant tout bas : « Céleste créature ! Que signifient tous ces mots ampoulés, ce chant prétentieux, ces fades déclamations ? Un seul regard de cet œil angélique a cent fois plus de prix et de valeur que tout Goethe, dernière édition. »

MOI.

Berganza ! — tu deviens piquant !

BERGANZA.

Eh bien, mon ami ! si cela arrive à vous autres hommes, pourquoi un pauvre chien n’avouerait-il pas franchement que souvent il s’est réjoui dans son amour-propre dépravé de ce que, malgré sa stature un peu forte pour être admis dans des cercles distingués où d’habitude les carlins et les roquets ont seuls le droit de venir japper et tortiller de la queue, on tolérait pourtant volontiers sa présence, et on le laissait se coucher, paré d’un joli collier, sous le sofa de la maîtresse de maison, sur un élégant parquet ? — Bref, à quoi bon tant de cérémonies pour te convaincre du peu de valeur de vos femmes littéraires ? Laisse-moi te raconter la catastrophe qui m’a conduit ici, et tu sauras pourquoi je sois irrité à ce point de la fadeur et de la futilité de ces prétendus bureaux d’esprit et cercles à la mode. — Mais d’abord que j’essaie de me restaurer un peu !

Berganza sauta vivement à bas du banc de gazon, et courut, avec un peu de lourdeur encore, à travers le taillis. Je l’entendis lamper avec avidité, dans un fossé voisin, de l’eau qui s’y était amassée. Il revint bientôt près de moi, après s’être bien secoué ; il reprit sa place, accroupi sur ses pattes de derrière, et la tête détournée du côté de la statue de saint Népomucène, il commença, d’une voix dolente et sourde, de la manière suivante :

BERGANZA.

Je le vois encore devant moi, le bon, l’excellent homme, avec ses joues pâles et creuses, son regard triste et la mobilité de son muscle frontal. Celui-là était animé d’un véritable sentiment poétique : et c’est à lui que je dois, outre maint souvenir touchant d’une amitié précieuse, mes connaissances musicales.

MOI.

Comment, Berganza ? — Toi ! des connaissances musicales ? — Tu me fais rire !

BERGANZA.

Voilà comme vous êtes ! toujours des jugements téméraires. Parce que vous avez la manie de nous tourmenter de râcleries, de sifflements et de criailleries abominables, qui nous font hurler d’impatience et d’angoisse, vous nous refusez tout sentiment musical, et je soutiens pourtant que notre espèce jouit, à cet égard, des dispositions les plus heureuses, bien que je sois peut-être obligé de reconnaître la supériorité de ces odieux animaux, que la nature a privilégiés en effet sous le rapport de l’aptitude musicale, puisque, ainsi que le remarquait souvent mon noble maître et ami, ils savent exécuter en duo leurs chansons favorites, par tierces basses et hautes, suivant les lois de la gamme chromatique.

Bref, ce fut durant mon séjour dans la célèbre Résidence voisine, chez le maître de chapelle Jean Kreisler, que je m’instruisis profondément dans l’art musical. Lorsqu’il improvisait sur son magnifique piano, et qu’aux accords ravissants d’une pure harmonie, il initiait l’âme aux mystères merveilleux du sanctuaire de l’art, je m’étendais à ses pieds, et, l’œil arrêté fixement sur lui, je prétais jusqu’à la fin une oreille attentive. Et quand alors il se renversait dans son fauteuil, grand comme je suis, je sautais à lui en posant mes pattes sur ses épaules, témoignant avec vivacité de mon plaisir et de mon approbation, de la manière expressive dont nous parlions tout-à-l’heure. Alors, il m’embrassait avec tendresse, et s’écriait : « Ah, Benfatto ! (il m’appelait ainsi en mémoire de notre première rencontre) tu m’as compris ! chien sensible et judicieux ! ne devrais-je pas renoncer à jouer devant d’autres que toi ! — Tu ne me quitteras jamais. »

MOI.

Il t’appelait donc Benfatto !

BERGANZA.

Je le rencontrai pour la première fois dans le beau parc qui touche à la porte N…. ; il paraissait occupé à composer, car il était assis sous un berceau, tenant à la main une feuille de papier à musique et un crayon. Au moment où il se levait impétueusement en s’écriant, dans un ardent enthousiasme : « Ah ! Ben fatto3 ! » je me trouvais à ses côtés, et je me serrai contre lui de la même manière affectueuse qu’a déjà mentionnée l’enseigne Campuzano. — Hélas ! pourquoi n’ai-je pu rester le compagnon du cher maître de chapelle ! je menais une vie si heureuse ! Mais…

MOI.

Arrête, Berganza ! je me rappelle avoir entendu parler de Jean Kreisler. On disait, ne prends pas cela en mauvaise part, que de tout temps il avait été sujet à de fréquents accès de folie, jusqu’à ce qu’enfin il tomba dans une démence complète. On voulut alors le transporter à l’hôpital de fous bien connu qui est situé près d’ici ; mais il était, ajoutait-on, parvenu à s’échapper.

BERGANZA.

Il s’est sauvé ? que le ciel le protége ! — Oui, mon ami ! ils ont voulu tuer et enterrer Jean, et quand, s’abandonnant au sentiment intime de la supériorité que lui a départie la Providence, il croyait pouvoir agir et se mouvoir librement, ils le tenaient pour insensé !

MOI.

Et ne l’était-il donc pas réellement ?

BERGANZA.

Oh ! je t’en prie, apprends-moi quel est donc l’homme privilégié, l’homme prototype fait pour être l’arbitre souverain des intelligences, et qui puisse préciser exactement à quel degré de l’échelle rationnelle se trouve le cerveau du patient comparé au sien propre, et si les dissemblances constatent une infirmité ou une supériorité. — Sous un certain rapport, chaque esprit quelque peu original est prévenu de folie, et plus il manifeste ses penchants excentriques en cherchant à colorer sa pâle existence matérielle du reflet de ses visions intérieures, plus il s’attire de soupçons défavorables. Tout homme qui sacrifie à une idée élevée et exceptionnelle, qu’a pu seule engendrer une inspiration sublime et surhumaine, son repos, son bien-être, et même sa vie, sera inévitablement taxé de démence par ceux dont toutes les prétentions, toute l’intelligence et la moralité se bornent à perfectionner l’art de manger, de boire, et à n’avoir point de dettes. Mais cette démarcation complète entre deux natures distinctes, dont l’homme sage et raisonnable par excellence prétend s’attribuer le bénéfice, n’est-elle pas un hommage plutôt qu’une insulte pour son antagoniste ? — Ainsi parlait souvent mon maître et ami Jean Kreisler.

Ah ! j’avais compris au changement total de ses manières qu’il devait avoir reçu quelque funeste nouvelle. Son courroux intérieur éclatait par intervalles en violents transports, et je me souviens qu’il voulut même une fois me jeter un bâton à la tète ; mais il s’en repentit aussitôt, et m’en demanda pardon les larmes aux yeux. — Je ne sais pas quel avait été le motif de cette perturbation morale, car je ne l’accompagnais que dans ses promenades du soir ou pendant la nuit, tandis que le jour je gardais son petit ménage et ses trésors musicaux. Mais bientôt après il vint chez lui une troupe de gens qui débitèrent à l’envi l’un de l’autre mille absurdités, parlant sans cesse de remontrances sensées, de guérison intellectuelle. Jean put apprécier en cette occasion ma force et mon courage ; car, exaspéré comme je l’étais déjà contre ces malotrus, Dieu sait avec quelle ardeur, sur le premier signe de sa main, je m’élançai contre leur cohorte ! J’entamai ainsi le combat que mon maître acheva glorieusement, en les jetant l’un après l’autre à la porte. — Le jour suivant, il se leva faible et épuisé. « Je vois, mon cher Benfatto, me dit-il, que je ne dois pas songer à rester long-temps ici ; et nous aussi, il faudra nous séparer, mon bon chien !… Ne m’ont-ils pas déjà traité de fou parce que je te jouais du piano, et que je m’entretenais avec toi de maintes choses raisonnables ! Toi aussi, si tu restais plus long-temps avec moi, tu pourrais bien encourir l’accusation de folie ; et de même que je suis menacé d’une ignominieuse réclusion, à laquelle pourtant j’espère bien me soustraire, tu pourrais être condamné à périr de la main du bourreau, et tu n’échapperais pas à cette déplorable catastrophe. Adieu, mon fidèle Benfatto ! » Il ouvrit devant moi la porte en sanglottant, je descendis les quatre étages les oreilles pendantes, et je me trouvai dans la rue.

MOI.

Mais, mon cher Berganza ! le récit de l’aventure qui t’a conduit ici, tu l’as tout-à-fait oublié.


BERGANZA.

Tout ce que je t’ai raconté jusqu’ici en est l’introduction. — Tandis que, livré aux réflexions les plus tristes, je descendais la rue en courant, une troupe d’hommes vint à moi, et plusieurs criaient : « Saisissez ce chien noir ! saisissez-le ! il est fou, il est enragé ! c’est un fait certain. » Je crus reconnaître les persécuteurs de mon ami Jean ; et comme il était aisé de prévoir que, malgré mon courage et mon adresse, j’aurais dû succomber au nombre, je tournai lestement un coin de rue, et m’élançai dans un vaste hôtel dont la porte se trouvait ouverte pour mon bonheur. Tout y annonçait l’opulence et le bon goût ; devant moi se déployait un bel escalier bien clair, bien frotté. J’y montai en effleurant à peine les marches de mes pattes crottées, en trois sauts j’atteignis le palier supérieur, et je m’accroupis étroitement dans l’encognure d’un poêle.

Peu d’instants après, j’entendis dans le vestibule de joyeux cris d’enfants, et la charmante voix d’une jeune fille déjà nubile qui disait : « Lisette ! n’oublie pas de donner à manger aux oiseaux ; quant à mon lapin chéri, je lui porterai moi-même quelque chose. » — Il me sembla en ce moment qu’une puissance mystérieuse et irrésistible me sollicitait à sortir de ma cachette. J’avance donc doucement en remuant la queue et en faisant des courbettes de la façon la plus humble qui soit à mes ordres, et je vois… une jeune fille admirable, âgée de seize ans tout au plus, qui traversait le vestibule en tenant par la main un gentil enfant aux boucles dorées. Maigre mon humble posture, je causai, comme je le craignais, une assez vive frayeur. La jeune fille s’écria à haute voix : « Oh le vilain chien ! comment ce gros chien se trouve-t-il ici ? » Et serrant l’enfant contre elle, elle se disposait à s’enfuir. Mais je rampai jusqu’à ses pieds, et couché devant elle de l’air le plus soumis, je me mis à gémir tout bas tristement. « Pauvre chien ! qu’as-tu ? » me dit alors la charmante jeune fille, et elle se baissa pour me caresser avec sa petite main blanche. Petit à petit je donnai carrière à ma joie, et j’en vins bientôt à me livrer à mes bonds les plus gracieux. La jeune fille riait, l’enfant sautait et criait de plaisir. Bientôt il manifesta le désir commun à tous les enfants de monter sur moi. La jeune fille le lui défendit, mais je m’accroupis aussitôt par terre, et l’invitai moi-même à satisfaire son envie par toutes sortes de grognements et d’éternuments joyeux. Enfin, sa sœur le laissa libre d’agir. Quand je le sentis sur mon dos, je me levai doucement, et tandis que la jeune fille le maintenait d’une main avec la grâce la plus parfaite, je commençai à parcourir le vestibule dans tous les sens, d’abord au pas, puis en faisant des petites courbettes. L’enfant criait et jubilait de plaisir, et sa sœur riait de plus en plus cordialement. Une autre petite fille survint. À l’aspect de la cavalcade, elle joignit ses petites mains en signe de surprise, puis elle accourut, et voulut soutenir l’enfant par l’autre bras. Alors je pus essayer des bonds plus hardis ; nous avançâmes alors au petit galop, et chaque fois que je reniflais en secouant la tête, à l’instar du plus bel étalon arabe, les enfants poussaient des cris de jubilation. On vit les domestiques, les servantes, accourir du haut et du bas de l’escalier ; la porte de la cuisine voisine s’ouvrit, et la cuisinière, laissant échapper de ses mains une casserole qui résonna sur la dalle du seuil, se mit à rire à gorge déployée de ce spectacle, en se pressant les côtes de ses grosses mains rouges. Le nombre et la joie bruyante des assistants augmentaient de minute en minute ; les murs boisés, le plafond, retentissaient de fous éclats de rire à chaque gambade grotesque que j’exécutais comme un véritable paillasse. — Tout-à-coup je m’arrêtai, on crut que c’était de fatigue ; mais lorsque l’enfant fut mis à terre, je fis un grand bond, et puis je me couchai d’un air câlin aux pieds de la jeune fille aux boucles brunes.

« En vérité, mademoiselle Cécile ! dit en riant la grosse cuisinière, le chien a l’air de vouloir vous obliger à le monter. » Là-dessus, tous les domestiques, les bonnes, les femmes de chambre, de s’écrier en chœur : « Oui, oui ! ah le chien intelligent ! — le chien spirituel ! » — Une légère rougeur parcourut les joues de Cécile. Au fond de son œil d’azur pétillait l’envie de se passer ce plaisir d’enfant. — Faut-il ?… ne faut-il pas ?… semblait-elle se demander tout bas, en me regardant amicalement, le doigt appuyé sur sa bouche. Bientôt après elle était assise sur mon dos : alors je m’avançai, fier de mon charmant fardeau, au pas de la haquenée conduisant au tournoi sa royale maîtresse, et la troupe pressée des spectateurs se rangeant avec précipitation sur mon passage, je fis le tour du vestibule, comme au milieu d’un cortège triomphal. Tout-à-coup une grande et belle femme, d’un âge mûr, ouvrit la porte de l’antichambre, et arrêtant un regard fixe sur ma belle cavalière : « Voyez quel enfantillage ! » dit-elle. — Cécile quitta mon dos, et elle supplia si instamment en ma faveur, elle sut présenter si adroitement le récit de ma rencontre imprévue, en faisant valoir mon bon caractère et l’aimable bouffonnerie de mes manières, que sa mère dit enfin au valet de cour : « Donnez à manger à ce chien, et s’il s’habitue à la maison, il pourra rester ici, et il fera la garde durant la nuit. »

MOI.

Dieu soit loué ! te voilà avec un asile assuré !

BERGANZA.

