La France juive/Livre Deuxième/II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Marpon et Flammarion (p. 187-288).


II


DE 1394 À 1789


Le recueillement du Juif après l’expulsion de 1391. — Le grand silence. — La Kabbale. — Reuchlin. — L’impression du Talmud. — La Réforme. — Nostradamus. — Concini. — Lopez. — Les Juifs en Hollande. — Le monde de Rembrandt. — Les Juifs en Angleterre. — Cromwell et Manassé. — Le drame de Victor Hugo. — Les quatre familles juives du Paris de Louis XIV. — Les Juifs de Metz. — La protection des Brancas. — Les Juifs du Comtat. — Un bon conseil de rabbin. — L’Avignon papale et Mistral. — Les Juifs de Bordeaux. — Montaigne et Alexandre Dumas. — La Princesse de Bagdad. — Les Maranas. — Efforts des Juifs pour s’introduire à Paris. — La requête des marchands et négociants de Paris. — L’araignée d’or juive, die judische goldspinne. — Voltaire et les Juifs. — Les deux agents. — Voltaire financier. — L’ignorance du XVIIIe siècle sur les Juifs. — La colonie juive de Paris. – « Peixotto ». — Le premier cimetière juif. — Louis XVI et les Juifs. — Le mouvement juif latent. — La Franc-Maçonnerie. — L’expulsion des Jésuites. — Les Juifs déguisés : Law, le comte de Saint-Germain, Cagliostro. — La haine des Juifs contre Marie-Antoinette. — Le Juif Angelucci et Beaumarchais. — Marie-Thérèse et les Juifs. — L’affaire du Collier. — L’illuminisme. — La loge Saint-Jean de la Candeur. — Le duc d’Orléans, grand maître de la Franc-maçonnerie est allié des Juifs. — La Passion de Louis XVI. — L’académie de Metz. — L’abbé Grégoire. — Les Juifs et la Constituante. — L’émancipation. — L’ancien régime et le régime actuel. — Le nouveau Sinaï.




DE 1394 A 1789


Que devient le Juif de 1394 à 1789 ? On ne sait trop. Il s’est évanoui, il s’est rasé, comme le lièvre poursuivi, il a changé son plan d’action, modifié ses ruses, éteint beaucoup son ardeur. Il semble alors tout plongé dans la Kabbale[1], absorbé dans la lecture du Zohar ou du Sepher Zetzirah. Il est alchimiste, il tire des horoscopes, il interroge les astres et il peut, en parlant du Grand Œuvre, avoir accès partout. Sur ce sujet il est inépuisable, il sait en effet et les frères errants avec lesquels il s’abouche dans chaque ville savent aussi ce que ce mot de Grand Œuvre cache sous son mystérieux symbolisme. Faire de l’or, régner par le banquier sur ce monde qui ne croit qu’au prêtre et au soldat, à la pauvreté et à l’héroïsme, la politique juive est toujours là. Mais ce projet, sur la réussite duquel on consulte sans cesse les nombres, semble bien chimérique ou plutôt bien lointain. Ce qu’il faut renverser avant de rien entreprendre, c’est la vieille hiérarchie, l’Église, le Moine, le Pape.

Sur quel point agir ? A la France il ne faut pas penser. L’Espagne, que les Juifs ont livrée aux Maures, reconquiert pied à pied le sol de la Patrie et c’est par l’expulsion définitive des Juifs qu’elle se préparera aux grandes destinées qui l’attendent sous Charles-Quint et Philippe II. L’Allemagne est plus propice à un mouvement, elle est divisée et on n’y rencontrera pas cette autorité royale déjà si puissante qui de l’autre côté du Rhin centralise la force et défend les croyances de tous. Autant que la France cependant, l’Allemagne répugne aux Juifs et en brûle quelques-uns de temps en temps.

Le Juif, rendu plus prudent par ses mésaventures, ne s’attaque plus en face au catholicisme, il souffle Luther, il l’inspire, il lui suggère ses meilleurs arguments.

Le Juif, dit très justement M. Darmesteter[2], s’entend à dévoiler les points vulnérables de l’Église et il a à son service, pour le découvrir, outre l’intelligence des livres saints, la sagacité redoutable de l’opprimé, il est le docteur de l’incrédule, tous les révoltés de l’esprit viennent à lui dans l’ombre ou à ciel ouvert. Il est à l’œuvre dans l’immense atelier de blasphème du grand empereur Frédéric et des princes de Souabe ou d’Aragon : c’est lui qui forge tout cet arsenal meurtrier de raisonnement et d’ironie qu’il léguera aux sceptiques de la Renaissance, aux libertins du grand siècle, et le sarcasme de Voltaire n’est que le dernier et retentissant écho d’un mot murmuré six siècles auparavant, dans l’ombre du ghetto, et plus tôt encore, au temps de Celas et d’Origène, au berceau même de la religion du Christ.

« Tout catholique qui devient protestant, a dit Alexandre Weill, fait un pas vers le Judaïsme, Tout protestant, serait il plus juste de dire, est à moitié Juif.

Le protestantisme servit de pont aux Juifs pour entrer non pas encore dans la société mais dans l’humanité. La Bible, laissée au second rang au moyen age, prit sa place plus près des Évangiles, l’Ancien Testament fut mis à côte du Nouveau. Derrière la Bible apparut le Talmud. Reuchlin, l’homme des Juifs, fit campagne pour jeter de nouveau dans la circulation le livre proscrit.

Ce Reuchlin ou Reuchlim parait avoir été corrompu par le médecin de Maximilien qui était Juif. Dès 1494, il s’était montré favorable à Israël dans son livre : de Verbo mirifico, où il avait mis en présence un philosophe de l’antiquité Sidonius, un rabbin Juif Baruch et un philosophe chrétien Capnio (traduction latine de Reuchlin qui signifie petit fumée). Chargé d’examiner le Talmud, il ne trouva rien de répréhensible aux outrages qu’il contenait contre le christianisme.

Le procès du Talmud devint une affaire européenne. La Faculté de Paris s’occupa de cette question pendant quarante sept séances et se montra, comme toute la France d’alors, résolument anti-juive en condamnant Reuchlin. L’Empereur Maximilien, au contraire, donna raison à l’avocat des Juifs. En 1520, l’année même où Luther brûlait la bulle du pape à Wittemberg, la première édition du Talmud s’imprimait à Venise.

Luther cependant que les Protestants représentent selon leur habitude, quand il s’agit des leurs, comme un apôtre de la tolérance, fut dur pour les Juifs, plus dur que ne l’avait jamais été aucun prêtre.

En cendres, s’écriait-il, cendres les synagogues et les maisons des Juifs, et ceux-ci on les parque dans les écuries ! Que de leurs biens on forme un trésor pour l’entretien des convertis, que les Juifs et les Juives robustes on les astreigne aux plus durs labeurs, qu’on leur prenne leur livre de prières, le Talmud, la Bible, et qu’il leur soit défendu, sous peine de mort, même de prononcer le nom de Dieu.

Pas de faiblesse, pas de pitié pour les Juifs ! Que les princes sans forme de procès les chassent ! Que les pasteurs inculquent à leurs ouailles la haine du Juif j’aurais pouvoir sur les Juifs, que je réunirais les plus instruits et les meilleurs d’entre eux et les menacerais de leur couper la langue au fond du gosier pour leur prouver que la doctrine chrétienne n’enseigne pas un Dieu seulement mais un Dieu en trois personnes[3].

L’œuvre de dissolution de la société chrétienne, entreprise par le protestantisme, fut malgré tout profitable au Juif. Elle fut pour lui l’occasion de s’affranchir, du moins en Allemagne, de cette interdiction de l’usure grâce à laquelle l’Église, avec une maternelle sollicitude, protégea pendant des siècles la fortune de l’Aryen travailleur et naïf contre les convoitises du Sémite astucieux et cupide. Un sermon de l’époque cité par Janssen explique admirablement la situation.

Quels maux ne produit pas l’usure ? Rien n’y fait ! Comme chacun voit que les grands usuriers du commerce deviennent riches en peu de temps, tout le monde veut aussi s’enrichir et tirer un rand profit de son argent. L’artisan, le paysan porte son argent à une société ou à un marchand, ce mal n’existait pas jadis, il n’est devenu général que depuis dix ans. Ils veulent gagner beaucoup et souvent ils perdent tout ce qu’ils avaient.

Le tableau de cette époque de transition, dit M. de Bréda[4], n’est pas moins curieux à étudier par son analogie avec ce qui se passe de nos jours : « On perdait le goût du travail, on cherchait les affaires qui rapportaient beaucoup en donnant peu de peine. Le nombre des boutiques et des cabarets augmentait incroyablement jusque dans les campagnes. Les paysans s’appauvrissaient et se voyaient contraints de vendre leurs biens, les artisans sortaient des corporations et, dénués de leur salutaire protection, tombaient dans la misère. Trop de gens à la fois se jetant dans les mêmes affaires de spéculation, la plupart échouaient et formaient un prolétariat irrité. La richesse augmenta rapidement pour quelques-uns, la masse s’appauvrit. »

Sans doute les Juifs s’agitèrent et tâtèrent le sol du côté de la France. Il a bien l’air d’un, agent juif, ce Corneille Agrippa, professeur de sciences occultes, mêlé à toutes les intrigues de son, temps, parlant par énigmes, allant sans cesse de Nuremberg à Lyon, et de Lyon en Italie, faisant des conférences sur le de Verbo mirifico de Reuchlin. Les moines ne se trompaient guère en accusant de Judaïsme l’Her Trippa de Pantagruel, ce Cagliostro du XVIe siècle qui, toujours suivi de son chien noir, errait partout en colportant de singulières paroles.

En Provence, nous trouvons cette étrange figure de Nostradamus assis sur son trépied d’airain et interrogeant la Kabbale sur l’avenir de sa race, se demandant parfois si sa science n’était pas vaine et si la lueur qu’il apercevait était bien l’aurore d’une renaissance :

Etant assis de nuit secrète étude,
Seul reposé sur la celle d’airain,
Flamme exiguë sortant de solitude
Fait espérer que n’est à croire vain.

Au courant du travail mystérieux auquel se livrent les siens, il prédit, avec une précision qui étonne aujourd’hui, les terribles événements qui s’accompliront à la fin du XVIIIe siècle et qui feront sortir Israël de sa tombe.

 
Au révolu du grand nombre septième
Apparaîtra un temps jeune d’hécatombe,

Non éloigné du grand âge millième,
Les enterrés sortiront de leur tombe.

Le prophète de Salons était, d’ailleurs, d’une tribu dans laquelle s’est perpétué longtemps le don de prophétie.

Nostradamus, écrit le savant Haitze dans son livre : la Vie et le Testament de Nostradamus, était provençal, sorti d’une famille noble, quoique Pitton ait voulu dire le contraire dans sa Critique des écrivains de Provence. Cette famille était néophyte, elle fut ainsi comprise dans la célèbre taxe qui fut faite en 1502 sur ces sortes de famille de cette province. C’est en l’article de celles qui habitaient la ville de Saint Remi. Sa tribu était d’Issachar renommée pour le don de la science du temps sur les personnes de laquelle il avait été plus particulièrement répandu. Nostradamus, qui n’ignorait pas son extraction, s’en glorifiait, en faisait parade. Voir ce qui est dit au 32 eme verset du 12 eme chapitre des « Paralipomènes » qui porte que ceux d’Issachar étaient des hommes expérimentés capables de discerner et de remarquer tous les temps.

L’heure en tout cas n’était pas propice encore pour Israël. Louis XII avait étendu aux pays nouvellement réunis à la France l’édit définitif d’expulsion de Charles VI, ce qui contribua sans doute à lui faire donner le surnom de Père du peuple. La Réforme même resta en France militaire, plus désintéressée qu’ailleurs de toute spéculation financière, c’est-à-dire étrangère à tout élément juif.

Quelques Juifs seulement, chassés d’Espagne, arrivèrent alors à prendre pied à Bordeaux, mais avec quelles précautions ils durent agir, quels déguisements ils furent obligés de revêtir. Nous parlerons plus loin de cette intéressante colonie qui, du moins, paya son hospitalité à la France, puisque c’est à elle que nous devons Montaigne. Constatons seulement ici que les nouveaux venus ne se présentèrent aucunement comme Juifs et qu’ils ne firent pendant cent cinquante ans au moins aucun exercice de leur religion. Les lettres patentes d’Henri II autorisant le séjour furent délivrées non à des Juifs mais à de nouveaux chrétiens.

Quelques-uns essayèrent encore d’entrer d’un autre côté et, en 1615, on dut renouveler les édits portés contre eux, mais les Juifs, sous la minorité de Louis XIII, n’en revinrent pas moins en France en assez grand nombre. Ils avaient à la Cour un puissant protecteur. Concini était environné de Juifs. La Galigaï passait pour être Juive d’origine. « Elle vivait constamment, dit Michelet, entourée de médecins juifs, de magiciens et comme agitée de furies. Quand elle souffrait de la terrible névrose particulière à la race, Elie Montalte, un Juif encore, tuait un coq et le lui appliquait sur la tête.

Concini pillait tout, trafiquait, tripotait. La France était en pleines mains juives. Ce tableau ne semble-t-il pas contemporain ? Que fut Gambetta, en effet, si ce n’est, en bien des points du moins, une seconde incarnation de Concini ? Sous le ministère de Farre, on distribuait dans les casernes une brochure intitulée : le Général Gambetta. Ce général de la parole ne vous fait-il pas souvenir de ce comte della Penna (comte de la Plume), de ce maréchal d’Ancre qui n’avait jamais tiré l’épée ?

Notre Concini à nous a pu malheureusement faire tout le mal qu’il a voulu sans avoir trouvé de Vitry. La France n’enfante plus d’hommes comme ce vaillant qui, tranquillement, son épée sous le bras, avec trois soldats aux gardes pour toute compagnie, s’en vint barrer le passage, sur le pont du Louvre, à l’aventurier orgueilleux qui s’avançait suivi d’une escorte nombreuse comme un régiment. — Halte-là ! — Qui donc ose me parler ainsi, à moi ? Et comme le drôle étranger ajoutait un geste à ces paroles, Vitry, l’avant bien ajusté, lui cassa la tête d’un coup de pistolet.

Puis il entra chez le Roi et dit : C’est fait. — Grand merci, mon cousin, répondit Louis XIII à l’humble capitaine, que son courage, ainsi qu’on le voit encore en Espagne, venait de faire le parent du Roi, vous êtes maréchal et duc et je suis heureux de vous saluer le premier de votre nouveau titre.

Par la fenêtre, une grande rumeur arrivait en même temps, c’était Paris qui, enfin vengé de tant de hontes subies, battait frénétiquement des mains.

Aujourd’hui, l’industrie a encore des chevaliers et la Bourse des barons, mais l’héroïsme ne fait plus de maréchaux ni, de ducs. Les Juifs étrangers peuvent tout se permettre chez nous, nul Vitry ne tirera l’épée pour arrêter les oppresseurs de sa patrie. Je connais cependant à Paris un pont, au bout d’une place célèbre, où un colonel qui aurait du poil au menton pourrait gagner un titre plus beau que celui que le hardi capitaine des gardes gagna le 24 avril 1617, sur le pont du Louvre.

Concini à peine tué, on intima l’ordre aux Juifs qui, avec leur activité ordinaire, avaient déjà constitué comme une petite synagogue chez un membre du Parlement, de disparaître immédiatement.

Le seul Juif un peu en évidence, dont on trouve trace à Paris à cette époque, est Lopez. Mais Lopez était-il bien Juif ? Il s’en défendait du moins comme un beau diable et protestait qu’il était Portugais ou tout au moins Mahométan, il mangeait du porc tous les jours au point de s’en rendre malade pour dépister les soupçons.

Malgré toutes les dénégations du pauvre Lopes, je crains bien qu’il n’ait été de la race. Bibelotier, marchand de diamants, banquier, agent politique, finalement conseiller d’État, n’a-t-il pas l’air d’un vrai gouvernant d’aujourd’hui ? Il y a en lui comme un mélange de Proust et de Bischoffsheim.

« Lopes et quelques autres comme lui, nous dit Tallemand des Reaux qui s’est fort égayé sur le personnage, vinrent en France pour traiter quelque chose pour les Moresques dont il estait ».

Henri IV vit là une excellente occasion de créer des embarras intérieurs à l’Espagne et mit Lopes en relations avec le duc de la Force. La mort du roi rompit les négociations, mais Lopes ne se découragea pas, il s’établit marchand de diamants, « il acheta un gros diamant brut, le fit tailler, cela le mit en réputation, de toutes parts on lui envoya des diamants bruts. Il avait chez lui un homme à qui il donnait huit mille livres par an et le nourrissait lui sixième, cet homme taillait les diamants avec une diligence admirable et avait l’adresse de les fendre d’un coup de marteau quand il était nécessaire. »

Dans le Roman des amours du duc de Nemours et de la marquise de Poyanne, le duc consulte sur la beauté des parures « un certain Portugais nommé Don Lope qui s’y connaissait mieux que personne. »

Richelieu, dont le génie a tant de rapports avec celui du prince de Bismarck, avait compris le premier le parti qu’un homme politique pouvait tirer d’une presse qu’il dirigerait et il avait encouragé Renaudot, le créateur du journal en France. Il distingua clairement aussi l’utilité dont pouvaient être ces agents juifs si déliés, si souples, si bien informés qui devaient plus tard comme les Blowits, les Erdan, les Levyson, rendre tant de services au chancelier de fer. Il employa Lopes comme espion, il en fut content, le chargea d’une négociation relative à des vaisseaux en Hollande et au retour il le fit conseiller d’État ordinaire.

Le type ne perd jamais ses droits. Si on couronnait un Juif empereur d’Occident il trouverait moyen de vendre la couronne de fer. Lopes brocanta dans sa mission et de retour à Paris fit une vente qui fut plus courue encore que celle de Rachel et de Sarah Bernhardt. « En Hollande il acheta mille curiosités des Indes et il fit chez luy comme un inventaire, on criait avec un sergent. C’était comme un abrégé de la foire Saint-Germain, il y avait toujours bien du beau monde. »

Ce Lopes parait cependant avoir été relativement honnête homme. On l’accusait d’être l’espion des deux gouvernements, il fut démontré qu’il n’en servait qu’un seul, ce qui, me murmure à l’oreille un anti-sémite, tendrait à prouver qu’il n’était véritablement pas Juif.

C’est Ledoux, maître des requêtes, qui avait mis ce mauvais bruit en circulation. « De fait, dit Tallemant des Reaux, il croyait avoir la conviction entière par le livre de Lopez où il y avait : « Guadamisilles por et senor de Bassompierre tant, de milliers de maravedis, » et autres articles semblables. Lopez pria M. de Rambouillet (le voir ce bon Maistre des requestes. Le Maistre des requestes lui dit : Monsieur, il n’y a rien de plus clair, guadamasilles, etc. M. de Rambouillet se mit à rire : « Hé monsieur, luy dit-il, ce sont des tapisseries de cuir doré qu’il a fait venir d’Espagne pour M. de Bassompierre. »

Richelieu semble avoir traité son conseiller d’État comme on traiterait un Braün ou un Castagnary.

Le cardinal de Richelieu, raconte encore Tallemant, pour se divertir, un jour que Lopes revenait de Ruel avec toutes ses pierreries que le cardinal avait voulu voir exprès, le fit attaquer par de feints voleurs qui pourtant ne luy firent que la peur. Il y allait de tout son bien, aussi la peur fut-elle si grande qu’il fallut changer de chemise au pont de Neuilly, tant sa chemise était gastée. Le chancelier dans le carrosse duquel il était dit qu’il se présenta assez hardiment aux voleurs. Le cardinal eut du déplaisir de lui avoir fait ce tour-là, car il avait joué à faire mourir ce pauvre homme et pour raccommoder cela il le fit manger à sa table. Ce n’estait pas un petit honneur.

On n’épargnait guère, d’ailleurs, les plaisanteries à Lopez.

Un jour l’abbé de Cercey et Lopez faisaient des façons à qui passerait le premier. — Allez donc, Lopez, dit Chasteller, maître des requêtes (ce corps décidément n’aimait pas les Juifs), l’Ancien Testament va devant le Nouveau.

Un autre jour il demandait un prix excessif d’un crucifix. — Hé, lui dit-on, vous avez livré l’original à meilleur marché.

En dépit des railleurs, Lopez, à force de cumuler les métiers divers, n’en arriva pas moins à une fortune considérable qu’il affichait avec le mauvais ton de ses pareils. Il avait six chevaux de carrosse, « et jamais carrosse ne fut tant de fois au-devant des ambassadeurs que celui-là. »

Il possédait une assez belle maison dans la rue des Petits Champs et répétait sans cesse : « Il y a une quantité immense de cheminées dans mon logis. »

En quoi cette phrase sur laquelle s’esclaffent les contemporains est-elle étonnante ? Telle est la réflexion qui viendra à chacun et cet étonnement même indique bien le chemin parcouru de la société polie, raffinée, bien élevée d’alors à la société brutale et grossière d’aujourd’hui.

De nos jours le sentiment de certaines nuances délicates est émoussé même chez les chrétiens. Personne n’est surpris lorsque le baron Hirsch, ayant à sa table des gens qui ont la prétention de représenter le faubourg Saint-Germain dit tranquillement à ses convives au moment où l’on sert les fraises en janvier : « Ne vous gênez pas pour en manger tant que vous voudrez, cela coûte cher, mais je n’y regarde pas[5]. »

Juif ou non, Lopez, qui s’éteignit à Paris le 29 octobre 1649, vécut et mourut en catholique, il fut enterré à Saint Eustache et sur le marbre de son tombeau on mit l’inscription suivante

Natus Iber, vixit Gallus, legemque secutus,
Auspice nunc Christo, mortuus astra tenet.

C’est le maréchal de la Ferté qui acheta la maison de Lopez, comme en témoigne ce passage de Loret.

Le maréchal de la Ferté,
Durant la saison de l’été,
Des villes pour le Roy conqueste
Et pendant l’hiver il acqueste,
A ce qu’on m’a dit aujourd’huis,
Des logis dans Paris pour luy,
Achetant celui de feu Lope,
Non pas le plus beau de l’Europe
Mais bien baste, commode et tel
Qu’il peut passer pour un hôtel.

Si le Juif ne pouvait se faire accepter en France qu’en reniant énergiquement son origine, il avait cessé ailleurs d’être le Paria des anciens jours, il avait trouvé en Hollande plus qu’un asile, un terrain favorable où tous ses défauts fussent impuissants à se développer, où ses qualités puissent se donner carrière.

La destinée de cette race en effet est singulière : seule de toutes les races humaines elle a le privilège de vivre sous tous les climats et, en même temps, elle ne peut se maintenir, sans nuire aux autres et sans se nuire à elle même, que dans une atmosphère morale et intellectuelle spéciale. Avec son esprit d’intrigue, sa manie d’attaquer sans cesse la religion du Christ, sa fureur de détruire la foi des autres qui contraste si étrangement avec son absence de tout désir de convertir les étrangers à la sienne, le Juif est exposé dans certains pays à des tentations auxquelles il succombe toujours, c’est de qui explique la perpétuelle persécution dont il est l’objet. Dès qu’il a affaire à ces grandes cervelles d’Allemands avides de systèmes et d’idées, à ces esprits français épris de nouveautés et de mots, à ces imaginations de Slaves toujours en quête de rêves, il ne peut se contenir, il invente le socialisme, l’internationalisme, le nihilisme, il lance sur la société qui l’a accueilli des révolutionnaires et des sophistes, des Herzen, des Goldeberg, des Karl Marx, des Lassalle, des Gambetta, des Crémieux, il met le feu au pays pour y faire cuire l’œuf de quelques banquiers et tout le monde se réunit à la fin pour le pousser vers la porte.

