La Franc-maçonnerie des femmes/20

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Bourdilliat (p. 207-216).

CHAPITRE XI

Scène de famille.


Peu de jours après ce dîner, le comte d’Ingrande recevait un billet conçu dans ces termes pressants :

« Cher et bon père,

« Il faut absolument que je vous voie. Il y va de mon avenir ; le bonheur de ma vie entière est en jeu. Demain soir, à l’heure où ma mère se retire dans son appartement, c’est-à-dire après dix heures, venez. Entrez par la porte du jardin qui a, comme vous le savez, une issue rue Saint-Honoré. Ne sonnez pas, frappez ; Thérèse sera aux aguets.

« Pourquoi faut-il, cher père, que la destinée m’oblige de recourir à des moyens aussi romanesques pour vous voir et pour vous parler ?

« À demain soir ; venez avec des trésors d’indulgence pour votre fille respectueuse.

« Amélie. »

Les jardins de l’hôtel d’Ingrande occupaient une vaste étendue de terrain. Dix heures et demie sonnant, le comte se trouva à la porte indiquée. Il frappa, suivant la recommandation de sa fille. Thérèse ouvrit aussitôt, mais elle recula en s’écriant avec surprise :

— Ah ! vous n’êtes pas seul, monsieur le comte !

Derrière le comte d’Ingrande il y avait en effet une ombre, un homme.

— Eh non ! certainement, je ne suis pas seul, répondit le comte, je le sais bien. Est-ce qu’à mon âge et par la nuit qu’il fait, tu crois que je vais courir les rues sans compagnies ?

Il entra. L’homme entra avec lui. La porte du jardin se referma sur eux.

— À présent, dit Thérèse, je m’en vais prévenir mademoiselle.

— Va, mon enfant, dépêche-toi, car les soirées d’automne sont fraîches, et il tombe de ces arbres une humidité dangereuse. Brrr… ! le mauvais donneur de sérénades que j’aurais fait dans les siècles passés !

La femme de chambre s’était éloignée rapidement. Le comte d’Ingrande se retourna vers son compagnon et lui dit :

— Mon cher, je vous réitère toute ma gratitude pour la complaisance que vous avez mise à m’escorter jusqu’ici. Franchement, c’est du dévouement.

— Non, monsieur le comte, c’était un devoir pour moi. Dès que vous m’avez annoncé votre dessein en sortant du Club, je n’ai pas hésité.

— Fasse le ciel que vous soyez récompensé de votre héroïsme ! Mais je crains fort que le ciel de cette nuit ne vous accorde autre chose qu’un rhume. Ce sera la faute de cette petite folle d’Amélie. Voilà un endroit bien choisi, ma foi, pour ses confidences de pensionnaire.

Le comte leva les yeux sur les fenêtres de la maison.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-il.

— Quoi donc, monsieur le comte ?

— N’apercevez-vous pas de lumière au deuxième étage ?

— Au deuxième étage, oui.

— C’est effrayant !

— Que trouvez-vous d’effrayant à cela, monsieur le comte ?

— Derrière les rideaux, j’ai vu passer la silhouette de ma femme.

— Croyez-vous ?

— Oh ! je l’ai bien reconnue. Morbleu ! ce serait d’un ridicule achevé d’être venu m’enrhumer sous les fenêtres de ma femme. Je crois que j’en voudrais pendant huit jours à Amélie… Mais voyez si cette méchante enfant arrivera ? Qu’est-ce qu’elle peut avoir à me communiquer ? Son bonheur, son avenir, dit-elle. Bah ! quelque enfantillage, probablement : sa mère qui l’aura contrariée… ou autre chose. Bon ! voilà que je commence à tousser.

— Monsieur le comte ?

— Qu’y a-t-il ?

— J’entends des pas.

— En êtes-vous sûr ?

