La Douceur de vivre/5

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Calmann-Lévy, éditeur (p. 59-84).


V


Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les minutes d’attente à faire un petit discours qui résumait bien ses sermons :

— Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle ! Nous t’avons toujours accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t’encourager à la révolte, et nous te blâmons…

— Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les « illustrés » de la librairie.

Elle pensait :

« Devant elle, je n’oserai jamais acheter la Vie parisienne… Et il n’y a que ça d’amusant ! »

— Frédéric nous a écrit qu’il te recevrait sans rancune et qu’il tâcherait d’être plus doux…

— Il dit ça !…

— Pourvu que tu montres de la bonne volonté et que tu cesses de critiquer les idées et les façons de sa mère…

— Elle ne cesse de critiquer les miennes !

— Avec raison.

— Avec aigreur.

— Il faut reprendre le gouvernement du ménage que tu as abandonné, par faiblesse et paresse, à madame Van Coppenolle. Ne la supplante pas, tout d’un coup, mais, peu à peu, remplace-la. Surveille les domestiques ; mets les comptes en état ; fais des économies ; occupe-toi des enfants, au lieu de passer des heures à polir tes ongles, à essayer des robes, et à lire des romans ridicules où des femmes ennuyées trompent leur mari…

Isabelle soupira. Jamais elle n’aurait le temps d’acheter la Vie parisienne qui publiait un roman délicieux de Colette Willy et une nouvelle dialoguée d’Abel Hermant… Résignée, elle promena un regard distrait sur le quai sale et humide, sur les rames de wagons au garage, sur les portes des salles d’attente qui battaient lorsqu’un voyageur retardataire arrivait, chargé de valises.

Le reflet d’une pensée secrète passa dans ses yeux glauques.

Madame Wallers demanda :

— Tu cherches quelqu’un ?

— Non, ma tante… Je vous écoute…

— Tu suivras mes conseils ?

— Oui. Dès demain, je vérifierai le livre de la cuisinière, je promènerai les enfants, je tricoterai des gilets pour les pauvres, et je jouerai des valses, le soir, après dîner, pour distraire madame Van Coppenolle et son fils… Après ça, si je ne suis pas heureuse, c’est que votre recette ne convient pas à mon tempérament.

— Tu seras heureuse, dit avec candeur madame Wallers.

Placide et reposée, le menton gras bien au chaud dans les brides de sa capote, elle vanta la félicité des ménages unis, loua son vieil époux qu’elle adorait, et s’attrista en parlant de sa fille.

— Vois, Belle, notre pauvre Marie !… Sa vie est brisée… Et pourtant elle a eu de la patience. Elle a pardonné une fois… Si elle avait été mère, elle aurait pardonné toujours, même en sacrifiant sa fierté de femme… Tu n’as pas connu ces humiliations. Frédéric est incapable de te tromper…

Isabelle eut un sourire aigu.

— Incapable, certainement !

Claude l’appelait. Elle embrassa madame Wallers et remonta dans le wagon. La portière fermée, elle baissa la glace et pencha au dehors son buste serré dans une jaquette de loutre, sa tête coiffée d’une martre fauve comme ses cheveux.

Le train s’ébranla.

— Adieu !… Adieu !

Isabelle agita son mouchoir et madame Wallers répondit par de petits signes. Soudain, la porte d’une salle d’attente s’ouvrit. Un homme, essoufflé, parut, qui avait un pardessus clair, des souliers jaunes, un feutre grisâtre. Il agitait un bouquet de violettes, avec un geste de fureur et de désespoir, comme pour arrêter le train qui filait et dont on ne voyait plus que le fourgon d’arrière…

Alors, Isabelle se rassit, contente…


Les villes se succédaient, pareilles, et continuées l’une par l’autre : des murs gris après des murs gris, des toits de zinc, des toits de verre, des toits de larges tuiles d’un vilain rouge. Le long de la voie, il y avait des petites cours de maisons pauvres, des jardinets où séchait du linge.

Et les murs, les toits, les jardins, le linge, étaient salis par la poussière de charbon, par l’impondérable suie suspendue dans cet air tout barbouillé de fumée.