Sur les têtes solides d’Anglais et de Hollandais, au contraire, le Juif ne peut rien. Il sent d’instinct, avec son nez qui est long, qu’il n’y a rien à tenter sur ces gens attachés à leurs vieilles coutumes, fermes dans les traditions qu’ils ont reçues de leurs aïeux, attentifs à leurs intérêts. Il se contente de proposer des affaires que les indigènes discutent minutieusement et qu’ils font quand elles sont bonnes mais il ne raconte pas d’histoires, il ne dit pas aux fils que leurs pères étaient d’affreuses canailles ou des serfs abjects, il ne les invite pas à brûler leurs monuments, il ne fait là ni emprunt frauduleux, ni Commune ; il est heureux, et les autres aussi.

Cette petite Hollande, industrieuse et commerçante, étrangère elle-même à cet idéal chevaleresque qui est si antipathique aux fils de Jacob, fut vraiment le berceau du Juif moderne. Pour la première fois Israël connut là, non point le succès éclatant qui grise le Juif et qui le perd, mais le calme de longue durée, la vie régulière et normale[6].

C’est Rembrandt qu’il faut, je ne dis pas regarder mais contempler, étudier, scruter, fouiller, analyser si l’on veut bien voir le Juif.

Elève d’Isaackson van Schanenberg et de Jacob Pinas, locataire d’abord puis propriétaire de cette maison de la Joden Breestraet (rue des Juifs), dans laquelle il peignit ses chefs-d’œuvre, Rembrandt vécut constamment avec Israël. Son atelier même, encombré d’objets d’art, véritable capharnaüm d’étoffes et de bibelots, ressemble à ces boutiques de brocanteurs au fond desquelles l’œil un moment désorienté finit par distinguer un vieillard sordide au nez crochu. Son œuvre a la couleur juive, elle est jaune de ce jaune ardent et chaud qui semble comme le reflet de l’or jouant sur une vieille rouelle du moyen âge oubliée dans un coin.

« Qu’ils sont parlants ces Juifs de Rembrandt causant d’affaires au sortir de la synagogue, s’entretenant du cours du florin ou du dernier envoi de Batavia, ces voyageurs qui cheminent leur bâton à la main avec des airs de Juifs errants qui sentent qu’ils vont arriver et s’asseoir quelque part[7] !

Combien plus saisissant cet alchimiste en extase devant le cercle kabbalistique autour duquel sont tracés des caractères mystérieux qui commentent le Sepher ou le Zohar, qui révèlent l’heure et le jour où s’accomplira le Grand Œuvre ! N’est-ce point un Juif encore que ce docteur Faust dont le visage émerge à peine de l’ombre intense ? On voit dans ces ténèbres animées, dans ces ténèbres à la Rembrandt, voltiger des atomes lumineux. Ce silence est bien celui dont parle Fromentin, « ce silence qui n’est point la cessation de tout bruit, mais le commencement au contraire de ces bruits indéterminés que l’âme perçoit seule, » On entend penser cet homme si parcheminé, si desséché, si ossifié qu’il parait à demi mort et qui, par la fenêtre ouverte, interroge le ciel pour y chercher l’étoile d’Israël, l’astre qui doit se lever du côté de la Chaldée après tant d’années d’attente.

Le médecin Ephraïm Bonus, appuyant sa main sur la rampe de l’escalier, dit ces choses d’une autre façon. Coiffé d’un large feutre, vêtu de l’habit de tout le monde, il a vraiment l’allure honnête de quelqu’un qui ne va plus au sabbat tous les soirs, il ressemble plus au Germain Sée d’Yvon qu’à un faiseur de philtres du moyen âge et il semble murmurer lui aussi un ça ira satisfait.

Tout allait mieux en effet pour les Juifs. En Angleterre, ils avaient trouvé l’homme qu’ils aiment, le Schilo, le faux Messie, le chef exclusivement terrestre qui, ne s’appuyant sur aucun droit traditionnel, est bien forcé d’avoir recours à la force secrète que détiennent les Juifs[8]. Cromwell, soutenu par la Franc-maçonnerie puissante déjà mais très occulte et très discrète encore[9], avait été le protecteur zélé des juifs et s’était, efforcé de faire lever l’arrêt de proscription qui pesait sur eux.

On a affirmé que le droit de séjour leur avait été formellement accordé à cette époque, le Dr Tavey dans son Anglica judaïca nie le fait. Dans son curieux livre sur Moses Mendelssohn » et sur la réforme politique des Juifs en Angleterre, Mirabeau, qui fut l’homme des Juifs comme Gambetta, raconte ainsi les négociations qui s’engagèrent à ce sujet.

La haine du papisme qui prévalait alors, ou plutôt qui déployait d’autres fureurs, avait inspiré des dispositions favorables pour les Juifs. Il se fit plusieurs motions parlementaires en leur faveur et si aucune ne fut suivie de succès, elles encouragèrent du moins les juifs d’Amsterdam à faire quelques propositions pour former un établissement de leur nation en Angleterre.

On entra en négociation et Manassé Ben Israël fut choisi pour traiter des conditions. Ce vénérable rabbin vint en Angleterre et détermina Cromwell à prendre en très sérieuse considération les demandes qu’il fit au nom de ses frères.

Alors le Protecteur appela dans son conseil deux juges, sept citoyens et quatorze ecclésiastiques. Il leur demanda s’il était licite de réadmettre les juifs en Angleterre, et dans le cas où ils tinssent pour l’affirmative, sous quelles conditions cette nation devrait être rappelée ? Quatre jours se consumèrent en disputes inutiles de la part des ministres du Saint Evangile et Cromwell les congédia en leur disant qu’ils le laissaient beaucoup plus incertain qu’ils ne l’avaient trouvé.

On ignore le résultat des délibérations particulières du Protecteur. Quelques écrivains à la vérité déclarent positivement qu’il accorda aux juifs la permission de s’établir en Angleterre, mais d’autres soutiennent que cette permission ne leur fut donnée que sous le règne de Charles II, dans l’année 1664 ou 1665.

Manassé ben Israël, auquel Victor Hugo a donné tant de relief dans son drame de Cromwell, remplissait près de Cromwell ce rôle dans lequel excelle le Juif, ce rôle de Reinach auquel on peut tout dire sans craindre d’être gêné par cette conscience qu’on sent vivre au fond de l’âme du plus servile des chrétiens. Par une contradiction très fréquente et plus logique qu’on ne croit, le Protecteur demandait les secrets du ciel à cet homme, qu’il employait aux plus basses négociations de la terre[10].

Sort bizarre ! épier les hommes et les astres !
Astrologue là-haut, ici-bas espion !

Par un changement soudain, Manassé qui entre en scène en déposant un sac d’argent aux pieds de Cromwell, redevient brusquement de subtil entremetteur d’affaires apportant sa part de prise à l’homme au pouvoir, un Kabbaliste, un alchimiste, et quand le Protecteur lui dit : serais je roi ? il répond avec une certaine sincérité :

… Dans sa marche elliptique
Ton asire ne fait pas le triangle mystique
Avec l’étoile Zod et l’étoile Nadir.

Puis la haine du chrétien, la soif du sang du goy reprend le Juif en apercevant Rochester endormi, comme nous le dit le poète, il tente celui avec lequel il parle. Ce pouvoir suprême, Cromwell peut l’avoir, il suffit d’immoler le chrétien. N’est-ce point l’éternel pacte qu’Israël propose aux ambitieux ? Qu’ils frappent l’Église ! Et ils seront grands, on leur donnera en échange des persécutions une éphémère apparence de puissance.

Manassé

Frappe ! tu ne peux faire une action meilleure.
(A part.)
Par une main chrétienne immolons un chrétien !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est le jour du sabbat, frappe !

Mais Cromwell n’est point un Gambetta ; ce n’est point un de ces généraux de Directoire qui, après avoir massacré les républicains, demandent à la République un peu d’or pour payer les filles, c’est l’intrépide et sombre héros de Worcester et de Naseby, c’est un croyant. Il se réveille comme d’un songe, il tressaille à ce mot de sabbat.

. . . . . . . . . . . . . .C’est jour de jeûne !
Que fais je ? Un jour de veille et de repos divin,
j’allais commettre un meurtre et j’écoute un devin.
Va-t’en ! Juif ! . . . . .

Le poète, le voyant, celui qui est tombé de si haut, l’auteur de la Prière pour tous qui devait abandonner ses petits enfants aux caresses d’un Lockroy, était vraiment possédé par l’esprit de Shakespeare lorsqu’il a écrit Cromwell.

Michelet nous a montré l’usurier qui demande du sang pour de l’or, Shakespeare, lui aussi, a peint dans Shyllock le marchand de chair humaine, le type que Victor Hugo incarne en Manassé est autre. C’est déjà le Juif moderne mêlé aux complots, fomentant les guerres civiles et les guerres étrangères, tour à tour commanditaire de Napoléon et de la Sainte Alliance.

Tout est Shakespearien dans cette scène du IV eme acte, c’est le théâtre tel que l’a compris Shakespeare dans Henri V et avant lui Eschyle dans les Perses, l’histoire toute vivante mise en dialogue et présentée ainsi aux spectateurs assemblés. Écoutez ce que dit « l’espion de Cromwell, banquier des Cavaliers. »

Des deux partis rivaux qu’importe qui succombe ?
Il coulera toujours du sang chrétien à flots,
je l’espère du moins ! C’est le bon des complots.

Des bords de la Seine aux bords de la Sprée ne l’entendez-vous pas depuis près d’un siècle ce monologue ? N’est il pas la conclusion de tous les coups de canon qu’on tire en Europe ? Pourvu que ce soit de l’or et du sang de chrétien qui coule, Israël est toujours d’accord et Berlin, par l’entremise de l’Alliance israélite universelle, donne fraternellement la main à Paris.


Au XVIIe siècle, la France, fort heureusement pour elle, n’en était pas là et n’était même pas entrée dans la voie de conciliation de l’Angleterre.

Sous Louis XIV, au moment où la France est à l’apogée de sa puissance et règne véritablement sur le monde non seulement par les armes mais par l’ascendant de sa civilisation, savez-vous combien Paris possédait de Juifs ?

On ne comptait pas plus de quatre familles de cette religion habitant la capitale et cent cinquante allant et venant[11]. En 1705, il n’y avait en tout que dix-huit individus, a plupart employés aux services et étapes de Metz et autorisés par le Chancelier à faire un séjour dans la capitale.

On ne peut douter, disait le lieutenant général de police, que L’agiotage et l’usure ne soient leur principale occupation puisque s’est (si l’on ose s’exprimer ainsi) toute leur étude et qu’ils se font une espèce de religion de tromper autant qu’ils le peuvent tous les chrétiens avec lesquels ils traitent.

Il est question de loin en loin dans la correspondance des intendants de quelques Juifs isolés, à Rouen notamment, à la date de 1693, d’un nommé Mendez, qui possédait une fortune de 500,000 à 600,000 livres et dont l’expulsion aurait été fâcheuse pour le commerce de la province. Everard Jabach, né à Cologne, banquier et grand collectionneur, de tableaux, parait bien avoir été Juif. On peut, je crois : regarder comme Juif le comédien Montfleury, dont le vrai nom était Zacharie Jacob. C’est lui qui, pour se venger de railleries inoffensives de Molière qui, dans l’Impromptu de Versailles, lui avait reproché « d’être gros et gras comme quatre, » adressa au mois de décembre 1663 une requête à Louis XIV, dans laquelle il accusait le grand comique d’avoir épousé sa propre fille.

Samuel Bernard était-il Juif ? Voltaire affirme que oui. Nous lisons dans une lettre adressée à Helvetius : « J’aimerais mieux que le Parlement me fit justice de la banqueroute du fils de Samuel Bernard, Juif, fils de Juif, mort surintendant de la maison de la reine, maître des requêtes, riche de neuf millions et banqueroutier. »

Mais cette question d’argent, qui avait toujours tant d’importance pour Voltaire, a pu lui inspirer cette épithète de Juif. En 1738, dans son discours sur l’Inégalité des conditions, il consacra à Samuel Bernard, le père, deux vers que le poète fit disparaître de ses œuvres quand le fils, qui portait le titre de comte de Coubert, eut fait disparaître soixante mille livres de la bourse du poète.

S’il ne parait guère douteux que la famille de Samuel Bernard, ait été d’origine juive, les documents publiés par elle prouvent qu’au XVIIe siècle elle était protestante depuis deux ou trois générations. Le père de Samuel Bernard, graveur de talent, se convertit au catholicisme et fut enterre par le clergé de Saint-Sulpice. Samuel Bernard avait épousé en secondes noces Mlle Pauline Félicité de Saint Chamans, il en eut une fille, Bonne Félicité, qui le 22 septembre 1743 épousa Mathieu François Molé, seigneur de Champlâtreux. Le comte Molé, qui fut chargé par Napoléon 1er de diriger les délibérations du grand Sanhedrin de 1807, était donc un descendant de Samuel Bernard.

Sous la Régence, nous voyons apparaître le Juif Dulys, dont les méfaits occupèrent tout Paris.

Enrichi par le Système, ce Juif avait pour maîtresse une actrice nommée Pélissier. Obligé, après avoir ruiné pas mal de monde, de fuir en Hollande où était toute sa fortune, il donna cinquante mille livres à la Pélissier à la condition qu’elle l’accompagnerait, mais celle-ci mangea l’argent avec Francœur, un violon de l’opéra, et ne bougea pas. Dulys furieux envoya alors son valet à Paris pour assassiner Francœur, le coup manqua, le valet fut roué vif, et Dulys contumace subit le même supplice, mais en effigie[12].

Barbier fait observer qu’on aurait dû appréhender la Pélissier et la condamner pour avoir eu des relations avec un Juif. En certaines provinces, effectivement, le fait pour des chrétiens ou des chrétiennes d’avoir eu des rapports avec les ennemis de leur race était assimilé au crime contre nature.

Tous les chansonniers s’égayèrent à ce sujet :

Le héros de la Synagogue,
Qui te mit richement en vogue,
Dans un triste état est réduit.
Tu le fis ta dupe idolâtre,
Sur l’échafaud il n’est conduit
Que pour t’avoir vue au théâtre.
Que Dulys soit mis à la roue
Et que Francœur de lui se joue,
Cela parait impertinent,
Mais, si Thémis voulait bien faire.
Pélissier irait, pour dix ans
Habiter la Salpétrière.

Les Juifs étaient cependant tolérés à Metz où les rois de France en avaient trouvé quelques-uns d’installés. Des lettres patentes données par Henri IV portent qu’il prend sous sa protection « les vingt-quatre ménages juifs descendus des huit premiers établis à Mets sous son prédécesseur. »

Ces Juifs étaient installés dans la rue de l’Arsenal, près du retranchement de Guise ; le duc d’Epernon leur accorda, le 17 février 1614, le droit d’acquérir des maisons dans le quartier de Saint Ferron, mais non ailleurs. Son fils, le duc de Lavalette, fixa l’intérêt qu’ils pouvaient recevoir, et pour purifier le quartier, ordonna que l’enclos qu’ils habitaient serait limité par de grands crucifix en pierre incrustés dans le mur de la dernière maison de chaque rue. Les Juifs de Metz portaient la barbe, un manteau noir et un petit rabat blanc, ils avaient été dispensés du chapeau jaune.

Quelques conversions se produisirent parmi eux. Les frères Weil abjurèrent entre les mains de Bossuet, alors chanoine de l’église cathédrale de Metz. Pendant le séjour de Louis XV à Mets, la dauphine tint sur les fonts une jeune Juive de onze ans, originaire d’un village voisin. Dans ces occasions on faisait tirer le canon et sonner la Mutte.

Au commencement du XVIIIe siècle, les Brancas découvrirent, je ne sais comment, l’existence de ces Juifs et eurent l’idée ingénieuse de s’en faire des revenus.

Le 31 décembre 1715, Louis de Brancas, duc de Villars, pair de France, baron d’Oise, obtint du Régent un arrêt par lequel les Juifs de Metz étaient astreints à un droit de protection à raison de 40 livres par famille.

Cette redevance était abandonnée pour dix ans à Brancas et à la comtesse de Fontaine. Les Juifs protestèrent qu’ils n’avaient nul besoin d’une pareille protection, les Brancas s’obstinèrent à protéger quand même et l’on finit par transiger à 30 livres. Le nombre des familles juives de Mets était de 480 lors du dénombrement de 1717. En 1790, les Juifs étaient environ 3,000.

C’est un des épisodes les plus comiques du XVIIIe siècle que ce débat entre les Brancas et les Juifs, il fait songer à la célèbre ronde du Brésilien :

Voulez-vous ? voulez-vous ? Voulez-vous ?
accepter mon bras ?

— Je vous assure que je vais fort bien tout seul, s’écriait le Juif, quittes ce souci…

— Nenni ! nenni ! répondaient les Brancas, il pourrait vous arriver malheur si vous n’étiez pas protégés, et nous en serions inconsolables.

Israël multiplia en vain, par la suite, les démarches auprès du roi, les Brancas défendirent mordicus le fief qu’ils s’étaient créé. Le brillant duc de Lauraguais, un Brancas toujours, se fit continuer cette redevance et la toucha imperturbablement jusqu’en 1792, il ne lâcha ses protégés malgré eux que devant l’échafaud révolutionnaire.

« Voilà bien des abus dont nous a délivrés 89 ! » s’écrieront les écrivains républicains, et les mêmes écrivains, qui trouvent abominable qu’un descendant de Villars prélève sur des Juifs quelques centaines de louis pour ses menus plaisirs, trouveront très juste qu’à l’aide d’escroqueries financières des Juifs prélèvent des millions sur des chrétiens, qu’un mendiant de la veille soit le riche insolent du lendemain. En toute occasion ceux-là sont pour l’étranger.

Pour moi, je vois différemment. La France devait son salut à l’héroïque soldat de Denain, elle s’acquittait de cette dette envers les neveux de son sauveur, quoi de plus juste ? Tous ces grands seigneurs, d’ailleurs, faisaient honneur à cet argent qu’ils dépensaient de la façon la plus magnifique et la plus large. Les artistes et les lettrés étaient chez eux dans les incomparables demeures de ces patriciens bons garçons. Lauraguais distrayait incessamment Paris par ses aventures, ses amours, ses mots, ses duels, ses brochures, ses épigrammes, ses procès excentriques, les explosions de sa belle humeur de français.

L’opulence n’allait-elle pas mieux à ce grand seigneur de haute mine, à cet amoureux de Sophie Arnould, à ce généreux qui donna la somme nécessaire pour faire disparaître les banquettes qui encombraient la scène, à ce collaborateur de Lavoisier, à ce fantaisiste si original, qu’à ce petit chafouin d’Alphonse de Rothschild qui passe, lugubre, à travers Paris avec son blafard faciès d’allemand ? C’est à toi-même que je le demande, baron, qu’avons nous gagné au change ? Tu prends l’argent comme Lauraguais et tu en prends davantage, seulement Lauraguais, avec ses saillies, m’aurait au moins diverti, et toi tu ne m’amuses pas…

Il n’y a pas de médaille sans revers et de victoire sans inconvénients. La conquête de l’Alsace avait, elle aussi, apporté à la France une quantité considérable de Juifs dont elle se serait bien passée.

Très nombreux en Alsace, les Juifs y étaient fort durement traités. Ils dépendaient non du souverain directement mais des seigneurs qui, cependant, par un contraste singulier, avaient le droit de les recevoir et non de les expulser. Ils devaient payer, outre le droit d’habitation, montant d’ordinaire à 36 livres par an, un droit de réception fixé à peu près à la même somme, ils étaient, en outre, assujettis à des droits de péage. A la suite d’une sédition qu’ils avaient excitée en 1349, ils n’avaient pas la faculté de séjourner à Strasbourg et payaient un impôt toutes les fois qu’ils entraient dans la ville.

La réunion de Strasbourg à la France améliora un peu leur situation. A partir de 1703, dit M. A. Legrelle dans son livre Louis XIV et Strasbourg, les autorités françaises insistèrent pour qu’on se relâchât de ces antiques usages parce que des marchands israélites avaient accepté d’elles la charge de fournitures militaires. La guerre finie, le Sénat dut tolérer encore, pour les mêmes motifs, un fournisseur appartenant à la confession proscrite, Moïse Blien. Ce revirement, dont bénéficia aussi la famille Cerfbeer, attira si bien les Juifs qu’avant 89 on en comptait vingt mille dans le pays, possesseurs de 12 à 15 millions de créances.

Louis XII avait étendu à la Provence les ordonnances qui expulsaient les Juifs de France, mais beaucoup d’entre eut avaient, dans ces régions, suivi le conseil que leur avaient donné leurs coreligionnaires étrangers, et fait semblant de se convertir. En 1489, au moment où il était question d’une expulsion, Chamorre, rabbin de la Jussion d’Arles, avait écrit au nom de ses frères aux rabbins de Constantinople pour demander ce qu’il fallait faire et avait reçu la lettre suivante datée du 21 décembre 1489[13] :

« Bien aimés frères en Moïse,

« Nous avons reçu votre lettre par laquelle vous nous signifiez les travers et les infortunes que vous pâtissez. Le ressentiment desquelles nous a autant touché qu’à vous autres. Mais l’avis des plus grands rabbins et satrapes de notre loi est tel que s’ensuit :

« Vous dites que le roi de France veut que vous soyez chrétiens, faites le puisque autrement vous ne pouvez faire, mais gardez toujours la loi de Moise dans le cœur.

« Vous dites qu’on veut prendre vos biens, faites vos enfants marchands, et par le moyen du trafic vous aurez peu à peu le leur.

« Vous vous plaignez qu’ils attentent contre vos vies, faites vos enfants médecins et apothicaires qui leur feront perdre la leur sans crainte de punition.

« Vous assurez qu’ils détruisent vos synagogues, tachez que vos enfants deviennent chanoines et clercs parce qu’ils ruineront leur Église.

« Et à ce que vous dites que vous supportez de grandes vexations, faites vos enfants avocats, notaires et gens qui soient d’ordinaire occupés aux affaires publiques, et par ce moyen, vous dominerez les chrétiens, gagnerez leurs terres et vous vengerez d’eux. Ne vous écartez pas de l’ordre que nous vous donnons, car vous verrez par expérience que d’abaissés que vous êtes vous serez fort élevés.

V. S. S. V. F. F. Prince des Juifs de Constantinople, le 21 de Casleu 1489.

Il est inutile de dire que cette lettre, elle aussi, est déclarée apocryphe. Nous ne voyons pas, quant à nous, sur quoi on s’appuie pour contester l’authenticité de cette pièce qui résume admirablement la politique juive[14].


