La Fille d’Eléazar

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La Fille d’Eléazar
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (pp. 673-709).

LA FILLE D’ÉLÉAZAR[1]


―――――




PREMIERE PARTIE


―――――




I


Debourah ! Debourah !

La voix gutturale de la vieille Ether retentit dans le calme du jardin. Une jeune fille, aux tresses noires, aux grands yeux hébraïques, vêtue d’une robe flottante, apparut entre les roseaux de la « Baraque » de fête.

— Que me veux-tu, mamma Esther ?… Je mets les dernières fleurs… La toilette de ma souka sera bientôt terminée…

Un sourire épanouit le visage de Debourah. En même temps, elle promena un regard satisfait sur la Baraque qui, au milieu du jardin, se dressait rustique, rouge des lueurs du couchant…

C’étaient de grosses marguerites et des lys blancs que la jeune fille choisissait d’une main délicate dans une gerbe éparpillée sur une table à tréteaux. Elle les piquait à mesure le long des parois jusqu’au plafond tapissé d’algues jaunies et de laurier. On voyait, au milieu, un grand lustre de cuivre, supportant trois veilleuses, les trois veilleuses qui devaient brûler pour les saints Abraham, Isaac et Jacob. Il en tombait une lumière très douce sur la verdure des roseaux, sur les tentures de satin rouge ornées de grappes de raisin d’or, sur les panneaux de toile blanche où figuraient Joseph vendu par ses frères et la Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/676 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/677 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/678 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/679 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/680 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/681 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/682 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/683 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/684 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/685 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/686 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/687 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/688 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/689 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/690 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/691 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/692 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/693 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/694 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/695 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/696 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/697 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/698 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/699 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/700 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/701 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/702 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/703 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/704 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/705 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/706 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/707 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/708 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/709 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 59.djvu/710 deviendra huile et tu auras un passage dans ses flancs…

Tous sont émus de ce voyage pour Paris… Mais ils songent au retour, et cela les console… Ils auraient voulu accompagner Jacob jusqu’à la passerelle… Mais la consigne est sévère, et le vieux gardien corse interdit brutalement l’accès du ponton à quiconque ne présente son billet de passage ou sa carte de faveur…

Les coups de sifflet se précipitent. Des appels résonnent par delà les cheminées… Des grincements de poulies… Les cables énormes qui retiennent le navire à la bouée, se relâchent, croulent sur l’eau, éclaboussent… tandis que l’essaim des pilotes en leurs barques rame à tour de bras vers la jetée…

L’ancre est levée. Jacob, debout sur la passerelle, fixe le tourbillonnement des milliers de mouchoirs… Il sent fondre sa poitrine… Un sanglot bouillonne en lui… Et puis, son regard s’élève vers la belle colline qui domine Alger, dans une apothéose de lumière… La maison de Debourah est perdue parmi les autres maisons blanches, et les grands arbres… Il lui murmure adieu… Il essaie de distinguer le chemin qu’il suivait parmi les falaises, côte à côte avec Rabbi Eléazar, dans ces soirs heureux du vendredi… Oh ! que tout cela déjà est loin !… L’image de Debourah, au pied du cèdre, dans le chaud après-midi, se représente à lui… Il revoit la vierge, sous ses lourdes tresses dénouées et le négligé de sa robe aux lignes antiques… Oh ! que de tout cela l’arrachement est douloureux !… Le sanglot éclate dans sa gorge… ses yeux s’embuent… Il s’éloigne vers sa cabine pour échapper à tous les cruels souvenirs qui l’assaillent…

Mais tout à coup, Jacob se redresse… ses mains se sont crispées au bastingage… Dans une tension subite de tous les nerfs de sa face, ses prunelles se figent, étincellent, d’un étincellement qui s’effare ou qui délire !… Là-bas… parmi l’animation des quais qui diminuent, contre la façade du hangar de la Transatlantique… la silhouette droite, drapée dans sa toge couleur tabac, de Rabbi Eléazar… Il la reconnu… Le rabbin dresse sa face angoissée… Son regard suit bien le navire qui gagne le large… Il a tiré de sa ceinture un foulard rose… qu’il porte lentement à ses yeux…


Elissa Rhaïs.


