La Foire sur la place/II/11

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 209-214).
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Deuxième Partie — 11


Roussin n’était pas un des pires. Combien d’autres dans le parti faisaient du socialisme ou du radicalisme, — on ne pouvait même pas dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n’allait pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection ! Ces gens avaient l’air de croire en une société nouvelle. Peut-être y avaient-ils cru jadis ; et ils continuaient de jouer la foi ; mais, en fait, ils ne pensaient plus qu’à vivre sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope était au service de ce nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de l’avenir étaient sacrifiés à l’égoïsme de l’heure présente. On démembrait l’armée, on eût démembré la patrie pour plaire aux électeurs. Ce n’était point l’intelligence qui manquait : on se rendait bien compte de ce qu’il eût fallu faire ; mais on ne le faisait point, parce qu’il en eût coûté trop d’efforts, et que l’on n’était plus capable d’efforts. On voulait arranger sa vie et celle de la nation avec le minimum de peine et de sacrifice. Du haut en bas de l’échelle, c’était la même morale du plus de plaisir possible avec le moins d’efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient l’exemple de l’anarchie, où l’on voyait une politique incohérente poursuivant dix lièvres à la fois, et les lâchant tous l’un après l’autre en route, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec un ministère de la guerre pacifiste, des ministres de la guerre qui détruisaient l’armée afin de l’épurer, des ministres de la marine qui soulevaient les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de la guerre qui prêchaient l’horreur de la guerre, des officiers dilettantes, des juges dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendant de l’État qu’il le pourvût de fonctions, de décorations, de pensions, d’indemnités ; et l’État, en effet, ne manquant point d’en arroser sa clientèle : la curée des honneurs et des charges offerte aux fils, aux neveux, aux petits-neveux, aux valets du pouvoir ; les députés se votant des augmentations de traitement ; le gaspillage effréné des finances, des places, des titres, de toutes les forces de l’État. — Et, comme un sinistre écho de l’exemple venu d’en haut, le sabotage d’en bas : des instituteurs enseignant le mépris de l’autorité et la révolte contre la patrie, des employés des postes brûlant les lettres et les dépêches, des ouvriers des usines jetant du sable ou de l’émeri dans les engrenages des machines, des ouvriers des arsenaux détruisant les arsenaux, des navires incendiés, le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs, — la destruction non pas des riches, mais de la richesse du monde.

Pour couronner l’œuvre, une élite intellectuelle s’amusait à fonder en raison et en droit ce suicide d’un peuple, au nom des droits sacrés de la personne humaine au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et du mal, et s’apitoyait devant la personne « irresponsable et sacrée » des criminels, avec un sentimentalisme de vieillard : — capitulant devant le crime et lui livrant la société.

Christophe pensait :

— La France est soûle de liberté. Après avoir bien déliré, elle tombera ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.


Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c’était de voir les pires violences politiques froidement accomplies par des hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l’action âpre qu’ils déchaînaient, ou qu’ils autorisaient. Il semblait qu’il y eût en eux deux choses contradictoires : un caractère inconsistant, qui ne croyait à rien, et une raison raisonnante, qui tranchait, fauchait, saccageait la vie, sans vouloir rien regarder. Christophe se demandait comment la bourgeoisie paisible, les catholiques, les officiers qu’on harcelait de toutes les façons, ne les jetaient pas par la fenêtre. Il n’osait pas le dire à Roussin ; mais, comme il ne savait rien cacher, Roussin n’eut pas de peine à deviner sa pensée. Il se mit à rire, et dit :

— Sans doute, c’est ce que vous ou moi, nous ferions, n’est-ce pas ? Mais il n’y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, qui ne sont pas capables de prendre le moindre parti énergique ; ils ne sont bons qu’à récriminer. Une aristocratie finie, gâteuse, abrutie par les clubs et par les sports, prostituée aux Américains et aux Juifs, et qui, pour prouver son modernisme, s’amuse du rôle insultant qu’on lui fait jouer dans les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie apathique et grincheuse, qui ne lit rien, qui ne comprend rien, qui ne veut rien comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, sans aucune utilité, — qui n’a qu’une passion : dormir, croupir dans son sommeil, sur son sac aux gros sous, avec la haine de ceux qui veulent la déranger, ou même de ceux qui ne veulent pas faire comme elle : car cela la dérange que les autres travaillent, tandis qu’elle pionce !… Si vous connaissiez ces gens-là, vous finiriez par nous trouver sympathiques.

Mais Christophe n’éprouvait qu’un grand dégoût pour les uns et pour les autres : car il ne pensait point que la bassesse des persécutés fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il n’avait que trop souvent rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et maussade, que lui dépeignait Roussin,

l’anime triste di coloro,
Che visser senza infamia e senza lodo

Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient d’être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur droit d’en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point. Des milliers de fonctionnaires sans volonté, ayant abdiqué toute personnalité, obéissant aveuglément. Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains ; des journaux socialistes, des élus socialistes aplatis devant les rois en visite ; des âmes de domestiques, en arrêt devant les titres, les galons, les décorations : pour les tenir en laisse, il n’y avait qu’à leur jeter en pâture quelque os à ronger, ou la Légion d’Honneur. Si les rois avaient anobli tous les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été royalistes.

Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier était anéanti ; le second était proscrit, émigré ou suspect ; le troisième, repu de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui, depuis, s’était levé, menaçant et jaloux, il n’était pas bien difficile d’en avoir raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente traitait les hordes barbares, qu’elle n’avait plus la force d’expulser de ses frontières : elle les incorporait ; ils devenaient bientôt ses meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient socialistes, attiraient sournoisement, annexaient à la bourgeoisie les plus intelligents et les plus vigoureux de l’élite ouvrière ; ils décapitaient de leurs chefs le parti des prolétaires, s’infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les gorgeaient de science indigeste et d’idéologie bourgeoise.