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La Dame aux camélias (théâtre)/Acte II

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Théâtre completCalmann-LévyTome I (p. 89-117).
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ACTE II

Cabinet de toilette chez Marguerite. Paris.



Scène première

MARGUERITE, PRUDENCE, NANINE.


Marguerite.

Bonsoir, chère amie ; avez-vous vu le duc ?


Prudence.

Oui.


Marguerite.

Il vous a donné ?


prudence, remettant à Marguerite des billets de banque.

Voici. — Pouvez-vous me prêter trois ou quatre cents francs ?


Marguerite.

Prenez… Vous avez dit au duc que j’avais l’intention d’aller à la campagne.


Prudence.

Oui.


Marguerite.

Qu’a-t-il répondu ?


Prudence.

Que vous avez raison, que cela ne peut vous faire que du bien. Et que vous irez ?


Marguerite.

Je l’espère ; j’ai encore été voir la maison aujourd’hui.


Prudence.

Combien veut-on la louer ?


Marguerite.

Quatre mille francs.


Prudence.

Ah çà ! c’est de l’amour, ma chère.


Marguerite.

J’en ai peur ! c’est peut-être une passion ; ce n’est peut-être qu’un caprice ; tout ce que je sais, c’est que c’est quelque chose.


Prudence.

Il est venu hier ?


Marguerite.

Vous le demandez ?


Prudence.

Et il revient ce soir.


Marguerite.

Il va venir.


Prudence.

Je le sais ! il est resté trois ou quatre heures à la maison.


Marguerite.

Il vous a parlé de moi ?


Prudence.

De quoi voulez-vous qu’il me parle ?


Marguerite.

Que vous a-t-il dit ?


Prudence.

Qu’il vous aimait, parbleu !


Marguerite.

Il y a longtemps que vous le connaissez !


Prudence.

Oui.


Marguerite.

L’avez-vous vu amoureux quelquefois ?


Prudence.

Jamais.


Marguerite.

Votre parole !


Prudence.

Sérieusement.


Marguerite.

Si vous saviez quel bon cœur il a, comme il parle de sa mère et de sa sœur !


Prudence.

Quel malheur que des gens comme ceux-là n’aient pas cent mille livres de rente !


Marguerite.

Quel bonheur, au contraire ! au moins, ils sont sûrs que c’est eux seuls qu’on aime. (Prenant la main de Prudence et la mettant sur sa poitrine.) Tenez !


Prudence.

Quoi !


Marguerite.

Le cœur me bat, vous ne sentez pas ?


Prudence.

Pourquoi le cœur vous bat-il ?


Marguerite.

Parce qu’il est dix heures et qu’il va venir.


Prudence.

C’est à ce point-là ? Je me sauve. Dites donc ! si ça se gagnait !


Marguerite, à Nanine, qui va et vient en rangeant.

Va ouvrir, Nanine.


Nanine.

On n’a pas sonné.


Marguerite.

Je te dis que si.



Scène II

PRUDENCE, MARGUERITE.


Prudence.

Ma chère, je vais prier pour vous.


Marguerite.

Parce que ?


Prudence.

Parce que vous êtes en danger.


Marguerite.

Peut-être.



Scène III

Les Mêmes, ARMAND.


Armand.

Marguerite !

Il court à Marguerite.

Prudence.

Vous ne me dites pas bonsoir, ingrat ?


Armand.

Pardon, ma chère Prudence ; vous allez bien ?


Prudence.

Il est temps !… Mes enfants, je vous laisse ; j’ai quelqu’un qui m’attend chez moi. — Adieu.

Elle sort.



Scène IV

ARMAND, MARGUERITE.


Marguerite.

Allons, venez vous mettre là, monsieur.


Armand, se mettant à ses genoux.

Après ?


Marguerite.

Vous m’aimez toujours autant ?


Armand.

Oh ! non !


Marguerite.

Comment ?


Armand.

Je vous aime mille fois plus, madame !


Marguerite.

Qu’avez-vous fait, aujourd’hui ?…


Armand.

J’ai été voir Prudence, Gustave et Nichette, j’ai été partout où l’on pouvait parler de Marguerite.


Marguerite.

Et ce soir ?


Armand.

Mon père m’avait écrit qu’il m’attendait à Tours, je lui ai répondu qu’il pouvait cesser de m’attendre. Est-ce que je suis en train d’aller à Tours !…


Marguerite.

