La France littéraire à M. le vicomte de Martignac (O. C. Élisa Mercœur)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LA
FRANCE LITTÉRAIRE.
À
M. LE VICOMTE DE MARTIGNAC.

 

Aussi grands qu’autrefois vous sortez du tombeau.
Racine, Bossuet, même les deux Corneille ;
        Et vous, ombres des deux Rousseau !

Élisa Mercœur.
 

        La gloire, que nous croyions morte,
Dormait ; elle s’éveille, elle reprend ses droits :
Au combat des partis le veil honneur l’emporte ;
France ! ta liberté devient la sœur des lois.
Naguère, en roi captif pleurant son diadème,
Sur des débris d’autel le génie incliné,
Cachait, tombé du trône et frappé d’anathème,
Sous un manteau d’esclave un front découronné.


Un siècle allait mourir : pendant son agonie,
        Contre un sceptre jouant ton sort.
Ô France ! tu n’aimais que la sombre harmonie
Du signal du carnage et des cris de la mort.
        Le cœur froid, le regard sans larmes,
Et pour les étouffer embrassant tes enfans,
Tu n’étais attentive, hélas ! qu’au choc des armes,
Ou qu’au bruit répété du tonnerre des camps.

Et nous n’osions alors penser avec notre âme,
Attendant à genoux le trépas ou l’exil :
Les insensés !… l’Etna, lorsqu’il a trop de flamme,
        Dans ses flancs la renferme-t-il ?

        Ah ! pendant ces jours de démence,
On te vit trop long-temps, ivre de ta puissance,
Sur tes fils qui tombaient rouler un char vainqueur.
Alors qu’ils t’appelaient de leur voix inutile,
Les grands hymnes d’Homère ou les chants de Virgile
Pouvaient-ils sous le bronze aller chercher ton cœur ?

        On n’avait pas comblé la tombe ;
Elle reçut Chénier, cygne aux divins adieux :
Déjà sur l’échafaud il chante, le fer tombe,
        Et son hymne s’achève aux cieux.

        De ces jours effacez l’histoire ;
        Pour eux soyons tous sans mémoire.

L’ombre de leur passé noircirait l’avenir.
Vous dont la noble cendre essuya tant d’outrages,
        Poètes français, rois des âges,
Il reste des autels pour votre souvenir !
Votre culte renaît… sans trembler ou rougir
Nous pouvons regarder vos sublimes images.

Non, tu n’es pas éteint, poétique flambeau ;
Et qu’importe aujourd’hui ces crimes de la veille !
Aussi grands qu’autrefois vous sortez du tombeau,
Racine, Bossuet, mânes des deux Corneille
        Et vous, ombres des deux Rousseau !

Le vieux laurier du Cid, la palme d’Athalie,
L’arbre dont le Thabor crut la sève tarie,
        Comme autrefois beaux et féconds,
Vont, sous un ciel plus clair, de sacrés rejetons
        Orner leur tige rajeunie.

Oui, ma pairie enfin devine sa grandeur ;
Plus belle, sans fléchir sous son fardeau de gloire ;
Elle sait qu’il existe une calme victoire
Qui donne pour butin les siècles au vainqueur.

        Long-temps muette, l’Éloquence,
        Dans sa force et sa liberté,
Entre ses bras d’Hercule étouffe l’ignorance,
Et brise sous ses pieds le joug qu’elle a porté.


        L’histoire l’écoute, attentive ;
Et de la vérité volontaire captive,
Ose à son tribunal convoquer tous les temps,
Quand la religion, qui refuse l’encens
        De l’impie ou du fanatique,
Comme un débris divin de sa splendeur antique,
Des concerts de Sion a retrouvé les chants.

        Noble reine de l’Italie,
Rome, jadis d’Athènes eut un legs de génie
Rome est morte. La France en hérite à son tour ;
Seule à ce legs magique elle a droit de prétendre…
le feu s’échappe encorde sa tombe de cendre…
          La nuit cesse ; voilà son jour.

Quand le siècle nouveau défie, à force égale,
        Les siècles de l’antiquité,
Son horizon s’épure, et sa couronne exhale
        Un parfum d’immortalité.


ENVOI


Que la France sur vous reporte ses hommages
Vous qui, pilote habile, en découvrant le port,
Sur une mer jadis si féconde en naufrages,
        Conduisez vers de doux rivages
        Le vaisseau qui porte son sort.

Ils reviennent, les arts ; votre voix les appelle ;
Pour de plus beaux succès au combat préparé,
Aux vertus, à l’honneur, votre étendard fidèle
        Guide leur bataillon sacré.
De ces nobles bannis, vous qui, brisant la chaîne,
        À ces dieux rendez leurs autels.
Puisse un nouveau Virgile, à vous, nouveau Mécène,
Consacrer des chants éternels !


(Novembre 1828.)