(La deuxième partie au prochain numéro.)

LA FILLE D’ÉLÉAZAR DEUXIEME PARTIE (1) VIII Trois mois ont passé. Pleurons sur les cœurs de qui ils ont passé... Jacob s’est mis vaillamment au travail. Malgré la physionomie étrangère du séminaire Rothschild et de ses nou- veaux maîtres, malgré le chagrin qui par moments étrangle son souffle, il peine avec assiduité, avec onirain même. N’ayant point de nouvelles de Debourah, il nourrit de plus en plus l’espoir de revenir à temps pour en faire sa femme. Il a déjà conquis l’estime de tous ces rabbins de France. Parfois, il les a entendus qui chuchotaient entre eux, en le désignant dn re- gard: «Voilà un garçon intelligent, qui réussira. » Aussi bien, durant ces trois mois de Paris, sous un hiver rigoureux, Jacob avait pris part à toutes les séances du Madrach, de même qu’il n’avait point manqué une prière à la synagogue. Il avait trouvé ce monde juif parisien un peu factice. Par- tout l’esprit d’imitation, de contrefaçon dos mœurs, françaises et catholiques, qui sévissait déjà dans Alger! La synagogue aussi l’avait bien un peu choqué. Il s’y était rendu la première fois un samedi. L’office ne commençait pas encore. Aussitôt qu’il avait franchi la petite grille ouvrant sur la rue de la Victoire, il avait eu l’impression qu’il pénétrait dans une cathédrale. Cette salle immense, au plafond en voûte, Copyright by Elissa Rhaïs, 1920. (1) Voyez la Revue du 15 octobre. Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/53 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/54 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/55 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/56 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/57 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/58 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/59 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/60 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/61 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/62 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/63 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/64 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/65 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/66 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/67 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/68 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/69 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/70 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/71 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/72 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/73 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/74 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/75 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/76 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/77 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/78 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/79 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/80 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/81 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/82 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/83 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/84 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/85 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/86 Voilà une femme, sur qui le regard se fortifie et là parole peut se poser !

— Oui… oui… maître ! répondent toutes les voix chevrotantes, soumises. Une vraie fille d’Israël…

Et voici maintenant le défilé des femmes juives, qui sont arrivées de Médéah, de Miliana, d’Orléansville. Elles avancent, dans leurs robes traînantes, aux couleurs crues, mollement nouées à la taille d’un foulard d’or. Plus craintives, toutefois… Elles vont se rassembler à l’écart. Une table leur est dressée, à gauche de celle des hommes.

À la table des hommes, les époux ont la place d’honneur. M. Saffar et M. Fassina s’installent aux cotés de Rabbi Eléazar Le reste se dispose à son gré. On déploie les serviettes. Et Rabbi Eléazar ordonne tour à tour à chacun de ses élèves, de dire un passage du Zo’har ou une anecdote des temps sacrés de Rochalaïm.

…Le repas touche à sa fin. La vieille Miriem apporte au milieu de la table un lourd plateau d’argent garni de serpentins au miel. Elle s’approche de Debourah. Tout bas, très près, dans l’oreille :

— Debourah, lui souffle-t-elle, venez. On vous demande…

Debourah, qui est demeurée silencieuse, attentive à tous les beaux récits qui tombent de la bouche des talmudistes, lève sur Miriem des regards pleins d’étonnement :

— On me demande ?…

Puis elle cherche des yeux son père, afin d’avoir de lui la permission d’obéir. Mais Rabbi Eléazar a disparu. Alors, saisie d’une subite appréhension, la vierge lentement quitte la table, pour suivre la servante, qui murmure :

— Dieu ! Protège et propage cette sainte innocence !

— Amen ! Amen ! répondent les femmes !

Elissa Rhaïs.