Ah, mon ami ! la décision de lu chère dame me frappa comme un coup de tonnerre, et si je n’avais pas compté alors sur la ressource de mes petits talents de courtisan, je me serais levé et enfui à toutes jambes. Je ne ferais que te fatiguer en te racontant en détail tous les expédients, toutes les finesses de flatterie grâce auxquels je parvins à me glisser d’abord de la cour dans l’antichambre, et petit à petit dans les appartements privés de la dame. Qu’il te suffise d’un mot : les cavalcades du petit garçon, qui paraissait être le favori de la mère, me sauvèrent de l’écurie, et ce fut à la protection de sa charmante sœur, à qui je m’étais dévoué de toute mon âme du premier moment où je la vis, que je dus enfin l’entrée des appartements intérieurs. Cette jeune fille chantait si parfaitement, que je ne doutai point que ce ne fût d’elle seule que parlait le maître de chapelle Jean Kreisler, quand il dépeignait l’effet magique et mystérieux du chant de la jeune virtuose qui seule donnait à sa musique l’inspiration et la vie. Suivant la méthode des habiles cantatrices d’Italie, elle avait l’habitude de solfier pendant une bonne heure tous les matins. Je saisissais alors l’occasion favorable pour me glisser dans le salon auprès d’elle, et couché sous le piano je l’écoutais attentivement. Lorsqu’elle avait fini, je lui témoignais mon contentement par mille bonds joyeux, et elle me récompensait par un bon déjeûner, que je croquais de la manière la plus décente sans salir le parquet. Bref, on finit par ne plus tarir dans toute la maison sur mon amabilité et mon penchant décidé pour la musique. Cécile vantait surtout en moi, outre ces belles qualités, ma galanterie envers son cher petit lapin, par lequel je me laissais tirer impunément les oreilles, la queue, etc. La dame de la maison déclara que j’étais un chien charmant ; et après que j’eus assisté avec une décence exemplaire et toute la dignité convenable à un thé littéraire et à un concert, après que le cercle intime auquel on fit part de mon arrivée romanesque dans l’hôtel, m’eut également honoré d’un suffrage unanime, je fus enfin promu à la dignité de chien de corps de Cécile, ce qui mit le comble à mes vœux les plus chers.

MOI.

Oui ! te voilà dans une maison distinguée, favori en titre d’une jeune fille ravissante, à en juger par tes paroles. Mais tu voulais m’entretenir de la tendance superficielle, de la vulgarité des caractères soi-disant poétiques, et tu devais avant tout me raconter par quelle catastrophe…

BERGANZA.

Doucement ! doucement, mon ami ! — Laisse-moi raconter suivant l’ordre de mes souvenirs. D’ailleurs, ne dois-je pas trouver du plaisir à m’arrêter sur quelques moments heureux de ma vie passée ? Et puis tout ce que je t’ai narré sur mon séjour dans cette maison que je voue à présent aux malédictions de l’enfer, se rattache précisément à cette fatale catastrophe, et bientôt il me suffira de deux mots pour te mettre entièrement au fait. Laisse-moi donc avec ma maudite manie de vouloir tout dépeindre en discours prolixes sous des couleurs aussi vives, aussi pittoresques que les choses se présentent à mon esprit, revenir sur un sujet qu’il me répugnait d’aborder.

MOI.

Allons, mon cher Berganza, continue de raconter à ta manière.

BERGANZA.

La Cagnizares pouvait bien au bout du compte avoir raison.

MOI.

Où veux-tu en venir maintenant ?

BERGANZA.

Comme on dit : Le diable seul peut deviner cela. Cependant, il y a bien des choses qu’il ne devine pas. C’est apparemment pour cela qu’on dit encore : C’est un pauvre diable ! — Il y a toujours eu en moi et dans mon ami Scipion quelque chose de bien étrange ! Décidément, je suis en effet le personnage Montiel banni de l’espèce humaine, et à qui le masque de chien, qui lui fut imposé comme punition, sert à présent de récréation et de divertissement.

MOI.

Berganza ! je ne te comprends pas.

BERGANZA.

Aurais-je donc pu, moi, si loyal, si porté au bien, si ami de la vérité, et plein d’un mépris si profond pour ces caractères faux et dégénérés dont font parade les hommes d’aujourd’hui, devenus pour la plupart insensibles à tout ce qui est grand et saint, comment, dis-je, aurais-je pu recueillir tant d’obseivations précieuses, dont l’ensemble forme ce trésor qu’on appelle la philosophie de l’expérience, s’il avait fallu me produire partout sous l’aspect d’une créature humaine ? — Merci, Satan ! qui as laissé l’huile des sorcières me griller le dos en pure perte ! Je puis du moins, en ma qualité de chien, me coucher auprès du poêle sans qu’on y prenne garde, et tous les secrets de votre naturel perverti que vous mettez à nu devant moi sans défiance, viennent fournir amplement matière à l’ironie et à la pitié que provoque la ridicule et nauséabonde fatuité qui vous distingue.

MOI.

Les hommes ne t’ont-ils donc jamais fait aucun bien, que tu invectives si amèrement toute l’espèce ?…

BERGANZA.

Mon cher ami, durant ma vie, déjà passablement longue, j’ai reçu maint et maint bienfait, dont j’étais indigne peut-être, et je garde un souvenir reconnaissant de chaque plaisir ou de chaque bonne aubaine que m’ont procurés sans intention celui-ci ou celui-là ; remarque bien : j’ai dit sans intention ! Il y a selon moi beaucoup à dire sur ce que vous appelez faire du bien. Celui qui me gratte le dos ou me chatouille délicatement les oreilles, ce qui me fait toujours éprouver un bien-être indéfinissable, ou bien celui qui me gratifie d’un bon morceau de rôti pour s’amuser à me faire rapporter sa canne lancée loin de lui, et quelquefois en pleine eau, ou pour m’engager à faire le beau en m’asseyant sur mes pattes de derrière (manœuvre que je hais mortellement), penses-tu que l’un ou l’autre passe à mes yeux pour m’avoir fait du bien ? C’est un prêté-rendu, un échange, un contrat où il ne peut être question ni de bienfait ni de gratitude. Mais le crasse égoïsme des hommes fait que chacun se borne à proclamer avec vanterie ce qu’il donne, et rougit de mentionner ce qu’il reçoit, de sorte qu’on voit souvent deux individus s’accuser réciproquement d’ingratitude au sujet de la même transaction. — Mon ami Scipion, qui n’avait pas non plus toujours bonne chance, était dans le temps au service d’un riche paysan, homme inculte et brutal, qui le laissait fort souvent à jeun, mais ne lui épargnait pas les coups de bâton. Un jour Scipion, dont le défaut capital n’était certes pas la gourmandise, uniquement poussé par la faim, avait vidé une terrine de lait à sa portée, et le paysan qui le surprit commença par le battre jusqu’au sang. Scipion s’enfuit précipitamment pour échapper à une mort certaine, car le rustre vindicatif s’était emparé déjà d’une fourche de fer, et il traversa le village à la course. Mais en passant devant l’étang du moulin, il vit tomber dans les flots le fils du paysan, un enfant de trois ans qui s’amusait à jouer au bord de l’eau. Scipion, d’un bond rapide, s’élance dans l’étang, saisit avec ses dents l’enfant par ses vêtements, et le rapporte sain et sauf sur l’herbe du rivage, où bientôt il reprit ses sens en souriant à son libérateur et le caressant. Alors Scipion reprit bien vite son élan pour s’éloigner à jamais du village. Vois-tu, mon ami, c’est là ce qui s’appelle un service rendu par pure amitié. Pardonne-moi de ne pas m’être rappelé tout d’abord un trait semblable chez un homme.

MOI.

En dépit de ton antipathie pour ces pauvres hommes qui sont bien mal dans tes papiers, je sens pourtant mon affection pour toi s’accroître de plus en plus, mon brave Berganza ! Permets-moi de t’en donner, tout-à-fait sans intention, un témoignage qui ne peut, je le sais, que t’être infiniment agréable.

Berganza s’approcha de moi en reniflant légèrement, et je lui grattai doucement le dos en promenant ma main plusieurs fois de sa tète à sa queue ; il balançait la tète de droite et de gauche en murmurant de plaisir, et se prêtant au contact de la main bienfaisante. Enfin, quand elle cessa d’agir, nous reprîmes notre entretien.

BERGANZA.

Chaque sensation corporelle agréable me rappelle toujours à l’esprit les souvenirs les plus gracieux, et au moment où je parle je viens de voir m’apparaître l’image de la charmante Cécile, telle que je la vis un jour, avec sa simple robe blanche et ses cheveux bruns noués élégamment en tresses brillantes, comme elle sortait du salon, les yeux en pleurs, et se dirigeant vers sa chambre. J’allai au-devant d’elle, et je me couchai en rampant à ses pieds, suivant mon habitude. Elle me prit alors avec ses deux petites mains par la tête, et me contemplant avec ses beaux yeux, qu’une larme humectait encore, elle s’écria : « Hélas !… hélas ! ils ne me comprennent pas ! personne ! ma mère non plus… — Si je pouvais m’expliquer devant toi, toi, ô mon chien fidèle ! si je pouvais t’ouvrir le fond de mon cœur ?… mais comment m’y résoudre ? et quand je le pourrais, tu ne me répondrais pas… Ah ! du moins tu ne m’affligerais pas non plus, toi ! »

MOI.

Cette jeune fille, la Cécile, m’intéresse de plus en plus.

BERGANZA.

Dieu, noire maître à tous, et à qui je recommande mon âme, car le démon ne doit avoir aucun droit sur elle, bien que je lui sois sans doute redevable de ce domino à la vénitienne sous lequel j’ai été lancé dans la grande mascarade terrestre, — oui ! le Dieu souverain a créé les hommes avec des modifications bien variées. La diversité infinie des dogues, des bassets, des carlins, des bichons et des caniches n’est rien en vérité comparativement à la multiplicité des contrastes entre les nez pointus, camards, recourbés, retroussés, etc., et aux differences innombrables qu’offrent les yeux, les mentons, les muscles frontaux dans l’espèce humaine. Bref, est-il seulement possible d’imaginer, même avec les facultés intellectuelles les plus rares et les plus vastes, le nombre illimité des caractères dissemblables ?…

MOI.

Mais où veux-tu en venir, Berganza ?

BERGANZA.

Prends-le pour une réflexion sommaire ou même vulgaire, si tu veux.

MOI.

Tu t’écartes encore tout-à-fait de ta catastrophe.

BERGANZA.

Je voulais seulement te dire que ma maîtresse, la mère de Cécile, avait su attirer chez elle tout ce qu’il y avait dans la Résidence d’artistes et de savants de quelque réputation ; et grâce à ses relations intimes avec les familles les mieux pourvues en talents de toute espèce, elle avait fondé dans son hôtel un cercle scientifique, esthétique et littéraire, dont elle s’était faite la directrice. Sa maison était en quelque sorte une bourse poétique, artistique, où se traitaient une multitude d’affaires avec force jugements sur l’art, et dont maints ouvrages, ou même parfois les noms d’artistes véritables étaient l’objet. — Les musiciens, il faut en convenir, sont des gens bien bizarres !

MOI.

Comment cela, Berganza ?

BERGANZA.

N’as-tu pas remarqué que les peintres sont pour la plupart d’humeur chagrine et si maussades qu’aucun des plaisirs de la vie ne peut triompher de leur mélancolie ; et quant aux poètes, que leurs ouvrages seuls sont capables de leur procurer une satisfaction réelle !… Mais les musiciens planent d’un pied léger par-dessus tout : bons vivants, gourmets et buveurs surtout, un bon plat, ou mieux encore des vins assortis de première qualité, leur ouvrent le paradis ; et oubliant tout le reste sans nul effort, ils se réconcilient avec la société, qui parfois les pique au vif, et pardonnent généreusement à l’âne de méconnaître dans ses hihan ! la loi de l’accord parfait, parce qu’au bout du compte il ne peut braire autrement en sa qualité d’âne. — Bref, les musiciens ne sentent pas le malin esprit, marchât-il même sur leurs talons.

MOI.

Mais, Berganza, pourquoi donc encore cette digression à l’improviste ?

BERGANZA.

C’est pour dire que ma dame était précisément en grande vénération auprès de tous les musiciens, et lorsqu’au bout de six semaines d’exercice continu, elle massacrait, sans respect pour la mesure et l’expression, une sonate ou un quintetto, ils ne manquaient pas de la combler des éloges les plus exagérés ; car les vins de sa cave, qu’elle recevait de première main, étaient exquis, et il était impossible de manger de meilleurs biftecks dans toute la ville que chez elle.

MOI.

Fi ! Jean Kreisler n’aurait pas fait cela.

BERGANZA.

Pourtant il le faisait. — Il n’y a là ni fausseté ni lâche et basse flatterie : non, c’est l’action d’un esprit bienveillant souffrant le mal patiemment, ou plutôt une complaisante résignation à prêter l’oreille à des sons confus qui aspirent en vain à passer pour de la musique ; et cette bienveillance, cette résignation, ne proviennent que d’un certain sentiment de bien être intérieur, qui lui-même est le résultat immanquable des copieuses libations d’un vin généreux pendant et après un succulent diner. — J’avoue que tout cela me prévient en faveur des musiciens, dont le royaume du reste n’est pas de ce monde, de sorte qu’ils font l’effet d’étrangers venus d’une contrée inconnue et lointaine, étonnant par la singularité de leur extérieur, de leurs façons d’agir, et je dirai même se rendant ridicules, car il suffit que Pierre tienne sa fourchette de la main gauche, pour que Jean, qui a tenu toute sa vie la sienne de la main droite, se moque de lui.

MOI.

Mais pourquoi les gens ordinaires se moquent-ils ainsi de tout ce qui sort de leurs habitudes ?

BERGANZA.

Parce que les choses auxquelles ils sont accoutumés leur sont devenues si commodes, qu’ils regardent celui qui agit d’autre manière comme un fou, en s’imaginant qu’il se tourmente beaucoup pour faire ainsi, dans l’ignorance de leur manière traditionnelle ; alors ils se félicitent et se réjouissent de voir l’étranger si bête, tandis qu’ils s’estiment si ingénieux, et ils en rient du meilleur de leur cœur ; ce que je leur permets de tout le mien aussi.

MOI.

Je voudrais que tu revinsses maintenant à la dame.

BERGANZA.

M’y voici justement. Ma dame avait la manie décidée de vouloir pratiquer elle-même tous les arts. Elle touchait du piano, comme je viens de le dire, elle composait même, elle peignait, elle brodait, elle modelait en plâtre et en argile, elle faisait des vers, elle déclamait ; et il fallait que la société subit ses cantates soporifiques, et se pâmât d’aise à la vue de ses caricatures peintes, brodées ou moulées. Peu de temps avant mon arrivée dans la maison, elle avait fait la connaissance d’un artiste mimique bien connu que tu as eu sans doute l’occasion de voir bien souvent ; et de là le révoltant abus qu’elle introduisit dans le cercle avec ses rhapsodies scéniques. La dame n’était pas mal faite, mais l’approche de la vieillesse avait déjà marqué son empreinte sur tous les traits de son visage, fortement prononcés par eux-mêmes, et en outre les formes de son corps avaient pris un développement luxuriant et même excessif. Cela ne l’empêchait pourtant pas de représenter devant le cercle Psyché, la Vierge Marie, et je ne sais plus quels autres saintes ou divinités de l’Olympe. — Que le diable emporte les sphinx et le professeur de philosophie !

