La Défense de mon oncle/Édition Garnier/Chapitre 22

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CHAPITRE XXII.
défense d’un général d’armée attaqué par des cuistres[1].

Après avoir vengé la mémoire d’un honnête prêtre, je cède au noble désir de venger celle de Bélisaire. Ce n’est pas que je croie Bélisaire exempt des faiblesses humaines. J’ai avoué avec candeur que l’abbé Bazin avait été trop goguenard[2], et j’ai quelque pente à croire que Bélisaire fut très-ambitieux, grand pillard, et quelquefois cruel, courtisan tantôt adroit et tantôt maladroit, ce qui n’est point du tout rare.

Je ne veux rien dissimuler à mon cher lecteur. Il sait que l’évêque de Rome Silverius, fils de l’évêque de Rome Hormisdas, avait acheté sa papauté du roi des Goths Théodat. Il sait que Bélisaire, se croyant trahi par ce pape, le dépouilla de sa simarre épiscopale, le fit revêtir d’un habit de palefrenier, et l’envoya en prison à Patare en Lycie. Il sait que ce même Bélisaire vendit la papauté à un sous-diacre nommé Vigile pour quatre cents marcs d’or de douze onces à la livre, et qu’à la fin le sage Justinien fit mourir le bon pape Silvère dans l’île Palmeria. Ce ne sont là que de petites tracasseries de cour dont les panégyristes ne tiennent point de compte.

Justinien et Bélisaire avaient pour femmes les deux plus impudentes carognes qui fussent dans tout l’empire, La plus grande faute de Bélisaire, à mon sens, fut de ne savoir pas être cocu. Justinien son maître était bien plus habile que lui en cette partie. Il avait épousé une baladine des rues, une gueuse qui s’était prostituée en plein théâtre, et cela ne me donne pas grande opinion de la sagesse de cet empereur, malgré les lois qu’il fit compiler, ou plutôt abréger par son fripon Trébonien. Il était d’ailleurs poltron et vain, avare et prodigue, défiant et sanguinaire ; mais il sut fermer les yeux sur la lubricité énorme de Théodora, et Bélisaire voulut faire assassiner l’amant d’Antonine. On accuse aussi Bélisaire de beaucoup de rapines.

Quoi qu’il en soit, il est certain que le vieux Bélisaire, qui n’était pas si aveugle que le vieux Justinien, lui donna, sur la fin de sa vie, de très-bons conseils dont l’empereur ne profita guère. Un Grec très-ingénieux, et qui avait conservé le véritable goût de l’éloquence dans la décadence de la littérature, nous a transmis ces conversations de Bélisaire avec Justinien. Dès qu’elles parurent, tout Constantinole en fut charmé. La quinzième conversation[3] surtout enchanta tous les esprits raisonnables.

Pour avoir une parfaite connaissance de cette anecdote, il faut savoir que Justinien était un vieux fou qui se mêlait de théologie. Il s’avisa de déclarer, par un édit, en 564, que le corps de Jésus-Christ avait été impassible et incorruptible, et qu’il n’avait jamais eu besoin de manger ni pendant sa vie, ni après sa résurrection.

Plusieurs évêques trouvèrent son édit fort scandaleux. Il leur annonça qu’ils seraient damnés dans l’autre monde, et persécutés dans celui-ci ; et, pour le prouver par les faits, il exila le patriarche de Constantinople, et plusieurs autres prélats, comme il avait exilé le pape Silvère.

C’est à ce sujet que Bélisaire fait à l’empereur de très-sages remontrances. Il lui dit qu’il ne faut pas damner si légèrement son prochain, encore moins le persécuter ; que Dieu est le père des hommes ; que ceux qui sont en quelque façon ses images sur la terre (si on ose le dire) doivent imiter sa clémence, et qu’il ne fallait pas faire mourir de faim le patriarche de Constantinople sous prétexte que Jésus-Christ n’avait pas eu besoin de manger. Rien n’est plus tolérant, plus humain, plus divin peut-être, que cet admirable discours de Bélisaire : je l’aime beaucoup mieux que sa dernière campagne en Italie, dans laquelle on lui reprocha de n’avoir fait que des sottises.

Les savants, il est vrai, pensent que ce discours n’est pas de lui, qu’il ne parlait pas si bien, et qu’un homme qui avait mis le pape Silvère dans un cul de basse-fosse, et vendu sa place quatre cents marcs d’or de douze onces à la livre, n’était pas homme à parler de clémence et de tolérance : ils soupçonnent que tout ce discours est de l’éloquent grec Marmontelos, qui le publia. Cela peut être ; mais considérez, mon cher lecteur, que Bélisaire était vieux et malheureux : alors on change d’avis ; on devient compatissant.

Il y avait alors quelques petits Grecs envieux, pédants, ignorants, et qui faisaient des brochures pour gagner du pain. Un de ces animaux, nommé Cogéos[4], eut l’impudence d’écrire contre Bélisaire parce qu’il croyait que ce vieux général était mal en cour.

