La Créole (Millaud)

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OPÉRA-COMIQUE


Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre des Bouffes-Parisiens le mercredi 3 novembre 1875.


PERSONNAGES
LE COMMANDANT DE FEUILLEMORTE MM. Daubray.
FRONTIGNAC Cooper.
SAINT-CHAMAS Fugère
1er NOTAIRE Homerville.
2e NOTAIRE. Pescheux.
UN MATELOT Maxnère.
UN AUTRE MATELOT Burand.
DORA Mmes Judic.
RÉNÉ Van-Ghell.
ANTOINETTE Luce.


– France 1685. –


ACTE PREMIER

Une terrasse intérieure dans l’hôtel du commandant de Feuillemorte, à la Rochelle. — Balustrade au fond, avec escalier descendant. — Comme perspective la ville et le fort. — A droite et à gauche, les appartements du commandant.





Scène PREMIÈRE

SAINT-CHAMAS, Caméristes, Matelots.

Au lever du rideau, grand mouvement de va et vient. Les caméristes avec des cartons se dirigent à gauche, les matelots, avec des instruments, et portant des ballots se dirigent vers l’escalier du fond. — Saint-Chamas, au milieu, distribue des ordres.


CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––Nous portons des robes nouvelles,
––––––Rubans, bouquets, ballots, compas,
––––––Paniers, jupons, robes, dentelles,
––––––Télescopes et falbalas.

SAINT-CHAMAS, entrant.
––––––Du zèle, amis, amis, qu’on s’empresse,
––––––Vous connaissez le commandant,
––––––Vous savez comme il est bouillant,
––––––Comme il est brutal et cassant,
––––––Aussi dépêchons, dépêchons,
–––––––––––Activons.

À une modiste qui passe.

––––––Vous nous apportez la guipure,

À un matelot.

––––––Vous nous apportez le sextant.

À une autre modiste qui passe.

–––––––Ceci, c’est pour la future,
–––––––Cela, pour le commandant.
––––––Par ici, les bonnets, les ruches,
–––––––Par là, les compas nombreux,
––––––De ce côté les fanfreluches
–––––––Par là, les objets sérieux.
––––––––Tudieu ! je suis en nage,
––Un départ, un embarquement, un mariage,
–––––––––J’ai les bras fourbus,
–––––––––J’en deviens bête,
–––––––––J’en perds la tête,
–––––––––Je n’en puis plus.
REPRISE DU CHŒUR.
––––––Nous portons des robes nouvelles,
––––––––––––––Etc.

Les femmes entrent à gauche, les hommes à droite, Frontignac entre pendant ce remue-ménage.


Scène II

SAINT-CHAMAS, FRONTIGNAC, puis LE COMMANDANT.


SAINT-CHAMAS.

Ouf ! je n’en puis plus !


FRONTIGNAC.

Pourquoi tout ce remue-ménage, qu’est-ce qu’il y a ?


SAINT-CHAMAS.
Ah ! c’est vous, monsieur de Frontignac ; mon Dieu, il y a que nous partons.

FRONTIGNAC.

Vous partez ?


SAINT-CHAMAS.

Pour la Guadeloupe !


FRONTIGNAC.

Mais il n’était hier soir aucunement question de ce départ.


SAINT-CHAMAS.

Aucunement… Mon noble maitre, le commandant Adhémar de Feuillemorte, était bien tranquille ici, dans son château, avec mademoiselle Antoinette, sa pupille…


FRONTIGNAC.

Ah !… sa pupille !


SAINT-CHAMAS.

Il comptait se reposer deux ou trois mois encore, quand tout à coup, hier à six heures, l’amiral entrait avec l’escadre dans la rade de la Rochelle ; à sept heures, le commandant recevait son ordre d’embarquement ; ce soir ou cette nuit, nous levons l’ancre.


FRONTIGNAC.

J’arrive à temps, alors ; il faut absolument que je parle au commandant avant son départ.


SAINT-CHAMAS.

Parler au commandant ?


FRONTIGNAC.

J’ai quelque chose à lui demander.


SAINT-CHAMAS.

Vous prenez mal votre moment, il est comme un crin, le commandant, comme un crin. Ce brusque départ, ce brusque mariage…


FRONTIGNAC.

Quel mariage ?


SAINT-CHAMAS.
Comment, vous ne savez pas ? Ah ! c’est juste, départ, mariage, c’est de cette nuit, tout cela.

FRONTIGNAC.

Mais qui donc se marie ?


SAINT-CHAMAS.

La pupille du commandant, mademoiselle Antoinette.


FRONTIGNAC, affolé.

Antoinette ! Antoinette se marie ! avec qui ?


LE COMMANDANT, au dehors.

Ma chaloupe, Saint-Chamas, mille sabords ! ma chaloupe !


SAINT-CHAMAS.

Mais le voilà, le commandant, il vous dira lui-même…


LE COMMANDANT, entrant.

Ma chaloupe ! ma chaloupe !


SAINT-CHAMAS, par-dessus le parapet.

La chaloupe du commandant !


UNE VOIX.

La chaloupe du commandant !


UNE VOIX, plus éloignée.

La chaloupe du commandant !


LE COMMANDANT, allant et venant.

C’est une taquinerie de l’amiral, tout ça, c’est une taquinerie de l’amiral : me faire ainsi partir, parce qu’il…


FRONTIGNAC, qui l’a suivi.

Commandant ! commandant !


LE COMMANDANT, s’arrêtant.

Ah ! c’est toi, bonjour, adieu, je pars. Tu sais que je pars ? (Appelant.) Saint-Chamas !


SAINT-CHAMAS.

Commandant !


LE COMMANDANT.

As-tu pensé au biscuit de mer ?


SAINT-CHAMAS.
Il est embarqué, mon commandant.

LE COMMANDANT.

Bien ! et les cent cinquante bouteilles de rhum ?


FRONTIGNAC.

Alors, vous partez ?


LE COMMANDANT.

Pour la Guadeloupe.


FRONTIGNAC.

Et il paraît… avant de partir… Antoinette…


LE COMMANDANT.

Je la marie, Antoinette, je la marie… Et ce tabac, Saint-Chamas, as-tu pensé au tabac ?


SAINT-CHAMAS.

Il est embarqué, mon commandant.


LE COMMANDANT.

Bien ! Et mon neveu, pas de nouvelles de mon neveu ?


SAINT-CHAMAS.

Pas encore, commandant, pas encore !


LE COMMANDANT, allant et venant.

Pas encore ! pas encore !


FRONTIGNAC, le suivant.

Alors, vous mariez Antoinette ?


LE COMMANDANT.

Mais oui, je la marie. Combien de fois faut-il que je te le dise ?… (Arpentant.) Je vais dire à l’amiral, monsieur l’amiral…


FRONTIGNAC, arpentant derrière lui.

Et avec qui la mariez-vous ?


LE COMMANDANT.

Avec qui, mais parbleu ! avec…


UNE VOIX.

La chaloupe du commandant !


LE COMMANDANT, va vivement au fond.

Ah ! ma chaloupe ! (Voyant entrer Antoinette.) Bonjour, mon enfant. (À Frontignac.) Tiens, voici Antoinette, qui t’expliquera, elle n’y comprend rien, mais elle t’expliquera tout de même. Viens, Saint-Chamas, je vais dire à l’amiral… monsieur l’amiral…

Il sort avec Saint-Chamas. Antoinette entre.


Scène III

FRONTIGNAC, ANTOINETTE.


FRONTIGNAC.

Est-il bien vrai, mademoiselle Antoinette, vous vous mariez ?


ANTOINETTE, en mariée, moins le voile et la fleur d’oranger.

Hélas ! vous le voyez. Hier soir, à peine étiez-vous parti, que mon tuteur a reçu de l’amiral l’ordre de s’embarquer aujourd’hui même ; aussitôt, il m’a signifié qu’il voulait me marier avant son départ.


FRONTIGNAC.

Avec qui, mon Dieu ?


ANTOINETTE.

Avec Réné, son neveu.


FRONTIGNAC.

Réné, mon ancien camarade d’école ; mais vous ne le connaissez pas ?


ANTOINETTE.
Oui, Réné… et pendant que moi, toute blanche et me tenant à la table pour ne pas tomber… le commandant me fait un grand discours… c’était son projet depuis longtemps… il ne comptait pas reprendre la mer avant deux ou trois mois… Réné devait venir… on l’attend aujourd’hui… nous aurions eu tout le temps de faire connaissance… mais cette dépêche de l’amiral, ce départ subit l’obligeaient à brusquer les choses.

FRONTIGNAC.

Et vous avez écouté tranquillement ce grand discours… et vous n’avez rien répondu ?


ANTOINETTE.

Répondre au commandant… est-ce qu’on peut répondre au commandant ? Et puis que répondre ?


FRONTIGNAC.

Comment, que répondre ?


ANTOINETTE.

Oui !…


FRONTIGNAC.

Mais, que ce mariage est impossible… que vous n’aimez pas Réné… que Réné ne vous aime pas… et lorsqu’il y a près de vous quelqu’un qui vous adore…


ANTOINETTE, qui a l’air de ne pas comprendre.

Quelqu’un qui m’adore ?


FRONTIGNAC.

Voyons, Antoinette, vous savez bien…


ANTOINETTE, vivement.

Non… non… je ne sais pas.


FRONTIGNAC.

Comment ?


ANTOINETTE, changeant de ton.

Mais je me doute un peu… seulement pourquoi n’a-t-il pas parlé ce quelqu’un qui m’adore ?


FRONTIGNAC.

Parce qu’il n’osait pas… parce que, s’il était bien certain de vous aimer, il avait peur…


ANTOINETTE, éclatant.

Eh ! que ne parlait-il ? on l’aurait rassuré.


FRONTIGNAC, la prenant dans ses bras.
Antoinette !

ANTOINETTE, s’arrachant doucement de ses bras.

Et maintenant, nous voilà séparés… séparés pour toujours.


FRONTIGNAC.

Comment séparés ? oh non !… Le commandant va revenir… je lui parlerai…


ANTOINETTE.

Essayez, mais j’ai bien peur…


FRONTIGNAC.

Non, non, n’ayez pas peur, je lui dirai ce qu’il faut lui dire ; seulement lorsqu’il reviendra, restez, quand je lui parlerai… et pour me donner un peu de courage, redites-moi ce que vous me disiez tout à l’heure.


ANTOINETTE.

Ce que je vous disais…


FRONTIGNAC.

Oui, que j’avais tort d’avoir peur. Redites-le-moi, chère Antoinette, redites-le moi.


ANTOINETTE.

Je veux bien !

COUPLETS.
I
––––––J’avais bien vu votre tendresse,
––––––Que vous m’aimiez avec ivresse ;
––––––Quoique vous ne me disiez rien,
––––––Mon ami, je le savais bien,
––––––Et tout bas, je me disais même :
––––––Que je suis heureuse qu’il m’aime !

Mouvement de Frontignac.

––––––Ne me regardez pas ainsi ;
––––––Monsieur, si je vous dis ceci,
––––––C’est pour vous donner du courage,
–––––––––Mais pas davantage !
II
––––––Comment, après ma confidence,
––––––Vous me montrez plus d’exigence,
––––––Vous voulez que je fasse mieux
––––––Eh bien, soit, lisez dans mes yeux,
––––––Puisqu’il le faut, lisez-y même,
––––––Lisez-y tout bas qu’on vous aime.

Mouvement de Frontignac.

–––––––Ne me pressez pas ainsi ;
––––––Monsieur, si je vous dis ceci,
––––––C’est pour vous donner du courage,
–––––––––Mais pas davantage !

FRONTIGNAC.

Ah ! chère, chère Antoinette ! oui, j’aurai du courage, je parlerai, je parlerai.


ANTOINETTE.

Il le faut, et sans faiblir.


FRONTIGNAC.

Non ! nous ne faiblirons pas ; et je lui dirai : Commandant…


LE COMMANDANT, en dehors.

Mille sabords ! à la vigie, veille à la vigie, Saint-Chamas.

Antoinette et Frontignac reculent effrayés à chaque extrémité du théâtre.


Scène IV

Les Mêmes, LE COMMANDANT.


LE COMMANDANT, à la cantonade..

Veille à la vigie, Saint-Chamas, et dès que mon neveu appareillera, préviens-moi. (Descendant, à lui-même.) Je quitte l’amiral, il est inflexible, cet animal, (Il se reprend.) cet amiral-là : il veut absolument partir ce soir, il doit me prévenir par trois coups de canon. J’ai eu beau le supplier… un Adnémar de Feuillemorte supplier ! il n’a répondu à toutes mes supplications, que par trois coups de canon ! « Trois coups le canon et je lève l’ancre… » — Mais, amiral, je marie ma pupille Antoinette… — « Trois coups de canon. » — Mais mille milliards de canons ! amiral ! — « J’ai dit trois coups de canon. » J’ai dù quitter la place sous le feu de ces maudits rois coups de canon… un Adhémar de Feuillemorte quitter la place, est-il taquin cet animal, (Se reprenant.) cet amiral-là. Ah ! si je n’attendais pas ma nomination de chef d’escadre d’un moment à l’autre… et pourvu que ce galopin de Réné arrive à temps…


ANTOINETTE.

Mon bon tuteur…


LE COMMANDANT.

Ah ! vous voilà vous autres… Te voilà, monsieur l’avocat, monsieur l’homme de robe… Eh bien ! Antoinette t’a-t-elle expliqué ?…


FRONTIGNAC.

Oui, commandant.


LE COMMANDANT.

Et tu l’as félicitée ?


ANTOINETTE.

Oui, mon tuteur, mais justement…


LE COMMANDANT.

Quoi, justement ?


FRONTIGNAC.

Justement à ce sujet, j’ai… elle a… nous avons…


LE COMMANDANT, colère.

Quoi, qu’est-ce que vous avez ?


ANTOINETTE.

J’ai quelque chose à vous dire, mon tuteur.


FRONTIGNAC, à part, à Antoinette.
Bravo, très-bien !

LE COMMANDANT.

Tu es impatiente, n’est-ce pas ? Sois tranquille, Saint-Chamas veille ! (Remontant.) Veille à la vigie, Saint-Chamas, veille à la vigie !


SAINT-CHAMAS, dehors.

Oui, commandant !


ANTOINETTE.

Non, ce n’est pas ça que je veux dire… ce mariage…


LE COMMANDANT.

Eh bien ! quoi, ce mariage ?


ANTOINETTE.

Croyez-vous que votre neveu y tienne beaucoup ?


LE COMMANDANT.

Il y tiendra.


ANTOINETTE.

Il ne me connaît pas.


LE COMMANDANT.

Il te connaîtra.


FRONTIGNAC, à part.

Ça va mal.


ANTOINETTE.

Certainement, je suis fière, très-fière d’épouser votre neveu, mais je ne suis pas digne peut-être…


LE COMMANDANT.

Comment, pas digne peut-être ?


FRONTIGNAC, bas.

Bien, très-bien !


ANTOINETTE.

C’est que… quand on n’apporte pas un cœur tout à fait libre…


LE COMMANDANT.
Comment, ton cœur n’est pas libre ?

FRONTIGNAC, bas à Antoinette.

Insistez, insistez.


LE COMMANDANT, qui a entendu Frontignac.

Est-ce que, par hasard, ce jeune freluquet…


FRONTIGNAC.

Mais, commandant…


LE COMMANDANT.

Qu’est-ce que vous dites ?


FRONTIGNAC.

Rien ! commandant.


ANTOINETTE.

Mon tuteur…


LE COMMANDANT.

C’est bien, mademoiselle, retirez-vous dans votre cabine. Je vais jaser avec monsieur, allez appareiller pour l’arrivée de mon neveu.

Le commandant remonte.


ANTOINETTE, à Frontignac en s’en allant.

Voilà ! j’ai fait ma part, à vous, maintenant.

Elle sort.


Scène V

LE COMMANDANT, FRONTIGNAC.


LE COMMANDANT, descendant.

À nous deux, monsieur le robin. Est-ce que par hasard vous en contiez à ma pupille ?


FRONTIGNAC.
Mon Dieu, commandant…

LE COMMANDANT.