La fumée qui sortait des mille cheminées industrielles ou ménagères ne pouvait monter. Tout de suite rabattue par le ciel lourd, elle s’étalait, stagnante et diffuse.

— Quel affreux pays ! dit Isabelle. La laideur des choses s’accorde avec la laideur des gens. Toutes ces figures lymphatiques et blondasses me font penser à des lapins albinos roulés dans le charbon.

Elle montrait les groupes d’ouvriers qui regardaient passer le train.

— Vraiment, la race n’est pas belle… Voyez, Claude, ces traits grossiers, ces corps massifs.

— La race n’est pas fine, mais elle est puissante lorsqu’elle ne dégénère pas par l’effet du travail prématuré ou de l’alcool.

Isabelle reprit :

— Il y a beaucoup d’alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l’estaminet ce que le pays ne leur offre pas : la chaleur, le bruit, la gaieté… une bruyante et brutale gaieté…

— C’est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite aux réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur populaire, sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand, lent à s’émouvoir, est, quand il s’émeut, une brute redoutable ! Livré à l’instinct, c’est l’homme des kermesses de Teniers, c’est le gréviste de Germinal… Il boit jusqu’au vomissement ; il tape jusqu’à la mort de l’adversaire… Et comme il est, au fond, un primitif, encore près du barbare, il est sincère et point comédien. C’est pourquoi il manque de finesse et d’élégance… Tandis que les gens du Midi, plus civilisés, je vous l’accorde, mêlent du cabotinage à toutes leurs émotions… Rappelez-vous le descendant des barons Atranelli qui trouvait en mon oncle Wallers « un second père ».

— Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles.

Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des béguinages. Les âmes qui ne s’épanchent pas au dehors, qui trouvent autour d’elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l’admirable.

Isabelle croyait madame Vervins un peu folle.

— J’ai cessé d’aller la voir. Elle m’ennuie et je la scandalise.

Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins qui était une amie des Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre visite le jour même.

Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d’une enfant grondée.

Elle regardait d’un œil hostile le paysage qui continue le paysage français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars, et des écriteaux bleus, et des « réclames », mais, par endroits, c’est tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un tas d’enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées emmènent vers l’horizon une double file inclinée de peupliers grêles, tremblants, dorés et mêlés de ciel.

Le ciel de Flandre ! Ce n’est pas l’écran bien tendu où les rochers, les villes, les phares, les bateaux, se découpent en masses ou en silhouettes, belles de leur propre beauté. C’est un fluide vivant, une âme éthérée qui joue sur le pays sans relief, sans couleur et sans caractère et lui fait, avec des ombres et des reflets, un visage expressif et changeant comme les heures. Les vieux peintres qui lui donnaient presque toute la place dans leurs tableaux, qui le faisaient si vaste, si tourmenté, si tendre, au-dessus des pâturages et des dunes grisés, ces peintres savaient bien qu’on ne regarde la terre mouillée, la mer livide, et l’arbre tordu, et le moulin, qu’à cause de lui, le ciel !

Par ce jour d’automne, il semblait immense. Sa large courbure, ne trouvant pas de colline où s’appuyer, tombait derrière l’horizon, enveloppant toute la campagne et se confondant avec elle. À la limite de son cercle, il absorbait les formes lointaines des cités, beffrois, clochers, vaisseaux d’église, et les fûts des cheminées colossales, et les croix tournantes des moulins. Parfois, une goutte de bleu trouait sa blancheur uniforme et se diluait aussitôt dans l’épaisseur vaporeuse. El l’on sentait la présence du soleil languissant à une espèce de clarté transfuse, à un insensible frisson pâle qui se propageait avec lenteur dans les couches superposées de la brume.

Et, passé midi, quand le train fut à Courtrai, le soleil, plus fort, glissa un rayon amorti comme un sourire de religieuse. Claude, voyant Isabelle inquiète, lui dit :

— Le soleil vous salue. C’est un bon présage.

Elle descendit la dernière, embarrassée de sa fourrure et de son sac. Frédéric Van Coppenolle s’approcha d’elle.

Il était grand, non pas gros, mais empâté par la quarantaine. Ses cheveux cendrés, ses yeux gris, son allure lourde, son apparence lymphatique, lui donnaient, au premier examen, l’air bonhomme et même bonasse… Dès qu’on lui parlait en face, le regard coupant, la voix brève, déconcertaient l’interlocuteur… Et peu de personnes s’avisaient de le contredire sans nécessité.

