La Folie de John Harned

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La Folie de John Harned
The Madness of John Harned
1909

paru dans Gringoire n°446, 21 mai 1937





LA FOLIE DE JOHN HARNED



Je vais vous raconter une histoire vraie ; elle s’est passée à Quito, dans l’arène, pendant une course de taureaux. J’étais assis dans une loge en compagnie de John Harned, de Maria Valenzuela et de Luis Cervallos. Ce drame s’est déroulé sous mes yeux ; j’y ai assisté du commencement jusqu’à la fin. J’étais venu sur le vapeur Ecuadore faisant le service de Panama à Guayaquil. Maria Valenzuela est ma cousine, une femme d’une ravissante beauté, que j’ai toujours connue. Je suis, moi, de race espagnole – un Équatorien de naissance, il est vrai, mais je descends de Pedro Patino, un des capitaines de Pizarre. Ceux-là étaient des braves, des héros ; Pizarre n’a-t-il pas mené trois cent cinquante cavaliers espagnols et quatre mille Indiens jusqu’au cœur des Cordillères, à la recherche de trésors ? Et les quatre mille Indiens, ainsi que trois cents des courageux cavaliers n’ont-ils pas péri en vain dans cette aventure ? Mais Pedro Patino n’est pas mort, lui ! Il a vécu pour fonder la famille des Patino. Oui, je suis équatorien mais, je le répète, de sang espagnol. Je me nomme Manuel de Jésus Patino. Je possède de nombreuses haciendas, et dix mille esclaves indiens, encore que la loi prétende que ce sont des hommes libres, travaillant de leur plein gré en vertu d’un contrat. Bah ! la loi est une drôle de farce ! Nous autres, Équatoriens, nous nous en moquons. Nous faisons notre loi pour nous-mêmes, à notre façon. J’ai dit que je m’appelle Manuel de Jésus Patino. Rappelez-vous ce nom : il fera figure, un jour, dans l’histoire. Il y a des révolutions, en Équateur ; nous les appelons « élections ». Excellente plaisanterie, n’est-ce pas ? Vous appelez cela je crois, jouer sur les mots ?

John Harned était un Américain extrêmement riche dont j’avais fait la connaissance à l’hôtel Tivoli à Panama. Il se rendait à Lima. Mais, à l’hôtel Tivoli, il rencontra Maria Valenzuela. Or, Maria Valenzuela, comme vous le savez, est ma cousine ; elle est belle et j’ajoute, sans exagération, la plus belle femme de l’Équateur, et même de toutes les grandes capitales du monde : Paris, Londres, Madrid, New York, Vienne. Elle attire les regards de tous les hommes, et elle retint longuement ceux de John Harned, à Panama. Il eut le coup de foudre, aucun doute là-dessus. Elle était équatorienne, je vous l’accorde, mais elle appartenait à tous les pays de l’univers. Elle parlait plusieurs langues, elle chantait… ah ! comme une artiste ! Son sourire était merveilleux, divin. Ses yeux, ah ! ses yeux ! Combien d’hommes ai-je vus fascinés par leur regard ! Ils étaient ce que vous autres, Anglais, appelez stupéfiants. C’étaient des promesses de paradis ; les hommes se noyaient dans ces yeux-là !

Maria Valenzuela était riche – encore plus riche que moi, qui suis considéré pourtant comme un homme opulent en Équateur. Mais John Harned ne se souciait pas de son argent. Il avait un cœur… un drôle de cœur. C’était un toqué ! Il commit la bêtise de ne point partir pour Lima, mais quitta le vapeur à Guayaquil, et suivit ma cousine à Quito. Elle rentrait d’un voyage en Europe. Je ne sais ce qu’elle voyait d’étonnant en John Harned, toujours est-il qu’il lui plaisait, sans quoi elle ne lui aurait pas permis de la suivre à Quito. Elle-même lui avait demandé de venir. Je me rappelle fort bien à quelle occasion. Elle lui avait dit :

— Venez à Quito, je vous montrerai une course de taureaux – quelque chose de brave, d’adroit, de magnifique, vous verrez !

Il lui avait répondu :

— Je vais à Lima, non pas à Quito. Mon passage est retenu sur le bateau.

— Vous voyagez pour votre plaisir ?… Alors ?

Et elle le regarda comme Marie Valenzula seule savait regarder les hommes, avec des yeux pleins de promesse.

Et il céda, Il vint, non pour la course de taureaux, mais pour ce qu’il avait lu dans ses prunelles… Car des femmes telles que Maria Valenzuela, il en naît tout juste une par siècle. Ces femmes-là n’appartiennent à aucun pays ni à aucune époque : elles sont, comme vous dites, « universelles ». Ce sont des déesses. Les hommes tombent à leurs pieds. Elles se jouent d’eux, les font glisser comme du sable entre leurs doigts. Cléopâtre était, dit-on, une de ces femmes-là ; Circé aussi, elle changeait ses admirateurs en pourceaux. N’est-il pas vrai, dites ?… Ah ! Ah ! vous voyez !

Tout cela parce que Maria Valenzuela avait dit :

— Vous autres, Anglo-Saxons, vous êtes… comment dirai-je ?… des sauvages… Vous vous battez à coups de poing pour de l’argent. Deux hommes se martellent mutuellement jusqu’à n’y voir plus clair et se brisent le nez… Odieux ! Et les spectateurs vocifèrent, hurlent de joie. C’est barbare, voyons ! N’allez-vous pas soutenir le contraire !