Expliquez-vous, et ne tremblez pas ; vous ne m’êtes pas désagréable.


FRONTIGNAC.

Oh ! commandant…


LE COMMANDANT.

D’abord, je ne suis pas votre commandant. Vous ne m’êtes pas désagréable quoique avocat ; vous êtes le fils d’un de mes bons amis, d’un bon conseiller. Il n’a qu’un défaut, un seul, il n’est pas d’épée. Vous avez toujours été bien reçu chez moi.


FRONTIGNAC.

Oh ! quant à ça, commandant…


LE COMMANDANT.

Je ne vous le demande pas, j’affirme que vous avez toujours été bien reçu chez moi ; vous avez vu Antoinette, elle vous a paru gentille, vous le lui avez dit. (Avec éclat,) Veille à la vigie, Saint-Chamas !


VOIX.

Oui, commandant !


LE COMMANDANT.

Vous le lui avez dit : (se reprenant avec calme.) Vous vous en êtes tenu là, je pense, ça n’a pas été plus loin ?


FRONTIGNAC.

Non, non, ça n’a pas été plus loin. Cependant nous avons échangé…


LE COMMANDANT.

Échangé quoi ? mille bombes !


FRONTIGNAC.

Rien ! quelques paroles !


LE COMMANDANT.
Et puis ?

FRONTIGNAC.

Et puis des serments.


LE COMMANDANT.

Voilà tout !


FRONTIGNAC.

Pas autre chose ; je vous jure.


LE COMMANDANT.

Allons, très-bien, je vois ce que c’est, des balivernes, des amourettes, je vous aime, je vous adore, à vous pour touours… à vous pour la vie… plutôt le couvent, plutôt le trépas… et cœtera, et cœtera.. Ça fait passer le temps à la campagne… je connais ça… aucune importance, tout ça n’a aucune espèce d’importance… et Antoinette peut épouser Réné.


FRONTIGNAC.

Mais elle ne l’aime pas.


LE COMMANDANT.

Elle l’aimera.


FRONTIGNAC.

C’est moi qu’elle aime.


LE COMMANDANT.

Ça passera.


FRONTIGNAC.

Votre neveu ne l’a jamais vue.


LE COMMANDANT.

Il la verra !


FRONTIGNAC.

Mais enfin, commandant, quel intérêt avez-vous à la donner à votre neveu plutôt qu’à moi ?


LE COMMANDANT.
Quel intérêt ? Il me demande quel intérêt ; mais Réné est le seul rejeton de ma race, l’héritier de mon nom, le dernier des Feuillemorte. S’il ne se marie pas, adieu les Feuilemorte, et les Feuillemorte doivent être éternels.
ROMANCE.
I
––––––Notre nom est connu partout
––––––Pour sa bravoure et son audace,
––––––C’est un arbre d’antique race
––––––Dont le tronc est resté debout.
––––––Mon devoir est de faire en sorte
––––––De maintenir ce nom si grand,
––––––Mon père m’a dit en mourant :
––Ne laisse pas tomber, tomber les Feuillemorte.
II
––––––Pour perpétuer mes aïeux,
––––––Pour prendre femme et faire souche,
––––––Pour ce rôle qui m’effarouche,
––––––Je sais bien que je suis trop vieux ;
––––––Mais mon nom, mon neveu le porte,
––––––Et je le marie en ce jour,
––––––Et je vais lui dire à mon tour :
––Ne laisse pas tomber, tomber les Feuillemorte.

FRONTIGNAC.

Vous me désespérez.


LE COMMANDANT.

Et puis, Antoinette, c’est une perfection. Or, c’est un fieffé mauvais sujet que mon neveu Réné… m’en a-t-il joué de ces tours, en France et aux colonies !… aux colonies surtout !… il paraît que là-bas toutes les créoles… un vrai petit diable… tout à fait son oncle d’ailleurs, tout à fait son coquin d’oncle.


FRONTIGNAC.

Voilà un beau mari pour Antoinette.


LE COMMANDANT.
Antoinette est si gentille, si adorable ! Jamais, jamais je ne trouverai mieux pour Réné.

FRONTIGNAC.

Oui, mais s’il n’arrive pas avant les trois coups de canon ?


LE COMMANDANT.

Il arrivera il arrivera, il faut qu’il arrive, mille sabords !

Il remonte.


FRONTIGNAC, à part.

Allons, tout espoir n’est pas encore perdu… que Réné soit en retard, et…


Scène VI

Les Mêmes, SAINT-CHAMAS.


SAINT-CHAMAS.

Commandant ! commandant, votre neveu… il descend de voiture, le voilà…


FRONTIGNAC.

Patatras !


LE COMMANDANT, à Saint-Chamas.

Enfin ! Préviens tout le monde, le mariage dans une heure, et après le mariage, tout de suite après, bien probablement le départ, l’amiral doit nous prévenir par trois coups de canon.


SAINT-CHAMAS.

Bien, mon commandant.

Bruit dehors.


LE COMMANDANT.

Le voilà, ce cher galopin… il ne se doute pas ce qui l’attend !


Scène VII

Les Mêmes, Tout Le Monde, puis RÉNÉ.


CHŒUR.
––––––C’est lui qui vient, que l’on s’empresse.
––––––De chaise il descend à l’instant,
––––––Recevons avec allégresse
––––––Le beau neveu du commandant.

RÉNÉ, entrant, se jette dans les bras de son oncle.
––––––Bonjour, oncle, comment va ?
––––––Et toi, Frontignac, te voilà ?

Il lui donne la main.


LE COMMANDANT.
––Pourquoi donc ce retard ?

TOUS.
––Pourquoi donc ce retard ? Pourquoi donc ce retard ?

RÉNÉ.
––Écoutez, je dirai qui m’a mis en retard.

TOUS.
––Écoutons et sachons qui l’a mis en retard.

RÉNÉ.
RONDEAU.
––––––Mon oncle, il faut faire la part
––––––D’un jeune cœur rempli de flammes,
––––––Si chez vous j’arrive en retard,
––––––C’est la faute aux petites femmes.
––––––Je pars de Paris, mais voilà
––––––Qu’à Chartres où d’abord je m’arrête,
––––––Une hôtelière très-coquette
––––––Sur la porte se trouve là.
––––––Rougissant comme une cerise,
––––––Elle me sert du vin clairet.
––––––Je la regarde, je me grise,
––––––Et je reste en son cabaret.
––––––Ah ! mon oncle, les Beauceronnes,
––––––Tudieu ! les charmantes personnes !
––––––Elles sont si douces, si bonnes,
––––––Vivent les Beauceronnes !
––––––Je repars et j’arrive à Tours,
––––––L’essieu de ma chaise se casse,
––––––Il me faut demeurer en place,
––––––Chez le charron pendant trois jours.
––––––Le charron possédait trois filles,
––––––Et toutes les trois bien gentilles,
––––––Et belles comme les amours ;
––––––C’est pourquoi j’y restai trois jours.
––––––Ah ! mon oncle, les Tourangelles
––––––Elles sont si bonnes, si belles,
––––––Si belles et si peu cruelles,
––––––Vivent les Tourangelles !
––––––Je m’enfuis, homme indélicat,
––––––Du chemin j’entrevois le terme,
––––––Tout à coup, mon cheval s’abat.
––––––On nous recueille en une ferme,
––––––Pensez en quel piteux état.
––––––Charmante était la ménagère
––––––Et, pendant que l’époux aux champs,
––––––Bêchait et glanait tout le temps,
––––––Moi, je courtisais la fermière,
––––––Un vrai soleil, un vrai bijou,
––––––C’était la perle du Poitou.
––––––Ah ! mon oncle, les Poitevines,
––––––Les Poitevines sont divines,
––––––Et si câlines, et si mutines,
––––––Vivent vivent les Poitevines !
REPRISE EN CHŒUR.
––––––Ah ! mon oncle, les Poitevines,
––––––––––––––Etc.

FRONTIGNAC.

Et voilà le mari que vois voulez lui donner ?


LE COMMANDANT, à Réné.

Eh bien, on n’embrasse pas son oncle. (Réné l’embrasse. À part.) Le dernier héritier de mon nom, le dernier des Feuillemorte. (Haut.) J’ai à causer avec toi.


RÉNÉ.
Moi aussi, et très-sérieusement.

LE COMMANDANT, fredonnant, bas à Réné.

Ne laisse pas tomber les Feuillemorte.

Il remonte.


FRONTIGNAC, bas à Réné.

Il faut que je te parle.


RÉNÉ, à part.

Lui aussi. (Haut.) Après mon oncle.


FRONTIGNAC.

C’est entendu, je reviendrai…


LE COMMANDANT, à Saint-Chamas.

Appelle Antoinette !


SAINT-CHAMAS.

Oui, commandant.

Il sort à gauche.


RÉNÉ, étonné.

Antoinette !


LE COMMANDANT.

Ma pupille ! Vous autres, allez vous préparer, la noce pour six heures, l’embarquement pour huit. (Réné prend la taille d’une petite paysanne.) Eh biens, petit chenapan !


RÉNÉ, fredonnant.
––––––Ah ! mon oncle, les Rochelloises.

LE COMMANDANT.

Laisse-les partir ; il faut qu’elles aillent s’habiller pour la noce.

Sortie générale


Scène VIII

RÉNÉ, LE COMMANDANT.


RÉNÉ.

Une noce ! quelle noce ?


LE COMMANDANT.
La tienne, mon ami, la tienne ?

RÉNÉ.

Ma noce, avec qui ?


LE COMMANDANT.

Avec Antoinette, ma pupille.


RÉNÉ.

Mais je ne la connais pas, je ne l’ai jamais vue… je ne l’aime pas.


LE COMMANDANT.

Tu la connaîtras, tu la verras, tu l’aimeras…


RÉNÉ.

Mais je ne veux pas me marier.


LE COMMANDANT.

Tu ne veux pas te marier ?


RÉNÉ.

Je suis trop jeune.


LE COMMANDANT.

Trop jeune, pas pour courir les aventures ; j’ai bien envie de te renvoyer manger un peu de vache enragée aux colonies.


RÉNÉ.

Ah ! ma foi, je ne demande pas mieux, envoyez-moi à la Guadeloupe, surtout à la Guadeloupe.


LE COMMANDANT.

Pour y retrouver quelque femme que tu y as laissée, petit chenapan !


RÉNÉ.

Oui, mon oncle, une jeune fille charmante, délicieuse, je l’adorais, elle m’adorait, je lui avais promis de l’épouser, et elle m’attend encore.


LE COMMANDANT.

Eh bien ! elle t’attendra longtemps, ta négrillonne.


RÉNÉ.
Ce n’est pas une négrillonne, c’est une jolie petite créole. Figurez-vous, mon oncle…

LE COMMANDANT.

En voilà assez, je ne veux pas en savoir davantage, ça me suffit. Je ne t’enverrai pas aux colonies, tu resteras ici, et tu vas te marier, et de ma main encore…


RÉNÉ.

Vous y tenez donc bien à me marier ?


LE COMMANDANT.

Pourquoi donc crois-tu que je t’ai fait quitter Paris, dont tu ne voulais pas démarrer ?…


RÉNÉ.

Mais, pour payer mes dettes. Voici votre lettre, celle que vous m’avez écrite pour me faire venir ici, à la Rochelle. (Il lit.) « Il y a des avaries dans ton bissac, tu as des dettes, viens vite, ton oncle te radoubera ! »


LE COMMANDANT.

Eh bien, qui te dit le contraire. (Il tire un papier de sa poche.) Voici la dot que je te donnerai tout à l’heure, après le mariage, tes dettes payées, mon château de Lamirande à trois lieues d’ici, et mille livres de pension par mois.


RÉNÉ.

Oui, tout cela serait fort agréable, mais sans le mariage.


LE COMMANDANT.

Oui, je te vois venir. Depuis que tu es émancipé, tu mènes une vie de turlupin, aussi je te marie, et si tu refuses, je te déshérite et je te donne ma malédiction.


RÉNÉ.

Mais, mon oncle…


LE COMMANDANT.

Voici ta future, elle descend ; c’est un ange, entends-tu ? je te donne un ange.


RÉNÉ.
C’est quelque monstre, bien sûr.

Scène IX

Les Mêmes, ANTOINETTE.

TERZETTO.

LE COMMANDANT, amenant Antoinette par la main.
––Approche, mon enfant.

RÉNÉ.
––Approche, mon enfant. Eh quoi, vraiment c’est elle !
––Je ne m’attendais pas à la trouver si belle,
––––––Recevez bien mon compliment.

LE COMMANDANT.
–––––––N’est-ce pas qu’il est charmant ?

ANTOINETTE.
––––––––––Assurément !

RÉNÉ.
––––––Ah ! combien vous êtes jolie !
––––––Je parle ici sans flatterie,
–––––––Recevez bien mon compliment.

LE COMMANDANT.
–––––––N’est-ce pas qu’il est charmant ?

ANTOINETTE.
––––––––––Assurément !

RÉNÉ.
––––––Recevez bien mon compliment.

LE COMMANDANT.
––––––Ventrebleu ! le diable m’emporte,
––––––Assez de compliments sucrés ;
––––––Avec des fadeurs de la sorte,.
––––––Jamais vous ne vous marierez.
––––––Ne lambinons pas davantage,
––––––Vous allez devenir époux,
––––––Allons, voyons, à l’abordage,
––––––––––Embrassez-vous,
––––––––––Jeunes époux,
––––––––––Embrassez-vous,
––––––––––Comme des fous.
ENSEMBLE.

RÉNÉ.
Embrassons-nous,
Embrassons-nous,
Comme des fous.

ANTOINETTE.
Méfions-nous
De son courroux,
Embrassons nous.

LE COMMANDANT.
Embrassez-vous,
Embrassez-vous,
Comme des fous.

ANTOINETTE.
––––––Mais il faut faire connaissance.

RÉNÉ.
––––––Vous avez trop d’impatience,
––––––Mon bon oncle, y pensez-vous ?
––––––Il nous faut le tête-à-tête,
––––––N’est-ce pas, Antoinette ?

ANTOINETTE.
––––––Monsieur, je pense comme vous.

LE COMMANDANT.
–––Un quart d’heure suffit pour faire connaissance ;
––––Je vous le donne, et hors de ma présence,
––––Puis je viens vous chercher pour la noce.

RÉNÉ et ANTOINETTE.
–––––––Pour la noce ! pour la noce !

LE COMMANDANT.

Oui !

REPRISE DE L’ENSEMBLE.
––––––––––Embrassez-vous,
––––––––––––––Etc.
RÉCITATIF.

LE COMMANDANT, d’un ton solennel.
––––––––––Je te fais don,
––Sans compter l’agrément d’une femme charmante,
––––––De dix bons mille écus de rente,
––Et cette pension, je la double, morbleu !
––Si je trouve au retour un beau petit neveu !

(Parlé.) Et même deux et même trois…

REPRISE.
––––––––––Embrassez-vous,
––––––––––––––Etc.

Le commandant sort, Réné l’accompagne, et lui dit sur le seuil de la porte.

Et même trois…


Scène X

RÉNÉ, ANTOINETTE.


RÉNÉ, à Antoinette.

Je crois bien que je veux vous embrasser.

Il cherche à l’embrasser.


ANTOINETTE, se dégageant.

Monsieur, je vous en prie…


RÉNÉ.

Pourquoi résister, puisque mon oncle l’ordonne, et que c’est si facile ? Je ne veux pas lui désobéir, à ce cher oncle, qui est si bon, qui paie mes dettes et qui me donne dix mille écus.


ANTOINETTE.

Pour m’épouser ! Ah ! monsieur !


RÉNÉ.

Ah ! mademoiselle !

COUPLETS.
I
––––––Sa bonté pour nous est très-grande,
––––––Je n’ai rien à lui réclamer.
––––––Pour cet argent, il me demande
––––––De vous chérir, de vous aimer,
––––––Voilà le devoir qu’il m’impose.
––––––––––––Eh bien !
––––––––Mon Dieu ! c’est une chose
––––––Qu’on ferait volontiers pour rien.
II
––––––Il nous trace aussi le programme
––––––De perpétuer ses aïeux,
––––––Et de notre amour il réclame
––––––Un, deux, ou trois petits neveux :
––––––C’est le devoir qu’il nous impose.
––––––––––––Eh bien !
––––––––Mon Dieu ! c’est une chose
––––––Qu’on ferait volontiers pour rien !