Dans le Comtat Venaissin seulement qui était alors terre papale, les Juifs de France avaient trouvé une liberté à peu près complète et une sécurité relative. En plein moyen âge, Avignon put être appelé « le Paradis des Juifs. »

Mistral n’a pas oublié les Juifs dans le tableau plein de couleur et de mouvement qu’il a tracé, dans Nerto, de l’Avignon des Papes.

 
E de cridèsto, de bravado,
De paro-garo et d’abrivado,
Em’un judiéu, de fes que i a,
Qu’alin davans cour esfraia.
Lou pecihoun ! lou capèu jaune !
A la jutarié ! que s’encaune ! –
Cinquanto enfant ié soun darrié,
E d’un pouceu, per trufarié,
Simulant éli l’auriheto

Em’un gueiroun de sa braicto,
lé crido lou vou d’esparpai :
Vaqui l’auriho de toun pai !
Bref des crieries, des défilés bruyants,
Des échauffourées, des alertes,
Et parfois quelque Juif
Qui là-bas, effrayé, décampe…
« Le guenillon ! le chapeau jaunet !
A la juiverie ! qu’il se cache ! »
Cinquante enfants sont après lui,
Et d’un pourceau, par dérision,
Eux simulant l’oreille
Avec un coin de leur braguette,
La volée d’étourdis lui crie
Voilà l’oreille de ton père !

Les Juifs avignonnais, qui comptaient parmi eux des rabbins distingués, semblent avoir formé même pendant assez longtemps une branche particulière différente des Juifs allemands et des Juifs portugais. Au XIVe siècle, le rabbin Roüber leur fit adopter un rituel spécial qu’ils suivirent jusqu’au XVIIIe siècle, époque à laquelle ils se fondirent définitivement avec les Juifs portugais.

Sans doute, de temps en temps, des mouvements populaires éclataient contre eux à la suite d’usures trop criantes, mais le Pape ou le légat intervenait toujours pour calmer les esprits.

Là, comme ailleurs, cependant, les Juifs ne se gênaient guère pour faire des malhonnêtetés aux chrétiens qui contentaient à les accueillir, et pour insulter leurs croyances.

Longtemps on aperçut, à l’entrée de l’église Saint-Pierre d’Avignon, un bénitier qui rappelait un de leurs tours : le bénitier de la Belle Juive. Une Juive, d’une rare beauté, avait trouvé plaisant de pénétrer dans l’église : le jour de Pâques et de cracher dans l’eau bénite. La Belle Juive, aujourd’hui, à la suite de cet exploit, serait nommée inspectrice générale des écoles de France, alors, elle reçut le fouet en place publique, et une inscription commémorative rappela le sacrilège commis et la punition subie.

A Carpentras, nous apprend Andréoli, dans la Monographie de la Cathédrale de Saint-Siffrein, on voyait autrefois dans le parvis de l’église une grande croix de fer avec l’inscription suivante : Horatius Capponius Florentinus, episcop. Carpentor., crucem hanc sumptibus Hebreorum erexit ut, quam irriserant magis conspicuam, verendam ac venerandam aspicerent. 11 febr 1603 ». Les Juifs, un Vendredi Saint, avaient solennellement crucifié par dérision un homme de paille. La croix fut élevée en expiation, et les Juifs durent l’entretenir jusqu’en 1793, époque où elle fut remplacée par un arbre de la liberté. L’homme de paille avait été déposé aux archives de la Cour Episcopale et on le sortait une fois par an.


La colonie juive de Bordeaux avait seule prospéré. Quand l’Espagne, après la défaite définitive des Maures de Grenade, se vit appelée à jouer un rôle en Europe, elle fit ce qu’avait fait la France dès que la monarchie s’était constituée, elle élimina de son sein les éléments qui étaient une cause perpétuelle de trouble. Le 30 mars 1492, le roi Ferdinand d’Aragon et la reine de Castille Isabelle, sur l’avis de l’illustre Ximénès, rendirent un arrêt qui ordonnait à tous les Israélites de sortir du pays.

Quelques familles se réfugièrent alors en Portugal où elles trouvèrent une précaire protection, bientôt elles furent expulsées encore, et Michel Montaigne, dont les parents avaient fait partie de ces persécutés, a raconté les circonstances navrantes de ce nouveau départ dans un chapitre où l’on sent plus d’émotion que dans les pages ordinaires du sceptique.

Quelques-uns de ces proscrits vinrent chercher un asile à Bordeaux. Parmi eux se trouvaient Ramon de Granolhas, Dominique Ram, Gabriel de Tarragera, Bertrand Lopez ou de Louppes, les Goveas qui se firent assez rapidement comme jurisconsultes, médecins, négociants, une place dans la société de Bordeaux [15].

La mère de Montaigne, Antoinette de Louppes ou Antoinette Lopez, était donc Juive et ce fait n’est pas sans intérêt pour ceux qui aiment à expliquer par la filiation le tempérament d’un écrivain. La sagesse terre à terre, la douce ironie de ce narquois et de ce désabusé ne se rattachent-elles point à travers les siècles à la philosophie désenchantée de l’Ecclésiaste ? En dépit de l’éducation et de l’atmosphère chrétienne de l’époque, ne retrouve-ton point, en maints passages des Essais, l’écho des paroles désillusionnées du Koheleth biblique méditant, en se promenant le long de la terrasse du palais d’Etham, sur la vanité des desseins humains, proclamant que les plus belles espérances ne valent pas les jouissances présentes et le bon repas arrosé du vin de l’Engadi ? Le qui sait ? de l’un n’est-il pas parent du peut-être très vague auquel l’autre a l’air de croire si peu ?

Maintenues dans les bornes de la prudence, l’objection discrète aux enseignements de l’Église, la plaisanterie là demi voilée vont plus loin dans Montaigne que la phrase ondoyante et subtile ne le semble indiquer au premier abord. Dans ce récit touchant des souffrances des Juifs de Portugal qui a pour titre : Juifs affligés en diverses manières pour les faire changer de religion mais en vain, on sent la secrète admiration pour ces obstinés qui ont tant souffert sans renier[16]. Ça et là une allusion apparaît dans l’œuvre à des malheurs de famille qu’on tient à faire oublier et à oublier soi-même, pour ne point rappeler aux hommes parmi lesquels on vit, l’origine maudite. Cette vision des bûchers d’Espagne qui hantait l’auteur des Essais dans cette visite à la synagogue de Rome qu’il nous a racontée, ne poursuivait-elle pas dans son château de Montaigne le conseiller au Parlement lorsqu’il écrivait : « C’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif[17] »

Montaigne et Dumas fils, tous deux d’origine juive par leur mère, sont les deux seuls écrivains français vraiment dignes de ce nom qu’ait produits la race d’Israël fécondée par le mélange de sang chrétien. Sans établir un rapprochement qui serait forcé entre la moquerie souriante et légère du premier, et la raillerie âpre du second, il est permis de constater que tous deux ont été des destructeurs, que tous deux, sous des formes diverses, ont mis en relief les vices et les ridicules de l’humanité sans lui proposer aucun idéal supérieur à atteindre. Tous deux ont été des rieurs et des tristes, des désillusionnés et des désillusionneurs.

Pour Dumas, particulièrement, l’influence exercée par la race constitue comme une diminution du patrimoine intellectuel de notre pays. Nul contemporain n’a été plus préoccupé des questions religieuses, nul n’a pénétré plus avant dans certaines profondeurs de l’être humain. J’avais insisté près d’un des membres les plus éminents de ces congrégations expulsées par la bande de Gambetta, pour qu’il lût ces belles Préfaces qui remuent tant d’idées, et je me souviens de ce qu’il m’écrivait à ce sujet : « Cet homme était fait pour être prêtre. »

Éclairée par la Vérité, cette intelligence si ferme, si virile, aurait pu rendre d’immenses services, lui-même semble avoir eu comme l’intuition de ce qu’il perdait et de ce qu’il faisait perdre aux autres en ne croyant pas, il n’a obéi à aucune ambition basse, à aucune tentation vile, à aucun désir de se mettre bien avec les prétendus libres-penseurs aujourd’hui au pouvoir et dont il a souvent parlé avec un mépris hautain, mais il n’a pu faire le pas décisif, il était aveugle-né et il est resté aveugle.

Qu’elle sera curieuse à étudier plus tard dans le grand écrivain cette sorte de fatalité de race à laquelle il n’a jamais pu se soustraire !

A propos de Shakespeare, l’illustre dramaturge a parlé éloquemment, dans la préface de l’Étrangère, des créateurs qui, en vieillissant, vont se perdre dans les abstractions et se dissoudre, en quelque sorte, dans ce qui est l’essence de leur être. De quelle lueur n’éclaire pas la psychologie de l’écrivain ce million en or vierge de la Princesse de Bagdad ?

Shakespeare, l’Aryen par excellence, s’élance dans le bleu, dans le rêve, dans la féerie, dans la fantaisie presque impalpable de Cymbeline et de la Tempête. La dernière conception artistique de Dumas est de matérialiser à outrance, au lieu de spiritualiser, de donner une forme tangible, palpable, effective à cette préoccupation obstinée de l’or qui hante perpétuellement celui qui a une goutte de sang de Sémite dans les veines. Shakespeare retourne au ciel, Dumas retourne à l’Orient, à Bagdad, l’un, dans l’effort suprême et définitif de son talent, veut saisir le nuage, l’autre veut entasser du métal, beaucoup de métal à la fois et ne trouve rien qui puisse tenter davantage son héroïne que de remuer à pleines mains de l’or, de l’or battant neuf, de l’or vierge. Cela ne fait-il pas songer à la colère qui prit les Athéniens assemblés au théâtre de Bacchus lorsque, dans la pièce d’Euripide, Bellérophon s’écria que l’or devait être adoré ! Le génie aryen se souleva devant ce blasphème, et l’acteur, à moitié lapidé par les spectateurs, dut quitter la scène.


Les Juifs portugais, nous l’avons dit, n’avaient jamais été admis en France comme Juifs, mais comme Nouveaux chrétiens. C’est à titre seulement de chrétiens qu’ils avaient reçu au mois d’août 1550 des lettres patentes qui furent vérifiées à la cour du Parlement et à la Chambre des comptes de Paris, le 22 septembre de la même année et enregistrées seulement en 1574. Le Mémoire des marchands parisiens, qui s’opposèrent en 1767 â l’entrée des Juifs dans les corps de métiers, insiste bien sur cette circonstance.

Il est impossible, dit ce Mémoire, de voir un projet combiné avec plus de finesse et de ruse que celui de l’établissement des Juifs à Bordeaux. Ils se présentèrent d’abord sous une autre qualité que la leur, celle de Nouveaux chrétiens était bien imaginée pour surprendre la religion du roi très chrétien. Henri II leur accorda des lettres patentes. On croirait peut-être qu’ils se sont empressés de les faire enregistrer, rien de cela, vingt-quatre années se passèrent, non pas inutilement pour eux, mais à choisir le lieu le plus propre à leurs vues. Bordeaux est choisi. On croirait peut-être encore qu’ils ont présenté au Parlement de cette ville leurs lettres patentes à enregistrer, leur marche n’est pas si droite, moins connus à Paris qu’à Bordeaux, ils s’adressent à la première de ces deux cours et y font enregistrer leurs lettres patentes en 1574.

Quoi qu’il en soit, les Portugais protestaient avec énergie toutes les fois qu’on les traitait de Juifs. Inquiétés un moment, en 1614, ils firent remontrer au roi « qu’ils habitaient de longue main en la ville de Bordeaux et que la jalousie des biens qu’ils avaient les faisaient regarder comme Juifs, ce qu’ils n’étaient pas, ains très bons chrétiens et catholiques.

Ils se conformaient scrupuleusement à toutes les pratiques extérieures de la religion catholique, leurs naissances, leurs mariages, leurs décès étaient inscrits sur les registres de l’Église, leurs contrats étaient précédés des mots : au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit[18].

Après avoir vécu près de cent cinquante ans ainsi, les Juifs étaient restés aussi fidèles à leurs croyances que le jour de leur arrivée. Dès que l’occasion fut favorable, en 1686, suivant Benjamin Francia, ils retournèrent ouvertement au Judaïsme, ils cessèrent de faire présenter leurs enfants au baptême et de faire bénir leur mariage par des prêtres catholiques.

Des Juifs même dont les familles, depuis deux cents ans, pratiquaient officiellement le catholicisme en Espagne, passèrent la frontière et vinrent se faire circoncire et remarier selon le rite israélite, à Bordeaux, dès que des rabbins y furent installés.

La persistance, la vitalité opiniâtre de ce Judaïsme que rien n’entame, sur lequel le temps glisse et qui se maintient de père en fils dans l’intimité de la maison, est à coup sûr un des phénomènes les plus curieux pour l’observateur.

Les rares esprits qui, en France, sont encore capables de lier deux idées de suite, trouveront là occasion à réflexion sur le mouvement anti-religieux dont l’étude est encore à faire, car les éléments de cette étude, c’est-à-dire la connaissance des origines vraies des persécuteurs sont très incomplets, quoiqu’on s’occupe depuis quelque temps de les rassembler[19]

Parmi les innombrables Juifs étrangers qui se sont faufilés en France à la suite de la grande poussée de 1789, beaucoup se sont installés sans tambour ni trompette et ont vécu de la vie de tout le monde. Soudain l’occasion s’est présentée, la vieille haine contre le christianisme, assoupie chez les pères, s’est réveillée chez les enfants qui, travestis en libres penseurs, se sont mis à insulter les prêtres, à briser les portes des sanctuaires, à jeter bas les croix.


A Bordeaux, comme ailleurs, le développement du mal judaïque suivit son cours psychologique, l’évolution qu’il a partout, sous tous les climats, à toutes les époques, sans aucune exception.

Le 22 mai 1718, M. de Courson, intendant de Bordeaux, constatait la présence de 500 personnes appartenant à la religion israélite. Le rapport remis le 8 décembre 1733 à M. de Boucher, successeur de M. de Courson, mentionnait la présence de 4,000 à 5,000 Juifs. Dès qu’ils s’étaient sentis un peu libres ils avaient trouvé le moyen d’ouvrir sept synagogues.

Avec leur aplomb ordinaire, ils allaient toujours de l’avant. Pour rehausser l’éclat de leurs enterrements, ils se faisaient escorter par les chevaliers du Guet et les sergents.

Nous avons vu les mêmes faits se reproduire dans un ordre identique. Sous prétexte qu’un officier de service s’était conformé au texte strict du règlement et avait refusé de suivre l’enterrement civil du Juif Félicien David, la Franc-maçonnerie juive poussa des hauts cris et s’écria : « La libre-pensée, cette chose sublime, qu’en faites-vous ? » C’est la première étape. Lorsqu’il s’agit de conduire Gam- betta au Père Lachaise, la Franc-maçonnerie oblige des magistrats et des officiers à suivre un enterrement qui soulève l’indignation de tous les honnêtes gens. C’est la seconde étape. Dans quelque temps on empêchera les magistrats, les officiers, les citoyens d’assister à des obsèques religieuses en prétendant qu’il s’agit d’une manifestation cléricale. Ce sera la troisième étape.

Après cette étape il surgit généralement, dans les pays qui ne sont pas tombés complètement en pourriture, un homme énergique qui, armé d’un vigoureux balai, mettra ces gens-là dehors. Alors éclate la scène de protestation, c’est le coup de Sion, comme on dit en argot. « Oh ! Les fanatiques ! Pauvre Israël, victime des méchants ! Tu pleures, mais tu auras ton tour. »

Entre temps les Juifs de Bordeaux ne négligeaient pas le badinage. Le rapport remis en 1733 à M. de Boucher disait : « Les Juifs ont pour domestiques de jolies paysannes qu’ils rendent enceintes pour servir de nourrices à leurs enfants et font porter ceux dont les jeunes paysannes accouchent à la boite des enfants trouvés. »

C’est dans l’ordre : goy, fils ou fille de goy, tout cela est créé pour enrichir et amuser le Juif. Chair à canon, chair à plaisir, bétail d’usine ou de lupanar, c’est entendu. L’histoire d’hier est l’histoire d’aujourd’hui. Quelques femmes de cœur, quelques vierges héroïques parvenaient jadis à recueillir quelques-unes de ces épaves de la misère et de la débauche, à les sauver du désespoir ou de la honte. On empêchera cela.

Le chancelier d’Aguesseau, peu suspect d’être ennemi des lumières, fut frappé pourtant de la façon dont marchaient les Juifs de Bordeaux et essaya de mettre le holà !

A vrai dire les Portugais étaient un peu victimes de leurs coreligionnaires. Les Gradis, les Fernandez, les Silva, les Laneyra, les Ferreyra, les Pereire et Cie, dont le chef Joseph Nunes Pereire se qualifiait de vicomte de la Menaude et de baron d’Ambès dès 1720, étaient à la tête de maisons de banque ou de commerce qui rendaient certains services. Malheureusement voyant la ville ouverte, une nuée de Juifs avignonnais et Allemands s’était ruée sur Bordeaux. La tribu de Juda, à laquelle appartenaient les Portugais, était compromise par la tribu de Benjamin qui s’était vouée avec ardeur à la négociation des vieux habits et des vieux galons et qui n’apportait pas toujours dans ce trafic toute l’honnêteté désirable.

Pour comble de malheur, une querelle violente s’était élevée à propos du vin Kasher sur lequel les rabbins prétendaient percevoir un droit parce qu’ils le préparaient selon le rite, tandis que les rabbins Allemands voulaient préparer eux-mêmes et ne payer aucun droit.

A notre époque, on calmerait ces différends en nommant tous les Juifs en rivalité préfets ou sous-préfets et en les priant de passer leur mauvaise humeur sur les chrétiens, mais le XVIIIe siècle n’en était pas encore là.

Malgré la résistance opposée par les Dalpuget, les Astruc, les Vidal, les Lange, les Petit, Juifs Avignonnais qui prétendaient exercer un commerce sérieux, un arrêt du Conseil du 21 janvier 1734, signé Chauvelin, ordonna l’expulsion définitive sans aucun délai de « tous les Juifs avignonnais, tudesques ou allemands qui sont établis à Bordeaux ou dans d’autres lieux de la province de Guyenne. »

Grâce à cette mesure, les Juifs Portugais purent rester à peu près tranquilles à Bordeaux jusqu’à la Révolution.


Bordeaux était cependant un bien étroit terrain pour les Juifs ; ils essayèrent vainement en 1729 de s’établir à la Rochelle ; un autre arrêt du 22 août 1729, rendu sur les conclusions de d’Aguesseau qu’on retrouve toujours lorsqu’il s’agit de défendre la Patrie, les chassa de la ville de Nevers.

C’était Paris surtout qu’ils ambitionnaient, en 1767 ils crurent avoir trouvé un moyen d’y pénétrer. Un arrêt du Conseil avait statué qu’à l’aide de brevets accordés par le roi, les étrangers pouvaient entrer dans les corps de métiers. Les Juifs, toujours à l’affût, s’imaginèrent qu’il serait facile de se glisser par cette porte.

Les six corps de marchands protestèrent énergiquement. La Requête des marchands et négociants de Paris contre l’admission des Juifs est, à coup sûr, un des documents les plus intéressants qui existent sur la question sémitique.

On ne peut plus, en effet, nous raconter les vieilles histoires de peuples fanatiques excités par les moines, de préjugés religieux. Ces bourgeois sont des Parisiens du XVIIIe siècle, des contemporains de Voltaire, assez tièdes probablement.

Ce qu’ils discutent ce n’est pas le point de vue religieux, c’est le point de vue social. Leurs arguments, inspirés par le bon sens, le patriotisme, le sentiment de la conservation, sont les mènes que ceux des comités de Berlin, d’Autriche, de Russie, de Roumanie et l’on peut dire que leur éloquente requête est la première pièce du dossier anti-sémitique moderne sur lequel statuera définitivement le vingtième siècle commençant, si le procès dure jusque-là.

Les marchands parisiens protestent avec énergie contre l’assimilation qu’on veut établir entre le Juif et l’étranger, l’étranger s’inspire à un fond d’idées qui est commun à tous les civilisés, le Juif, est en dehors de tous les peuples ; c’est un forain, quelque chose comme le circulator antique.

L’admission de cette espèce d’hommes dans une société politique ne peut être que très dangereuse, on peut les comparer à des guêpes[20] qui ne s’introduisent dans les ruches que pour tuer les abeilles, leur ouvrir le ventre et en tirer le miel qui est dans leurs entrailles. Tels sont les juifs auxquels il est impossible de supposer les qualités de citoyen que l’on doit certainement trouver dans tous les sujets des sociétés politiques.

De l’espèce d’homme dont il s’agit aujourd’hui, aucun n’a été élevé dans les principes d’une autorité légitime. Ils croient même que toute autorité est une usurpation sur eux, ils ne font de vœu que pour parvenir à un Empire universel, ils regardent tous les biens comme leur appartenant et les sujets de tous les États comme leur ayant enlevé leurs possessions.

Il arrive souvent qu’en voulant s’élever au-dessus des préjugés, on abandonne les véritables principes. Une certaine philosophie de nos jours veut justifier les juifs des traitements qu’ils ont éprouvés de la part de tous les souverains de l’Europe. Il faut ou regarder les juifs comme coupables, ou paraître reprocher aux souverains, aux prédécesseurs même de Sa Majesté, une cruauté digne des siècles les plus barbares.

Ces marchands du XVIIIe siècle qui sont moins sots que nos boutiquiers d’aujourd’hui, qui consentent à se laisser chasser de chez eux pour faire place à des envahisseurs, Indiquent en des termes dignes de Toussenel, ce don d’agrégation qu’ont les Juifs qui s’attirent entre eux et se coalisent contre ceux qui leur ont donné l’hospitalité. Ce qu’ils écrivent, à propos des fortunes faites honnêtement par le travail, est en quelque sorte comme le testament des vieux commerçants parisiens si probes, si consciencieux, si éloignés de tous les procédés de réclame éhontée qu’en emploie maintenant pour vendre de la camelotte et qui font regarder Paris par les touristes comme un vrai repaire de brigands.

Tous les étrangers sont pressurés de la part des juifs. Ce sont des particules de vif argent qui courent, qui s’égarent, et qui à la moindre pente se réunissent en un bloc principal.

Les fortunes dans le commerce sont rarement rapides quand il est exercé avec la bonne foi qu’il exige, aussi pourrait-on en général garantir la légitimité de celle des Français et particulièrement des marchands de Paris. Les Juifs, au contraire, ont de tout temps accumulé en peu d’années des richesses immenses et c’est encore ce qui se passe sous nos yeux.

Serait-ce par une capacité surnaturelle qu’ils parviennent si rapidement à un si haut degré de fortune ?

Les Juifs ne peuvent se vanter d’avoir procuré au monde aucun avantage dans les différents pays ou ils ont été tolérés. Les inventions nouvelles, les découvertes utiles, un travail pénible et assidu, les manufactures, les armements, l’agriculture, rien de tout cela n’entre dans leur système. Mais profiter des découvertes pour en altérer les productions, altérer les métaux, pratiquer toutes sortes d’usures, receler les effets volés, acheter de toutes mains, même d’un assassin ou d’un domestique, introduire les marchandises prohibées ou défectueuses, offrir aux dissipateurs ou à d’infortunés débiteurs des ressources qui hâtent leur ruine, les escomptes, les petits changes, les agiotages, les prêts sur gages, les trocs, les brocantages, voilà à peu près toute leur industrie.

