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La Faiseuse de mouches

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La Faiseuse de Mouches[1].

Lettre à N.


Vous serez peut estre surprise de recevoir une lettre de la part d’une fille que vous ne visitez jamais et qui n’a l’honneur de vous connoistre que par reputation ; mais, en verité, nous autres personnes du grand nom, et personnes extraordinaires, ne devons pas nous attacher aux maximes vulgaires, et ne sommes pas nez pour estre esclaves de ces petites formalitez que le commun observe. Aussi ay-je voulu m’en affranchir en cette rencontre ; et, connoissant desjà votre belle humeur et votre bonté, j’ay cru que vous ne seriez pas faschée que la bonne faiseuse de mouches prist la liberté de vous ecrire et de vous en envoyer de sa façon. J’appris mesme, il y a quelque temps, que quelques uns de vos galants de Toulouse en avoient donné à mademoiselle votre sœur sans vous en faire part, et je ne sceus pas plus tost cette nouvelle que je resolus de vous en envoyer de plus belles et de meilleures que les siennes, car nous en avons à tout prix et pour toute sorte de gens. J’en ay en mon particulier de toutes les façons,

Pour adoucir les yeux, pour parer le visage,
Pour mettre sur le front, pour placer sur le sein,
Et, pourveu qu’une adroite main
Les sçache bien mettre en usage,
On ne les met jamais en vain.
Si ma mouche est mise en prattique,
Tel galant qui vous fait la nique,
S’il n’est aujourd’huy pris, il le sera demain ;
Qu’il soit indiférent ou qu’il fasse le vain,
À la fin la mouche le pique.

Au reste, Mademoiselle, ne vous imaginez pas que mes mouches ne soient diferentes que par la taille ou par la figure ; elles ont en particulier des qualitez qui les font distinguer les unes des autres ; et je vous adverty que parmy celles-ci l’on y trouve de fines mouches, et que toutes ensemble ont l’inclination des abeilles, qui ne se posent d’ordinaire que sur des fleurs. Cependant, pour ne pas faire un grand discours sur un pied de mouche, et pour venir à ce qui est de plus important en cette matière, il faut que je vous apprenne qu’entre celles que je vous envoye, les longues se doivent mettre au bal[2] le plus souvent, parcequ’elles paroissent et se plaisent davantage au flambeau. Les plus grandes et les plus larges sont vraies mouches de cours, et pour les lieux d’où l’on les voit de loin, car elles portent 30 ou 40 pas, pour le moins, et vont attaquer un homme à la portée d’un pistolet. Nous en remarquons encore d’autres par dessus toutes, fort petites et coquettes à merveille, et celles-là sont vraies mouches de ruelle, qui ne tirent qu’à brusle pourpoint, et qu’on doit mestre en jeu quelque jour de collation ou de feste. Il ne dependra maintenant que de vous d’en tirer l’usage qu’il vous plaira ; je veux pourtant vous apprendre à vous en servir avec succez quand il vous prendra fantaisie de saisir un cœur dans un moment, ou le prendre d’assaut, s’il faut ainsi dire.

Prenez une mouche de bal
Avec deux mouches de ruelle,
Renoncez un moment à vostre humeur cruelle ;
Quand le galant viendra, radoucissez vos yeux ;
Lors, d’un ton de voix gracieux
S’il dit qu’il meurt d’amour, et qu’il mourra fidèle,
Répondez en biaisant, flattez un peu son mal ;
Que s’il parle encor de son feu,
Taschez de paroistre resveuse,
Et, pour deguiser vostre jeu,
Contrefaite la serieuse,
Dites : Les hommes sont trompeurs,
Ils sont fins et bien dangereux ;
Ils feignent d’estre malheureux,
Pour tromper une malheureuse ;
Mais une fille est sans excuse
Quand elle croit ces imposteurs !
Que si pour lors le galant jure
Qu’il n’est ny menteur ny parjure,
Qu’il ne feint pas les maux qu’Amour luy fait souffrir,
Sans vous faire tirer l’oreille,
Dites-lui, divine merveille,
Que le temps peut tout decouvrir.
Cependant, blamez l’inconstance,
Dites qu’un vray galant est un tresor de prix ;
Au reste, donnez-luy quelque douce esperance,
Et tenez celui-là pour pris.

