La France Industrielle par M. Paul Poiré

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La France industrielle, par M. Paul Poiré[1].

Chaque siècle a ses prodiges : tantôt les arts prédominent comme à l’époque de la Renaissance, tantôt, au contraire, les vertus guerrières brillent avec un vif éclat et conduisent à l’héroïsme, comme dans les temps reculés de l’antiquité. Aujourd’hui les véritables merveilles de notre grand siècle résident dans le monde de la science : les chemins de fer, le télégraphe, la navigation à vapeur, ont déjà changé la face des sociétés, et, par l’extension prodigieuse que le règne de la machine a pu donner à l’industrie, les arts si utiles, si variés au moyen desquels l’homme transforme la matière, ont pris un développement exceptionnel. L’usine, la fabrique, voilà ce qui nous fait vivre aujourd’hui, ce qui prépare pour nous les vêtements, les matériaux de nos maisons, les substances propres à notre bien-être ; voilà la source de notre confort et de notre existence matérielle. Quel intérêt dans l’étude de ces procédés industriels qui assurent les moyens de notre vie sociale, dans la description des établissements où se produisent les matières qui subviennent aux nécessités de tous les instants ! Cependant une semblable étude est à peine cultivée, les faits dont elle abonde sont presque complètement ignorés. On a, depuis longtemps il est vrai, compris l’importance d’initier le public aux secrets de l’industrie, et chaque jour de louables tentatives sont faites dans ce sens par des publicistes compétents. Mais on ne saurait trop féliciter ceux qui se vouent ainsi, à la propagation des connaissances utiles ; aussi, signalerons-nous à nos lecteurs un savant professeur, M. Paul Poiré, qui a récemment publié un magnifique ouvrage, certainement destiné à combler une grande lacune dans les bibliothèques des véritables amis du progrès.

L’auteur aborde tous les chapitres de ce vaste livre de l’industrie moderne : arts métallurgiques, industries de l’alimentation, du vêtement, du logement, de l’ameublement sont successivement passés en revue. Au lieu de déflorer ce bel ouvrage en nous bornant à en donner le sommaire, nous préférons en extraire quelques pages, accompagnées de belles gravures qui les élucident. Voici notamment ce que dit l’auteur en parlant du marteau-pilon, ce gigantesque outil de la métallurgie du fer, marteau formidable, qui frappe avec une violence extraordinaire les énormes masses de fer rougies au feu, employées par nos industries modernes.

La Nature - 1873 - La France industrielle - Marteau-pilon à vapeur - p093.png
Marteau-pilon à vapeur


« Ce puissant appareil de percussion, qui est très-employé maintenant dans les forges et dans les ateliers de construction, est représenté par la figure ci-contre. Il se compose d’une masse en fonte dont le poids varie de 3 000 à 5 000 kilogrammes ; il peut glisser entre des colonnes verticales. À sa partie supérieure est adaptée une tige de fer, qui est en même temps la tige du piston d’une petite machine à vapeur superposée au bâti de l’appareil. Un levier manœuvré par un ouvrier spécial permet de faire entrer la vapeur sous le piston. Par sa force élastique, elle soulève le marteau, et lorsqu’il est arrivé au haut de sa course, l’ouvrier, agissant une seconde fois sur le levier, met la partie inférieure du cylindre en communication avec l’air extérieur. La vapeur s’échappe au dehors, et le marteau retombe de tout son poids sur l’enclume où l’on place la loupe de fer à cingler. Le marteau-pilon constitue un outil remarquable par sa puissance, par la rapidité de son action et par la facilité avec laquelle on le gouverne. L’ouvrier qui manœuvre le levier peut, en réglant la sortie de la vapeur, faire descendre le marteau avec la rapidité ou la lenteur nécessaire. Pour donner une idée de la sensibilité de cet appareil, nous dirons qu’il peut boucher, sans la briser, une bouteille de verre posée sur l’enclume.

« L’ouvrier cingleur, placé près du marteau-pilon, saisit avec de fortes pinces la loupe de fer apportée du four, la met sur l’enclume et la retourne en tous sens, pendant que le marteau la frappe à coups redoublés. Le cingleur, pour se garantir des éclaboussures du laitier incandescent, porte une véritable armure ; il est muni de grandes bottes, de brassards de tôle, d’un masque de toile métallique et d’un épais tablier de cuir.

« Rien n’est plus saisissant que l’aspect d’une forge importante, où l’on voit en circulation les chariots portant les loupes incandescentes ; le feu jaillit de toutes parts ; de robustes ouvriers, aux épaules athlétiques, manient avec aisance les masses de fer qu’ils façonnent peu à peu, sous les coups répétés des marteaux-pilons. »


Dans une autre partie de son ouvrage, M. Poiré décrit la fabrication des tissus, il nous donne notamment de curieux détails sur la confection du velours.

« Les velours d’Utrecht, dit l’auteur de la France industrielle, reçoivent quelquefois un dernier apprêt, qui a pour but de tracer des dessins en relief à leur surface. C’est ce qu’on appelle gaufrer ou frapper les velours. Cette opération s’exécute à l’aide de deux cylindres, dont l’un est en bois et appuie sur le second qui est creux et en cuivre. Le cylindre de cuivre a été gravé à sa surface, de manière que les dessins que l’on veut reproduire sur le velours soient en creux, et que les intervalles qui les séparent soient en relief ; il est chauffé à l’aide de morceaux de bois que l’on fait brûler à son intérieur, et communique avec une cheminée par un tuyau de poêle. Supposons maintenant que, pendant que les deux cylindres tournent l’un sur l’autre, on engage entre eux le velours à gaufrer, sa face veloutée étant du côté du cylindre de cuivre ; les saillies de ce cylindre vont pénétrer dans le velours, sans le brûler, et refouleront les houppes du tissu, qui, sous l’influence de la chaleur et de la pression, se coucheront, l’une sur l’autre d’une manière définitive. Quant aux parties creuses, elles laisseront entrer à leur intérieur les fibres relevées du tissu, qui seront respectées et reproduiront en relief à la surface de l’étoffe les dessins gravés en creux sur le cylindre.

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Machine à gaufrer le velours d’Utrech.

Notre gravure représente une machine où l’on peut gaufrer deux pièces à la fois ; elle est munie de deux cylindres de bois, appuyant sur le même cylindre de cuivre par la pression du deux vis convenablement disposées. »

On voit par ces citations quel intérêt spécial offre l’ouvrage de M. Poiré, puisqu’il nous initie aux secrets de toutes les industries modernes. De tels livres sont un bienfait pour la jeunesse et pour tous ceux qui veulent s’instruire.


  1. 1 vol. in-8, richement illustré. — Hachette et Cie, 1873.