La Foire sur la place/II/24

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Paul Ollendorff (Tome 1p. 306-312).
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Deuxième Partie — 24


Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se rapprocher des autres. Et, bien qu’il fût très faible encore, et que ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l’heure où le flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain, ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain rafraîchissant de la sympathie humaine. Non pas qu’il parlât à personne. Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, comme par avance, la lassitude de la journée, — ces figures de jeunes hommes, de jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux sourires étranges, — ces visages transparents et mobiles, sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de soucis, d’ironies changeantes, — ce peuple si intelligent, trop intelligent, un peu morbide, des grandes villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux, les femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien donné un mois de sa vie pour que la blondine ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil, qui venait de passer près de lui, d’un petit pas de chèvre, nerveux et sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh ! qu’elle n’eût pas dit non, si on le lui avait offert ! Il eût voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement clos à cette heure, toutes les riches oisives, qui jouissaient ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces petits corps ardents et las, ces âmes non blasées, pas abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il se sentait plein d’indulgence pour elles, à présent ; et il souriait de ces minois éveillés et vannés, où il y a de la rouerie et de l’ingénuité, un désir effronté et naïf du plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se montrant ce grand garçon, aux yeux ardents.

Il s’attardait aussi sur les quais, à rêver. C’était sa promenade de prédilection. Elle calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui avait bercé son enfance. Ah ! ce n’était plus sans doute le Vater Rhein ! Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des vastes plaines, où l’esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une rivière de grâce, aux souples mouvements, s’étirant avec une spirituelle nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, les bracelets de ses ponts, les colliers de ses monuments, et souriant à sa joliesse, comme une belle flâneuse… La délicieuse lumière de Paris ! C’était la première chose que Christophe avait aimée dans cette ville ; elle le pénétrait, doucement, doucement ; peu à peu, elle transformait son cœur, sans qu’il s’en aperçût. C’était pour lui la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des heures, le soir, le long des quais, ou dans les jardins de l’ancienne France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés de brume violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre patinée des monuments royaux, qui avait bu la lumière des siècles, — cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur laiteuse, où flotte, dans une poussière d’argent, l’esprit riant de la race.

Un soir, il était accoudé près du pont Saint-Michel, et, tout en regardant l’eau, il feuilletait distraitement les livres d’un bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française, son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce soir-là, dès les premières lignes, il fut saisi : c’était la fin du procès de Jeanne d’Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle d’Orléans ; mais jusqu’ici, elle n’était pour lui qu’une héroïne romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté une vie imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l’étreignit. Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l’horreur tragique du sublime récit ; et lorsqu’il arriva au moment où Jeanne apprend qu’elle va mourir le soir et où elle défaille d’effroi, ses mains se mirent à trembler, les larmes le prirent, et il dut s’interrompre. La maladie l’avait affaibli : il était devenu d’une sensibilité ridicule, qui l’exaspérait lui-même. — Quand il voulut achever sa lecture, il était tard, et le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d’acheter le livre ; il chercha dans ses poches : il lui restait six sous. Il n’était pas rare qu’il fût aussi dénué : il ne s’en inquiétait pas ; il venait d’acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu d’argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu’au lendemain, c’était dur ! Pourquoi venait-il justement de dépenser à son dîner le peu qui lui restait ? Ah ! s’il avait pu offrir en paiement au bouquiniste le pain et le saucisson, qu’il avait dans sa poche !

Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher l’argent ; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l’archange des batailles, — « le frère du paradis » de Jeanne, — il n’eut pas le courage de ne pas s’arrêter. Il retrouva le précieux livre dans les caisses du bouquiniste ; il le lut en entier ; il passa près de deux heures à le lire ; il manqua le rendez-vous chez Hecht ; et, pour le rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il réussit à avoir sa nouvelle commande et à se faire payer. Aussitôt, il courut acheter le livre, quoiqu’il l’eût tout lu. Il avait peur qu’un autre acheteur ne l’eût pris. Sans doute, le mal n’eût pas été grand : il était facile de se procurer d’autres exemplaires ; mais Christophe ne savait pas si le livre était rare ou non ; et d’ailleurs, c’était ce volume-là qu’il voulait, et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, d’où la source des rêves a jailli, sont pour eux chose sacrée.

Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l’Évangile de la Passion de Jeanne ; et aucun respect humain ne l’obligea plus à contenir son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, rêvant au chant des cloches, — (elle les aimait comme lui) — avec son beau sourire, plein de finesse et de bonté, ses larmes toujours prêtes à couler, — larmes d’amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse : car elle était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille, qui domptait les volontés sauvages d’une armée de bandits, et tranquillement, avec son bon sens intrépide, sa subtilité de femme, et son doux entêtement, déjouait pendant des mois, seule et trahie par tous, les menaces et les ruses hypocrites d’une meute de gens d’église et de loi, — loups et renards, les yeux et les crocs sanglants, — faisant cercle autour d’elle.

Ce qui pénétrait le plus Christophe, c’était sa bonté, sa tendresse de cœur, — pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis morts, sur ceux qui l’avaient insultée, les consolant quand ils étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s’élevaient, ne pensant pas à elle, ne pensant qu’au moine qui l’exhortait, et le forçant à partir. Elle était « douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l’esprit de Dieu ».

Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait :

— Je n’y ai pas assez porté l’esprit de Dieu.

Il relisait les belles paroles de l’évangéliste de Jeanne :

« Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les sévérités du sort… Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d’aigres disputes, traverser l’expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur… »

Et il se répétait :

— J’ai péché. Je n’ai pas été bon. J’ai manqué de bienveillance. J’ai été trop sévère. — Pardon. Ne croyez pas que je sois votre ennemi, vous que je combats ! Je voudrais vous faire du bien, à vous aussi… Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal…

Et comme il n’était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux pour que sa haine se réveillât. Ce qu’il leur pardonnait le moins, c’était qu’à les voir, à voir la France à travers eux, il était impossible d’imaginer qu’une telle fleur de pureté et de poésie héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant, cela était. Qui pouvait dire qu’elle n’en sortirait pas encore une seconde fois ? La France d’aujourd’hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la nation prostituée d’où sortit la Pucelle. Le temple était vide à présent, souillé, à demi ruiné. N’importe ! Dieu y avait parlé.

Christophe cherchait un Français à aimer, pour l’amour de la France.