Cependant je viens de m’adviser, Mademoiselle, que je sème des vers, parcy, par-là, dans une lettre que j’avois resolu d’ecrire en prose ; mais n’importe, puis que j’ai commencé, j’ai envie de ne pas me contraindre et de vous envoyer pour le moins autant de vers que de prose : car aussi bien, quand la fantaisie en prend, on ne sçauroit s’empescher d’en faire. Je vais donc vous conter une histoire en rimes ; elle est de mon mestier, et vous apprendra d’où sont venuës les mouches et qui en inventa l’usage. Mais avant toutes choses je vous proteste que c’est un grand secret et un grand mystère, que je n’ai encore revélé à personne. Quand vous l’aurez sceu, je vous prie de n’en faire confidence à qui que ce soit qu’à Mademoiselle votre sœur.

Ecoutez, fille divine,
Je vous apprendray l’origine
De ces mouches que vous portez ;
Que vous autres, rares beautez,
Mettez si souvent en usage
Pour embellir vostre visage.
Ce dieu redouté des humains,
Qui fait toujours mille desseins
Contre la liberté des hommes,
Mit en vogue, au siècle où nous sommes,
Toutes ces belles mouches-là,
Et voici comme tout alla :
Un jour, près de Venus, sa mère,
Et faute de meilleure affaire,
L’Amour, sans dire un pauvre mot,
Chassoit aux mouches comme un sot ;
Si qu’enfin la belle déesse,
En se moquant de sa jeunesse,

Luy dit : « Arreste-toy, fripon,
Et fais quelque chose de bon ! »
Mais certes elle eust beau luy dire,
Le badin ne fît qu’en rire,
Et toujours aux mouches chassa.
Venus le vit et s’en fascha,
Et, comme la chose la touche,
Ayant, comme on dit, pris la mouche,
Voulut luy donner sur les doigts,
Mais il esquiva, le matois !
Et, pour eviter la colère
De sa maman, sut si bien faire,
Qu’il lascha du creux de sa main
Une mouche dessus son sein.
Cette mouche à peine fut-elle
Sur le sein de cette immortelle,
Que l’on vit, dans le même instant,
Qu’il en parut plus eclatant,
Comme, quand un sombre nuage
Cache le ciel par son ombrage,
À l’entour de ce corps obscur
Le ciel prend un nouvel azur,
Et, rehaussé par son contraire,
Brille d’une façon plus claire.
Venus, dans ce ravissement,
Benit ce bienheureux moment,
Et fut tout-à-fait satisfaite,
Car elle n’a rien plus en teste
Et ne s’occupe tous les jours
Qu’à chercher de nouveaux atours.
Elle fit cent douces grimaces.
Mais Dieu sait ! quand une des Graces,

Qui se trouva là par hazard,
Luy dit que jamais aucun fard
Ne sçauroit la rendre plus belle
Que cette invention nouvelle.
Pour lors, se tournant vers l’Amour :
« Je veux te payer ce bon tour,
Luy dit-elle, et, pour récompence,
Deux tourterelles d’importance
Seront aujourd’huy le prix
De cette mouche icy, mon fils.
— J’aurai donc deux tourterelles ?
Dit l’Amour en battant des ailes ;
Attendez, je veux faire mieux. »
Lors, de ses doigts industrieux
Decoupant une étoffe noire,
Il fit, si l’on en croit l’histoire,
Mille mouches sans se lasser,
Puis aussy tost les vint placer,
Une près de l’œil de sa mère[3]
(La chose icy n’est pas bien claire
Si ce fut le gauche ou le droit) ;
Il en mit encor dans l’endroit
Où vola la première mouche,
Sur les temples[4], sur la bouche[5]

