La Femme en blanc/III/Walter Hartright/08

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Traduction par Paul-Émile Daurand-Forgues.
J. Hétzel (1 et 2p. 215-233).
Troisième époque — Walter Hartright


VIII


Lorsque après mon entrevue avec mistress Clements, je revins à la maison, je fus frappé d’un changement qui s’était manifesté chez Laura.

L’invariable douceur, l’inépuisable patience dont tant de cruelles épreuves n’avaient encore pu venir à bout, semblaient lui avoir manqué soudainement. Insensible à tout ce que Marian essayait pour la calmer et la distraire, elle était assise loin de son dessin qu’elle négligeait et qu’elle avait repoussé loin d’elle, les yeux obstinément baissés, les mains sur ses genoux, et les doigts enlacés les uns dans les autres par un mouvement fébrile. À mon entrée, Marian se leva, me laissant lire sur son visage une inquiétude silencieuse ; elle attendit un instant pour voir si à mon approche Laura lèverait les yeux ; et après avoir murmuré à mon oreille : — Voyez si vous pourrez la tirer de cette torpeur !… elle sortit de la chambre.

Je m’assis dans le fauteuil qu’elle avait laissé vide ; je dénouai doucement les pauvres doigts amaigris et fiévreux ; puis, prenant les deux mains de Laura dans les miennes :

— À quoi pensez-vous ? dites-le-moi, chère enfant ?… faites effort, et dites-le-moi !…

Il y eut en elle une sorte de combat, mais elle finit par me regarder en face :

— Je ne puis me sentir heureuse, dit-elle, je ne puis m’empêcher de songer…

À ces mots, elle s’arrêta, se pencha légèrement en avant, et posa sa tête sur mon épaule avec une sorte de muet désespoir qui m’alla au cœur.

— Tâchez, répétai-je doucement, tâchez de me dire ce qui vous empêche d’être heureuse !

— Je suis si peu utile,… je pèse si fort sur vous deux, répondit-elle avec un soupir las et découragé. Vous travaillez, vous gagnez de l’argent, Walter ; et Marian vous vient en aide. Pourquoi n’est-il rien que je puisse faire ?… Vous finirez par me préférer Marian… Vous finirez par là, car je ne suis bonne à rien ! Oh ! de grâce, ne me traitez pas comme un enfant !…

Je lui fis relever la tête, et lissant ses cheveux en désordre qui lui tombaient sur le front, je donnai un baiser à cette pauvre fleur flétrie, à cette sœur dont le chagrin avait presque égaré la raison.

— Vous nous aiderez, Laura, lui dis-je ; vous commencerez, chère enfant, dès aujourd’hui…

Aussitôt son regard prit une ardeur presque maladive, et sa curiosité, qui semblait lui couper la respiration, me fit trembler pour cette nouvelle vitalité que l’espérance venait de lui rendre sur quelques paroles tombées de mes lèvres. Je me levai, je remis en ordre ses instruments de dessin et les replaçant devant elle :

— Vous savez, lui dis-je, que je gagne ma vie en travaillant à ceci. Vous vous êtes si bien appliquée, vous avez fait tant de progrès que vous pouvez travailler, vous aussi, et comme moi gagner de l’argent. Tâchez de terminer cette petite esquisse aussi correctement, aussi gentiment que vous le pourrez. Quand elle sera finie, je la porterai au même marchand qui achète tout ce que je fais, et qui très-certainement l’achètera aussi. Vous garderez à part, dans votre bourse, tout ce que vous aurez gagné ; et Marian vous demandera, comme à moi, de quoi faire marcher notre petit ménage. Pensez combien vous allez vous rendre utile, à elle et à moi ! Pensez-y, Laura, et vous ne saurez plus ce que c’est d’avoir une heure de chagrin…

Son visage s’anima et s’éclaira bientôt d’un sourire. Tant qu’il dura, ce sourire, et au moment où elle reprenait les crayons que naguère elle avait mis de côté, on eût presque dit notre Laura d’autrefois.

