La Douceur de vivre/8

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy, éditeur (p. 126-135).


VIII


Sous le ciel bleu cru et le soleil vertical, la ruelle à demi dégagée faisait une coupure dans l’espèce de remblai grisâtre qui entoure Pompéi. M. Guillaume Wallers, debout sur ce remblai, s’inclinait, au risque de choir, et regardait le travail des ouvriers que surveillait, en bas, son jeune confrère, M. l’inspecteur Spaniello. La lumière entrait, d’aplomb dans la ruelle, et touchait, à trois mètres de profondeur, le sol antique, étonné de la reconnaître. À gauche, un mur de briques devait clore quelque jardin enfoui, et sur ce mur, apparent déjà, on devinait le serpent rouge, peint par le propriétaire, pour éloigner les gens malpropres… De l’autre côté, la coupe du terrain montrait nettement les couches superposées de pierres ponces, de cendres, des scories, de terre végétale et de sable volcanique, et racontait l’histoire de la ville morte, enveloppée d’un triple linceul par les éruptions renouvelées au cours des siècles.

Au bout de la tranchée, des ouvriers en pantalon de velours, ceinturés de laine écarlate, frappaient dans la cendre durcie qui ne vibrait pas sous leurs coups. Le bruit mat des pioches, le glissement sec et léger des lapilli, le gris plâtreux des décombres, le silence des hommes, donnaient à cette besogne et à ce lieu un caractère funèbre.

Des gamins parcouraient la ruelle, emportant sur leur tête des paniers pleins de gravats et rapportant des paniers vides, et l’on eût dit de petites ombres qui accomplissaient dans un coin des enfers quelque tâche éternelle et vaine.

— Y a-t-il une inscription ? cria d’en haut M. Wallers.

M. Spaniello examinait la surface découverte du mur.

Il répondit :

— Vous voyez le serpent agathodémon… Je crois distinguer aussi des lettres presque effacées.

M. Wallers dit en riant :

— Défense de… !

— Non, c’est plutôt une affiche électorale.

M. Spaniello prit son lorgnon, et, suivant du doigt les jambages inégaux et enchevêtrés, il épela :

Trebium ædilem vos faciatis… C’est un appel aux électeurs, fait par les amis d’un certain Trebius qui voulait être édile…

— Vous restez dans ce trou ?… Venez donc jusqu’à la Casa Vettii voir ma fille. Elle m’attend avec le petit Angelo qui dessine le triclinium.

— Je vous accompagne…

M. Spaniello, qui était jeune et leste, choisit une place où le talus s’abaissait. Des planches mal équilibrées formaient une sorte d’échafaudage. Le savant fut tout de suite près de M. Wallers, et les ouvriers l’applaudirent.

À travers les décombres des nouvelles fouilles, les deux confrères gagnèrent la rue de Stabies.

C’est une belle rue où l’on aperçoit, quand on va vers le nord, la croupe violette du Vésuve, et, quand on va vers le sud, les vagues bleuâtres et veloutées des montagnes qui dominent la vallée du Sarno. Elle a, comme toutes les rues de Pompéi, un sombre et houleux dallage marqué par les sillons des chars, de hautes bornes, des cuves de pierre, des trottoirs très élevés, et les maisons, de chaque côté, célèbres ou banales, ouvertes ou fermées par des grilles, ressemblent à mille et mille autres maisons. Le visiteur novice, l’humble touriste ordinaire, n’y voit que des murs bas et compacts qui gardent sur leur tuf le gris de la cendre, sur leurs briques le reflet rougeoyant d’un four. Presque partout, les étages supérieurs ont croulé sous le poids des matières volcaniques, et les maisons se sont effondrées en dedans. Déblayées, nettoyées, elles ne sont plus que leur propre squelette. Par la brèche du vestibule, apparaissent d’autres pans de murs, des colonnes dont la base est peinte, quelquefois une vasque, une table de marbre, une stèle, un Eros parmi les rocailles de ce qui fut un jardin. Et l’on entrevoit des fresques sur les parois qu’un auvent tout neuf protège. Le cinabre vif des stucs a noirci, les faux marbres se sont décolorés ; mais, dans l’ensemble, les tons d’ocre et de brun rouge dominent, chaudement patinés par le soleil.

Pauvre touriste ! Dans cette rue où M. Spaniello et M. Wallers se promènent, avec des regards possesseurs, il suivra le guide qui ânonne, le gardien qui ouvre les grilles, et la bande des Américains aux pieds rapides. Le Bædeker en main, il s’évertuera à distinguer l’atrium toscan de l’atrium tétrastyle, et l’atrium testudinatum de l’atrium corinthien ! Il confondra le tablinum et le triclinium, les décorations du premier style avec celles du quatrième style. Sa curiosité fatiguée ne saisira plus aucune différence entre ces débris de demeures, et ne se ravivera qu’aux petits détails érotiques dans les chambrettes closes où les dames n’entrent pas !


Par ce midi de mars, plus chaud qu’un midi de mai en France, aucune horde étrangère ne déshonorait la solitude lumineuse et le silence.

— Les Wisigoths déjeunent à l’hôtel Diomède ! dit M. Spaniello… Tout à l’heure, ils arriveront en masse. C’est jeudi. L’entrée est gratuite. Au diable, les Anglais à carreaux et les Allemands vert foncé !… Ils vont cueillir mes violettes !… Nous manquons de gardiens, monsieur Wallers !…

Il soupira :

— Oh ! pardon, monsieur Wallers ! Je vous quitte un instant. Je ne peux passer devant les Amours dorés sans regarder mes oléandres, et demander quelques nouvelles de mes bulbes de lis… Lilium candidum… On les a mis en terre un peu tard, mais je crois qu’ils fleuriront cet été. Le fantôme du propriétaire antique sera évoqué par le fort parfum de ces nobles lis, bien dignes d’orner la demeure d’un Isiaque, d’un Initié !