Cependant, il ne faut pas vous brouiller avec votre père.


Armand.

Il n’y a pas de danger. Et vous, qu’avez-vous fait, dites ?…


Marguerite.

Moi, j’ai pensé à vous.


Armand.

Bien vrai ?


Marguerite.

Bien vrai ! j’ai formé de beaux projets.


Armand.

Vraiment ?


Marguerite.

Oui.


Armand.

Conte-les-moi !


Marguerite.

Plus tard.


Armand.

Pourquoi pas tout de suite ?


Marguerite.

Tu ne m’aimes peut-être pas encore assez ; quand ils seront réalisables, il sera temps de te les dire ; sache seulement que c’est de toi que je m’occupe.


Armand.

De moi ?


Marguerite.

Oui, de toi que j’aime trop.


Armand.

Voyons, qu’est-ce que c’est ?


Marguerite.

À quoi bon ?


Armand.

Je t’en supplie !


Marguerite, après une courte hésitation.

Est-ce que je puis te cacher quelque chose ?


Armand.

J’écoute.


Marguerite.

J’ai trouvé une combinaison.


Armand.

Quelle combinaison ?


Marguerite.

Je ne puis te dire que les résultats qu’elle doit avoir.


Armand.

Et quels résultats aura-t-elle ?


Marguerite.

Serais-tu heureux de passer l’été à la campagne avec moi ?


Armand.

Tu le demandes ?


Marguerite.

Eh bien, si ma combinaison réussit, et elle réussira, dans quinze jours d’ici je serai libre ; je ne devrai plus rien, et nous irons ensemble passer l’été à la campagne.


Armand.

Et tu ne peux pas me dire par quel moyen ?…


Marguerite.

Non.


Armand.

Et c’est toi seule qui as trouvé cette combinaison, Marguerite ?


Marguerite.

Comme tu me dis cela !


Armand.

Réponds-moi.


Marguerite.

Eh bien, oui, c’est moi seule.


Armand.

Et c’est toi seule qui l’exécuteras ?


Marguerite, hésitant encore.

Moi seule.


Armand.

Avez-vous lu Manon Lescaut, Marguerite ?


Marguerite.

Oui, le volume est là dans le salon.


Armand.

Estimez-vous Des Grieux ?


Marguerite.

Pourquoi cette question ?


Armand.

C’est qu’il y a un moment où Manon, elle aussi, a trouvé une combinaison, qui est de se faire donner de l’argent par M. de B***, et de le dépenser avec Des Grieux ; Marguerite, vous avez plus de cœur qu’elle, et moi j’ai plus de loyauté que lui !


Marguerite.

Ce qui veut dire ?


Armand.

Que, si votre combinaison est dans le genre de la sienne, je ne l’accepte pas.


Marguerite.

C’est bien, mon ami, n’en parlons plus… (Un temps.) Il a fait très beau aujourd’hui, n’est-ce pas ?


Armand.

Oui, très beau.


Marguerite.

Il y avait beaucoup de monde aux Champs-Élysées ?


Armand.

Beaucoup.


Marguerite.

Ce sera ainsi jusqu’à la fin de la lune ?


Armand, avec emportement.

Eh ! que m’importe la lune !


Marguerite.

Et de quoi voulez-vous que je vous parle ?… Quand je vous dis que je vous aime, quand je vous en donne la preuve, vous devenez maussade ; alors, je vous parle de la lune.


Armand.

Que veux-tu, Marguerite ? je suis jaloux de la moindre de tes pensées ! Ce que tu m’as proposé tout à l’heure…


Marguerite.

Nous y revenons ?


Armand.

Mon Dieu oui, nous y revenons… Eh bien, ce que tu m’as proposé me rendrait fou de joie ; mais le mystère qui précède l’exécution de ce projet…


Marguerite.

Voyons, raisonnons un peu. Tu m’aimes et tu voudrais passer quelque temps avec moi, dans un coin qui ne fût pas cet affreux Paris.


Armand.

Oui, je le voudrais.


Marguerite.

Moi aussi, je t’aime et j’en désire autant ; mais, pour cela, il faut ce que je n’ai pas. Tu n’es pas jaloux du duc, tu sais quels sentiments purs l’unissent à moi, laisse-moi donc faire.


Armand.

Cependant…


Marguerite.

Je t’aime. Voyons, est-ce convenu ?


Armand.

