La Douceur de vivre/7

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Calmann-Lévy, éditeur (p. 102-125).


VII


La maison de Salvatore, penchante au flanc du Pausilippe, était bien belle quand on l’apercevait de la mer. Les Allemandes sentimentales qui louent des barques à la Mergellina, pour l’excursion classique du Cap, ne manquaient jamais de la montrer à leur époux avec un « Ach ! » d’émotion… Car c’était vraiment une maison pour l’amour, ce cube de pierre, couronné de balustres, et qui brillait dans le noir feuillage hivernal comme une orange sanguine…

Mais quand on la voyait de la route, et de près, la maison de Salvatore n’était point belle. Au bout d’un maigre jardin planté d’artichauts et de salades et loué aux habitants du villino mitoyen, la bâtisse négligée depuis longtemps montrait la misère emphatique de moulures, de colonnes, de frontons peints en trompe-l’œil sur un fond rougeâtre. Les pluies de nombreux hivers avaient lézardé les plâtres et décoloré les stucs. Une famille, redoutablement prolifique, transformait le premier étage en lapinière et décorait les fenêtres de paillasses à carreaux, de torchons sales, de langes malodorants et de bas rayés jaune et vert. Les piailleries des enfants ne gênaient pas Salvatore qui avait transformé en atelier le rez-de-chaussée de la maison. Il y venait aisément de Naples, par le tramway du Pausilippe.

Angelo et Marie traversèrent le jardin, et le jeune homme se mit à crier :

— Oi !… Tore !… Tore !

Une voix répondit, de l’intérieur :

— Angè !…

Et la porte s’ouvrit, et Salvatore parut, en blouse d’atelier, les mains grasses de terre.

— Donna Maria ! — Il appelait parfois la jeune femme par son prénom, à la mode napolitaine.

— Donna Maria ! vous êtes venue aussi !… Vous excuserez la pauvreté du logis, la simplicité de la réception ? Vous êtes une artiste, et cela me met à l’aise, car les artistes de tous les pays, n’est-ce pas, forment une seule famille…

— Vous me faites bien de l’honneur, dit Marie.

La simplicité de Salvatore lui plaisait infiniment. Elle riait, fraîche dans ses fourrures grises qu’elle entr’ouvrait pour respirer mieux… Et elle avoua :

— Je suis encore dans la surprise du miracle. En descendant sur le quai Caracciolo, j’ai aperçu tout à coup… Naples !… la vraie Naples que j’avais méconnue et que je ne soupçonnais pas. Je n’ai rien pu dire. Je n’ai pas même écouté monsieur Angelo qui me désignait Portici, Resina, Sorrente. Je n’ai vu que du bleu… Et, jusqu’à Pausilippe, dans la baladeuse de ce tram qui tourne si brusquement et qui grince, j’ai regardé, regardé, regardé !

— Eh bien, regardez encore, dit le sculpteur, avec bonhomie, au lieu de vous enfermer dans mon atelier…

Il écarta le feuillage d’un chêne vert et fit passer la jeune femme devant lui. Le jardin finissait brusquement, par un escalier taillé dans le roc et qui dévalait en zigzags rapides jusqu’à la mer.

Et Naples était là, étendue à gauche, contre la draperie violette de ses collines. Ses maisons étagées, couleur d’ocre et d’orange, ou roses, ou grises, ses jardins, ses dômes, ses mâts, ses fumées, n’arrêtaient pas le regard, et l’on ne voyait rien en elle de ce qu’on cherche dans les autres villes : la silhouette imprévue, le détail pittoresque, le mouvement de la vie et les marques du passé. De Naples, on ne voyait rien que Naples elle-même, la Sirène aux tresses bleuâtres, nue, nacrée, dorée, rougissante comme les coquillages voluptueux, emplissant de sa forme infléchie la courbe de son berceau marin.

Et juste à l’horizon du Pausilippe, à la place où la coquille du golfe se creuse plus profondément, où la chevelure de la déesse couchée éparpille ses perles sur le rivage, une masse sombre s’érige contre le ciel. Sa ligne précise et pure continue la ligne de la campagne ondulée, puis monte, largement, très haut, et se brise avec les cassures nettes d’une pierre précieuse. Une vapeur légère interrompt le beau contour qui reparaît et descend en longue pente, tandis que les montagnes sorrentines se reculent et s’entassent dans l’étroite péninsule, fuyant vers la mer le monstre assoupi. C’est le Cyclope aux rouges fureurs, dont l’œil flamboie de jalousie, par les nuits chaudes, quand la Sirène amoureuse secoue sa chevelure de parfums et chante avec ses mille voix la douceur de vivre.