(La troisième partie au prochain numéro.)

vient crever sur l’eau. Et c’est fondu dans le ciel, tout de suite. Alors, il y a plus rien…

Et fortement, dans un sursaut de conviction :

— Les hommes, je vous dis, c’est fini après la mort. Comme les poissons. Mortuus est… Pax vobiscum ! C’est pas vrai qu’ils reviennent ! Maro ha maro mad ! [2] Un mystère, qu’ils disent ? C’est comme la naissance : y a pas d’homme si on plante pas la graine…

Il se tait, et puis lentement, d’un ton de méditation :

— La naissance !… qu’est-ce qu’on était avant qu’on soit né ?… La mort, ça doit être la même chose, — comme si on reviendrait de retour en arrière. Après la vie, je croirais bien que c’est comme avant… C’est pas plus long ni plus noir. Nous y avons tous été. Pourquoi donc qu’ils ont si peur ?

Un autre silence, et brusquement, avec un haussement d’épaules :

— C’est de l’enfer qu’ils ont peur. An Ifern… ils sont tous à en parler. Ils parlent que de ça chez nous, en hiver, le soir. Et pourtant, on dit que Dieu, c’est notre père, hon Tad. Supposez que vous êtes père de famille : est-ce que vous allez jeter votre enfant dans le feu parce qu’il est pas obéissant ? Et vous croyez que le bon Dieu va punir si durement des pauvres hommes comme nous qui ne font rien que rouler sur cette grande mer et nous aider les uns les autres ? Ils parlent aussi du Purgatoire. L’Enfer, c’était pour toujours. Mais le Purgatoire, les prêtres disent qu’ils ont des paroles pour en faire sortir les défunts. Alors tout le pauvre monde à genoux autour d’eux : « Monsieur Recteur, Aotrou Person ! écoutez ! une messe pour mon père, une messe pour ma femme, une messe pour mon fils !

Et, serrant le poing, baissant la voix :

— J’ai beaucoup réfléchi sur les choses catholiques… Oui, j’ai bien vu, jusqu’au bout, — et alors je suis été de mon côté. De l’orgueil, qu’ils disent ! Y en a d’autres, à l’Ile, au Guilvinec, qui pensent comme moi. C’est vrai que chez nous je suis tout seul.

La nuit s’élargissait, versant ses influences de paix. Son menton est retombé sur son poing, et il s’est enfoncé dans un rêve dont il n’est plus sorti que pour dire, au bout d’un quart d’heure, ce mot inattendu :

— Y en a qui croient que Dieu, c’est Jésus-Christ, ou bien le Saint-Esprit ; d’autres disent Mahomet. Moi, j’ai idée que c’est plutôt le soleil. Sur ! c’est lui qui fait tout vivre. Peut-être bien que c’est là, tout de même, que l’âme remonte après la mort…

Ainsi songeait le pêcheur breton qui ne sait pas lire ; ainsi se traduisait en lui l’instinct d’une race qui s’est tant préoccupée de la mort et de l’au-delà. S’étant posé à sa façon, dans ses longues journées de solitude en mer, les éternels problèmes, il revenait de lui-même au rêve des plus lointains ancêtres, aux idées du vieux naturalisme païen.

Le bleu sourd de la nuit a gagné tout l’espace. Je regardais poindre, une à une, imperceptiblement, de blanches étoiles, quand j’ai vu qu’il y en avait d’autres, très pareilles, par en bas, sur l’étendue : les phares, allumés sans doute depuis quelque temps déjà. Scintillations familières, non moins certaines, prévues, que celles des astres invariables, et qui semblent faire partie du même ordre général, puisqu’elles naissent, et s’effacent chaque jour avec elles. Dans l’Ouest, une brève, intermittente lumière : Eckmühl, à cinq lieues derrière nous, à la dernière pointe de cette terre dans l’Atlantique. Tout à l’heure, elle va grandir, se muer en comète tournoyante, au bas du ciel, au bord de notre monde. Au Sud-Est, une étincelle qui frissonne, annonce l’Ile aux Moutons, et, tout près d’elle, dirait-on, jaillissant par sursauts de l’horizon, l’éclat de Penfret : sanglant regard qui s’élance, retombe, et ne cesse pas de revenir.