Mais…


Marguerite, très câline.

Est-ce convenu, voyons ?…


Armand.

Pas encore.


Marguerite.
.

Alors, tu reviendras me voir demain ; nous en reparlerons.


Armand.

Comment, je reviendrai te voir demain ? Tu me renvoies déjà ?


Marguerite.

Je ne te renvoie pas. Tu peux rester encore un peu.


Armand.

Encore un peu ! Tu attends quelqu’un ?


Marguerite.

Tu vas recommencer ?


Armand.

Marguerite, tu me trompes !


Marguerite.

Combien y a-t-il de temps que je te connais ?


Armand.

Quatre jours.


Marguerite.

Qu’est-ce qui me forçait à te recevoir ?


Armand.

Rien.


Marguerite.

Si je ne t’aimais pas, aurais-je le droit de te mettre à la porte, comme j’y mets Varville et tant d’autres !


Armand.

Certainement.


Marguerite.

Alors, mon ami, laisse-toi aimer, et ne te plains pas.


Armand.

Pardon, mille fois pardon !


Marguerite.

Si cela continue, je passerai ma vie à te pardonner.


Armand.

Non ; c’est la dernière fois. Tiens ! je m’en vais.


Marguerite.

À la bonne heure. Viens demain, à midi ; nous déjeunerons ensemble.


Armand.

À demain, alors.


Marguerite.

À demain.


Armand.

À midi ?


Marguerite.

À midi.


Armand.

Tu me jures…


Marguerite.

Quoi ?


Armand.

Que tu n’attends personne ?


Marguerite.

Encore ! je te jure que je t’aime, et que je n’aime que toi seul dans le monde !


Armand.

Adieu !


Marguerite.

Adieu, grand enfant !

Il hésite un moment et sort.



Scène V

MARGUERITE, seule, à la même place.

Qui m’eût dit, il y a huit jours, que cet homme, dont je ne soupçonnais pas l’existence, occuperait à ce point, et si vite, mon cœur et ma pensée ? M’aime-t-il d’ailleurs ? sais-je seulement si je l’aime, moi qui n’ai jamais aimé ? Mais pourquoi sacrifier une joie ? Pourquoi ne pas se laisser aller aux caprices de son cœur ? — Que suis-je ? une créature du hasard ! Laissons donc le hasard faire de moi ce qu’il voudra. — C’est égal, il me semble que je suis plus heureuse que je ne l’ai encore été. C’est peut-être d’un mauvais augure. Nous autres femmes, nous prévoyons toujours qu’on nous aimera, jamais que nous aimerons, si bien qu’aux premières atteintes de ce mal imprévu nous ne savons plus où nous en sommes.



Scène VI

MARGUERITE, NANINE, LE COMTE DE GIRAY.


Nanine, annonçant le comte qui la suit.

M. le comte !


Marguerite, sans se déranger.

Bonsoir, comte…


Le comte, allant lui baiser la main.

Bonsoir, chère amie. Comment va-t-on ce soir ?


Marguerite.

Parfaitement.


Le comte, allant s’asseoir à la cheminée.

Il fait un froid du diable ! Vous m’avez écrit de venir à dix heures et demie. Vous voyez que je suis exact.


Marguerite.

Merci. Nous avons à causer, mon cher comte.


Le comte.

Avez-vous soupé ?…


Marguerite.

Pourquoi ?…


Le comte.

Parce que nous aurions été souper, et nous aurions causé en soupant.


Marguerite.

Vous avez faim ?


Le comte.

On a toujours assez faim pour souper. J’ai si mal dîné au club !


Marguerite.

Qu’est-ce qu’on y faisait ?…


Le comte.

On jouait quand je suis parti.


Marguerite.

Saint-Gaudens perdait-il ?…


Le comte.

Il perdait vingt-cinq louis ; il criait pour mille écus.


Marguerite.

Il a soupé l’autre soir ici avec Olympe.


Le comte.

Et qui encore ?


Marguerite.

Gaston de Rieux. Vous le connaissez ?


Le comte.

Oui.


Marguerite.

M. Armand Duval.


Le comte.

Qu’est-ce que c’est que M. Armand Duval ?


Marguerite.

C’est un ami de Gaston. Prudence et moi, voilà le souper… On a beaucoup ri.


Le comte.

Si j’avais su, je serais venu. À propos, est-ce qu’il sortait quelqu’un d’ici tout à l’heure, un peu avant que j’entrasse ?