Il était calme, ce jour-là, le Vésuve ! Sa couronne de fumée glissait sur sa rude épaule ravinée, et les ombres des nuages errants lui faisaient un manteau de pourpre obscure, troué et déchiré par la lumière.

Capri, à droite, isolée sur la mer, semblait un bloc de cristal que traversait et colorait le bleu même de l’eau.

Jamais Marie Laubespin n’avait vu un bleu pareil à celui-là, ni dans le ciel, ni dans les rivières, ni dans les vitraux des églises, ni sur les pétales des fleurs les plus bleues. Ici, seulement, croyait-elle, la nature avait accompli le miracle de l’azur qui imprègne les eaux profondes, l’air mobile, et la matière même de ces décors volcaniques qui ont, suivant les heures, les nuances de l’ardoise, de l’améthyste, du jade ou du saphir, mais qui participent toujours, clairs ou sombres, à l’immense symphonie du bleu.

Marie demanda naïvement si les naturalistes ont dit vrai, et si c’est une algue minuscule qui teinte en indigo la mer Tyrrhénienne. Angelo fut indigné :

— Une algue ?… Peccato !… Qu’est-ce qu’ils disent, ces messieurs-là ?… La Tyrrhénienne est bleue parce qu’elle fut le miroir de Vénus et qu’elle garde le reflet de ses yeux bleus… Et c’est pourquoi les jeunes femmes qui la contemplent trop longtemps deviennent amoureuses.

Marie fronça le sourcil.

— Les femmes de chez vous, peut-être ?

— Oh ! non, dit Angelo, paisiblement, toutes, toutes !… Elles sont ensorcelées… surtout les Allemandes !… Il y en a qui viennent, en voyage de noces, et qui restent à Capri. Elles font l’amour avec un pêcheur ou avec un chevrier…

— Vous vous moquez ?

— Interrogez les gens de Capri… Ils vous diront si c’est rare, cette aventure… Et nous avons connu à Pompéi un gardien qu’une artiste américaine a épousé, un simple gardien qui savait à peine lire… Mais il était beau !…

— Et l’Américaine était folle.

— Pourquoi ? Elle a eu un beau mari et lui une femme riche…

— Et vous approuvez ça ?

— Puisque c’était leur plaisir à tous deux.

Salvatore déclara :

— Mon frère plaisante.

Mais Angelo semblait penser que la beauté vaut la fortune et qu’un joli garçon possède en sa propre personne un capital naturel et fructueux.

Marie lui tourna le dos et dit à Salvatore qu’elle voulait visiter l’atelier.


Le jour du nord-est, calme, et refroidi, tombait sur le blanc triste des plâtres, sur les ébauches emmaillotées de toile humide. C’était un pauvre atelier, sans luxe, sans bibelots, presque sans meubles, et Marie l’aima en souvenir du sien.

Trois hommes, assis sur des chaises de paille, causaient, dans la fumée des cigarettes. Salvatore les présenta : le comte Arfano, l’ami Gramegna, et Felice Santaspina, maître de musique.

Le comte Arfano, sec comme un Arabe, l’œil aigu et la main fine, parlait français et même parisien, tandis que l’ami Gramegna, blondasse et pâle, avec de grosses lèvres, commençait des phrases pénibles qu’il achevait toujours par un geste. Et le maître de musique, tout noir, les poignets velus, les cheveux plantés bas sur le front, bas sur la nuque, roulait des yeux de charbon et ne soufflait mot.

Marie, intimidée, s’assit dans l’unique fauteuil et pria ces messieurs de ne pas jeter leurs cigarettes. Ils la regardaient avec cette curiosité caressante des méridionaux qui paraissent toujours un peu amoureux de toute femme jolie. Et le comte Arfano se mit à parler des Françaises. Il vanta leur élégance spirituelle, leur grâce « plus belle que la beauté », leur habileté merveilleuse à mettre en valeur tel ou tel détail de leur personne, l’heureuse légèreté de leur caractère qui les défend des passions vives et les conserve jeunes jusqu’à cinquante ans.