MOI.

Quel professeur de philosophie ?

BERGANZA.

Dans le cercle en question, se trouvaient presque toujours inévitablement d’abord le maître de musique de Cécile, ensuite un professeur de philosophie, et un caractère indécis.

MOI.

Qu’entends-tu par ton caractère indécis ?

BERGANZA.

C’est un homme que je ne saurais désigner autrement, car je n’ai jamais pu savoir réellement quel était le fond de sa pensée. Mais en songeant à ces trois personnages, je ne puis m’empêcher de te faire part d’une conversation que je surpris un jour entre eux. Le musicien ne voyait que son art dans le monde entier. Du reste, il pouvait passer pour un esprit assez borné, car il prenait pour argent comptant les suffrages les plus futiles et les moins consciencieux, et croyait naïvement que l’art et les artistes jouissaient partout d’une haute considération. Le philosophe, sur la figure jésuitique et satirique duquel se réflétait une profonde ironie pour toutes les vulgarités de la vie, n’avait foi en personne au contraire, et il regardait la sottise et le défaut de goût comme un second péché originel. Un soir, il se trouvait à la fenêtre avec le caractère indécis, lorsque le musicien, toujours en extase dans les régions idéales, s’approcha d’eux, en s’écriant : « Ha !… » Mais laisse-moi, pour éviter la répétition fastidieuse des dit-il, répondit-il, te répéter tout simplement leurs discours alternatifs. Seulement, si tu fais imprimer notre conversation actuelle, il faudra que ce nouveau dialogue soit habilement distingué du nôtre.

MOI.

Je vois, mon cher Berganza, que ta pénétration et ta sagacité s’appliquent à tout. Tes confidences sont trop curieuses pour que je ne les publie pas, à l’instar de l’enseigne Campuzano. Raconte comme tu voudras ton entretien dans l’entretlien ; car je pressens qu’un éditeur altentif mettra, au pied de la lettre, la puce à l’oreille au compositeur pour qu’il arrange le tout pour le mieux, de manière à ce que cela ressorte aux yeux du lecteur non moins commodément qu’agréablement.

BERGANZA.

M’y voici donc.

LE MUSICIEN. — C’est pourtant une femme admirable, avec sa profonde intelligence de l’art et son instruction encyclopédique !

LE CARACTÈRE INDÉCIS. — Oui, il faut en convenir, Madame est en effet portée aux sciences d’une manière !…

LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE. — Ha ?… ha ?… c’est donc là réellement votre avis ? Eh bien moi, je prétends et soutiens le contraire !

LE CARACTÈRE INDÉCIS. — Au fait, oui, quant à l’enthousiasme, comme l’entend notre ami le virtuose ici présent, il se pourrait bien que…

LE PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE. — Je vous dis que le chien noir que voici la, sous le poêle, et qui nous regarde d’un air si intelligent, comme s’il prêtait la plus vive attention à nos paroles, aime et comprend l’art mieux que cette femme, à qui le ciel veuille pardonner de ce qu’elle s’attribue ainsi sans vergogne la chose du monde à laquelle elle a le moins de droits. Son cœur froid comme la glace ne s’échauffe jamais, et quand l’âme d’autres individus, devant le spectacle imposant de la nature et l’immensité de la création, déborde d’un saint ravissement, elle s’informe combien il y a de degrés de chaleur d’après Réaumur, ou s’il menace de pleuvoir. Et l’art, ce médiateur entre nous et l’être tout-puissant, et qui seul nous le fait clairement pressentir, l’art non plus n’allumera jamais en elle une pensée élevée. Oui ! avec tous ses exercices académiques, avec ses mines et ses phrases, elle ne respire que le trivial ; — elle est prosaïque, — prosaïque ! — honteusement prosaïque !!

Ces derniers mots, le professeur les avait criés si haut, en gesticulant avec véhémence, que toute la société réunie dans le salon voisin fut aussitôt en émoi pour se défendre, d’un commun effort, contre le prosaïsme qui paraissait s’être glissé perfidement et silencieusement dans le cercle, comme un insidieux ennemi dont le cri de guerre du professeur venait de trahir la présence. Le musicien était resté tout étourdi, mais le caractère indécis le prit à part, et lui dit à demi-voix à l’oreille en souriant d’un air gracieux :

« Cher ami, que pensez-vous des paroles du professeur ? — Savez-vous pourquoi il tonne si effroyablement et déclame ainsi de froideur glaciale, de prosaïsme ? — Vous convenez, n’est-ce pas, que Madame est encore passablement fraîche et jeune pour son âge. — Eh bien… riez, riez ! — Eh bien le professeur a voulu à toutes forces lui développer entre quatres yeux certaines propositions philosophiques qui lui parurent trop hardies. Elle dédaigna absolument les leçons particulières de philosophie que voulait lui donner messire le professeur, et il a pris cela en très-mauvaise part : de là ses invectives, ses malédictions !

» — Voyez-vous, le malin singe ! À présent, me voilà raffermi tout-à-fait dans mon opinion, » dit le musicien ; et tous deux rejoignirent la société.

Mais, je le répète encore : que le diable emporte le sphinx et le professeur de philosophie !

MOI.

Pourquoi cela ?

BERGANZA.

C’est à eux que je dois la privation du spectacle des jeux mimiques de Madame, et peu s’en est fallu que je ne fusse chassé de l’hôtel ignominieusement.

MOI.

Ce sphinx est sans doute un emblème allégorique par lequel tu désignes quelque nouvel original de ton cercle ?

BERGANZA.

Point du tout ! je veux parler du véritable sphinx avec sa coiffure égyptienne et le regard fixe de ses yeux ouverts eu forme d’œufs.

MOI.

Eh bien, raconte.

BERGANZA.

Que ce fût en effet par vengeance à cause du cours particulier de philosophie manqué, comme le soutenait le caractère indécis, ou bien seulement par dégoût et par aversion pour les ridicules prétentions artistiques de la dame, bref, le professeur devenu son ichneumon4, la poursuivait sans relâche, et se plaisait à fouiller dans le plus intime de son être, au moment où elle s’y attendait le moins. Il avait le talent de l’entortiller et de l’enlacer, dans ses propres phrases à bévues et dans ses sentences philosophico-esthétiques sur l’art, d’une façon toute particulière et si adroite, qu’elle s’enfonçait profondément dans le labyrinthe prosaïque et hérissé d’ivraie du non-sens, en faisant de vains efforts pour en trouver l’issue. Il poussait la malignité si loin, qu’il débitait devant elle, comme autant de théorèmes de philosophie transcendante, des phrases absolument dénuées de sens, ou aboutissant à de niaises trivialités, qu’elle retenait, grâce à sa prodigieuse mémoire des mots, et lançait ensuite à tout propos avec une affectation emphatique. Plus ces propositions étaient baroques et inintelligibles, plus elles lui plaisaient, car alors l’admiration des cerveaux étroits, ou plutôt leur fanatisme pour cet esprit supérieur, pour cette sublimité féminine, s’exaltait d’autant plus. — Mais venons au fait ! — Le professeur m’avait pris en très-grande amitié : il saisissait toutes les occasions de me caresser et de me donner de bons morceaux. Je répondais à cette bienveillance par une affection des plus cordiales, et je le suivis d’autant plus volontiers un soir qu’il m’attira dans une chambre écartée, tandis que la société passait dans une grande salle tendue de noir, où Madame allait exécuter ses scènes de mimique.

Il m’avait réservé comme de coutume un bon morceau de gâteau. Pendant que je le mangeais, il commença à me gratter doucement sur la téte, et puis il ceignit mon front d’un mouchoir qu’il noua et drapa avec beaucoup de soin autour de mes oreilles. Durant cette opération, il riait en me regardant, et me dit plusieurs fois : « Chien intelligent, habile chien ! montre aujourd’hui ton esprit, et ne gâte pas la plaisanterie ! » — Habitué de vieille date, depuis mon métier dramatique, à ce qu’on me fit la toilette, je le laissai m’arranger comme il le voulut, et je le suivis ensuite machinalement, et à petits pas, dans le salon où Madame avait déjà commencé ses exhibitions. Le professejur sut si adroitement me soustraire aux regards des spectateurs que personne ne me remarqua.

Après avoir représenté des saintes Vierges et des Cariatides, des Cariatides et des saintes Vierges, Madame s’avança avec une coiffure fort singulière, ressemblant à la mienne à s’y méprendre. Elle se mit à genoux, et allongea les bras sur un tabouret placé devant elle, en contraignant ses yeux naturellement vifs et spirituels, à un regard fixe, funèbre et fantasmatique. Alors le professeur me poussa tout doucement en avant, et moi, sans soupçonner la plaisanterie, je m’avançai gravement jusqu’au milieu du cercle, et je m’accroupis par terre vis-à-vis de la dame, les pattes de devant étendues dans ma position habituelle. Excessivement surpris de la voir dans cette posture, qui présentait l’aspect le plus singulier, surtout à cause de la partie sur laquelle on a coutume de s’asseoir, et que la nature avait douée chez elle d’une ampleur prodigieuse, je ne me lassais point de la considérer avec ce regard immuable et sérieux qui m’est propre.

Tout-à-coup, au morne silence qui régnait dans la salle, succéda un éclat de rire universel et immodéré. Ce fut alors seulement que la dame, plongée dans la contemplation intérieure de l’art, m’aperçut. Elle se reléve en fureur et s’écrie comme Macbeth, avec une affreuse grimace : « Qui m’a fait cela ! » Mais personne ne l’entend, car tous les assistants, comme électrisés par cet aspect véritablement trop comique, éclatent et crient confusément : « Deux sphinx. — Deux sphinx en conflit ! »

— « Qu’on chasse ce chien loin d’ici, qu’on l’ôte de ma vue, hors du logis le maudit chien ! » Ainsi tonnait la dame, et déjà les domestiques me pourchassaient, lorsque ma protectrice, la charmante Cécile s’élança vers moi, me délivra de ma coiffure égyptienne, et m’emmena dans sa chambre.— J’obtins, il est vrai, la permission de rester dans la maison, mais l’entrée de la salle des représentations mimiques me fut de ce jour à jamais interdite.

MOI.

Et au fond tu n’as guère dû y perdre, car, j’en sais bon gré au joyeux professeur ! tu avais été témoin de la plus superbe scène de ces bouffonneries artistiques ; le reste t’aurait paru fade et l’eût été à coup sûr, puisqu’on aurait naturellement prévenu toute coopération ultérieure de ta part.

BERGANZA.

Le lendemain il était partout question du double sphinx, et même il circula à ce sujet un sonnet que je me rappelle très-bien, et dont probablement le professeur de philosophie était l’auteur.

LES DEUX SPHINX.
SONNET.

Quelle est cette figure étrange, aux yeux hagards,
D’un linceul affublée, et prosternée à terre ?
Parle, nouvel Œdipe, et brave les hasards
Réservés à celui qui sonde un tel mystère !

Vois là-bas du Sphinx noir les flamboyants regards ;
Le mannequin pâlit ; d’un trouble involontaire
Cet aspect l’a saisi ! l’on rit de toutes parts,
Voici la comédie introduite au parterre.

Ils se lèvent tous deux : elle, femme, lui, chien !…
La passion de l’art est leur commun lien :
Quelle union jamais eut plus noble origine ?

Ils rivalisent donc de gloire et de talent,
Et chacun dans son rôle offre un type excellent :
Le chien noir est Paillasse, elle… c’est Colombine !

MOI.

Bravo, Berganza ! le sonnet satirique n’est pas mal pour une pièce de circonstance, et tu l’as récité avec l’expression et la dignité convenables. En général, il y a déjà pour moi, rien que dans la forme du sonnet, un charme tout particulier, un charme musical, pour ainsi dire.

BERGANZA.

Que le sonnet a certainement aussi pour toute oreille tant soit peu délicate, et qu’il conservera éternellement.

MOI.

Et cependant la forme particulière d’une composition en vers, le mètre en un mot, m’a toujours paru être quelque chose d’accessoire, de subordonné, à quoi l’on n’a attribué, selon moi, que trop de valeur dans ces derniers temps.

BERGANZA.

Grâces soient rendues aux efforts de vos derniers poètes, parmi lesquels il y en a d’excellents, de ce qu’ils ont rétabli dans ses droits bien légitimes l’art métrique pratiqué par nos grands maîtres d’autrefois, avec amour et sollicitude. La forme, le mètre, dans la composition en vers, c’est la couleur exprès choisie par le peintre pour les vêtements de ses personnages ; c’est le ton dans lequel le compositeur écrit son morceau. Or, tous deux n’apportent-ils pas à ce choix du ton, de la couleur, la réflexion la plus mûre et le soin le plus minutieux, pour qu’ils s’allient convenablement, soit à la gravité, à la noblesse, soit à la grâce, à la frivolité du personnage, soit au caractère tendre ou gai du morceau ? Et une grande partie de l’effet qu’ils se proposent de produire ne dépendra-t-elle pas de la justesse de ce choix ? Un vêtement d’une couleur brillante relève souvent un personnage commun, ainsi que la richesse du ton fait valoir un thème médiocre ; et de là vient que souvent des vers dépourvus, il est vrai, d’un sens profond et frappant, et effleurant à peine la pensée, captivent néanmoins l’esprit, comme le ferait une apparition vaporeuse et fantastique par la grâce de la forme, par l’élégant entrelacement des rimes, et exercent ainsi, abstraction faite de ce que la raison pourrait y chercher, une séduction mystérieuse à laquelle une organisation sensible voudrait en vain résister.

MOI.

Oui, mais l’abus qu’ont fait de ce système tant de brocanteurs de forme poétique !

BERGANZA.

Cet abus prétendu pourrait bien trouver son remède dans son application même. Mon avis est que cette rigoureuse observation de la métrique, tellement en crédit aujourd’hui, est la conséquence des tendances plus sérieuses, plus profondes, qui distinguent dans toutes les branches de l’art et de la littérature notre époque critique et rénovatrice. Naguère, en effet, lorsque chaque poète ou soi-disant tel, se créait lui-même, pour chacune de ses chansonnettes, un métre boiteux, baroque, lorsqu’il parodiait et défigurait à plaisir vos doux huitains, rime ottave, la seule forme méridionale qui semble avoir été connue à cette époque, alors les peintres aussi dédaignaient d’apprendre à dessiner, et les compositeurs auraient rougi d’étudier le contrepoint. Bref, il s’était introduit dans l’art un mépris pour toute école, pour toute convention qui devait amener naturellement les plus monstrueux avortements. Même chez les poètes médiocres, l’étude des divers modes réguliers les habitue à une certaine harmonie toujours préférable aux misérables divagations d’un cerveau vide. Aussi, je le répète encore, c’est un travail méritoire et avantageux que de s’appliquer religieusement à la forme, au mètre poétique.