Marguerite.

Non, personne.


Le comte.

C’est qu’au moment où je descendais de voiture, quelqu’un a couru vers moi, comme pour voir qui j’étais, et, après m’avoir vu, s’est éloigné.


Marguerite, à part.

Serait-ce Armand ?

Elle sonne.

Le comte.

Vous avez besoin de quelque chose ?…


Marguerite.

Oui, il faut que je dise un mot à Nanine. (À Nanine, bas.) Descends. Une fois dans la rue, sans faire semblant de rien, regarde si M. Armand Duval y est, et reviens me le dire.


Nanine.

Oui, madame.

Elle sort.

Le comte.

Il y a une nouvelle.


Marguerite.

Laquelle ?


Le comte.

Gagouki se marie.


Marguerite.

Notre prince Polonais ?


Le comte.

Lui-même.


Marguerite.

Qui épouse-t-il ?


Le comte.

Devinez.


Marguerite.

Est-ce que je sais ?


Le comte.

Il épouse la petite Adèle.


Marguerite.

Elle a bien tort !


Le comte.

C’est lui, au contraire…


Marguerite.

Mon cher, quand un homme du monde épouse une fille comme Adèle, ce n’est pas lui qui fait une sottise, c’est elle qui fait une mauvaise affaire. Votre Polonais est ruiné, il a une détestable réputation, et, s’il épouse Adèle, c’est pour les douze ou quinze mille livres de rentes que vous lui avez faites les uns après les autres.


Nanine, rentrant, et bas à Marguerite.

Non, madame, il n’y a personne.


Marguerite.

Maintenant, parlons de choses sérieuses, mon cher comte…


Le comte.

De choses sérieuses ! J’aimerais mieux parler de choses gaies.


Marguerite.

Nous verrons plus tard si vous prenez les choses gaiement


Le comte.

J’écoute.


Marguerite.

Avez-vous de l’argent comptant ?


Le comte.

Moi ? Jamais.


Marguerite.

Alors, il faut souscrire.


Le comte.

On a donc besoin d’argent ici ?


Marguerite.

Hélas ! il faut quinze mille francs !


Le comte.

Diable ! c’est un joli denier. Et pourquoi juste quinze mille francs ?


Marguerite.

Parce que je les dois.


Le comte.

Vous payez donc vos créanciers ?


Marguerite.

C’est eux qui le veulent.


Le comte.

Il le faut absolument ?…


Marguerite.

Oui.


Le comte.

Alors… c’est dit, je souscrirai.



Scène VII

Les Mêmes, NANINE.


Nanine, entrant.

Madame, on vient d’apporter cette lettre pour vous être remise tout de suite.


Marguerite.

Qui peut m’écrire à cette heure ? (Ouvrant la lettre.) Armand ! Qu’est-ce que cela signifie ?… (Lisant.) « Il ne me convient pas de jouer un rôle ridicule, même auprès de la femme que j’aime. Au moment où je sortais de chez vous, M. le comte de Giray y entrait. Je n’ai ni l’âge ni le caractère de Saint-Gaudens ; pardonnez-moi le seul tort que j’aie, celui de ne pas être millionnaire, et oublions tous deux que nous nous sommes connus, et qu’un instant nous avons cru nous aimer. Quand vous recevrez cette lettre, j’aurai déjà quitté Paris. Armand. »


Nanine.

Madame répondra ?


Marguerite.

Non ; dis que c’est bien.

Nanine sort.



Scène VIII

LE COMTE, MARGUERITE.


Marguerite, à elle-même.

Allons, voilà un rêve évanoui ! C’est dommage !


Le comte.

Qu’est-ce que c’est que cette lettre ?


Marguerite.

Ce que c’est, mon cher ami ? C’est une bonne nouvelle pour vous.


Le comte.

Comment ?


Marguerite.

Vous gagnez quinze mille francs, par cette lettre-là !


Le comte.

C’est la première qui m’en rapporte autant.


Marguerite.

Je n’ai plus besoin de ce que je vous demandais


Le comte.

Vos créanciers vous renvoient leurs notes acquittées ? Ah ! c’est gentil de leur part !


Marguerite.

Non, j’étais amoureuse, mon cher.


Le comte.

Vous ?


Marguerite.

Moi-même.


Le comte.

Et de qui, bon Dieu ?


Marguerite.