Il traçait ainsi l’image de la mondaine égoïste, intelligente et capricieuse, peu de chair dans beaucoup de chiffons, peu de tendresse dans beaucoup d’ironie. Il généralisait, confondant la Parisienne et la Française. Et son accent était si câlin, son regard si amène, que ces mauvais compliments, étaient tout de même des compliments, et qu’il semblait, en critiquant les Françaises, leur faire — à elles toutes et à Marie en particulier — une déclaration d’amour.

Avant que Marie eût protesté, il se leva pour partir, et baisa la main de la jeune femme, d’un air passionné et respectueux, tandis que Salvatore tâchait de le retenir :

— Eh ! diable, il n’est pas si tard, comte… cher comte…

Le cher comte était déjà parti.

Angelo déclara :

— Eh ! laisse, Tore… Il me déplaît, cet homme ! Il n’a dit que des sottises… Et puis, je n’aime pas ses yeux…

Le maître de musique et le gros Gramegna tressaillirent et firent, ensemble, un signe conjurateur.

— Crois-tu, Angè ?… qu’il serait… jettatore ?…

Le sculpteur haussa les épaules.

— Le cher comte a rapporté de France une âme ulcérée à cause de quelque femme !… Mais il aime la peinture et la sculpture. Mon frère et moi n’avons pas de meilleur client… Disons la vérité ! Tous les peuples se regardent à travers les lunettes des préjugés et des rancunes nationales. Le comte pense que les Françaises sont frivoles et sans cœur… Et voilà madame Marie, une Française toute bonne, toute douce, qui a une méfiance de nous autres, Napolitains, parce qu’on lui a raconté des histoires de lazzaroni, de camorristes et de ruffians… Ne dites pas non, madame Marie ! Vous n’aimiez pas Naples, hier, parce qu’elle était laide, sous la pluie. Aujourd’hui, vous l’aimez parce qu’elle est belle, sous le soleil. Ainsi de nous. Il faut nous regarder dans notre jour, dans noire « éclairage », pour nous comprendre. Nos pauvres gens du peuple sont ignorants et sales. L’étranger ne voit que ça. Il les croit paresseux et immoraux parce que ces misérables portent gaiement leur misère… Dio mio !… Que je pourrais dire de choses là-dessus !

— Tore ! dit Angelo, nonchalamment, ne fais pas le socialiste…

Salvatore s’empourpra.

— Socialiste !… Je le suis, socialiste, et même anarchiste… et je crache sur le gouvernement !… Et ma sculpture — Ange, tu peux rire — sera socialiste comme moi… Oui, je montrerai les vices tout nus : la paresse, le jeu, l’ivrognerie, la débauche, la prostitution des enfants, toutes les tares, toutes les monstruosités du peuple. Et, en les voyant, on dira : « Quelle pitié ! » parce qu’on sentira, dessous, la cause, et l’excuse, qui est la souffrance !… Et puis, je montrerai les vertus à côté des vices : la charité naturelle et naïve, la compassion, le dévouement maternel, la douceur résignée, l’espérance invincible… Et, dans mes figurines, on entendra battre le cœur de Naples, ce cœur qui est tout instinct et tout sentiment.

Il criait, il gesticulait. Gramegna et Santaspina l’écoutaient, avec des exclamations admiratives.

Alors le sculpteur prit, une à une, les statuettes éparses à tous les coins de l’atelier et les disposa sur la table.

— Voyez, madame Marie, j’ai commencé mon œuvre… Oh ! je n’ai pas l’obsession du colossal. Je ne prétends pas égaler Michel-Ange et je serai trop heureux si j’approche de mon maître, Gemito. Mes figurines ne seront jamais plus grandes que le Narcisse ou le Faune dansant de Pompéi… Je les vois comme autant de petits poèmes, en cire, ou en bronze, dans la manière de mon cher et glorieux ami et homonyme, Salvatore di Giacomo.

Marie ne connaissait pas Salvatore di Giacomo.