Permettre à un seul juif une seule maison de commerce dans une ville, ce serait y permettre le commerce à toute la nation, ce serait opposer à chaque négociant les forces d’une nation entière qui ne manquerait pas de s’en servir pour opprimer le commerce de chaque maison l’une après l’autre et par conséquent celui de toute la ville[21].

Si la pratique était dangereuse partout, elle serait encore plus funeste dans cette ville de Paris. Quel théâtre pour la cupidité ! Quelle facilité pour les opérations de leur goût ! Les lois les plus vigoureuses qu’on pourrait opposer à leur admission, toute la vigilance des magistrats de police, les soins particuliers que le corps de ville prendrait pour seconder les vues de l’administration, rien ne serait capable de prévenir les actes fréquents et momentanés de leur cupidité. Il serait impossible de les suivre dans leur route oblique et ténébreuse.

Citons encore la conclusion prophétique de ce mémoire, vrai chef-d’œuvre de raison où l’on sent bien l’âme loyale et patriotique de nos ancêtres :

On demandait à un ancien philosophe d’où il était, il répondit qu’il était cosmopolite, c’est-à-dire citoyen de l’univers. Je préfère, disait un autre, ma famille à moi, ma patrie à ma famille, et le genre humain à ma patrie. Que les défenseurs des juifs ne s’y méprennent pas ! Les juifs ne sont pas cosmopolites, ils ne sont citoyens dans aucun endroit de l’univers, ils se préfèrent à tout le genre humain, ils en sont les ennemis secrets puisqu’ils se proposent de l’asservir un jour.

Ces protestations indignées eurent gain de cause. Un premier arrêt, il est vrai, daté du 25 juillet 1775, avait accordé la mainlevée de marchandises saisies par les gardes des draperies et merceries de Paris chez le Juif Perpignan, et avait permis aux Juifs de continuer leur commerce, mais le Conseil réforma cette décision et un arrêt du 7 février 1777 débouta définitivement les Juifs.

Les Juifs avaient été défendus par Lacretelle, mais il faut avouer qu’ils avaient choisi là un singulier défenseur.

Ce peuple, écrivait-il[22], familier avec le mépris, fait de la bassesse la voie de sa fortune, incapable de tout ce qui demande de l’énergie, on le trouve rarement dans le crime, on le surprend sans cesse dans la friponnerie. Barbare par défiance, il sacrifierait une réputation, une fortune entière pour s’assurer la plus chétive somme.

Sans autre ressource que la ruse, il se fait une ressource de l’art de tromper. L’usure, ce monstre qui ouvre les mains de l’avarice même, pour s’assouvir davantage, qui, dans le silence, dans l’ombre, se déguise sous mille formes, calculant sans cesse les heures, les minutes d’un gain affreux, va partout, épiant les malheureux pour leur porter de perfides secours, ce monstre parait avoir choisi le juif pour agent. Voilà ce que l’inquisition la plus rigoureuse pouvait recueillir sur le peuple juif, et l’on avoue qu’il y a de quoi être effrayé du portrait s’il est fidèle. Il ne l’est que trop ; c’est une vérité dont il faut gémir.

Ce sentiment de répulsion si énergiquement formulé est d’autant plus intéressant que personne, en France surtout, ne paraît se douter de la force réelle du Juif. Voltaire, qui a attaqué surtout l’Ancien Testament en haine du Nouveau, a accablé les Juifs de ses railleries polissonnes, mais il a parlé d’eux comme il parlait de tout sans savoir ce qu’il disait.

La haine de l’auteur de la Pucelle contre Israël était, il faut le reconnaître, inspirée par les mobiles les plus vils et les plus bas. Voltaire fut au XVIIIe siècle, avec le talent, le style et l’esprit en plus, le type parfait de l’opportuniste d’aujourd’hui. Affamé d’argent, il était sans cesse mêlé à toutes les négociations véreuses de son temps. Lorsqu’au moment du centenaire, Gambetta, dans une conférence présidée par le Badois Spuller, vint louer l’ami du roi de Prusse et déclarer qu’il était le père de notre République, il accomplissait véritablement un devoir de piété filiale. Associé aux fournisseurs qui faisaient crever de faim nos soldats et qui les laissaient tout nus, affilié à tous les maltôtiers de son temps, Voltaire, de nos jours, aurait eu Ferrand pour commanditaire, il aurait réalisé un joli bénéfice dans l’emprunt Morgan, il eût damé le pion à Challemel-Lacourt et à Léon Renault dans les négociations financières.

Rien d’étonnant dans ces conditions que Voltaire ait été mêlé de bonne heure aux affaires des Juifs. Ce Français, au cœur prussien, résolut d’ailleurs le difficile problème d’être plus âpre au gain que les fils d’Israël, plus fourbe que ceux qu’il insultait.

Espion d’espion pour le compte de Dubois, telle est la posture, pour employer un mot de Ferry, dans laquelle se révèle d’abord à nous le grand homme cher à la démocratie française. Un curieux fragment de sa correspondance, auquel, seul de nos écrivains, M. Ferdinand Brunetière a fait une légère allusion[23], nous montre le philosophe à l’âge où les nobles sentiments fleurissent dans les natures les moins bien douées, dénonçant à Dubois un malheureux Juif de Metz, Salomon Lévy, qui faisait honnêtement son métier d’espion.

La lettre, adressée à Dubois à la date du 28 mai 1722, est intéressante pour l’ordre des études que nous poursuivons, elle éclaire bien la figure de Voltaire et nous montre également en action le Juif informateur cosmopolite pénétrant partout grâce à sa race[24]. Cela pourrait s’appeler les deux agents et servir de pendant à la lutte des deux policiers de Balzac : Peyrade et Contenson. C’est Voltaire, cependant, qui parait le plus habile, peut-être parce qu’il est le moins scrupuleux :

« Monseigneur[25],

« J’envoie à Votre Éminence un petit mémoire de ce que j’ai pu déterrer touchant le juif dont j’ai eu l’honneur de vous parler.

« Si Votre Excellence juge la chose importante, oserais-je vous représenter qu’un Juif n’étant d’aucun pays que de celui où il gagne de l’argent, peut aussi bien trahir le roi pour l’empereur, que l’empereur pour le roi. »

Mémoire touchant Salomon Levi, Salomon Levi

« Salomon Lévi, Juif natif de Metz, fut d’abord employé par M. de Chamillart, il passa chez les ennemis avec la facilité qu’ont les juifs d’être admis et d’être chassés partout. Il eut l’adresse de se faire munitionnaire de l’armée impériale en Italie, il donnait de là tous les avis nécessaires à M. le maréchal de Villeroi, ce qui ne l’empêcha pas d’être pris dans Crémone.

« Depuis, étant dans Vienne, il a eu des correspondances avec le maréchal de Villars. Il eut ordre de M. de Torci, en 1713, de suivre milord Marlborough qui était passé en Allemagne pour empêcher la paix et il rendit un compte exact de ses démarches.

« Il fut envoyé secrètement par M. Leblanc à Pirtz, il y a dix-huit mois, pour une affaire prétendue d’État qui se trouva être une billevesée.

« A l’égard de ses liaisons avec Willar, secrétaire du cabinet de l’empereur, Salomon Levi prétend que Willar ne lui a jamais rien découvert que comme à un homme attaché aux intérêts de l’Empire, comme étant frère d’un autre Levi employé en Lorraine lettrés connu.

« Cependant il n’est pas vraisemblable que Willar, qui recevait de l’argent de Salomon Levi pour apprendre le secret de son maître aux Lorrains, n’en eût pas reçu très volontiers pour en apprendre autant aux Français.

« Salomon Levi, dit-on a pensé être pendu plusieurs fois, ce qui est bien plus vraisemblable.

« Il a correspondu avec la compagnie comme secrétaire de Willar.

« Il compte faire des liaisons avec Oppenheimer et Vertenbourg, munitionnaires de l’empereur parce qu’ils sont tous deux Juifs comme lui.

« Willar vient d’écrire une lettre à Salomon qui exige une réponse prompte, attendu ces paroles de la lettre : « Donnez moi un rendez-vous tandis que nous sommes encore libres. »

« Salomon Levi est actuellement caché dans Paris pour une affaire particulière avec un autre fripon nommé Rambau de Saint Maire. Cette affaire est au Châtelet et n’intéresse en rien la Cour. »

Les multiples trafics auxquels se livrait Voltaire ne vont pas sans quelques mésaventures. Mêlé aux affaires du Juif Médina, Voltaire perdit dans la banqueroute du fils de Jacob vingt mille livres qu’il regretta toute sa vie, car il n’avait pas la philosophie des bons souscripteurs des mines de Bingham[26].

Lorsque M. Médina, écrivait-il quelque temps avant sa mort, me fit à Londres une banqueroute de vingt mille livres, il y a quarante-quatre ans, il me dit que ce n’était pas sa faute, qu’il n’avait jamais été enfant de Bélial, qu’il avait toujours tâché de vivre en fils de Dieu, c’est-à-dire en honnête homme, en bon Israélite. Il m’attendrit, je l’embrassai, nous louâmes Dieu ensemble et je perdis quatre-vingts pour cent…

Près d’un demi-siècle s’écoula sans amortir ce cuisant souvenir.

L’affaire d’Abraham Hirsch ou Hirschell affecta le grand homme plus profondément encore. S’il n’y perdit qu’une partie de son honneur, auquel il tenait peu, il y perdit l’amitié de Frédéric à laquelle il tenait beaucoup.

Pour comprendre l’affaire Hirsch, nous n’avons qu’à nous souvenir de l’affaire des bons Tunisiens. C’est la même opération avec des variantes presque insignifiantes.

Sous le gouvernement, des rois de Pologne, la Saxe avait émis des billets qu’on nommait billets de la Slaüer et qui étaient tombés à trente-cinq pour cent au-dessous du taux d’émission. Frédéric II stipula par le traité de Dresde que ces billets seraient remboursés au taux d’émission. Plus probe néanmoins que nos gouvernants, il déclara formellement qu’aucun agiotage n’aurait plus lieu sur ces billets.

C’est le contraire précisément, on le comprend de suite, de ce qui s’est passé pour nos chemins de fer de l’État ou pour le chemin de fer de Bône à Guelma, où les députés, qui étaient dans l’affaire, achetèrent à vil prix aux premiers souscripteurs, les seuls intéressants, des titres démonétisés qui soudain reprirent toute leur valeur lorsque la France eut donné sa garantie.

C’est le contraire également des obligations Tunisiennes. Tombées à rien, grâce à la campagne que le Juif Lévy Crémieux fit contre elles dans la République française, elles furent accaparées par la bande de Gambetta et sont devenues des valeurs de premier ordre maintenant que la France, pour enrichir quelques membres de l’Union républicaine, prend à son compte les dettes du Bey de Tunis qui ne la regardent pas plus que les dettes de l’Empereur de Chine.

Un joaillier juif vit l’opération à faire et vint dire à Voltaire : « Vous êtes bien en cour, achetons de compte à demi des billets de la Slaüer au rabais, et faisons-nous-les rembourser au pair. »

Que se passa-t-il ensuite ? Il est très difficile de le savoir au juste. Un second Juif, Ephraïm Weitel se mêla à l’affaire pour avoir sa part de profit. Voltaire, en échange d’un billet de lui, avait exigé de Hirsch un dépôt de dix huit mille livres de diamants. Il laissa protester sa lettre de change et voulut acheter les diamants à un prix dérisoire. Il demanda en outre à Hirsch de lui apporter une bague et un miroir de diamants pour les examiner, puis, non content de garder encore ce nantissement, il arracha violemment au malheureux Juif une bague qu’il avait au doigt.

Le procès qui s’ensuivit fit un bruit affreux. Voltaire, qui dénonçait volontiers et qui s’arrangeait pour être toujours bien avec les autorités, avait prié M. de Bismarck, un des ancêtres du terrible Chancelier, de faire arrêter Hirsch qui, détenu quelque temps, fut bientôt remis en liberté.

Frédéric II traita l’homme, auquel la France républicaine élève maintenant des statues, avec un mépris mérité : « Vous me demandez, écrivait-il à ce sujet à la margrave de Bayreuth ce que c’est que le procès de Voltaire avec un Juif, c’est l’affaire d’un fripon qui veut tromper un filou. Bientôt nous apprendrons par la sentence qui est le plus grand fripon des deux. »

Chassé de Postdam, Voltaire s’humilie sous l’outrage. « Sire, écrit-il, je supplie Votre Majesté de substituer la compassion aux sentiments de bonté qui m’ont enchanté et m’ont déterminé à passer à vos pieds le reste de ma vie. »

« Je demande bien pardon à Votre Majesté, à votre philosophie, à votre bonté »,

— « Vous avez eu avec le Juif la plus sale affaire du monde, » répond Frédéric, et il ordonne à Voltaire de quitter ses États.

Ces désagréments financiers expliquent l’hostilité que Voltaire témoigna toute sa vie aux Juifs, ses railleries sur leurs règles d’hygiène, ses appellations de circoncis, de déprépucé, qui reviennent à chaque instant sous sa plume.

Ce qui étonne, même quand on connaît l’ignorance de Voltaire, qui se trompe toujours quand il ne ment pas, c’est, je le répète, l’idée qu’il se fait de la force numérique des Juifs.

Nous pensons, écrit-il dans l’opuscule : « Un chrétien contre six Juifs », que vous n’êtes pas plus de quatre cent mille aujourd’hui, et qu’il s’en faut. Comptons : cinq cents chez nous devant Metz, une trentaine à Bordeaux, deux cents en Alsace, douze mille en Hollande et Flandre, quatre mille cachés en Espagne et en Portugal, quinze mille en Italie, deux mille très ouvertement à Londres, vingt mille en Allemagne, Hongrie, Holstein, Scandinavie, vingt-cinq mille en Pologne et pays circonvoisins, quinze mille en Turquie, quinze mille en Perse. Voilà tout ce que je connais de votre population, elle ne se monte qu’à cent huit mille sept cent trente Juifs. Je consens de vous faire don de cent mille Juifs en sus, c’est tout ce que je puis faire pour votre service. Les Parsis, vos anciens maîtres, ne sont pas en plus grand nombre. Vous voulez rire avec vos quatre millions…

Rapprochez ce chiffre donné par un homme, très superficiel sans doute, mais qui était activement mêlé au mouvement de son temps, du chiffre de huit millions de Juifs ouvertement déclaré aujourd’hui[27]. Vous comprendrez bien le grand silence qu’Israël avait fait tout à coup autour de lui pour se consacrer à un travail souterrain contre la société. L’espèce de recueillement dans lequel le Juif était entré avait permis à l’Europe, pendant tout le XVIIIe siècle, de vivre relativement tranquille et de cultiver les Muses en paix avec des intermèdes de petite guerre qui, n’étant ni des conflits de race, ni des luttes de religion, ne tuaient pas grand monde. On se saluait de l’épée avant la bataille, on se serrait la main après et l’on allait ensemble à la comédie.


A la fin du XVIIIe siècle, cependant, quelques Juifs paraissent avoir réussi à s’établir à Paris dans des conditions bien précaires.

En dehors des nomades, plus ou moins receleurs, qui se glissaient entre les mailles de la loi, on tolérait dans la capitale quelques familles juives du rite allemand venues de la Lorraine et de l’Alsace, elles avaient pour syndic chargé de les représenter un nommé Goldsmith, dont les descendants, je crois, ont un hôtel somptueux rue de Monceau, et portent même un titre nobiliaire qu’ils n’ont certes pas gagné aux Croisades, elles étaient soumises à un exempt de police nommé de Brugères et devaient se présenter chez lui tous les mois pour faire renouveler leur permis de séjour, il restait le maître de refuser le visa et d’exiger le départ immédiat de Paris. C’était absolument, on le voit, la mise en carte qu’on applique à certaines catégories de femmes.

Outre ces familles, il existait encore à Paris une petite colonie de Juifs Portugais qui, originaires de Bordeaux, pour la plupart, participaient à la situation privilégiée qu’avaient méritée aux Juifs de cette ville une certaine tenue, un mérite réel et un respect relatif, étonnant chez des Israélites, de la religion de ceux qui leur avaient accordé l’hospitalité.

Le syndic de ces Portugais était un homme auquel la science avait donné une situation à part, Jacob Rodrigue Pereire, l’inventeur d’une méthode pour faire parler les sourds-muets. Louis XV, frappé des expériences auxquelles il avait assisté, avait accordé en 1750 une pension à Rodrigue Pereire, en 1753, l’Académie des Sciences lui avait décerné un accessit pour un mémoire sur cette question : Quels sont les moyens de suppléer à l’action du vent sur les grands vaisseaux ; en 1765 enfin, il avait été nommé interprète du roi pour les langues orientales.

La considération personnelle du syndic s’ajoutait donc à la prévention favorable qu’on avait pour les Juifs Portugais.

Le gouvernement cependant qui connaissait, ou plutôt qui croyait connaître le Juif, tenait la main à ce que derrière ces individualités tolérables l’envahissement ne se produisit pas.

Une lettre de M. Lenoir adressée à Pereire et que la communauté fit imprimer, car, en définitive, elle était pour elle une garantie de certains droits subordonnés à une certaine conduite, témoigne de la sollicitude toujours un peu inquiète avec laquelle la vieille France veillait sur Israël[28].

Tous les Juifs, en général, qui viennent à Paris, Monsieur, écrit M. Lenoir, n’y peuvent séjourner qu’au moyen de passeports limités qui leur sont accordés, car ils sont assujettis à une police toute particulière. Les Juifs espagnols et portugais, connus sous le nom de nouveaux chrétiens ou marchands portugais, ont seuls été dispensés jusqu’à présent de cette règle, mais j’ai pensé que, s’ils n’étaient eux-mêmes assujettis à un règlement particulier, il résulterait de leurs privilèges des inconvénients, notamment en ce que plusieurs Juifs étrangers pourraient prendre faussement la qualité de Juifs portugais et s’introduire dans Paris pour y troubler le bon ordre, ce qui leur serait d’autant plus facile, qu’au moyen de cette fausse qualité, ils ne seraient pas observés comme ils doivent naturellement l’être.

Pour prévenir cet abus, le roi a décidé que tous les Juifs espagnols et portugais, de quelque lieu qu’ils viennent, soient tenus, lorsqu’ils voudront séjourner à Paris, de justifier des certificats du syndic en charge et de six autres notables de leur communauté dûment légalisés qui contiendront leur signalement et attesteront qu’ils sont Juifs portugais.

En présentant leurs certificats et autres pièces d’identité à viser, ils doivent déclarer les causes de leur séjour à Paris, leur demeure et annoncer leur départ trois jours à l’avance.

Toutes ces déclarations doivent être inscrites sur un registre qu’on présentera à toute réquisition.

En parlant des Juifs Portugais à Paris, il nous faut réserver une place à part au célèbre Peixotto. Nous trouverons dans la vie de ce millionnaire bien des noms qui ont été portés par des personnages de notre connaissance, le nom de Dacosta ou d’Acosta qui est celui de l’assassin de nos prêtres, le nom de Catulle Mendès qui, pour décider Sarah Bernhardt à jouer la pièce des Mères ennemies dans laquelle le Juif a un si beau rôle, parodiait la Salutation Angélique et écrivait à la comédienne : « Je vous salue Marie pleine de grâce. »

Peixotto lui-même est un vrai Juif moderne, il a du type que nous coudoyons chaque jour les vices grossiers, la gloriole sotte, l’arrogance, le perpétuel besoin d’être en scène et de faire parler de soi.

En 1775, il commence à faire retentir tout Paris de son procès en séparation avec sa femme.

Le Mémoire pour la dame Sara Mendez d’Acosta, épouse du sieur Samuel Peixotto contre le sieur Samuel Peixotto sur une demande en nullité de mariage et sur le divorce judaïque, nous apprend l’origine du personnage et la façon dont il s’était marié.

Le sieur Peixotto, dit le préambule de ce Mémoire, est né à Bordeaux, au mois de janvier 1741, de parents juifs portugais, en 1761, il fut envoyé par la dame sa mère en Hollande et à Londres. Son père avait été un des banquiers les plus accrédités de l’Europe, et il lui convenait de suivre la même carrière, presque la seule dans laquelle un homme de sa nation puisse se distinguer. Il fut adressé dans la capitale de l’Angleterre au sieur Mendez d’Acosta, maison très connue dans la banque, et liée depuis longtemps à celle de Peixotto par les correspondances de commerce ainsi que par les rapports de nation et de religion.

Il fut bien accueilli, il eut l’occasion de voir la jeune Sara Mendez et l’épousa à la synagogue des Juifs portugais de Londres.

Rien n’était plus régulier qu’un tel mariage. Peixotto soutint néanmoins qu’on avait abusé de son innocence, il fil déclarer cette union nulle en décembre 1775, par un jugement par défaut contre lequel sa femme appela en lui intentant un procès qui, nous apprend Bachaumont, commença à être plaidé le 30 mars 1778.

Peixotto cependant ne paraît pas avoir eu beaucoup à ne plaindre de sa compagne, puisqu’il ne lui reproche que d’être de mauvaise humeur et de commencer à être sur le retour, en outre, d’être acariâtre, minutieuse et contredisante.

C’est plus qu’il n’en faut, parait-il, dans la loi mosaïque pour légitimer le divorce que le Juif Naquet a réussi à imposer à toute force à cette France qui a dû si longtemps sa grandeur morale à son respect pour l’indissolubilité du mariage.

Le rabbin Hillel, dont Peixotto invoque l’autorité, dit bien qu’un mari ne peut répudier sa femme sans cause, mais il prétend que la plus légère cause suffit. Selon lui, c’est un motif très légitime de divorce d’avoir fait trop cuire le dîner de son mari : etiam ob cibum ejus nirnis ardorectum[29].

Avec le sans gène qui caractérise ces gens-là, Peixotto était l’exemple d’un prince allié à la famille royale pour approuver que l’on n’avait pas le droit de se marier à l’étranger sans la permission du roi, il rappelait l’annulation du mariage du duc de Guise avec Melle de Berghes. A quoi les avocats répondaient, ce qu’ils ne se permettraient plus de dire aujourd’hui, qu’un banquier, « qui n’était pas Français quoique naturalisé, mais Juif, » n’était peut-être pas le duc de Guise.

L’aversion de Peixotto pour les liens du mariage s’expliquait par des raisons que les chroniqueurs du temps ne nous ont point cachées. Les vilains goûts du banquier étaient fort connus à Paris. A la date du 18 octobre 1780, Bachaumont écrit :

Le sieur Parizot, ci-devant directeur des élèves de l’Opéra, auteur et acteur, a un ordre de début pour les Italiens. Lorsqu’il,’est présenté à l’assemblée pour se faire agréer des comédiens, le sieur Michu a témoigné de l’humeur et s’est écrié : « je crois qu’on veut nous infecter de tous les farceurs du boulevard ». Le sieur Volante présent, humilié de la réflexion, lui a dit : « Monsieur Michu, si je ne respectais votre sexe, vous auriez affaire à moi.. » Et toute la troupe de rire, il a en effet la réputation d’un bardache et d’appartenir au plus vilain débauché de France, à un Juif, nommé Peixotto, très riche et qui l’entretient comme sa maîtresse.