MOI.

Tu es un peu tranchant dans tes opinions, mon cher Berganza ; cependant je ne saurais te donner tort. En vérité, j’étais loin de penser que les miennes dussent être modifiées par les réflexions d’un chien d’esprit.

BERGANZA.

Dans le cercle féminin en question, se trouvait un jeune homme qu’on honorait du titre de poète, et qui, absolument dévoué au système de l’école moderne, ne rêvait et ne respirait que sonnets, madrigaux, etc. Son génie poétique n’avait rien de transcendant, mais ses productions dans le genre des canzoni ne manquaient pas d’une certaine harmonie, d’une certaine grâce d’expression qui fascinaient l’esprit et l’oreille. Il était, comme presque tous les poètes, et conformément en quelque sorte à une loi du métier, de nature amoureuse, et il professait pour Cécile une adoration platonique pleine de respect et d’ardeur. À son exemple, le musicien, d’ailleurs beaucoup plus âgé, se plaisait à faire la cour à la jeune fille d’une manière tout à fait sentimentale, et tous deux donnaient souvent le spectacle d’une lutte d’émulation fort comique, par les mille petites galanteries dont ils se piquaient, à l’envi l’un de l’autre. Doués d’une instruction réelle et d’un esprit fin, ils ne supportaient les parades musicales, déclamatoires et mimiques de la dame que par amour pour Cécile, qui les distinguait sensiblement d’entre tous les jeunes fats, dont l’essaim voltigeait autour d’elle ; aussi elle récompensait leur empressement chevaleresque par une franchise gaie et naïve qui mettait le comble à leur enthousiasme et à leur passion. Souvent une parole amicale, un regard affectueux qu’elle accordait à l’un, suscitait chez l’autre une jalousie comique, et rien n’était plus divertissant que de les voir, comme les troubadours du moyen-âge, se porter des défis à qui célébrerait le mieux dans ses odes et ses chansons les grâces et les attraits de Cécile.

MOI.

C’est un tableau intéressant, et ces relations tendres et naïves d’un cœur innocent avec l’artiste, sont toujours à l’avantage du dernier. Je ne doute pas que ce conflit entre le poète et le musicien n’ait produit d’excellents ouvrages.

BERGANZA.

N’as-tu pas remarqué, mon cher ami, que tous ces individus qui, avec une âme sèche et stérile, ont tant de prétentions au caractère poétique, regardent tout ce qui leur arrive comme éminemment singulier, et voient du merveilleux jusque dans leurs personnes ?

MOI.

En effet, et tandis qu’ils considèrent comme tenant du prodige tout ce qui se passe entre les parois resserrées de leur pauvre coquille, dans l’idée que rien d’ordinaire ne saurait advenir à des personnages de leur nature, leur âme reste fermée et insensible aux merveilles divines de l’univers.

BERGANZA.

C’est ainsi que ma Dame avait la folie de voir dans les moindres circonstances de sa vie quelque chose de prestigieux et d’extraordinaire. Ses enfants eux-mêmes étaient nés sous des influences particulières, avec des présages surnaturels, et elle donnait assez clairement à entendre comme quoi des éléments opposés et d’étranges contrastes devaient se trouver combinés d’une manière fantastique dans leurs esprits. Elle avait encore trois garçons plus âgés que Cécile, tous trois frappés au même coin, ternes et obtus comme de viles pièces de billon, et une fille plus jeune qui ne faisait preuve en rien ni d’intelligence ni de sensibilité. Cécile était donc la seule qui fût réellement douée par la nature, non-seulement d’un profond sentiment de l’art, mais même de facultés créatrices, indices du génie. Avec un caractère moins naïf et moins ingénu que le sien, l’air solennel avec lequel la traitait sa mère, qui ne se lassait pas de répéter en sa présence qu’il y avait dans sa fille l’étoffe d’une artiste incomparable et sans modèle, n’aurait que trop facilement exalté son esprit, et l’aurait sans doute engagée dans une fausse route, d’où il est bien rare qu’une femme sache revenir !

MOI.

Berganza ! tu crois donc aussi à l’incorrigibilité des femmes ?

BERGANZA.

De toute mon âme ! — Toutes les femmes jetées une fois dans un moule, que leur esprit soit resté engourdi, ou qu’on ait faussé leur entendement, appartiennent sans rémission, dès qu’elles ont atteint l’âge de vingt-cinq ans, à l’ospedale degl’ incurabili5 et il n’y a plus rien à faire d’elles. La véritable vie des femmes est l’époque de la puberté, qui, embrasant leur double nature, rend leur âme avide de sensations et d’idées. La jeunesse embellit tous les êtres de sa pourpre éclatante, et l’ivresse du plaisir les couronne d’une auréole sacrée, de même que l’immuable retour d’un printemps éternel orne les buissons d’épines eux-mêmes de fleurs odoriférantes. — Ce n’est point une beauté exceptionnelle, ce n’est point un phénomène dans l’ordre intellectuel, non ! c’est uniquement ce moment de floraison, un certain je ne sais quoi, un rien, soit dans son extérieur, soit dans le son de sa voix, et qui ne peut commander qu’une attention passagère, mais qui suffit pour assurer partout à la jeune fille les hommages même des hommes les plus éminents, de sorte qu’au milieu des personnes de son sexe d’un âge plus mûr, elle se présente pour ainsi dire en triomphe, et comme la reine de la fête ! Mais hélas ! après le déclin de ce fatal période solsticial, les couleurs éclatantes disparaissent, et cette féconde vivacité de l’esprit se fane et s’éclipse sous une certaine froideur incompatible avec le sentiment poétique d’aucune jouissance.

MOI.

Il est bien heureux, Berganza, que tu ne sois pas entendu par des femmes ayant passé le point solsticial, elles te feraient un mauvais parti.

BERGANZA.

Ne crois pas cela, mon ami ! Au fond du cœur les femmes le sentent elles-mêmes, que toute leur vie est pour ainsi dire concentrée dans cette saison printannière de l’âge, car ce n’est que par là que peut s’expliquer cette manie qu’on leur reproche avec raison, de renier le leur. Aucune ne veut avoir passé la limite fatale, elles se raidissent de toutes leurs forces contre cette nécessité, et se débattent avec acharnement pour conserver la plus petite place en-deçà de la barrière sacrée qui, une fois franchie, leur ferme à jamais le pays enchanté des plaisirs et des beaux rêves. Mais voici venir en foule leurs jeunes et fraîches remplaçantes, et quand chacune d’elles, riant sous les roses, demande « Quelle est cette femme triste et sans parure ? que vient-elle faire parmi nous ? » alors il faut s’enfuir la honte sur le front, et se réfugier dans le petit jardin d’où l’on peut encore du moins embrasser du regard les trésors d’un printemps écoulé, et à la sortie duquel est écrit le chiffre Trente, plus effrayant pour elles que ne le serait l’ange vengeur avec son épée flamboyante !

MOI.

Tout cela est fort pittoresque ; mais n’est-ce pas aussi plus pittoresque que vrai ? car j’ai connu plus d’une femme qui, même au-delà de cet âge, faisait totalement oublier, par son amabilité, ce que la jeunesse absente avait pu lui ravir.

BERGANZA.

Non-seulement je ne conteste pas un cas pareil, mais j’avouerai même qu’il se présente assez fréquemment. Toutefois, ju maintiens irrévocablement ma proposition. — Oui, une femme raisonnable, qui aura été bien élevée, exempte de préjugés, et dont l’esprit aura profité, dans l’âge adulte, d’une culture éclairée, t’offrira toujours un entretien agréable, pourvu que tu consentes à ne pas sortir d’une certaine sphère, et que tu n’abordes pas les idées d’un ordre supérieur. Si elle est spirituelle, elle ne manquera pas d’aperçus et de mots plaisants ; mais au lieu d’un caractère d’enjouement naturel et de la pure conception du comique absolu, ce seront plutôt de brillantes saillies dues à une humeur secrète, et dont l’éclat d’emprunt ne saurait t’abuser et te divertir que momentanément. Est-elle jolie ? elle ne cessera jamais d’être coquette, et ton intérêt pour elle se transformera alors en une passion luxurieuse assez triviale, pour ne pas me servir d’un terme plus caractéristique, telle qu’une jeune fille dans son âge de floraison n’en inspire jamais à un homme qui n’est point totalement corrompu.

MOI.

Paroles dorées ! — Paroles dorées ! — Mais cette immutabilité du caractère féminin, cette persistance invétérée, après la transition fatale dont tu parles, dans les errements antérieurs, sais-tu, Berganza, que cela est triste !

BERGANZA.

Cela n’est pas moins vrai ! Nos auteurs comiques l’ont fort bien senti ; aussi, naguère notre scène ne ne désemplissait-elle pas de ces vieilles filles langoureuses et ridiculement sentimentales, étalant les déplorables prétentions qui survivaient en elles à leur âge de floraison. Mais c’est un type aujourd’hui complètement usé, et il serait temps d’y substituer les modernes Corinne.

MOI.

Tu n’entends pas sans doute parler de l’admirable Corinne le poète, couronnée solennellement au Vatican, ce myrthe prodigieux qui, implanté dans le sol italique, a projeté jusqu’ici ses verts rameaux, de sorte qu’assis à leur ombre, nous respirons les parfums enivrants de sa sève méridionale ?

BERGANZA.

Fort bien dit et fort poétique, quoique l’image soit passablement gigantesque ; car le myrthe qui s’étend d’Italie jusqu’en Allemagne, est véritablement du style le plus grandiose ! — Du reste, c’est bien à la même Corinne que j’ai fait allusion, car telle qu’elle est représentée, précisément au déclin de cette époque de floraison, son apparition a été une consolation soudaine, un baume véritable pour toutes les femmes sur le retour, qui ont vu dès-lors s’ouvrir à deux battants devant elles la porte du temple consacré aux arts, à la littérature, à la poésie, quoiqu’elles eussent à réfléchir que, d’après mon juste principe, elles doivent être déjà tout à l’âge adulte, et ne peuvent plus rien devenir postérieurement. — Corinne ne t’a-t-elle jamais paru insupportable ?

MOI.

Comment supposer cela possible ! — Il est vrai qu’à l’idée de la voir s’approcher de moi animée d’une vie véritable, je me sentais comme oppressé par une sensation pénible et incapable de conserver auprès d’elle ma sérénité et ma liberté d’esprit.

BERGANZA.

Ta sensation était tout-à-fait naturelle. Quelque beaux que pussent être son bras et sa main, jamais je n’aurais pu supporter ses caresses sans une certaine répugnance, un certain frémissement intérieur qui m’ôte ordinairement l’appétit. — Je ne parle ici qu’en ma qualité de chien ! — Au fond, l’exemple même de Corinne sert à faire triompher ma doctrine, car tout son éclat pâlit et s’éclipse devant la pure et brillante clarté de la jeunesse, et comment comparer à l’enthousiaste dévouement de la femme pour l’homme aimé, ses penchants si peu féminins, ou plutôt son affectation d’une sensibilité dont elle est dépourvue ? — Ma Dame se plaisait intimement à jouer le personnage de Corinne.

MOI.

Quelle folie, si elle ne sentait pas en elle la véritable inspiration de l’art !

BERGANZA.

Bien au contraire, mon ami ! tu peux m’en croire. Mais ma Dame s’en tenait sans façon à la superficie, et elle savait en dissimuler assez habilement le peu de profondeur sous un certain vernis dont l’éclat trompeur éblouissait les yeux. Ainsi, elle se croyait déjà la rivale de Corinne, à cause de ses bras et de ses mains fort remarquables en effet, et depuis qu’elle avait lu ce livre, elle se découvrait la gorge et les épaules comme cela ne convenait guère à une femme de son âge, et se surchargeait de chaînes précieuses, de camées et de bagues antiques, de même qu’elle passait aussi plusieurs heures par jour à se faire oindre les cheveux d’huiles parfumées et à les faire tresser en nattes pour représenter telle ou telle coiffure pittoresque d’impératrice romaine. Le mesquin farfouillage des collections d’antiques de Boettiger était vraiment son affaire. — Mais les représentations scéniques de ma Dame eurent une fin imprévue.

MOI.

El comment cela, Berganza ?

BERGANZA.

Tu t’imagines bien que mon étrange apparition en sphinx leur avait déjà porté une assez rude atteinte. Toutefois, après une interruption passagère, elles avaient repris leur cours, mais j’en étais rigoureusement exclu. Il arrivait aussi qu’on représentait quelquefois, comme cela se pratique, des groupes entiers, et jamais Cécile n’avait voulu consentir à y prendre un rôle. À la fin pourtant, sur les pressantes instances de sa mère, appuyées des sollicitations du poète et du musicien, elle se laissa persuader, et promit de figurer dans la première académie mimique (nom distingué que ma Dame donnait à ses exercices) le personnage de la sainte sa patrone, dont le nom s’alliait si merveilleusement à son talent musical. À peine eut-elle engagé sa parole, que les deux amis s’empressèrent, avec une activité extraordinaire, de se procurer et d’arranger tout ce qui pouvait contribuer à la dignité et à l’effet de la représentation où leur charmante bien-aimée devait jouer le principal rôle. Le poète parvint à se procurer une fort bonne copie de la sainte Cécile de Carlo Dolce, qui est comme ou sait à la galerie de Dresde ; et comme il était assez habile en fait de dessin, il exécuta lui-même des modèles de chaque partie des vêtements avec tant de précision, que le tailleur du théâtre de la ville put façonner à merveille en étoffes convenables les draperies du costume. Le musicien, de son côté, faisait le mystérieux, et laissait beaucoup à penser sur certaine surprise de son invention. En voyant ses amis tellement empressés pour lui plaire et rivalisant plus que jamais de compliments et d’attentions envers elle, Cécile prit un intérêt de plus en plus vif à ce rôle qu’elle avait d’abord obstinément refusé, et elle brûlait d’impatience de se voir au jour de la représentation qui arriva enfin.

MOI.

Je suis curieux, Berganza ! quoique je prévoie encore quelque malheur diabolique !

BERGANZA.

Pour le coup, je m’étais bien promis de pénétrer dans le salon, coûte que coûte. Je m’attachai toute la soirée au professeur, et celui-ci, par pure gratitude de ce que j’avais si bien secondé son espièglerie, choisit un moment propice pour m’ouvrir la porte en cachette ; de sorte que je pus me faufiler derrière le monde et me tapir dans un lieu convenable sans être remarqué.