— Mais ce sont des hommes, répondit John Harned ; et s’ils se battent pour de l’argent c’est qu’ils le veulent bien : personne ne les y force. Ils le font parce que le plus cher de leurs désirs, c’est de lutter.

Maria Valenzuela répliqua avec un sourire méprisant :

— Ils s’entretuent souvent, n’est-il pas vrai ? Je l’ai lu dans les journaux.

— Mais le taureau – votre taureau – n’est-il pas souvent tué dans l’arène, lui ? Et il n’y vient pas de son propre gré ! C’est injuste pour la pauvre bête… à la différence du pugiliste, elle est bien obligée de se battre.

— Raison de plus pour que votre pugiliste soit une brute ! repartit Maria Valenzuela. C’est un primitif, un animal ! Il cogne à coups de patte, comme un ours des cavernes, et il est féroce !… Tandis que la course de taureaux… ah ! Vous n’en avez jamais vu, bien sûr ! Le toréador est l’adresse personnifiée. Il est moderne et plein de romanesque. Ce n’est qu’un homme, et avec toute sa fragilité humaine, il attaque de front un taureau sauvage qu’il tue d’un coup d’épée, une simple et mince épée, comme cela !… droit au cœur du mastodonte ! Spectacle sublime, qui fait battre le cœur, ce petit être humain, ce monstre en face de lui, cette couche de sable, ces milliers de gens suspendant leur souffle ! La grosse bête se lance à l’attaque, l’homme chétif, immobile comme une statue, ne bronche pas d’un muscle, il ne tremble pas et dans sa main l’épée légère brille comme du vif-argent au soleil. Plus près, toujours plus près, le taureau fonce sur cette proie figée. L’homme ne bronche toujours pas ! Puis, tout d’un coup – comme cela ! – l’épée scintille, s’allonge, le coup est porté au cœur, jusqu’à la garde, le taureau s’écroule mort sur le sable, l’homme reste indemne ! C’est courageux, magnifique !… Ah ! je voudrais aimer un toréador. Mais l’homme qui se bat à coups de poing pour de l’argent, c’est la bête humaine, le fou furieux qui reçoit une grêle de coups sur sa face stupide, et s’en délecte ! Allons ! Venez à Quito ! Je vous montrerai le vrai sport, le sport des braves, des vrais hommes !

Cependant, John Haraed ne se rendit pas à Quito pour la course de taureaux, mais pour plaire à Maria Valenzuela… Ce John Harned était un fort gaillard, plus large d’épaules que nous autres Équatoriens, de plus haute taille, aux membres plus massifs et plus osseux. De fait, il était mieux bâti que la plupart de ceux de sa race. Il avait des yeux bleus, encore que je leur aie vu prendre des tons gris avec, parfois, le reflet dur et froid de l’acier. Ses traits étaient fortement accusés – et non délicats comme les nôtres – et sa mâchoire avait un air formidable. Autre détail : il avait la figure rasée, lisse comme celle d’un prêtre. Je vous demande un peu ! Un homme peut-il rougir d’avoir du poil au menton ? Le bon Dieu ne l’y a-t-il pas mis ? Je dis le bon Dieu, parce que je crois au bon Dieu, moi ! Je ne suis pas un païen, comme beaucoup de vous autres, Anglo-Saxons ! Or, Dieu est bon : n’a-t-il pas fait de moi un Équatorien qui a dix mille esclaves ! Et quand je mourrai, je prendrai ma place à côté de Dieu… Oui, les prêtres ont raison !…

Mais revenons à John Harned. Ce n’était pas un homme bruyant ni communicatif : il n’élevait jamais le ton et ne gesticulait jamais en parlant. On eût dit que son cœur était un bloc de glace. Pourtant il devait y avoir un peu de chaleur dans son sang, puisqu’il suivit Maria Valenzuela à Quito ! Et bien qu’il parlât toujours à voix basse sans jamais remuer les mains, c’était un véritable animal – comme vous l’allez voir : la bête humaine primitive, le féroce et stupide sauvage de jadis qui se vêtait de peaux de bêtes et habitait les cavernes en compagnie des ours et des loups…

Luis Cervallos, mon ami, est le meilleur des Équatoriens. Il est propriétaire de trois plantations de cacao à Naranjito et Chob. Sa grande plantation de canne à sucre se trouve à Milagro. Il possède de vastes haciendas à Ambato et à Latacunga, et s’intéresse à l’exploitation des gisements pétrolifères de la côte. Il a, en outre, consacré de nombreux capitaux à planter du caoutchouc le long des Guayas. Il est moderne, comme les Yankees, et, comme eux, il ne songe qu’au négoce. Il est très riche, mais sa fortune se répartit sur maintes entreprises, et il lui faut sans cesse recourir à des appels de fonds pour alimenter ses nouvelles affaires et les anciennes. Il a voyagé partout et a tout vu. Dans son jeune âge, il faisait partie du cercle militaire que vous appelez West Point. Certains scandales l’obligèrent à démissionner. Il déteste les Américains, mais Maria Valenzuela, sa compatriote, l’avait attiré et il convoitait aussi son argent pour ses diverses industries et sa mine d’or dans l’est de l’Équateur, pays des Indiens aux corps peints. J’étais son ami et je souhaitais qu’il épousât Marie Valenzuela. De plus, j’avais placé une grande partie de mon avoir dans sa mine d’or ; elle promettait un bon rendement mais exigeait de grandes dépenses avant de livrer toutes ses richesses. Si Luis Cervallos devenait l’époux de Maria, ma situation financière allait aussitôt s’améliorer.