Nous avons des mœurs de Peixotto un autre témoignage dans le Parc aux Cerfs ou l’Origine de l’affreux déficit ; mais il est vraiment difficile de parler de l’aventure avec la Dervieux et de la gravure avec plumes de paon qui accompagne le texte.

Je livre le tout aux éditeurs juifs de la rue du Croissant, qui pourront attribuer l’histoire à quelque honnête homme de chrétien et s’attirer ainsi, une fois de plus, l’estime de la Franc-maçonnerie juive.

Le bruit fait par Peixotto ne devait pas cesser de si tôt.

A la suite de quelles circonstances Peixotto alla-t-il se faire baptiser en Espagne, le 18 août 1781, par don Jean Dini de la Guerre, évêque de Siguenza ? Je l’ignore, toujours est-il qu’il offrit à l’église du village de Talence, dans le Bordelais, près duquel il possédait un château, un tableau commémoratif destiné à être placé sur le maître autel et qui était le comble du comique.

Ce tableau avait pour sujet le baptême de Peixotto. Peixotto était en santo benito, l’épée au côté, présenté par son parrain, le roi d’Espagne, à la sainte Vierge. Marie, élevée dans un nuage, tenait dans ses bras l’Enfant Jésus et ouvrait la bouche d’où sortait un ruban couleur de feu sur lequel on lisait ces mots : « Etant de ma famille, il était juste qu’il me fût présenté par le roi catholique[30]. »

Il faut reconnaître que les plus fameux grotesques d’aujourd’hui, Hirsch faisant tracer ses armes sur le sable de son écurie de Beauregard, Ephrussi s’installant bravement dans la glorieuse demeure des de Luynes, Rothschild disant au duc d’Aumale : « Je partage la passion qu’avaient nos ancêtres pour la chasse, » n’approchent pas encore de ce ridicule.

Le curé de Talence, on le comprend, fut indigné de cette charge, il consulta l’archevêque et le tableau fut retiré de l’église.

Peixotto ne se tint pas pour battu, il s’adressa à l’archevêque, il l’assura qu’il était cohen, prêtre-roi, et qu’il devait être placé sur l’autel, qu’il y serait d’autant mieux qu’il appartenait aux deux cultes, La congrégation, rassemblée par Monseigneur en son château de Beauséjour, ne fut pas convaincue et éconduisit Peixotto sans aucun ménagement.

Peixotto, qui voulait absolument être reconnu comme cohen, accumula les preuves qui attestaient qu’il possédait le cohennat de père en fils. Il cita un extrait du registre des Juifs de Bordeaux : « Le zélé Jean Cohen Peixotto fonda le 16 du mois de Nissam, année du monde 5465 (selon la supputation israélite), une synagogue dans sa propre maison et fit présent d’un Pentateuque avec ses ornements. On lui donna la première place par sa qualité de cohen et la prééminence sur tous les autres Israélites. »

Les rabbins de Hambourg et de Londres confirmèrent inutilement ces attestations ; cohen ou non, Peixotto ne put figurer dans l’église de Talence. En tout cas, la Révolution qui immola tant d’illustres victimes, en vertu du principe d’égalité, fut indulgente pour cet ami des privilèges. La Terreur qui tua Malesherbes, André Chénier, Lavoisier, le vieil abbé de Fénelon, un nonagénaire qui avait été le bienfaiteur des malheureux, ne tua pas Peixotto.

Peixotto en fut quitte pour une amende, comme tous les Juifs de Bordeaux, d’ailleurs, à part un seul.

Le 16 décembre 1793, la commission militaire rendait le jugement suivant : Convaincue que l’homme qui idolâtra les rois et eut l’orgueil, même sous l’ancien régime, d’être au-dessus de tous les nobles, ne pourra jamais être l’ami de la liberté, ayant cependant égard à son empressement à acheter des biens nationaux, quoiqu’il ne puisse avoir, en vue que ses propres intérêts, le condamne à une amende de 1,200,000 livres dont 1,000,000 pour la République, et 200,000 livres pour les sans-culottes de Bordeaux. »


Un autre personnage important de la Juiverie en France, au XVIIIe siècle, fut Liefmann Calmer. L’annuaire des Archives israélites nous apprend qu’il était né en 1711, à Aurich, dans le Hanovre. Il s’appelait en hébreu Moïse Eliezer Lipmann, fils de Calonymos ; c’est sans doute la transcription hébraïque qui a fait Liefmann de Lipmann et le nom de Calonymos (en allemand Kallmann), qui est devenu son nom de famille, Calmer.

Calmer se fixa d’abord à La Haye et épousa Rachel Moïse Isaac. Bientôt il quitta la Hollande pour s’établir en France et il y obtint, je ne sais comment, des lettres de naturalité pour lui et pour ses enfants. Calmer ne s’arrêta pas en si beau chemin et ce fut en réalité le premier baron juif qu’il y eut en France.

Le 27 avril 1774, un homme de paille, Pierre Briet, seigneur de Bernapré, acheta des créanciers du duc de Chaulnes, moyennant 1,500,000 livres, la baronnie de Picquigny et vidamé d’Amiens. Bientôt après on déclara que l’acquisition était faite au nom de Liefmann Calmer, grand bourgeois de la ville de La Haye, naturalisé Français et devenu ainsi baron de Picquigny et vidame d’Amiens.

A partir de ce moment, Calmer passa sa vie en procès. Loin de chercher à se montrer conciliant et humble, il avait la prétention d’exercer dans toute leur rigueur ses droits féodaux, il poussa l’impudence jusqu’à vouloir conférer lui-même les prébendes de la collégiale de Saint-Martin de Picquigny. On n’était pas habitué alors à voir les Juifs, comme le fit Crémieux, désigner des évêques, et l’évêque d’Amiens s’éleva avec une rare énergie contre cette incroyable prétention[31].


Malgré tout le tapage fait par Peixotto et par Calmer, la situation des Juifs à Paris était encore bien précaire. Un détail le dit plus que tout le reste, ils ne savaient même pas où se faire enterrer. Ils ensevelissaient leurs morts à la Villette, dans le jardin d’une auberge de rouliers, à l’enseigne du Soleil d’Or. Ils payaient au propriétaire cinquante francs pour le corps d’une grande personne.

Le propriétaire, le sieur Matard, exploitait impitoyablement ces Parias, il les insultait dans leurs plus chères croyances, il faisait écorcher des bœufs et des chevaux dans la terre destinée aux inhumations, il mêlait la chair et les ossements de ces animaux aux cadavres, il troublait les Juifs dans leurs cérémonies funèbres et les menaçait de ne plus recevoir leurs morts.

N’est-ce point saisissant ce contraste d’hier et d’aujourd’hui ? Regardez ces malheureux, qui s’en vont furtivement dans un faubourg perdu de Paris, n’ayant pas même un lieu pour pleurer, pour dire en paix le Kaddish des veuves et des orphelins, pour réciter la prière : « O Éternel, rocher des mondes, Dieu qui vit et subsiste à jamais, toi plein de pitié, toi qui pardonnes les offenses et effaces les iniquités, je t’implore pour l’âme de celui qui vient de mourir. » — Avant qu’un siècle ne soit écoulé, ils seront les maîtres de ce brillant Paris, à travers lequel ils se glissent comme des ombres, ils auront les palais, les chevaux fringants, les loges à l’Opéra, l’autorité, ils auront tout. En ce coin même de la Villette s’élèveront les usines d’Halphen où trois mille ouvriers chrétiens pliant sous le labeur sans trêve, étouffant dans une atmosphère de cinquante degrés, menés au bâton comme les constructeurs des Pyramides, crachent le sang dès quarante ans pour que cet homme ait un peu plus d’or…

j’ai voulu revoir ce cimetière qui existe encore, et j’ai retrouvé 44, rue de Flandres, le Soleil d’Or tel à peu près qu’il était autrefois. Quoique l’hôtellerie ait disparue, l’immeuble a gardé son nom et les quittances du propriétaire, M. de Ribbes, portent comme entête ces mots : Maison du Soleil d’Or.

Au premier abord même, on se croirait toujours dans l’auberge du XVIIIe siècle. Dans l’immense cour, qui a un peu l’air d’une cour de ferme, on aperçoit des poules, des dindons, des canards qui se baignent dans une mare, il semble qu’on n’attende qu’un appel de voyageurs pour mettre tout cela à la broche, une chèvre complète cet aspect rural.

La maison est attenante aux Magasins généraux, et de vastes hangars ont été construits pour déposer le trop plein des marchandises. Au premier étage est installé le bureau de l’inspecteur de la navigation pour le bassin de la Villette.

On ignore dans le quartier qu’il y a là un cimetière. Les Juifs cependant viennent le visiter quelquefois, qui sait peut-être se recueillir comme Abdolonyme, qui, de jardinier devenu roi, allait contempler dans un coin de son palais ses humbles vêtements qui lui rappelaient sa condition première.

Nul lieu n’est plus propre aux méditations. Le mur, noir de salpêtre, tombe en miettes. L’herbe pousse sèche et maigre dans cet enclos aride, qu’ombragent quelques arbres rachitiques. L’humidité a rongé les pierres tombales chargées de caractères hébraïques et rendu la plupart des inscriptions méconnaissables, l’endroit est utilisé maintenant comme lieu de débarras. Dans les coins on dépose des tessons de bouteilles et de la vieille ferraille. Sous la mousse verdâtre nous découvrons quelques inscriptions qui prouvent que le cimetière servait encore aux inhumations pendant la République et les premières années de l’Empire.

Ici repose la bien aimée Judith Delvallée Silveyra, âgée de 36 ans, née à Bayonne, décédée à Pantin, près de Paris, le 9 de tristry de l’an 5.568 de la création du monde, correspondant au 13 vendémiaire de l’an II.

Ici repose le corps d’Abraham Lopez Laguna, né à Bordeaux, décédé le 19 juin 1807, âgé de 58 ans. Le temps, maître de tout, l’a retiré de ce monde avec tous des regrets de la famille.

Nous trouvons encore les noms des Lagonna, des Dacosta, de Salomon Perpignan, l’un des fondateurs de l’école gratuite de dessin.

Le cimetière contient 28 sépultures en tout.

Le corps de Jacob Pereire, qui avait été enterré là, a été exhumé par les soins de la famille en 1878.

On est pris de pitié en songeant à ces funérailles clandestines de jadis : je sais bien qu’ils ont été implacables eux-mêmes pour nos morts dès qu’ils ont été les maîtres, et je dirai plus loin la douloureuse histoire d’un pauvre vieux de 70 ans, que la Franc-maçonnerie juive tua en le jetant dans la neige et auquel elle refusa de dormir son sommeil éternel en cet Ermitage dans lequel il avait rêvé de prier Dieu tranquillement.

N’importe ! on s’émeut involontairement et on s’intéresse aux efforts tentés par les Juifs pour essayer d’avoir une tombe dans cette terre de France qui devait leur appartenir.

Les Juifs Allemands, représentés par Goldsmith, et les Juifs Portugais, représentés par Jacob Pereire, demandèrent à acquérir un emplacement commun pour leurs services funèbres, ce qui donna lieu, pendant toute l’année 1778, à une longue correspondance entre M. Lenoir et Pereire.

Il s’agissait de l’acquisition d’un terrain entre la Villette, Pantin et Belleville. On voulait avoir un demi arpent, espace pouvant contenir environ 200 sépultures, ou bien trois quarts d’arpent, ou mène un arpent entier sauf à n’entourer de murs que les deux tiers ou la moitié du terrain. On exposait qu’il mourait à Paris 12 à 15 Juifs par an, ce qui donne une population d’environ 400 individus.

Lenoir répondait que la terre ne pouvait être achetée que par un Juif naturalisé. Le Juif Calmer était seul dans ces conditions, les autres n’étant que tolérés. Pendant ce temps, Matard faisait chanter ces pauvres gens selon le mot consacré, il demandait une indemnité énorme, 40,000livres, et encore pour ne laisser disposer de son terrain que pendant six ans.

Le projet d’établissement d’un cimetière pour les Juifs de Paris, rédigé par M. Pereire d’après les ordres de M. Lenoir, porte en marge : « lu à l’assemblée tenue le 27 octobre 1778, laquelle était composée de MM. Cerfbeer, Liefmanm Calmer et ses trois fils, J. Goldschmidt, Israël Salom, Silveyra et Pereire. »

Voici le préambule de ce projet :

Messieurs, les enfants d’Israël, que la Providence a conduits et soutenus en France, ne sauraient trop remercier le ciel du bonheur dont il les fait jouir sous un gouvernement qui ne respire que l’ordre, la justice et l’humanité.

Cette dernière vertu que les Juifs ont le plus besoin de trouver partout, et dont on peut dire qu’ils sont depuis la dispersion une vraie pierre de touche chez tous les peuples, ils en aperçoivent les effets spécialement à Paris par les bontés de Monseigneur Lenoir, lieutenant de police, de la manière la plus prompte à exciter toute leur reconnaissance.

En 1780, Jacob Pereire paraît s’être entendu avec Matard pour acheter définitivement un terrain qui pût servir de cimetière aux Juifs du rite Portugais[32], mais M. Silveyra, syndic des Juifs Portugais et agent de la communauté de Bayonne, demanda, le 24 mai 1781, que les Juifs Allemands fussent tenus de se procurer un cimetière spécial.

Ceux-ci s’adressèrent encore à Matard, mais il refusa nettement de leur laisser enterrer personne de leur rite, et voulut même faire exhumer les morts précédents, ce à quoi M. Lenoir s’opposa.

Ce ne fut que cinq ans après les Portugais, que les Juifs Allemands purent avoir leur cimetière. M. Cerfbeer, qui jouissait d’une grande considération dans le parti israélite, avança les fonds et il adressa une nouvelle demande à ce sujet à M. Lenoir, le 22 juin 1785, en y joignant les lettres patentes à lui accordées par Louis XVI, le 15 avril 1775, en vertu desquelles il lui était permis d’acquérir et de posséder dans le royaume[33].

Une difficulté se présenta encore au dernier moment. Calmer avait fait au nom de sa femme l’acquisition, d’un terrain à la Villette ; en voyant que ses coreligionnaires, allaient prendre ce terrain, la femme de Calmer écrivit à M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, pour empêcher cette acquisition et forcer les Juifs à prendre le terrain de la Villette.

Enfin, tous les obstacles furent levés et le 31 mai 1785, Lenoir autorisa M. Cerfbeer à disposer en faveur des Juifs du terrain qu’il avait acheté au petit Montrouge. Ce terrain servait encore en 1804, il a été remplacé par un terrain au Père-Lachaise accordé par la Ville et comme ce second terrain n’a pas tardé à être insuffisant, la Ville en a accordé un autre à Montmartre. Quand les chrétiens gêneront les les Juifs devenus de plus en plus nombreux, on jettera leurs ossements au vent ou on les brûlera, comme le veulent Naquet et Salomon.

Le cimetière de Montrouge était ouvert non seulement aux Juifs de Paris, mais à ceux qui rôdaient autour de la Cour dans la banlieue de Versailles, guettant toujours l’occasion d’un prêt usuraire à faire à quelque gentilhomme pressé d’argent. Ce fut par eux précisément que Louis XVI se trouva un jour en face du Juif que ses ancêtres avaient chassé et que devant lui se posa l’éternelle question sémitique. Telle qu’elle est racontée par les Archives Israélites l’entrevue est saisissante[34].

Un jour de l’année 1787, Louis XVI partait pour la chasse, entouré de toute la pompe qui accompagnait même à la chasse le maître du plus beau royaume du monde, heureux, souriant, de bonne humeur.

Soudain, dans les environs de ce Versailles qui éveille encore dans l’esprit une idée de grandeur et de majesté mélancolique, comme l’impression d’un soleil qui se couche dans la pourpre, au milieu de l’allée de Rocquencourt, le roi aperçoit quatre vieillards à figure étrangère portant un cercueil que recouvre un drap grossier. Une petite troupe d’individus au type oriental, au nez allongé, à la mine humble, suivait. Sur l’ordre du monarque, le capitaine des gardes s’informe, il apprend au roi que ce sont quelques-uns de ces Juifs qui viennent trafiquer à Versailles de matières d’or et d’argent, qui transportent le cadavre d’un de leurs coreligionnaires au cimetière de Montrouge.

La noble pitié, que nous éprouvions tout à l’heure, prend au cœur cet honnête homme de roi, si faible, si incapable de tout acte viril, mais si bon aussi. Le souvenir des infortunés qu’il a croisés en route le suit dans ce palais magnifique où il trône encore dans l’éclat de sa toute-puissance. Il appelle Malesherbes, il le gagne à ses idées généreuses. En 1788, une commission est formée pour rechercher les moyens d’améliorer le sort des Juifs. Présidée par Malesherbes, cette commission appela auprès d’elle quelques Israélites considérés dans leur monde : Furtado et Gradis de Bordeaux, Cerfbeer de Nancy, Jacob Nasard et Jacob Trénel, de Paris.

Hélas ! Le débonnaire, qui s’occupait des misères des autres, était déjà promis à l’échafaud. Le jour du sacre il s’était, selon le cérémonial, couché quelques instants dans un linceul de velours noir qui avait été porté sur le tombeau de Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, et moins heureux que le youtre dont la bière indigente l’avait apitoyé, il ne devait mène pas avoir de cercueil. Du premier roi très chrétien qui se fût intéressé aux Juifs, le cadavre mutilé devait aller, sans être même recouvert d’un lambeau de drap, de la planche sanglante de l’échafaud à la fosse de chaux vive de la rue d’Anjou.

A la date du 21 janvier, j’ai cherché quelquefois dans les journaux juifs, la Lanterne de Mayer, la Nation de Dreyfus, les journaux des frères Simond, un mot d’éloge ou de compassion pour cet homme si humain qui avait le premier, en France, essayé d’améliorer la situation d’Israël, je n’ai jamais rencontré que les plus brutales invectives sur ce Capet justement puni, peut-être, pour avoir pensé qu’on pouvait traiter les Juifs autrement que comme des chiens[35].


A cette époque, le Juif qu’on n’admettait nulle part était en réalité partout et cela depuis la Régence. Ce fut un Juif, sans aucun doute, mais un Juif qui cachait soigneusement son origine, que ce Law (Lewis, Levy). Il fonda véritablement en France, sur des ruines qui n’instruisirent personne, cette exploitation financière de la bêtise humaine qui devait prendre plus tard des proportions si énormes. Il fut l’apôtre plein de hardiesse d’un nouveau Credo, le Crédit, la croyance à des valeurs imaginaires qui allait être la foi d’une société plus naïve que l’ancienne et plus facile à tromper, à la condition de faire appel, non à des idées supérieures, mais aux convoitises, à l’amour du gain.

Le succès de l’Écossais en France est un grand événement, il annonce qu’au chrétien sincère et sensé d’autrefois va succéder un type tout à fait inconnu aux siècles passés. le gogo, le badaud, l’actionnaire…

Le Juif étranger a plus le sentiment de cette situation que le Juif français, il paie d’audace et le Juif authentique, qui entre timidement dans le cabinet de M. Lenoir, croise souvent un arrogant personnage que le lieutenant de police reconduit en s’épuisant en serviles courbettes.

— Les gens de M. le comte de Saint-Germain ! crient les laquais dans l’antichambre.

Et parfois peut-être le Juif dit tout bas à son brillant coreligionnaire, en se penchant vers lui comme pour lui demander sa protection : « Tous mes compliments, mon frère Wolff, il est impossible d’être plus talon rouge. »

Ce qu’ils n’avaient pu faire au Moyen Age avec les Templiers, le Juif le faisait avec la Franc-maçonnerie, dans laquelle il avait fondu toutes les sociétés secrètes particulières, qui avaient si longtemps cheminé dans l’ombre.

Après les innombrables volumes publiés sur ce sujet, il me parait inutile de répéter ce que tous les historiens, Louis Blanc, notamment[36], ont écrit sur le rôle joué par la Franc-maçonnerie dans la Révolution. Il n’est plus contesté par personne non plus que la direction de toutes les loges ne fût passée alors aux mains des Juifs. Le Juif portugais Paschales avait fondé, en 1754, une société d’initiés, les Cohens, dont les idées furent vulgarisées par Saint-Martin. En 1776, le Juif Adam Weishaupt créait la secte des Illuminés qui se proposait, pour but principal, la destruction du catholicisme.

L’énigmatique comte de Saint-germain allait de ville en ville, portant le mot d’ordre mystérieux, resserrant le faisceau des loges entre elles, achetant partout ceux qui étaient à vendre, troublant les esprits avec des prestiges ou des sornettes débitées avec un imperturbable aplomb.

Il faut se garder cependant d’attacher à ces préparatifs de la Révolution, indispensables d’ailleurs à étudier, les proportions étranges et fantastiques que leur ont données les dramaturges et les romanciers. Si l’écroulement est formidable, les moyens employés pour détruire l’ancienne France furent en réalité assez simples.

Les Francs-Maçons s’étaient débarrassés du seul ennemi qu’ils eussent sérieusement à craindre dans cette société inattentive et frivole : le Jésuite. Très délié, très perspicace, le Jésuite personnifiait l’esprit français en ce qu’il a de meilleur, le bon sens, l’amour des lettres, l’équilibre de l’intelligence qui firent notre XVIIe siècle si grand dans l’histoire ; très informé, sans l’être aussi bien que le Juif, il avait et il a encore pour lui un certain don de flairer l’aventurier cosmopolite, il le devine d’instinct, comme le P. Olivaint dans Jack de Daudet, devine immédiatement la noblesse de contrebande d’Ida Barency ; il aperçoit le point noir chez les êtres de cette nature, non point à un défaut dans les manières qui quelquefois sont correctes, mais à un certain manque de culture intellectuelle.

Le système d’éducation des Jésuites, en outre, leurs exercices de logique forment des hommes capables de réfléchir, de ne pas se laisser prendre aux mots[37].

A tous ces points de vue, cet adversaire très mêlé aux affaires du monde sans ressentir aucune des passions de la terre était gênant, et l’habileté suprême des Francs-Maçon, fut de l’éloigner du théâtre sur lequel ils allaient agir.

Les Jésuites virent bien le péril qui menaçait la France, puisque, dès 1774, le P. de Beauregard avait annoncé dans la chaire de Notre-Dame qu’une prostituée serait adorée dans ce temple où il venait d’annoncer la parole de Dieu, mais ils ne soupçonnèrent pas, on le croirait du moins, que c’était le Juif qui tenait les cartes. La force du Juif alors était sa faiblesse apparente, comme sa faiblesse aujourd’hui est sa force cyniquement affichée, force colossale sans doute, mais qui ne repose sur rien, en ce sens qu’il suffirait de quelques mouvements du télégraphe pour confisquer dans toute l’Europe cette richesse indûment acquise.

Le succès obtenu par des hommes comme le comte de Saint-germain et Cagliostro n’a rien qui étonne lorsque, sans subir l’impression de ce qui est lointain, on juge ces faits par ce qui se passe sous nos yeux. Il n’est point nécessaire pour comprendre de se livrer à de grandes considérations historiques, il suffit de rapprocher le présent du passé.