J’avais su bien traduire les premiers symptômes de renaissance et de force nouvelle qui, à son insu, se révélaient dans son intelligence, par l’attention jalouse avec laquelle, depuis peu, elle surveillait les occupations de sa sœur et les miennes. Marian (quand je lui contai ce qui s’était passé), comprit comme moi que Laura désirait ardemment reconquérir une petite importance, et se relever dans sa propre estime aussi bien que dans la nôtre : — à partir de ce jour, nous mîmes tous nos soins à seconder cette ambition nouvelle, qui peut-être nous donnait à espérer, et pour un temps assez proche, un avenir plus heureux. Ses dessins, à mesure qu’elle les terminait ou croyait les avoir terminés, passaient aussitôt dans mes mains ; je les remettais à Marian qui les cachait avec soin, et je prélevais sur mes profits un léger tribut hebdomadaire, qui était offert à Laura comme le prix auquel des étrangers avaient acquis ces dessins sans mérite et sans valeur, que moi seul, en somme, j’achetais. Il nous était quelquefois difficile de garder le sérieux nécessaire à cette innocente fourberie, quand elle nous apportait avec orgueil sa part de la dépense commune, et me demandait gravement lequel avait gagné le plus, d’elle ou de moi, dans le cours de la semaine écoulée. Tous ses dessins, enfouis avec soin, je les ai encore en ma possession ; ils constituent, à mes yeux, un trésor sans prix. — Chers souvenirs que j’aime à faire vivre ; — amis des temps malheureux qui ne sont plus, mon cœur ne les sacrifiera, ne les oubliera jamais !

Serait-il donc vrai que je me soustrais ici aux nécessités de mon labeur ? et n’anticipé-je pas sur les temps plus heureux auxquels ce récit ne m’a pas encore amené ? Oui, sans doute, il en est ainsi, et je l’avoue franchement. Maintenant, revenons sur nos pas ; revenons à ces jours d’anxiétés, de craintes continuelles, où mon courage ne demeurait vivant qu’au prix d’une lutte acharnée, dans cette glaciale immobilité où je demeurais enchaîné. Peut-être ces minutes n’auront-elles pas été perdues, si les amis dont l’œil suit les pages de ce récit ont fait halte et se sont reposés comme moi.

Je saisis la première occasion qui s’offrit de causer en particulier avec Marian, et de lui communiquer le résultat des informations que j’avais prises dans la matinée. Sur le voyage que je comptais faire à Welmingham, elle me parut partager l’opinion que m’avait déjà exprimée mistress Clements.

— Bien certainement, me dit-elle, Walter, le peu que vous avez appris jusqu’ici ne doit vous donner aucun espoir d’obtenir les confidences de mistress Catherick ? Est-il bien sage de vous porter à de telles extrémités, avant d’avoir bien réellement épuisé tous les moyens plus directs et plus sûrs d’en arriver à ce que vous désirez ? Quand vous me disiez que sir Percival et le comte étaient les deux seuls êtres vivants qui connussent la date exacte du voyage de Laura, vous avez oublié, j’oubliais moi-même qu’il existe une troisième personne à qui cette date est certainement connue ; — c’est de mistress Rubelle que je veux parler. Ne serait-il pas beaucoup plus facile et beaucoup moins dangereux d’insister pour obtenir d’elle une confession complète, que de prétendre arracher cet aveu à sir Percival ?

— Cela, répliquai-je, pourrait être beaucoup plus facile ; mais nous ne savons pas au juste jusqu’où va la connivence de mistress Rubelle, et l’intérêt qu’on lui a donné dans le complot ; nous ne sommes donc pas certains que la date soit restée gravée dans sa mémoire, comme elle l’est, bien certainement, dans celle de sir Percival et du comte. Il est maintenant trop tard pour perdre avec mistress Rubelle le temps précieux que nous pouvons employer à découvrir, dans la vie de sir Percival, ce côté faible qui nous la livrera tout entière. Ne tenez-vous pas compte un peu trop sérieusement, Marian, du danger auquel je m’expose en retournant dans le Hampshire ? Ne commencez-vous pas à croire que sir Percival Glyde pourrait bien se trouver, en somme, un antagoniste au-dessus de mes forces ?

— Il ne sera pas au-dessus de vos forces, répondit-elle d’un ton décidé, parce qu’il n’aura pas, pour lutter contre vous, l’aide puissante que lui prêterait l’impénétrable méchanceté du comte.

— Et d’où tirez-vous cette conclusion ? lui demandai-je un peu surpris.

— Je connais, me répondit-elle, l’entêtement de sir Percival et l’impatience avec laquelle il subit le contrôle de son conseiller intime. Il voudra, je crois, vous tenir tête à lui tout seul, tout comme il voulait d’abord, à Blackwater-Park, agir par lui-même. L’heure où vous devez vous attendre à voir intervenir le comte, sera celle où vous tiendrez sir Percival à votre discrétion. Les intérêts du premier se trouveront alors directement menacés ; et pour sa propre défense, Walter, vous lui verrez déployer de terribles ressources.