La veillée des phares qui commence… Invisibles ou insignifiants pendant le jour, les voici qui se mettent à vivre. Ils ont pris possession de la mer et de la nuit. Sur l’obscure immensité, il n’y a plus qu’eux, qui semblent se jeter le garde à vous ! des sentinelles. Toute la nuit, jusqu’à l’heure secrète où, le soleil approchant, par dessous, de notre horizon, les eaux recommenceront de s’éclairer, plus seules et mystérieusement vierges sous le blême de l’aube, ces actives, vigilantes présences vont s’appeler, se répondre dans leur silencieux langage.

Et, peu à peu, se multiplient les autres feux, ceux du ciel, qui maintenant dessinent les immuables figures des constellations. Comme on retrouve en mer cette éternelle horlogerie des astres ! En silence, l’univers se révèle, et l’on perçoit directement le tout terrifiant dont on fait partie. Les yeux plongent dans l’abîme. Véga est une goutte de feu bleu qui tremble et va se détacher. A côte, au zénith, le Cygne ouvre sa large croix, dont le plus haut diamant a la palpitation de la vie. Le vertige vient, sous cette voûte d’étoiles. On croit se sentir tourner insensiblement dans l’espace avec un de ces mondes, et quand le regard redescend aux ténébreux miroirs, on peut s’imaginer tombant dans la nuit, du fond de cet infini, et rencontrant ici la surface liquide d’une planète.

Une heure ainsi, sans bouger ni parler. Je m’oubliais à suivre, par dessous la misaine, la fuite obscure des vagues sous l’étincelant quadrilatère de la Grande Ourse, et, plus bas que tous les autres scintillements, toujours aux mêmes points de l’espace, les danses mystérieuses, silencieuses, chacune sur son rythme propre, des trois feux allumés par les hommes.

Une rumeur lointaine naissait, grandissait peu à peu, un roulement sourd, continu, que l’on ne perçoit point pendant le jour. C’était, par-dessus tout le pays bigouden, le galop du libre Océan sur la cote qui, face à l’Ouest, forme une des grandes pointes de la Bretagne.

L’éclat périodique d’Eckmühl signalait par-là le bord de cette côte sauvage…

Vers neuf heures, les feux de chez nous qui se démasquent. Des ombres de terre commencent à nous entourer. Dans cette obscurité, l’alignement de ces feux nous donne le chenal : la rouge flamme du Coq saignant sur la blanche traînée qui tombe du grand phare : deux splendides reflets, un peu tordus, comme d’une glace imperceptiblement ondulante.

Plus de vent dans ce petit golfe : il faut amener la misaine et souquer. On est debout, face à l’avant, on pèse lentement, de tout son corps, sur l’épaisse poignée de l’aviron. Nous nageons tous les deux d’une cadence si pareille que l’on n’entend, toujours aux mêmes intervalles, qu’un seul choc sur les tolets, faisant sonner la nuit. Patient labeur, où l’esprit s’endort et se nettoie. Cela est bon : on revient aux modes les plus anciens du travail humain, quand le cerveau était à peine sorti encore de la paix animale. On songe vaguement à la soupe chaude, à la lampe dans la chambre close, et puis que l’on va dormir, pénétré de spacieuses, purifiantes visions, les mêlant par le sommeil plus profondément à soi-même.

Plein jusant, encore, et nous sommes en vives eaux. Il faut accélérer la nage en longeant les roches, qui ne passent qu’une à une, avec une désespérante lenteur, comme halées à bout de bras. Il y a une certaine pointe où tout le courant vient tomber, où l’eau, dans sa vitesse et sa pression, devient phosphorescente : on la voit qui l’enserre de ses lignes baissantes de fuite. On reste la plusieurs minutes, se maintenant tout juste devant la même obscure saillie de la pierre. Alors on se raidit, on précipite le rythme, et l’on dirait enfin qu’elle se décolle, et, centimètre a centimètre, commence à reculer.