Cette fois, on avait tendu un rideau dans toute la largeur du salon, et le foyer de lumière, disposé près du plafond, au lieu d’éclairer également tous les objets d’alentour, ne projetait ses rayons que d’un seul côté de la pièce. — Lorsqu’on tira le rideau, on vit sainte Cécile dans son costume pittoresque, exactement comme celle du tableau de Carlo Dolce, assise devant de petites orgues antiques, la tête penchée, et regardant les touches du clavier d’un air pensif, comme si elle eût cherché la traduction matérielle des sons qui paraissaient flotter dans le vague autour d’elle. C’était la reproduction vivante du tableau de Carlo Dolce. Soudain retentit un accord lointain, prolongé et qui se perdit à travers l’espace. Cécile leva doucement la tête. On entendit alors, comme partant d’une très-grande distance, un choral de voix de femmes. C’était un ouvrage du musicien. L’harmonie de cette musique, que semblaient chanter dans le ciel les chérubins et les séraphins, simple, et pourtant empreinte d’un caractère vraiment idéal, me rappela vivement maintes compositions sacrées que j’avais entendues deux cents ans plus tôt en Espagne et en Italie, et je me sentis agité comme alors d’un pieux frémissement. Les yeux de Cécile, tournés vers le ciel, rayonnaient d’une extase divine, si bien que le professeur de philosophie tomba à genoux malgré lui en s’écriant, les mains jointes : Sancta Cæcilia, ora pro nobis6. Beaucoup de spectateurs suivirent son exemple avec un véritable enthousiasme, et quand le rideau se referma avec un sourd frôlement, tous restèrent, jusqu’aux jeunes demoiselles, plongés dans une dévotion silencieuse, jusqu’à ce qu’un transport universel et bruyant d’admiration vint soulager les cœurs oppressés.

Le poète et le musicien s’agitaient et grimaçaient comme des fous, et s’embrassaient tous deux en versant d’abondantes larmes. — On avait prié Cécile de garder pour tout le reste de la soirée son costume fantastique ; mais avec un sens exquis, elle s’y était refusée ; et quand elle reparut enfin dans le salon avec sa mise ordinaire et gracieuse, tout le monde se pressa autour d’elle en la comblant des plue vifs éloges, tandis qu’elle, dans sa candeur naïve, ne pouvant concevoir pourquoi on la louait si fort, attribuait l’effet saisissant de cette scène aux habiles dispositions du poète et du musicien. Madame seule était mécontente, car elle sentait bien qu’avec toutes ses poses copiées d’après des dessins ou des tableaux, et mille fois étudiées devant son miroir, elle n’avait jamais pu produire même une ombre passagère de l’impression causée dès la première fois par Cécile. Elle développa très-savamment tout ce qui manquait encore à sa fille pour être une artiste mimique ; sur quoi le professeur de philosophie remarqua malicieusement à demi-voix que Cécile ne gagnerait rien à coup sur comme artiste mimique à ce que sa mère lui cédât ce qu’elle avait de trop en cette qualité. Madame conclut en disant que des occupations spéciales et l’étude de la philosophie naturelle, qui la réclamaient, nécessitaient la suspension momentanée des représentations mimiques. Cette déclaration positive, fruit de sa mauvaise humeur, et puis la mort d’un parent de la famille, changèrent toutes les habitudes de la maison. — Ce vieillard était bien l’un des originaux les plus plaisants que j’aie rencontrés.

MOI.

Comment cela ?

BERGANZA.

Il était homme de condition ; et parce qu’il savait un peu griffonner avec le crayon et racler un peu sur le violon, ses nobles parents lui avaient persuadé dès sa jeunesse qu’il était plein d’aptitude pour les beaux-arts. Il avait fini par le croire, et à force de l’entendre lui-même développer hardiment ses prétentions à ce sujet, le plus grand nombre en était venu à lui reconnaître en matière de goût une certaine omnipotence qu’il avait jugé à propos de s’arroger. Cela n’avait pas pu durer long-temps ; car son impuissance d’esprit ne fut que trop tôt publiquement connue. Néanmoins, il rapportait audacieusement à cette époque signalée par l’apogée de sa renommée imaginaire, la courte période de l’âge d’or de l’art, et il décriait d’une façon passablement grossière tout ce qui s’était fait depuis sans sa coopération, au mépris des rudiments scholastiques qui lui avaient été inculqués en nourrice. Cet homme était aussi médiocre que l’école de sa génération, et ennuyeux dans le commerce de la vie. Mais ses essais artistiques, auxquels il n’avait pu encore renoncer, et qui aboutissaient naturellement fort mal, n’étaient pas moins divertissants que son emportement passionné contre tout ce qui sortait des limites de son petit horison in-douze.

Enfin, cet homme, dont les opinions biscornues et l’influence encore très-grande auraient pu avoir de fâcheux résultats, se trouvait, lorsqu’il mourut, précisément dans le sixième âge.

MOI.

Ah oui : « Le sixième âge nous représente messire Pantalon maigre et étriqué, les lunettes sur le nez, la bourse à la ceinture, avec une culotte soigneusement conservée du temps de sa jeunesse et cent fois trop large pour ses reins décharnés : la voix mâle et creuse changée en une voix d’enfant flûtée et glapissante ! »

BERGANZA.

Tu possèdes à merveille ton Shakespeare ! — Bref, le ridicule vieillard, qui prodiguait une admiration outrée à toutes les parades de ma Dame, était donc mort, et les réunions du cercle furent interrompues pendant un certain temps, jusqu’à l’arrivée du fils d’un ami de la maison qui venait d’obtenir un emploi au sortir de l’université ; alors la maison redevint plus animée.

MOI.

Comment cela arriva-t-il ?

BERGANZA.

En un mot, Cécile fut mariée à monsieur Georges (c’est ainsi que le nommait son cerveau fêlé de père, dont le portrait peint à l’eau délayée dans de l’eau serait encore, je crois, trop vigoureux) ; et la nuit des noces amena la malheureuse catastrophe qui m’a conduit ici.

MOI.

Quoi ! Cécile mariée ? — Et le dénouement des galanteries du poète et du musicien ?

BERGANZA.

Si des chansons pouvaient tuer, Georges ne serait pas sans doute resté en vie. Madame avait annoncé sa venue avec beaucoup de pompe, et la précaution n’était pas de trop pour le préserver de la risée générale qu’auraient excitée sans cela la gaucherie de ses manières et ses narrations insignifiantes répétées jusqu’à faire naître le dégoût.

Il avait évidemment été atteint de bonne heure du mal qui avait conduit à l’hôpital de la Résurrection le pauvre Campuzano, et cela, joint sans doute à d’autres péchés de jeunesse, avait altéré son intelligence. Toute son imagination roulait sur les événements de sa vie d’étudiant, et quand il se trouvait entre hommes, il entrait dans le détail de mille basses obscénités, comme j’en ai à peine entendu débiter de pareilles dans les corps-de-garde et les plus vils cabarets, et se complaisait évidemment dans ces ignominies. S’il y avait des dames dans la société, il prenait à part avec affectation tantôt celui-ci, tantôt celui-là, et ne manquait pas de faire sentir à là fin de son récit, par un retentissant éclat de rire, qu’il s’agissait encore d’une fameuse farce. Tu dois bien concevoir, mon cher ami, quelle répugnance et quel dégoût cet immonde personnage devait inspirer aux gens doués de sentiments un peu délicats.

MOI.
Mais Cécile, la pure et candide Cécile, comment put-elle pour un être aussi abject…
BERGANZA.

Ô mon ami ! il est bien difficile d’échapper aux filets artificieux du diable qui ne perd aucune occasion de manifester, dans les contrastes les plus odieux, son amère ironie pour la nature humaine.— Georges noua ses relations avec Cécile de connivence avec sa mère. Il sut provoquer les sens de la jeune fille par des caresses en apparence insignifiantes, mais calculées avec tout le raffinement d’un libertin consommé ; il sut, par maints propos lascifs légèrement déguisés, guider sa curiosité sur certains mystères qui la captivèrent alors avec une puissance magique, et une fois enlacée dans le labyrinthe funeste, cette âme neuve et enfantine en absorba avidement les vapeurs empoisonnées qui l’étourdirent et la mirent à la merci du séducteur, innocente victime des plus odieuses convenances !

MOI.

Des convenances ?

BERGANZA.

Pas autre chose. — Les affaires dérangées de ma Dame rendaient désirable cette alliance avec une riche famille, et devant cette considération, toutes les belles prévisions, tous les brillants horoscopes artistiques dont on avait fait tant de bruit dans tant de phrases et de sottes déclamations s’en allérent au diable !

MOI.

Mais je ne puis encore comprendre comment Cécile…

BERGANZA.

Cécile ne savait pas ce que c’était que l’amour, elle prit alors sa sensualité excitée pour ce noble sentiment lui-même. Encore ce bouillonnement du sang ne put-il éteindre l’étincelle divine qui brûlait avant dans son sein ; mais ce n’était plus qu’une pâle lueur et non la flamme éclatante d’un fanal intérieur. Bref ! le mariage fut accompli.

MOI.

Mais ta catastrophe, cher Berganza.

BERGANZA.

Maintenant que le plus important est dit, tu seras bientôt au courant en peu de mots. Tu peux t’imaginer combien je haïssais ce monsieur Georges. Il ne pouvait en ma présence pousser aussi loin qu’il l’aurait voulu ses dégoûtantes caresses, je troublais par un violent grognement certaines manifestations de tendresse qui lui étaient tout-à-fait particulières, et une fois qu’il voulut réprimer mon humeur en me donnant un soufflet, je me vengeai par une vigoureuse morsure à la place du mollet, et j’aurais arraché le morceau, s’il y avait eu prise autre part que sur l’os. Le fat poussa un cri lamentable qu’on entendit du bas de la maison, et de ce moment il jura ma mort. Cécile me conserva pourtant son amitié, et elle intercéda en ma faveur. Mais quant à me garder avec elle comme c’était son intention, il n’y fallait plus penser. Tout le monde blâmait une résolution pareille depuis que j’avais happé la jambe du futur, bien que le Caractère indécis, qui venait encore de temps en temps au logis, soutint opiniâtrément que le mollet de Georges était une négation, un non Ens, que par conséquent l’attentat contre le susdit mollet était inadmissible, qu’on ne pouvait pas mordre dans rien, et ainsi de suite. Je fus donc condamné à rester chez ma Dame. Quel triste sort !

Le jour de la noce, quand il fit nuit, je sortis à la dérobée ; mais en passant devant la maison des nouveaux époux splendidement illuminée, et en voyant la porte toute grande ouverte, je ne pus résister, quoiqu’il dût m’en coûter, à l’envie de prendre une dernière fois congé de Cécile, telle encore que je l’avais connue. Je montai donc l’escalier en me faufilant parmi les conviés qui arrivaient en foule, et mon heureuse étoile me fit rencontrer l’aimable Lisette, la femme de chambre de Cécile, qui me fit entrer dans sa petite chambre, où bientôt un délicieux morceau de rôti vint flatter mon odorat de son fumet appétissant. Dans ma colére et ma rage, et pour me lester l’estomac avant le long voyage qu’il me faudrait sans doute entreprendre, j’avalai tout ce qu’elle m’avait donné, et je m’aventurai ensuite dans les corridors éclaires.

Dans la confusion générale des curieux, des domestiques allant et venant, je passai sans qu’on fit attention à moi, flairant et quêtant avec circonspection. La finesse de mon nez me révéla enfin le voisinage de Cécile ; une porte entr’ouverte me livra passage, et je vis au même moment Cécile, dans sa magnifique parure de mariée, sortir avec deux de ses amies d’une chambre voisine. Il aurait été imprudent de me montrer alors, je me blottis donc dans un coin et je les laissai passer. Resté seul, je me sentis attiré par un doux parfum qui s’exhalait d’une pièce voisine. J’y pénétrai, et je me vis dans la chambre nuptiale, odorante et splendide. Une lampe d’albâtre projetait une douce lumière sur tous les objets : j’aperçus l’élégante toilette de nuit de Cécile garnie de riches dentelles, dépliée sur le sofa. Je ne pus m’empêcher de la flairer avec plaisir ; mais tout-à-coup j’entends des pas précipités dans la pièce voisine, et je m’empresse de me cacher auprès du lit. Cécile entra l’air agité, Lisette la suivait, et en peu d’instants sa brillante toilette avait fait place aux simples vêtements de nuit. — Qu’elle était belle ! — Je m’avançai en rampant et en gémissant doucement. « Quoi ! toi ici, mon fidèle chien ? » s’écria -t-elle. Et mon apparition subite à cette heure parut lui causer une émotion toute particulière et surnaturelle : une pâleur soudaine couvrit son visage, et, étendant la main vers moi, elle sembla vouloir se convaincre si j’étais véritablement là, ou si ce n’était qu’un fantôme, une illusion. D’étranges pressentiments devaient l’agiter, car des larmes jaillirent de ses yeux, et elle dit : « Va ! va ! mon bon chien ! il me faut quitter à présent tout ce qui jusqu’ici m’a été cher, parce que je le possède, lui. Ah ! ils me disent qu’il me tiendra lieu de tout… En effet, il est avec moi bien bon, et il cherche à me plaire, quoique parfois… mais je n’y entends rien ! — Là, va ! va ! » — Lisette m’ouvrit la porte ; mais moi je me glissai sous le lit : Lisette ne dit rien, et Cécile ne l’avait pas remarqué. Elle demeura seule, et dut bientôt ouvrir la porte à l’impatient époux qui paraissait être ivre, car il se répandit en propos grossiers et obscènes, et rudoya avec ses lourdes caresses la délicate fiancée. En le voyant, avec la frénésie insatiable d’un libertin énervé, dévoiler effrontément les charmes les plus secrets de la jeune fille pudique, et celle-ci, comme un agneau offert en sacrifice, supporter en pleurant et en silence les affronts de ces mains brutales, j’étais déjà plein de fureur, et je grondais involontairement entre mes dents, mais je ne fus pus entendu. — Enfin il prit Cécile dans ses bras et voulut la porter dans le lit, mais l’ivresse agissait toujours davantage, il chancela avec elle, et Cécile ayant heurté de la tête contre le bois du lit, elle jeta un cri. Puis elle s’arracha de ses bras et s’élança prompte- ineitt dans le lit. — « Chérie ! suis-je donc saoul ?… Ne te fâche pas, chérie ! » balbutia-t-il d’une voix mal assurée en arrachant sa robe de chambre pour la suivre. Mais saisie d’un effroi subit à l’idée du traitement honteux que lui réservait cet indigne débauché, qui dans l’épouse chaste et pure comme les anges ne voyait qu’une vénale fille de joie, elle s’écria avec l’accent déchirant du désespoir :« Malheureuse que je suis ! qui me défendra contre cet homme ? » À ces mots, je m’élance avec fureur de dessous le lit, j’entame d’un vigoureux coup de dents la cuisse décharnée du misérable, je le traine sur le parquet jusqu’à la porte de la chambre, que je fais sauter en m’y appuyant avec force, et de là dans le vestibule. Dans sa douleur et sa rage, et tout sanglant sous mes blessures, il poussait des cris épouvantables qui jetèrent l’alarme dans toute la maison. Il s’élève un tumulte général, des valets, des servantes descendent précipitamment les escaliers, armés de rables, de pelles, de gourdins, mais à notre vue ils restent glacés d’horreur et immobiles. Personne n’osait m’approcher, car on me croyait enragé, et chacun redoutait une morsure fatale. Cependant l’infâme Georges haletait et gémissait à demi-évanoui sous mes morsures et mes coups de pattes, sans que je pusse me résoudre à le quitter. Des bâtons, des pots me furent lancés ; plus d’une vitre vola en éclats, et des verres, des porcelaines, restés sur la table de la veille, furent brisés en mille pièces ; mais aucun coup visé juste ne m’atteignit. L’excès de ma rage comprimée me rendit sanguinaire, et j’étais sur le point de donner à mon ennemi le coup de grâce en l’empoignant à la gorge, lorsque quelqu’un sortit d’une chambre avec un fusil qu’il déchargea aussitôt sur moi : la balle siffla tout près de mes oreilles. Je laissai alors le roué maudit gisant sans connaissance. et je m’élançai précipitamment vers l’escalier. Comme des soldats acharnés, ils se mirent tous à ma poursuite ; le courage leur revint en me voyant fuir. Des balais, des briques, des outils volèrent autour de moi, et je reçus quelques rudes atteintes. Il était temps de gagner le large : je me ruai contre une porte de derrière qui par bonheur se trouvait entrebâillée, et qui donnait sur le vaste jardin. La troupe ennemie me suivait de près avec un grand fracas ; le coup de feu avait réveillé les voisins ; les mots de chien enragé, un chien enragé ! retentissaient de toutes parts, et j’entendais siffler dans l’air les projectiles de toute sorte. Enfin, je pris de l’avance, et après trois bonds infructueux, je parvins à franchir le mur d’enceinte. Alors je courus sans m’arrêter à travers champs, et je ne pris un peu de repos qu’après être arrivé sain et sauf dans cette résidence, où d’étranges circonstances m’ont procuré une condition au théâtre.