— Nous pouvons le désarmer d’avance, répliquai-je. Quelques-uns des détails que je tiens de mistress Clements peuvent servir contre lui, et nous avons encore à notre disposition d’autres moyens de soutenir la lutte. Il y a, dans la relation de mistress Michelson, certains passages d’où il résulte que le comte a cru nécessaire de se mettre en communication avec M. Fairlie ; et dans cette démarche peut se rencontrer telle ou telle circonstance plus ou moins compromettante pour lui. Pendant mon absence, Marian, écrivez à M. Fairlie, et demandez-lui une réponse où soit exactement décrit ce qui s’est passé entre lui et le comte ; qu’il vous renseigne, en même temps, sur tous les détails qui auraient pu lui parvenir, depuis lors, relativement à sa nièce. Dites-lui que l’exposé de faits que vous réclamez serait, tôt ou tard, l’objet d’instances nouvelles et plus pressantes, s’il répugnait à vous le donner aujourd’hui.

— J’écrirai cette lettre, Walter. Mais êtes-vous donc bien décidé à partir pour Welmingham ?

— Absolument décidé. Je vais consacrer deux jours à gagner de quoi nous suffire la semaine prochaine : cela fait, je m’embarque pour le Hampshire…

Quand arriva le troisième jour, j’étais prêt à me mettre en route.

Comme il était possible que mon absence durât quelque temps, j’arrangeai avec Marian une correspondance régulièrement quotidienne ; et naturellement nous nous écririons sous des noms supposés, la prudence la plus vulgaire l’exigeant ainsi. Tant que j’aurais régulièrement de ses nouvelles, je pourrais compter que rien de mal n’était arrivé ; mais la première fois que le courrier du matin ne m’apporterait aucune lettre, je partirais pour Londres sans autre avis, et par le premier train disponible. Je parvins à faire accepter à Laura la pensée de mon départ, en lui disant que j’allais à la campagne chercher des acheteurs pour ses dessins et les miens ; je la laissai fort occupée et tout heureuse. Marian m’accompagna jusqu’à la porte de la rue.

— Rappelez-vous, me dit-elle tout bas dans le corridor, rappelez-vous quels cœurs inquiets vous laissez ici ; rappelez-vous toutes les espérances attachées à votre retour sain et sauf ! Si des accidents imprévus viennent traverser ce voyage ; si vous vous rencontrez avec sir Percival…

— Qui peut vous faire songer à une pareille rencontre ? lui demandai-je.

— Est-ce que je sais, moi ?… J’ai des craintes et des imaginations dont je ne puis rendre compte. Riez-en, Walter, si vous voulez !… mais, pour l’amour de Dieu, si vous vous trouvez en contact avec cet homme, demeurez maître de vous !

— Ne craignez rien, Marian ; je vous réponds de mon empire sur moi-même…

Ce fut sur ces mots que nous nous quittâmes.

Je pris une allure très-rapide pour me rendre à la station. Il y avait en moi je ne sais quelle ardeur et quel éclat d’espérance ; dans mon esprit grandissait la conviction que mon voyage, cette fois, ne serait pas vainement entrepris. La matinée était belle, lumineuse et froide ; mes nerfs en étaient comme remontés, et je sentais palpiter en moi, de la tête aux pieds, l’énergie de ma résolution.

Tandis que je traversais le quai du rail-way, cherchant de droite et de gauche, dans les groupes qui l’encombraient, quelques visages de connaissance, je me demandai tout à coup si je n’eusse pas mieux fait d’adopter quelque déguisement, avant de partir pour le Hampshire. Mais il y avait, selon moi, dans cette idée, quelque chose de si répulsif, — on s’assimile si bien, en se déguisant, à l’ignoble troupeau des espions à gages et des agents de la police privée, — que la question se trouva résolue pour moi, presque aussitôt qu’elle se fut offerte à mon esprit. Envisagée simplement au point de vue des avantages qu’elle pouvait offrir, une telle démarche était excessivement équivoque. Si je la tentais chez moi, le maître de la maison devait la découvrir tôt ou tard, et de ce moment, je serais en butte à ses soupçons. Si je me déguisais au dehors, l’accident le plus vulgaire pouvait tour à tour me montrer aux mêmes personnes avec et sans mon costume d’emprunt ; par là, j’appellerais aussitôt sur moi cette méfiance que je devais éloigner à tout prix. Jusqu’alors, j’avais agi à visage découvert ; je me promis de continuer ainsi jusqu’au bout.

Le train me déposa devant Welmingham, la même après-midi, de bonne heure.

Est-il en Arabie un désert de sable ou, parmi les cités détruites de la Palestine, une scène de désolation qui puisse répugner à l’œil et accabler l’esprit au même point que l’aspect d’une ville provinciale anglaise au début de son existence, et alors que sa prospérité future est encore à l’état de germe ? Je me posais cette question en traversant les rues de Welmingham, où régnaient je ne sais quelle propreté désolée, je ne sais quelle laideur bien entretenue, et une sorte de torpeur aux dehors prétentieux et coquets. Les marchands qui, du fond de leurs boutiques désertes, ouvraient de grands yeux en me voyant passer ; les arbres qui, mal étayés, s’affaissaient dans une aride région de « crescents[1] » et de squares inachevés, où ils végétaient en exil ; les squelettes des maisons qui, dans un silence de mort, attendaient en vain la présence vivifiante des êtres humains appelés à leur communiquer plus tard le mouvement et le souffle ; toute créature offerte à mes yeux, tout objet inanimé devant lequel je passais, semblaient me répondre d’un commun accord : — Les déserts de l’Arabie n’ont rien de commun avec notre désolation civilisée ; les vieilles ruines de la Palestine n’atteindront jamais à notre tristesse, qui date d’hier.