Mais John Harned suivit Maria Valenzuela à Quito et nous nous aperçûmes bientôt – Luis Cervallos et moi – qu’elle avait jeté son dévolu sur John Harned. « Dieu propose et la femme dispose », dit-on, mais cette fois le proverbe mentit, car Maria Valenzuela n’agit point à sa guise, du moins, pas avec John Harned. Ces événements se fussent peut-être également produits si Luis Cervallos et moi n’avions été présents, cet après-midi-là, à la course de taureaux de Quito ; quoi qu’il en soit, nous étions dans la loge, ce même après-midi, assis côte à côte. Et je vais vous raconter ce qui s’est passé :

Nous étions tous les quatre dans la loge personnelle de Luis Cervallos placée à droite de la loge présidentielle. De l’autre côté de nous se trouvait celle du général José Eliceo Salazar, qu’accompagnaient Joaquin Endara et Urcisino Castillo, tous deux également généraux, ainsi que le colonel Jacinto Fierro et le capitaine Baltazar de Echeverria. Seul un homme influent comme Luis Cervallos pouvait prétendre à la loge voisine de celle du Président, et je tiens de bonne source que celui-ci avait exprimé lui-même à la direction le désir que mon ami obtînt cette haute faveur.

L’orchestre venait d’achever l’hymne national de l’Équateur. Le défilé des toréadors était terminé. Le Président donna le signal de commencer la course. Les trompettes se mirent à sonner et le taureau se rua dans l’arène – vous voyez le tableau d’ici ; hors de lui, rendu fou par les dards brûlant comme du feu son épaule, l’œil égaré, ne cherchant qu’à foncer sur tout ennemi à sa portée. Les toréadors se cachèrent derrière leurs abris et attendirent. Soudain apparurent, venant de tous côtés, les capadores faisant voleter au-dessus de leurs têtes leurs capes de couleur. Ils étaient cinq ; devant un tel nombre d’adversaires, le taureau s’arrêta, irrésolu, ne sachant lequel attaquer le premier. Alors un des capadores s’avança seul au-devant du taureau qui, de ses sabots de devant, grattait furieusement le sable de l’arène et soulevait des nuages de poussière autour de lui. Tête baissée, l’animal s’élança droit sur le capador solitaire.

La charge du premier taureau ne manqua jamais d’impressionner ceux qui assistent pour la première fois à ce spectacle, et John Harned ne fit pas exception à la règle.

— Regardez ! s’écria Maria Valenzuela. N’est-ce pas superbe ?

John Harned acquiesça de la tête, mais sans détacher son regard de l’homme armé d’un simple morceau de drap et du taureau prêt à foncer sur lui et à le transpercer de ses cornes larges et pointues.

Le capador fît un écart et évita le taureau en faisant tournoyer sa cape qu’il étala sur ses épaules :

— Eh bien ? qu’en pensez-vous ? demanda Maria Valenzuela. N’est-ce pas là ce que vous appelez un « numéro sportif » ?

— Certes, dit John Harned, c’est un joli tour d’adresse.

Ravie, elle battit des mains, et quelles délicieuses petites mains ! Les spectateurs applaudirent. Le taureau fit demi-tour et revint à la charge. Le capador l’évita, rejeta sa cape sur ses épaules, et de nouveau les bravos crépitèrent. La manœuvre se reproduisit trois fois. Ce capador, excellent, se retira, et un de ses camarades entreprit le taureau. On posa ensuite les banderilles, deux à la fois, dans les épaules du taureau, de chaque côté de son épine dorsale. Enfin s’avança Ordonez, le premier matador, armé de la longue épée et du manteau pourpre. Les trompettes sonnèrent la mort. Ordonez ne vaut pas Matestini, néanmoins c’est un bon matador. Il planta sans hésitation son épée dans le cœur du taureau qui s’abattit sur le sable, les jambes repliées sous lui, et expira. Ce fut un joli coup, net et précis. Aussi fut-il très applaudi, et parmi la foule de nombreux spectateurs, transportés, jetèrent leurs chapeaux dans l’arène. Maria Valenzuela battit des mains comme les autres, et John Harned, demeuré impassible, considéra la jeune femme avec curiosité :

— Vous aimez ce spectacle ? Demanda-t-il.

— Toujours, fit-elle, sans cesser de battre des mains.

— Oui, depuis sa plus tendre enfance, appuya Luis Cervallos. Je la vois encore, à quatre ans, venir pour la première fois à la plaza : elle était assise aux côtés de sa mère et frappait des mains, tout comme à présent. C’est une véritable Espagnole, une pure…

— Eh bien, vous avez assisté à une course de taureaux, dit Maria Valenzuela à John Harned, tandis qu’on attachait les mules au cadavre du taureau pour le traîner dehors. Cela vous plaît-il, oui ou non ? Qu’en pensez-vous ?