— C’est un grand poète ! Il a composé beaucoup de chansons amoureuses qui ont été couronnées au concours de Piedigrotta, et que les voyous mêmes savent par cœur. Mais ses chansons ne sont pas le plus beau de son œuvre. Je vous traduirai la série des petits poèmes d’O’Munasterio, ou d’O’Funneco Verde, et vous direz avec moi : « Celui qui fait parler les mariniers, les camorristes, les filles, d’une façon si familière, si forte, si pathétique, celui-là, c’est un poète ! » Voyez, madame Marie ! Je lui ai emprunté presque tous ses modèles, et c’est la plèbe du Funneco Verde qui est devant vous…

Comme un montreur de marionnettes isole tour à tour chacun de ses petits acteurs, pour les présenter au public, Salvatore prenait chaque statuette, la caressait de ses mains créatrices qui semblaient la parfaire et l’animer d’une vie intense. Marie les admirait. L’art de Salvatore ne rappelait pas la mollesse et la préciosité de la moderne sculpture italienne. Rien n’y révélait le classicisme d’école, rien non plus la dangereuse recherche de l’originalité. On y sentait bien la grâce ingénieuse, la verve satirique de la race, mais aucun détail superflu, aucun rapetissement de l’idée réduite à l’anecdote. C’était vraiment un très grand art, malgré les dimensions réduites des figures. Il se rattachait à l’art grec par la simplicité savante des moyens, par le sens exquis de la proportion qui donne aux moindres statuettes le caractère décoratif d’un monument. Mais on y sentait une tendresse que les Grecs n’ont jamais exprimée s’ils l’ont connue.

Salvatore di Toma aimait les pauvres, même ignorants et criminels. Les pauvres reposaient ses yeux et son âme de l’écœurante banalité des riches qui, par snobisme, se ressemblent tous. La verdeur des propos, la franchise des gestes, la nudité des corps sous les guenilles, la naïveté des passions et même la pureté primitive et parfaite du type, l’artiste ne les rencontre que dans le peuple.

Salvatore, infirme et un peu sauvage, ne fréquentait pas les salons, et ne perdait pas de temps en amourettes. Tandis que son frère Angelo cherchait dans le monde des portraits féminins à peindre, et des comtesses à séduire, lui, le boiteux au masque africain, errait par les vicoli du Mercato ou de la Vicaria, entre la Marine et la porte Capouane. Il parlait à tous ; il entrait partout, dans les bassi des artisans, dans les tavernes des camorristes, dans la prison même dont il connaissait le directeur. Il n’y avait pas de fête populaire, pas de pèlerinage à Montevergine, pas de mascarade, pas de manifestation politique, pas de cortège de grévistes défilant à Toledo, pas de procès criminel aux assises, où Salvatore di Toma ne parût, mêlé à la foule, et dessinant, dessinant, sur un petit album de toile grise.

La racaille napolitaine, fière de lui, l’adorait, le revendiquait pour sien. On le montrait aux enfants. On l’appelait, familièrement : « Tore !… Notre Tore !… » Et par impossible, s’il avait eu un ennemi, vingt bons garçons l’en eussent débarrassé gratuitement, par sympathie…


Il pria Marie de choisir une des statuettes. Elle prit la Fille abandonnée, maigre, serrée dans un petit châle, chancelante sous le poids léger du nourrisson qu’elle emporte à l’hôpital des Enfants trouvés.

— Que cela est triste ! dit Angelo… Et quelle compagnie pour une jeune dame, cette drôlesse et son avorton !…

— Allons, Gramegna, donne les verres, le marsala, les douceurs… Et toi, Santaspina, au piano. Il faut rappeler le doux rire sur le visage pensif de madame Marie…

Preste, il remplissait les verres, et Salvatore, gauchement, offrait à Marie les gâteaux feuilletés. Elle se laissait servir, accoutumée déjà à la gentillesse familière de ses hôtes.

Salvatore avait conquis son estime, et un peu de son amitié. Quant à l’autre, c’était, pensait-elle, un grand gosse inconscient du ridicule et qui devait tout faire par jeu, — même la peinture, même l’amour.

Il était assis aux pieds de Marie, sur un escabeau, et il lui présentait l’assiette des « douceurs »… Elle remarqua tout à coup la beauté de ses yeux, la nuance veloutée des iris sombres, nageant dans un fluide bleuâtre, sous les franges pressées des longs cils. À Naples, les beaux yeux ne sont pas rares, mais quels yeux, à Naples même, eussent humilié ceux d’Angelo ? Les coquettes mouraient de jalousie en les regardant, et les voluptueuses n’osaient pas les regarder. Les cheveux aussi étaient beaux, vivaces et rudes, d’un noir bleuté de raisin, avec ce mouvement ondé qui rappelle les jolies boucles de l’enfance et qui attire les mains des femmes pour un geste caressant et maternel.