— Allez donc ! fit M. Wallers.

La rue de Stabies et la rue des Vettii sont parallèles et communiquent par un étroit vicolo. Dans le silence immobile et brûlant passait un frisson de guitare, et goutte à goutte, une flûte cachée versait ses notes de cristal.

« Eh quoi ! pensa M. Wallers, il est midi, et l’heure des mirages n’est pas celle des revenants ! La nuit, quand la lune indulgente blanchit les colonnes du péristyle, les ombres des frères Vettii reviennent assurément dans leur jolie salle à manger rouge et noire, et elles boivent une ombre de vin dans une ombre de coupe, tandis que des ombres de danseuses réjouissent des ombres d’invités, bons fêtards pompéiens et petites grues !… Mais aujourd’hui, les revenants se trompent d’heure… »


L’administration italienne a fait recouvrir d’un toit la Casa Vettii, précieuse entre toutes. La lumière et le clair-obscur, la nuit et la lune se partagent comme autrefois la galerie du péristyle, et, sur la mosaïque des chambres, les heures nouvelles suivent pas à pas la trace argentée ou sombre des heures défuntes. Priape, concierge symbolique de ce lieu aimable, n’a pas quitté le vestibule où sa présence effarait les dames, mais il se morfond derrière un volet. Un gardien plus honnête accueille maintenant les visiteurs. Toutes les pièces principales, l’atrium, les chambres, le triclinium intime et le triclinium de gala, ouvrent sur le péristyle dont les colonnes enferment un petit jardin. On a retrouvé le dessin exact des plates-bandes ; on a réparé les tuyaux de plomb qui amènent l’eau fraîche du Sarno, et, parmi les myrtes et les lierres, on a relevé les stèles, les vasques, les tables de marbre et les statuettes des enfants qui portent des oies.

Les colonnes cannelées sont blanches, mais la galerie, les appartements sont peints de couleurs encore vives. Partout le jaune, le noir et le blanc rehaussent la splendeur du cinabre. Ici des ornements légers courent sur un fond noir ; des nymphes aux voiles bleuâtres s’envolent, isolées au centre des panneaux rouges ; des Amours et des Psychés jouent sur les frises. Ailleurs, de véritables tableaux représentent des scènes mythologiques où pâlissent, près des bruns héros, les nudités fanées et froides des déesses.

C’est un art mièvre et délicat qui vint de Grèce par la route d’Alexandrie, pour amuser des libertins et des courtisanes qui avaient encore du goût.

M. Wallers prétendait que cette maison sent la femme… et même la petite femme !

Il entra, appelé par la musique, salué par des rires. Le gardien avait transporté sa chaise dans la galerie du péristyle, et, sur cette chaise, Angelo di Toma était assis, grattant la guitare. Marie, en robe blanche, s’appuyait à la rampe de fer qui défend l’accès du jardin. Son corps était dans l’ombre, mais elle avançait sa tête qui brillait au soleil comme un fruit d’or.

Elle riait, et le gardien, tranquille, riait auprès d’elle ; et tous deux admiraient le joueur de flûte qui dansait en agaçant un chevreau, dans le jardin historique et archéologique, dans le jardin sacré des Vettii !… Il avait sept ans tout au plus, des jambes nerveuses, un petit torse bronzé sous un lambeau de chemise, et il semblait le frère divin de son chevreau. Le même feu sombre, la même gaieté animale flambaient dans leurs yeux, et les cheveux de l’enfant, noirs et roussis par le soleil, étaient pareils au poil dur de la bête. D’une colonne à une autre colonne, ils déroulaient la frise changeante de leurs attitudes ; et parfois, arrêtés un instant, ils sculptaient au flanc d’une vasque un merveilleux bas-relief, le motif classique du Faune enfant et de la chèvre.

M. Wallers, ravi du spectacle, se dissimula pour ne pas effrayer les danseurs. Les petits doigts sales tenaient la flûte avec une grâce charmante. Le rythme des petits pieds valait un beau vers, et le chevreau même, sensible à la mesure, ne sautait pas à contretemps.

Mais l’inspecteur Spaniello parut, à son tour, et, nouvelle Méduse, pétrifia de crainte le gardien, l’enfant et le chevreau. Pourtant l’inspecteur Spaniello était le meilleur des hommes. Ses subalternes l’adoraient. En toute autre circonstance, il eût montré sa bonhomie naturelle, au lieu de crier, de lever les bras, et de rappeler les prescriptions du règlement !

— Dans le jardin !… Dans le jardin des Vettii !… Hors d’ici, petit misérable !…

L’enfant ne réfugia dans la robe de Marie ; le chevreau épouvanté sauta la barrière et se cacha dans la cuisine où les marmites mélancoliques se rouillent sur le fourneau, depuis dix-neuf siècles. Le gardien s’épuisa en excuses, — et Angelo, sans se troubler, posa sa guitare :

— C’est le fils d’un custode qui habite à la porte Marine. J’ai voulu montrer à madame Marie comme il dansait bien… Et nous devons le peindre avec son chevreau… Consolez-vous ! Il n’a rien abîmé. Il n’a pas brisé une feuille de violettes…

Le gardien ramena le chevreau par les oreilles. Alors L’enfant se précipita vers l’animal qui bêlait et tremblait sur ses jattes fines. D’un même bond, franchissant l’atrium, ils disparurent dans la ruelle.

— Voilà, dit Guillaume Wallers, les derniers Génies des Vettii qui abandonnent la maison, chassés par nous, les barbares.