MOI.

Comment, Berganza ! toi au théâtre ?

BERGANZA.

Tu sais bien que c’est chez moi un vieux penchant.

MOI.

Oui, je me souviens du récit que tu as déjà fait à ton ami Scipion de tes exploits héroïques sur la scène : tu les a donc renouvelés ici ?

BERGANZA.

Nullement. Ainsi que nos héros de théâtre, je suis devenu maintenant tout-à-fuit apprivoisé, je pourrais dire social. Au lieu, comme autrefois, de terrasser un méchant ennemi ou de saisir au flanc un noir dragon, en brave chien de chevalier, je danse maintenant au son de la flûte de Tamino, et je fais peur à Papageno7. Ah ! mon ami, c’est une rude tâche pour un honnête chien que de se trimousser ainsi pour vivre ! Mais, dis-moi, comment trouves-tu mon histoire de la nuit des noces ?

MOI.

Franchement, cher Berganza, il me semble que tu as vu la chose trop en noir. Cécile pouvait bien être douée par la nature de rares facultés pour de- venir une artiste, je l’accorde —

BERGANZA.

Douée de rares facultés pour devenir artiste ? — Ah, mon ami ! si tu avais seulement entendu trois notes de son chant, tu dirais que la nature a mis en elle le charme le plus touchant, le plus mystérieux de cette harmonie divine qui ravit les êtres ! —

Ô Jean ! Jean ! c’est ce que tu répétas bien souvent. — Mais poursuis ton objection, mon poétique ami !

MOI.

Ne te formalise pas, Berganza. — Je dis donc qu’il est possible que Georges fût en effet une bête brute (pardonne-moi cette locution), mais le naturel de Cécile n’aurait-il pas pu humaniser, ennoblir cette brutalité, et ne pouvait-il pas devenir, à l’instar de maint jeune libertin, un mari tout-à-fait rangé et fort honorable, ainsi qu’elle une honnête mère de famille ? cela aurait été assurément un bon résultat.

BERGANZA.

C’est cela. Néanmoins, écoute bien attentivement ce que je vais te dire. — Quelqu’un possède un champ que la nature s’est plu à féconder avec une rare prédilection. La terre y couve dans son sein toutes sortes de couches aux teintes merveilleuses et d’essences métalliques ; le soleil lui prodigue ses rayons les plus chaleureux et de précieux parfums ; si bien que les plus belles fleurs lèvent leurs têtes diaprées sur ce sol privilégié, et que de suaves émanations s’en exhalent vers les cieux comme un chœur de louange adressé à la bienfaisante Providence. Le maître de ce parterre veut le vendre, et il ne manquerait pas de gens tout disposés à aimer les charmantes fleurs, et à les cultiver avec soin. Mais lui-même a réfléchi que les fleurs ne sont qu’un ornement, et que leur parfum est stérile ; et puis la pièce de terre pourrait bien échoir à quelqu’un qui arracherait les fleurs et planterait à la place de bons légumes, des pommes de terre et des navets, ce qui offrirait une utilité positive puisque l’homme s’en rassasie, mais alors adieu pour jamais les belles et odorantes fleurs ! — Eh bien ! que dirais-lu de ce propriétaire, ou de ce planteur de légumes ?

MOI.

Oh ! que le diable étrangle de ses griffes le maudit jardinier potager !

BERGANZA.

Bien, mon ami ! nous voilà d’accord ; et il y a là, je pense, de quoi justifier suffisamment mon exaspération pendant cette affreuse nuit de noces, dont je garderai à jamais un ineffaçable souvenir !

MOI.

Écoute, cher Berganza ! tu as touché toute l’heure à une matière qui ne m’intéresse que de trop prés… le théâtre.

BERGANZA.

Le théâtre ? ordinairement rien que d’en parler suffit pour me donner des nausées insupportables. C’est un sujet bien rebattu depuis que les nouvelles de théâtre fournissent matière à mille articles insérés dans tous les écrits périodiques possibles, et depuis que chaque individu qui peut y fourrer le nez, tout dépourvu qu’il soit d’un coup-d’oeil exercé et des connaissances préliminaires indispensables, s’arroge le droit d’en bavarder à tort et à travers.

MOI.

Mais toi, Berganza, qui fais preuve d’un esprit poétique si éclairé, toi qui t’exprimes en outre avec tant d’élégance, que je souhaiterais d’être toujours ton secrétaire, afin de recueillir tes discours chaque fois que le ciel t’accorde la parole, car je doute que tu puisses jamais te servir de ta patte pour les écrire toi-même ; dis-moi : ne devons-nous pas savoir gré aux poètes contemporains de leurs tentatives pour régénérer notre théâtre avili ? — Combien d’ouvrages dramatiques encore récents ont provoqué notre admiration et…

BERGANZA.

Arrête, cher ami ! ces nobles efforts pour retirer enfin notre scène de l’ornière du commun, et lui rendre le grand caractère poétique qui est dans sa destination, méritent d’être applaudis et encouragés par tous ceux qu’anime un vrai sentiment de l’art ; mais ne vois-tu pas que cette tendance restera stérile devant la résistance d’une masse entière d’individus qui a pour elle la foule ignorante, ou qui plutôt constitue elle-même cette foule ignorante ; car, qu’elle siège dans les loges ou à l’amphithéâtre, c’est tout un ? Et, en outre, l’impuissance et la trivialité de nos acteurs et de nos actrices augmentent chaque jour davantage, de sorte que bientôt il sera impossible de mettre à leur disposition n’importe quel chef-d’œuvre, sans le voir souillé et indignement lacéré par leurs poings grossiers.

MOI.

Tu juges rigoureusement nos héros de la scène !

BERGANZA.

Je dis vrai ! — Pour bien connaître ces gens à fond, il faut avoir vécu long-temps avec eux et les avoir, comme moi, souvent observés en silence dans leur foyer privé. — C’est pourtant quelque chose de bien beau que de ressusciter sur la scène un personnage illustre de l’antiquité ou des temps modernes que l’auteur a su peindre avec énergie et vérité, en lui prêtant un langage digne de son caractère héroïque, de manière à rendre le spectateur témoin, pour ainsi dire, des plus beaux faits de la vie du grand homme, en provoquant son admiration par l’éclat de sa gloire, ou sa pitié par le spectacle de sa chute. Il semblerait que l’acteur dût se pénétrer malgré lui des nobles inspirations dont il est l’interprète, qu’il dût devenir momentanément le héros lui-même, dont les actions, les paroles caractéristiques font naître dans l’auditoire la sympathie, l’effroi ou la stupeur. — Mais écoutez-le derrière les coulisses, le héros, comme il déclame contre son rôle quand les mains sont restées oisives, comme il se complait à débiter, au foyer, les plaisanteries les plus triviales quand il a secoué enfin la gêne de la grandeur ; et comme il prend à cœur, plus son rôle est poétique, et par conséquent au dessus de sa portée, de le traiter avec mépris, affectant des airs de supériorité et de dédain pour les prétendus connaisseurs que des niaiseries aussi ridicules peuvent intéresser et émouvoir ! — Quant aux dames, c’est tout-à-fait la même chose, seulement il est encore plus difficile de les décider à se charger de quelque rôle qui n’a pas été jeté dans le moule ordinaire, car elles stipulent avant tout, comme des conditions indispensables, qu’elles auront un costume avantageux, à leur goût bien entendu, et, suivant leur expression, au moins une brillante sortie.

MOI.

Berganza, Berganza ! encore un coup de patte contre les femmes !

BERGANZA.

N’ai-je donc pas raison ? — Écoute ce fait arrivé à l’un de vos plus nouveaux auteurs dramatiques qui réellement a produit d’excellents ouvrages, et dont le succès n’a pas été plus grand, parce que vos misérables tréteaux étaient trop faibles pour son génie, car un héros antique et armé de fer a une toute autre allure qu’un conseiller aulique en habit brodé de cérémonie. Or, ce poète, quand il s’agissait de monter ses pièces, se préoccupait a l’excès de voir les décors et les costumes exécutés conformément à ses idées. Lorsqu’il fit jouer, sur un théâtre de premier ordre, son dernier ouvrage, dont il avait confié le rôle le plus important à une actrice célèbre et partout vantée pour sa profonde intelligence de l’art, il alla chez elle, et s’efforça de lui démontrer, par les raisons les plus savantes et les plus sensées, qu’elle devait nécessairement paraître vêtue d’une longue tunique égyptienne a plis nombreux et de couleur brune, car il comptait beaucoup sur l’effet de ce vêtement original. Quand il eut discouru très-éloquemment pendant plus de deux heures sur les habillements significatifs des Égyptiens, et sur les passages de la pièce qui avaient trait audit costume, quand il se fut drapé lui-même de différentes manières avec un châle qui se trouva sous sa main, pour joindre l’exemple au précepte, la dame, qui l’avait écouté fort patiemment, lui fit cette brève réponse : « J’essaierai : si cela me va, c’est bon ; si cela ne me va pas, tant pis ! je m’habillerai à mon goût. »

MOI.

Il est clair, cher Berganza, que tu connais à merveille les faiblesses et les ridicules de nos rois et reines de la scène. Du reste, je partage entièrement ton avis sur ce qu’aucun acteur au monde ne saurait suppléer par des avantages extérieurs au défaut d’un sentiment artistique intime qui lui inculque profondément le caractère de son rôle et l’aide à s’identifier avec lui. Peut-être il pourra momentanément éblouir le spectateur, mais comme il manquera toujours de naturel, il courra risque à chaque instant de se voir honteusement dépouillé de sa fausse parure. Pourtant il y a des exceptions.

BERGANZA.

Excessivement rares !

MOI.

Mais il y en a ! — et là justement quelquefois où l’on s’y attend le moins. C’est ainsi que je vis naguères dans un théâtre obscur un acteur représenter Hamlet avec une vérité frappante. Sa sombre mélancolie, son profond mépris de l’humanité, et cette idée constante de l’horrible forfait que l’apparition de l’ombre paternelle le provoque à venger, et sa feinte démence, tout se manifestait en lui de la manière la plus énergique et paraissait le fruit d’une inspiration idéale. C’était bien celui « à qui le sort a imposé une charge qu’il ne peut supporter. »

BERGANZA.

Je devine, tu parles de cet acteur qui va sans cesse d’un endroit à un autre, cherchant en vain la scène rêvée par son imagination et à peine digne des prétentions théâtrales non moins justes que hardies de l’acteur instruit et pensant.— Ne trouves-tu pas, par parenthèse, que cette seule formule d’éloge, employée comme par exception, « c’est un acteur qui pense ! » caractérise de la manière la plus bouffonne la pitoyable condition de nos acteurs ordinaires ? Ainsi donc, penser réellement quand on a reçu de Dieu une âme intelligente, ou plutôt ne pas craindre de penser, est déjà une chose extraordinaire ?

MOI.

Tu as raison, Berganza ! voilà comme souvent un mot passé en usage peut donner l’exacte mesure d’une chose en question.

BERGANZA.

Du reste, l’acteur dont nous parlons est véritablement un artiste des plus rares. Il n’est généralement méconnu du public qu’à cause de son humeur capricieuse ; mais ce qui a allumé la haine de ses camarades, c’est qu’il ne s’abaisse jamais à leurs caquetages mesquins, à leurs plates et grossières plaisanteries, et que sais-je encore ? Bref ! il a trop de mérite pour votre scène actuelle8.

MOI.

Ne reste-t-il donc aucun espoir d’amélioration pour notre théâtre ?

BERGANZA.

Fort peu ! — Je déchargerai même les acteurs d’une partie de la faute pour la rejeter sur la confrerie ignorantissime des directeurs et régisseurs de théâtres. Ceux-ci ne reconnaissent qu’un principe : une bonne pièce est celle qui remplit la caisse et ou les acteurs sont fréquemment applaudis : or, tel a été le cas pour tel et tel ouvrage ; donc, plus une nouvelle pièce se rapproche de ceux-ci par la forme, le plan et le style, meilleure elle est ; plu» elle en diffère, moins elle doit valoir. — Il n’en faut pas moins donner au public des nouveautés ; et comme il est encore des voix de poètes qui se font entendre et qui captivent même bien des oreilles, il faut donc aussi admettre quelques productions scéniques qui sortent de la routine vulgaire ; mais dans ce cas, pour préserver l’infortuné poète d’une chute compléte, pour le mettre en quelque sorte sous la sauve-garde de certaines garanties regardées comme indispensables sur les planches, monsieur le régisseur a l’extrême bonté de s’intéresser à lui, et de faire à la pièce les coupures convenables, ce qui signifie qu’il retranche ou transpose des discours, ou même des scènes entières, de telle sorte qu’avec l’unité de l’ensemble chacun des effets préparés par l’auteur avec réflexion et préméditation, est complètement détruit, et que le spectateur, à qui l’on ne montre plus que les coups de pinceau les plus grossiers, sans l’adoucissement des demi-teintes, sans l’illusion de la perspective, ne peut plus reconnaître les traits de la composition. — Mais monsieur le régisseur ne se sent pas d’aise si les entrées et les sorties des personnages, ainsi que les changements de décorations, se succèdent dans l’ordre normal, bien entendu d’après sa façon de penser.

