La Franc-maçonnerie des femmes/18

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Bourdilliat (p. 197-202).

CHAPITRE IX

Le conte d’Ingrande


Au Club, le même soir, selon leur convention, Philippe rencontra le comte d’Ingrande. Le vieux gentilhomme était adossé contre une cheminée et causait avec deux ou trois de ses contemporains. Il causait politique, comme c’était la mode en France, vers 1848. Un mystérieux enchaînement de considérations le faisait incliner depuis quelques temps du côté des idées nouvelles ; d’anciens camarades avançaient plaisamment que c’était pour se rajeunir qu’il se mettait ainsi au pas de son siècle.

Quelques moments avant l’arrivée de Philippe Beyle, l’entretien avait été amené sur le mariage d’un député de la droite avec l’héritière d’un grand nom et d’une grande fortune. Le député n’avait que son talent et l’appui du Château ; aussi ce mariage faisait-il un vacarme du diable dans ce quartier plein d’herbe qu’on appelle le noble faubourg.

Seul de son opinion, le comte d’Ingrande estimait que c’était chose fort naturelle. Le tollé était général autour de lui.

— Comte, vous devenez un mystificateur ou un sophiste, lui dit un de ses interlocuteurs.

— Mais non, je vous jure ; je suis de bonne foi.

— Alors, vous vous démocratisez.

— Bon ! de grosses paroles déjà ! parce que je ne suis pas resté exclusivement l’homme de la Quotidienne.

— Mais une pareille mésalliance… ?

— Ce n’est qu’un mot.

Philippe Beyle entra à cet instant. Le comte d’Ingrande le salua de la main et du sourire, sans cesser d’être à la conversation.

— Je ne crois pas à la mésalliance, reprit-il.

Philippe, frappé de ce début, écouta.

— Ou plutôt, continua le comte, la mésalliance est de tous les temps et de toutes les modes. Elle est même de très bon goût à de certaines époques.

— Grand merci !

— Ces sont les mésalliances qui ont fait vivre la noblesse jusqu’à présent.

— Comment cela ?

— En la rattachant à l’humanité, en la sauvant elle-même de sa majestueuse solitude. Sans les mésalliances, le dernier marquis n’existerait plus aujourd’hui peut-être que dans les cabinets de figures de cire.

— Oh ! d’Ingrande, est-ce vous qui parlez ainsi ! vous presque un enfant de troupe de l’armée de Condé ?

— C’est vrai ; et, s’il y avait une armée de Condé, j’y serais encore ; mais il n’y en a plus, que je sache.

— N’importe !

— ‘’L’Almanach de Gotha’’, qui est d’ailleurs un ouvrage très remarquable, n’est pas pour moi le code des sociétés.

— Alors, comte, vous vous accommoderiez d’un gendre roturier ?

— Pourquoi pas ?

— D’un fils de marchand ?

— Peut-être. N’aurais-je pas, d’ailleurs, la ressource de s’élever jusqu’à moi ? Rien de plus facile que d’en faire un baron, par exemple.

Quelques rires ironiques circulèrent, et l’on se répéta avec gaieté les noms de plusieurs barons de formation nouvelle.

— Bah ! reprit le comte ; dans quatre cents ans leur noblesse vaudra la nôtre… pourvu toutefois que leurs descendants se mésallient.

— Comte, vous êtes un déserteur de nos principes.

— Voulez-vous donc que j’use ma vie à monter l’ombre d’une faction devant l’ombre d’une guérite ?

— Raca !

— Raca, soit. Mais, dussé-je exciter jusqu’au bout votre indignation, je vous ferai un dernier aveu ; un aveu sincère.

— Voyons, dit la galerie.

— Moi comte, moi filleul de prince du sang, moi d’Ingrande, je ne regrette qu’une chose.

— Laquelle ?

— C’est de ne m’être pas mésallié !

Sur cette dernière saillie à l’adresse de sa femme, le comte d’Ingrande quitta le groupe de ses auditeurs et vint à Philippe Beyle. Celui-ci l’avait écouté avec un étonnement sans égal, et à plusieurs reprises il avait eu comme des éblouissements. Ils passèrent tous les deux dans un petit salon. Là, le comte se jeta dans un fauteuil. Sa figure n’avait jamais été si riante ; une expression de malice douce y dominait.

— Eh bien, dit-il en se frottant les mains, vous avez vu la comtesse ?

— Oui, monsieur le comte.

— Très bien.