À costé du nez[6], sur le front[7],
Sur les joues[8], sur le menton.
Cependant la trouppe celeste,
Apercevant Venus si leste,
Mit des mouches pour l’imiter.
Junon, pour plaire à Jupiter,
En mit autant que Venus mesme.
Pallas eut un desir extresme
D’en mettre sur son front guerrier
Et d’abandonner le laurier.
Quand à Mars, pour plaire à Cyprine,
Il en orna sa bonne mine,
Et, depuis, en porta toujours
Une fort grande de velours[9].
Aussy tost, les beautez mortelles
En ayant appris des nouvelles,

Voulurent en mettre à leur tour
Sous le bon plaisir de l’Amour.
D’abord qu’elles furent connues,
Il sembloit qu’il en plût des nues ;
La moindre bourgeoise en portoit,
Et la soubrette s’en paroit,
Comme eust pu faire une princesse,
Car c’estoit la belle ajustesse[10] ;
Enfin tout le monde en voulut,
Et tout le monde en eut[11].



  1. Nous trouvons cette pièce dans la quatrième partie, p. 54–63, du Recueil de pièces en prose les plus agreables de ce temps, composées par divers autheurs. Paris, Ch. Sercy, MDCLXI, in-12. — La faiseuse dont il s’agit ici est sans doute celle chez qui il étoit de bon ton d’aller se fournir, et qui se trouve vantée dans le dernier couplet d’une chanson sur les mouches que Tallemant cite dans son historiette du P. André (1re édit., t. 3, p. 326) :

    Mais surtout soyez curieuse
    Et difficile au dernier point,
    Et gardez de n’en porter point
    Que de chez la bonne faiseuse.

    Sur cette mode, on peut lire la note 368e du Palais Mazarin.

  2. Les mouches rondes étoient les plus vantées. On les appeloit assassins. On lit dans la chanson que cite Tallemant :

    Vous auriez beau être frisée
    Par anneaux tombant sur le sein,
    Sans un amoureux assassin
    Vous ne serez guère prisée.

    Les hommes eux-mêmes en portoient : « Il sera encore permis à nos galants de la meilleure mine de porter des mouches rondes et longues. » (Les lois de la galanterie 1644, édit. Aug. Aubry, p. 18.)

  3. La mouche collée près de l’œil s’appeloit la passionnée.
  4. Portez-en à l’œil, à la temple,
    Ayant le front chamarré,
    Et sans craindre votre curé
    Portez-en jusque dans le temple.
    Les hommes portoient « l’emplastre noire assez grande sur la temple, ce que l’on appelle l’enseigne du mal de dent ; mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs ayant commencé depuis peu de la porter au-dessous de l’os de la joue, nous y avons trouvé beaucoup de bienséance et d’agrément. Que si les critiques nous pensent reprocher que c’est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque nous leur respondrons que nous ne sçaurions faire autrement que de suivre l’exemple de celles que nous admirons et adorons. » (Les loix de la galanterie, p. 19.)
  5. . Au coin de la bouche, c’étoit la baiseuse ; sur les lèvres, la coquette.
  6. Sur le nez, c’étoit l’effrontée.
  7. La majestueuse.
  8. Au milieu de la joue, la galante ; sur le pli de la joue en riant, l’enjouée.
  9. C’est l’emplâtre dont il est parlé dans l’une des précédentes notes.
  10. Parure. « Elle estoit toujours quatre heures à sa toilette à compasser son ajustesse. » (Contes de la reine de Navarre, nouv. 36e.)
  11. Tout le monde en eut, si bien que dans une mazarinade, Maximes morales et chrétiennes pour le repos des consciences dans les affaires présentes, etc., 1649, in-4., il est dit qu’on voit « abbés frises, poudrés, le visage couvert de mouches, tous les jours dans un habit libertin parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries. »