— Je pense que le taureau n’avait aucune possibilité d’en sortir vivant. Il était condamné d’avance, le résultat ne faisait aucun doute. Avant l’entrée du taureau dans l’arène, tout le monde le savait condamné à mort. Pour qu’il y ait un élément sportif, l’issue du combat doit être aléatoire. Il s’agissait là d’une bête stupide contre cinq hommes intelligents et avertis qui avaient déjà combattu maints taureaux. Peut-être serait-il plus équitable de laisser un seul homme se mesurer contre un seul taureau…

— …ou un seul homme contre cinq taureaux, ajouta Maria Valenzuela.

Nous éclatâmes tous de rire à cette saillie, Luis Cervallos plus bruyamment que les autres.

— Parfaitement, fit John Harned, contre cinq taureaux, et à condition que l’homme, comme les taureaux, n’ait jamais mis auparavant les pieds dans une arène, un homme tel que vous, senor Cervallos.

— N’empêche que nous autres, Espagnols, nous raffolons des courses de taureaux, riposta Luis Cervallos !…

Et, je jurerais que le diable lui soufflait à l’oreille de faire ce qui va suivre.

— Ce doit être, alors, un goût cultivé artificiellement, répondit John Harned. À Chicago, nous tuons tous les jours des taureaux par milliers, mais personne ne voudrait payer pour assister à ce spectacle.

— Ah ! là-bas, c’est de la boucherie, interposai-je, mais, ici, c’est un art, un art délicat, raffiné, rare !

— Pas toujours, dit Luis Cervallos. J’ai vu des matadors maladroits et ce n’est pas beau, je vous assure.

En prononçant ces paroles, il frissonna et ses traits exprimèrent un véritable dégoût. J’eus dès lors la certitude que le diable lui dictait la comédie qu’il commençait à jouer…

Il reprit :

— Senor Harned a peut-être raison. On n’applique pas le franc-jeu au taureau. Ne savons-nous pas tous que, vingt-quatre heures durant, on prive d’eau la pauvre bête et qu’immédiatement avant la course on lui en donne à satiété ?

— De sorte qu’il entre dans l’arène alourdi par l’eau ? fit brusquement John Harned ; et je vis qu’il avait l’œil très gris, très froid et perçant.

— C’est une précaution indispensable pour le sport, répondit Luis Cervallos, vous ne voudriez tout de même pas que le taureau fût assez agile pour tuer les toréadors ?

— Je souhaiterais lui voir une chance de combattre à armes égales, dit John Harned en se détournant pour regarder l’arène où le second taureau venait d’entrer.

Ce n’était pas ce qu’on appelle un bon taureau. Effaré, il tournait tout autour de l’arène en cherchant une issue. Les capadores avaient beau s’avancer et lui agiter leurs capes sous le museau, il se refusait à foncer sur eux.

— C’est un taureau stupide, déclara Maria Valenzuela.

— Je vous demande pardon, fit John Harned. Il me semble au contraire intelligent : il sait qu’il ne doit pas s’attaquer à l’homme. Voyez ! Il flaire la mort, là, dans l’arène !

L’animal s’était, en effet, arrêté à l’endroit où le premier taureau était mort et humait le sable humide en soufflant bruyamment. Il refit le tour de la piste, la tête haute, regardant ces milliers de visages qui l’observaient, tous ces gens qui le sifflaient, le conspuaient, lui jetaient des pelures d’oranges avec toutes sortes d’injures. Cependant, l’odeur du sang finit par le décider et, avisant un capador, il se précipita si brusquement sur lui, que l’homme, pris au dépourvu, ne l’évita qu’à grand-peine : il sauta derrière son abri et abandonna sa cape. Le taureau, emporté par son élan, planta bruyamment ses cornes dans la palissade de l’enceinte.

Et John Harned prononça d’une voix calme, comme se parlant à lui-même :

— Je donnerai mille kilos de sucre à l’hôpital de Quito si un taureau tue un homme aujourd’hui.

— Vous aimez les taureaux, à ce que je vois ? dit Maria Valenzuela avec un sourire forcé.

— Je les préfère en tout cas à ces hommes-là, riposta John Harned. Un toréador n’est pas brave. Voyez ! Le taureau tire déjà la langue, il est fatigué avant d’avoir commencé !

— C’est l’eau, expliqua Luis Cervallos.

— Oui, c’est l’eau, répéta John Harned. Ne serait-il pas plus prudent de couper les jarrets au taureau avant son entrée ?

Maria Valenzuela fronça le sourcil ; l’insinuation railleuse de John Harned l’avait irritée et froissée. Mais Luis Cervallos me décocha, à la dérobée, un sourire qui m’éclaira tout à coup sur sa tactique : lui et moi jouerions le rôle de banderilleros. Notre taureau serait cet énorme Américain assis avec nous dans la loge. Notre tâche consistait à le cribler de dards jusqu’à le mettre hors de lui. Alors il ne serait peut-être plus question de son mariage avec Maria Valenzuela. C’était de bonne guerre ! Et dans notre sang coulait la vaillance des toreros.