Bélisaire, depuis sa disgrâce, était devenu dévot : c’est souvent la ressource des vieux courtisans disgraciés, et même encore aujourd’hui les grands vizirs prennent le parti de la dévotion quand, au lieu de les étrangler avec un cordon de soie, on les relègue dans l’île de Mitylène. Les belles dames aussi se font dévotes, comme on sait, vers les cinquante ans, surtout si elles sont bien enlaidies ; et plus elles sont laides, plus elles sont ferventes. La dévotion de Bélisaire était très-humaine ; il croyait que Jésus-Christ était mort pour tous, et non pas pour plusieurs. Il disait à Justinien que Dieu voulait le bonheur de tous les hommes, et cela même tenait encore un peu du courtisan, car Justinien avait bien des péchés à se reprocher ; et Bélisaire, dans la conversation, lui fit une peinture si touchante de la miséricorde divine que la conscience du malin vieillard couronné en devait être rassurée.

Les ennemis secrets de Justinien et de Bélisaire suscitèrent donc quelques pédants qui écrivirent violemment contre la bonté de Dieu. Le folliculaire Cogéos, entre autres, s’écria dans sa brochure, page 63 : Il n’y aura donc plus de réprouvés ! « Si fait, lui répondit-on, tu seras très-réprouvé : console-toi, l’ami ; sois réprouvé, toi et tes semblables, et sois sûr que tout Constantinople en rira. » Ah ! cuistres de collége, que vous êtes loin de soupçonner ce qui se passe dans la bonne compagnie de Constantinople !

POST-SCRIPTUM.

défense d’un jardinier.

Le même Cogéos attaqua non moins cruellement un pauvre jardinier d’une province de Cappadoce, et l’accusa, page 54, d’avoir écrit ces propres mots : « Notre religion, avec toute sa révélation, n’est et ne peut être que la religion naturelle perfectionnée. »

Voyez, mon cher lecteur, la malignité et la calomnie ! Ce bon jardinier était un des meilleurs chrétiens du canton, qui nourrissait les pauvres des légumes qu’il avait semés, et qui pendant l’hiver s’amusait à écrire pour édifier son prochain, qu’il aimait. Il n’avait jamais écrit ces paroles ridicules et presque impies : avec toute sa révélation (une telle expression est toujours méprisante) ; cet homme, avec tout son latin ; ce critique, avec tout son fatras. Il n’y a pas un seul mot dans ce passage du jardinier qui ait le moindre rapport à cette imputation. Ses œuvres ont été recueillies, et dans la dernière édition de 1764, page 252, ainsi que dans toutes les autres éditions, on trouve le passage que Cogéos ou Cogé a si lâchement falsifié. Le voici en français, tel qu’il a été fidèlement traduit du grec[5].

« Celui qui pense que Dieu a daigné mettre un rapport entre lui et les hommes, qu’il les a faits libres, capables du bien et du mal, et qu’il leur a donné à tous ce bon sens qui est l’instinct de l’homme, et sur lequel est fondée la loi naturelle, celui-là sans doute a une religion, et une religion beaucoup meilleure que toutes les sectes qui sont hors de notre Église : car toutes ces sectes sont fausses, et la loi naturelle est vraie. Notre religion révélée n’est même et ne pouvait être que cette loi naturelle perfectionnée. Ainsi le théisme est le bon sens qui n’est pas encore instruit de la révélation, et les autres religions sont le bon sens perverti par la superstition. »

Ce morceau avait été honoré de l’approbation du patriarche de Constantinople et de plusieurs évêques : il n’y a rien de plus chrétien, de plus catholique, de plus sage.

Comment donc ce Cogé osa-t-il mêler son venin aux eaux pures de ce jardinier ? Pourquoi voulut-il perdre ce bonhomme, et faire condamner Bélisaire ? N’est-ce pas assez d’être dans la dernière classe des derniers écrivains ? Faut-il encore être faussaire ? Ne savais-tu pas, ô Cogé ! quels châtiments étaient ordonnés pour les crimes de faux ? Tes pareils sont d’ordinaire aussi mal instruits des lois que des principes de l’honneur. Que ne lisais-tu les Institutes de Justinien, au titre De publicis Judiciis, et la loi Cornelia ?

Ami Cogé, la falsification est comme la polygamie : c’est un cas, un cas pendable[6].

Écoute, misérable, vois combien je suis bon : je te pardonne.

DERNIER AVIS AU LECTEUR.

Ami lecteur, je vous ai entretenu des plus grands objets qui puissent intéresser les doctes, de la formation du monde selon les Phéniciens, du déluge, des dames de Babylone, de l’Égypte, des Juifs, des montagnes, et de Ninon. Vous aimez mieux une bonne comédie, un bon opéra-comique ; et moi aussi. Réjouissez-vous, et laissez ergoter les pédants. La vie est courte. Il n’y a rien de bon, dit Salomon[7], que de vivre avec son amie, et de se réjouir dans ses œuvres.

FIN DE LA DÉFENSE DE MON ONCLE.

  1. Voyez ci-dessus, page 109, l’Anecdote sur Bélisaire ; et page 169, la Seconde Anecdote sur Bélisaire.
  2. Voyez ci-dessus, pages 369, 408, 409.
  3. Le quinzième chapitre du Bélisaire de Marmontel fut principalement l’objet du courroux des théologiens.
  4. Coger (voyez la note, tome XXI, page 357), que Voltaire appelle aussi Cogé, et Coge pecus.
  5. Tome XX, page 506.
  6. Molière, Monsieur de Pourceaugnac, acte II, scène xi.
  7. Ecclésiaste, iii, 12.