Je me fis indiquer le chemin du quartier où habitait mistress Catherick. En y arrivant, je me trouvai dans un square formé par des maisonnettes uniformes, hautes d’un étage. Il y avait au milieu un lambeau de pelouse dénudée que protégeait mal un grillage économique en fil de fer. Une vieille bonne et deux enfants, debout à un angle du petit enclos, contemplaient une chèvre étique dont l’errante humeur était contrariée par des entraves. Deux promeneurs à pied causaient nonchalamment sur un des côtés du trottoir établi devant les maisons, et sur l’autre, un petit garçon oisif traînait en laisse, au bout d’une ficelle, un petit chien non moins désœuvré. J’entendais, dans le lointain, le tapotement monotone d’un piano, et, en guise d’accompagnement, le choc intermittent d’un marteau beaucoup plus rapproché de moi. Voilà par quels aspects et par quels bruits la vie se révélait à moi, lorsque je débouchai dans le square.

J’allai directement à la porte du numéro treize, — le numéro de mistress Catherick, — et j’y frappai sans prendre le temps de réfléchir d’avance à la manière dont je me présenterais, une fois entré. Il fallait d’abord voir mistress Catherick. Je pourrais ensuite apprécier, d’après mes propres observations, le mode le plus simple et le plus sûr d’aborder la question qui m’amenait.

La porte fut ouverte par une servante, déjà mûre et d’une physionomie mélancolique. Je lui remis ma carte, en lui demandant si je pouvais voir mistress Catherick. Cette fille porta mon nom dans le salon donnant sur la rue, et revint me prier de faire connaître l’objet de ma visite.

— Dites, s’il vous plaît, lui répondis-je, que ma visite a pour objet la fille de mistress Catherick… Je ne trouvai pas de meilleur prétexte, sous le coup de la nécessité, pour expliquer ma venue.

La domestique rentra de nouveau dans le salon, de nouveau revint me trouver, et, cette fois, non sans un regard d’étonnement douloureux, me pria d’entrer.

Les murailles de la petite pièce où je pénétrai étaient tapissées d’un papier à ramages de la plus grande dimension et des couleurs les plus « tapageuses ». Fauteuils, tables, chiffonnier, sofa, tout reluisait de cet éclat glutineux particulier aux meubles de pacotille. Sur la plus grande table, au centre de la pièce, et reposant au milieu même de cette table, sur un coussin de tricot jaune et rouge, était une Bible somptueusement reliée ; à côté d’une autre table, la plus rapprochée de l’unique fenêtre, ayant sur les genoux un panier à ouvrage, et accroupi à ses pieds un vieil épagneul asthmatique et chassieux, se tenait une femme âgée, dont un bonnet de filet noir couvrait la tête ; habillée, d’ailleurs, d’une robe de soie noire, et cachant à moitié ses mains sous des mitaines, couleur d’ardoise. Ses cheveux gris de fer tombaient en lourds bandeaux sur les deux côtés de son visage ; ses yeux noirs regardaient droit en avant avec une fixité dure, méfiante, implacable. Elle avait les joues pleines, le menton allongé et les lèvres épaisses, sensuelles, dépourvues de coloris. Sa taille était forte et robuste, son attitude empreinte d’un sang-froid agressif. Telle était mistress Catherick.

— Vous êtes venu me parler de ma fille, me dit-elle, sans me laisser le temps d’articuler un seul mot. Ayez la bonté de m’expliquer ce que vous avez à me dire…

L’accent de sa voix était aussi dur, aussi méfiant, aussi implacable que l’expression de son regard. Elle m’avait indiqué un fauteuil, et me regarda très-attentivement de la tête aux pieds pendant que j’y prenais place. Je ne me vis d’autre chance, avec une pareille femme, que de régler mon langage sur celui qu’elle avait adopté, de la suivre, dès le début de l’entretien, sur le terrain qu’elle avait choisi.

— Vous savez, lui dis-je, qu’on a perdu les traces de votre fille ?

— Je suis parfaitement au courant de ceci.

— N’avez-vous appréhendé en rien que le malheur de sa fuite pût n’être que le prélude d’un autre malheur, — celui de sa mort ?

— Oui. Venez-vous me dire qu’elle est morte ?