ANTOINETTE.

Je ne vois à tout cela qu’une difficulté.


RÉNÉ.

Laquelle ?


ANTOINETTE.

C’est que je ne vous aime pas.


RÉNÉ.

Oh ! ça viendra, vous m’aimerez, vous m’aimerez !…

Il embrasse Antoinette.


Scène XI

Les Mêmes, FRONTIGNAC.


FRONTIGNAC, entrant, et voyant ce qui se passe.

Ah !


RÉNÉ.

C’est toi, mon cher Frontignac !


FRONTIGNAC.
Pas d’ironie, s’il vous plait.

RÉNÉ, étonné.

Hein !


ANTOINETTE.

Mon ami !


FRONTIGNAC.

Antoinette, perfide Antoinette !


RÉNÉ.

Mon ami, perfide Antoinette ! Ah ! je devine. (À Antoinette.) Vous ne m’aimez pas, vous ne pouvez pas m’aimer, parce que c’est lui…


ANTOINETTE.

Eh bien, oui !


FRONTIGNAC.

Oui, c’est moi qu’on repousse parce que tu es là, parce que tu es militaire, noble, et que je ne suis, moi, qu’un petit avocat à trois quartiers.


RÉNÉ.

Ah ! mon ami, comme je suis désolé.


FRONTIGNAC.

Il faut refuser ce mariage, si tu es mon ami.


ANTOINETTE.

Il faut parler à votre oncle.


FRONTIGNAC.

C’est cela, parle au commandant, toi.


ANTOINETTE.

Dites-lui que vous ne voulez pas m’épouser, que vous me trouvez laide, sotte… insupportable.


RÉNÉ.

Jamais je ne dirai cela !


ANTOINETTE.

Si, je vous en prie, par amitié pour moi, dites-le, je vous en prie.


RÉNÉ.
Mais il va me déshériter, mon oncle, et me maudire.

ANTOINETTE.

Voyons, vous ne pouvez pas penser sérieusement à m’épouser comme ça, en cinq minutes… vous ne m’aimez pas… vous ne pensez pas à m’aimer.


RÉNÉ.

Mais ça commençait… ça commençait même très-bien ; il ne me faut pas beaucoup de temps à moi : c’est qu’elle est charmante, ma femme… non, ta femme. Je ne sais plus ce que je dis… voyons, mets-toi à ma place.


FRONTIGNAC.

Mais je ne demande pas autre chose.

On entend un coup de canon.


ANTOINETTE, à Réné.

C’est le commandant, parlez-lui !


RÉNÉ.

Soyez tranquille, comptez sur moi.

On entend un coup de canon.


FRONTIGNAC, au fond.

Le départ de l’escadre !


Scène XII

Les Mêmes, LE COMMANDANT, SAINT-CHAMAS.


LE COMMANDANT, entrant comme une bombe.

C’est le départ, ma chaloupe, ma chaloupe ! c’est l’amiral, il a devancé l’heure pour me jouer un tour.


RÉNÉ.

Mon oncle ! mon oncle !


LE COMMANDANT.

Est-il taquin, cet animal, non, cet amiral, est-il taquin !


RÉNÉ.
Mon oncle, j’ai à vous dire…

LE COMMANDANT, distrait.

Tu as à me dire que tu as causé avec ma pupille, que c’est une créature délicieuse.


RÉNÉ.

Oui, mon oncle, mais…


LE COMMANDANT.

Quelle impatience, un peu de calme ! Dans une heure vous serez mariés, mes enfants, mes chers enfants, attendez-moi, je reviens, je vais tout casser chez l’amiral, il faut qu’il me donne une heure ou…

On entend un coup de canon. – Il se sauve en courant à gauche.


Scène XIII

Les Mêmes, ANTOINETTE, avec voile et couronne d’oranger, suivie de Quatre Demoiselles d’honneur, Jeunes Filles et Jeunes Gens.


CHŒUR.
––––––Nous venons pour la demoiselle,
––––––Ses compagnes et ses amis,
––––––Pour la mener à la chapelle,
––––––Selon l’usage du pays.

PREMIÈRE DEMOISELLE D’HONNEUR, tenant un bouquet d’oranger.
––––––––Ces fraîches fleurs écloses
––––––––Daignez les accepter,
––––––––Vous, le mari, les roses,
––––––––Vous, les fleurs d’oranger.

DEUXIÈME DEMOISELLE D’HONNEUR, tenant un bouquet de roses.
––––––––Mais ces roses si belles
––––––––Vont perdre leurs attraits,
––––––––Et vos amours fidèles
––––––––Ne passeront jamais.
REPRISE DU CHŒUR.
––––––Nous venons pour la demoiselle,
––––––––––––––Etc.

ANTOINETTE.
––Je suis prête, monsieur.

RÉNÉ.
––Je suis prête, monsieur. Ah ! le tour est féroce.

ANTOINETTE.
––––––Je ne vois pas le commandant.

RÉNÉ.
––––––Il va revenir pour la noce.

FRONTIGNAC.
––––––Il nous a quittés brusquement.

RÉNÉ.
––––––Mais il n’est pas loin, on l’attend.

CHŒUR.
––––On l’attend, on l’attend, le commandant.

On entend un coup de canon.


RÉNÉ, remonte et regarde au fond à gauche.
––––––––C’est mon oncle qui revient,
––––––––Allons, tenons-nous bien.

Entrée d’un matelot.


Scène XIV

Les Mêmes, UN MATELOT, tenant une lettre et un parchemin.

FINALE.

LE MATELOT.
––––––Monsieur Réné, c’est une lettre
–––––––––––Qu’en partant
––––––––––Le commandant
–––––––M’a chargé de vous remettre.

RÉNÉ.
––––––Mon oncle est donc parti ?

LE MATELOT.
––––––Mon oncle est donc parti ? Sans doute.
––––––L’escadre est maintenant en route,
––––––En cet instant, elle quitte le port.

FRONTIGNAC, qui est remonté, regarde à gauche.
––––––C’est vrai, nous la voyons encor.

CHŒUR, même jeu.
––––––C’est vrai, nous la voyons encor.

RÉNÉ, descendant sur le devant de la scène.

(Parlé.) Lisons vite. (À voix basse.) « L’amiral me retient de force, nous partons ; mariez-vous sans moi, soyez heureux. Ci-joint la donation. »

Regardant Frontignac et Antoinette.

––––––Pauvres enfants, quelle douleur !
––––––Comment empêcher leur malheur ?
––––––Quelle idée !

Il pousse un cri, tout le monde descend.

––––––Quelle idée ! Ah ! grand Dieu ! qu’ai-je lu ?

TOUS.
––––––––Qu’a-t-il lu ? qu’a-t-il lu ?

ANTOINETTE, à Réné.
––––––Hélas ! comme vous êtes ému !

CHŒUR.
––––––––Qu’a-t-il lu ? qu’a-t-il lu ?

RÉNÉ.
––––Si vous saviez, non, écoutez plutôt,
––––––––Je vais lire tout haut.
(Il lit.) « Nous partons, et je vous envoie mes dernières instructions ; depuis un quart d’heure, j’ai beaucoup réfléchi. Frontignac et Antoinette s’aiment, Réné ne veut pas se marier, je ne veux faire le malheur de personne ; je renonce à mes projets, qu’Antoinette et Frontignac se marient puisqu’ils s’aiment, et qu’ils soient heureux. Je charge Réné de les unir et de leur donner ma bénédiction. Signé : Adhémar de Feuillemorte. »

ANTOINETTE et FRONTIGNAC.
––––––Est-il possible, est-il possible ?
––––––Le commandant nous prescrit…

RÉNÉ leur fait rapidement passer la lettre sous les yeux.
––––––L’écriture est assez lisible.

ANTOINETTE.
––––––Eh quoi, mon tuteur nous prescrit…

RÉNÉ.
––––––––C’est écrit, c’est écrit,
––––––––N’est-ce pas, mes amis ?

TOUS.
––––––––C’est écrit, c’est écrit,
––––––––––Oui, c’est écrit.

FRONTIGNAC.
––Moi qu’il a repoussé, mon cerveau déménage.

ANTOINETTE.
––––––Pauvre tuteur ! pour mon mariage,
––––––Je veux attendre son retour.

RÉNÉ.
––Non, non, mon oncle veut qu’ici je vous unisse,
––––––––Il faut qu’on m’obéisse,
––––––Le commandant l’a prescrit,
––––––––C’est écrit, c’est écrit.

TOUS.
––––––––––Oui, c’est écrit.

RÉNÉ.
––––––Ne faites pas de résistance,
––––––Allons, un peu d’obéissance.
––––––C’est moi qui suis les grands parents !
COUPLETS.
I

Faisant le vieux.

––––––Venez, ma fille, ouvrons la marche,
––––––Donnez votre main au papa,
––––––Ai-je assez l’air d’un patriarche ?
––––––Mes jambes vont cahin-caha.
––––––Ah ! quand l’âge arrive, tout craque,
––––––Je ne suis plus qu’une patraque.
––––––C’est moi qui suis les grands parents,
––––––––Allons, mes chers enfants,
––––––––––Soyons charmants,
––––––––––––Riants,
––––––––––Obéissants,
––––––C’est moi qui suis les grands parents.
II
––––––Cristi ! pourtant, jeune fillette,
––––––Quand je vous vois à mes côtés,
––––––Si séduisante et si coquette,
––––––J’éprouve des velléités,
––––––De vous embrasser j’ai l’envie.
––––––Un seul baiser, mais je m’oublie,
––––––C’est moi qui suis les grands parents.
––––––––Allons, mes chers enfants,
––––––––––Soyons charmants,
––––––––––––Riants,
––––––––––Obéissants,
––––––C’est moi qui suis les grands parents.

ANTOINETTE.
––––––Cher Frontignac !

FRONTIGNAC.
––––––Cher Frontignac ! Chère Antoinette !
––Nos cœurs étaient en deuil.

ANTOINETTE.
––Nos cœurs étaient en deuil. Un mot les met en fête

RÉNÉ, à part.
––––––Pauvres enfants, chers amoureux,
––J’ai menti, oui, mais c’est pour les rendre heureux.

FRONTIGNAC.
––––––Ah ! quand le commandant reviendra,
––––––Ah ! comme on le remerciera.

RÉNÉ.
––––––Ah ! quand mon oncle reviendra,
––––––Comme il pestera, ragera,
–––––––Bah ! mais qui vivra, verra !

On entend la canonnade.


ANTOINETTE.
––––––Entendez-vous la canonnade ?

FRONTIGNAC.
––––––Le vaisseau qui sort de la rade.

CHŒUR.
––––––Le vaisseau qui sort de la rade.

FRONTIGNAC.
––––––Ils sont partis, adieu, adieu,
––––––––À la garde de Dieu !

CHŒUR, redescendant.
––––––Ils sont partis, adieu, adieu,
––––––––À la garde de Dieu !

RÉNÉ.
––––––C’est moi qui suis les grands parents,
––––––––Allons, mes chers enfants,
––––––––––Soyons charmants,
––––––––––––Riants,
––––––––––Obéissants.

CHŒUR.
––––Amis ! c’est lui, c’est lui les grands parents,
––––––Et maintenant à la chapelle,
––––––Allons, marchez comme on vous dit.
––––––Et le vieux papa vous bénit.



ACTE DEUXIÈME

Un grand salon dans le château de Feuillemorte, à deux heures de la Rochelle. À droite un clavecin, canapé et chaises, table.





Scène PREMIÈRE

ANTOINETTE, au clavecin, RÉNÉ et FRONTIGNAC, assis à gauche, l’écoutent.


ANTOINETTE, chantant.
VILLANELLE.
I
–––––––Je croyais que tu m’aimais,
–––––––Je priais une hautaine,
–––––––Tes lèvres m’ont dit : jamais !
–––––––Quand le soir je t’exprimais
–––––––Mon amour, hélas ! si vaine,
–––––––Je croyais que tu m’aimais.
–––––––Les oiseaux sur les sommets
–––––––Chantent la saison sereine,
–––––––Tes lèvres m’ont dit : jamais !
–––––––Je croyais que tu m’aimais.

FRONTIGNAC, à Réné.

(Parlé.) Comme elle est gentille, ma femme !


RÉNÉ.

Je crois bien qu’elle est gentille !

Il se lève et va près du clavecin ; Antoinette l’accompagne.
II

RÉNÉ.
–––––––Et pourtant, si tu voulais
–––––––Tu serais plus que la reine,
–––––––Je croyais que tu m’aimais.
–––––––En pleurant, je me soumets
–––––––À ton caprice, à ta haine,
–––––––Tes lèvres m’ont dit : jamais !
–––––––Sois heureuse, désormais,
–––––––Moi, je mourrai de ma peine,
–––––––Je croyais que tu m’aimais,
–––––––Tes lèvres m’ont dit : jamais !

Frontignac embrasse Antoinette sur le front.


ANTOINETTE, se levant.

Voyons, mon ami, devant Réné…


RÉNÉ.

Oh ! je vous en prie, ne vous gênez pas pour moi.


FRONTIGNAC.

Ah ! tu vois.

Il l’embrasse.


RÉNÉ.

Moi, l’auteur de votre bonheur, n’ai-je pas le droit d’en être le témoin ?


ANTOINETTE.

C’est vrai, l’auteur de notre bonheur, mais à quel prix !


FRONTIGNAC.

Oui, à quel prix ? à l’aide de ce mensonge, de cette fausse lettre, je la vois encore : « Je ne veux faire le malheur de personne, que Frontignac épouse Antoinette, bénis-les pour moi. » C’est écrit, c’est écrit.


ANTOINETTE.
Et, cette supercherie, vous ne nous l’avez révélée que le lendemain du mariage.

FRONTIGNAC.

Et depuis six mois, nous vivons ici, en proie aux remords, (Il embrasse Antoinette.) aux plus affreux remords.

Même jeu.


RÉNÉ.

Non, c’est admirable, ils me font des reproches.


FRONTIGNAC.

Non ! mais pourquoi nous avoir empêchés d’écrire au commandant, après le mariage, de lui tout avouer ?


ANTOINETTE.

Pourquoi lui laisser croire que c’est vous qui m’avez épousée ?


RÉNÉ.

Pourquoi ? parce que je connais mon oncle. En apprenant ce qui s’est passé, il aurait tout quitté, il serait arrivé comme une bombe, et alors, vous devinez sa colère : Frontignac à la Bastille, Antoinette au couvent, moi, déshérité, tandis que dans deux ou trois ans quand il reviendra…


FRONTIGNAC.

Soit, dans deux ou trois ans, mais enfin, quand il reviendra…


ANTOINETTE.

Oui ! quand il reviendra ?


RÉNÉ.

Quand il reviendra, nous serons en force pour le recevoir, pour désarmer sa colère et obtenir son pardon… nous serons quatre… ou cinq.


FRONTIGNAC.

Comment, quatre… ou cinq ?


RÉNÉ.

Mais oui, vous deux… moi… et je l’espère bien… un tout petit ou une toute petite Frontignac, et quand mon oncle arrivera, nous irons tous ensemble au-devant de lui, je l’ attendrai bravement sur le seuil de la porte, et quand elle s’ouvrira, je lui dirai : Mon oncle…

Réné a pris Frontignac et Antoinette par la main, et les conduit jusqu’à la porte du fond ; la porte s’ouvre, le commandant paraît, ils tombent assis tous les trois de surprise.


Scène II

Les Mêmes, LE COMMANDANT, puis SAINT-CHAMAS.


LE COMMANDANT.

Quoi, qu’est-ce qu’il y a ? l’émotion de me revoir… la joie, mes chers amis… c’est la joie.


RÉNÉ, anéanti,

Oui, mon oncle, c’est la joie.


ANTOINETTE, même jeu.

Oui, mon tuteur, c’est la joie.


FRONTIGNAC, même jeu.

Oui, commandant… c’est la joie.


LE COMMANDANT.