Marie sentait la chaleur du vin dans sa poitrine. Ses paupières lasses flottaient sous un brouillard léger et, par tout son corps, elle éprouvait une sensation exquise de repos, de déliement, d’indifférence…

Angelo murmura :

— Vous n’êtes pas fatiguée ?

— Un peu étourdie…

— Vous avez trop chaud…

Elle écarta les pans de sa fourrure, et deux roses, froissées à son corsage, s’effeuillèrent sur ses genoux. Angelo recueillit les pétales, un par un. Il les respirait, les roulait dans ses paumes, les mordillait…

— Santaspina va jouer… C’est un grand musicien… un virtuose !… Mais il ne peut se produire, pauvre homme, parce qu’il doit faire le professeur pour gagner l’argent…

Mais Santaspina était modeste. Il se débattait, entre Salvatore et Gramegna, avec des mines de vierge violée… Et il fallut le pousser, le traîner, le maintenir sur la chaise, devant le vieux piano aux dents jaunes…

Dompté, il se résigna. Enfonçant dans son faux col sa nuque noire, il étendit ses bras, et…

Trémolos, arpèges, fioritures, trilles de la main gauche, trilles de la main droite ! Le maestro s’est emparé de Donizetti, de Bellini et de Rossini, ancêtres vénérables et démodés. Il les saisit par leur perruque romantique, les enjolive, les enguirlande, les frise au petit fer, et les fait sauter dans les cerceaux bleus et roses, pour amuser les demoiselles !… Fantaisie sur le Trouvère ! Grand « Caprice » sur Norma ! Pot-pourri de la Favorite !

Le maestro joue avec ses doigts, avec ses épaules, avec sa tête, avec tout son petit corps frénétique. C’est un acrobate qui bondit sur le tremplin des octaves, d’un bout à l’autre du clavier ; c’est un escamoteur qui jongle ; c’est un artificier qui fait éclater des fusées en majeur, des bombes en mineur, et dont les mille mains aux mille doigts secouent des millions d’étoiles sonores ; c’est un gondolier qui rame, en longs arpèges égaux ; c’est un amant qui se pâme dans les points d’orgue, soupire, chavire, expire…

Marie, consternée, l’écoute… Il ne s’arrête que pour recommencer. Collé à sa chaise, implacable, il fonctionne… Maintenant l’heure est venue des grandes difficultés, des grands triomphes… Santaspina tourne à demi la tête. Il annonce :

— Le morceau de musique contre la jettature.

Des quartes ! rien que des accords de quartes frappés avec l’index et le petit doigt en imitant le geste conjurateur… Et pour finir : le Deuil de l’amour, nocturne exécuté sur les touches noires, rien que sur les touches noires !…

« Che spressione !… » soupire Gramegna, hypnotisé… « Che sentimento !… » Le bon Salvatore loue la vélocité, la souplesse, la résistance du pianiste… Et tous deux hochent la tête, avec une componction dévote derrière le dos du musicien… Quand l’accord suprême écrase le vieux piano et fait branler toutes ces statuettes sur les tables — pan ! pan ! pan ! pan !… — le sculpteur et Gramegna s’élancent vers leur ami, le félicitent, l’embrassent !… On entend, dans un flux de paroles, déguisés par la prononciation dialectale, les noms des pianistes célèbres, Risler, Diémer, Paderewski, que Santaspina égalerait, qu’il dépasserait, qu’il anéantirait, s’il ne devait — pauvre homme ! — faire le petit professeur, au cachet, pour gagner sa vie.

Marie est gênée par ce dithyrambe… Jamais elle n’osera dire à Santaspina : « Monsieur, je vous remercie. Vous jouez fort bien du piano… » Et même, elle en veut à Salvatore, à Gramegna, de cette ridicule outrance… « Ils manquent de sincérité !… » pense-t-elle. Mais elle commence à mieux observer, à mieux comprendre, et à se défier des impressions hâtives… Non, Salvatore n’est pas un menteur !… Il exprime honnêtement sa pensée… Seulement, il l’exprime en italien ou en napolitain. Et sa pensée est exactement celle d’un Français, mais transposée, haussée d’un ton par la langue… Ce n’est pas sa faute s’il met un dièze à chaque adjectif… — les touches noires, rien que les touches noires ! — L’air est le même. Santaspina ne s’y trompe point.