MOI.

Ah, Berganza ! combien tout cela est vrai. Mais n’est-ce pas un acte inconcevable de vanité dont la stupidité la plus stupide peut seule être capable, qu’un drôle de cette espèce se permette de châtrer ainsi l’œuvre du poète quand celui-ci l’a si longtemps portée, couvée dans son sein, et en a profondément médité et mûri chaque scène avant de la jeter dans le moule du style ? Mais c’est précisément dans les ouvrages des plus grands poètes qu’il faut le plus d’intelligence de l’art, et le sentiment poétique le plus fin, le mieux exercé pour saisir le secret enchaînement des diverses parties, le fil ingénieux qui rattache à l’ensemble et coordonne les circonstances en apparence les plus futiles. Dois-je répéter encore une fois que Shakespeare exige cette expérience dans son lecteur plus souvent peut-être que tout autre auteur ?

BERGANZA.

J’ajoute : et mon Calderon, dont les drames transportaient dans mon bon temps le public espagnol !

MOI.

Tu as raison, ce sont en effet deux génies intimement appariés, et dont l’analogie se manifeste même souvent par l’identité des images.

BERGANZA.

C’est que la vérité est une. — Mais que dis-tu de cette espèce de marchandise médiocre qui n’abonde que trop sur vos marchés dramatiques ? Ce n’est pas qu’on puisse l’appeler précisément mauvaise : il n’y manque ni de l’invention, ni des pensées heureuses ; mais il faut les pêcher péniblement dans l’eau comme le poisson doré, et l’ennui de cette opération rend l’esprit complétement insensible à l’apparition momentanée de quelque éclair poétique qu’on entrevoit à peine quand il ne rayonne déjà plus.

MOI.

Oh ! pour cette vile denrée (et je dois malheureusement convenir qu’on en trouve ici plus qu’on n’en veut), je l’abandonne sans scrupule à la discrétion de messieurs les régisseurs qui peuvent exercer à son sujet leurs crayons noirs et rouges. Car d’ordinaire les ouvrages de cette nature ressemblent aux livres sibyllins, qui en dépit des lacunes dont ils seraient l’objet n’en offriraient pas moins toujours un sens plausible, sans qu’on pût s’apercevoir des suppressions. On trouve en général dans ces pièces une verbeuse abondance, une certaine faconde en vertu de laquelle chaque strophe isolée semble devoir en engendrer une douzaine d’autres et ainsi de suite. Et il est à regretter qu’un grand poète défunt ait propagé ce système de redondance par l’exemple de ses premiers ouvrages.— Oui, oui ! que d’aussi méchantes productions soient impitoyablement mutilées.

BERGANZA.

Ou plutôt supprimées ! Elles sont indignes de paraître sur la scène, je suis entièrement de ton avis ; mais s’il fallait se résoudre à les y tolérer par égard pour les goûts changeants du public qui réclame sans cesse et forcément des nouveautés dans la disette des bons ouvrages, dans ce cas là même, je trouve encore le mode de correction en usage fort dangereux, sinon tout-à-fait inadmissible. Car l’auteur le plus médiocre a aussi ses intentions et des scènes de développement qui peuvent aisément passer aux yeux des gens incapables pour un remplissage inutile. En un mot, cher ami, rien que pour émonder un ouvrage de cette sorte d’une manière convenable et pour savoir mettre en relief le filon d’or qu’il renferme en le dégageant de toute scorie impure, je prétends qu’il faut déjà être soi-même un excellent poète, et avoir conquis par une longue pratique, par un goût éprouvé, le droit d’exercer les priviléges de cette maîtrise littéraire.

MOI.

Assurément, nos directeurs et régisseurs de théâtres ne songent guère à offrir pareille justification de leur compétence.— Cependant, il arrive parfois à tel médiocre auteur d’enfanter une œuvre dramatique qui par son allure énergique et franche ne peut manquer son effet sur la foule. Directeur et régisseur ont examiné l’ouvrage, ils ont vérifié et contrôlé ses dimensions de longueur, de largeur, d’épaisseur : mais quant au fond, ils l’ont déclaré d’un commun accord absurde et pitoyable. Néanmoins, comme d’habiles connaisseurs sollicitaient vivement la représentation, le drame est mis à l’étude, et mes gens de se frotter les mains à l’avance dans l’expectative des sifflets qui doivent l’accueillir suivant toute probabilité. Car le susdit régisseur avec une malicieuse perfidie a refusé au poète frappé de réprobation son aide providentielle, et le laisse braver les chances du sort dans son état de nudité primitive, dans le dénûment le plus complet de toutes les ressources de l’illusion théâtrale ; aussi rien qu’en songeant au lever du rideau, il ne peut réprimer un sourire plein de jactance et de pitié ou se reflète l’orgueilleuse idée de sa supériorité et de son importance personnelle. — Eh bien pourtant (qui s’y serait attendu ?), la vérité et la passion que respire le drame, captivent, électrisent la foule, dont le recueillement silencieux n’est troublé que par les transports, l’émotion expansive qu’excite la puissance irrésistible du génie poétique ! — C’est alors qu’une scène comique se passe entre le directeur et le régisseur, qui tant soit peu interdits tous les deux désavouent à l’envi leur critique aveugle et naguères si hardie de la pièce méconnue. Et l’on voit aussi les acteurs, s’ils ont recueilli beaucoup d’applaudissements, se ranger du côté de l’auteur ; mais ils se moquent tous in petto de la niaiserie du public qui, à les entendre, s’est laissé éblouir par la perfection de leurs talents personnels, au point de trouver du mérite dans un ouvrage aussi nul et aussi incompréhensible.

BERGANZA.

Il n’y a pas très-long-temps que j’ai été témoin d’un exemple analogue. — C’était la pièce la plus profonde et en même temps la plus dramatique de l’illustre Calderon de La Barca, la Dévotion à la croix, que sur les instances réitérées de beaucoup de gens de goût, on a mis enfin à la scène, fort bien traduite en votre langue, et qui produisit dans l’auditoire ainsi que derrière les coulisses tous les effets divertissants que tu viens de décrire.

MOI.

Moi aussi j’ai vu jouer la Dévotion à la croix, et son effet sur la foule ne pouvait être méconnu ; mais plusieurs personnes éminemment instruites critiquèrent l’ouvrage comme étant immoral.

BERGANZA.

C’est dans cette critiqué même que se manifeste votre esprit faux actuel, j’oserai même dire sa corruption. À vrai dire, la décadence de votre théâtre date du jour où l’on allégua l’amélioration morale des hommes comme le but le plus élevé, et même comme l’unique but de l’art dramatique qu’on a voulu transformer ainsi en une école de correction. Dès lors les choses les plus gaies ne pouvaient plus réjouir personne ; car derrière chaque plaisanterie se montrait le bout de la férule du pédagogue, qui n’est jamais plus disposé à infliger une punition aux enfants que lorsqu’ils se livrent au plaisir avec tout l’abandon de leur âge.

MOI.

Oui, et sous les coups de la verge maudite le rire inconvenant se change bien vite en pleurs convenables.

BERGANZA.

Vous autres Allemands, vous ressemblez tous à ce mathématicien qui, après avoir entendu l’Iphigénie en Tauride de Gluck, frappa doucement sur l’épaule de son voisin en extase, et lui demanda d’un air fin : « Mais qu’est-ce que cela prouve ? » — Avec vous, il ne suffit pas qu’une chose soit, vous exigez encore qu’elle ait une signification abstraite, indépendante d’elle ; tout doit conduire à une idée absolue qui puisse se dégager aussitôt à vos regards : la joie elle-même doit devenir autre chose que de la joie et concourir la production d’une utilité morale ou matérielle, pour que, d’après le vieux précepte digne du code culinaire, l’utile soit toujours uni à l’agréable.

MOI.

Mais ce but d’une simple réjouissance passagère est si mesquin, que tu en accorderas sans doute un plus élevé à l’art dramatique ?

BERGANZA.

Je ne connais pas de but plus élevé pour l’art que de susciter chez les hommes cette flamme du plaisir qui, délivrant notre être de toute oppression terrestre et de tous les tourments de cette vie prosaïque, comme de scories impures, permet à l’âme de planer libre et fière dans les régions célestes, presque en contact avec la divine essence qui commande son respect et son admiration ! La production de cette joie, cette exaltation de l’esprit au plus haut point de vue poétique, d’où l’on accepte volontiers les plus rares merveilles du pur idéal comme des impressions familières, et d’où la vie ordinaire elle-même, avec tons ses phénomènes variés et contrastés, apparaît peuplée d’enchantements, ennoblie et sanctifiée par une splendide poésie : voilà seulement, à mon avis, le véritable but du théâtre ! Sans le don d’envisager les apparitions de la vie, non comme des abstractions isolées et confondues au hasard par une nature capricieuse, mais comme autant d’anneaux d’une chaîne magique, autant de rouages importants d’un mécanisme admirable et mystérieux, sans la faculté de se les approprier spirituellement et de les reproduire avec de vivantes couleurs, il n’y a point d’auteur dramatique : sans cela la lutte est vaine pour tenir le miroir devant la nature, pour montrer à la vertu sa propre image, au vice ses traits hideux, au siècle et à l’époque l’empreinte fidèle de leur physionomie.

MOI.

Ce qui doit aussi modifier, il me semble, le travail d’observation que l’on exige de l’auteur comique.

BERGANZA.

Sans aucun doute. D’une observation minutieuse et de la faculté de saisir les traits individuels de quelques personnages isolés, peut tout au plus résulter un portrait amusant, qui n’est susceptible d’intéresser que si l’on connaît l’original et si l’on peut juger par comparaison du plus ou moins d’habileté du peintre. Mais comme caractère scénique, un tel portrait servile, ou barbouillé à l’aide des traits saillants de divers personnages, manquera toujours de cette vérité profonde et poétique qu’on n’obtient que par une étude réfléchie et transcendante de la nature humaine. Bref, le poète dramatique ne doit pas tant connaître les hommes que l’homme. — Le regard du véritable artiste plonge et pénètre dans la plus intime profondeur de la nature, et c’est en absorbant dans son esprit comme dans un prisme ses réfractions les plus variées qu’il parvient à maitriser son modèle.

MOI.

Tes vues sur l’art et le théâtre, mon cher Berganza ! pourraient bien rencontrer plus d’un contradicteur, et cependant ce que tu viens de dire de la connaissance de l’homme et des hommes me satisfait singulièrement. Grâce à cette théorie, je m’explique pourquoi les drames et les comédies d’un certain auteur, qui exerçait en même temps l’art du comédien, ont eu momentanément tant de succès et sont tombées sitôt dans l’oubli. Cette indifférence complète dont son genre devint l’objet, même durant sa vie, avait même tellement paralysé ses ailes, qu’il fut bientôt tout-à-fait incapable de tenter un nouvel essor.

BERGANZA.

Le poète dont tu parles est aussi responsable en grande partie du système déplorable qui détermina bientôt après lui, comme c’était inévitable, la chute de votre théâtre. C’était l’un des coryphées de cette école ennuyeuse, larmoyante, moralisante, qui tendait à éteindre la moindre étincelle du foyer poétique sous leur déluge de pleurs. Son talent nous séduisit par l’appât flatteur des pommes défendues, dont la jouissance illicite nous a coûté le paradis !

MOI.

Assurément on ne peut lui contester une certaine richesse, une certaine vigueur de composition…

BERGANZA.

Qui s’altère en grande partie d’elle-même et disparaît dans son dialogue prétentieux. L’on dirait qu’il s’applique à reproduire certains traits caractéristiques d’invidus isolés, comme s’il faisait l’essai d’un vêtement étranger auquel il ferait des coupures ou bien ajusterait des enjolivements, jusqu’à ce qu’il fût à sa taille ; tu peux juger ce que deviennent, avec un pareil procédé pour créer des caractères, l’illusion et la vérité poétiques.

MOI.

Quoi qu’il en soit, ses intentions étaient généralement bonnes.

BERGANZA.

J’espère que tu ne prends pas ici le mot intention dans le sens élevé de la langue des arts, mais que tu veux seulement parler du but moral, du moins en apparence, des pièces de cet auteur. Et dans ce cas, je dois l’avouer que ces pièces, abstraction faite de tout système et de toute analyse poétique, me paraissent, quant à leur moralité, à leur tendance philosophique, dignes de marcher de pair avec ces édifiants sermons des prédicateurs de carême, menaçant les impies des tortures de l’enfer, et promettant aux justes la béatitude des cieux. Seulement le poète a l’avantage, comme dispensateur et exécuteur de la justice poétique, de pouvoir lui-même lancer à tort et à travers, comme il le trouve bon, ses arrêts de vengeance ou de rémunération. Bourses pleines et titres de conseillers, l’opprobre civil et la prison, tout est prêt dès que la toile se léve pour le cinquième acte.

MOI.

Je suis étonné qu’on puisse encore mettre de la variété dans tout cela.

BERGANZA.

Pourquoi pas ? — N’eût-ce pas été, par exemple, pour nos dramaturges une idée aussi admirable que fructueuse que de développer, dans une série régulière d’œuvres théâtrales, les dix commandements ? Il y en a déjà deux : Tu ne voleras pas, et tu ne seras point adultère, qui ont été déjà fort gentiment traités à la scène, et il ne s’agirait plus que de composer des cadres convenables pour le reste : Faux témoignage ne diras, et ainsi de suite.

MOI.

Il y a quelque temps, l’idée aurait paru moins ironique qu’aujourd’hui. Mais comment se fait-il que cette secte de pédants pleurards si ridiculement lourds et fastidieux n’ait point succombé sons une révolution subite, sous un tolle général, au lieu de s’éteindre lentement par l’effet de la désuétude.

BERGANZA.