— Positivement.

— Pourquoi ?…

Elle me posa cette étrange question sans que sa voix, son visage ou son attitude eussent subi le plus léger changement. Elle n’eût pas semblé plus complètement désintéressée dans la question, s’il se fût agi du trépas de la chèvre captive devant ses fenêtres.

— Pourquoi ? répétai-je. Vous me demandez pourquoi je viens vous apprendre la mort de votre fille ?

— Sans doute. Quel intérêt prenez-vous à elle ou à moi ? Comment se fait-il que vous soyez au courant de ce qui concerne ma fille ?

— Vous allez le savoir. Je la rencontrai le soir où elle s’échappa de l’hospice, et je lui procurai les moyens d’arriver à un refuge sûr.

— Vous eûtes grand tort.

— Je suis fâché d’entendre sa mère parler ainsi.

— Peu importe à sa mère. Comment savez-vous qu’elle est morte ?

— Je n’ai pas la liberté de dire comment je le sais ; mais je le sais, ajoutai-je en appuyant sur ces trois derniers mots.

— Avez-vous la liberté de dire comment vous avez découvert mon adresse ?

— Parfaitement : … c’est mistress Clements qui me l’a donnée.

— Mistress Clements a perdu la tête. Vous a-t-elle conseillé de venir ici ?

— En aucune façon.

— Alors, je vous le demande encore, pourquoi êtes-vous venu ?…

La voyant bien résolue à obtenir une réponse, je la lui donnai sous la forme la plus simple.

— Je suis venu, lui dis-je, pensant que la mère d’Anne Catherick pouvait avoir naturellement quelque intérêt à savoir si celle-ci était morte ou vivante.

— Voilà tout ? dit mistress Catherick avec plus de sang-froid que jamais. Vous n’aviez pas d’autres motifs ?…

J’hésitai. La réponse la plus convenable à cette question n’était pas facile à improviser sur place.

— Si vous n’avez pas d’autres motifs, continua-t-elle, ôtant à loisir ses mitaines couleur d’ardoise et les roulant avec soin l’une dans l’autre, je n’ai plus qu’à vous remercier de votre visite, et à vous dire que je ne vous retiendrai pas plus longtemps. L’information que vous m’apportez serait plus complète, si vous vouliez bien m’expliquer par quelle voie elle vous est parvenue. Je suppose pourtant qu’elle m’autorise à prendre le deuil. Comme vous voyez, je n’aurai pas à modifier beaucoup mon costume. Mes mitaines une fois changées, je serai en noir de la tête aux pieds…

Elle fouilla dans les poches de sa robe ; elle y prit une paire de mitaines en filet noir ; elle les ganta du plus beau calme et avec l’impassibilité d’une figure de marbre ; puis, laissant retomber ses mains sur ses genoux :

— Je vous souhaite le bonjour, me dit-elle.

Le froid mépris que respirait son attitude me décida, en m’irritant, à lui laisser voir que le but de ma visite n’était pas encore rempli.

— En venant ici, lui dis-je, j’avais un autre motif.

— Ah ! je m’en doutais, remarqua mistress Catherick.

— La mort de votre fille…

— De quoi est-elle morte ?

— D’une maladie de cœur.

— C’est bien. Continuez.

— La mort de votre fille a servi à infliger un tort grave à une personne qui m’est très-chère. Je sais, de science certaine, que deux hommes ont pris part à cet acte d’iniquité. L’un d’eux est sir Percival Glyde.

— En vérité ?…

Je la regardais attentivement pour voir si la brusque mention de ce nom ne l’ébranlerait pas quelque peu. Pas un de ses muscles ne bougea… le regard de ses yeux, toujours dur, méfiant, implacable, ne vacilla pas un seul instant.

— Peut-être vous étonnerez-vous, continuai-je, que la mort de votre fille ait pu être utilisée comme moyen de faire tort à une autre personne ?

— Non, dit mistress Catherick ; je ne m’étonne de rien. Ceci paraît être votre affaire. Vous prenez intérêt à ce qui me concerne ; je n’en prends aucun à ce qui vous intéresse.

— Peut-être me demanderez-vous, repris-je avec une certaine insistance, pourquoi j’ai voulu porter ce renseignement devant vous ?

— Oui, je vous demanderai ceci.

— Eh bien, c’est que je suis résolu à faire en sorte que sir Percival Glyde rende compte de la mauvaise action qu’il a commise.

— Qu’ai-je à faire avec cette résolution ?

— Je vais vous le dire. Il y a, dans le passé de sir Percival, certains événements dont la connaissance complète est nécessaire à la réalisation de mes vues. Vous les connaissez… et pour cette unique raison, je suis venu vous trouver.

— De quels événements voulez-vous parler ?