D’un homme qui ne m’aimait pas, comme cela arrive souvent ; d’un homme sans fortune, comme cela arrive toujours.


Le comte.

Ah ! oui, c’est avec ces amours-là que vous croyez vous réhabiliter des autres.


Marguerite.

Et voici ce qu’il m’écrit.

Elle donne la lettre au comte.

Le comte, riant.

« Ma chère Marguerite… » Tiens, tiens, c’est de M. Duval. Il est très jaloux ce monsieur… Ah ! je comprends maintenant l’utilité des lettres de change. C’était, joli ce que vous faisiez là !

Il lui rend la lettre.

Marguerite.

Vous m’avez offert à souper.


Le comte.

Et je vous l’offre encore. Vous ne mangerez jamais pour quinze mille francs. C’est toujours une économie que je ferai.


Marguerite.

Eh bien, allons souper ; j’ai besoin de prendre l’air.


Le comte.

Il paraît que c’était grave ; vous êtes tout agitée, ma chère.


Marguerite.

Ça ne sera rien. (À Nanine qui entre.) Donne-moi un châle et un chapeau !


Nanine.

Lequel, madame ?


Marguerite.

Le chapeau que tu voudras et un châle léger. (Au comte) Il faut nous prendre comme nous sommes, mon pauvre ami.


Le comte.

Oh ! je suis habitué à ces tout ça.


Nanine, donnant le châle.

Madame aura froid !


Marguerite.

Non.


Nanine.

Faudra-t-il attendre madame ?…


Marguerite.

Non, couche-toi, peut-être ne rentrerai-je que tard… Venez-vous, comte ?

Ils sortent.



Scène IX

NANINE, seule.

Il se passe quelque chose ; madame est tout émue ; c’est cette lettre de tout à l’heure qui la trouble, sans doute. (Prenant la lettre.) La voilà, cette lettre. (Elle la lit.) Diable ! M. Armand mène rondement les choses. Nommé il y a quatre jours, démissionnaire aujourd’hui, il a vécu ce que vivent les roses et les hommes d’État… Tiens ! (Prudence entre.) madame Duvernoy.



Scène X

NANINE, PRUDENCE, puis un Domestique.


Prudence.

Marguerite est sortie ?


Nanine.

À l’instant.


Prudence.

Où est-elle allée ?


Nanine.

Elle est allée souper.


Prudence.

Avec M. de Giray ?


Nanine.

Oui.


Prudence.

Elle a reçu une lettre, tout à l’heure ?…


Nanine.

De M. Armand.


Prudence.

Qu’est-ce qu’elle a dit ?


Nanine.

Rien.


Prudence.

Et elle va rentrer ?


Nanine.

Tard, sans doute. Je vous croyais couchée depuis longtemps.


Prudence.

Je l’étais et je dormais, quand j’ai été réveillée par des coups de sonnette redoublés ; j’ai été ouvrir…

On frappe.

Nanine.

Entrez !


Un domestique.

Madame fait demander une pelisse ; elle a froid.


Prudence.

Madame est en bas ?


Le domestique.

Oui, madame est en voiture.


Prudence.

Priez-la de monter, dites-lui que c’est moi qui la demande.


Le domestique.

Mais madame n’est pas seule dans la voiture.


Prudence.

Ça ne fait rien, allez !

Le domestique sort.

Armand, du dehors.

Prudence !


Prudence.

Allons, bon ! voilà l’autre qui s’impatiente ! Oh ! les amoureux jaloux, ils sont tous les mêmes.


Armand, du dehors.

Eh bien ?


Prudence.

Attendez un peu, que diable ! tout à l’heure je vous appellerai.



Scène XI

Les Mêmes, MARGUERITE, puis NANINE.


Marguerite.

Que me voulez-vous, ma chère Prudence ?…


Prudence.

Armand est chez moi.


Marguerite.

Que m’importe ?


Prudence.

Il veut vous parler.


Marguerite.

Et moi, je ne veux pas le recevoir ; d’ailleurs, je ne le puis, on m’attend en bas. Dites-le-lui.


Prudence.

Je me garderai bien de faire une pareille commission. Il irait provoquer le comte.


Marguerite.

Ah çà ! que veut-il ?


Prudence.

Est-ce que je sais ? Est-ce qu’il le sait lui-même ? Mais nous savons bien ce que c’est qu’un homme amoureux.