— On vient de ce côté, on court…

— On court ? c’est elle ; quelle imprudence ! pour se heurter aux arbres… Tenez, mon cher, cachez-vous là, derrière ce bosquet, dit le comte, et surtout pas un mouvement. Vous savez, un rien effarouche les jeunes filles ; et, bien que ce qu’elle ait à me conter soit de peu d’importance sans doute, il ne faut pas cependant qu’elle se croie entendue par un autre que son père.

Le mystérieux compagnon du comte d’Ingrande obéit. Il était temps.

— Ô mon père ! que vous êtes bon d’être venu ! s’écria Amélie en lui présentant son front à baiser.

— J’avoue que je suis assez bon, car il fait un froid capable de rebuter un paladin ; je m’étonne que tu ne m’aies pas engagé à escalader la muraille.

— Excusez-moi, mon père ; ce que j’ai à vous dire exige tant de précautions !

— Vraiment ? Eh bien ! je t’écoute.

— D’abord, dit Amélie en se suspendant au bras du comte, il faut que vous sachiez que je suis instruite de l’embarras où vous vous trouvez.

— Comment ! tu sais ?

— Le hasard m’a tout appris.

— Le hasard seul ?

— Oh oui ! je vous jure. Enfermée dans un cabinet, j’ai entendu la conversation de ma mère avec cette personne envoyée par vous… ce jeune homme.

— Après ?

— Je sais, continua Amélie, que vous n’êtes pas aussi heureux que vous devriez l’être ; je sais que vous avez besoin de trois cent mille francs.

— Hélas ! oui, ma fille.

— Il faut que vous les ayez, mon père ; il faut que vous les ayez le plus tôt possible !

— C’est aussi mon désir ; mais par quel moyen ?

— J’ai imaginé un plan, dit-elle.

— Tu m’intéresses prodigieusement. Voyons ton plan.

— Promettez-moi, auparavant, de ne pas me gronder…

— Je te le promets.

— Et de ne pas vous moquer de moi.

— Je te le promets encore ; mais ce plan ?

— Le voici, dit Amélie. Savez-vous, mon père, ce qu’il y a de mieux à faire pour vous sortir d’embarras, pour vous rendre tout à fait heureux.

— C’est ?…

— C’est de me marier bien vite.

— Te marier, ma fille ?… Viens un peu du côté de ce bosquet, nous y serons plus à l’abri du brouillard. Tu disais donc, Amélie, que, selon toi, le moyen de tout arranger, c’était…

— De me marier, oui, mon père.

— Mais quel rapport y a-t-il entre ton mariage et mes affaires ?

— Comment ! vous ne comprenez pas ?

— Pas du tout, répondit le comte.

— Vous allez voir. Oh ! je suis plus réfléchie que ma mère ne veut le dire.

— Malepeste ! je le crois bien.

— Malgré ma répugnance pour les chiffres, j’ai interrogé ma bonne tante de Pressigny, et j’ai su d’elle que j’ava is une dot personnelle de cinq cent mille francs…

— Oui, cinq cent mille francs qui te viennent de ton oncle, mon frère défunt, oui, ma fille ; le chiffre est de toute exactitude. C’est excellente marquise !

— C’est beaucoup… c’est trop pour moi. J’ai des goûts simples ; ma mère m’y a habituée depuis longtemps.

— Où veux-tu en venir ?

Amélie hésita un peu, puis dit :

— À ceci, mon père : prenez ma dot, et mariez-moi selon mon gré.

Le comte d’Ingrande eut un mouvement ; dans l’ombre, il serra les mains de sa fille. Cette offre, à laquelle il ne s’était pas attendu, lui fit sentir plus vivement alors les reproches de sa conscience. Ses devoirs de père de famille lui apparurent dans toute leur sainteté, et il ne trouva à leur opposer que l’inutilité de sa vie. Une larme se fit jour sous l’endurcissement du plaisir. Il fut d’autant plus touché par le sacrifice d’Amélie que ce sacrifice l’absolvait en partie d’une coupable préméditation.

— Allons, pensa-t-il, l’innocence est encore plus forte que la diplomatie.