Une seule y trouvait quelquefois du plaisir : c’était Isabelle, dans ses mauvais jours de rancune et de caprice.

Les deux époux se tendirent la main d’un geste simultané. Ils ne s’embrassèrent pas. La curiosité de la foule était odieuse à M. Van Coppenolle.

Il demanda :

— Tu vas bien ?… Pas fatiguée ?…

— Non, pas fatiguée du tout… Et toi ?… les enfants ?… ta mère ?

Isabelle prononça ce dernier mot avec effort.

— Moi, je vais bien, comme toujours… Je n’ai pas le temps d’être malade. Jacques est enrhumé… Ma mère le soigne…

Isabelle rougit.

— Elle pourra se reposer, maintenant. Je me chargerai du petit… C’est bien naturel.

— Très naturel, en effet.

Ensuite, M. Van Coppenolle remercia Claude et Marie d’être venus. Il était poli, peut-être sincère, car la présence des deux jeunes gens rendait plus facile la rentrée d’Isabelle au bercail. Les explications délicates étaient retardées ou empêchées. Et cela valait mieux pour tout le monde.


Les Van Coppenolle habitaient, rue des Grandes-Halles, un hôtel tout neuf, en style moderne allemand qui était une chose hideuse. M. Guillaume Wallers l’ayant visité, une seule fois, en conservait un souvenir vivace comme d’une injure personnelle. Bien qu’il estimât Van Coppenolle, il ne pouvait lui pardonner la façade boursouflée et bariolée, la porte en « crapaud bâillant », la véranda ronde comme un œil de cyclope et le dévergondage du toit qui mariait indécemment le pignon gothique au dôme byzantin, et la mansarde française à des ornements de faïence et de brique vernissée !

Frédéric Van Coppenolle, exprimant en pierre, en plâtre et en stuc, sa théorie la plus chère, avait élevé ce monument à la Modernité !

— C’est une infirmité spirituelle et un signe d’impuissance et de vieillissement que de vouer aux reliques du passé une adoration superstitieuse, disait-il. Je ne m’habille pas, je ne me nourris pas, je ne me soigne pas, je ne pense pas comme mon grand-père. Pourquoi me servirais-je de sa vieille maison et de ses vieux meubles qui ne correspondent plus à mes goûts et à mes besoins ? Est-ce qu’il s’est gêné, lui, pour démolir la bicoque de son aïeul et remplacer le mobilier du dix-septième siècle par un solide palissandre dans le goût de la Restauration ?… Mes petits-enfants jetteront bas l’hôtel que je construis, et, d’avance, je les approuve…

Cette doctrine audacieuse n’appartenait pas au seul Frédéric Van Coppenolle. D’excellents artistes la proclamaient en France et en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains — non pas tous — certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens héréditaire de l’ordre et de l’élégance, une éducation esthétique qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n’avait pas eu le loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une intransigeance terribles.

Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible, volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d’un peuple parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon d’automne.

Pour édifier l’hôtel et pour l’aménager, il n’avait pas tenu compte du sentiment d’Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française. Elle avait aussi, à sa manière, et pour d’autres raisons, le snobisme de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à son arrière-grand-père, bien qu’elle n’hésitât point à se meubler, à s’habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand la mode souveraine l’ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle, novateur passionné dans l’ordre industriel, économique et artistique, conservait sur la femme, le mariage et l’amour, des opinions énergiquement réactionnaires.

En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut l’impression qu’elle n’était pas chez elle, mais chez son mari, chez l’homme qu’elle n’aimait pas, qu’elle raillait par bravade et qu’elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en lui une force — un maître ! — le maître de ce logis fastueux et bourru, confortable et triste. Rien ne révélait l’influence de la femme, rien ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s’en fut, avec sa cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie pensa qu’elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime.

En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup plus s’ils n’avaient pas été la cause innocente ou l’occasion de presque toutes les querelles conjugales. L’esprit autoritaire de Frédéric intervenait dans ces détails d’élevage qui, partout, relèvent du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient malheureusement associés dans la mémoire d’Isabelle, et l’absence des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir et de paix. Cependant, l’instinct naturel, forcé et gêné par les circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément. Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux :

— Mon gros Jacques !

Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures.

— Maman, tu es revenue !…

Et tout de suite :

— Qu’est-ce que tu m’apportes ?

Elle n’apportait rien.

Le mioche fut déçu. Fatigué d’être embrassé, il reprit ses ciseaux pendant que madame Van Coppenolle mère racontait sa maladie avec une abondance d’explications qui agacèrent Isabelle comme un reproche.

Elle dut écouter jusqu’au bout la vieille dame, qui ressemblait à Frédéric, et elle se souvint des conseils de la bonne tante Wallers… « Ne la supplante pas. Remplace-la ! » Madame Van Coppenolle mère n’était pas de ces personnes qui se laissent remplacer. Ses mains masculines avaient une façon de tenir les moindres choses qui était une prise de propriété, et, assise dans son fauteuil, elle y semblait installée, soudée, pour la vie !

La nurse anglaise amena la petite fille, paquet de broderies, de rubans roses et de cheveux blonds. Elle avait trois ans et, déjà, par tous ses traits, par tout son caractère, elle était une Van Coppenolle. Sa mère la caressa sans obtenir des caresses, et l’aïeule dit que l’enfant était excusable, puisqu’elle était déshabituée.

— À cet âge, on oublie si vite !

Alors, Isabelle passa dans sa chambre et se mit à pleurer.

— Tu vois, disait-elle à Marie, ils n’ont pas besoin de moi, ni Frédéric, ni les enfants, et, si je n’étais pas revenue, leur vie aurait continué, tranquille et toujours pareille. Je ne les aime pas comme je voudrais les aimer, — mais eux, ils n’ont pas même le désir de m’aimer ! Je leur suis étrangère.

Marie la consola.

— Tu oublies que les enfants sont légers, égoïstes, variables. Ils aiment ceux qui sont là, tant qu’ils sont là… Mais, en grandissant, ils s’attachent… Fais-leur crédit de quelques années.

— Oh ! Marie, je vais être malheureuse. Tout m’oppresse ici, tout, cette maison, ces meubles, et le pays, et le climat, et les discours de Frédéric et les silences de ma belle-mère, et ces carillons si tristes que j’entends, la nuit, quand je ne dors pas, auprès de mon mari qui dort… J’arrive à peine et le froid m’entre dans l’âme. Je t’en prie, parle à Frédéric, dis-lui que je suis malade, que tu veux me soigner, me garder… Emmène-moi, là-bas, en Italie…

Elle s’obstinait, puérilement, dans ce désir de voyage qui démentait ses résolutions et ses promesses et Marie eut grand’peine à la calmer.

L’attitude de madame Van Coppenolle mère donna au déjeuner une froideur cérémonieuse. Frédéric affectait de ne pas voir les yeux rougis de sa femme et il était, avec elle, ni plus ni moins aimable qu’à l’ordinaire. Il parla du voyage de M. Wallers à Pompéi, et, à ce propos, il renouvela la querelle des anciens et des modernes. La prétendue beauté antique le laissait indifférent, lui, homme du vingtième siècle ; il regardait du côté de l’avenir, vers les créateurs de formes et de rythmes nouveaux, vers les édifices de fer et de cristal, de faïence et de brique aux couleurs gaies qui composeraient les cités futures. Le gris linceul vésuvien pouvait ensevelir Pompéi, Frédéric Van Coppenolle n’irait pas troubler dans son repos ce pauvre squelette de ville !

— Je ne donnerais pas un sou aux archéologues, mais je paierais largement les artisans et les artistes qui renouvelleraient les cadres usés de la vie.

Sa voix sonnait durement dans la salle à manger aux boiseries d’obscur palissandre, aux tentures d’un vert exaspéré, au lustre de cuivre étincelant, pareil à la couronne de Charlemagne, et il expliquait ses théories avec un ton d’autorité et de certitude qui les rendait insupportables comme un défi.

Claude et Marie respirèrent quand ils furent seuls dans la rue, seuls ensemble. Tout le bien qu’ils avaient dit de M. Van Coppenolle, leur revenait à la mémoire, et ils étaient un peu confus, un peu déçus, et bien plus indulgents pour l’épouse révoltée.