Nanine, la pelisse à la main.

Madame désire-t-elle sa pelisse ?


Marguerite.

Non, pas encore.


Prudence.

Eh bien, que décidez-vous ?…


Marguerite.

Ce garçon-là me rendra malheureuse.


Prudence.

Alors, ne le revoyez plus, ma chère. — Il vaut même mieux que les choses en restent où elles sont.


Marguerite.

C’est votre avis, n’est-ce pas ?


Prudence.

Certainement !


Marguerite, après un temps.

Qu’est-ce qu’il vous a dit encore ?


Prudence.

Allons, vous voulez qu’il vienne. Je vais le chercher. Et le comte ?…


Marguerite.

Le comte ! Il attendra.


Prudence.

Il vaudrait peut-être mieux le congédier tout à fait.


Marguerite.

Vous avez raison. — Nanine, descends dire à M. de Giray que décidément je suis malade, et que je n’irai pas souper ; qu’il m’excuse.


Nanine.

Oui, madame.


prudence, à la fenêtre.

Armand ! Vvenez ! Oh ! il ne se le fera pas dire deux fois.


Marguerite.

Vous resterez ici pendant qu’il y sera.


Prudence.

Non pas. — Comme il viendrait un moment où vous me diriez de m’en aller, j’aime autant m’en aller tout de suite.


Nanine, rentrant.

M. le comte est parti, madame.


Marguerite.

Il n’a rien dit ?


Nanine.

Non.

Elle sort.



Scène XII

MARGUERITE, ARMAND, PRUDENCE.


Armand, entrant.

Marguerite ! enfin !


Prudence.

Mes enfants, je vous laisse.

Elle sort.



Scène XIII

MARGUERITE, ARMAND.


Armand, allant se mettre à genoux aux pieds de Marguerite.

Marguerite…


Marguerite.

Que voulez-vous ?


Armand.

Je veux que vous me pardonniez.


Marguerite.

Vous ne le méritez pas ! (Mouvement d’Armand.) J’admets que vous soyez jaloux et que vous m’écriviez une lettre irritée, mais non une lettre ironique et impertinente. Vous m’avez fait beaucoup de peine et beaucoup de mal.


Armand.

Et vous, Marguerite, ne m’en avez-vous pas fait ?…


Marguerite.

Si je vous en ai fait, c’est malgré moi.


Armand.

Quand j’ai vu arriver le comte, quand je me suis dit que c’était pour lui que vous me renvoyiez, j’ai été comme un fou, j’ai perdu la tête, je vous ai écrit. Mais, quand, au lieu de faire à ma lettre la réponse que j’espérais, quand, au lieu de vous disculper, vous avez dit à Nanine que cela était bien, je me suis demandé ce que j’allais devenir, si je ne vous revoyais plus. Le vide s’est fait instantanément autour de moi. N’oubliez pas, Marguerite, que, si je ne vous connais que depuis quelques jours, je vous aime depuis deux ans !


Marguerite.

Eh bien, mon ami, vous avez pris une sage résolution.


Armand.

Laquelle ?


Marguerite.

Celle de partir. Ne me l’avez-vous pas écrit ?


Armand.

Est-ce que je le pourrais ?


Marguerite.

Il le faut pourtant.


Armand.

Il le faut ?


Marguerite.

Oui ; non seulement pour vous, mais pour moi. Ma position m'oblige à ne plus vous revoir, et tout me défend de vous aimer.


Armand.

Vous m’aimez donc un peu, Marguerite ?


Marguerite.

Je vous aimais.


Armand.

Et maintenant ?


Marguerite.

Maintenant, j’ai réfléchi, et ce que j’avais espéré est impossible.


Armand.

Si vous m’aviez aimé, d’ailleurs, vous n’auriez pas reçu le comte, surtout ce soir.


Marguerite.

Aussi, est-ce pour cela qu’il vaut mieux que nous n’allions pas plus loin. Je suis jeune, je suis jolie, je vous plaisais, je suis une bonne fille, vous êtes un garçon d’esprit, il fallait prendre de moi ce qu’il y a de bon, laisser ce qu’il y a de mauvais, et ne pas vous occuper du reste.


Armand.

Ce n’est pas ainsi que vous me parliez tantôt, Marguerite, quand vous me faisiez entrevoir quelques mois à passer avec vous, seule, loin de Paris, loin du monde ; c’est en tombant de cette espérance dans la réalité que je me suis fait tant de mal.