— D’événements qui se passèrent au Vieux-Welmingham, quand votre mari était là, clerc de paroisse, et avant l’époque où naquit votre fille…

Enfin, à travers la barrière d’impénétrable réserve qu’elle s’était efforcée d’élever entre nous, j’avais atteint cette femme. Je voyais la flamme encore voilée de son regard trahir sa colère naissante, — aussi clairement que je voyais ses mains inquiètes se mouvoir d’abord et, se dénouant ensuite, se mettre à lisser machinalement, sur ses genoux, sa robe de soie.

— Que savez-vous de ces événements ? me demanda-t-elle.

— Tout ce que mistress Clements a pu m’en dire, lui répliquai-je.

Sur ce ferme visage, aux lignes carrées, passa une rougeur rapide ; ses mains mobiles s’arrêtèrent un instant, et tout ceci semblait présager un soudain éclat de colère qui la mettrait momentanément hors de garde. Mais non ; — elle dompta l’irritation naissante, s’adossa dans son fauteuil, croisa ses bras sur sa large poitrine et, avec un sourire de sinistre sarcasme arrêté sur ses lèvres épaisses, elle me regarda aussi obstinément que jamais.

— Ah ! je commence à tout comprendre, maintenant… Et sa colère contenue, disciplinée, ne se révélait que par la raillerie contrainte de son accent et de son attitude… Vous avez contre sir Percival Glyde une rancune à vous personnelle… et je dois vous aider à l’assouvir. Il faut, n’est-il pas vrai ? que je vous raconte ceci, cela, ou autre chose encore, sur le compte de sir Percival et sur le mien ? Vraiment oui ? Vous avez fouillé dans ma vie privée. Vous croyez avoir trouvé une femme perdue, et dont vous ferez tout ce que bon vous semblera ; qui vit ici par tolérance et ne doit vous rien refuser, de peur que vous ne lui fassiez tort dans l’opinion des gens de la ville. Je vous comprends, et aussi votre ingénieuse spéculation… Je la comprends, et elle m’amuse… Ah ! ah !

Elle s’arrêta un moment ; ses bras se roidirent sur sa poitrine, et elle continua de rire à part elle, — d’un rire âpre, violent, irrité.

— Vous ne savez pas comment j’ai vécu ici, et ce que j’ai fait ici, monsieur… monsieur Je-ne-sais-qui, continua-t-elle. Je vous le dirai avant de sonner pour qu’on vous reconduise. Je suis arrivée ici, victime de la calomnie ; je suis arrivée ici, dépouillée de ma bonne réputation, et bien décidée à la reconquérir. Il m’a fallu, pour cela, des années et des années… mais je l’ai reconquise. J’ai lutté avec les gens investis du respect public, loyalement, ouvertement, sur leur propre terrain. Je suis maintenant placée assez haut, dans cette ville, pour me regarder comme hors de votre atteinte. « Le prêtre m’ôte son chapeau. » Ah ! ah ! vous ne comptiez pas là-dessus, quand vous vous êtes décidé à venir ? Allez à l’église, et renseignez-vous sur mon compte. Vous apprendrez que mistress Catherick a sa stalle, tout comme une autre, et qu’à jour fixe elle acquitte la taxe paroissiale. Allez à la municipalité. Vous y trouverez une pétition en voie de signature ; une pétition des plus respectables habitants contre l’autorisation projetée d’un cirque à ouvrir ici ; d’un cirque qui pourrait corrompre nos mœurs… « Nos mœurs, » entendez-vous bien ?… J’ai signé ce matin cette pétition. Allez au magasin de librairie ; on y publie, par souscription, les « Lectures du soir » de notre pasteur, sur la Justification par la Foi. Vous verrez mon nom parmi ceux des souscripteurs. Au dernier sermon de charité, la femme du médecin n’a mis qu’un shilling dans le plateau des quêtes ; j’y ai mis une demi-couronne.

M. le marguillier Soward tenait le plateau, et m’a saluée. Il y a dix ans, il disait à l’apothicaire Pigrum que j’aurais dû être chassée de la ville à coups de fouet, liée à la queue d’une charrette. Votre mère vit-elle encore ? Eh bien, a-t-elle sur sa table une plus belle Bible que la mienne ? Est-elle avec ses fournisseurs sur un meilleur pied que moi ? A-t-elle toujours vécu dans les limites de son revenu ? J’ai toujours vécu dans les limites du mien… Eh ! tenez, voici le ministre qui traverse le square… Regardez, monsieur Je-ne-sais-qui, regardez bien, je vous prie !…

Elle se leva, preste et leste comme une jeune femme, attendit que le « clergyman » vînt à passer, et lui fit alors une solennelle révérence. Le prêtre ôta cérémonieusement son chapeau, et continua son chemin. Mistress Catherick revint prendre place dans son fauteuil, me contemplant avec un sourire plus sarcastique et plus menaçant que jamais.