La colère du taureau atteignait maintenant son comble. Les capadores s’en donnaient à cœur joie. Très vif, l’animal virevoltait parfois sur lui-même avec une telle vélocité qu’il glissait sur ses jambes de derrière et balayait le sable de son arrière-train. Il ne cessait de foncer, mais sans dégât, sur les capes qu’on lui lançait :

— Il n’aura jamais le dessus, dit John Harned, il se bat contre le vent.

— Il prend la cape pour son ennemi, expliqua Maria Valenzuela. Voyez avec quelle adresse le capador lui donne chaque fois le change.

— Le taureau est trop stupide pour comprendre, dit John Harned. Voilà pourquoi il est voué d’avance à la mort. Les toréadors, les spectateurs, vous, moi, tout le monde sait dès le début qu’il combattra le vent. Lui seul l’ignore. Toutes les chances se tournent contre lui.

— C’est très simple, déclara Luis Cervallos. Le taureau ferme les yeux en chargeant. Donc…

— Donc, interrompit John Harned, l’homme n’a qu’un pas à faire pour s’écarter de son chemin, et le taureau passe à côté…

— C’est exact, approuva Luis Cervallos ; le taureau ferme les yeux ; et l’homme s’en rend parfaitement compte.

— Mais les vaches, elles, ne ferment pas les yeux, repartit John Harned. Je possède chez moi une vache de Jersey, une bonne laitière, qui aurait vite raison de toute cette bande-là.

— Mais les toréadors ne se battent pas avec des vaches, dis-je.

— Non, fit John Harned, ils en ont peur.

— Il craignent, en effet, les vaches, admit Luis Cervallos. Si elles tuaient les toréadors, ce ne serait plus du sport.

— Ce serait, au contraire, du sport, riposta John Harned, si un toréador était tué de temps à autre. Si, devenu vieux, et peut-être infirme, il me fallait un jour gagner ma vie, je me ferais sans hésiter toréador. C’est un métier facile pour hommes mûrs et retraités.

— Mais, voyez donc ! insista Maria Valenzuela au moment où, pour la centième fois, le taureau fonçait bravement sur un capador qui l’évitait en l’aveuglant de sa cape… Voyez donc avec quelle adresse le toréador évite cette brute.

— D’accord ! dit John Harned. Cependant, croyez-moi, il faut mille fois plus d’adresse pour éviter la grêle de coups de poing d’un boxeur professionnel qui frappe les yeux grands ouverts et avec intelligence. D’ailleurs, ce taureau ne tient pas à se battre. Regardez ! il fiche le camp !

Certes, ce n’était pas ce qu’on a coutume d’appeler un bon taureau, car il recommençait à courir autour de l’arène, cherchant une issue !

— Néanmoins, ces taureaux-là sont parfois les plus dangereux, expliqua Luis Cervallos. On ne sait jamais à quoi s’attendre de leur part, ils sont rusés, ce sont des demi-vaches. Les toréadors ne les aiment pas, ils ne s’y fient jamais… Tenez, le voilà qui revient à la charge !

Une fois de plus, en effet, rendu furieux par ces murs qui ne s’ouvraient jamais devant lui, le taureau, en désespoir de cause, attaquait vaillamment ses ennemis…

— Pauvre bête ! dit John Harned, la langue lui sort de la gueule. D’abord, on le gonfle d’eau ; puis, les toréadors l’épuisent en se relayant, l’un après l’autre. Pendant que les uns le fatiguent, les autres se reposent. Mais on n’accorde aucun répit au taureau. Quand il est à bout de forces, le matador vient lui plonger son épée dans le corps.

C’était maintenant au tour des banderilleros. À trois reprises, l’un d’eux tenta sans succès de placer ses dards ; il ne fit que piquer le taureau et l’exaspérer. Les banderilles doivent être posées, comme vous savez, deux à la fois, dans l’épaule, de chaque côté et aussi près que possible de l’épine dorsale. Si l’homme n’en place qu’une, le coup est raté…

La foule conspua donc le maladroit et appela de ses cris Ordonez. Celui-ci se surpassa : quatre fois il s’avança, et quatre fois, du premier coup, il posa les banderilles, de sorte qu’à un moment donné huit d’entre elles se hérissaient sur le dos du taureau. Dans la foule ce fut de la frénésie, et une pluie de chapeaux et de pièces d’argent s’abattit sur le sable de l’arène.

Juste à ce moment, le taureau chargea à l’improviste l’un des capadores. L’homme glissa, perdit la tête, et le taureau l’attrapa, fort heureusement pour l’homme, entre ses larges cornes. Tandis que tous les spectateurs, le souffle suspendu, regardaient la scène, John Harned se dressa sur son siège et clama sa joie. Seul, dans le silence impressionnant, John Harned hurlait de bonheur satisfait et ses vœux allaient tout entiers au taureau. Comme vous l’avez deviné, il souhaitait la mort de l’homme. John Harned avait le cœur inhumain. Son attitude excita la colère des invités du général Salazar, qui protestèrent à grands cris contre la conduite de John Harned. Urcisino Castillo le traita même de fichu Gringo et lui lança d’autres injures plus violentes encore, mais en espagnol, et John Harned ne comprit pas. Il applaudit debout pendant une dizaine de secondes, le temps qu’il fallut aux autres capadores pour distraire sur eux l’attention du taureau et permettre à leur camarade de se relever indemne :

— Cette bête n’a aucune chance d’en sortir, répéta John Harned en se rasseyant tout désappointé. L’homme n’avait pas une égratignure ; et ils ont détourné de lui cet imbécile de taureau !

