La Foire sur la place/II/4

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 161-168).
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Deuxième Partie — 4


Pourtant, jamais Christophe n’eût en la moindre illusion sur cette amitié de salon, jamais la moindre intimité ne se fût établie entre eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par instinct de séduction.

La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri, bavardé, flirté comme une enragée ; mais, le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine quelques mots ; elle avait l’air éteinte. Elle se mit au piano, joua mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, s’interrompit brusquement, et dit :

— Je ne peux pas… Je vous demande pardon… Voulez-vous, attendons un peu…

Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit que non :

« Elle n’était pas bien disposée… Elle avait des moments comme cela… C’était ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir. »

Il lui proposa de revenir, un autre jour ; mais elle insista pour qu’il restât :

— Un instant seulement… Tout à l’heure, ce sera mieux, peut-être… Comme je suis bête, n’est-ce pas ?

Il sentait bien qu’elle n’était pas dans son état normal ; mais il ne voulut pas la questionner ; et, pour parler d’autre chose, il dit :

— Voilà ce que c’est d’avoir été si brillante, hier soir ! Vous vous êtes trop dépensée.

Elle eut un petit sourire ironique :

— On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.

Il rit franchement.

— Je crois que vous n’avez pas dit un mot, reprit-elle.

— Pas un.

— Il y avait pourtant là des gens intéressants.

— Oui, de fameux bavards, des gens d’esprit. Je suis perdu au milieu de vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui excusent tout, — qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des heures, d’amour et d’art ! N’est-ce pas écœurant ?

— Cela devrait pourtant vous intéresser : l’art, sinon l’amour.

— On ne parle pas de ces choses : on les fait.

— Mais quand on ne peut pas les faire ? dit Colette, avec une petite moue.

Christophe répondit, en riant :

— Alors, laissez cela à d’autres. Tout le monde n’est pas fait pour l’art.

— Ni pour l’amour ?

— Ni pour l’amour.

— Miséricorde ! Et qu’est-ce qui nous reste ?

— Votre ménage.

— Merci ! dit Colette, piquée.

Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit :

— Je ne peux pas !… Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.

— C’est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.

Elle le regarda, de l’air penaud d’une petite fille qu’on gronde, et dit :

— Ne soyez pas si dur !

— Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe. Une bonne femme, c’est le paradis sur terre. Seulement, le paradis sur terre…

— Oui, personne ne l’a jamais vu.

— Je ne suis pas si pessimiste. Je dis : Moi, je ne l’ai jamais vu ; mais il se peut bien qu’il existe. Je suis même décidé à le trouver, s’il existe. Seulement, ce n’est pas facile. Une bonne femme et un homme de génie, c’est aussi rare l’un que l’autre.

— Et en dehors d’eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas ?

— Au contraire ! Il n’y a que le reste qui compte… pour le monde.

— Mais pour vous ?

— Pour moi, cela n’existe pas.

— Comme vous êtes dur ! répéta Colette.

— Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait que dans l’intérêt des autres !… S’il n’y avait pas un peu de caillou, par ci par là, dans le monde, il s’en irait en bouillie.

— Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d’être fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop sévère pour ceux, — surtout pour celles qui ne le sont pas… Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des singeries, vous croyez que nous n’avons rien de plus en tête, et vous nous méprisez. Ah ! si vous lisiez tout ce qui se passe dans la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur débordante vie, — lorsqu’elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu’elles rient, lorsqu’elles ont livré un peu d’elles-mêmes à des imbéciles, et cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu’on n’y trouve jamais, — si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la nuit, et s’enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à genoux dans des agonies de solitude !…

— Est-ce possible ? dit Christophe, stupéfait. Quoi ! vous souffrez, vous souffrez ainsi ?

Colette ne répondit pas ; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle essaya de sourire, et tendit la main à Christophe : il la saisit, ému.

— Pauvre petite ! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous rien pour sortir de cette vie ?

— Que voulez-vous que nous fassions ? Il n’y a rien à faire. Vous, hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous, nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des plaisirs mondains : nous ne pouvons en sortir.

— Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche qui vous plaise et vous assure, comme à nous, l’indépendance ?

— Comme à vous ? Pauvre monsieur Krafft ! Elle ne vous l’assure pas trop !… Enfin ! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour quelle tâche sommes-nous faites ? Il n’y en a pas une qui nous intéresse. — Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous regardent pas : nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose ! Je fais comme les autres. Je m’occupe de patronages, de comités de bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées classiques, et je prends des notes, des notes… je ne sais pas ce que j’écris !… et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du moins que c’est utile. Ah ! comme je sais bien le contraire, comme tout cela m’est égal, et comme je m’ennuie !… Ne recommencez pas à me mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense. Je ne suis pas plus bécasse qu’une autre. Mais qu’est-ce que la philosophie, et l’histoire, et la science peuvent bien me faire ? Quant à l’art, — vous voyez, — je tapote, je barbouille, je fais des petites saletés d’aquarelles ; — mais est-ce que cela remplit une vie ? Il n’y a qu’un but à la nôtre : c’est le mariage. Mais croyez-vous que c’est gai de se marier avec l’un ou l’autre de ces individus, que je connais aussi bien que vous ? Je les vois comme ils sont. Je n’ai pas la chance d’être comme vos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion… Est-ce que ce n’est pas terrible ? Regarder autour de soi, voir celles qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser qu’il faudra faire comme elles, se déformer de corps et d’esprit, devenir banales comme elles !… Il faut du stoïcisme, je vous assure, pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n’en sont pas capables… Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s’en va ; et pourtant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en nous, — qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu’il faudra se résignera donner à des sots, à des êtres qu’on méprise, et qui vous mépriseront ! … Et personne ne vous comprend ! On dirait que nous sommes une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui nous trouvent insipides et baroques ! Mais les femmes devraient nous comprendre ! Elles ont été comme nous ; elles n’auraient qu’à se souvenir… Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères nous ignorent, et ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne cherchent qu’à nous marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi comme tu voudras ! La société nous laisse dans un abandon absolu.

— Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son tour, refasse l’expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore quelques honnêtes hommes en France.

— Il y en a. J’en connais. Mais ils sont si ennuyeux !… Et puis, je vous dirai : le monde où je vis me déplaît ; mais je ne crois pas que je pourrais vivre en dehors, maintenant. J’en ai pris l’habitude. J’ai besoin d’un certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de société, que l’argent ne suffit pas sans doute à donner, mais pour lesquels il est indispensable. Ce n’est pas brillant, je le sais. Mais je me connais, je suis faible… Je vous en prie, ne vous éloignez pas de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous ! Je sens que vous êtes fort, que vous êtes sain : j’ai toute confiance en vous. Soyez un peu mon ami, voulez-vous ?

— Je veux bien, dit Christophe. Mais qu’est-ce que je pourrai faire ?

— M’écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel désarroi, souvent ! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis : « À quoi bon lutter ? À quoi bon me tourmenter ? Ceci ou cela, qu’importe ? N’importe qui ! N’importe quoi ! » C’est un état affreux. Je ne voudrais pas y tomber. Aidez-moi ! Aidez-moi !

Elle avait l’air accablée, vieillie de dix ans ; elle regardait Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce qu’elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.

Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l’ordinaire.