Votre émotion me va au cœur. Eh ! mon Dieu, je crois que moi aussi, la joie…

Il tombe assis.


RÉNÉ et ANTOINETTE, se levant.

Ainsi, mon cher oncle, vous voilà revenu ?


LE COMMANDANT.

Oui, mais pas pour longtemps, je ne reviens que pour ma nomination de chef d’escadre, j’arrive et je repars… Ce soir, je couche à bord, je ne resterai que deux ou trois jours.


FRONTIGNAC, à part, avec joie.

Deux ou trois jours !


RÉNÉ, vivement.
Deux ou trois jours ?

LE COMMANDANT.

Oui !


RÉNÉ, allant à Antoinette et l’embrassant.

Antoinette, ma femme, ma chère petite femme.


FRONTIGNAC.

Qu’est-ce qu’il dit ?


RÉNÉ.

Mon cher oncle, que je vous embrasse.

Il embrasse son oncle.


LE COMMANDANT.

Mes enfants, je suis ému. M’embrasser c’est bien, c’est très-bien, mais ce n’est pas tout… Embrassez-vous tous les deux… devant moi, montrez-moi votre bonheur… allons, allons !…


RÉNÉ embrasse Antoinette.

Tant que vous voudrez, mon oncle.


FRONTIGNAC, ahuri.

Mais…


LE COMMANDANT.

Tu vois leur bonheur, Frontignac, tu vois…


FRONTIGNAC.

Certainement, je vois… et…


LE COMMANDANT.

Et tu les envies… Mais, patience, patience… attends un peu, célibataire, infortuné célibataire, attends un peu. (Il va à la porte du fond et appelle.) Cartahut !

Un matelot paraît, le commandant lui donne des ordres tout bas.


FRONTIGNAC, séparant Réné d’Antoinette.

Avec toutes ces embrassades que comptes-tu faire ?


RÉNÉ, bas.

Il ne reste que deux ou trois jours, c’est une comédie à jouer pendant quarante-huit heures ; je t’emprunte ta femme.


FRONTIGNAC, bas.
Mais…

ANTOINETTE, bas.

Il a raison…


RÉNÉ.

Gagnons du temps, laissons-le repartir, et quand il sera loin, nous lui écrirons, nous aviserons.


FRONTIGNAC, bas.

Cependant…


RÉNÉ, bas.

Chut ! il revient.


LE COMMANDANT, au matelot.

Tu m’as compris, préviens Saint-Chamas !


LE MATELOT.

Oui, commandant.

Il disparait.


LE COMMANDANT, descendant.

Maintenant que les premières effusions sont passées… (À Frontignac qui veut s’en aller.) — Ne t’en va pas, tu n’es pas de trop, ça t’intéresse, — mes enfants, j’ai quelque chose de très-important à vous dire…


RÉNÉ.

Voyons, mon petit oncle…


LE COMMANDANT.

Je ne reviens pas seul.


TOUS.

Pas seul ?


LE COMMANDANT.

Je ramène avec moi une pupille, une autre pupille.


RÉNÉ.

Une femme ?


LE COMMANDANT.

Oui ! la fille d’un ancien camarade à moi, un riche planteur de la Guadeloupe, le baron de la Butte-Jonvel.


RÉNÉ, vivement.
Dora ! la petite Dora, mon Dieu !

LE COMMANDANT.

Tu la connais ?


RÉNÉ.

Oui. J’ai dîné plusieurs fois chez le baron, il y a trois ans, et là, j’ai vu sa fille ; le baron avait l’habitude d’inviter les officiers français, moi surtout…


LE COMMANDANT.

Eh bien, il ne t’invitera plus, ni toi ni les autres, il a cassé son mât de perroquet, après m’avoir légué sa fille, c’est elle que j’ai ramenée et que je vais vous présenter.


RÉNÉ, à part.

Dora ! si elle m’aime encore, si elle ne m’a pas oublié, quel embarras, quel embarras !

Ritournelle.


LE COMMANDANT.

Je l’entends, la voici.


Scène III

Les Mêmes, DORA.


ANTOINETTE, allant à elle.

Entrez, mademoiselle, soyez la bienvenue.


DORA, entre et salue.

Madame, messieurs, je vous salue.


LE COMMANDANT, faisant les présentations.

Monsieur de Frontignac, puis mon neveu Réné.


DORA, le reconnaissant. – Avec joie.

Ah !


LE COMMANDANT.
––––––Antoinette, sa femme !

DORA, mouvement de douleur.
––––––Antoinette, sa femme ! Ah ! sa femme !

RÉNÉ.
–––––––––Le coup est porté.

DORA.
––––––Quoi vraiment, il est marié ?

LE COMMANDANT.
––––––Oui, vraiment, il est marié.

RÉNÉ.
––––––Quoi, depuis que vous m’avez vu,
––––––Dora, vous m’avez reconnu ?

ANTOINETTE, à Frontignac.
––––––––Ils se sont reconnus,
––––––Ah ! combien ils semblent émus !
COUPLETS.

DORA.
I
––––––Il vous souvient de moi, j’espère,
––––––Pour moi, je n’ai pas oublié
––––––Que je vous ai vu chez mon père.
––––––Alors, vous n’étiez pas marié ;
––––––Vous alliez me cueillir des roses,
––––––Nous courions dans les bois touffus,
––––––Vous me disiez un tas de choses
––––––Que vous ne vous rappelez plus.
––––––Alors, j’étais vive et joyeuse ;
––––––Mais c’est égal, de tout mon cœur,
––––––Je suis heureuse, ah ! bien heureuse,
––––––Bien heureuse de votre bonheur !
II
––––––Quand le vaisseau quitta la plage,
––––––Longtemps je vous suivis des yeux,
––––––Je vous souhaitai bon voyage,
––––––Pour vous, tout bas, j’ai fait des vœux.
––––––Je vous revois, je suis contente,
––––––Et vous retrouve après trois ans,
––––––Mari d’une femme charmante.
––––––Tout ça fait bien des changements,
––––––Moi, je suis aussi sérieuse,
––––––Mais c’est égal, de tout mon cœur
––––––Je suis heureuse, oui, bien heureuse,
––––––Bien heureuse de votre bonheur !

ANTOINETTE, à Dora.

Comme vous paraissez troublée.


DORA.

Ce n’est rien, madame, c’est… c’est le souvenir du pays, c’est votre accueil si aimable, si charmant…


RÉNÉ.

Mademoiselle Dora est peut-être un peu fatiguée… la route, la traversée…

Il va à elle.


DORA, froidement.

C’est fini, maintenant, tout à fait fini…


LE COMMANDANT.

Oui, c’est fini, tout à fait fini, la voilà remise, tout à fait remise ; n’est-ce pas, Dora, que tu es remise ?


DORA.

Oui, monsieur le commandant !


LE COMMANDANT.

Alors, ne perdons pas une minute, je suis très-pressé ! Je puis repartir d’un moment à l’autre, et je tiens à caser Dora avant mon départ.


TOUS.

La caser ?


LE COMMANDANT.

Oui, je veux la marier…


TOUS.

La marier ?


DORA.
Me marier ?

LE COMMANDANT.

Oui, te marier !


DORA, prenant le bras du commandant.

Parlons encore un peu du mariage de monsieur Réné. Dites-moi un peu… comment s’est-il fait ce mariage ?


LE COMMANDANT.

C’est l’affaire la plus simple… c’était il y a six mois, j’allais partir, mon neveu faisait des bêtises, beaucoup de bêtises… avec les femmes.


DORA.

Ah !


LE COMMANDANT.

Et, comme je ne voulais pas qu’il continuât à faire des bêtises… je lui ai ordonné de se marier.


DORA.

Et il a obéi ?


LE COMMANDANT.

Tout de suite ! Ah ! dame, c’est que celle que je lui ordonnais d’épouser était un ange, ma pupille, mon Antoinette.


DORA, s’élançant presque.

Ah ! sa femme.


RÉNÉ, l’arrêtant.

Dora !


DORA.

Pardon ! ne faites pas attention… nous autres, là-bas… nous sommes encore un peu sauvages. (À Réné.) Ainsi, c’est elle. (Au commandant.) Et ils sont heureux ?


LE COMMANDANT.

Parfaitement heureux… tout à l’heure, devant moi, ils s’embrassaient comme du pain…


DORA, furieuse.
Comme du pain. (Calme.) C’est très-bien alors, mariez-moi quand vous voudrez, et avec qui vous voudrez.

LE COMMANDANT, ému.

Avec qui je voudrai ?


DORA.

Oui !


LE COMMANDANT, très-ému, à part.

Tonnerre de Brest ! (Haut.) Mon Dieu ! faut-il le dire ? pendant cette longue traversée… une idée un peu folle me passait quelquefois par la tête… je me disais : un mari pour Dora, voyons… est-ce que certain vieux loup de mer de ma connaissance… un soir, vous pouvez vous en souvenir, j’ai risqué quelques allusions à ce projet…. ça n’a pas paru vous sourire…


DORA.

Non, c’est vrai, j’avoue qu’alors… mais aujourd’hui si vous le voulez… vous, ou un autre, ça m’est égal.


LE COMMANDANT.

Est-elle gentille ! Eh bien non… en voyant ces deux jeunes gens tout entiers à leur tendresse et à leur amour… car ils sont tout entiers… n’est-ce pas que vous êtes tout entiers à votre amour ?


ANTOINETTE et RÉNÉ.

Oh ! oui, mon oncle, oui !

Ils remontent avec Frontignac.


LE COMMANDANT.

Je me suis dit : Dora a droit au même bonheur… elle est jeune, il lui faut un jeune mari… et alors, j’ai pensé pour elle…


DORA.

Vous avez pensé ?…


LE COMMANDANT.

J’ai pensé…


DORA.
À qui ?

LE COMMANDANT.

À qui ? (Il va à Frontignac.) Viens ici, toi. (Il le pousse devant Dora.) Le voilà, ton mari.


RÉNÉ, FRONTIGNAC, ANTOINETTE, saisis.

Son mari !


LE COMMANDANT.

Oui, son mari… Eh bien, Dora, ça te va-t-il ?


DORA.

Parfaitement, monsieur, vous, ou bien un autre, ça m’est égal, tout à fait égal…


LE COMMANDANT, à Frontignac.

Tu es agréé.


FRONTIGNAC.

Mais, commandant…


LE COMMANDANT.

Je te dis que tu es agréé.


DORA.

Certainement ; j’épouse. Où sont les notaires ?


LE COMMANDANT.

Saint-Chamas est allé les prévenir, et en attendant qu’ils arrivent, (À Frontignac.) fais ta cour…


FRONTIGNAC.

Faire ma cour ? mais mademoiselle ne m’a jamais vu.


RÉNÉ.

Mais, mon oncle, on ne bâcle pas un mariage comme ça… en cinq minutes.


FRONTIGNAC.

Il faut nous donner un peu de temps.


ANTOINETTE.

Oui, mon tuteur, il faut leur donner un peu de temps.


RÉNÉ et FRONTIGNAC.
Oui, mon oncle, beaucoup de temps.

LE COMMANDANT.

Parfaitement, vous êtes dans le vrai… je vous donne un quart d’heure…


DORA.

Un quart d’heure, c’est encore trop, monsieur le commandant.


FRONTIGNAC.

Mais, mademoiselle, vous ne me connaissez pas ?


DORA.

Oh ! la connaissance sera bientôt faite. Allons, qu’on me laisse seule avec mon fiancé !


RÉNÉ.

Comment, vous voulez ?


DORA.

Eh bien !


LE COMMANDANT.

Elle a raison, mêle-toi de tes affaires, laissons-la seule avec son fiancé, puisqu’elle le veut.


FRONTIGNAC.

Mais, commandant…


ANTOINETTE.

Mais, mon tuteur…


RÉNÉ.

Mais, mon oncle…


LE COMMANDANT.

En voilà assez ! (À Réné.) Prends le bras de ta femme, et marchez devant moi…


DORA, à Réné.

Prenez le bras de votre femme, et marchez devant lui.


LE COMMANDANT.

Et embrassez-vous, embrassez-vous, ferme. (Ils s’embrassent.) Ça me réjouit le cœur… encore, encore… (Réné et Antoinette sortent bras dessus, bras dessous en s’embrassant, le commandant les suit, une fois disparus.) Chaud ! chaud !


FRONTIGNAC, ennuyé.

Comment, chaud ! chaud ! sapristi de sapristi !


Scène IV

FRONTIGNAC, DORA.


FRONTIGNAC, à part.

Si je lui avouais tout ; c’est impossible, elle irait tout de suite tout raconter au commandant, et il n’a pas l’air de bonne humeur, le commandant.


DORA.

Eh bien, monsieur ?


FRONTIGNAC.

Eh bien, mademoiselle ?


DORA.

Nous allons nous marier, il paraît ?


FRONTIGNAC.

Oui, il paraît ; mais si cependant ce mariage ne vous convenait pas… si vous aviez des objections…


DORA.

Des objections ! qu’est-ce que c’est que ça ?


FRONTIGNAC.

Vous ne savez pas ce que c’est que des objections ?


DORA, naïvement.

Non !


FRONTIGNAC.

Mais, par exemple, si vous en aimiez un autre.


DORA.
Si j’en aimais ?

FRONTIGNAC.

Oui !…


DORA.

En effet, j’en ai aimé un autre, et maintenant encore…


FRONTIGNAC.

Maintenant encore…


DORA.

Je suis amoureuse…


FRONTIGNAC.

Amoureuse, et de qui donc ?


DORA.

Vous ne devinez pas ?


FRONTIGNAC.

Pas du tout.


DORA.

Je suis amoureuse de lui, de Réné.


FRONTIGNAC, joyeux.

Réné !


DORA.

Oui, je ne devrais pas vous dire cela… mais que voulez-vous ? quand il est venu aux colonies il y a trois ans, je l’ai vu, et tout de suite… oui, tout de suite, j’ai commencé à l’aimer, et ça n’a pas cessé depuis… Au bout de six mois, il est parti pour venir demander à son oncle son consentement à notre mariage, et il n’est pas revenu… et je le retrouve en arrivant en France, et je le retrouve, marié, marié, marié… Et malgré ça… malgré sa trahison… (se reprenant.) Non, non, ce n’est pas vrai, je ne l’aime plus, vous entendez, je ne l’aime plus.


FRONTIGNAC.

Ah ! mon Dieu ! quand vous l’aimeriez encore…


DORA.
Qu’est-ce que vous dites ?

FRONTIGNAC.

Je dis que quand même vous l’aimeriez encore, ce n’est pas Antoinette qui vous le disputera.


DORA.

Comment, est-ce qu’elle ne l’aime pas, son mari ?


FRONTIGNAC.

Si, si ; seulement, en France on n’est pas comme chez vous, les femmes n’ont pas les passions aussi vives, elles ne sont pas jalouses.


DORA.

Pas jalouses… Être la femme de Réné et n’être pas jalouse ! Ah ! si j’étais sa femme, moi, et si une autre femme s’avisait de le regarder, je ne sais pas ce qui se passerait. (Avec violence.) Tenez, tout à l’heure, ici, en le voyant.


FRONTIGNAC.

Prenez garde… calmez-vous.


DORA.

Oui, vous avez raison ; il ne s’agit plus de Réné ni d’Antoinette, il s’agit de nous deux. Vous allez m’épouser, et l’on nous a laissés ensemble pour que vous me fassiez la cour. Eh bien ! faites-moi la cour…


FRONTIGNAC.

Mais…


DORA.

Faites-moi la cour, je vous dis…. il faut que j’aime absolument quelqu’un ; ça tombe sur vous, profitez-en.


FRONTIGNAC.

Alors, vous m’aimez maintenant ?


DORA, avec passion.

Je vous adore.


FRONTIGNAC.

Vous m’adorez ?


DORA.