Là-dessus, il se tourna vers Maria Valenzuela en s’excusant :

— Je vous demande pardon, je me suis laissé emporter, cela a été plus fort que moi.

Elle sourit, et lui tapota le bras de son éventail d’un air de reproche :

— C’est votre première course de taureaux, dit-elle. Quand vous en aurez vu d’autres, vous ne réclamerez plus à grands cris la mort de l’homme. Vous autres, Américains, vous êtes plus brutaux que nous. Vos combats à coups de poing en sont la cause. Nous nous contentons, nous, de voir tuer le taureau.

— Si seulement on laissait au taureau quelque chance de vivre, lui répondit-il, je finirais peut-être, avec le temps, par ne plus m’indigner contre ceux qui abusent de lui.

Les trompettes sonnèrent la mort du taureau. Ordonez s’avança avec l’épée et le drap écarlate. Mais l’animal avait de nouveau changé d’humeur et n’était pas disposé à se battre. Ordonez frappait le sable du pied, impatiemment, en poussant des cris et en agitant son drap rouge en tous sens. À la fin le taureau se décida à charger, mais mollement, sans élan. Ce fut une piètre estocade : la lame porta contre un os et se brisa. Ordonez prit une autre épée. Le taureau, provoqué une fois de plus au combat, chargea derechef. À cinq reprises, Ordonez tenta l’estocade, et chaque fois l’épée n’entra qu’en partie ou atteignit un os. La sixième fois, enfin, l’épée pénétra jusqu’à la garde. Mais le coup fut déplorable : la lame avait manqué le cœur et ressortait d’au moins cinquante centimètres entre les côtes du flanc opposé. Les spectateurs sifflèrent le matador. Je regardai John Harned. Demeuré assis, immobile, il ne proférait pas un mot, mais il serrait les dents et agrippait nerveusement de ses mains la balustrade de la loge.

Le taureau avait perdu toute force combative. Bien que le coup ne fût pas mortel, il titubait sous l’épée qui l’embrochait transversalement. Fuyant le matador et les capadores, il contournait le bord de l’enceinte et regardait, les yeux exorbités, tous ces visages qui l’entouraient.

— Il semble dire : « Pour l’amour de Dieu, laissez-moi sortir d’ici, je ne veux pas me battre ! » prononça John Harned.

Le Yankee continua d’observer la scène, observant de temps à autre Maria Valenzuela à la dérobée pour voir comment elle prenait la chose. La jeune femme était furieuse contre le matador : il avait été d’une maladresse scandaleuse.

Bien qu’affaibli par la perte de son sang, le taureau ne voulait pas mourir encore. Il marchait lentement autour de la clôture, en quête d’une sortie. Il ne songeait plus à charger ; il en avait son content. Mais l’heure était venue : il fallait le tuer… Il existe dans le cou d’un taureau, derrière les cornes, un endroit où l’épine dorsale reste sans protection et où le coup sec d’une lame provoque la mort immédiate. Ordonez se plaça devant le taureau et abaissa jusqu’à terre son manteau rouge. Le taureau s’obstinait à ne pas foncer. Il restait sur place et flairait l’étoffe en inclinant la tête. Ordonez tendit le bras et visa l’endroit vital du cou, entre les cornes. La bête redressa subitement la tête. Le coup était manqué. Le taureau épia l’épée et quand Ordonez agita son drap rouge sur le sable, l’animal de nouveau abaissa la tête pour le flairer, oubliant l’épée. Nouvelle estocade d’Ordonez, nouvel insuccès. La scène se répéta plusieurs fois. C’était stupide. John Harned se taisait toujours. À la fin, une estocade trouva le bon endroit et le taureau s’écroula sur le sable, tué instantanément ; les mules furent attachées à son cadavre et l’emportèrent :

— Les Gringos prétendent que c’est un sport cruel et inhumain, n’est-ce pas ? dit Luis Cervallos. On s’amuse à faire souffrir le taureau, n’est-il pas vrai ?

— Non, fit John Harned. Le taureau ne compte pas pour grand-chose en tout cela. Je plains plutôt ceux qui regardent. C’est un spectacle dégradant, qui apprend à se réjouir des souffrances d’un animal. D’ailleurs, ce combat de cinq hommes contre un taureau stupide est lâche et on donne ainsi une leçon de lâcheté aux spectateurs. Le taureau meurt, mais les badauds continuent à vivre et la leçon portera ses fruits. Non, la bravoure ne se nourrit pas de scènes de couardise !

Maria Valenzuela garda le silence. Elle ne daigna pas regarder l’Américain, mais elle n’avait pas perdu un mot de ses propos, et ses joues étaient blêmes de colère. Elle fixait les yeux sur l’arène tout en s’éventant, mais je voyais sa main trembler. John Haraed, de son côté, semblait également ignorer sa présence. Il poursuivit, comme si elle n’était pas là, en proie, lui aussi, à la colère, à une colère froide :

— C’est un sport lâche, digne d’un peuple de lâches ! prononça-t-il enfin.

— Ah ! fit Luis Cervallos d’une voix douce, vous croyez donc nous comprendre ?