L’espèce de fascination exercée par l’étranger a toujours été la même. Il y a des milliers de Français natifs, très considérés et très honnêtes, qui n’entreront jamais dans les grands cercles, lesquels s’ouvriront à deux battants devant des spéculateurs juifs, des négriers, des aventuriers de tous les pays. Un Français viendrait demander à un de nos fameux joailliers de lui vendre à crédit une bague de vingt francs pour son mariage, que le marchand le mettrait à la porte, et le lendemain il remettra pour trois cent mille francs de bijoux à un comte de n’importe qui, marquis de n’importe quoi.

Ce qui est certain, c’est que la société française, qui exigeait des formalités d’un homme de la valeur de Jacob Pereire, accueillait à bras ouverts le fils d’un Juif alsacien nommé Wolff, qui se faisait appeler le comte de Saint Germain.

Il eut un rôle dans toutes les intrigues diplomatiques de son temps, il fut initié à tous les secrets d’État, et dans ces salons sceptiques il ne trouva pas un contradicteur, lorsque ce Juif errant de Cour affirmait, que, doué d’une éternelle jeunesse, il avait été contemporain de Jésus-Christ, et qu’il lui avait rendu de bons offices auprès de Ponce-Pilate. Personne ne mettait en doute qu’il ne sût fabriquer des diamants à volonté. A ceci quoi d’étonnant ? N’avons-nous pas vu Jules Ferry, ce noble esprit émancipé de tous les préjugés vulgaires, convaincu que Mme Cailhava, armée de sa bague magique, allait lui découvrir assez de trésors à Saint-Denis pour combler le déficit que les dilapidations et les vols de la République ont creusé dans le budget de la France.

L’influence de Cagliostro fut plus considérable encore. Celui-là faisait remonter sa généalogie à Charles-Martel, et Frédéric Bulau, dans ses Personnages énigmatiques et Histoires mystérieuses, nous montre ce qu’il faut penser de cette fable.

La vérité est sans doute moins brillante et moins romanesque, mais on reconnaît facilement les points d’appui qu’elle a fournis à l’imagination de Balsamo. Ce qui permit à Balsamo de se donner pour l’un des descendants de Charles Martel, c’est que son arrière grand-père du côté maternel s’appelait Mathieu Martello. D’ailleurs il avait ses raisons pour insister sur sa généalogie maternelle beaucoup plus que sur sa généalogie paternelle, attendu qu’il y eût vraisemblablement rencontré beaucoup de Juifs. Ce Mathieu Martello avait deux filles. La plus jeune Vincenza épousa un certain Joseph Cagliostro, natif de la Nuava et fut la marraine de notre aventurier. Elle lui donna pour nom de baptême celui de son mari, mais, par la suite, Joseph Balsamo prit le nom de famille du mari de la marraine, et y ajouta le titre de comte pour lui donner quelque chose de plus important. Ce changement de nom servit en outre à dérouter la curiosité de ceux qui auraient voulu remonter à sa véritable origine.

Pierre Balsamo, le père de l’aventurier, eut quelques mésaventures en Italie, moins graves en tout cas que celles de l’oncle de Gambetta, qui fut malheureusement pendu, il en fut quitte pour une banqueroute frauduleuse, comme le père de Challemel-Lacourt.

Bien avant l’arrivée de Cagliostro, au moment même où Louis XVI montait sur le trône, la reine Marie-Antoinette qu’Israël poursuivait d’une haine spéciale, nous dirons tout à l’heure pourquoi, avait été déjà attaquée comme reine et comme femme. Le premier de ces pamphlets contre la souveraine infortunée qui devaient se multiplier à l’infini avait été lancé par un Juif. Voici ce que dit à ce sujet M. de Lomenie qui avait eu entre les mains tous les papiers de Beaumarchais, et auquel l’ouvrage intitulé Beaumarchais et son temps ouvrit les portes de l’Académie française.

Le zèle de Beaumarchais ne pouvant pas, à cause de son blâme être utilisé officiellement, c’est toujours en qualité d’agent secret que le gouvernement de Louis XVI l’envoie de nouveau à Londres en 1774. Il s’agissait encore d’arrêter la publication d’un libelle qu’on jugeait dangereux. Il était intitulé : Avis à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de France à défaut d’héritiers. Sous cette apparence de dissertation politique, le pamphlet en question était spécialement dirigé contre la reine Marie-Antoinette, on n’en connaissait pas l’auteur, on savait seulement que la publicité en avait été confiée à un Juif italien nommé Guillaume Angelucci, qui portait en Angleterre le nom de William Hatkinson, qui usait d’une foule de précautions pour garantir son incognito et qui avait à sa disposition assez d’argent pour faire imprimer en même temps deux éditions considérables de son libelle, l’une à Londres, l’autre à Paris.

Le titre complet de l’ouvrage que des polémiques récentes ont rendu presque d’actualité paraît avoir été : Dissertation extraite d’un plus grand ouvrage. Avis important à la branche espagnole sur ses droits à la couronne de France à défaut d’héritiers, et qui peut dire même très utile à toute la famille de Bourbon, surtout au roi Louis XVI. 9. A. à Paris. MDCCLXXIV.

D’après le récit de Beaumarchais, l’auteur du Barbier de Séville aurait réussi moyennant une somme de 1500 livres (75,000 francs), à racheter l’édition hollandaise et l’édition anglaise, puis apprenant que le Juif, une fois payé, s’enfuyait avec un exemplaire qu’il comptait faire réimprimer, il l’aurait poursuivi à travers l’Allemagne, l’aurait rejoint dans un bois aux environs de Nuremberg et, le pistolet sur la gorge, lui aurait arraché cet unique exemplaire. C’est à ce moment que Beaumarchais, surpris par des voleurs, aurait été blessé et n’aurait dû la vie qu’à l’arrivée de ses domestiques.

Ceux mêmes qui étaient disposés à croire que Beaumarchais avait dramatisé la situation et exagéré les périls qu’il avait courus n’avaient jamais mis en question la réalité de rachat de la brochure et même de l’aventure d’Allemagne qu’attestait l’hôtelier chez lequel on avait transporté Beaumarchais blessé. Mais une certaine école qui a pris à tâche de déshonorer tous les chrétiens, pour faire des Juifs autant de petits saints, ne doute de rien.

M. d’Arneth, qui a publié à Vienne quelques documents sur Marie-Antoinette d’une authenticité assez contestable, s’avisa de prétendre, dans une brochure intitulée : Beaumarchais und Sonnenfels, que Beaumarchais avait joué une indigne comédie, qu’il avait fabriqué le pamphlet lui-même, que le Juif Angelucci n’avait jamais existé.

M. Paul Huot traduisit cette brochure en 1869, sous ce titre : Beaumarchais en Allemagne, sans que personne prêtât grande attention à ce paradoxe.

Ce qui m’étonne c’est de voir un érudit comme M. Auguste Vitu ne pas craindre d’adopter cette singulière version, dans l’excellente introduction qu’il a mise en tête du Théâtre de Beaumarchais publié par Jouaust.

C’est chose grave, après tout, que d’accuser d’une action aussi basse un écrivain qui, de quelque façon qu’on juge la portée de son œuvre, n’en a pas moins honoré la France par son talent. Sur quoi M. Vitu se fonde-t-il pour accepter les dires de M. d’Arneth ? J’admets pour une minute que Beaumarchais ait été l’homme que nous peint ce dernier d’une plume selon moi calomniatrice. Il avait fait fabriquer un libelle, il avait reçu 75,000 livres pour le racheter, le coup était réussi, il n’avait plus qu’à revenir en France. Pourquoi courir en Allemagne à la recherche d’Angelucci ? Pourquoi, en imaginant l’histoire d’un exemplaire échappé, donner une si piètre idée de son habileté au moment où il ambitionnait des missions diplomatiques ?

A mon avis M. Vitu a manqué de sens critique en se prononçant contre un compatriote, sans rechercher les motifs qui ont probablement fait agir M. d’Arneth.

L’Autriche est depuis de longues années la proie des Juifs. L’aristocratie, charmante et généreuse, mais victime de ses vices, est absolument, sous le joug d’Israël, le véritable ambassadeur d’Autriche à Paris, on l’a vu par les lettres trouvées sur ce pauvre comte de Wimpfen, est le baron Hirsch. M. d’Arneth a voulu disculper Israël d’un des innombrables méfaits qu’on lui attribue en flétrissant un écrivain français. Il eût été digne de M. Vitu de déjouer cette ruse en se livrant à une étude plus approfondie de la question qui lui aurait démontré que M. d’Arneth accumule les invraisemblances à chaque ligne.

En déshonorant Marie-Antoinette, Israël, qui a la rancune tenace et qui poursuit ceux qui l’ont offensé jusque dans leur cinquième génération, se vengeait d’une souveraine qui l’avait persécuté avec une rigueur digne du Moyen Age.

Marie-Thérèse avait été l’implacable ennemie des Juifs, elle avait renouvelé contre eux toutes les prescriptions humiliantes d’autrefois, elle les avait forcés à porter une longue barbe et à coudre sur le bras droit de leur vêtement une petite pièce de drap jaune.

Le 22 décembre 1744, on publiait à Prague et dans tout le royaume de Bohème l’édit suivant :

Pour diverses raisons j’ai résolu de ne plus tolérer à l’avenir les Juifs dans mon royaume héréditaire de Bohème. Je veux donc que le dernier jour de janvier 1745 il n’y ait plus aucun Juif dans la ville de Prague, si on y en trouve encore on les fera chasser par les soldats,

Cependant, pour pouvoir arranger leurs affaires et disposer de leurs effets qu’ils ne pourraient pas emporter avant le dernier janvier, il leur est permis de demeurer encore un mois dans le reste du royaume,

Mais au bout de six mois tous les Juifs sortiront aussi de tout le royaume de Bohême ;

Enfin cette évacuation de tout le pays aura lieu avant le dernier jour du mois de juin 1745. {{interligne} Ce qui montre combien les Juifs étaient déjà puissants partout avec quelle force s’exerçait cette autorité qui, depuis la fondation de l’Alliance israélite universelle, se manifeste avec plus de franchise et d’insolence, c’est la vivacité avec laquelle certains États d’Europe intervinrent en même temps. Les États généraux chargèrent l’ambassadeur de Hollande, le baron Van Barmenie, de s’interposer, Le plénipotentiaire anglais, le chevalier Thomas Robinson, rédigea une note également.

Tout ce qu’ils purent obtenir ce fut de faire reculer jusqu’à la fin de mars l’époque de bannissement, à cette date, 28,000 Israélites durent quitter Prague.

Grâce à de nouvelles recommandations de la Pologne, du Danemark et de la Suède, les Israélites obtinrent l’autorisation de séjourner en Bohème.

L’édit du 26 mai 1745 portait : « Sa Majesté, par un effet de sa clémence naturelle et en considération de la puissante intercession du roi de la Grande-Bretagne et des États généraux des Provinces unies, permet à la nation juive de demeurer jusqu’à nouvel ordre dans le royaume de Bohème et d’y vaquer comme ci-devant aux affaires de commerce et aux autres qui sont propres à cette nation. »

Les Israélites des Pays Bas firent frapper une médaille à cette occasion. Les vexations, les impôts onéreux, les humiliations ne se multiplièrent pas moins sur les Juifs d’Autriche.

Les Juifs agissant par la Franc-maçonnerie se vengèrent sur Marie-Antoinette de ce que Marie-Thérèse leur avait fait endurer.

Jamais, depuis le Christ, Passion ne fut plus douloureuse que celle de la souveraine que le peuple, qui ne comprend rien aux horreurs qu’on l’excite à commettre, avait appris à haïr sous le nom de l’Autrichienne vulgarisé par des pamphlets sans nombre. Quand on relit les détails de cette lente agonie on se demande comment un être humain peut autant souffrir sans mourir, il y a là un raffinement dans l’ignoble, une ingéniosité dans la torture morale, une habileté dans l’art de déshonorer, de remuer le fer dans la plaie, de faire désespérer presque de Dieu qui porte bien la marque juive. C’est au Crucifié du Golgotha, je le répète, et je ne pense pas qu’on voie un sacrilège dans ma comparaison, c’est à la Victime sainte abreuvée de fiel, déchirée par les épines, accablée d’ignominies que l’on songe quand, sans oser plonger jusqu’au fond, on se penche sur les indicibles souffrances de cette malheureuse femme, souffrances particulières et spéciales que ni Louis XVI, ni Mme Elisabeth n’ont subies au même degré.

L’affaire du Collier est une des plus belles affaires que la Franc-maçonnerie juive ait jamais montées, c’est un chef-d’œuvre du genre, il y a tout là-dedans : la satisfaction d’une vengeance, le déshonneur de l’Église par le rôle que joue le cardinal de Rohan, et enfin le tripotage d’argent. Quelle unanimité aussi dans toute l’Europe pour faire du vacarme autour de cette escroquerie d’un caractère si banal en réalité ! Comme on voit que les Juifs conduisent l’intrigue à l’importance que prend tout à coup la chose ! Comme plus tard dans l’affaire Salmon (Victor Noir), tout se met en mouvement à un signal et les plus passionnée sont naturellement ceux qui ne sont pas dans le secret.

Les Juifs, apparaissent partout dans cette spéculation malpropre. Le premier argent remis en billets noirs à Mme La Mothe, par le cardinal, avait été fourni par le Juif Cerfbeer, il était représenté par trois effets de dix mille francs. Les dix premiers mille francs venaient, au dire de Mme La Mothe, de l’ancienne caisse de Poissy et avaient été donnés au cardinal par Cerfbeer à qui il avait fait avoir l’entreprise des fourrages pour le comte de Montbarrey. Les vingt autres mille francs venaient, toujours d’après elle, « de Cerfbeer que le cardinal avait fait soutenir dans son bail[38]. »

Cagliostro cependant ne fut pas dans ces épisodes scandaleux un simple escroc, ni même un thaumaturge vulgaire, il fut une manière de prophète. Le Juif, en effet, et c’est un fait que j’ai remarqué maintes fois, aime à annoncer par des paraboles et des figures le mal qu’il prépare. Dans le plus secret des agents il y a toujours le nabi.

Joseph Balsamo remplit ce rôle d’avertisseur et, afin qu’elle n’en ignorât, vint déclarer à la reine qu’elle appartenait à la Fatalité et que rien ne pouvait la sauver. Gambetta qui, sans compter une origine commune, se rapproche beaucoup de Balsamo, dans des conditions et des milieux différents bien entendu, employait volontiers les mêmes procédés que lui, il faisait volontiers le coup de la carafe, il esbroufait les gens, les déconcertait en leur annonçant d’avance des majorités, en prédisant l’avenir.

Il est évident que, s’il fût tombé sur un vrai Français d’autrefois, sur un brave et loyal soldat ayant du bon sens et du poil, on aurait fusillé notre nabi dans un coin sans que personne y trouvât à redire. La force de la politique juive est précisément de tabler sur ce fait qu’on peut tout se permettre envers les Français, attendu que l’homme de bon sens et de poil qui ferait manquer le coup ne se rencontrera plus jamais.

Au moment où, par le phénomène de la suggestion, Cagliostro faisait apercevoir à la reine une tête coupée dans une carafe, la chute des Capétiens était décidée, en effet. En 1781, l’illuminisme allemand et l’illuminisme français avaient opéré leur fusion au convent de Willemsbad, à l’assemblée des Francs-Maçons de Francfort, en 1785, la mort du roi de Suède et celle du roi et de la reine de France avaient été décrétées[39]. Les plus grands seigneurs de France, le duc de Larochefoucauld, le duc de Biron, Lafayette, les Choiseul, les Noailles poussaient de toutes leurs forces à la Révolution.

L’ouvrage du P. Deschamps, les Sociétés secrètes et la société, contient la curieuse énumération des membres de la Loge de la Propagande, presque exclusivement recrutée dans l’aristocratie. La composition de la Loge de Versailles est peut-être plus intéressante encore. Les inspirateurs occultes de la Maçonnerie, par une ironie assez spirituelle, avaient baptisé cette Loge Saint-Jean de la Candeur, et il fallait effectivement une forte dose de candeur à des grands seigneurs, pour conspirer contre eux-mêmes en s’affiliant à une Société qui allait les dépouiller et les mettre nus comme des petits saints Jean.

M. l’abbé Davin a découvert, au château de Blemont, les procès-verbaux de cette Loge, du 21 mars 1775 au 20 mars 1782. « C’est, nous dit-il[40], un petit in-folio de 340 pages, relié en cuir rouge, orné au dos et aux coins des symboles maçonniques : compas, équerre, pied de roi, fil d’aplomb, niveau, branche d’olivier, il porte ce titre :

Registre
des délibérations et réceptions
faites dans la loge St Jean
de la Candeur
à la gloire du Grand Architecte
de l’Univers
sous les auspices du Sérénissime
Grand Maître

5775

C’est un d’Hozier que ce registre. Les plus beaux noms y sont représentés. Les femmes y coudoient les hommes. On y trouve la sœur marquise de Choiseul-Gouffier, la sœur marquise de Courtebonne, la sœur marquise de Montmaure, la sœur comtesse de Blache, la sœur vicomtesse de Faudoas. On y rencontre, dans l’ordre des inscriptions, le marquis d’Arcinbal, le marquis de Lusignan, le marquis de Hautoy, le marquis de Gramont-Caderausse, le vicomte de la Roche-Aymon, le marquis d’Havrincourt, le comte de Launay, le vicomte d’Espinchel, le marquis de Saint-Simon, le comte de Busançois, le comte de Gouy d’Arcy, le comte de Damas, le vicomte de Grammont, le comte d’Imecourt, le chevalier d’Escars, le vicomte de Béthune, le chevalier de la Châtre, le marquis de Jumilhac, le comte de Clermont-Tonnerre, le marquis de Clermont-Galerande, le marquis de la Ferronnays, le baron de Montesquieu, etc., etc.

Le Sérénissime Grand Maître était le duc d’Orléans. Montjoie nous a décrit les cérémonies auxquelles il dût se soumettre pour être reçu chevalier Kadosch[41].

Pour être admis au grade de chevalier Kadosch, dit-il, Louis-Philippe-Joseph fut introduit par cinq Francs-Maçons appelés Frères, dans une salle obscure. Au fond de cette salle était la représentation d’une grotte qui renfermait des ossements éclairés par une lampe sépulcrale. Dans un des coins de la salle, on avait placé un mannequin couvert de tous les ornements de la royauté, et, au milieu de cette pièce, on avait dressé une échelle double.

Lorsque Louis-Philippe Joseph fut introduit par les cinq Frères, on le fit étendre par terre, comme s’il eut été mort, dans cette attitude il eut ordre de réciter tous les grades qu’il avait reçus, et de répéter tous les serments qu’il avait faits. On lui fit ensuite une peinture emphatique du grade qu’il allait recevoir, et, on exigea qu’il jurât de ne jamais le conférer à aucun chevalier de Malte. Ces premières cérémonies finies, on lui permit de se relever, on lui dit de monter jusqu’au haut de l’échelle, et lorsqu’il fut au dernier échelon on voulut qu’il se laissât choir, il obéit, et alors on lui cria qu’il était parvenu au nec plus ultra de la Maçonnerie.

Aussitôt après cette chute, on l’arma d’un poignard, et on lui ordonna de l’enfoncer dans le mannequin couronné, ce qu’il exécuta. Une liqueur couleur de sang jaillit de la plaie sur le candidat et inonda le pavé. Il eut de plus l’ordre de couper la tête de cette figure, de la tenir élevée dans la main droite, et de garder le poignard teint de sang dans la main gauche, ce qu’il fit !

Alors on lui apprit que les ossements qu’il voyait dans la grotte étaient ceux de Jacques de Molay, grand-maître de l’Ordre des templiers et que l’homme dont il venait de répandre le sang et dont il tenait la tète ensanglantée dans la main droite, était Philippe le Bel, roi de France. On l’instruisit de plus que le signe du grade auquel il était promu consistait à porter la main droite sur le cœur, à l’étendre ensuite horizontalement, et à la laisser tomber sur le genou pour marquer que le cœur d’un chevalier Kadosch était disposé à la vengeance. On lui révéla aussi que l’attouchement entre les chevaliers Kadosch se donnait en se prenant les mains comme pour se poignarder.

Peut-on imaginer spectacle plus singulier que celui de ce prince du sang frappant un roi de France et tenant sa tète ensanglantée dans sa main droite ?

Ces niais de tant d’esprit, ces ambitieux et ces imprévoyants, dupes de gens plus forts qui les menaient, ne se doutaient guère qu’en les conviant à rebâtir le temple de Salomon, qui ne les intéressait aucunement, on les invitait à servir d’instruments à la démolition de ce noble édifice de la vieille France, qui pendant tant de siècles les avait abrités tous : noblesse, tiers état et peuple. On les eût fort étonnés si on leur avait annoncé qu’avant moins de cent ans révolus les plus beaux châteaux du pays appartiendraient à des Juifs...

Quand se seront produites les catastrophes qui nous menacent il sera très instructif de rapprocher de cette liste de grands seigneurs qui ont fait la Révolution la liste des membres du centre droit et du centre gauche qui ont fait la République juive. Les personnalités sont moins brillantes, sans doute, mais il y a là force gens honnêtes dans le sens mondain du mot, des propriétaires, des manufacturiers, des Casimir Périers quelconques, beaucoup plus coupables certainement que le Juif qui crache sur le Christ et le chasse de l’école par haine de race.

Quelles réflexions se feront ces hommes lorsqu’ils seront non seulement condamnés eux-mêmes, mais qu’ils verront, comme les victimes de la Terreur, leurs femmes, leurs filles, vouées à une mort affreuse, et qu’ils se diront. « C’est notre œuvre ! » Voilà ce qu’il serait intéressant de savoir, voilà un spectacle piquant pour un artiste et un, penseur. J’ai deux ou trois amis dans les partis avancés auxquels j’ai été agréable littérairement, qui m’ont toujours promis de me laisser voir cela avant de me fusiller, mais tiendront-ils leur parole ? Seront-ils en état de la tenir ?

Le duc d’Orléans, le chef de la Maçonnerie française, qui conspirait ouvertement contre son cousin, n’avait point l’excuse de l’ignorance, il était intimement lié avec les Juifs et savait que c’étaient eux qui dirigeaient la Maçonnerie, Le comte de Gleicher, dans son livre intitulé : Faits remarquables, raconte que, lors de son voyage en Angleterre, le duc d’Orléans avait reçu du rabbin Falk-Scheck une bague talisman, un Kainaoth qui devait lui assurer le trône, cette bague[42], quoique la prophétie ne se soit pas réalisée pour Philippe Egalité, parait avoir été comme le gage de l’engouement incompréhensible que tous les d’Orléans, à part le fils aîné de Louis-Philippe, ont toujours eu pour les Juifs.


Quelques bien avisés, parmi ceux qu’on n’écoute jamais, eurent ils à ce moment une vague notion de ce qui était réellement en cause : l’empire d’Israël ? On le supposerait, car, à cette époque, on voit paraître quelques publications où le nom du Juif revient assez souvent associé, on ne peut pas dire au martyre du monarque, Louis XVI n’est pas un martyr, quoiqu’on en ait dit, puisqu’il n’a pas accompli son devoir et qu’il n’a pas défendu le peuple dont la garde lui était confiée, mais aux souffrances de ce pauvre honnête homme. On criait notamment dans les rues, en 1790, un canard de quelques feuilles : La Passion et la mort de Louis XVI, roi des Juifs et des chrétiens. — A Jérusalem. L’épigraphe portait : Populus meus, quid feci tibi ?