Le prudent Angelo a voyagé chez les gens du Nord dont la langue discrète et nuancée met des bémols aux adjectifs. Il ne veut pas choquer Marie ; il ne veut pas se compromettre ; et il veut assurer pourtant à Santaspina l’éloge copieux qui lui est dû…

« Vous ne savez pas, donna Maria, qu’il a joué pour vous, pour vous seule, et qu’un mot de vous le consolera de tous les déboires du métier… »

Marie surprend le coup d’œil du pianiste vers elle, — coup d’œil tendre, orgueilleux et confus, coup d’œil d’artiste dont la vanité enfantine mendie, comme mendient les gamins du pavé : « Un sou… un petit sou !… Nu soldo ! signora bella ! » Marie ne résiste plus. Elle complimente. Elle loue. Elle exagère !… Elle ajoute un dièze aux adjectifs ! Et ça lui coûte un peu de peine, mais ça fait tant plaisir au musicien !

À s’entendre parler ainsi, elle éprouve bien quelque honte… Elle ne se reconnaît plus… Que dirait Claude ?… Il dirait que Naples a déjà troublé et un peu corrompu son amie.


Mentalement prononcé, le nom de Claude fait tressaillir la jeune femme… Claude ! Il était si près d’elle, tout à l’heure, quand elle lui écrivait : « Je suis déçue et triste, et je me souviens… » L’ami bien-aimé rentre dans son âme… Il rentre !… Elle ne l’avait pas senti s’éloigner !

Marie s’interroge… Quoi ? elle a pu oublier Claude, un si long moment, distraite de lui par ce paysage qu’il ne verra pas, et par ces gens qu’il n’aimerait pas !… Oublier les absents, n’est-ce pas les tuer jusqu’à ce que le souvenir les ressuscite ? La promenade, la causerie, la musique, ont interrompu le miracle qui rend sensible au cœur une mystique et perpétuelle présence. Marie a le remords d’une petite infidélité, d’une faute commise « par omission ».

Elle recule son fauteuil, et, d’un mouvement de tête, évite la clarté de la lampe que Salvatore vient d’allumer. Les roses tombent de sa ceinture à ses genoux, et Marie les laisse glisser et s’effeuiller à terre. Elle recroise son écharpe, et il lui serait bien agréable qu’Angelo ne la regardât plus.


Santaspina joue un refrain populaire. Salvatore chante, et par instants Angelo fredonne la reprise, à la tierce ; Marie n’écoute pas. Avec le souvenir de Claude, la tristesse inquiète et douce est revenue…

— Nous abusons de votre bonté, donna Maria ? Voulez-vous retourner à Naples ? dit Salvatore… Oui, n’est-ce pas ?… Eh bien, nous vous accompagnons. Gramegna prendra le tramway avec nous, et il ira jusqu’à la station, parce qu’il rentre coucher à Pompéi… C’est à Pompéi qu’il habite, et qu’il travaille…

— Que fait-il de son métier, monsieur Gramegna ?

— Il continue, morceau par morceau, le plan en relief des fouilles qui est au musée, et il reconstitue aussi des villas romaines… C’est un artiste en son genre, don Antonio Gramegna.

— Il ne connaît pas le français ?

— Non.

— J’aurais voulu lui parler de mon père.

Gramegna fit un signe d’intelligence. Il ne comprenait pas le français, mais il le devinait. Et, Salvatore traduisant, il raconta qu’il avait vu M. Wallers à l’auberge de la Lune. La verdeur et l’entrain du célèbre archéologue surprenaient tous « ces messieurs de l’administration ».

— Il arrive le premier à l’ouverture des portes et il s’en va le dernier.

— Et il oublie sa fille !

Non, il ne l’oubliait pas ! Il se disait heureux de la savoir à Naples, chez la bonne madame di Toma… Il la ferait venir à Pompéi dès que la meilleure chambre de l’auberge serait libre. Un professeur allemand occupait cette chambre.