— Comme Frédéric est devenu sec et tranchant ! dit la jeune femme.

— Dès qu’il se range à mon opinion, j’ai envie de le contredire, fit Claude… Ah ! son regard, sa voix, ses doctrines, ses meubles, sa maison !… Pauvre Isabelle !

— Vous la plaignez, et, pourtant, vous l’avez ramenée à la prison conjugale ! Mais l’avenir montrera bien si le ménage Van Coppenolle peut durer… Maintenant, oublions-le… Allons voir de très vieilles choses et des gens bien inutiles. Ça nous changera…

Marie Laubespin sourit. Elle sentait Claude plus doux et plus gai que la veille, heureux de cette faveur innocente qu’elle lui avait accordée, et, résigné, croyait-elle, à la séparation inéluctable.

Elle-même avait épuisé toute sa force de sévérité, et, protégée par la pensée du départ prochain, elle goûtait sans remords le plaisir d’être seule avec l’ami de son enfance.

« Je l’aime vraiment beaucoup, se disait-elle en le regardant. Il ne soupçonne pas que j’ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui faisais… Ah ! qu’il soit enfin raisonnable, qu’il sente le prix de ma tendresse de sœur, qu’il ne souffre plus, jamais plus ! »

Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse intellectuelle et une chaleur d’âme qui manquait à Frédéric. Elle lui savait gré de n’être pas toujours et uniquement l’homme des chiffres, d’aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes.

Quant aux « gens inutiles », elle doutait que Claude les aimât autrement que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore fallait-il définir ce qu’on appelle « inutilité »…

Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds qui fatiguaient un peu Marie ; Claude, tous les cent mètres, devait ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu’il la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout le long du chemin et tout le long de la vie.

Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu’elle était faible et qu’elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre.

Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où resterait un peu de neige.

Les jeunes gens traversèrent la grande place où l’hôtel des postes, tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons d’ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris ambiant de l’atmosphère.

Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu’enjambe un pont de pierre ; rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour de l’église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où Claude et Marie pénétrèrent librement, à la fraîcheur d’une aquarelle humide.

Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un acacia, des géraniums dans le gazon ; des deux côtés de la cour, des maisonnettes basses d’un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu’ont les jeunes feuilles des tulipes… Les grands toits rouges, aux pentes inégales, semblent adossés à l’église Saint-Martin, et c’est d’eux que le beau clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par le crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes d’or sur ses clochetons bulbeux.

Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril ainsi qu’un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes du papier. On n’aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme une hirondelle fatiguée. L’âme du Béguinage s’exprimerait par la simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs, par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d’ardoise…

Claude et Marie ne s’attardent pas à regarder derrière la vitre, sous le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et rose tendre, dont l’un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont, par les ruelles tournantes, où l’herbe croit entre les maisonnettes blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les portes. Dans un enclos gazonné, des linges étendus rappellent les lits chastes et les cercueils. Et voici l’huis Sainte-Genovèfe où loge madame Vervins…


C’est encore un souvenir d’enfance qui réunit Claude et Marie : ce Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet humide, pleins d’asters mauves et de gros dahlias couleur de sang séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous deux, chez la dame fluette et noire qu’on appelait déjà la « sainte ». Les deux mioches avaient grand’peur de cette dame qui leur parut très vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées. Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites croix émaillées et une rose de Jéricho… Marie conserve la croix émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps.

Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu’était madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se croyant pas digne d’entrer au couvent, parmi les vierges consacrées, elle était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant un rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur, par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses directeurs virent renaître en elle l’âme des grandes abbesses du Moyen âge. On prétendit même qu’elle était favorisée de Dieu, qu’elle avait des visions et des extases et qu’elle les racontait en des poèmes mystérieux dont l’ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de quelques prêtres et qu’on publierait sans doute lorsque madame Vervins dormirait dans le cimetière du Béguinage.

Elle était très âgée, maintenant, et personne n’était admis près d’elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa filleule qu’elle avait beaucoup aimée.

Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans le jardinet.

