La Foire sur la place/II/9

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Paul Ollendorff (Tome 1pp. 196-204).
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Deuxième Partie — 9


Christophe voyait chez Achille Roussin d’autres hommes politiques, ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d’eux, individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces illustres personnages l’en avaient jugé digne. Au contraire de l’opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus intéressante que celle des autres Français qu’il connaissait. Ils avaient une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands intérêts de l’humanité. Causeurs brillants, méridionaux pour la plupart, ils étaient étonnamment dilettantes ; pris à part, ils l’étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils étaient fort ignorants de l’art, surtout de l’art étranger ; mais ils prétendaient tous plus ou moins s’y connaître ; et souvent, ils l’aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L’un faisait des pièces de théâtre. L’autre raclait du violon, et était un enragé wagnérien. L’autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était presque toujours l’ennemi mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes misérables et affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute, c’était leur droit ; mais cela ne lui semblait pas très loyal.

Où cela devenait tout à fait curieux, c’était quand ces gens, qui, dans la conversation particulière, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes, touchaient à l’action : aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus dilettantes d’entre eux, à peine arrivés au pouvoir, se faisaient de petits despotes orientaux ; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien laisser libre : ils avaient l’esprit sceptique et le tempérament tyrannique. La tentation était trop forte de pouvoir user du formidable mécanisme de centralisation administrative, qu’avait jadis construit le plus grand des despotes, et de n’en pas abuser. Il s’en suivait une sorte d’impérialisme républicain, sur lequel était venu se greffer, par surcroît, dans ces dernières années, un catholicisme athée.

Pendant un certain temps, les politiciens n’avaient guère prétendu qu’à la domination des corps, — je veux dire des fortunes ; — ils laissaient les âmes à peu près tranquilles, les âmes n’étant pas monnayables. De leur côté, les âmes ne s’occupaient pas de politique ; elle passait au-dessus ou au-dessous d’elles ; la politique, en France, était considérée comme une branche, lucrative, mais très peu relevée, du commerce et de l’industrie ; les intellectuels méprisaient les politiciens, les politiciens méprisaient les intellectuels. — Mais depuis peu un rapprochement s’était fait, puis bientôt une alliance, entre les politiciens et la pire classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir était entré en scène, qui s’était arrogé le gouvernement absolu des pensées : c’étaient les Libres Penseurs. Ils avaient lié partie avec l’autre pouvoir, qui avait vu en eux un rouage perfectionné de despotisme politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire l’Église qu’à la remplacer ; et, de fait, ils formaient une église de la Libre Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cérémonies, ses baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses conciles régionaux, nationaux, voire même œcuméniques à Rome. C’était une bouffonnerie inénarrable que ces milliers de pauvres bêtes, qui avaient besoin de se réunir en troupeaux pour « penser librement ». Il est vrai que leur liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de la Raison : car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison, pas plus que la Vierge n’est rien par elle-même, et que la source est ailleurs. Et, de même que l’Église catholique avait ses armées de moines et ses congrégations, qui sourdement cheminaient dans les veines de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité rivale, l’église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la maison mère, le Grand-Orient, tenait un registre fidèle de tous les rapports secrets, que lui adressaient, chaque jour, de tous les points de France, ses pieux délateurs. L’État républicain encourageait sous main les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites de la Raison, qui terrorisaient l’armée, l’Université, tous les corps de l’État ; et il ne s’apercevait point qu’en semblant le servir, ils visaient peu à peu à se substituer à lui, et qu’il s’acheminait tout doucement à une théocratie athée, qui n’aurait rien à envier à celle des Jésuites du Paraguay.

Christophe vit chez Roussin quelques-uns de ces calotins. Ils étaient tous plus fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient d’avoir fait enlever le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir détruit la religion, parce qu’ils détruisaient quelques morceaux de bois ou d’ivoire. D’autres accaparaient Jeanne d’Arc et sa bannière de la Vierge, qu’ils venaient d’arracher aux catholiques. Un des pères de l’église nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l’autre église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l’honneur de Vercingétorix : il célébrait dans le Brenn gaulois, à qui la Libre Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier champion de la France contre Rome (l’église de). Les ministres de la marine, pour purifier la flotte et témoigner leur horreur de la guerre, nommaient leurs cuirassés, Descartes et Ernest Renan. D’autres libres esprits s’attachaient à purifier l’art. Ils expurgeaient les classiques du xviie siècle, et ne permettaient pas que le nom de Dieu souillât les Fables de La Fontaine. Ils ne l’admettaient pas plus dans la musique ancienne ; et Christophe entendit un d’eux, un vieux radical, — ( « Être radical dans sa vieillesse, dit Goethe, c’est le comble de toute folie » ) — qui s’indignait qu’on eût osé donner dans un concert populaire les lieder religieux de Beethoven. Il exigeait qu’on mît d’autres paroles à la place.