— Tous les jours, il annonce qu’il va partir et il ne part jamais… Monsieur Wallers est obligé de prendre patience… Il dit seulement que don Angelo devrait s’établir à Pompéi, pour la commodité du travail…

— Mais quelle idée !… je peux bien travailler à Naples, dit Angelo qui parut contrarié.

Santaspina et Gramegna partirent, sans attendre leurs camarades. Salvatore emmaillota ses ébauches, remit en place les petits bronzes, posa enfin sa blouse d’atelier. Comme il sortait, avec Angelo et Marie, on entendit le grincement du tramway qui filait vers Naples…


Marie proposa de marcher jusqu’à la station prochaine.

À son passage, sur la route, les voisins de Salvatore manifestèrent une curiosité sympathique. Les frères di Toma étaient si connus ! On les aimait tant, Salvatore pour son grand cœur et Angelo pour son beau visage ! C’était un plaisir de les voir, escortant cette blonde — une étrangère, peut-être une miss, venue de Londres ou de Chicago, excentrique, richissime… et amoureuse !

Amoureuse de qui ?… De Salvatore ou d’Angelo ? Les commères, assises devant les portes, n’avaient pas le moindre doute… Elles murmuraient : « Quant’e carina ! » assez haut pour qu’Angelo les entendît. Et les repasseuses qui travaillent derrière leur croisée, en camisole, la joue droite toute rouge d’avoir tâté la chaleur du fer, envoyaient à Marie un regard complice et point jaloux… Le peuple napolitain est bienveillant à l’amour qui passe !

Marie ne soupçonnait pas que les regards et les sourires de tous ces gens la fiançaient à Angelo, mais le jeune homme devinait la méprise, et, nonchalamment subissait la suggestion amoureuse… Marie était à lui, un peu, puisqu’on la croyait à lui… Il tenait le rôle de l’amant ou du fiancé, et il prenait l’attitude, il imaginait, il ressentait presque les sentiments du personnage… Naguère, l’éclatante Isabelle l’avait fasciné. Il n’avait pas remarqué les grâces plus modestes de Marie. Mais le cœur d’Angelo suivait ses yeux, et ses yeux voyaient Marie, à toute heure !

— Quelle jolie femme ! murmurait Salvatore. Comme elle a parlé de mes pauvres statuettes ! Comme elle a été charmante pour Santaspina !… Regarde-la marcher !… C’est une nymphe du Nord, une petite reine de Thulé !… Je voudrais la modeler dans la cire !

Angelo répondait :

— Jolie, mais froide !

— Froide, Angè ?

— Comme la neige, froide « à faire tomber les dents ».

Ils avaient dépassé la station. Marie voulut marcher encore.

Elle n’écoutait pas ses compagnons qui d’abord avaient parlé français, par politesse, et qui revenaient à leur dialecte provincial. Avançant comme à regret, elle tournait sa tête éblouie vers le ciel d’ouest qui s’embrasait derrière elle. Il n’était pas rouge, mais ardemment jaune, strié de fauves fumées, traversé de tous les ors flamboyants et clairs qui vibrent dans une fournaise vue en plein jour. Le promontoire, découpé en violet pur contre cette immense flamme, cachait le centre mobile de l’incendie, le disque du soleil descendant vers Procida. De la crête au flanc de la colline, une légère ombre mauve glissait sur les jardins d’orangers, sur les murs couronnés de pâles roses. Les pins tordus écartant leurs hauts bras verts la recevaient sur leurs ombrelles. Et cette ombre couvrait la route, gagnait les maisons encore vêtues de lumière rose, tandis que la lumière, abandonnant les fenêtres, les corniches, les terrasses, remontait comme un voile tiré par en haut.

L’ombre déborda sur la route, tomba de la falaise à la mer, changea la nacre irisée en nacre grise. Maintenant elle touchait le pied du Vésuve. L’énorme masse du volcan, pourpre et crevassée de pourpre plus obscure, prit la couleur des charbons sous la cendre, se violaça, s’éteignit, parut se dissoudre dans la brume, tandis que le sommet brûlait, tout seul, au milieu du ciel.

Alors Naples se para de gaz en guirlandes. Les cloches de ses trois cents églises argentèrent le crépuscule, — et le noir paquebot de l’Orient-Mail, qui doublait Capri, étincela tout à coup comme une galère en fête.