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Manifeste et prédictions des plus véritables affaires qui se doivent passer en France cette année 1620

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Manifeste et predictions des plus veritables affaires qui se doivent passer en France cette année 1620, par le sieur de la Bourdanière[1], grand mathematicien.
À Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, par Robert Marie, imprimeur et libraire. 1620.
Avec permission. In-8.


Cette année 1620, Saturne sera retrograde, Mercure inconstant, et un tas d’autres planettes n’yront selon la volonté de plusieurs : dont pour ces causes les cordiers iront à reculon ; les aveugles ne verront que bien peu, ou rien ; les sours oyront fort mal ; les muets ne parleront guère ; les riches se porteront un peu mieux que les pauvres, et les sains mieux que les malades ; plusieurs moutons, beufs, pourceaux, oyseaux, poules et canarts mourront, et ne sera si cruelle mortalité entre les singes, renars et dromadères ; vieillesse sera incurable cette année, à cause des années passées ; ceux qui seront pluretiques auront grand mal au costé ; ceux qui auront mal au ventre yront à la selle persée.

Les cathères descendront du cerveau ès membres inferieurs ; le mal des yeux sera fort contraire à la veüe ; lors reignera une maladie bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable, et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, et bien souvent composeront en ravaserie, sillogisant en la pierre phillosophale et ès aureilles de Midas. Je tremble de peur quand j’y pense, car je dy qu’elle sera epidimiale ; et l’appelle Averrois faute d’argent[2].

L’avoine fera grand bien aux chevaux. Il ne sera guère plus de lard que de pourceaux.

Mercure nous menace de quelque peu de persil[3], mais ce nonobstant il sera à pris raisonnable. De bled, de vin, de fruitage et legumage, on en aura assés, si les souhaits des pauvres gens sont ouys. Il y aura force poissons en la mer, force estoiles au ciel, force sel en Broüage[4].

Sur l’esté sera à redoubter quelque règne des pusses. Italie, Cicile, Romanie, Naple, demeureront où ils estoient l’an passé ; les marchans profiteront s’ils ne perdent. En Angleterre, Escosse, Hibernie, le vin leur sera autant sain que la bierre, pourveu qu’il soit bon et friant.

Au printemps vous verrez plus de fleurs qu’en toutes les trois autres saisons. En esté je ne sais quel vent courera, mais je sçais bien qu’il doit faire chaut et regner vent marin ; toutefois, si autrement arrive, ne faudra se desesperer. Beau fera se tenir joyeux, et boire frais. En automne on vendengera, ou devant, ou après, ce m’est tout un pourveu qu’ayons bon vin en abondance. Il se faut garder en automne des arrestes de poissons, et aussi de poison ; en hiver, selon mon petit entendement ne seront sages ceux qui venderont leurs fourrures pour acheter du bois. S’il pleut, ne vous en melancolizés : tant moins aurez-vous de poudre par les chemins. Sur tout tenés vous chaudement et redoutés les catherres ; beuvés du meilleur, attendant que l’autre amendera. À cecy devés ajouster foy, car j’ay si bien par si devant consideré les planettes que j’ay apris de faire les plats nets, en mangeant tout, ne laissant rien. Escoutés donc ce qui sensuit :

C’este année y aura éclipse de bource, et si le vent ne soufle il y aura grande mortalité de poux à l’hospital ; ceux qui yront souvent aux champs humeront plus de vent que d’huistres ; les chapeaux monteront sur les testes ; les pierres seront dures. Il y aura ceste année plus d’eau que de vin ; n’y aura rien plus froid en hiver que la glace, en esté rien plus chaut que le feu.

Ceste année les uns tiendront longtemps scillence ; il sera bon de faire plus provision d’argent que de foin ; car, encore qu’il soit bien cheir, si est que toutes les bestes n’en mengeront point. Il y aura grande guerre entre les chiens et les lièvres, entre l’eau et le feu ; ceux qui boiront devant la soif seront alterés.

Les vierges ne donneront leurs tetins aux enfans. Les fleurs precederont les fruicts aux arbres.

Les boureaux serviront de rubarbe aux larrons qui seront constipés du ventre. Il fera bien froid quand il gellera ; plusieurs medecins seront dangereux ceste année, d’autant qu’il changeront R en D : au lieu de RECIPE mettront DECIPE. Les goutteux se porteront mieux des dents que des jambes ; l’on ne prendra point les ecrevisses en l’air.

Ceste année l’apetit s’en ira en mangeant et la soif en beuvant. Il y aura ceste année plus de bestes que de picotins d’avoine. Il coutera la vie à ceux qui mourront ceste année. Vous serés contents (s’il vous plaist, Messieurs) de ceci ; car, si je disois tout ceste année, ce seroit plus de la moitié.


  1. Grand faiseur de bourdes. On jouoit volontiers sur ce mot. « Monsieur L. D. S., lit-on dans l’Esprit de Guy-Patin, p. 278, turlupinoit quelquefois contre son fils, qu’il reconnoissoit pour un insigne menteur, en lui disant que, quelque part qu’il allât, il étoit toujours dans la rue des Bourdonnois, que sa canne lui sembloit un bourdon, et qu’il croyoit l’avoir fait à Bourdeaux plutôt qu’à Paris ; il rioit ensuite après ces dictons, et personne ne rioit que lui. »
  2. Faute d’argent est douleur non pareille.
    Sur ce refrain, V. notre t. 5, p. 223.
  3. Il y a ici quelque jeu de mot, peu à l’honneur du dieu voleur, sur le verbe pesciller ou perciller, qui en argot signifie prendre.
  4. On sait que nos meilleurs marais salants sont autour de Brouage, dans la Basse-Saintonge.