Oh ! je ne crois pas que vous autres Allemands soyez susceptibles, même sous l’oppression la plus accablante, d’être excités au soulévement par une commotion instantanée. Quoi qu’il en soit, il est certain que la réforme se serait déclarée plus tôt et avec plus d’énergie, si un poète admirable, dont maintes fois encore les productions doivent charmer la génération actuelle, eût alors surmonté son juste dégoût pour ces misérables planches, et nous eût raconté, de dessus la scène, un conte tel que celui des Trois oranges dramatisé par Gozzi. — Et pour preuve que cela ne tenait qu’à lui de transporter dans cette pitoyable maison de cartes l’animation du vigoureux génie poétique qui est à ses ordres, il suffit d’envisager la révolution fondamentale produite dans tous les esprits éclairés et amateurs du théâtre, par le conte polémique en manière de drame qu’on lui doit, et qui, malgré une foule d’allusions critiques devenues à présent inapplicables, n’en sera pas moins lu constamment avec un plaisir extrême, comme un des ouvrages les plus spirituels et les plus divertissants.

MOI.

Tu parles, je le vois bien, du Chat botté, un livre qui me causa en effet la joie la plus pure, alors même que j’étais encore sous la fâcheuse influence de cette période prosaïque… — Pourquoi sautes-tu ainsi, Berganza ?

BERGANZA.

Ah ! c’est pour m’égayer. — Je veux bannir de mon esprit tous ces maudits souvenirs de théâtre, et faire le vœu de ne plus jamais en parler ! — Ce qui me comblerait de joie surtout, ce serait de retourner auprès de mon cher maître de chapelle !

MOI.

Tu n’acceptes donc pas l’offre de rester chez moi ?

BERGANZA.

Non, par la seule raison que je t’ai parlé. Il n’est pas prudent en général de faire la confidence de tous les talents qu’on possède, parce que celui qui l’a reçue croit ensuite avoir le droit bien acquis de les mettre en réquisition quand il lui plait. Toi aussi, tu pourrais exiger de moi que je m’entretinsse souvent avec toi…

MOI.

Mais ne sais-je pas qu’il ne dépend pas de toi de parler quand tu veux ?

BERGANZA.

Il n’importe ! — Tu pourrais souvent croire que ce serait par entêtement que je garderajs le silence dans certains moments où il me serait effectivement interdit de m’exprimer à votre manière. N’exige-t-on pas maintes fois du musicien qu’il se fasse entendre, du poète qu’il versifie, quand même le temps et les circonstances y prêtent si peu qu’il leur est impossible de satisfaire à ces sollicitations, et pourtant on n’hésite pas à taxer leur refus d’obstination déplacée. — Bref, je me suis fait connaître trop intimement à toi, sans déguisement ni réserve, pour que nous puissions gagner à voir se prolonger nos relations mutuelles. Et d’ailleurs, j’ai trouvé déjà comme je te l’ai dit, un asile : ainsi, brisons là-dessus.

MOI.

Je suis fâché que tu aies si peu de confiance en moi.

BERGANZA.

Tu es donc aussi, outre que tu alignes des notes, poète, homme de lettres ?…

MOI.

Je me flatte parfois…

BERGANZA.

Assez. — Vous ne valez pas grand’chose, tous tant que vous êtes, car il est rare de trouver parmi vous un caractère pur et d’une seule couleur.

MOI.

Que veux-tu dire par là ?

BERGANZA.

Outre ces gens qui n’ont pour eux que les faux brillants d’une superficialité littéraire, outre vos hommelets compassés et vos femmes savantes sans âme et sans cœur, il y a encore ceux qui sont, pour ainsi dire, mouchetés en dedans comme en dehors, multifaces, chatoyants, et pouvant même changer de couleur à volonté comme le caméléon.

MOI.

Je ne te comprends pas encore.

BERGANZA.

Ce sont souvent des hommes de tête et de cœur. Mais ce n’est que pour les élus que la fleur bleue épanouit involontairement son calice d’azur !

MOI.

Que veux-tu dire par cette fleur bleue ?

BERGANZA.

C’est un souvenir d’un poète défunt, l’un des plus purs qui jamais aient mérité ce titre. Comme le disait Jean Kreisler : les plus saintes émanations de la poésie remplissaient son âme naïve, et sa vie entière fut un hymne pieux qu’il chantait avec de sublimes accents en l’honneur du Très-Haut et des merveilles sacrées de la nature ; son nom était Novalis !

MOI.

Il a constamment passé auprès de bien des gens pour un rêveur et un cerveau détraqué.

BERGANZA.

Oui, plus d’un ennemi le persécuta, parce qu’en poésie, ainsi que dans la vie réelle, il n’avait en vue que l’idéal, le sublime, et surtout parce qu’il méprisait du fond du cœur maint de ses prétendus collègues à double visage, quoique sa belle âme fût incapable d’une haine véritable. Je n’ignore pas non plus qu’on lui reprochait d’être obscur et emphatique, quoiqu’il ne s’agit pour le comprendre que de consentir à sonder avec lui les plus secrètes profondeurs du monde visible, pour en rapporter des trésors comme d’une mine éternellement inépuisable, et la clef des merveilleuses combinaisons qui servent à enchainer tous les phénomènes de la nature ; mais l’énergie et le courage ont manqué à la plupart pour accomplir cette obligation.

MOI.

Il est un autre poète de ces derniers temps qui, selon moi, du moins sous le rapport de la candeur d’âme et du véritable sentiment poétique, mérite de lui être comparé.

BERGANZA.

Veux-tu parler de celui-là qui fIt résonner avec une rare puissance de talent la harpe oubliée des géants du Nord, qui, plein d’un chaleureux enthousiasme, doua d’une vie nouvelle le sublime héros Sigurd, et jeta un tel éclat dans le monde littéraire que toutes les pâles étoiles d’alors eu furent éclipsées, et qu’on vit tomber honteusement et sonnant le vide ces cuirasses de mannequins qu’on avait prises jusque-là pour les héros eux-mêmes ? — Si c’est de celui-là que tu veux parler, je me range pleinement de ton avis. Il règne en maître absolu dans l’empire du merveilleux, dont les étranges apparitions obéissent fidèlement à la puissante évocation de sa baguette magique, et… Mais à ce propos, par une singulière association d’idées, je me souviens d’un tableau, ou plutôt d’une gravure, dont une interprétation, plus idéale que le sujet qu’elle représente, me semble bien exprimer le vrai caractère intellectuel de ces poètes dont nous parlons.

MOI.

Parle, cher Berganza, quel est ce dessin ?

BERGANZA.

Ma Dame (tu sais que je veux parler de l’artislu mimique, poète, etc.) avait une fort jolie chambre ornée de bonnes épreuves de la galerie dite de Shakespeare. La première planche, en guise de prologue, représentait la naissance de Shakespeare. L’enfant, au front grave et élevé, est couché dans le milieu, regardant devant lui avec des yeux clairs et sereins. À ses côtés sont les passions : l’effroi, le désespoir, la stupeur, la pitié, dans d’affreuses attitudes, s’empressent docilement autour de l’enfant, et paraissent attendre avec anxiété son premier vagissement.

MOI.

Eh bien, l’allusion à nos poètes ?

BERGANZA.

Ne peut-on pas interpréter ainsi sans trop de subtilité cette composition : voyez comme la nature dans ses manifestations les plus intimes est soumise à cette intelligence enfantine, jusqu’au génie de l’horreur qui s’assujettit lui-même à sa volonté ; et ce n’est qu’à ces âmes naïves qu’est accordé un si magique pouvoir.

MOI.

Jamais je n’avais considéré de la sorte ce tableau qui m’est bien connu ; mais je dois avouer que ton interprétation me semble fort judicieuse, outre qu’elle est infiniment pittoresque. — En général, tu parais doué d’une grande vivacité d’imagination. Mais, tu me dois encore l’explication de ce que tu nommes des caractères bigarrés.

BERGANZA.

L’expression ne vaut pas grand’chose pour designer ce que je veux proprement dire. Toutefois, elle m’a été suggérée par l’aversion que m’inspirent toutes les créatures de mon espèce mouchetées de diverses couleurs. Plus d’un chien a senti mes dents s’imprimer sur ses oreilles, uniquement parce qu’avec sa robe mélangée de brun et de blanc il me faisait l’effet d’un méprisable fou au costume mi-partie. Or, cher ami, il y a parmi vous tant de gens appelés poètes, et dont l’on ne peut contester ni l’esprit, ni les moyens, ni même la sensibilité, mais que l’on voit, au sein des habitudes triviales de tous les jours, comme si la poésie n’était pas la vie elle-même du poète, s’abandonner servilement aux soucis les plus vulgaires et distinguer avec la plus stricte exactitude les heures du travail de bureau du reste de leurs affaires ! Ce sont des gens avares, égoïstes, mauvais époux, mauvais pères, amis inconstants, et cela ne les empêche pas de remplir la nouvelle feuille qu’ils rédigent pour l’imprimeur des maximes les plus saintes, parées d’un langage harmonieux et divin.

MOI.

Qu’importe la vie privée, si le poète est toujours et exclusivement poète ! — À te parler franchement, je suis de l’avis du Neveu de Rameau9, qui préfère l’auteur d’Athalie au bon père de famille.

BERGANZA.

Pour moi, je trouve absurde qu’on mette toujours à part chez le poète sa vie privée, comme s’il s’agissait d’un personnage officiel ou seulement d’un homme d’affaires en général. Et de quelle autre vie veut-on donc la séparer ? Jamais je ne serai convaincu que celui dont la poésie n’éléve pas la vie entière au-dessus du commun, au-dessus des mesquines misères du monde conventionnel, celui qui ne joint pas dans toutes ses actions la noblesse à la bienveillance, soit un véritable poète, poussé par une vocation intime, obéissant à une inspiration intérieure et profonde. Je suis toujours tenté de chercher dans quelle circonstance particulière, par quelle connexion les sentiments qu’il exprime sont passés du dehors en lui, comme une semence que les facultés de l’esprit et la chaleur de l’âme fécondent et transforment en fleurs et en fruits. — Aussi, la plupart du temps, un vice quelconque, ne serait-ce qu’un manque de goût résultant de la gène imposée par une parure d’emprunt, vient-elle trahir l’absence de la vraie nature poétique.

MOI.

C’est donc-là ton caractère bigarré ?

BERGANZA.

Oui vraiment ! — Vous avez… eu… un poète, suis-je presque tenté de dire, dont les ouvrages respirent souvent une piété qui émeut le cœur et l’âme, lequel peut passer sans contredit pour l’original du sombre portrait que je viens d’ébaucher du caractère bigarré. C’est un homme égoïste, intéressé, perfide pour les amis qui lui étaient le plus sincèrement dévoués, et je n’hésite pas à affirmer que sa seule prétention opiniâtre, son idée fixe d’atteindre un but auquel ne l’appelait pas une vocation positive, l’a engagé dans cette voie pernicieuse sans qu’il puisse désormais revenir sur ses pas. — Mais peut-être que le génie poétique finira par sanctifier sa vie.

MOI.

Ceci est une énigme pour moi.

BERGANZA.

Je souhaite que le mot ne t’en soit jamais révélé ! — Tu ne vois pas sur mon corps un seul poil blanc, je suis entièrement noir n’est-ce pas ? eh bien c’est à cela que j’attribue ma haine profonde contre tout ce qui sent l’arlequinage. — C’est pourtant une chose bien bizarre qu’une femme se croie réellement la vierge Marie.

MOI.

Te voilà tout-à-coup changeant encore du propos ?

BERGANZA.

Au contraire : je reste sur la même question. J’entendis un jour Jean Kreisler raconter à l’un de ses amis comment la folie de la mère avait par une pieuse exaltation jeté le fils dans la poésie. Cette femme s’imaginait qu’elle était la vierge Marie et son fils le Christ, qui, méconnu du genre humain, parcourait le monde en buvant du café et jouant au billard, mais elle ne doutait pas qu’un jour viendrait enfin où il réunirait ses disciples pour les ravir avec lui dans le ciel. Or l’imagination excitée du jeune homme trouva dans ces rêveries extravagantes le présage de sa sublime vocation. Il se considéra comme un élu de Dieu destiné à proclamer les mystères d’une religion nouvelle et purifiée. Avec assez d’énergie morale pour sacrifier sa vie à la consécration d’une mission pareille, il eût pu devenir un nouveau prophète, ou que sais-je ? Mais avec la faiblesse innée en nous, vulgairement asservi à toutes les misères quotidiennes de la vie ordinaire, il trouva plus commode de ne manifester que par des vers sa haute vocation, qu’il désavoua même à la fin, lorsqu’il crut sa tranquillité civile compromise. — Ah, mon ami ! ah !…

MOI.

Qu’est-ce donc, cher Berganza !

BERGANZA.

Pense un peu à la destinée d’un pauvre chien condamné à divulguer, comme on dit, les secrets de l’école pour une fois que le ciel lui accorde la faculté de parler. — Mais je vois avec plaisir que ma colère, mon mépris pour vos faux-prophètes (c’est ainsi que je veux appeler tous ceux qui, parjures à la vraie poésie, ne respirent que l’imposture et la vanité), aient été par toi si bien accueillis ou plutôt jugés naturels. Je te le répète, mon ami : méfie-toi des gens bigarrés ! —

En ce moment un vent frais du matin agita la cime des arbres, et les oiseaux réveillés de leur sommeil se mirent à planer dans la vapeur pourprée qui semblait surgir de derrière les collines.

Berganza faisait des grimaces et des bonds étranges, ses yeux étincelants ressemblaient à des charbons embrasés : je me levai et je me sentis saisi d’une terreur dont j’avais triomphé pourtant durant la nuit.

« Traou ! — haou ! — haou ! — Aou aou ! » —

Hélas ! Berganza voulut parler, mais les mots qu’il essaya d’articuler expirèrent dans les aboiements ordinaires du chien.

Il prit sa course aussitôt avec la rapidité de l’éclair ; bientôt je le perdis de vue, mais à une grande distance j’entendis retentir encore :

Haou aou ! — Haou ! — Haou ! — Haou aou !

Et je sus ce qu’il fallait en penser.

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NOTES DU TRADUCTEUR

1. L’auteur de Don Quichotte a fourni à Hoffmann l’idée et l’acteur principal de ce conte. Cervantes a composé un dialogue satirique et fort original dont les deux chiens Scipion et Berganza sont les interlocuteurs. L’analyse détaillée en serait superflue pour l’intelligence de la production d’Hoffmann qui a un tout autre mérite que les allusions qu’on y trouve aux premières aventures du chien lettré. Il est vrai qu’en Allemagne la popularité de Cervantes, comme celle de tous les génies littéraires, quelles que soient leur origine et leur patrie, etc., est un fait, tandis qu’on connait à peine en France l’existence des contes dont celui de Scipion et Berganza fait partie. Je m’occupe en ce moment de la publication prochaine de ces deux volumes de nouvelles (Novelas ejemplares) ; le public jugera de ces nouveaux titres à la renommée de l’homme illustre qui a bien attendu jusqu’en 1836 qu’un traducteur exact songeât à nous restituer son chef-d’œuvre.

2. Nom tiré du cri du hibou.

3. Ben fatto, bien fait, bien réussi.