— Quoi ? demanda Christophe, exaspéré. La République ?

D’autres, plus radicaux encore, n’acceptaient point ces compromis, et voulaient qu’on supprimât purement et simplement toute musique religieuse, et les écoles où on l’apprenait. En vain, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait pour un Athénien, essayait d’expliquer qu’il fallait pourtant apprendre la musique aux musiciens : car, disait-il, avec une grande élévation de pensée, « quand vous envoyez un soldat à la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil et à tirer. Il en est de même du jeune compositeur : la tête fourmille d’idées ; mais leur classement n’est pas encore opéré. » Et, un peu effrayé de son courage, protestant à chaque phrase : « Je suis un vieux libre penseur… Je suis un vieux républicain… », il proclamait audacieusement que « peu lui importait de savoir si les compositions de Pergolèse étaient des opéras ou des messes ; il s’agissait de savoir si c’étaient des œuvres de l’art humain ». — Mais l’implacable logique de son interlocuteur répliquait au « vieux libre penseur », au « vieux républicain », qu’ « il y avait deux musiques : celle qu’on chantait dans les églises, et celle qu’on chantait ailleurs ». La première était ennemie de la Raison et de l’État ; et la Raison d’État devait la supprimer.

Tous ces niais eussent été plus ridicules que dangereux, s’il n’y avait eu derrière eux des hommes d’une réelle valeur, sur qui ils s’appuyaient, et qui étaient comme eux, — plus encore peut-être, — fanatiques de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces « influences épidémiques », qui règnent en religion, en philosophie, en politique, en art, en science, de ces « influences insensées, dont les hommes ne voient la folie que lorsqu’ils en sont débarrassés, mais qui, tant qu’ils y sont soumis, leur paraissent si vraies qu’ils ne croient même pas nécessaire de les discuter ». Ainsi, la passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations des modes littéraires. — La religion de la Raison était une de ces folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux « sous-vétérinaires » de la Chambre et à certains des esprits les plus intelligents de l’Université. Elle était plus dangereuse encore chez ceux-ci que chez ceux-là ; car, chez ceux-là, elle s’accommodait d’un optimisme béat et stupide, qui en détendait l’énergie ; au lieu que chez les autres, tous les ressorts en étaient bandés et le tranchant aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion sur l’antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n’en était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite, de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature mauvaise. Il y avait là un fond d’idéalisme calviniste, janséniste, jacobin, de vieille croyance en l’irrémédiable perversité de l’homme, que seul peut et doit briser l’orgueil implacable des Élus chez qui souffle la Raison, — l’Esprit de Dieu. C’était un type bien français, le type du Français intelligent, qui n’est pas « humain ». Un caillou dur comme fer : rien n’y peut pénétrer ; et il casse tout ce qu’il touche.

Christophe fut atterré par les conversations qu’il eut chez Achille Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Cela bouleversait ses idées sur la France. Il croyait, d’après l’opinion courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable, tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des maniaques d’idées abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres et eux-mêmes à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et personne n’était moins fait pour la comprendre et pour la supporter. Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement despotiques, par passion intellectuelle, ou par passion de vouloir toujours avoir raison.

Et ce n’était pas le fait d’un parti. Tous les partis étaient de même. Ils ne pouvaient — ils ne voulaient rien voir en deçà, au delà de leur formulaire politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait là des antisémites, qui dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée et impuissante contre tous les privilégiés de la fortune : car ils haïssaient tous les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu’ils haïssaient. Il y avait là des nationalistes, qui haïssaient — (quand ils étaient très bons, ils se contentaient de mépriser) — toutes les autres nations, et, dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait là des antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il y avait les gens de l’Occident, qui ne voulaient rien admettre à l’Est de la ligne du Rhin ; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre au Sud de la ligne de la Loire ; et les gens du Midi, qui appelaient Barbares ceux au Nord de la ligne de la Loire ; et ceux qui se faisaient gloire d’être de race Germanique ; et ceux qui se faisaient gloire d’être de race Gauloise ; et, les plus fous de tous, les « Romains », qui s’enorgueillissaient de la défaite de leurs pères ; et les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois ; et ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin : chacun n’admettant que soi, se faisant un titre de noblesse d’être soi, et ne tolérant pas qu’on pût être autrement. Rien à faire contre cette espèce d’hommes : ils n’écoutent nul raisonnement que le leur ; ils sont faits pour brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.

Christophe pensait qu’il était heureux qu’un tel peuple fût en République : car tous ces petits despotes s’annihilaient au moins les uns par les autres. Mais si l’un d’eux avait été empereur ou roi, c’eût été à renoncer à la vie.