Là… vraiment, est-ce que ça vous paraît si désagréable que ça d’être adoré ? (Mouvement de Frontignac.) Ah ! vous m’impatientez à la fin…

RÉCIT.
––––––Mais c’est un amoureux transi.
Est-ce que, par hasard, ils sont tous comme ça dans ce pays-ci ?
––––––––––Allons, monsieur,
––––––––––Eh bien ! eh bien !
COUPLETS.
I
––––––Si vous croyez que ça m’amuse,
––––––Vous avez l’air tout ébahi,
––––––Vous avez la mine confuse
––––––D’un’ rosièr’ devant l’ bailli.
––––––Pendant ce temps, l’heur march’ sans cesse,
––––––Vous savez c’ qu’on nous ordonna,
––––––Allons, aimons-nous, oui, ça presse,
––––––Nous n’avons qu’un quart d’heure pour ça,
––––––––Qu’un p’tit quart d’heur pour ça.

FRONTIGNAC.

(Parlé.) C’est qu’elle est gentille, la créole.


DORA.
II
––––––Vous blessez tout’ les convenances,
––––––On dirait que vous êt’s en bois,
––––––C’est moi qui fais tout’ les avances,
––––––J’ai l’air de parler en chinois.
––––––Ça devient de l’impolitesse,
––––––Qu’est c’ que c’est donc qu’ ces façons-là ?
––––––Allons, aimons-nous, oui, ça presse,
––––––Nous n’avons qu’un quart d’heur’ pour ça,
––––––––Qu’un p’tit quart d’heur’ pour ça.

FRONTIGNAC.
Certainement, mademoiselle, je ne demanderais pas mieux.

DORA.

Je vois bien ce qui vous empêche de me dire que vous m’aimez… c’est que je n’ai pas la peau blanche, vous me trouvez vilaine, vous me trouvez affreuse.


FRONTIGNAC.

Quant à ça, non, par exemple.


DORA.

Oh si !


FRONTIGNAC.

Je vous trouve jolie au contraire, charmante, adorable.


DORA.

Eh bien ! alors !


FRONTIGNAC.

Eh bien… ah ! ma foi, je n’y tiens plus… Tenez, voilà comme je vous trouve laide, (Il l’embrasse.) voilà comme je vous trouve affreuse.

Il l’embrasse.


DORA.

À la bonne heure, c’est très-bien… allez donc !


FRONTIGNAC.

Non, ce n’est pas bien, c’est très-mal, au contraire.


DORA.

Comment, très-mal ?


FRONTIGNAC.

Oui, parce que les circonstances… si je pouvais vous dire, mais je ne peux pas… vous avez beau me regarder, vous avez beau sourire… je ne veux plus vous embrasser, je ne veux plus, je ne veux plus.

Il se recule effrayé.


DORA.

Il est bête, ce petit bonhomme.

Entre le commandant.

Scène V

Les Mêmes, LE COMMANDANT.


LE COMMANDANT.

Eh bien, ici, où en est-on ?


DORA.

Peuh !


LE COMMANDANT.

Comment !


DORA.

Pendant un instant, ça n’a pas été trop mal… il m’embrassait, puis tout d’un coup, il s’est arrêté en disant : Je ne veux plus… je ne veux plus…


LE COMMANDANT, l’imitant.

Je ne veux plus, je ne veux plus, il a dit ça…


DORA.

Oui, il l’a dit.


LE COMMANDANT.

Ah bien ! par exemple, je comprends à la rigueur, la réserve, le respect, je comprends à la rigueur qu’on ne t’embrasse pas, mais une chose que je ne comprends pas, c’est que lorsqu’on a commencé à t’embrasser l’on puisse s’arrêter ; aussi, moi, si je commençais à t’embrasser je ne m’arrêterais plus ; aussi, tu vois, je ne commence pas.


DORA.

Eh bien, lui, il a commencé, et puis il s’est arrêté.


LE COMMANDANT, à Frontignac.

Tu t’es arrêté ?


FRONTIGNAC.
Dame !

LE COMMANDANT, colère.

Tu t’es arrêté ? (Changeant de ton.) Tu as bien fait.


FRONTIGNAC et DORA.

Comment !


LE COMMANDANT.

Oui ! il a bien fait, parce qu’avant le mariage… Ce n’est pas comme Réné et Antoinette…


FRONTIGNAC.

Hein !


LE COMMANDANT.

Ils sont mariés, eux… ils s’embrassent, ils s’embrassent !


TOUS.

Ils s’embrassent.


LE COMMANDANT.

Et encore, devant moi, ils se tenaient, j’ai bien vu que je les gênais ; alors, je les ai amenés tout doucement sous un bosquet bien sombre, au fond du parc. Là, je les ai laissés seuls.


FRONTIGNAC.

Antoinette !


DORA.

Et Réné !


LE COMMANDANT.

Oui, j’ai écouté derrière les feuilles, et j’ai entendu le bruit d’un long baiser… oh ! mais d’un long !


FRONTIGNAC.

Qu’est-ce que vous dites ?


LE COMMANDANT.

Quoi, qu’est-ce que tu as ?


FRONTIGNAC.
Un long baiser, un long baiser…

Scène VI

Les Mêmes, ANTOINETTE, RÉNÉ.


ANTOINETTE et RÉNÉ, rentrant effarés.

Mon oncle ! mon oncle !


LE COMMANDANT.

Eh bien ! qu’est ce qu’il y a ?


RÉNÉ.

Ce sont les notaires, mon oncle.


DORA.

Oh ! tant mieux !


LE COMMANDANT.

Les notaires… Eh bien, allons les retrouver, les notaires.


RÉNÉ.

Voyons, mon oncle, voyons, mon oncle, vous ne songez pas sérieusement…


DORA.

Comment, pas sérieusement, et pourquoi ce mariage ne serait-il pas sérieux, monsieur ?


RÉNÉ.

Mais, mademoiselle…


DORA.

Vous allez bien voir, s’il n’est pas sérieux. Venez, commandant, venez ! allons trouver les notaires.


LE COMMANDANT, au comble de l’émotion.

Allons retrouver les notaires, oui, mais avant, ma petite Dora, écoute… je t’ai bien aimée, va, sur le bateau, tu ne sauras jamais comme je t’ai aimée sur le bateau… Allons trouver les notaires. (À Frontignac.) Viens, toi, le fiancé ?


FRONTIGNAC.

Je viens, je viens.


LE COMMANDANT, sur le seuil de la porte.

Ah oui ! je t’ai bien aimée !

De plus en plus ému, il va pour embrasser Dora.

DORA.

Prenez garde, vous ne pourriez plus vous arrêter.

Elle sort à droite avec le commandant.


Scène VII

FRONTIGNAC, RÉNÉ, ANTOINETTE.


FRONTIGNAC, en colère.

Ah ! maintenant, j’espère que nous allons pouvoir en parler de ce bosquet ?


RÉNÉ.

Quel bosquet ?


FRONTIGNAC.

Mais, de ce bosquet dans lequel le commandant vous a laissés ensemble.


RÉNÉ.

Ah ! mais, c’est une scène ! ah ! mais, j’ai horreur des scènes. Voilà votre amant, madame, qui vient nous faire une scène, parce que votre mari vous a embrassée.


FRONTIGNAC.

Réné !


RÉNÉ.

C’est bien, monsieur, je vous laisse avec ma femme, je suis un mari complaisant ; adieu, ma petite femme. (Il envoie un baiser à Antoinette.) Je suis un mari complaisant, trouvez-m’en beaucoup comme ça.

Il sort.


Scène VIII

FRONTIGNAC, ANTOINETTE.


FRONTIGNAC.
Il est charmant, il se moque de moi, encore…

ANTOINETTE.

Tu es bête !…


FRONTIGNAC.

Comment, je suis…


ANTOINETTE.

Ça te tourmente donc beaucoup ce bosquet ?


FRONTIGNAC.

Ce n’est pas tant ce bosquet, mais ce baiser long, long, long, que le commandant a entendu.


ANTOINETTE.

Dame ! il écoutait, il fallait bien lui faire croire ; mais ce baiser long, long, long, c’est sur ma main qu’il a été donné.


FRONTIGNAC.

Sur la main ?


ANTOINETTE.

Oui…


FRONTIGNAC.

Sur laquelle ?


ANTOINETTE.

Celle-ci, je crois.


FRONTIGNAC.

Ah !

Il embrasse la main avec transport.


ANTOINETTE.

Tu es bête !…


FRONTIGNAC.

Ah ça… mais tout le monde me dira donc…


ANTOINETTE.

Réné m’a embrassé la main, parce qu’il n’était que mon ami, mais toi, qui es mon mari… toi qui es…


FRONTIGNAC.

Ah ! pardonne-moi, Antoinette, pardonne-moi !

Ils s’embrassent.

Scène IX

Les Mêmes, LE COMMANDANT, DORA, RÉNÉ.


LE COMMANDANT entre suivi de Dora et de Réné, et s’arrête stupéfait, en voyant Frontignac et Antoinette s’embrasser.

Tonnerre de Brest ! (À René et à Dora.) Ne regardez pas, ne regardez pas !…


DORA, froidement.

Nous avons vu.


LE COMMANDANT.

Elle… la femme de mon neveu, avec le fiancé de… petits misérables ! (À Frontignac.) Sortez, monsieur.

Frontignac se sauve par le fond.


RÉNÉ.

Mon oncle !


LE COMMANDANT.

Sois calme !


DORA.

Soyez calme !


LE COMMANDANT, à Antoinette.

Venez, madame, nous allons nous expliquer tous les deux… (Antoinette sort à gauche, le commandant la suit. — À Réné.) Mon ami, sois calme. (À Antoinette.) Petite malheureuse !

Il sort.


Scène X

DORA, RÉNÉ.


DORA.

Eh bien, votre femme ?


RÉNÉ.
Ma femme !

DORA.

Elle vous trompe…


RÉNÉ.

Vous croyez ?


DORA.

Dame, est-ce que vous n’avez pas vu ?


RÉNÉ.

Si fait, j’ai vu…


DORA.

Ils s’embrassaient…


RÉNÉ.

Oui, ils s’embrassaient… (Faisant le geste d’embrasser froidement.) comme ça !


DORA.

Mais pas du tout, ils s’embrassaient…. (Faisant le geste d’embrasser de toutes ses forces.) comme ça…


RÉNÉ.

Vous croyez ? c’est possible…


DORA.

Et vous le supportez, et vous n’êtes pas en colère ?


RÉNÉ.

Peuh !… nous autres…


DORA.

C’est votre femme pourtant, votre femme. Ah ! si moi j’avais été votre femme, ce n’est pas ainsi que je me serais conduite ; je vous aurais aimé moi ; vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir comme je vous aurais aimé, j’aurais mis ma vie, ma vie tout entière entre vos mains, et je vous aurais dit : Prenez ! je suis à vous, toute à vous, rien qu’à vous ! et je vous jure bien que si j’avais été votre femme, jamais cette joue-là n’aurait reçue de baisers que de vos lèvres…


RÉNÉ, ému.

Dora !


DORA, changeant de ton.

Et maintenant, je vais épouser un homme que je ne connais pas et que je n’aime pas, et qui embrasse votre femme dans tous les coins, oui, dans tous les coins, ne me dites pas le contraire.


RÉNÉ.

Je ne vous dis pas le contraire !


DORA.

Et ça ne vous fait pas plus d’effet que ça ?


RÉNÉ.

C’est que je vais vous expliquer… je suis bien le mari d’Antoinette… mais ce n’est pas un mariage…


DORA.

Comment, ce n’est pas…


RÉNÉ.

Si fait, c’est bien un mariage, si vous voulez, mais c’est… je ne sais trop comment vous dire… c’est un mariage de convenance…


DORA.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


RÉNÉ.

Un mariage de convenance est un mariage dans lequel on convient de se laisser l’un à l’autre une certaine liberté. Ainsi, vous avez vu ma femme…


DORA.

Oh oui ! quant à ça…


RÉNÉ.

Eh bien, moi aussi, de mon côté, je me suis réservé la liberté de tomber à vos pieds la première fois que je vous rencontrerais, et de vous dire que je vous aime toujours !


DORA.

Réné…


RÉNÉ.

Vous ne voulez pas que je vous dise ?


DORA.

Non, par exemple…


RÉNÉ.
J’ai bien le droit au moins de vous rappeler le passé… il y a trois ans, Dora… là-bas… vous rappelez-vous ?

DORA.

Non, je ne me rappelle pas, je ne veux pas me rappeler, nous n’avons plus le droit de parler d’amour, nous ne pouvons plus parler que d’amitié…


RÉNÉ.

Eh bien, soit, parlons d’amitié.


DORA.

L’amitié, l’amitié, ce n’est plus la même chose.


RÉNÉ.
DUO.
COUPLETS.
I
–––Dora ! Dora, ah ! que vous êtes jolie,
–––––––Comme vous êtes embellie !

DORA.
–––––Les amis ne sont pas des amants,
––––Pour faire ainsi de pareils compliments.

RÉNÉ.
––––––Mais si, Dora, je vous assure.

Il lui prend la main.


DORA.
––––Laissez ma main, ah ! Réné, ah ! Réné !

RÉNÉ.
––––––C’est de l’amitié toute pure.

DORA.
––––––Ah ! quelle drôle d’amitié !

ENSEMBLE.
––––––C’est de l’amitié bien pure !
II

RÉNÉ, s’asseyant près de Dora.
––––Dora ! Dora ! que votre taille est fine,
––––––Et que votre lèvre est mutine !

DORA.
–––––Les amis sont, dit-on, plus discrets,
––––––Et ne s’approchent pas si près.

RÉNÉ.
––––––Mais si, Dora, je vous assure.
Il l’embrasse.

DORA.
––––––Ah ! ne m’embrassez pas, Réné.

RÉNÉ.
––––––C’est de l’amitié toute pure !

DORA.
––––––Ah ! quelle drôle d’amitié !

ENSEMBLE.
––––––C’est de l’amitié bien pure !

Elle laisse tomber sa tête sur l’épaule de Réné.


RÉNÉ.
––––Dora ! Dora ! je t’aime, je t’adore.

DORA, sa lève vivement.
––––––Laissez-moi, Réné, laissez-moi.

RÉNÉ.
––––––Tu vois que tu m’aimes encore.

Dora s’échappe des bras de Réné.


DORA.
COUPLETS.
I
––––––Eh bien, non, vrai, je suis trop lâche,
––––––À la fin des fins, finissez,
––––––Réné, finissez ou je m’fâche,
––––––Un baiser ou deux, c’est assez !
––––––Faut qu’j’vous arrête, et que j’m’arrête,
––––––––Hé ! là ! mon Dieu, hé ! là !
––––––Ah ! qu’on est bête ! ah ! qu’on est bête !
––––––Ah ! qu’on est bêt’ d’êtr’ bonn’ comm’ ça !
II
––––––C’est vrai, je devrais vous maudire
––––––Et vous laisser à votr’ remords,
––––––Non, j’vous écout’, je m laiss’ séduire,
––––––Et ça me fait plaisir encor.
––––––Vous voyez qu’vous m’fait’s perdr’ la tête,
––––––––Hé ! là ! mon Dieu ! hé ! là !
––––––Ah ! qu’on est bête, ah ! qu’on est bête !
––––––Ah ! qu’on est bêt d’êtr’ bonn’ comm’ ç’a !

RÉNÉ.
––––Allons, voyons, un peu de confiance,
––––––Laissez-moi faire, et vous verrez,
––––––Et pour sceller cette alliance
––––––Un baiser que vous me rendrez !

DORA.
––––––Vous êtes bien toujours le même.

RÉNÉ, l’enlaçant.
–––––––Dora, puisque je vous aime.
ENSEMBLE.

RÉNÉ.
–––––––Perdez, s’il le faut, la tête,
–––––––Je vous aim’et je suis là.
––––––C’n’est jamais bête, jamais bête,
––––––Jamais bêt’ d’êtr" bonne comme ça !

DORA.
–––––––Vous me fait’s perdre la tête,
–––––––J’deviens foll’ quand vous êtes là,
––––––Ah ! qu’on est bête, ah ! qu’on est bête !
––––––Ah ! qu’on est bêt’ d’êtr’ bonne comm’ ça !

RÉNÉ, voulant l’embrasser.

Dora !


DORA.