— J’ai eu l’honneur de l’entretenir pendant une demi-heure de vos affaires et de votre demande.

— Pendant une demi-heure ! Malepeste ! ma femme a pu consentir à entendre parler de moi pendant une demi-heure ?

— Peut-être davantage.

— Mais vous avez échoué ?

— Absolument, répondit Philippe d’un ton de regret.

— Je m’y attendais.

Le comte s’effaça plus avant dans son fauteuil avec un air de béatitude, tandis que Philippe le regardait avec stupéfaction.

— Permettez-moi de vous faire observer, monsieur le comte, qu’une telle prévision faisait prématurément le procès à mon zèle ou à mon éloquence, repartit Philippe un peu froissé par cette indifférence qui contrastait si étrangement avec l’empressement de la veille.

— Oh ! je ne vous mets pas en cause, mon jeune avocat ! Je suis persuadé que vous avez fait merveille. Mais ma femme, ma femme ! L’avez-vous trouvée assez hautaine, assez Maintenon ?

— Madame la comtesse a été très digne… et très inflexible.

— Oui, c’est cela. Cette dignité produit sur moi les effets les plus inconcevables. Toutes les fois que je pense à ma femme, il me vient des envies féroces d’ouvrir une boutique de draps comme Mirabeau et de m’abonner à un journal dirigé par M. Odilon Barrot. Et… ma fille, l’avez-vous vue aussi ?

— Oui, monsieur le comte.

— Ah ! Lui avez-vous parlé ?

— Cinq minutes à peine.

Le comte le regarda.

— Voici quelques fleurs qu’elle vous envoie, dit Philippe en tirant de sa poitrine le petit bouquet d’Amélie.

— Chère enfant ! murmura le comte, qui mit deux ou trois baisers sur les fleurs ; n’est-ce pas qu’elle est belle ?

— Au point que j’en ai été ébloui.

— Quel âge lui supposez-vous ?

— Dix-huit ans environ, répondit Philippe.

— Elle n’en a que seize. Ah ! quel vif et gracieux contraste avec sa mère ! Son sourire rafraîchit l’âme, sa voix est une consolation. Je l’aime… à en devenir poète !

— Elle se plaint de ne pas vous voir.

— Vraiment ? dit le comte en qui se peignait la joie la plus franche ; ce n’est pas ma faute. La comtesse et moi, nous ne hantons pas les mêmes salons ; cela se conçoit du reste. Quelquefois cependant, grâce à Mme de Pressigny, cette excellente parente, il m’a été donné de rencontrer Amélie à la dérobée ; mes plus chers souvenirs sont ceux que j’ai gardés de ces courts moments. Ah ! vous êtes heureux, vous, d’avoir ma fille, et de pouvoir la voir à votre gré !

— À mon gré ? répéta Philippe.

— Du moins, les salons où elle va ne vous sont pas interdits, comme à moi.

— Non, mais la plupart ne me sont point ouverts ; cela revient au même.

— Je vous les ouvrirai ! s’écria le comte d’Ingrande.

Philippe Beyle eut un mouvement de surprise.

— À votre âge, on doit aimer les réunions, la musique ; reprit le comte.

— Tant de bienveillance…

— Tenez, voulez-vous faire plaisir à un père ? voulez-vous me faire plaisir ?

— Parlez !

— Eh bien, il y a dans quelques jours une fête à l’hôtel du duc d’Havré. Amélie et sa mère y seront, j’en ai la certitude. Il faut que vous y alliez.

— Monsieur le comte…

— Je vous en prie ; vous me parlerez d’elle au retour ; vous me direz qu’elle était sa toilette, si elle a dansé, quels hommages elle a reçus ; vous me raconterez ma fille, enfin.

— Mais je ne suis pas invité, dit Philippe.

— Je vous aurai une invitation.

Philippe était de plus en plus interdit. Le comte se leva pour rentrer dans le salon principal.

— Monsieur le comte, une question encore, dit Philippe.

— Laquelle ?

— Ma mission auprès de Mme d’Ingrande est-elle terminée ?

— Elle commence, répondit le comte en souriant.

— L’insuccès d’aujourd’hui n’est pas cependant d’un favorable augure ; et vos cent mille écus…

— Je les aurai.

— Dieu le veuille, monsieur le comte.

— Je les aurai, mon jeune ami, et ce sera vous qui me les donnerez ; dit le comte d’Ingrande en frappant familièrement sur l’épaule de Philippe Beyle.