— Voilà ! dit-elle. Et maintenant, que pensez-vous de la femme perdue ? qu’augurez-vous de votre jolie spéculation ?…

La singulière façon dont elle avait ainsi voulu s’affirmer, cette excentrique revendication du rôle qu’elle s’était fait dans la ville, m’avaient tellement embarrassé, que je l’écoutais, muet de surprise. Je n’en étais pas moins résolu, malgré tout, à faire une seconde tentative pour dérouter ce beau sang-froid. Si le caractère violent de cette femme échappait une fois à son empire, et si j’en attirais sur moi les éclats, elle pouvait encore prononcer telle ou telle parole qui mettrait en mes mains le fil conducteur.

— Voyons… répondez ! qu’augurez-vous de votre spéculation ? reprit-elle d’un air de triomphe.

— Exactement ce que j’en augurais en mettant le pied dans ce salon, lui répondis-je. Je ne révoque nullement en doute la position que vous avez su vous faire dans cette ville ; et, quand bien même je le pourrais, je ne désire aucunement y porter atteinte. Je suis venu ici parce que, à ma connaissance certaine, sir Percival Glyde est votre ennemi tout comme le mien. Si j’ai ma rancune contre lui, vous avez la vôtre. Vous convient-il de le nier ? à votre aise ; méfiez-vous de moi autant qu’il vous plaira ; fâchez-vous à votre pleine satisfaction ; mais si vous êtes le moins du monde sensible à l’outrage, à l’injustice, je vois en vous, de toutes les femmes d’Angleterre, celle qui devrait m’aider le plus volontiers à écraser cet homme.

— Écrasez-le tout seul, dit-elle, et venez ensuite me trouver ; vous verrez ce que j’ai à vous dire…

Elle prononça ces paroles autrement qu’elle n’avait parlé jusqu’alors, — d’un ton bref, farouche, vindicatif. J’avais excité, dans son noir abri, la haine vipérine qui était tapie là depuis des années… Tandis que, par un brusque mouvement, mistress Catherick se penchait en avant vers le le fauteuil où j’étais assis, — cette haine sembla se jeter sur moi comme un reptile caché. Tandis que mistress Catherick se renfonçait à l’instant même dans son fauteuil, — elle se glissa promptement hors de vue.

— Vous ne voulez pas vous fier à moi ? lui dis-je.

— Non.

— Vous avez peur.

— En ai-je l’air ?

— Vous avez peur de sir Percival Glyde.

— Vous croyez ?…

Son teint s’animait et ses mains se mettaient à l’œuvre, lissant, de plus belle, sa robe de soie. Je lui serrai le bouton de plus près ; je continuai, sans lui accorder un moment de trêve.

— Sir Percival, lui dis-je, a une grande position dans le monde. Il serait très-concevable qu’il vous fît peur. Sir Percival est un homme puissant, — un baronnet, — propriétaire d’un beau domaine, — le descendant d’une grande famille…

Le soudain éclat de rire que ces mots lui arrachèrent, m’étonna au delà de toute expression.

— Certainement, comment donc ? reprit-elle, sur le ton du mépris le plus amer et le mieux confirmé : un baronnet, — le propriétaire d’un beau domaine, — le descendant d’une grande famille. — Oui vraiment ! une grande famille… Surtout par sa mère…

Je n’avais pas le temps de réfléchir sur les paroles qui venaient de lui échapper ainsi ; mais j’avais celui de comprendre qu’elles étaient dignes d’être méditées quand une fois j’aurais quitté la maison.

— Je ne suis pas ici pour discuter des questions de famille, lui dis-je. Je ne connais rien de la mère de sir Percival…

— Et pas davantage de sir Percival lui-même, interrompit-elle avec aigreur.

— Oh ! quant à cela, ne vous y fiez pas trop, je vous en préviens. Je sais de lui quelques petites choses, et j’en soupçonne bien davantage.

— Que soupçonnez-vous ?

— Je commencerai par vous dire ce que je ne soupçonne pas. Je ne le soupçonne pas d’être le père d’Anne Catherick.

Elle se dressa sur ses pieds, et l’air furieux, vint se placer près de moi :

— Comment osez-vous parler du père de ma fille ? comment vous permettez-vous de dire qui est son père ou qui ne l’est pas ? s’écria-t-elle, son visage frémissant, sa voix tremblant de colère.

— Ce n’est pas ce secret-là, continuai-je, qui vous lie à sir Percival ; le mystère qui obscurcit sa vie ne date pas de la naissance de votre fille ; ce mystère n’est pas mort avec elle…

Reculant d’un pas, et me montrant la porte d’un air sévère : — Sortez ! me dit-elle simplement.