En tête figurait une gravure curieuse, elle représentait le roi couronné et portant le manteau fleurdelysé mis en croix, à sa droite et à sa gauche le Clergé et le Parlement. Dans le fond l’Assemblée délibère tandis que sur le devant des canons sont braqués sur elle.

Dans le texte, Philippe d’Orléans est Judas Iscariote, Bailly Pilate, Lafayette Caïphe.

« Eti, Eli lamma sabbacthani », mon peuple, mon peuple chéri, pourquoi m’avez vous abandonné ? »

C’est en vain que le pauvre roi adresse cet appel désespéré aux Français. La plèbe conduite par les meneurs étrangers répond : « Il n’est pas notre roi, nous n’en voulons pas pour notre roi, nous ne connaissons d’autres rois que les Césars de faubourg et nos douze cents souverains… A la lanterne ! à la lanterne ! »

Le Nouveau Calvaire, une gravure publiée un peu plus tard et qui se vendait chez Webert, au Palais Royal, Galerie de bois, no 203, formait un tableau complet. N° 1, Louis XVI attaché par les révoltés à une croix que surmonte le bonnet phrygien ; au bas on lit, sur une table de proscription, le nom des trois Rohan, de Condé, de Bouillé, de Mirabeau, de Lambesc. N° 2 et 3 : Monsieur et Monseigneur le comte d’Artois liés par les décrets des factieux. N° 4 : Robespierre à cheval sur la Constitution, suivi de la gent Jacoquine, présente au bout d’une pique l’éponge imbibée du fiel de ses motions régicides. N° 5 : La reine accablée de douleur montre son époux à ses frères et sollicite une prompte vengeance. N° 6 : La duchesse de Polignac au pied de la croix. N° 7 : Monseigneur le prince de Condé tire l’épée et s’apprête à venger son roi[43]. »

L’immense majorité de la nation ne se doutait pas de ce qu’on lui faisait faire. Les Juifs, qui dirigeaient la Franc-Maçonnerie, se gardèrent bien, on le devine, de montrer de quoi il s’agissait et restèrent derrière le rideau.

La question juive, proprement dite, n’inspirait guère de sympathie en France. La Société royale des Sciences et des Arts de Metz avait cependant institué un prix pour le meilleur mémoire sur le moyen d’améliorer le sort des Juifs. Le prix qui devait être décerné en 1787 ne le fut que le 23 août 1788. Ce fut l’abbé Grégoire qui obtint ce prix avec son essai sur la Régénération physique, morale et politique des Juifs.

Le travail de l’abbé Grégoire, disait Roederer dans un premier rapport, résout presque toutes les difficultés. Il s’éclaire de la politique, de l’histoire et de la morale. Une philosophie saine et quelquefois sublime s’y montre avec dignité, avec éclat… mais l’ouvrage est informe et indigeste, les matières y sont mal disposées.

Les remaniements auxquels se livra l’auteur fîrent disparaître quelques-uns de ces inconvénients sans enlever à l’ouvrage son caractère de médiocrité.

Tout en ne cachant pas ses sympathies pour les Juifs, l’abbé Grégoire les défendait un peu à la façon de Lacretelle, il traçait une peinture navrante de la façon dont ils pressuraient les malheureux qui avaient affaire à eux.

Habitants infortunés du Sundgau ! répondez si vous en avez encore la force. Cet effrayant tableau n’est-il pas celui de l’état auquel plusieurs Juifs vous ont réduits ?

Votre contrée, jadis fertile et qui enrichissait vos pères, produit à peine un pain grossier à une foule de leurs neveux, et des créanciers, aussi impitoyables que fripons, vous disputent encore le prix de vos sueurs ? Avec quoi les cultiveriez-vous désormais ces champs dont vous n’avez plus qu’une jouissance précaire ? Vos bestiaux, vos instruments d’agriculteur ont été vendus pour assouvir des vipères, pour acquitter seulement une partie des rentes usuraires accumulées sur vos tètes. Ne pouvant plus solliciter la fécondité de la terre vous êtes réduit à maudire celle de vos épouses qui ont donné le jour à des malheureux. On ne vous a laissé que des bras desséchés par la douleur et la faim et s’il vous reste encore des haillons pour attester votre misère et les baigner de vos larmes, c’est que l’usurier juif a dédaigné de vous les arracher[44].

J’ignore pourquoi les Juifs n’ont pas fait graver ce passage sur le piédestal de la statue qu’ils ont élevée avec notre argent à l’abbé Grégoire[45]. Quant à l’idée d’un homme qui dit : « Voilà la peste, je demande qu’on l’inocule au pays tout entier, » elle rentre dans ces conceptions qu’il m’est impossible de comprendre.

En tout cas les efforts de Grégoire auront eu un résultat. Le tableau qu’il trace d’un coin de la France de 1788 pourra s’appliquer à la France de 1888 tout entière. Avec quelques emprunts nouveaux, deux ou trois sociétés financières et quelques rafles comme celle de l’Union générale, les Juifs nous auront rapidement enlevé le peu qu’ils ont consenti à nous laisser jusqu’ici.

Le sujet de concours proposé par l’Académie de Metz avait inspiré un certain nombre de mémoires et de brochures. Sous ce titre : Le Cri d’un citoyen contre les Juifs, M. de Foissac publia une violente protestation contre la conduite des Israélites en Alsace et en Lorraine.

Dom Chais, bénédictin à Saint-Avold et ancien curé de Charleville, proposa d’utiliser la rapidité des Juifs à la course pour porter des messages administratifs, il demandait aussi qu’on les employât à la récolte du miel dont ils sont très friands. Il ajoutait dans un second mémoire que les Juifs sont des oiseaux de proie auxquels il faut couper le bec et les serres.

M. Haillecourt estimait que, pour assurer le bonheur des Juifs et la tranquillité des chrétiens, il fallait transporter tous les Israélites dans les déserts de la Guyanne.

On voit qu’aucun grand courant d’opinion n’existait en faveur de l’émancipation des Juifs.

Quand la Constituante se réunit, quelques Israélites de Paris, MM. Mardochée, Polack, Jacob Trénel, Goldsmith rentiers, et J. Lazare, joaillier, se groupèrent pour solliciter de l’Assemblée l’émancipation des Israélites de France.

Par un hasard singulier, la Constituante eut à s’occuper le même jour des deux êtres si méprisés jadis, qui tiennent le haut du pavé dans notre société de cabotins et de tripoteurs. Il s’agissait de savoir si les membres de ces deux corporations intéressantes seraient admis aux fonctions publiques. Pour les comédiens la chose souffrit peu de difficultés, mais la discussion fut vive quand on aborda la question des Juifs.

Le débat commencé le 21 septembre 1789 se continua les jours suivants. Un gentilhomme prévoyant, M. de Clermont-Tonnerre, ne manqua pas de prendre la défense des Juifs, un de ses descendants du reste a été, je crois, fortement échaudé dans l’affaire de l’Union générale[46].

M. de la Fare, évêque de Nancy, vint raconter une jolie anecdote qui a été bien souvent rappelée à propos d’autres Juifs[47]. « Un jour, dit-il, que je m’étais transporté au milieu d’une émeute pour essayer de rétablir le calme, un des séditieux s’approcha de moi et me dit : « Ah, Monsieur, si nous venions à vous perdre nous verrions un Juif devenir notre évêque, tant ils sont habiles à s’emparer de tout. »

L’abbé Maury fit entendre quelques paroles de raison et montra, par l’exemple de la Pologne, ce qu’allait devenir la France mise à la glèbe par le Juif.

Les Juifs, dit-il, ont traversé 17 siècles sans se mêler aux autres nations, ils n’ont jamais fait que le commerce de l’argent, ils ont été les fléaux des provinces agricoles. Aucun d’eux n’a ennobli encore ses mains en dirigeant le soc et la charrue. En Pologne, ils possèdent une grande province, eh bien ! Les sueurs des esclaves chrétiens arrosent les sillons où germe l’opulence des juifs ! Qui, pendant que leurs champs sont ainsi cultivés, pèsent des ducats et calculent ce qu’ils peuvent ôter des monnaies sans s’exposer aux peines portées par la loi.

Ils possèdent en Alsace 12 millions d’hypothèques sur les terres, dans un mois ils seront propriétaires de la moitié de cette province, dans dix ans ils l’auront entièrement conquise et elle ne sera plus qu’une colonie juive.

Un représentant de l’Alsace, peu suspect d’idées rétrogrades, mais qui connaissait les Juifs puisqu’il les avait vus à l’œuvre, Rewbel, confirma l’exactitude de ces faits.

Camille Desmoulins, qui parlait des questions sans les connaître, ne manqua pas, comme tous les républicains d’aujourd’hui, de prendre parti pour l’étranger contre ses compatriotes. Rewbel répondit à ce partisan des Sémites, qu’on appelait alors des Africains, quelques lignes qui méritent d’être citées. Après avoir engagé le panégyriste des Juifs à aller faire un petit tour en Alsace, Rewbel ajoutait : « Votre humanité, au bout de quelques heures de séjour, vous portera à employer tous vos talents en faveur de la classe nombreuse, laborieuse et brave de mes infortunés compatriotes opprimés et pressurés de la manière la plus atroce par la bande avide de ces Africains entassés dans mon pays. »

Robespierre, fort avant dans la Maçonnerie, dont son père, Vénérable de la loge d’Arras, avait été un des zélés propagateurs en France — ce qui explique la popularité du fils — se déclara pour les Juifs.

Talleyrand, qui, ainsi que Voltaire, avait l’âme juive, fit de mène, il devinait bien, lui aussi, que les éternels ennemis du Christ étaient derrière tout ce qui se passait, il négociait avec eux pour avoir sa part dans l’immense trafic qui allait se faire sur les biens du Clergé[48].

L’assemblée, fort embarrassée, ajourna la solution. Un décret du 28 juillet 1790 statue seulement que « tous les Juifs connus sous le nom de Juifs portugais, espagnols et avignonnais, continueraient de jouir des droits dont ils avaient joui jusqu’alors et qui leur avaient été accordés par des lettres patentes. »

Le 30 avril 1791, les députés, acquis aux Juifs, revinrent à la charge, mais l’Assemblée déclare nettement « qu’elle n’entend rien préjuger sur la question des Juifs, qui a été et qui est ajournée. »

Le 27 septembre 1791, l’Assemblée eut de nouveau à s’occuper de ce grave sujet. Dupont fit habilement d’une question sociale une question religieuse et s’efforça de se placer sur le terrain de la liberté des cultes.

M. de Broglie essaya de faire mettre dans la loi : « Que la prestation du serment civique de la part des Juifs serait regardée comme une renonciation formelle aux lois civiles et politiques auxquelles les individus juifs étaient partout soumis. »

Un représentant, nommé Prugnon, que les Juifs avaient gagné, s’opposa à cette motion, sous prétexte que les lois civiles des Juifs étaient identifiées avec leurs lois religieuses. D’après Prugnon, c’était la France qui devait se soumettre aux Juifs et non les Juifs à la France[49].

L’assemblée, visiblement fatiguée de ces débats, décréta en ces termes la motion de Dupont :

L’Assemblée nationale, considérant que les conditions nécessaires pour être citoyen français sont fixées par la Constitution et que tout homme qui réunissant les dites conditions prête le serment civique et s’engage à remplir les devoirs que la Constitution impose, a droit à tous les avantages qu’elle assure.

Révoque tous ajournements, réserves, exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux Juifs qui prêteront le serment civique qui sera regardé comme une renonciation à tous privilèges et exemptions précédemment introduits en leur faveur.

Rewbell revint pourtant à la charge et demanda que l’Assemblée, si tendre pour les Juifs, eût quelque pitié pour les chrétiens de l’Alsace.

Les Juifs, dit-il, sont, en ce moment, en Alsace, créanciers de 12 à 15 millions tant en capital qu’en intérêts. Si l’on considère que la réunion des débiteurs ne possède pas 3 millions et que les Juifs ne sont pas gens à prêter 15 millions sur 3 millions de vaillant, on sera convaincu qu’il v a au moins, sur ces créances, 12 millions d’usure.

L’Assemblée décréta que les Juifs seraient obligés de fournir dans le délai d’un mois une justification de leurs créances, afin qu’on pût procéder à une liquidation équitable de ces créances.

Aucune suite naturellement ne fut donnée à cette mesure. Quand vous ferez rendre gorge à un Juif, vous serez singulièrement malin.


Le Juif était en France !

La nouvelle circulait de ville en ville, réveillant l’espérance dans les plus lointains ghettos, faisant éclater les actions de grâces au Saint Béni dans tous les temples, dans toutes les synagogues, dans toutes les schoules. Le 21 octobre 1793, un cantique hébreu, de Moise Enshaim, chanté dans la synagogue de Metz sur l’air de la Marseillaise, proclama le triomphe d’Israël.

Le mot mystérieux, l’incantation décisive de l’Hermès Trismegiste qu’avaient si longtemps cherché au fond de leurs laboratoires les vieux alchimistes du moyen âge penchés sur leurs hiéroglyphes, était enfin trouvé ! Pour décomposer, pour dissoudre cette France dont toutes les parcelles se tenaient si bien, quelques appels à la Fraternité, à l’amour des hommes, à l’idéal avaient été plus puissants que toutes les formules de grimoire.

L’ancienne Kabbale était finie, la nouvelle commençait. Le juif n’allait plus être le sorcier maudit, que Michelet nous montre accomplissant ses maléfices dans les ténèbres de la nuit, il se transforme, il opère en plein jour, la plume du journaliste remplace l’antique baguette. On peut briser le miroir magique, aux apparitions fantastiques de jadis succéderont des prestiges d’un ordre tout intellectuel, qui sans cesse montreront aux pauvres dupes la décevante image d’un bonheur qui fuit toujours.

Que nous parlait-on de ce naïf Shylock réclamant une livre de chair avec une âpreté de mauvais goût ? Ce n’est pas un lambeau du corps de chrétien que demande le Juif, c’est le corps tout entier, c’est le corps de centaines de milliers de chrétiens qui vont pourrir sur les champs de bataille du monde en toutes les guerres qu’il conviendra aux intérêts d’Israël d’entreprendre[50].

Qu’est-il question de quelques ducats à rogner ? Ce sont des milliards que va suer désormais le goy. On va remuer l’or à la pelle dans les banques, les institutions de crédit, les emprunts de toute sorte, emprunts nationaux, emprunts étrangers, emprunts de guerre, emprunts de paix, emprunts d’Europe, d’Asie, d’Amérique, emprunts de Turquie, emprunts du Mexique, emprunts de Honduras, emprunts de Colombie… Ces braves gens de rois d’autrefois ne savaient pas « travailler, » comme on dit en Bourse, ils avaient au fond un cœur paternel, après avoir fait de la France la première nation du monde, a ébloui l’univers de leur grandeur, construit des Versailles et des Fontainebleau, ils s’arrêtaient désespérés devant un déficit de cinquante-deux millions. Laissez faire, le Juif va nous montrer ce qu’on peut tirer des Français ; ils sont de taille à nourrir les Israélites des deux hémisphères, car Jacob est bon frère, et veut que chacun dans la famille ait part à la fête.

L’ensorcellement, d’ailleurs, est complet et le charme pleinement réussi cette fois. Par une hallucination singulière, ce serf de Juif, plus esclave que ne le fut jamais la bête de somme des Pharaons, se croit le plus libre, le plus fier, le plus malin des hommes.

Regardez-le, cependant, vous qui avez conservé votre raison, tel que cet abominable ancien régime l’avait laissé.

Ouvrier des champs ou des villes, il est tranquille sur une terre où il n’y a que des Français comme lui. Paysan, il danse le soir aux musettes, il chante ces belles rondes des aïeux dont un lointain écho parfois nous ravit dans une province reculée. Artisan, il a ses corporations fraternelles, ses confréries, où l’on se réunit pour prier pour les compagnons morts ou pour entendre la messe avant d’aller souper ensemble le jour où l’on reçoit un maître. On aime ce travail qu’on a le loisir de bien faire et qu’on relève par cette jolie préoccupation d’art qui nous enchante dans les moindres débris du passé. La milice, qui prend dix mille hommes par an et ceux uniquement qui ont le goût du régiment, ne pèse pas bien lourdement sur le pays, et c’est gaiement que le village conduit jusqu’à la ville prochaine le soldat des armées du roi.

Regardez maintenant ce Paria de nos grandes cités industrielles, courbé sous un labeur dévorant, usé avant l’âge pour enrichir ses maîtres, abruti par l’ivresse malsaine, il est redevenu ce qu’était l’esclave antique, selon Aristote, un instrument vivant, emphukon organon.

Il faut chauffer cette machine humaine, il faut que ce damné de la vie, auquel les journaux juifs ont enseigné qu’il n’y a plus de ciel, s’arrache un instant à l’affreuse réalité qui lui pèse. On a inventé l’alcool. Plus de ces bons vins frais qui quelquefois montaient à la tête, mais dont la légère ivresse s’envolait dans une chanson, à leur place d’horribles mélanges de vitriol et d’acide acétique qui donnent le delirium tremens au bout de quelques années, mais qui sur le moment galvanisent un peu l’organisme endormi.

N’importe ! l’envoûtement tient toujours. Écoutez ce malheureux, couché ivre dans la rue, qui se relève péniblement pour ne point être écrasé par la voiture d’un Rothschild, d’un Ephrussi, d’un Camondo ; il se souvient dans son délire du jargon biblique que ses exploiteurs lui ont appris à parler et il murmure : « C’est vrai, tout de même, que la Révolution française a été un nouveau Sinaï… »



  1. Kabbale vient du verbe Kibbel, qui veut dire en hébreu recevoir par tradition orale.
  2. Coup d’œil sur l’Histoire du Peuple juif.
  3. Von den Judas und ihren Lügen (Wittemberg, 1541).
  4. L’économie politique dans ses rapports avec la loi morale.
  5. C’est encore Hirsch qui, après dîner, disait à Lavisse, professeur d’histoire à la Sorbonne, agrégé de l’Université, qui avait consenti à donner des répétitions d’histoire à son fils : « Prenez moi ce cigare, vous n’en fumez pas comme cela chez vous, cela me coûte vingt-cinq sous. » Lavisse eut plus de dignité que les gens du monde et au bout de quinze jours il quitta la maison.
  6. Une réaction cependant, semble être en train de se produire là encore, car les Juifs finiront par exaspérer les gens les plus paisibles. A Amsterdam, au mois d’octobre 1884, nous racontent les Archives israélites, le propriétaire du premier café de la ville refuse l’accès de son établissement aux Juifs, en s’excusant sur les répugnances de sa clientèle. Un des expulsés, M A. C. Wertheim, chevalier de la Légion d’honneur et officier d’Académie, naturellement puisqu’il est Juif et étranger, protesta violemment, mais le propriétaire défendit son droit, et il fut chaleureusement félicité par tout le monde.
  7. Une apparition du Juif errant eut lieu en 1650 à Bruxelles et Rembrandt put être frappé de ce récit. Les bourgeois qui rencontrèrent l’éternel voyageur le trouvèrent vêtu d’un costume fort délabré, il entra avec eux dans une auberge, il y but mais refusa de s’asseoir. On l’avait vu le 14 janvier 1603 à Lubeck, et la même année à Nuremberg où il assista à un sermon. Matthieu Paris, un des premiers qui ait donné des détails sur ce personnage légendaire, a reproduit le récit qu’un archevêque d’Arménie lui avait fait en présence d’un chevalier d’Antioche. Ce récit diffère de la version populaire en plusieurs points. D’après lui, Cartaphile, portier du prétoire de Ponce-Pilate qui, saisissant le moment où Jésus passait le seuil de la porte, l’aurait frappé avec mépris d’un coup de poing dans le dos en lui criant : « Va donc, Jésus, va donc plus vite, qu’attends tu ? » aurait été baptisé et appelé Joseph par Anania, qui baptisa saint Paul, il vivrait ordinairement en Arménie.
        La dernière apparition du Juif errant remonte à 1774. C’est de cette époque que date la gravure populaire que tout le monde connaît : « ornée du portrait dessiné d’après nature par les bourgeois de Bruxelles. »
        Le vingt-quatrième couplet, dans sa triviale naïveté, résume admirablement le caractère du Juif :

    Messieurs, le temps me presse.
    Adieu la compagnie,
    Grâce à vos petitesses !
    Je vous en remercie,
    Je suis trop tourmenté
    Quand je suis arrêté.

    Je ne vois pas trop ce que les penseurs et les historiens ajouteraient à cette confession sincère. Tourmenté et tourmenteur dès qu’il est installé tranquillement quelque part, tel est le Juif. Il s’arrange toujours pour troubler tellement les nations qui l’ont accueilli, qu’on est bien forcé de le prier de s’en aller.
        On consultera avec intérêt une plaquette imprimée à 50 exemplaires seulement, chez techener, lors de la publication du roman d’Eugène Sue : Notice historique et bibliographique sur la légende du Juif errant, par G. B. de B.
        Voir aussi un tirage à part d’une étude publiée dans l’Encyclopédie des sciences religieuses : le Juif errant, par Gaston Paris.