Eh bien, non, je n’entends rien, moi, à toutes ces finasseries d’une amitié qui va jusqu’à l’amour, et d’un amour qui s’en tient à l’amitié… Nous autres là-bas… les sauvages… nous aimons ou nous n’aimons pas… Quand nous aimons… ah !… quand nous aimons… mais quand nous n’aimons pas, nous n’aimons pas, voilà qui est net ; or, vous, je ne peux pas vous aimer, puisque vous êtes le mari d’une autre femme.


RÉNÉ.

Et si je n’étais pas…


DORA.
Qu’est-ce que vous dites ?

RÉNÉ.

Eh bien, oui, là, j’aime mieux t’avouer tout, mais il ne faudra pas le répéter.


DORA.

Non ! non ! je ne le répéterai pas…


RÉNÉ.

Antoinette n’est pas ma femme !


DORA.

Comment !


RÉNÉ.

Elle est la femme de ton mari.


DORA.

De mon mari !


RÉNÉ.

De Frontignac, je veux dire ; mais il faut que mon oncle continue à croire qu’elle est ma femme, à moi, pour des raisons que je n’ai pas le temps de t’expliquer…


DORA, très-haut.

Ah ! ça m’est bien égal, les raisons. Pas marié, il n’est pas marié ?


RÉNÉ.

Tais-toi donc.


DORA.

Oui, c’est vrai. (Bas.) Pas marié, pas marié.


RÉNÉ.

Tout ce que je peux te dire maintenant, c’est qu’il faudra refuser d’épouser Frontignac.


DORA.

Certainement, je refuserai… Pas marié.


RÉNÉ.
Après cela, nous tâcherons à nous quatre de trouver un moyen… d’apaiser mon oncle, et de le forcer à nous pardonner…

DORA.

Certainement, nous trouverons un moyen… Pas marié, pas marié.


RÉNÉ.

Non, pas marié. Veux-tu m’embrasser maintenant ?


DORA.

Si je le veux. (Elle lui saute au cou, et l’embrasse.) Ce n’est pas de l’amitié, c’est bon pour les femmes d’ici, mais nous autres sauvages…

Elle l’embrasse encore. Le commandant paraît, suivi de Frontignac et d’Antoinette.


Scène XI

Les Mêmes, LE COMMANDANT, ANTOINETTE, FRONTIGNAC.


LE COMMANDANT, apercevant ce qui se passe, à Antoinette et à Frontignac.

Tonnerre de Brest ! Ne regardez pas… c’est le bouquet, c’est une partie carrée. (Montrant Antoinette et Frontignac.) Comment, eux deux tout à l’heure, (Montrant Réné et Dora.) et vous deux à présent…


FRONTIGNAC.

Mais, commandant…


LE COMMANDANT, le faisant passer près de Dora.

Vous, avec votre fiancée, monsieur.


RÉNÉ.

Mais, mon oncle…


LE COMMANDANT, le fait passer près d’Antoinette.

Vous, avec votre femme, monsieur !… Quelles mœurs, mon Dieu, quelles mœurs ! (Au publie.) Je vous assure que nous ne sommes pas comme ça dans la marine.


RÉNÉ.
Mais, mon oncle, écoutez-nous.

LE COMMANDANT.

Je n’écoute rien, et pour couper court à tous ces désordres, plus que jamais il faut que ce mariage se fasse.


TOUS.

Hein !


LE COMMANDANT.

Oui, une fois Dora et Frontignac mariés, je les expédie à la Guadeloupe, je mets l’océan entre les deux ménages.


RÉNÉ.

Mais, mon oncle..


FRONTIGNAC.

Écoutez-nous d’abord.


LE COMMANDANT, remontant.

Je n’écoute rien. Ohé ! Saint-Chamas, les notaires, le contrat, tout le monde, tout le monde sur le pont !


RÉNÉ, bas à Dora.

Mais ce mariage est impossible. Je vous en supplie, Dora…


DORA, même jeu.

Soyez tranquille, il n’aura pas lieu… Laissez-moi faire ; vous allez voir la signature du contrat.


Scène XII

Les Mêmes, LES DEUX NOTAIRES, Matelots, Dames D’honneur, Paysannes, Tout le Monde, puis SAINT-CHAMAS.

FINALE.

CHŒUR.
––––––Le commandant nous appelle,
––––––Accourons tous et promptement,
––––––Accourons, troupe fidèle,
––––––À l’appel du commandant.

LE COMMANDANT.
–––––Approchez, messieurs les notaires.

LES NOTAIRES.
–––––––Vite, expédions les affaires,
––––––Dépêchons.

LE COMMANDANT.
––––––Dépêchons. Pourquoi dépêcher ?

LES NOTAIRES.
––––––Quand on est venu nous chercher,
––––––Nous étions en train de dîner.

LE COMMANDANT.
––––––Vous étiez en train de dîner ?

LES NOTAIRES.
––––Et nous voudrions bien y retourner.
––––––Justement, nous allions manger
––––––––––Une poularde.
COUPLETS.
I

PREMIER NOTAIRE.
–––––––La poularde était de taille,
–––––––––Elle venait du Mans.

DEUXIÈME NOTAIRE.
–––––––Tudieu ! la belle volaille,
––––––––Et quels contours charmants !

PREMIER NOTAIRE.
–––––––D’un beau jaune elle était peinte,
––––––––Nous la mangions des yeux,

DEUXIÈME NOTAIRE.
–––––––En nous versant une pinte
––––––––D’un chambertin très-vieux.
ENSEMBLE.
––––––––Hum ! la bonne poularde,
––––––––Hum ! le roi des ragoûts,
––––––––Hum ! pourvu qu’on en garde
––––––––Un petit morceau pour nous !
II

PREMIER NOTAIRE.
––––––––Ortolans, cailles et grives,
––––––––Tout sens dessous dessus.

DEUXIÈME NOTAIRE.
–––––––Truffes, champignons, olives,
––––––––Qui baignaient dans le jus.

PREMIER NOTAIRE.
–––––––Ça sentait de la cuisine,
–––––––Des parfums de grand choix.

DEUXIÈME NOTAIRE.
–––––––Ça vous avait une mine
––––––––À s’en lécher les doigts.
ENSEMBLE.
––––––––Hum ! la bonne poularde,
––––––––Hum ! le roi des ragoûts,
––––––––Hum ! pourvu qu’on en garde
––––––––Un petit morceau pour nous !

LE COMMANDANT.
––––––Ça, ne tardons pas davantage,
––––––Le contrat est-il prêt ?

LES NOTAIRES.
––––––Le contrat est-il prêt ? Tout prêt.

LE COMMANDANT.
–––––––Asseyez-vous, s’il vous plaît,
–––––––Et procédons au mariage.

DORA, ANTOINETTE, RÉNÉ, FRONTIGNAC.
––––––––Comment, au mariage ?

LE COMMANDANT.
––––––Viens, Frontignac, venez, Dora,
––––––Prenez la plume et signez là.

DORA et FRONTIGNAC.
––––––Eh quoi, nous devons signer là ?

LE COMMANDANT.
––––––J’espère que ce mariage,
––––––L’un et l’autre, vous rendra sage.
––––––Allons, Frontignac et Dora,
––––––Prenez la plume et signez là.

PREMIER NOTAIRE.
––––––––––Vous, le futur.

DEUXIÈME NOTAIRE.
––––––––––Vous, la future.

ENSEMBLE.
––––––Apposez votre signature.

TOUS DEUX.
––––––––––Ma signature !

TOUS.
–––––––––Votre signature.

DORA, la plume à la main.

(Parlé.) Où faut-il signer ?


LE NOTAIRE.

Là !…

Il lui montre.


DORA.
––––––––––Eh bien ! non, non !

Elle jette la plume.


FRONTIGNAC.
––––––––––Non, mille fois non !

Même jeu.


LE COMMANDANT.
––––––Hein, péronnelle ! hein, polisson !
–––––––Et pourquoi dites-vous non ?

DORA.
–––––––Parce que j’en aime un autre.

FRONTIGNAC.
––––––Ma réponse est aussi la vôtre.

LE COMMANDANT.
–––––Un autre ! qui, qui ?

DORA.
–––––Un autre ! qui, qui ? Réné ; je l’aime,

TOUS.
––––––––Quoi, c’est Réné qu’elle aime ?

LE COMMANDANT.
––––––––Mais puisqu’il est marié ?

DORA.
––––––Ça ne fait rien, j’aime Réné.
COUPLETS.
I
––––––Eh bien oui, c’est Réné que j’aime,
––––––On n’me f’ra pas sortir de là.
––––––Il est marié, je l’aim’ tout d’ même,
––––––C’est pas conv’nabl’, mais c’est comme ça.
––––––Je l’aim’, l’aim’, l’aim’, comme une folle,
––––Je l’aim’, l’aim’, l’aim, comm’ on n’aima jamais.
––––––Je viens d’ vous l’ dir en français,
––––––Faut-il vous le dire en créole.
–––––––––––Moi t’aimé,
––––––––Moi z’amais té quitté.
––––––––––Toi cé candelle,
–––––––––Et moi cé zozeau.
–––––––––Moi brûlé mon aile,
––––––––A li zolis z’amous,
––––––––A que moin aimé vous,
––––––––––––Coco
––––––––Cari-carilalo.
II
––––––Cert’s, je me rends à l’évidence,
––––––Il est marié, ce n’est pas neuf,
––––––Eh bien, j’aurai de la patience
––––––Et j’attendrai qu’il devienn’veuf.
––––––Je t’aim’, t’aim’, t’aim’ comm’une folle,.
––––Je t’aim’, t’aim’, t’aim’ comm’ on n’aima jamais,
––––––Je viens d’te le dir en français,
––––––Je te le répète en créole.
–––––––––––Moi t’aimé,
––––––––Moi z’amais té quitté.
––––––––––Toi cé candelle,
–––––––––Et moi cé zozeau.
–––––––––Moi brûlé mon aile,
––––––––A li zolis z’amous,
––––––––A que moin aimé vous,
––––––––––––Coco
––––––––Cari-carilalo.

LE COMMANDANT.
––––––––––C’est fabuleux,
––––––––––C’est scandaleux.

CHŒUR.
––––––––––C’est fabuleux,
––––––––––C’est scandaleux.
––––––Vit-on jamais scène pareille,
––––––––––C’est désolant, :
––––––––––Ébouriffant,
––––––Il faut se boucher les oreilles.

Un coup de canon.


RÉNÉ.
–––––––––Un coup de canon !

Deuxième coup.


ANTOINETTE.
–––––––––Un coup de canon !

Troisième coup.


FRONTIGNAC.
–––––––––Un coup de canon !

LE COMMANDANT.
–––––––––––Allons bon !
–––––––––Trois coups de canon !
–––––––––Mille noms de nom !
––––––Je ne puis faire un mariage
––––––Sans faire partir le canon.

SAINT-CHAMAS entre avec une lettre.
––Une lettre.

LE COMMANDANT, la prenant.
––Une lettre. Une lettre ?

SAINT-CHAMAS.
––Une lettre. Une lettre ? Oui, de l’amirauté !

LE COMMANDANT.
––––––C’est un pli de l’amirauté,
––––––Et du sceau royal cacheté. Lisant.
––––––« Monsieur, monsieur le commandant,
––––––» Reprenez la mer à l’instant.

TOUS.
––––––Reprenez la mer à l’instant.

LE COMMANDANT, continuant.
––––––» Ci-incluse, vous trouverez
––––» Une autre lettre étroitement scellée,
––––––» En conseil d’État libellée.

Il cherche dans la lettre et trouve une seconde lettre cachetée qu’il montre.

––» Vous ne devez l’ouvrir, que lorsque vous serez
––» Par quarant’-cinq degrés, dix-huit de longitude
––» Nord,

TOUS.
––» Nord, Par quarante-cinq degrés de longitude
––Nord.

LE COMMANDANT.
––Nord. » Et cinq degrés vingt-sept de latitude
––» Ouest,

TOUS.
––» Ouest, Et cinq degrés vingt-sept de latitude
––Ouest.

LE COMMANDANT.
––Ouest. » Là seulement vous la décachèterez,
––––––» Là seulement vous la lirez ! »

CHŒUR.
––––––––––Vous la lirez.

DORA.
––––––Allons, monsieur le commandant,
––––––Reprenez la mer à l’instant.

LE COMMANDANT prend son portefeuille, et y met la lettre.
––––––Avec respect, je la recueille
––––––Et la mets dans mon portefeuille,
––––––Pour l’ouvrir comme il est prescrit,
––––––––––Comme il est dit,
––Par quarant’-cinq degrés, dix-huit de longitude,
––Nord, et cinq degrés vingt-sept de latitude,
––Ouest.

DORA, RÉNÉ, ANTOINETTE, FRONTIGNAC.
––Ouest. Enfin, le voilà donc parti,
––––––Nous voilà délivrés de lui.

LE COMMANDANT.
––––––Et cinq degrés.

DORA.
––––––Et cinq degrés. Et cinq degrés,

LE COMMANDANT.
––––––––Vingt-sept de latitude,
––––––––––––Ouest.

DORA.
––––––––––––Ouest. Nord.
REPRISE.
––––––Allons, monsieur le commandant,
––––––Reprenez la mer à l’instant.

LE C0MMANDANT.
––––––––L’amiral le prescrit,
––––––––Je retourne à mon bord,
––––––––Mais je veux tout d’abord
––––––––Calmer votre transport.
––––––––Je pars, mais attendez,
––––––––Holà ! marins, holà !
––––––––Emparez-vous de Dora,
––––––––Avec nous elle viendra.

RÉNÉ.
––––––Grand Dieu ! m’en voilà séparé.

DORA.
–––––––––––Mais, monsieur !

LE COMMANDANT.
–––Emmenez aussi Frontignac et Réné,
–––––––––Et puis Antoinette,
––––––Oui, tous vous serez de la fête.

LES NOTAIRES.
–––––Alors, nous pouvons nous en aller,
–––––––On nous attend à dîner.

LE COMMANDANT.
––––––Emmenez aussi les notaires,
–––––––Ils nous seront nécessaires.
––––––––––Qu’on les installe
––––––––––À fond de cale,
––––––––––À bord, à bord,
––––––––––Nom d’un sabord !
ENSEMBLE.
––––––––Quel bonheur, mes amis,
––––––––Nous serons tous réunis !

LE COMMANDANT.
––––––Réunis ! non, qu’on les sépare,
––––––Les hommes ici, les femmes là.

DORA.
––––––Affreux tyran !

RÉNÉ.
––––––Affreux tyran ! Oncle barbare !

LE COMMANDANT.
–––––Qu’on les sépare, qu’on les sépare,
–––––Et toi Dora, tu verras, toi, toi,
––––––Qu’on ne se moque pas de moi !

DORA.
––––––Eh bien, tant mieux qu’on nous emmène,
––––––Mais vrai, cela n’est pas la peine,
––––––En pleine mer, sur le bateau,
––––––Je le crierai tout haut, tout haut,
––––––––––Au timonier,
––––––––––Au cuisinier,
––––––––––Au cambusier,
––––––––––Au grand hunier,
–––––––––––À sabord,
–––––––––––À babord,
–––––––––––À tribord,
––––––––––Jusqu’à la mort,
––––––Je l’aim’l’aim’, l’aim’ comme une folle,
––––––Je l’aim’, l’aim’, l’aim’ comm’ aim’ une créole
–––––––––––––Ah !
–––––––––––Moi t’aimé,
––––––––Moi z’amais té quitté.
––––––––––Toi cé candelle,
––––––––––Moi cé zozeau.
–––––––––Moi brûlé mon aile,
––––––––A li zolis z’amous,
––––––––A que moin aimé vous,
––––––––––––Coco
––––––––Cari-carilalo.

CHŒUR.
––––––––––À bord, à bord,
––––––––––Nom d’un sabord !
––––––––Et plus vite que cela,
––––––Embarquons tout ce monde-là !



ACTE TROISIÈME

Le pont du navire. — Au fond, la dunette, surélevée d’environ deux mètres, elle s’étend jusqu’au fond du théâtre, et s’y termine en proue avec le pavillon blanc flottant. Au milieu de la dunette un petit mât. — On arrive à la dunette par deux escaliers, à droite et à gauche ; dans la partie extérieure qui soutient la dunette, deux portes l’une à droite, l’autre à gauche ; elles s’ouvrent sur deux cabines ; entre les deux portes, l’habitacle de la boussole, et tout auprès un porte-voix fiché en terre ; à côté de la boussole, le gouvernail. — À droite et à gauche premier plan, les plats-bords du navire d’où émergent deux haubans qui montent vers les frises en forme de chevalet. — Grand mât au milieu ; derrière le mât, l’écoutille. — Escalier descendant dans les dessous. — Canons.