Pendant quelques secondes, le père et la fille se turent. Leur émotion les empêcha d’entendre le bruit d’une fenêtre qu’on ouvrait au deuxième étage. Il reprit le premier, en dissimulant son émotion :

— Ah ! petite rouée, Machiavel en collerette, voilà donc de tes inventions !

— Vous avez promis de ne pas me gronder, mon père.

— Soit, mais je n’ai pas promis de ratifier tes folies, je pense.

— Des folies ?

— Ou des rêves, si tu aimes mieux.

— J’ai parlé sérieusement, dit Amélie attristée.

— Je le sais, ma fille ; je le sais, mon enfant. Ton projet vient d’un bon cœur, mais… il est irréalisable.

— Irréalisable ! Pourquoi ?

— Parce qu’un mari ne renoncera jamais à ta dot.

— Vous vous trompez, mon père.

Le comte d’Ingrande hocha la tête.

— Je connais la noblesse actuelle, dit-il ; elle est pauvre et d’autant plus exigea nte.

— Aussi n’est-ce pas parmi la noblesse que j’ai fait un choix, répondit Amélie.

— C’est grave, cela, ma fille. Nous sommes d’un nom et d’un titre qui obligent.

— À quoi, mon père ?

— La comtesse n’a pas dû se faire faute de te l’apprendre.

— Celui sur qui j’ai jeté les yeux est reçu dans le monde.

— C’est déjà quelque chose.

— C’est un jeune homme.

— Bien entendu ! dit le comte en riant.

— Il est fier, il est courageux. Son regard dit la supériorité de son âme et la distinction de son esprit.

— Et de tout cela tu conclus qu’il renoncerait à ta dot ?

— Je suis sûr qu’il ne voudrait devoir sa fortune qu’à lui seul ! s’écria-t-elle avec orgueil.

— Hum ! voilà qui me paraît bien extraordinaire.

— Dites bien naturel, mon père.

— Il ne te reste maintenant qu’à me faire connaître ce rare jeune homme.

Amélie se serra plus étroitement contre son père.

— Vous le connaissez, dit-elle.

— Je le connais ?

— Oui. C’est même à vous que je dois de l’avoir vu…

— Bah ! dit le comte avec une feinte bonhomie, à moi ?

— À vous, mon père.

—Approchons-nous un peu plus de ce bosquet ; les arbres nous protégeront mieux contre le froid. La terre est glacée ici.

Il reprit :

— Comment l’appelles-tu donc, ce jeune homme… ce jeune homme que tu aimes… car tu l’aimes, n’est-ce pas ?

— Oh oui ! mon père, et je n’aimerai jamais que lui.

— C’est le mot de toutes les jeunes filles. Son nom ?

— Est-ce que vous ne l’avez pas déjà deviné ?

— Ma foi ! j’ai beau chercher, je…

— C’est M. Philippe Beyle.

Tout à coup le massif auprès duquel ils se trouvaient s’agita et Philippe, s’élançant, vint presque se prosterner devant la jeune fille. Il ne faut pas trop railler ces situations, quoiqu’elles rappellent certains tableaux d’opéra-comique. La nature, en de suprêmes occasions, n’a pas deux manières de s’exprimer.

— Oh ! mademoiselle ! il serait possible !… s’écria Philippe.

Il n’en put dire davantage. Amélie, épouvantée et confuse, se cacha dans les bras de son père.

— C’était donc une trahison ?… murmura-t-elle.

— Non, ma fille, je l’atteste, dit le comte.

Mentalement il ajouta :

— Ma foi, si l’innocence est plus forte que la diplomatie, le hasard est encore plus habile que l’innocence.

En ce moment, l’intérieur de l’hôtel retentit d’un tumulte qui arriva jusqu’à l’oreille de nos trois personnages. Des flambeaux parurent sur le perron. Thérèse accourut, la figure bouleversée :

— Partez vite, monsieur le comte, partez !

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Madame la comtesse a entendu du bruit, elle a eu des soupçons, elle a appelé mademoiselle, elle m’a appelée… je n’ai su que répondre, mais mon trouble lui a paru suspect, et… la voilà qui vient ; tenez !