Et tout d’un coup, c’est fini. Le remous nous porte presque. Je respire la nuit, la senteur forte et pure du goémon sur une grève. Peu à peu se reforme le paysage familier, mais réduit à d’obscurs écrans sur les grands vides bleuâtres et constellés. Je ne sais quelles significations nouvelles, et qui ne se laissent pas traduire, se dégagent de ces mystérieuses silhouettes. Heure étrange, à part, et comme détachée du temps. Plus d’humains : la terre est seule, et l’âme du monde semble flotter dans la nuit. Des deux côtés du liquide couloir, par-dessus les deux bords, la Voie Lactée développe dans l’espace tout son floconnement sidéral qu’interrompent des gouffres. En bas, du phosphore s’irrite, charrié par l’eau que l’aviron retourne comme une bêche : glèbe poudroyante et lumineuse, qui retombe en feu vivant parmi des reflets d’astres.

L’homme nageait toujours, mais le front levé, regardant lui aussi ces choses. Se souvenait-il de ses heures de quart, de la nuit des tropiques, sur la passerelle, à côté de l’officier ? Le sentiment de l’abîme possédait-il cet incrédule, cet ignorant ? Tout d’un coup il s’arrêta, et levant le bras vers l’un des grains lumineux du ciel au-dessous de la Grande Ourse, dans la direction de la rivière, et sortant de son silence, il me dit avec lenteur :

— Cette étoile-là, elle change pas sa place. Elle a toujours été là… Peut-être bien qu’elle est plus vieille que tout… Vous savez : c’est le Pôle du Monde, — à dix-sept degrés du Nord du compas…


ANDRE CHEVRILLON. LA FILLE D’ÉLÉAZAR TROISIÈME PARTIE (l) XXIII Là-bas, dans le grand Paris, Jacob continuait sa vie solitaire et studieuse. La confiance bientôt s’était faite en lui. Son assi- duité à l’ouvrage, l’aisance de sa traduction, son intelligence de la pensée antique, l’acheminaient à grands pas vers le titre auquel il aspirait et lui avaient valu de ses maîtres d(! captivantes promesses. Déjà, sans avoir .sollicité cette faveur, il avait chanté plusieurs fois la Paracha le samedi à la .synagogue, invité par le Rabbin lui-même, que sa lecture douce, aux notfs justes, avait charmé. Et voici qu’un matin, on lui confiait les offices des jours courants dans ce temple de la rue de la Victoire. D’un regard sur désormais, il envisageait l’avenir. Les semaines et les mois se succédaient avec une rapidité apaisante. Les petites lettres qui lui arrivaient du pays, à dj très longs intervalles, ne lui apprenaient rien de nouveau <• sur le quartier et sur la ville. » Il imaginait donc toujours Debou- rah dans la maison paternelle, D^bourah de qui l’image lui était devenue si chère, si précieuse à travers l’éloiguement ! Et avec plus d’ardeur, il espérait. Son titre, il le posséderait avant six mois. Il s’efforcerait bien vite de donner ses sœurs aux bous jeunes hommes qui leur étaient promis, à Joseph et David qui sans doute ne seraient pas trop exigeants, vu leur caractère Copyright hy Elissa Rhaïs, 1920. (l) Voyez la Revue des 15 octobre et 1" novembre. TOME LX. — W’M. 26 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/406 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/407 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/408 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/409 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/410 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/411 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/412 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/413 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/414 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/415 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/416 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/417 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/418 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/419 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/420 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/421 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/422 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/423 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/424 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/425 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/426 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/427 i2i BEVUE DES DEUX MONDES. année qu’il aidait à monter la baraque. Et tous ces invités qui allaient se réunir pour manger et boire là-dessous I... Et ses tantes Aurélie et Anaïs et grand’maman Saiïar qui arrivaient ?i la fin de la semaine par le train d’Oran avec cinq petits neveux et petites nièces qu’il ne connaissait pas encore! Mon Dieu, qu’il lui tardait d’être à ce jour pour aller les chercher, en aulomobile 1 II y avait du monde et des paquets jusque sur les épaules du vieux B:ptiste, le chauffeur ! Et de partout on ne se dérangeait que pour lui, pour fêter sa communion en même temps que la Souka ! Car en respect de l’usage, il avait fallu que la cérémonie coïncidât avec quelque autre fête religieuse... Aussi, comme il allait bien les récompenser, en s’appliquant de tout son cœur à lire sur la tiba la Gémara avec la traduction ! Sans faute !... Oh! il en était sur maintenant ! Il la savait presque de mémoire, et le talmid Jacob l’avait félicité l’avant- veilie en l’embrassant encore fervemment et en lui répétant tout bas : que Dieu te laisse à ta mère ! Il avait compris qu’il lui avait fait un grand plaisir... Et l’enfant courait, gambadait, délirant de bonheur, humant l’air empli des parfums de la fleur d’oranger, du citron et de la pâte d’amandes qui s’échappaient des cuisines ouvertes, en même temps que les voix d’Esther et de Rachelle, qui s’étaient mises à chanter à tour de rôle la grâce et l’intelligence de leur petit-fils chéri... Là-haut, les pièces les plus longues étaient semées de matelas, comme pour une nuit de noce. On avait aménagé des couchettes un peu partout, jusque dans la chambrette de Debourah, qui, depuis son mariage, servait de refuge aux pro- visions d’hiver et aux confiseries préparées avec les fruits de toutes les saisons, par les patientes grand’ mères, pour ce jour de la communion d’Eléazar... Partout, c’était l’air de grande fête, c’était le sourire sur tous les visages et le bonheur dans tous les cœurs! Elissa Rhaïs, (La dcniicrc partie an prochain numéroe)