Scène PREMIÈRE

LE COMMANDANT, SAINT-CHAMAS, MATELOTS, sur la dunette, Mousses, assis sur le pont sur des ballots.


SAINT-CHAMAS.
COUPLETS.
I
––––––Va, la brise gonfle la voile,
––––––Cours, la frégate, au fil de l’eau,
––––––Calme, sous tes ailes de toile,
––––––––Vole comme un oiseau.
REPRISE AVEC CHŒUR.
II
––––––Allons, le ciel nous favorise,
––––––Chantons, mes braves compagnons,
––––––Mêlons à l’écho de la brise,
––––Enfants, mêlons l’écho de nos chansons.
REPRISE AVEC CHŒUR.

Après la chanson, tons les matelots sortent, excepté deux hommes qui restent à gauche pour jeter le loch.


Scène II

LE COMMANDANT, SAINT-CHAMAS.


LE COMMANDANT, entre, une lorgnette à la main.

Vite, Saint-Chamas, faisons le point.


SAINT-CHAMAS.

Voilà, capitaine.


LE COMMANDANT.

Jette le loch… Y es-tu ? (Les hommes jettent le loch.) Qu’est-ce que ça peut être que cette lettre ? qu’est-ce qu’il peut y avoir dedans ? Enfin, je saurai ça au 45° 18 de latitude et au 5° 27 de longitude.


SAINT-CHAMAS, consultant le loch.

12, 16, 21, cinq nœuds, commandant.


LE COMMANDANT.

Comment ? que cinq nœuds ? Nous bourlinguons, nous bourlinguons.


SAINT-CHAMAS.

Non, capitaine, nous ne bourlinguons pas ; voyez la boussole, toujours sud-sud-ouest.


LE COMMANDANT.

Sur-sur-oi, alors nous lofons… jette le loch.


SAINT-CHAMAS.

Encore.

Les deux hommes jettent le loch.


LE COMMANDANT.
Il me tarde de savoir ce qu’il y a dans cette lettre. Pour quoi ne dois-je la décacheter qu’au 45° 18’ de latitude, et au 5° 27’ de longitude ?… Eh bien ?

SAINT-CHAMAS, qui consulte le loch.

12, 16, 21, cinq nœuds, toujours cinq nœuds.


LE COMMANDANT.

Nous bourlinguons, je suis sûr que nous bourlinguons ; nous n’arriverons jamais au 45° degré.


SAINT-CHAMAS.

Cinq nœuds… et six à minuit, moyenne, cinq et demi, voilà où nous sommes.

Il prend une carte sur l’écoutille.


LE COMMANDANT.

Voyons où nous sommes ?


SAINT-CHAMAS.

Tenez, là.


LE COMMANDANT.

Par 44° 59’ latitude et 4° 2’ longitude, bien. Alors nous en avons encore pour deux heures.


SAINT-CHAMAS.

Si nous ne bourlinguons pas.


LE COMMANDANT.

Mais nous bourlinguerons… Parlons d’autre chose… les prisonniers ?


SAINT-CHAMAS.

Ils doivent avoir bien passé la nuit.


LE COMMANDANT.

Où a-t-on mis les hommes ?


SAINT-CHAMAS, montrant la cabine de gauche.

Ici, et les femmes, là.

Il montre celle de droite.


LE COMMANDANT.

Et les notaires ?


SAINT-CHAMAS.

À fond de cale, dans la soute aux jambons.


LE COMMANDANT.
Et les jambons ?

SAINT-CHAMAS.

Ailleurs, commandant.


LE COMMANDANT.

Bien ! Je m’occuperai de tout cela quand je serai arrivé à mon degré, et quand j’aurai pu ouvrir cette lettre. Oh ! ce degré, pourvu que je ne le manque pas ce degré…


SAINT-CHAMAS.

À moins d’un grain…


LE COMMANDANT.

Un grain, tu crois à un grain ? qu’est-ce qui peut te faire croire à un grain ?


SAINT-CHAMAS.

Hum ! on ne sait pas, voyez l’ouest.


LE COMMANDANT, braquant sa lorgnette.

Je vois l’ouest, il me paraît beau l’ouest, mais je puis me tromper. Revenons aux prisonniers : tu vas leur ouvrir, il faut qu’ils prennent un peu l’air.


SAINT-CHAMAS.

Oui, mon commandant.

Il va ouvrir les deux cabines.


LE COMMANDANT.

Et envoie-moi deux hommes de l’équipage ; je suis sûr que Saint-Chamas s’est trompé dans ses calculs.

Il va à droite, et consulte une carte sur l’écoutille.


DORA, entre, suivie d’Antoinette, et Réné entre avec Frontignac.

Ah ! on respire enfin.


Scène III

Les Mêmes, DORA, RÉNÉ, ANTOINETTE et FRONTIGNAC, Deux Matelots.


RÉNÉ.
Ah ! Dora !

DORA.

Ah ! Réné !

Ils s’embrassent.


FRONTIGNAC.

Antoinette !


ANTOINETTE.

Cher Frontignac !

Ils s’embrassent.


LE COMMANDANT, les voyant s’embrasser sépare les deux groupes.

Voulez-vous bien vous taire ? Quelles mœurs, quelles mœurs ! Silence dans les rangs. Je suis maître à mon bord ; il faut que je descende, je m’occuperai de vous tout à l’heure. Pour l’instant, restez là : vous, les femmes, ici ; (Il les met à droite.) vous, les hommes, là. (Il les met à gauche - Aux deux matelots qui entrent.) Vous, les enfants, au milieu, en faction, vous empêcherez ces messieurs et ces dames de communiquer entre eux.


RÉNÉ.

Mais, mon oncle…


LE COMMANDANT.

Taisez-vous ! ici il n’y a pas d’oncle, il n’y a qu’un commandant. Je vais faire mon point ; je suis sûr que Saint-Chamas s’est trompé dans ses calculs. (Aux matelots.) Défense aux prisonniers de se parler… les hommes ici, les femmes là. (Fausse sortie.) Je reviens… Ah ! (Il redescend.) non, j’ai changé d’idée, les femmes ici, et les hommes là : (Il les fait changer de place.) c’est bien mieux.


DORA.

Mais c’est bête comme tout !


LE COMMANDANT.
Le fait est que c’est bête comme tout ! (À Dora.) Mauvais petit serpent, c’est toi qui es cause de tout ! songez-y, ici tout m’obéit, je suis seul maître à mon bord… Décidément, nous bourlinguons…

DORA, l’imitant.

Nous bourlinguons ; ce n’est pas ma faute, si nous bourlinguons…


LE COMMANDANT.

Je n’en sais rien. (Aux matelots.) Vous m’avez compris, défense aux prisonniers de se parler.

Il sort par l’écoutille.


Scène IV

DORA et ANTOINETTE à droite, RÉNÉ et FRONTIGNAC à gauche, DEUX MATELOTS.


DORA, à Réné pendant que les deux matelots sont remontés.

Eh bien ! ce moyen d’apaiser votre oncle, c’est maintenant qu’il faudrait le trouver.


RÉNÉ.

Oui, c’est maintenant.


PREMIER MATELOT, redescendant au milieu d’eux.

Au large, on ne cause pas.

Dora et Réné continuent leur promenade.


ANTOINETTE, à Frontignac

Dora sait tout, Réné lui a tout dit.


FRONTIGNAC.

Que va-t-elle faire ?


DEUXIÈME MATELOT, descendant.

Au large et ne causez pas, nom d’une trombe !

Antoinette et Frontignac remontent, les matelots aussi.


RÉNÉ, à Dora.

Il faudrait peut-être tout avouer à mon oncle ?...


DORA.

Non, j’ai trouvé quelque chose de mieux.


ANTOINETTE.

Qu’est-ce que vous avez trouvé ?


FRONTIGNAC.

Dites-le vite.


LES MATELOTS, les séparant,

On ne cause pas…

Ils remontent.


RÉNÉ, à Dora.

Eh bien, ce moyen ? voyons…


DORA.

C’est que ce moyen, il est un peu hardi.


ANTOINETTE.

Dites toujours, nous verrons bien !


FRONTIGNAC.

Oui ! parlez ! parlez !


DORA.

Eh bien, il faut…


LES MATELOTS, descendant.

Mille tonnerres ! on ne cause pas.


RÉNÉ.

Les voilà encore !


LES MATELOTS.
––––––Taisez-vous, nom d’une potence !
––––––Il est défendu de parler,
––––––C’est la consigne, la défense.

RÉNÉ.
––––––Il est défendu de parler.

DORA.
––––––––Mais il n’est pas, je pense,
––––––––Défendu de chanter.

LES MATELOTS.
–––––––––––De chanter !

RÉNÉ.
––––––––Des chansons comme vous.

LES MATELOTS.
––––––––Des chansons comme nous.

DORA.
––––––––Comme vous chantez entre vous.

LES MATELOTS.
–––––––––Ma foi, la consigne
–––––––Ne défend pas de chanter.
COUPLETS.

DORA.
I
––––––C’est dans la ville de Bordeaux
––––––Qu’est z’arrivé trois beaux vaisseaux ;
––––––Les matelots qui sont dedans
––––––Sont tous des gaillards très-galants.
––––––Passe la femm’ d’un président
––––––Qui voit l’un de ces garnements :
––––––— Ohé ! mat’lot, mon bon ami,
––––––Vous m’fait’s l’effet d’êtr bien joli.
––––––— Vraiment, madam’, j’vous dis merci,
––––––Si j’suis joli, vous l’êt’z’aussi.
––––––— Beau matelot, mat’lot charmant,
––––––J’vais vous payer du p’tit vin blanc.
––––––––––Ohé ! ohé !
––––––Vivent les dames de Bordeaux,
––––––Qui aim’nt bien les p’tits matelots !
II
––––––Pendant trois jours, l’ mat’lot z’a bu,
––––––Si bien qu’il en était confus.
––––––Après les trois grands jours passés,
––––––Il dit : — Madam’ j’en ai z’assez !
––––––— Quoi, déjà ! tu veux me quitter ?
––––––— Oui, j’ai bien bu, j’veux m’en aller.
––––––Il s’en alla. Z’un’ fois parti,
––––––Fit la rencontre du mari :
––––––— Beau président, beau président,
––––––Ta femm’ est belle, je suis content,
––––––— Corbleu ! mat’lot, vous avez bu.
––––––— Oui, j’ai tant bu, que j’n’en puis plus…
––––––––––Ohé ! Ohé !
––––––––––––––Etc.

DORA.

Il faut avoir l’air de consentir à ce que veut le commandant.


RÉNÉ.

Continuons notre comédie.


DORA.

Je vais demander à épouser monsieur de Frontignac.


RÉNÉ, à Frontignac.

Toi, demande à épouser Dora.


FRONTIGNAC.

Comment !


LES MATELOTS, charmés par la chanson les ont laissés causer à part.

Méfiez-vous, le commandant !

Reprise de la promenade.


Scène V

Les Mêmes, LE COMMANDANT.


LE COMMANDANT, sortant de l’écoutille.
Décidément, Saint-Chamas ne s’est pas trompé, nous en avons pour une heure au moins avant le degré ; je l’avais bien dit, nous avons bourlingué. (Reprise de la promenade jusqu’à l’avant-scène.) Assez de promenade comme ça. (Aux matelots.) Allez vous-en, les gars. (Les matelots s’en vont.) Eh bien ! avez-vous un peu réfléchi ? Êtes-vous plus sages ?… Cette petite promenade en mer vous a-t-elle fait du bien ?

FRONTIGNAC.

Oui, commandant.


RÉNÉ.

Certainement, mon oncle, ils sont tout disposés.


DORA.

Oui, nous sommes tout disposés…


LE COMMANDANT.

À quoi ?


DORA.

Moi, à épouser monsieur de Frontignac.


FRONTIGNAC.

Moi, à épouser mademoiselle Dora.


RÉNÉ.

Moi, à adorer ma femme, ma chère petite femme.


ANTOINETTE.

Moi, à aimer mon petit Réné.


LE COMMANDANT.

Enfin ! Il n’y a que la mer pour opérer ces miracles.


DORA.

Comment, la mer ?


LE COMMANDANT.

Ainsi, moi, je me rappelle, j’avais des vapeurs, des spasmes ; je rencontre mon docteur, le docteur Purgon, et je lui dis : Docteur, j’ai des vapeurs, des spasmes ; il me répond : Amiral, — par politesse, car il sait que je ne suis que commandant, — vous n’êtes peut-être jamais allé à la mer ? — Jamais, par exemple. — Eh bien, vous devriez y aller… ça vous ferait du bien. J’y suis allé, et ça m’a fait du bien.


RÉNÉ.

Ça ne m’étonne pas, l’air vif…


FRONTIGNAC.

L’immensité.


ANTOINETTE.
L’infini !

LE COMMANDANT.

Très-bien, mes enfants, je suis satisfait, je vous pardonne. Arrive ici, toi, petite sauvage. Alors tu es bien décidée…


DORA.

Tout à fait décidée.


LE COMMANDANT.

À épouser Frontignac.


DORA.

Oui, à l’épouser.


LE COMMANDANT.

Et à ne plus t’oublier… dans les bras de Réné.


DORA.

Oh ! ça, c’était une folie, c’est fini… il vaut mieux que ça ait eu lieu avant qu’après le mariage.


LE COMMANDANT.

C’est le sang créole.


DORA.

Et je demande bien pardon à monsieur de Frontignac… ça n’arrivera plus… je serai une bonne petite femme, je l’aimerai de tout mon cœur… Il est très-bien d’ailleurs, monsieur de Frontignac, il est très-bien.


FRONTIGNAC,

Mademoiselle !


DORA.

Et il me plaît beaucoup, beaucoup, beaucoup. (Au commandant.) Voulez-vous que je l’embrasse ? (Elle l’embrasse.) Et voilà.


ANTOINETTE.

Mais…


LE COMMANDANT.

Le sang créole, le sang créole ! je suis ravi, il n’y a plus qu’à lâcher les notaires… (Appelant.) Saint-Chamas !


DORA.
Non pas encore… attendez !

LE COMMANDANT.

Quoi encore ?


DORA.

Avant de me marier, j’ai quelque chose à vous dire en particulier.


LE COMMANDANT.

En particulier !


DORA.

Oui, une confidence ; ce ne sera pas long, cinq minutes seulement.


LE COMMANDANT.

Qu’est-ce que cela peut être ? Allons, voyons, vous autres, laissez-nous, et ne vous éloignez pas.


DORA, à Réné, à part.

Non, ne vous éloignez pas, ne vous éloignez pas, je vous appellerai.


RÉNÉ, bas à Dora.

Eh bien, votre moyen ?


DORA.

Mon moyen, c’est de lui prendre la fameuse lettre, et de ne la lui rendre que lorsqu’il nous aura pardonné !


LE COMMANDANT.

Eh bien ! est-ce que vous n’allez pas démarrer, vous autres ?


DORA, seule.

Mais où l’a-t-il mise cette lettre, où l’a-t-il mise ?

Réné, Antoinette et Frontignac disparaissent par la cabine de gauche.


Scène VI

LE COMMANDANT, DORA.


LE COMMANDANT, à part.
Oh ! ce degré. (Haut.) Allons, parle, tu as quelque chose à me dire ?

DORA.

Oui, j’ai quelque chose à vous dire… à vous tout seul…


LE COMMANDANT.

Un aveu !


DORA.

Un aveu ! chut !


LE COMMANDANT.

Parle.


DORA.

Voilà donc ce que j’ai à vous dire. Figurez-vous…


LE COMMANDANT, distrait.

Nous bourlinguons !


DORA.

Comment, nous bourlinguons. Vous avez l’air distrait, je veux d’abord que vous soyez de bonne humeur, prenez une figure un peu gaie.