Marguerite.

C’est vrai ; je m’étais dit : « Un peu de repos me ferait du bien ; il prend intérêt à ma santé ; s’il y avait moyen de passer tranquillement l’été avec lui, dans quelque campagne, au fond de quelque bois, ce serait toujours cela de pris sur les mauvais jours. » Au bout de trois ou quatre mois, nous serions revenus à Paris, nous nous serions donné une bonne poignée de main, et nous nous serions fait une amitié des restes de notre amour ; car l’amour qu’on peut avoir pour moi, si violent qu’on le dise, n’a même pas toujours en lui de quoi faire une amitié plus tard. Tu ne l’as pas voulu ; ton cœur est un grand seigneur qui ne veut rien accepter ! N’en parlons plus. Tu viens ici depuis quatre jours, tu as soupé chez moi : envoie-moi un bijou avec ta carte, nous serons quittes.


Armand.

Marguerite, tu es folle ! je t’aime ! Cela ne veut pas dire que tu es jolie et que tu me plairas trois ou quatre mois. Tu es toute mon espérance, toute ma pensée, toute ma vie ; je t’aime, enfin ! que puis-je te dire de plus ?


Marguerite.

Alors, tu as raison, il vaut mieux cesser de nous voir dès à présent !


Armand.

Naturellement, parce que tu ne m’aimes pas, toi !


Marguerite.

Parce que… Tu ne sais pas ce que tu dis !


Armand.

Pourquoi alors ?


Marguerite.

Pourquoi ? tu veux le savoir ? Parce qu’il y a des moments où ce rêve commencé, je le fais jusqu’au bout ; parce qu’il y a des jours où je suis lasse de la vie que je mène et que j’en entrevois une autre ; parce qu’au milieu de notre existence turbulente notre tête, notre orgueil, nos sens vivent, mais que notre cœur se gonfle, ne trouvant pas à s’épancher, et nous étouffe. Nous paraissons heureuses, et l’on nous envie. En effet, nous avons des amants qui se ruinent, non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité ; nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amis, des amis comme Prudence, dont l’amitié va jusqu’à la servitude, jamais jusqu’au désintéressement. Peu leur importe ce que nous faisons, pourvu qu’on les voie dans nos loges, ou qu’elles se carrent dans nos voitures. Ainsi, tout autour de nous, ruine, honte et mensonge. Je rêvais donc, par moments, sans oser le dire à personne, de rencontrer un homme assez élevé pour ne me demander compte de rien, et pour vouloir bien être l’amant de mes impressions. Cet homme, je l’avais trouvé dans le duc ; mais la vieillesse ne protège ni ne console, et mon cœur a d’autres exigences. Alors, je t’ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux ; les larmes que je t’ai vu répandre pour moi, l’intérêt que tu as pris à ma santé, tes visites mystérieuses pendant ma maladie, ta franchise, ton enthousiasme, tout me permettait de voir en toi celui que j’appelais du fond de ma bruyante solitude. En une minute, comme une folle, j’ai bâti tout un avenir sur ton amour, j’ai rêvé campagne, pureté ; je me suis souvenue de mon enfance, — on a toujours eu une enfance, quoi que l’on soit devenue ; — c’était souhaiter l’impossible ; un mot de toi me l’a prouvé… Tu as voulu tout savoir, tu sais tout ?


Armand.

Et tu crois qu’après ces paroles-là, je vais te quitter ? Quand le bonheur vient à nous, nous nous sauverions devant lui ? Non, Marguerite, non ; ton rêve s’accomplira, je te le jure. Ne raisonnons rien, nous sommes jeunes, nous nous aimons, marchons en suivant notre amour.


Marguerite.

Ne me trompe pas, Armand, songe qu’une émotion violente peut me tuer ; rappelle-toi bien qui je suis, et ce que je suis.


Armand.

Tu es un ange, et je t’aime !


Nanine, du dehors, frappant à la porte.

Madame…


Marguerite.

Quoi ?


Nanine.

On vient d’apporter une lettre !


Marguerite, riant.

Ah çà ! c’est donc la nuit aux lettres !… De qui est-elle ?


Nanine.

De M. le comte.


Marguerite.

Demande-t-il une réponse ?


Nanine.

Oui, madame.


Marguerite, se pendant au cou d’Armand.

Eh bien, dis qu’il n’y en a pas.