— Sœur Joanna, je repars tout à l’heure. Puis-je saluer madame Vervins ?

La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en faiblesse, dimanche dernier, qu’elle ne prenait plus de nourriture et que son âme, tirant sur les liens corporels, s’était à demi libérée… Madame Vervins habitait déjà le paradis…

Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu’il pouvait bien revoir la « sainte » encore vivante et que, peut-être, elle lui parlerait… Marie insista :

— Nous ne ferons qu’entrer et sortir, dans le plus grand silence.

Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur Joanna.

La petite chambre de madame Vervins, basse de plafond, avait deux fenêtres sous des stores empesés. Des rideaux en calicot blanc dissimulaient la couchette de l’alcôve. Un Christ d’ivoire et d’ébène dominait le prie-Dieu et, sur la cheminée, il y avait une Vierge en plâtre.

Réverbérée par ces blancheurs, la froide lumière se concentrait sur le fauteuil garni d’un oreiller blanc. Madame Vervins, renversée dans l’oreiller, était rigide, immobile et diaphane. La cloison des narines semblait traversée par le jour ; les paupières baissées étaient fines comme des pétales flétris ; et cette tête de vieille femme, sertie d’argent par deux minces bandeaux, était déjà une chose précieuse et digne du reliquaire.

Marie s’agenouilla près du fauteuil et baisa la main délicate et desséchée. Elle parla tout bas, comme à l’église.

— Je vais partir très loin, avec mon père… J’ai désiré vous revoir et vous demander une pensée, une prière pour moi…

Et plus bas encore :

— Pour moi et pour ceux que j’aime. Vous que Dieu écoute, obtenez peur moi… pour eux… la paix !

Elle prononça ce mot avec une gravité douloureuse, parce que les êtres jeunes préfèrent le bonheur à la paix, et que Marie n’osait demander le bonheur.

Madame Vervins regarda les beaux yeux tristes qui la suppliaient et elle répondit :

— Je prierai pour toi.

Une douceur indéfinissable se répandit comme une onde sur le visage ciselé par la mort prochaine.

Claude, à son tour, s’avança et mit un genou sur le carreau glacé. Il était au niveau de Marie :

— Et moi, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis le fils de Madeleine, votre filleule…

Madame Vervins ne parut pas l’entendre. Elle le regarda, profondément, puis elle revint à la jeune femme.

— Ton fiancé !… Tu es venue avec ton fiancé !… Ta mère m’avait dit que tu te marierais bientôt, petite !… Mais tu es trop jeune… et lui… et lui…

Le passé, le présent, se confondaient dans sa mémoire expirante. Elle croyait être au jour ancien où Marie lui avait annoncé ses fiançailles.

La jeune femme balbutia :

— Ce n’est pas mon fiancé, madame, c’est Claude… Claude Delannoy…

Madame Vervins répéta :

— C’est Claude, ton fiancé !

Sa figure retrouvait peu à peu la pâleur et la rigidité du cadavre. Ses paupières s’abaissèrent ; ses mains glissèrent, et sa voix, plus lointaine, dit encore :

« Allez en paix, pauvres enfants ! Je prierai pour tous deux. »

Sœur Joanna fit un signe. Claude se releva, entraînant son amie qui défaillait…

Dehors, dans la ruelle brumeuse où le soir violaçait les murs de briques, sur les pavés luisants, ils marchèrent, Claude tenant toujours le bras de Marie. Des lampes s’allumaient derrière les petits carreaux voilés, et la cloche sonnait, lente, lente…

Claude dit enfin :

— Marie, ceux qui meurent en Dieu voient peut-être l’avenir… Une sainte nous a fiancés… Dans ce monde ou dans l’autre, vous serez mienne… Ne protestez pas ! Ne parlez même pas… J’ai peur des mots que vous diriez, par scrupule, et qui ne seraient pas sincères, peut-être… Ne gâtez pas cette minute merveilleuse… Ou bien que votre cœur réponde, s’il a compris ?

Il sentit qu’elle s’appuyait à son épaule :

— Claude !… Votre cœur à vous ne comprendra-t-il pas ?… Il faut que je vous fuie, parce que… parce que…

Elle gémissait, Claude se pencha et baisa le reflet du ciel dans ses yeux en larmes…