— Je comprends maintenant l’Inquisition espagnole, dit John Harned : ce devait être à coup sûr plus délicieux que les courses de taureaux.

Luis Cervallos sourit, mais ne dit mot. Il observa les traits de Maria Valenzuela et se rendit compte que, dans le combat de la loge, le taureau avait le dessous. Jamais plus Maria ne reverrait le Gringo qui avait pu prononcer de telles paroles. Mais ni Luis Cervallos ni moi, nous ne nous attendions à ce qui allait suivre. L’âme des Gringos nous échappe, je le crains. Comment pouvions-nous soupçonner que John Harned, si froid dans sa colère même, allait subitement devenir fou furieux ? Car il devint subitement fou, comme vous l’allez voir. Le taureau ne comptait guère – il le reconnaissait lui-même. Alors, pourquoi le cheval prit-il tant de valeur à ses yeux ? C’est un mystère pour moi. L’esprit de John Harned manquait de logique – voilà la seule explication !…

— Il n’est pas d’usage d’amener des chevaux dans l’arène, à Quito, dit Luis Cervallos en levant les yeux de son programme. En Espagne, il y en a toujours. Mais aujourd’hui, par autorisation spéciale, nous en aurons ici. Avec le prochain taureau, viendront des chevaux et des picadores – ces hommes montés, et porteurs de lances.

— Le taureau, dit John Harned, est sacrifié d’avance. En est-il donc de même des chevaux ?

— On leur bande les yeux pour les empêcher de voir le taureau. J’ai vu tuer beaucoup de chevaux. C’est un spectacle plein de bravoure.

— Tout à l’heure, j’ai vu égorger le taureau, déclara John Harned. Je vais maintenant voir massacrer des chevaux, de façon à bien me pénétrer des beaux côtés de ce noble sport.

— Ce sont de vieilles rosses, annonça Luis Cervallos bonnes à rien d’autre.

— Ah ! très bien ! fit John Harned.

Le troisième taureau entrait, suivi des capadores et des picadores auxquels il eut affaire sans tarder. Un picador se posta juste au-dessous de nous. La bête qu’il montait était, j’en conviens, une pauvre haridelle maigre et âgée, un vrai sac d’os recouvert d’une peau rongée par la vermine :

— Comment cette pauvre bête peut-elle supporter le poids du cavalier ? C’est inouï ! s’exclama John Harned. Et maintenant que le cheval se bat contre le taureau, de quelles armes dispose-t-il ?

— Le cheval ne se bat pas contre le taureau, dit Luis Cervallos.

— Oh ! fit John Harned, ce cheval est-il destiné à être éventré ? Lui bande-t-on les yeux pour qu’il ne voie pas le taureau qui vient le transpercer de ses cornes ?

— Pas tout à fait, dis-je à mon tour. Le picador se sert de sa lance pour empêcher le taureau d’éventrer le cheval.

— En tout cas, il arrive rarement, n’est-ce pas, que les chevaux soient éventrés ? s’enquit l’Américain.

— Non, répondit Luis Cervallos. J’ai vu, à Séville, tuer dix-huit chevaux en une seule journée, et le public en réclamait d’autres à cor et à cri.

— Avaient-ils les yeux bandés comme celui-ci ? demanda John Harned.

— Oui, répondit Luis Cervallos.

Nous cessâmes de parler pour suivre les péripéties du combat. Et dire que pendant tout ce temps-là John Harned devenait fou, et à notre insu !

Le taureau refusait d’attaquer le cheval. Celui-ci ne bronchait pas, et comme il ne pouvait voir, il ne s’imaginait pas que les capadores s’efforçaient de lancer le taureau sur lui. Les capadores agaçaient l’animal avec leurs capes, et dès qu’il fonçait sur eux, ils l’attiraient vers le cheval puis disparaissaient dans leurs abris. À la fin, le taureau, mis en fureur, aperçut le cheval devant lui :

— Le cheval ne voit pas, le cheval ne sait pas, murmurait John Harned comme se parlant à lui-même, sans se douter qu’il exprimait tout haut ses pensées.

Le taureau chargea. Bien entendu, le cheval ne se rendit compte de rien jusqu’au moment où, le picador ayant manqué son coup, il se trouva empalé, par en dessous, sur les cornes d’un taureau, d’une vigueur extraordinaire. Il souleva le cheval dans l’air avec son cavalier ; et quand le cheval s’écroula sur le côté dans le sable, le picador retomba sur ses pieds avec la légèreté d’un chat et s’échappa, tandis que les capadores détournaient le taureau loin de lui. Le cheval, vidé de ses organes essentiels, se releva néanmoins en poussant des cris de douleur. Ces cris provoquèrent le dénouement et rendirent John Harned complètement fou. Il se leva et je l’entendis proférer tout bas de sombres malédictions. Pas un instant il ne détacha ses yeux du cheval, qui, toujours hennissant et gémissant, tenta de courir mais s’affaissa sans force et roula sur le dos, les quatre fers en l’air, envoyant des ruades dans le vide. Alors, le taureau s’acharna sur lui, et à plusieurs reprises lui plongea ses cornes dans le ventre, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

John Harned, debout, contemplait la scène. Ses yeux n’étaient plus froids comme de l’acier, ils lançaient maintenant des flammes de colère. Il regarda Maria Valenzuela, qui le regarda à son tour, et l’indignation se peignit sur les traits de l’Américain. Sa folie allait éclater. À présent que le cheval était mort, tout le monde se tournait de notre côté ; John Harned était en effet un grand gaillard, qui ne manquait jamais d’attirer l’attention.