La lumière d’un flambeau poussée par le vent éclairait en effet le front pâle de la comtesse, qui descendait lentement les marches du perron.

— C’est vrai, dit le comte qui restait tranquille.

La terreur s’était emparée de Philippe et d’Amélie.

— Oh oui ! partez, mon père !

— Partons, monsieur, dit Philippe.

— Gagnez la petite porte, voici la clef, dit Thérèse.

Le comte ne faisait pas un mouvement.

— Mon père, à quoi pensez-vous ? lui demanda Amélie à voix basse ; partez donc !

Il sourit.

— Hâtez-vous ! hâtez-vous ! ajouta Thérèse ; voici madame la comtesse ; prenez la clef.

— Donne.

Le comte laissa tomber la clef en la prenant des mains de la femme de chambre.

— Ô mon Dieu ! dit-elle, c’est comme un fait exprès.

Elle se baissa et chercha dans le sable. Pendant ce temps, la comtesse avançait, escortée de deux laquais. Des portions de charmilles, des détours d’allées, surgissaient tout à coup, fantastiquement éclairés.

— Ah ! fit Thérèse, voici la clef ; vous avez encore le temps.

— Crois-tu ? dit le comte qui demeurait immobile.

— Prenez par cette allée !

— Oui-da !…

— Oh ! mais vous voulez donc que madame la comtesse nous surprenne ! s’écria Thérèse au comble de l’angoisse.

— Précisément.

Amélie et Philippe furent pétrifiés.

— Ce sera autant de fait, se dit en lui-même le comte.

La comtesse d’Ingrande n’était plus qu’à dix pas. Elle s’arrêta en présence de ce groupe qui lui fut dénoncé par ses gens. Le comte se décida le premier à sortir de l’ombre.

— Approchez, madame, approchez ; dit-il en saluant révérencieusement ; nous sommes ici en compagnie, ou plutôt… en famille.

— Monsieur le comte ! dit-elle.

Le bouclier de Pallas, fameux par ses propriétés mortelles, l’eût moins frappée de stupeur que cette apparition, à cette heure, dans ce lieu. Elle se dirigea vers lui, cependant, comme pour s’assurer de son identité. Mais alors elle aperçut Amélie, et presque aussitôt Philippe Beyle. La dignité lui faillit pour la première fois : elle poussa un cri terrible.

— Ma fille ! s’écria-t-elle en courant vers elle avec un mouvement de lionne.

Puis, un tremblement la saisit.

— Ma fille, ici, avec…

Ses regards se fixèrent, chargés d’une incroyable haine, sur Philippe.

— Vous ! toujours vous ! s’écria la comtesse ; ah ! vous méritiez d’être l’ami de mon mari !

— Mieux encore, madame ! repartit le comte se redressant en face de l’insulte.

— Que voulez-vous dire ?

— Permettez-moi de vous présenter, quelque étrange que puissent vous paraître ce moment et cette circonstance (mais j’ai si peu l’occasion de vous voir), permettez-moi de vous présenter en M. Philippe Beyle l’époux que je destine à ma fille.

— Lui ! s’écria la comtesse.

— Lui, dit froidement le comte.

— L’époux d’Amélie ?

— Oui, madame.

— Jamais !

— Oh ! ma mère ! s’écria Amélie dont la douleur éclata en sanglots.

— Monsieur le comte, dit Mme d’Ingrande en étendant le bras sur sa fille ; monsieur, dit-elle à Philippe, je suis chez moi !

— Nous nous retirons, madame, dit le comte qui s’inclina.

Les laquais tournèrent leurs flambeaux vers l’hôtel.

— Reconduisez ces messieurs, Thérèse, ajouta-t-elle.

— Oui, madame.

La mère et la fille disparurent dans le brouillard lumineux des flambeaux, tandis que le comte et Philippe se dirigeaient à tâtons vers la petite porte de la rue Saint-Honoré.

— C’est égal, murmura le comte d’Ingrande à part lui, voilà une affaire de famille que je me flatte d’avoir menée rondement !