LA FILLE D’ÉLÉAZAH

DERNIERE PARTIE (I)

XXXI

Ce matin de la communion, le petit Éléazar se leva de très bonne heure. Il avait dormi avec sa mère, dans la chambrette de Debourah jeune fille. Oh ! la douce nuit qu’il avait passée auprès d’elle, blotti contre sa poitrine ! Combien c’avait été délicieux de lui dire toutes ses joies, sa fierté de savoir la gémara par cœur, ses soupçons et ses espérances sur les cadeaux qu’il recevrait le lendemain, et enfin son impatience de posséder la belle montre que son père lui avait fait entrevoir, en soulevant à peine le couvercle de la boite...

Cependant la voix de Rabbi Eléazar appelait : — On est levé là-haut ? Le soleil couvre déjà la vigne ! Il va être bientôt l’heure...

Un instant après, arrivèrent les compagnons, les deux orphelins de Meyer l’aveugle, souliers vernis, complets noirs et cravates blanches. Rabbi Eléazar leur offrit à chacun une aumônière de velours pourpre, magnifiquement brodée d’or, qui contenait les tellites et les tiphellines...

A mesure, la maison s’éveillait. On entendait courir, parler haut. Les hommes se hâtaient de s’habiller pour accompagner les communiants à la synagogue. Les femmes les rejoindraient un peu plus tard dans la matinée...

Enfin parut Eléazar, sous un costume de flanelle blanche,

Copyright by Elissa Rhaïs, 1920.

(1) Voyez la Revue des 15 octobre, !•’ et l". novembre. Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/603 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/604 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/605 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/606 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/607 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/608 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/609 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/610 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/611 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/612 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/613 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/614 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/615 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/616 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/617 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/618 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/619 Page:Revue des Deux Mondes - 1920 - tome 60.djvu/620 L IM.’.E D LL’^. l. ini en Tf?rre saint’^. Je t’envoio cj joyau de [)olit livre où sont écrits les dix coniniandenients do Dieu, et un petit sac de terre du tombeau de Moïse, pour que ta douleur s’apaise. Maniina Esther vieillit beaucoup et songe toujours. Pense quelquefois ;i la nièré que j’ai laissée abandonnée dans la vieille maison, avec les cuisants souvenirs, pour veiller sur toi. Celui ijui t’a donné le jour t’envoie son pardon pour l’éternité. Rabbi Eléazar. Debourah porta ses ongles h ses joues amaigries qu’elle déchira en criant : — Oh! mon malheureux père que je ne reverrai plusl Puis, elle se jeta dans les bras de iMamma Rachelle... — Mère! mère! supplia-l-elle. Je n’ai plus que toi au monde! Reste avec nous 1 Elissa Rhaïs.

  1. Copyright by Elissa R’iaïs, 1920.
  2. « Il est mort et bien mort. »