  8. Le spectacle de ce terrible sectaire, faisant périr son roi sous la hache, paraît avoir vivement frappé l’imagination des Juifs, qui, même dans les plus lointains pays, étaient parfaitement informés de ce qui se passait en Europe. « Une députation singulière, écrit Léon Halévy dans son Résumé de 1’Histoire des Juifs, arriva vers Cromwell du fond de l’Asie. C’étaient quelques Juifs, conduits par un célèbre rabbin d’Orient, Jacob Ben Azabel, qui venaient s’assurer si Cromwell n’était pas le Messie. Ils obtinrent plusieurs audiences du Protecteur, et lui firent la proposition qu’il repoussa d’acheter tous les livres et manuscrits hébraïques de l’université de Cambridge. Comme ils ne cachèrent pas assez le but principal de leur mission, on les renvoya de Londres, où le simple soupçon que Cromwell put être Juif avait produit de l’agitation parmi le peuple. »
  9. Les Juifs furent d’aussi impitoyables ennemis de la maison des Stuart, que de la maison de Bourbon. Ce fut un juif d’Amsterdam qui aida Guillaume d’Orange à détrôner son beau-père. « Guillaume, prince d’Orange, préparait son expédition contre Jacques d’Angleterre et cherchait avec anxiété où il trouverait les fonds nécessaires pour équiper sa flotte et mener à bien ses projets de guerre contre les Anglais, lorsqu’un Israélite d’Amsterdam lui fit demander audience.
        « Quand ce citoyen nommé Schwartzau, fut admis devant le prince, il lui dit : Monseigneur, vous avez besoin d’argent pour accomplir votre projet : Voici deux millions que je vous apporte : si vous réussissez, vous me les rendrez, si vous échouez, nous sommes quittes. » (Matinées du Samedi, livre d’éducation morale et religieuse à l’usage de la jeunesse israélite, par Ben Levi.)
  10. Manassé était très préoccupé de la question des dix tribus dont nous avons parlé au livre 1er. « Un souci constant, disent les Archives israélites, préoccupait Manassé : qu’étaient devenues les dix tribus emmenées par Salmanazar, et dont on n’avait plus entendu parler ? Avaient elles été anéanties ? La restauration du royaume de Judée était impossible sans ces dix tribus, et même la confirmation des promesses prophétiques devenait douteuse. La réunion de Juda et d’Israël que les Prophètes avaient affirmée ne s’accomplirait qu’avec la participation de ces tribus. Manassé y réfléchissait sans cesse et se livrait à toutes les suppositions imaginables pour les retrouver quelque part. C’est, alors qu’un hasard, qu’il considéra comme une révélation d’en haut, le mit en contact avec Montesino qui lui affirma que les restes des dix tribus se trouvaient dans l’Amérique du Sud. C’est alors aussi que, ne doutant pas de la vérité de ce récit, il écrivit son Espérance d’Israël.
  11. Mémoires des intendants de l’état des généralités dressés pour l’instruction du duc de Bourgogne et publiée par M. de Boislisle.
  12. L’histoire de Dulys eut un grand retentissement, même à L’étranger. On publia en Angleterre an 1739 : Mémoires anecdotes pour servir à l’histoire de M. Dulys ou la suite de ses aventures après la catastrophe de celle de mademoiselle Pélissier, actrice de l’opéra de Paris, à Londres, chez Samuel Harding.
  13. Le texte original des deux lettres a été publié pour la première fois par l’abbé Bouis, prêtre d’Arles, dans un ouvrage qui porte ce titre : La Royale couronne des roys d’Arles, dédiée à Messieurs les consuls et gouverneurs de la ville, par J. Bouis, prêtre, à Avignon, par Jacques Brawerav, 1644.
  14. Il faut lire à ce sujet, dans l’ouvrage de l’abbé Chabauty : Les juifs nos maîtres, quelques pages qui sont un chef-d’œuvre de critique ingénieuse et fine, d’érudition et de modération.
    L’éminent écrivain ne laisse pas subsister pierre sur pierre des objections que les juifs ont essayé d’élever contre l’authenticité de ces lettres.
  15. Ici encore se vérifie ce que nous disions de l’influence du milieu pour le Juif. Malgré leur apparente exubérance, les Bordelais sont au fond des gens froid, et sérieux comme leur vin. L’Angleterre, qui a occupé si longtemps ces contrées, y a laissé un peu d’elle-même, de son bon sens, de son esprit réfléchi, les Bordelais, par bien des points, sont des Anglais plus capiteux. Israël, représenté d’ailleurs par des hommes de mérite, ne trouva pas là une population qu il put troubler, mais une bourgeoisie très capable d’apprécier les sérieuses qualités commerciales des nouveaux venus. Plus que les lettres patentes d’Henri II, les dispositions générales des classes élevées protégèrent les arrivants, les détendirent, leur permirent de fonder un durable établissement.
        Notons en passant le côté vil de la race qui rend toujours le mal pour le bien. Sous la Terreur, dans une fête de la Raison, les Juifs de Bordeaux organisèrent une parodie sacrilège dans le genre de celles d’aujourd’hui, la Papauté, qui dans tous les pays du monde avait pris la défense des Juifs, était traînée dans la boue, un Juif d’une taille colossale marchait à la tête du cortège en vomissant des obscénités.
        Remarquons encore à ce sujet que c’est à Bordeaux que la Juive Déborah, pour déshonorer l’armée française, vint ourdir cette trame dans laquelle furent pris trois officiers qui étaient, selon toute apparence, absolument innocents, mais qui furent victimes du bruit que la presse juive fit autour de cette affaire.
        Au moment de l’exécution des décrets, toute la canaille juive de Bordeaux insulta dans la rue les religieux qu’on venait de chassez de chez eux.
  16. Ce passage ne figure pas dans les premières éditions, il a été ajouté dans l’édition de 1595 au chapitre XL, le chapitre XI des premières éditions qui est intitulé : Que le goût du bien et des mœurs dépend en bonne partie de l’opinion que nous en avons. Montaigne avait jugé inutile d’attirer par ce passage l’attention sur les origines de sa famille, à une époque où les Israélites de Bordeaux se défendaient d’être Juifs. Il reprit cette note au moment où il travaillait à une révision définitive des Essais, à cette heure déjà voisine de la mort où les souvenirs d’enfance, les réminiscences de récits maternels se représentent parfois à vous avec une précision et une vivacité plus grandes.
  17. A maintes reprises, on voit que Montaigne est obsédé par cette idée du bûcher, pour lequel il n’a aucune vocation. Pour se disculper d’avoir fui Bordeaux au moment de la peste, quand son devoir comme maire était de donner l’exemple, il écrit : « Je suyvray le bon parti jusque au feu, mais exclusivement si je puys. » « Eh bien, fait remarquer Veuillot à ce sujet, quand la peste s’escrimait dans sa ville, c’était au mois de juin. Il faisait trop chaud, voilà l’explication. »
        La nature du Juif, peu faite pour l’héroïsme, se révèle d’ailleurs à chaque ligne dans Montaigne, et contraste avec les mœurs d’une époque où chacun mourait si intrépidement pour sa cause. Sous ce rapport, il a au moins le mérite de la sincérité, et ses aveux sont dépouillés d’artifice. « En quelque manière, dit-il, qu’on se puisse mettre à labri des coups, fût-ce sous la peau d’un veau, je ne suis pas homme qui y reculasse. »
  18. Sur cette question, on consultera toujours avec fruit l’ouvrage de M. Théophile Malvezin, l’Histoire des Juifs à Bordeaux, qui est plein de recherches et de faits peu connus.
  19. Dans cet ordre d’idées, il faut lire le récit d’un voyage en Espagne publié par le Jewisch Chronicle en 1848, et reproduit par les Archives israélites (tome IX). Ce n’est rien, en apparence, mais c’est un document historique et humain excellent.
        En 1839, un Juif anglais désire se mettre en communication avec ses coreligionnaires d’Espagne et obtient à grand peine une lettre pour quelques-uns d’entre eux. Il arrive chez l’un d’eux dans une ville qu’il ne nomme pas par discrétion, il entre dans un salon encombré de statuettes de saints, de crucifix d’argent, d’images de piété. I1 se fait reconnaître, mais son hôte, en lui ouvrant ses bras, lui recommande bien de ne rien dire qui puisse le compromettre, car le pays le croit zélé catholique et son fils et sa fille ignorent qu’il est juif.
        Au milieu de la nuit, le chef de famille et son visiteur descendent dans un souterrain. C’est là que se réunissent les membres d’une petite communauté juive dont nul ne soupçonne l’existence.
        Au plafond est suspendue la lampe perpétuelle. À l’orient, une armoire tendue de velours noir renferme les rouleaux du Pentateuque et un exemplaire des sections des Prophètes, sur la table de bronze sont gravés les dix commandements.
        A côté de l’armoire se trouve un calendrier juif et la liste de tous les illustres personnages juifs, qui, sans être reconnus pour tels, ont joué un rôle considérable dans les affaires de l’Espagne.
        Au centre, sur une table de marbre noir, s’étalent les philactères, les taleths, les livres de prières en hébreu.
        Une seule tombe apparaît. Obligés de supporter l’humiliation d’être enterrés dans le cimetière catholique et de subir les prières des prêtres, les Juifs ont pu soustraire à cette profanation le corps de leur rabbin, et ils l’ont enterré là. A la mort de chaque membre de la communauté, on vient déposer une petite pierre près de la tombe vénérée.
        L’étranger et l’Espagnol s’entretiennent longtemps dans ce sanctuaire de leurs communes espérances, puis par un soupirail on aperçoit le jour qui pointe, voici l’heure de la prière du matin, « Il ne faut pas quitter la synagogue sans avoir élevé nos cœurs vers le Dieu de nos pères. » La cloche d’un couvent voisin jette dans l’air ses notes argentines et claires. Un léger mouvement se fait dans la maison : C’est la jeune fille qui court à l’église, et qui se hâte pour ne point manquer la première messe….
        Le voyageur retourne en Espagne, dix ans après, il croit se tromper car il retrouve un palais à la place où s’élevait jadis l’humble maison de son coreligionnaire. On se met à table et on récite la prière d’usage à haute voix ; la jeune fille est ouvertement juive.
        Les Juifs, du reste, ont repris presque entièrement possession de l’Espagne. Dès 1869, M. Jules Lan constatait que la plupart des descendants des Juifs convertis avaient conservé un hebraïco carazon, ce qu’on appelle en allemand ein Judischer herz. Il se livrait à des transports dithyrambiques en rencontrant partout dans le quartier des grands négociants de Madrid, le Montara, la Calle faen Carral'’ des Berheim, des Mayer, des Levy, des Wesveiller, des Wertheimher.
        Cela suffit à expliquer que l’Espagne se débatte au milieu de crises révolutionnaires incessantes.
        Lors de l’inauguration de la synagogue de Lisbonne, il y a quelques années, « on a été surpris, raconte M. Théodore Reinach, de voir des familles arriver de fort loin de l’intérieur du pays, tour prendre part à la fête du Grand Pardon, c’étaient des Marranes qui avaient conservé intactes, pendant trois cents ans, la foi et les traditions de leurs pères. »
        Le mot Marrane vient du mot héhreu Marran-âtha, « anathème sur toi ! » que le Juif prononçait à demi voix pour maudire le prêtre catholique, lorsqu’on le forçait d’assister aux offices.
  20. C’est l’idée que les Allemands expriment d’une façon plus pittoresque encore en appelant le sémitisme l’Araignée d’or juive, die judische goldspinne.
  21. Qu’est-ce donc maintenant où ministères, police, juges, commissaires, agents subalternes, banques, journaux, tout est à eux et eux ils s’entendent comme d’innombrables larrons, dans une foire immense pour dépouiller le chrétien ?
  22. Plaidoyer pour Moise Gay, Godechaux et Abraham Lévy, Juifs de Metz.
  23. Etudes critiques sur l’histoire de la littérature française.
  24. Cette vocation est tellement innée chez eux que nous voyons Heine lui-même, « ce rossignol qui, selon une jolie expression, avait fait son nid dans la perruque de Voltaire, » émarger aux fonds secrets, pendant toute la durée du règne de Louis-Philippe.
  25. Voltaire : Œuvres complètes, édition Bouchot, tome LI, p. 73.
  26. Consulter à ce sujet un travail fort curieux publié sous ce titre : Voltaire et les Juifs, dans les Archives israélites (N° des 16, 23 mars, et 7, 20, 27 avril 1882).
  27. Mirabeau, autrement au courant de la question, n’était guère plus près de la vérité. Dans son Essai sur Moses Mendelssohn, il indique, d’après les tables statistiques de Brendel, un chiffre de 968,095 Juifs en tout, en faisant remarquer que ce relevé très inexact est probablement diminué de près de moitié. Selon lui, il y a en France (en 1781) 3,045 familles israélites à 5 par famille, soit 15,225, en Alsace 4,200, ce chiffre, fait remarquer Mirabeau, est trop faible d’au moins 6,000. (Voir livre Ier.)
  28. Copie d'une lettre dont l’original et l’enveloppe qui la contenait ont été déposés à M. Giraudeau, notaire à Paris, le 18 novembre 1777, Écrite le 15 du même mois, par M. Lenoir, conseiller d’état, lieutenant général de police de la ville, prévôté et vicomté de Paris au sieur Pereire, pensionnaire du roi, secrétaire interprète de S. M., de la société royale de Londres, agent de la nation juive portugaise de Paris, portant règlement pour les Juifs Portugais.
  29. Voir livre I.
  30. Généalogie curieuse et remarquable de monsieur Peixotto, Juif d’origine, chrétien de profession et banquier de Bordeaux. « ouvrage destiné à prouver aux mécréants que M. Peixotto descend en ligne directe d’Adam, de Noé, d’Aaron et de tous les Cohen de l’univers »
        La brochure porte cette épigraphe :

    Verum hoc tantum inter alias extulit urbes
    Quantum lento soient inter vihurna cupressi.

    A Avignon, de l’imprimerie d’Aubanel libraire de Sa Sainteté, 1759.

  31. Calmer mourut en 1784. Il avait eu quatre fils, deux furent guillotinés sons la Terreur, le dernier s’éteignit sans postérité en 1823.
  32. Encore aujourd’hui il est impossible de savoir à qui ce terrain appartient. Le Consistoire, parait-il, n’a aucun titre de propriété, M. de Ribbes non plus. C’est lui cependant qui paye l’impôt qui est minime : un franc 20 par an.
  33. En 1778, un premier oratoire à l’usage des Juifs allemands fut ouvert, rue Brise miche, un second en 1780, rue du Renard Saint Merry. Quelques années après, on en installait un troisième dans un ancien couvent de Carmélites, qui reçut le nom de Carmélites schul, synagogue des Carmélites. Un quatrième, situé dans la rue des Petits Champs Saint-Martin, fut longtemps connu sous le nom de Hutmacher schul à cause d’une boutique de chapelier qui se trouvait à côté. Cette dernière synagogue pouvait contenir cent soixante-six personnes, elle eut pour Hazan (chantre) M. Leman Hirsch Philippi, et pour rabbin gratuit M. Nathan Polak. Le premier rabbin officiel fut Seligman Michel, arrivé à Paris en 1794, et nommé grand rabbin en 1808.
        Les temples de la rue Saint-Avoye et de la rue du Chaume furent fermés en 1821, au moment de la construction de la synagogue de la rue de la Victoire.
        Le premier restaurateur israélite s’appelait Bertoan, il donna l’hospitalité en 1784 au grand rabbin d’Amsterdam, Saül, qui passait par Paris pour se rendre à Jérusalem, afin de finir ses jours dans la ville sainte. M. Albert Cohn, auquel nous empruntons quelques-uns de ces détails, nous apprend qu’on recourut aux connaissances talmudiques du voyageur pour l’établissement d’un bain religieux qui n’existait pas encore. A cette époque on en organisa un sur un bateau de blanchisseuses près le Pont-neuf, qui resta à la même place pendant trente-huit ans.
        On ouvrit, à peu près vers le même temps, deux petites écoles de garçons, dans lesquelles on apprenait à lire l’hébreu. L’une était dirigée par j. Cahen, l’autre par M. Aron, polonais, dont le descendant, qui avait été mon condisciple, devint directeur du Journal Officiel, parce qu’il était Juif, et, sous prétexte que j’étais chrétien, trouva moyen de m’enlever une petite situation que j’occupais dans ce journal.
        Pendant la Terreur ces deux maîtres conduisaient chaque Décade leurs élèves à Notre-dame, devenue le temple de la Raison, pour voir la fille d’opéra qui dansait sur le Maître autel.
  34. Le lieu de la rencontre lui-même est intéressant. Cinquante ans après, le Juif Fould était maire de Rocquencourt, et par sa tyrannie était devenu la terreur des habitants. Les belles chasses de Rocquencourt appartiennent maintenant à Hirsch, l’inventeur des bons Ottomans, le fantaisiste personnage qui prétend que la noblesse de France est très honorée d’aller chez lui. C’est lui, on le sait, qui voulait faire tirer par son garde sur les officiers d’un régiment d’artillerie en garnison à Versailles, parce que le chien d’un sous-lieutenant s’était irrévérencieusement aventuré sur ses propriétés. (Voir livre V.)
  35. Parfois on lit à cette date, dans ces journaux, des annonces telles que celle-ci du 21 janvier 1884 :
        « A l’occasion de l’anniversaire de l’exécution de Louis XVI, une grande conférence concert, suivie de tombola, sera organisée par le Comité électoral du onzième arrondissement.
        « Cette fête aura lieu, à huit heures du soir, 205 et 207, faubourg Saint-Antoine »
  36. Voir dans L’Histoire de la révolution française le chapitre II du second volume : Les Révolutionnaires mystiques.
  37. Joseph de Maistre a expliqué admirablement cet antagonisme. Un corps, une association d’hommes marchant invariablement vers un certain but, ne peut (s’il n’y a pas moyen de l’anéantir), être combattu et réprimé que par une association contraire. Or l’ennemi capital, naturel, inné, irréconciliable de l’illuminé, c’est un Jésuite. « Ils se sentent, ils se découvrent comme le chien et le loup. Partout où on les laissera faire, il faudra que l’un dévore l’autre. »
        Rabaud Saint-Etienne, Protestant et révolutionnaire, a résumé la question en une phrase : Sans l’abolition préliminaire des Jésuite, la Révolution française était impossible.
  38. Campardon : le Procès du Collier.
  39. Ces faits sont aujourd’hui hors de conteste. Voir à ce sujet la lettre de Monseigneur le cardinal Mathieu, datée du 7 avril 1875, et celle de Monseigneur l’évêque de Nîmes, du 17 janvier 1878, publiée dans l’Univers. Ces deux lettres figurent dans les Œuvres pastorales de Monseigneur Besson.
        « Il y a dans mon pays, écrit le cardinal Mathieu, un détail que je puis vous donner comme certain. Il y eut à Francfort, en 1785, une assemblée de Francs-Maçons, où furent convoqués deux hommes considérables de Besançon qui faisaient partie de la société M. de Raymond, inspecteur des postes, et M. Maire de Bouligney, président du Parlement. Dans cette réunion, le meurtre du roi de Suède et celui de Louis XVI furent résolus. MM de Raymond et de Bontigney revinrent consternés, en se promettant de ne jamais remettre les pieds dans une Loge, et de se garder le secret. Le dernier survivant l’a dit à M. Bourgon, qui est mort à près de quatre-vingt-dix ans, possédant toutes ses facultés. Vous avez pu en entendre parler ici, car il a laissé une grande réputation de probité, de droiture et de fermeté parmi nous. Je l’ai beaucoup connu et pendant bien longtemps, car je suis à Besançon depuis quarante-deux ans, et il est mort récemment. Il a raconté souvent le fait et à moi et à d’autres. Vous voyez que la secte sait à l’avance monter ses coups : c’est là en deux mots son histoire.
        « P. S. — M. Bourgon était président de chambre honoraire à la Cour. »
  40. Bossuet, Port-Royal et la Franc-Maçonnerie.
  41. Histoire de la conjuration de L. P. J. d’Orléans.
  42. S’il faut en croire 1’auteur du Judaïsme en France, cette bague, que Philippe Egalité portait encore au moment de monter à l’échafaud aurait été remise par lui à une Juive, Juliette Goudchaux, qui la fit passer au duc de Chartres. Louis-Philippe garda ce bijou jusqu’à sa mort, et le transmit au moment d’expirer au comte de Paris. L’anneau se trouvant trop grand pour lui, on l’envoya à Paris à un bijoutier juif nommé Jacques, à la vitrine duquel il aurait été quelque temps exposé.
  43. Voir aussi : La Passion du Jésus des vrais catholiques crucifié par les Juifs schismatiques du département et de la municipalité de Nevers.
  44. Pour bien connaître tout ce que peut supporter ce papier qui, a-t-on dit, supporte tout, il faut rapprocher ce tableau tracé par un ami ardent des affirmations de Renan dans une conférence faite au cercle Saint-Simon, et qui lui avait été demandée par le Juif Mayrargues, trésorier du cercle :
        « Quand l’Assemblée nationale, en 1791, décréta l’émancipation des Juifs, elle s’occupa extrêmement peu de la race. Elle estima que les hommes devaient être jugés non par le sang qui coule dans leurs veines, mais par leur valeur morale et intellectuelle. »
  45. On sait le triste rôle joué plus tard par cet apostat, qui trahi successivement toutes les causes, et dont M. Jules Simon n’a pas craint de faire l’éloge. En mission en Savoie, il vota par écrit « la condamnation de Louis Capet par la Convention, sans appel ni sursis ». Plus tard il déclara, avec la rouerie qui le caractérisait, qu’il avait entendu par ces mots que Louis XVI « fût condamné à vivre. » Nommé commandeur de la Légion d’honneur, sénateur, comte de l’Empire par Napoléon, qu’il accablait des plus basses flatteries, l’ancien jacobin fut l’un des premiers à demander la déchéance de son bienfaiteur, et il osa se rendre au-devant de Louis XVIII dans son grand costume de sénateur de l’Empire. Exclu de la Chambre des pairs, expulsé de la Chambre des représentants, « comme indigne, » rayé de la liste des membres de la Légion d’honneur, il fut repoussé même par Louis-Philippe. Cupide, autant qu’intrigant, le comte Grégoire profita cependant de la révolution de 1830 pour faire réclamer, par Crémieux, l’arriéré de son traitement d’ancien sénateur. Voilà les hommes auxquels on élève des statues !
  46. Cet ami des Juifs lui-même fut puni de ce mauvais discours qui était une mauvaise action. « il avait vu, dès le matin du 10 août 1792, dit M. le comte de Reiset, dans son ouvrage les Modes et Usages au temps de Marie-Antoinette, investir son hôtel dans lequel on prétendait qu’il y avait des armes. Arraché des bras de sa femme et conduit à sa section, il avait été reconnu innocent et renvoyé chez lui. Lorsqu’il y retournait, un cuisinier, qu’il avait chassé, ameuta le peuple contre lui. Après l’avoir harangué, il reçut sur la tète un coup de faux et s’enfuit chez madame de Brassac, rue de Vaugirard. On l’y poursuivit jusqu’au quatrième étage et il fut tué.
  47. Qui ne connaît le mot de Monseigneur Dupanloup, à propos de Jules Simon : « il sera cardinal avant moi. »
  48. Le clergé du diocèse d’Autun vit nettement à quels mobiles honteux obéissait l’indigne évêque, et il ne lui cacha pas ce qu’il pensait de sa conduite. Quand l’apostat engagea les curés et les vicaires de Saône-et-Loire à se soumettre aux décrets, on sait la réponse qu’il reçut.
    « Monseigneur,

    « Votre apostasie n’a surpris personne. Arrivé à ce point d’opprobre où rien ne peut plus avilir ni dégrader dans l’opinion, vous ne devez aspirer qu’à consommer votre iniquité et en revoir le fruit honteux. Mais si vous vous étiez flatté de trouver des complices dans les ministres respectables auxquels vous adressez votre lettre, vous vous seriez étrangement abusé. On n’imite volontiers que ceux qu’on estime. Le spoliateur sacrilège des églises ! l’avocat des Juifs ! Quels titres à notre confiance ! »

  49. La bonne et pieuse madame Elisabeth aperçut bien les malheurs que cette mesure attirerait sur la France. « L’Assemblée, écrit-elle à madame de Bombelles, a mis le comble à toutes ses sottises et irréligions en donnant aux Juifs le droit d’être admis à tous les emplois. Je ne puis te rendre combien je suis en colère de ce décret. Mais Dieu a ses jours de vengeance, et, s’il souffre longtemps le mal, il ne le punit pourtant pas avec moins de force. »
        Dans un discours prononcé au mois de mai 1872, Crémieux raille doucement l’innocente victime qui a été plus prévoyants que les politiques.
  50. M. Le Play a bien vu cette transformation. « Une influence toute nouvelle, dit-il, tend d’ailleurs à déchaîner le fléau de la guerre, c’est celle de certains manieurs d’argent qui, appuyés sur l’agiotage des « Bourses européennes » et fondent des fortunes scandaleuses sur les emprunts, contractés pour les frais de La guerre et pour les rançons excessives imposées de nos jours aux vaincus. » (La Contribution essentielle.)