— Ni dans votre cœur ni dans le sien, poursuivis-je, bien convaincu qu’il fallait l’acculer à ses dernières défenses, il n’y a jamais eu, pour cette enfant, une seule pensée. Il n’y avait entre lui et vous aucun lien de coupable amour, alors que vous lui donniez ces rendez-vous fugitifs ; alors que votre mari vous surprenait, causant à voix basse, derrière la sacristie de l’église…

Sa main, encore étendue, retomba immédiatement le long de son corps, et tandis que je parlais, les rougeurs irritées de son visage s’étaient peu à peu effacées. Je vis un changement s’opérer en elle ; je vis cette femme, si maîtresse d’elle-même, si impénétrable, si affermie, si intrépide, plier sous une terreur à laquelle toute sa résolution ne pouvait résister, — quand je prononçai ces cinq derniers mots : « la sacristie de l’église ».

Pendant une minute, et même davantage, nous en demeurâmes là, nous regardant l’un l’autre en silence. Je rouvris la bouche le premier.

— Refusez-vous toujours de vous fier à moi ? lui demandai-je.

Elle ne pouvait pas rappeler à ses joues le sang qui les avait abandonnées, — mais elle avait raffermi sa voix, elle avait repris son attitude de sang-froid méfiant, lorsqu’elle répondit à cette question.

— Je refuse, dit-elle.

— M’ordonnez-vous toujours de sortir ?

— Oui. Partez ! et ne revenez jamais !…

J’allai jusqu’à la porte ; j’attendis un moment avant de l’ouvrir, et me retournant pour la regarder encore :

— J’aurai peut-être, lui dis-je, à vous apporter, de sir Percival, certaines nouvelles sur lesquelles vous ne comptez guère, et, dans ce cas-là, je me permettrai de revenir.

— Il n’y a pas de nouvelles de sir Percival qui puissent me surprendre ou m’intéresser, excepté peut-être…

Elle en resta là ; son pâle visage s’obscurcit, et d’une allure calme, furtive, féline, elle se glissa vers son fauteuil.

— Excepté la nouvelle de sa mort, reprit-elle en se rasseyant avec un semblant de sourire qui errait encore sur ses lèvres cruelles, et quelques rayons de haine qui se dérobaient au fond de ses yeux calmes et fixes.

Comme pour m’en aller j’ouvrais la porte du salon, elle tourna vivement la tête de mon côté. Le sourire cruel élargissait ses lèvres, — elle me regardait, de la tête aux pieds, avec un intérêt étrange, qu’elle cherchait à dissimuler ; — une inexprimable attente se trahissait méchamment dans tous les détails de sa physionomie. Calculait-elle, dans le secret de son cœur, ma jeunesse, ma force, la vivacité de mon ressentiment, les limites de mon empire sur moi-même ? et se rendait-elle compte des extrémités auxquelles je pourrais me laisser entraîner dans le cas où sir Percival et moi viendrions jamais à nous rencontrer ? Le simple doute qu’il en pouvait être ainsi me repoussait loin d’elle et arrêtait sur mes lèvres les plus vulgaires formules des adieux convenus. Sans un mot de plus, ni de son côté ni du mien, je quittai le salon.

Au moment où j’ouvrais la porte extérieure, je vis le même « clergyman » qui, déjà une fois, était passé devant la maison, sur le point d’y passer encore en retraversant le square. Je m’arrêtai sur le pas de la porte pour ne pas obstruer son chemin, et, ce faisant, je tournai la tête vers la croisée du salon.

Dans le silence de cette place déserte, mistress Catherick avait entendu retentir les pas du ministre ; et, de nouveau, elle se retrouvait debout près de la fenêtre, épiant le moment de son passage. Toutes les terribles passions que je venais de soulever dans le cœur de cette femme, n’avaient pu relâcher l’étreinte désespérée par laquelle elle se cramponnait à cette épave de considération sociale qu’un labeur de bien des années avait fini par amener à portée de sa main. Elle était donc encore là, moins d’une minute après que je l’eus quittée, occupant tout exprès une position qui mettait le « clergyman » dans l’obligation de la saluer une seconde fois, s’il ne voulait pas manquer à la courtoisie la plus vulgaire. Il lui ôta donc son chapeau comme naguère. Je vis, derrière la fenêtre, s’adoucir et s’éclairer, d’un rayon d’orgueil satisfait, le visage dur et blême de la vieille pécheresse ; je vis s’incliner cérémonieusement, en retour, la tête couverte du sinistre bonnet noir : le ministre l’avait saluée, — en ma présence, qui plus est, — deux fois dans la même journée.



  1. On donne ce nom, en Angleterre, à des places ou à de larges rues disposées en hémicycles.