LE COMMANDANT.

C’est cette lettre qui me préoccupe, tu sais la lettre du 45° degré… (Il montre sa tête.) Elle est là…


DORA.

Où est-elle ?


LE COMMANDANT.

Là, je te dis… elle ne me quitte pas.


DORA, à part.

Elle ne le quitte pas. (Haut.) La lettre que vous avez mise dans votre portefeuille hier…


LE COMMANDANT.

Oui, précisément. Qu’est-ce qui peut bien y avoir dans cette lettre ?


DORA.

Bah ! n’y pensez plus… oubliez-la un instant.


LE COMMANDANT.
C’est ce que je fais. Va, je t’écoute.

DORA.

Je vous dirai donc que…


LE COMMANDANT.

Drôle de fille !


DORA.

Mais, ne me regardez pas comme ça.


LE COMMANDANT.

Toi, non plus, ne me regarde pas comme ça.


DORA.

Non, non, je ne vous regarderai pas. (Elle appuie sa tête sur l’épaule du commandant.) Comme ça, vous ne me voyez pas, et vous m’écouterez mieux. (Elle lui passe la main sur la poitrine. À part.) Le portefeuille est là…


LE COMMANDANT, à part.

Elle aura fait quelque bêtise aux colonies. Pauvre Frontignac !… Tonnerre de Brest ! (Il embrasse Dora.) voilà que je m’emballe, je sens que je m’emballe… non, non… je ne veux pas, voyons, parle… parle…


DORA.

Nous bourlinguons ; eh bien, non, vous n’êtes pas bien, debout comme ça pour m’écouter, je sais ce qu’il faut… (Elle va appeler à l’écoutille.) Hé ! là-bas !


LE COMMANDANT.

Qu’est-ce qu’elle veut ?


DORA.

Apprêtez le hamac du commandant.


LE COMMANDANT.

Comment, mon hamac !


DORA.

Je ne vous parlerai que quand vous serez dans votre hamac.

Un matelot entre, et équipe le hamac, qu’il attache derrière le grand mât.

LE COMMANDANT.

Comment, tu veux que je monte dans mon hamac ?


DORA.

Oui, parce que quand vous serez dedans, je vous verrai un peu moins, je vous parlerai plus à mon aise, ça me donnera du courage.


LE COMMANDANT.

C’est donc bien grave. (À part.) Décidément, elle a dû faire quelque bêtise aux colonies. Pauvre Frontignac !


DORA.

Vous vous rappelez comme je vous racontais de gentilles petites histoires, allons, soyez gentil, faites cela pour moi, je vous dirai tout ensuite. Venez ! venez !

Elle l’entraîne vers le hamac.


LE COMMANDANT.

Diable de fille ! elle fait de moi tout ce qu’elle veut.

Il monte dans son hamac et s’y couche.


DORA.

C’est ça, montez ! montez ! Là vous y êtes ? oh ! hisse !

Le hamac s’enlève, le matelot sort. Dora le berce.


LE COMMANDANT.

Non, non, ne me berce pas, je ne veux pas dormir.


DORA.

Moi, pas bercer, moi, balancer.


LE COMMANDANT.

Si, toi balancer, moi dormir, et moi pas vouloir.


DORA.

Moi pas vouloir non plus…

BERCEUSE.

DORA.
––––––Petit noir, dans la case chaude,
––––––Dors au pied des bambous touffus,
––––––Sa petit’tête moricaude
––––––Sourit sous ses cheveux crépus.
REFRAIN.
––––––––Sous le ciel des savanes,
––––––––Dors, petit noir si bon,
––––––––Dans ton berceau de cannes,
––––––––Dors, petit négrillon.

LE COMMANDANT, rêvant.

Ne fredonne pas, Dora… 45 latitude… gitude… la lettre… le sang créole…


DORA.
––––––Sur son front la mère se penche,
––––––Le berce, le berce en chantant.
––––––Son corps est noir, son âme est blanche,
––––––Il est joli comm’ un p’tit blanc.
REFRAIN.
––––––––Sous le ciel des savanes,
––––––––Dors, petit noir si bon,
––––––––Dans ton berceau de cannes,
––––––––Dors, petit négrillon.

Dora s’en va sur la pointe des pieds.


LE COMMANDANT, rêvant.

Nous bourlinguons.

Dora se retourne effrayée, mais il se rendort.


Scène VII

Les Mêmes, RÉNÉ, ANTOINETTE, FRONTIGNAC, entrant doucement.

QUINTETTE.

FRONTIGNAC.
––––––––Il dort, faisons silence,
––––––––––––Il dort.

DORA.
––––––––Marchons avec prudence,
––––––––––––Il dort.

RÉNÉ.
––––––––Ayons bonne espérance,
––––––––––––Il dort.

FRONTIGNAC.
––––––––Il dort, faisons silence,
––––––––––––Il dort.
ENSEMBLE.
––––––Il dort, ne faisons aucun bruit,
––––––C’est l’amour qui nous conduit.
––––––––Doucement, posément.
––––––––––Bien doucement
––––––––––––Il dort !

RÉNÉ, parlé.

Eh bien ? et cette lettre ?


DORA.

Elle est dans la poche de son pourpoint.

REPRISE DU QUINTETTE.

RÉNÉ.
–––––––Frontignac à la manœuvre !

ANTOINETTE.
–––––––De la souplesse avant tout.

RÉNÉ.
–––––––Souple comme une couleuvre,

DORA.
–––––––Malin comme un sapajou.

FRONTIGNAC escalade le bastingage pour prendre le portefeuille dans la poche de son pourpoint.
–––––––La besogne est un peu rude.

RÉNÉ.
–––––––Tu n’as pas le pied marin,

FRONTIGNAC.
–––––––Oui, je manque d’habitude,

ENSEMBLE.
–––––––Vite, un dernier coup de main !

FRONTIGNAC.
–––––Oui, c’est bien cela, c’est bien ici,
–––––––––M’y voici, j’y suis.

TOUS.
––––––––L’y voici ! l’y voici !

FRONTIGNAC.
––––––Pas de manœuvre maladroite,
–––––––Je regarde à gauche, à droite.
–––––––Je défais le justaucorps.

TOUS.
–––––––Il défait le justaucorps,

FRONTIGNAC.
––––––––Encore quelques efforts.
ENSEMBLE.
––––––––À merveille, à merveille,
––––––––Encore quelques efforts,
––––––––––Nous approchons.
––––––––––Nous triomphons !

LE COMMANDANT, rêvant.

(Parlé.) Oui !…


RÉNÉ.

Il se réveille.


LE COMMANDANT.

(Parlé.) Vivent les dames de Bordeaux,

Chantant.

––––––Qui aiment bien les p’tits matelots !

ANTOINETTE.

Il rêve !


LE COMMANDANT.
––––––Qui aiment bien les p’tits matelots

RÉNÉ.
–––––––Bercez-le, tout doucement,

ANTOINETTE.
––––––Tout doucement, bien gentiment.

DORA, sur les marches de l’écoutille, derrière le hamac.
––––––Petit noir dans sa case chaude,
––––––Dors, au pied des bambous touffus,
––––––Sa petit’ tête moricaude
––––––Sourit sous ses cheveux crépus.

LE COMMANDANT, rêvant.

Il y avait une fois, un capitaine qui avait dans sa poche une lettre de l’amirauté ; cette lettre, il ne devait l’ouvrir que 53° 15’ de latitude, sur 7° 33’ de longitude… Cette malheureuse lettre, il l’ouvrit cinq minutes trop tard ; savez-vous ce qu’il y avait dedans ? (Dora fredonne.) Malheureux ! tu seras donc toujours en retard de cinq minutes. (Dora fredonne.) Tu bourlingueras donc tout le temps…

ENSEMBLE.
––––––––Sous le ciel des savanes,
––––––––Dors, petit noir si bon,
––––––––Dans ton berceau de cannes,
––––––––Dors, petit négrillon.

FRONTIGNAC, qui a réussi à prendre le portefeuille du commandant et descend de l’échelle.

Je le tiens !

Il passe le portefeuille à Dora qui cherche la lettre.


DORA.

Oh ! mon Dieu !


TOUS.

Quoi !


DORA.

La lettre n’y est pas.


TOUS.

Disparue !


RÉNÉ.

Tout est perdu !


FRONTIGNAC.
Chut ! ne le réveillons pas.

DORA, trouvant la clef dans le portefeuille.

Non, tout n’est pas encore perdu ; voilà la clé de sa cabine, la lettre n’est pas sur lui, elle doit être dans sa cabine. Vite, descendez tous les trois et cherchez partout… Il nous faut cette lettre à tout prix.


FRONTIGNAC.

Et vous, pendant ce temps…


DORA.

Je reste pour l’empêcher de descendre s’il se réveillait ; mais allez, allez, dépêchez.

Frontignac et Antoinette descendent dans l’écoutille.


RÉNÉ.

Oui, oui, dépêchons. Cependant, avant de descendre, j’ai quelque chose de très-important à te dire.


DORA.

Quoi donc ?


RÉNÉ.

Je t’adore…


DORA.

Et moi aussi ! (Elle pousse Réné vers l’écoutille, celui-ci disparaît seul.) Pourvu qu’ils réussissent.

On entend un fracas terrible.


Scène VIII

DORA, LE COMMANDANT, DEUX MATELOTS.


LE COMMANDANT, se réveille en sursaut.

Hein ! quoi ! est-ce que nous avons touché ?


PREMIER MATELOT.

Non, mon commandant, nous avons été accostés.


LE COMMANDANT.
Accostés !

DEUXIÈME MATELOT.

Oui, par un brick africain qui marchait par notre travers ; il y a eu un abordage.


LE COMMANDANT.

Pas d’avaries !


PREMIER MATELOT.

Presque rien, notre beaupré a été coupé en deux.


LE COMMANDANT.

Le brick a coupé notre beaupré ?


DEUXIÈME MATELOT.

Oui, mon commandant.


LE COMMANDANT.

Et, où est-il ce brick de malheur ?


PREMIER MATELOT.

Tenez, là, il passe à bâbord, on voit d’ici son pavillon.


LE COMMANDANT.

Attends, attends. Je vais lui dire son fait, à ce galopin de moricaud.


DORA.

C’est ça, nous allons lui dire son fait, ne le ménageons pas.


LE COMMANDANT.

Ohé ! du brick !


DORA.

Ohé ! du brick !


UNE VOIX, dehors.

Ohé ! de la frégate !


LE COMMANDANT.

Vous n’avez donc jamais navigué, blanc-bec !


DORA.

Vous ne pouvez donc pas prendre votre droite, maraudeur !


LA VOIX.
La mer est à tout le monde… saumon fumé !

LE COMMANDANT.

Hein ! qu’est-ce qu’il a dit ?


DORA.

Il a dit : saumon fumé !


LE COMMANDANT.

Il m’a appelé saumon fumé. Attends un peu, j’vas te crever la coque, méchant sabot !


LA VOIX.

Viens-y donc, vieux marsouin !


LES MATELOTS.

Oh !


LE COMMANDANT.

Hein !


DORA.

Il a dit : vieux marsouin. (Criant.) Espèce de bousingot !


LE COMMANDANT.

Tu es trop bonne, attends un peu… Eh ! va donc ! (Il cherche.) Eh, va donc, Zanzibar !


DORA.

Va donc, Zanzibar !


LE COMMANDANT.

Qu’est-ce qu’il dit ?


DORA.

Après ça il ne peut plus rien dire… il file.


LE COMMANDANT.

Il file, c’est égal, j’ai eu le dernier.


Scène IX

Les Mêmes, SAINT-CHAMAS, accourant, Mousses et Matelots.


SAINT-CHAMAS.
Commandant ! commandant !

LE COMMANDANT.

Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?


SAINT-CHAMAS.

Le 45° degré, nous y sommes, nous y touchons.


LE COMMANDANT.

La carte, vite la carte.

Saint-Chamas prend une carte sur l’écoutille, la passe au commandant qui la déroule, la pose à terre, et s’agenouille dessus.


Scène X

Les Mêmes, RÉNÉ, ANTOINETTE, FRONTIGNAC.


DORA, bas.

Eh bien !


RÉNÉ.

Rien !


DORA.

Rien !


FRONTIGNAC.

Nous avons cherché partout !


ANTOINETTE.

Dans les tiroirs, les livres, les meubles.


DORA.

Rien !


ANTOINETTE.

Rien !


LE COMMANDANT, à Saint-Chamas qui consulte la boussole.

Y sommes-nous, Saint-Chamas, au 45° 18’ et au 5° 27’ ?


SAINT-CHAMAS.

Sud, sud.


LE COMMANDANT, toujours agenouillé.
Qu’est-ce que tu dis ?

SAINT-CHAMAS.

Sud, sud.


LE COMMANDANT.

Nous y sommes en plein.


SAINT-CHAMAS.

Oui, commandant, nous y sommes en plein.


LE COMMANDANT.

La lettre, donne vite la lettre ?


SAINT-CHAMAS.

La lettre ?


LE COMMANDANT.

Oui, c’est toi qui l’as.


SAINT-CHAMAS, cherchant la lettre dans ses poches.

La voilà, commandant !


DORA prend la lettre à Saint-Chamas.

Je la tiens !


LE COMMANDANT, se lève.

Donne-moi cette lettre !


DORA.

Non, je la garde. (Le commandant s’avance pour s’en emparer, Dora court vers le bord du pont et la tient suspendue au-dessus de l’eau.) Pas un pas, ou je la jette à l’eau. (Le commandant s’arrête.) Je ne vous la rendrai qu’à la condition que j’épouserai Réné.


LE COMMANDANT.

Comment, épouser Réné ?


RÉNÉ.

Nous vous expliquerons cela plus tard.


FRONTIGNAC.

Et vous me pardonnerez mon mariage avec Antoinette.


LE COMMANDANT.

Comment, ton mariage ?


DORA.

Dites oui, ou bien la lettre au fond de l’eau.

Elle tient toujours la lettre suspendue au-dessus de l’eau.

LE COMMANDANT.

Non, non, ne la jette pas ; je ne comprends rien à ce que vous dites, mais ne la jette pas, je suis sûr que c’est ma nomination de chef d’escadre.


DORA.

Alors vous pardonnez ?


LE COMMANDANT.

Je pardonne.


DORA.

Et Réné m’épouse ?


LE COMMANDANT.

Et Réné t’épouse.


DORA.

Allons, qu’on lâche les notaires !

Elle lui donne la lettre.


LE COMMANDANT.

Saint-Chamas, sommes-nous toujours dans le degré ?


SAINT-CHAMAS.

Nous n’en bougeons pas.


LE COMMANDANT embrasse le sceau de la lettre, puis le brise.

Le sceau de l’amirauté ! (Il lit :) « Je n’avais rien à te dire : » c’est une bonne farce. Ton vieil ami : Duguay-Trouin. » (Désappointé.) Mille millions de sabords ! (Haut, avec feinte satisfaction.) Bien, très-bien !


RÉNÉ.

Eh bien ! mon oncle, quelles nouvelles ?


LE COMMANDANT.

Affaires d’État.


DORA.

Et maintenant, à notre mariage.


LE COMMANDANT.

Ah ! petits brigands !


DORA.
Vous avez pardonné.

LE COMMANDANT.

Oui, j’ai pardonné, mais à une condition, c’est que vous ne laisserez pas tomber, tomber les Feuillemorte.


DORA.

Vous verrez ça au printemps !

COUPLET FINAL.

RÉNÉ.
––––––Dora chérie, unis tous deux,
––––––Combien nous allons être heureux.

DORA.
––––––Ah ! je t’aim’ comm’ une folle,
––––––Mais pour exaucer nos souhaits,
––––––Mesdames, messieurs, applaudissez,
––––––Je vous le demande en français,
––––––Je vous le demande en créole.
–––––––––––––Ah !
–––––––Vous bien taper dans les mains
––––––––––Si nous plaisants,
––––––––––Si vous contents,
––––––––Vous fair bravo, bravo…
–––––––––Pour voir p’tit créole.
––––––––Si vous souvent venir,
––––––––Ah ! que moi aimé vous,
––––––––––––Coco !
––––––––Cari, carilalo !



FIN