— Asseyez-vous ! lui conseilla Luis Cervallos, ne vous donnez point ainsi en spectacle.

John Harned ne répondit pas. D’un coup de poing en plein visage il abattit Luis Cervallos, qui tomba inanimé en travers des sièges. Il ne se releva pas, et ne vit rien de ce qui s’ensuivit. Mais je n’en perdis pas grand-chose. Urcisino Castillo se pencha en avant dans la loge voisine et appliqua un coup de canne sur la figure de John Harned. L’autre riposta par un coup de poing qui renversa son adversaire sur le général Salazar et le fit basculer. John Harned était maintenant en plein délire. La bête primitive, en lui, était déchaînée et hurlante – cette bête des cavernes préhistoriques.

Je l’entendis hurler :

— Ah ! vous êtes venu voir un combat de taureaux ! Bon Dieu, je vais vous faire voir, moi, un combat d’homme !

Et quel combat ! Les soldats gardant la loge présidentielle accoururent, mais il arracha à l’un d’eux son fusil et lui frappa la tête à coups de crosse. De l’autre loge, le colonel Jacinto Fierro tirait sur lui avec un revolver. La première balle tua un soldat – j’en fus témoin. Mais la seconde atteignit John Harned au côté. Là-dessus, avec un juron, il plongea la baïonnette du fusil, enlevé au soldat, dans le corps du colonel. Scène horrible à voir ! Les Américains et les Anglais sont une race brutale. Pleins de mépris pour nos courses de taureaux, ils se complaisent néanmoins à verser le sang. Ce jour-là, à cause de John Harned, il y eut plus d’hommes tués qu’il en périt jamais dans toute l’histoire de la tauromachie de Quito – que dis-je ! de Guayaquil et de tout l’Équateur !

Tout cela pour un gémissement de cheval ! Pourquoi John Harned n’est-il pas devenu fou lors de la mise à mort du taureau ? Une bête est une bête, que diable ! que ce soit un cheval ou un taureau. John Harned avait perdu la tête. Il n’y a pas d’autre explication. Assoiffé de sang, lui aussi était une bête sauvage. Je vous en fais juge. Que réprouvez-vous davantage : l’éventrement du cheval par le taureau, ou celui du colonel Jacinto Fierro par une baïonnette aux mains de John Harned ? Et John Harned en éventra bien d’autres, avec cette baïonnette ! Cet enragé, ce possédé du diable se battit encore avec plusieurs balles dans le corps, et il fut difficile à tuer. Quant à Maria Valenzuela, c’était une vaillante femme : elle ne poussa pas de cris, elle ne s’évanouit point comme les autres femmes. Elle resta assise, sans quitter sa place dans la loge, l’œil fixé sur l’arène pendant toute l’échauffourée. Elle s’éventait et son visage était blême, mais elle ne détourna pas une fois la tête.

De toutes parts, soldats, officiers et gens du peuple surgirent pour venir à bout de ce forcené de Gringo. De cette foule s’éleva un seul cri : « À mort les Gringos ! » Dans tous les pays de l’Amérique latine, ce vieux cri de guerre exprime l’antipathie générale pour les Gringos et leurs mœurs primitives. Ce cri fut poussé, je le reconnais. Mais les braves Équatoriens n’ont tué que John Harned, et avant de succomber il en a tué sept, lui ! En outre, il y eut de nombreux blessés. J’ai assisté à plus d’une course de taureaux, mais je n’ai jamais rien vu de si abominable que l’aspect des loges après la bagarre ! On eût dit un champ de bataille : les morts gisaient à droite et à gauche, au milieu des sanglots et des gémissements des blessés et des agonisants. Un homme, que John Harned avait éventré avec sa baïonnette, se tenait les entrailles à deux mains en hurlant de douleur. C’était, ma parole, mille fois plus terrible que les cris de douleur d’un millier de chevaux !

… Non, Maria Valenzuela n’a pas épousé Luis Cervallos. J’en suis navré pour lui. Il était mon ami, et j’avais placé des capitaux dans ses entreprises. Il fallut attendre cinq semaines avant que les chirurgiens pussent enlever les pansements de son visage. Il lui reste de cette journée une cicatrice sur la joue, sous l’œil. Pourtant, John Harned ne l’avait frappé qu’une fois, et de son poing nu.

Maria Valenzuela se trouve maintenant en Autriche. Elle a épousé, dit-on, un archiduc ou quelque personnage de la haute noblesse. Je ne sais… Je crois qu’elle avait un faible pour John Harned avant qu’il la suivît à Quito pour assister à cette fameuse course de taureaux. Mais pourquoi le cheval ? Voilà un mystère que je voudrais éclaircir. Pourquoi a-t-il pu voir tuer le taureau et dire même que cet animal ne comptait pas, et tout à coup devenir la proie d’une horrible folie à cause d’un gémissement de cheval ? Impossible de comprendre ces Gringos ! Ce sont des barbares !