La Grande Révolution/LXIV

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P.-V. Stock (p. 686-696).


LXIV

LUTTE CONTRE LES HÉBERTISTES


Déjà au mois de décembre 1793, Robespierre parlait de la fin prochaine de la République révolutionnaire. « Veillons, disait-il, car la mort de la patrie n’est pas éloignée[1]. » Et il n’était pas seul à la prévoir. La même idée revenait de plus en plus souvent dans le discours des révolutionnaires.

C’est qu’une révolution qui s’arrête à mi-chemin marche nécessairement à sa perte. Et la situation en France était telle, à la fin de 1793, qu’ayant été arrêtée au moment où elle cherchait une vie nouvelle dans la voie des grands changements sociaux, la Révolution s’abîmait maintenant dans des luttes intérieures et dans un effort, aussi infructueux qu’impolitique, d’exterminer ses ennemis, — tout en montant la garde autour de leurs propriétés[2].

La force même des événements orientait la France vers une nouvelle poussée dans un sens communiste. Mais la Révolution avait laissé un « gouvernement fort » se constituer, et ce gouvernement avait écrasé les Enragés et mis le bâillon. à ceux qui osaient penser comme eux.

Quant aux Hébertistes, qui dominaient au club des Cordeliers et à la Commune, et qui avaient réussi à envahir, par l’intermédiaire de Bouchotte, ministre de la guerre, les bureaux de ce ministère, leurs idées de gouvernement les portaient loin d’une révolution économique. Hébert avait bien parlé quelquefois dans son journal dans un sens communiste[3], mais terroriser et s’emparer à son tour du gouvernement lui semblait beaucoup plus important que la question du pain, de la terre, ou du travail organisé. La Commune de 1871 a aussi produit ce type de révolutionnaire.

En ce qui concerne Chaumette, par ses sympathies populaires et son genre de vie, il aurait dû plutôt se rattacher aux communistes. Un moment, il en avait même subi l’influence. Mais le parti de Hébertistes auquel il se trouvait mêlé, ne se passionnait pas pour ce genre d’idées. Ils ne cherchaient pas à provoquer dans le peuple une grande manifestation de sa volonté sociale. Leur idée était de s’emparer du pouvoir, au moyen d’une nouvelle épuration de la Convention. Se défaire « des hommes usés et des jambes cassées en Révolution », comme disait Momoro. Soumettre la Convention à la Commune de Paris, par un nouveau 31 mai, mais appuyé cette fois-ci par la force militaire de l’« armée révolutionnaire ». Après on verrait.

Cependant ici, les hébertistes avaient mal calculé. Ils ne se rendaient pas compte qu’ils avaient affaire à un Comité de salut public qui, depuis six mois, avait su devenir une force de gouvernement et se faire agréer pour la façon intelligente dont il avait mené la guerre, et au Comité de sûreté générale, devenu très puissant, puisqu’il avait concentré en ses mains toute une vaste police secrète et qu’il avait ainsi le moyen d’envoyer n’importe qui à la guillotine. En outre, les hébertistes engagèrent la guerre sur un terrain où ils devaient être vaincus, la Terreur. Ici, ils avaient pour concurrents tout un monde gouvernemental, jusqu’à ceux qui croyaient la Terreur nécessaire pour conduire la guerre. La Terreur est toujours une arme de gouvernement, et le gouvernement constitué en profita contre eux.

Il serait fastidieux de raconter ici les intrigues des divers partis qui se disputaient le pouvoir dans le courant du mois de décembre et des premiers mois de 1794. Il suffira de dire que quatre groupes ou partis se rencontrèrent à cette époque : le groupe robespierriste, qui se composait de Robespierre et de ses amis, Saint-Just, Couthon, etc. ; le parti des « fatigués » qui se massait derrière Danton (Fabre d’Églantine, Philippeaux, Bourdon, Camille Desmoulins, etc.) ; la Commune, qui se confondait avec les Hébertistes ; et enfin ceux des membres du Comité de salut public (Billaud-Varenne et Collot d’Herbois) que l’on nommait les terroristes, et autour desquels se groupaient ceux qui ne voulaient pas que la Révolution désarmât, mais qui ne voulaient pas non plus ni de l’ascendant de Robespierre, auquel ils faisaient sourdement la guerre, ni de l’ascendant de la Commune et des Hébertistes.

Danton était déjà complètement « usé » aux yeux des révolutionnaires, qui voyaient en lui un danger, puisque les Girondins se poussaient derrière lui. Cependant à la fin de novembre nous avons vu Robespierre et Danton marchant la main dans la main pour combattre le mouvement anti-religieux. Au club des Jacobins qui faisait alors son « épuration », lorsque ce fut le tour de Danton — très attaqué déjà de se soumettre au jugement épuratoire de la Société, Robespierre lui tendit la main. Il fit plus : il s’identifia avec lui.

D’autre part, lorsque Camille Desmoulins lança, le 10 et le 20 frimaire (le 5 et le 10 décembre), les deux premiers numéros de son Vieux Cordelier, dans lesquels ce journaliste, qui excellait en calomnie, attaqua de la plus vile façon Hébert et Chaumette, et commença une campagne en faveur d’un relâchement dans la persécution des ennemis de la Révolution, Robespierre lut ces deux numéros avant la publication et les approuva. Pendant l’épuration aux Jacobins, il défendit aussi Desmoulins. Ce qui voulait dire qu’à ce moment il était prêt à faire des concessions aux Dantonistes, pourvu qu’ils l’aidassent à attaquer le parti de gauche, les Hébertistes.

C’est ce qu’ils firent volontiers, avec beaucoup le violence, par la plume de Desmoulins, dans son Vieux Cordelier, et par l’organe de Philippeaux, aux Jacobins, où celui-ci s’acharna à attaquer la conduite des généraux hébertistes en Vendée. Robespierre travailla dans la même direction, contre un Hébertiste influent (les Jacobins l’avaient même élu président), Anacharsis Cloots, sur lequel il tomba avec une haine toute religieuse. Lorsque ce fut le tour de Cloots de se soumettre à l’épuration aux Jacobins, Robespierre fit contre lui un discours rempli de fiel, dans lequel ce pur idéaliste, adorateur de la Révolution et propagandiste inspiré de l’Internationale des sans-culottes, était accusé de trahison, et cela, parce qu’il avait eu des rapports d’affaires avec les banquiers Vandenyver et s’était intéressé à eux lorsqu’ils furent arrêtés comme suspects. Cloots fut exclu des Jacobins le 22 frimaire (12 décembre) : il devenait ainsi une victime marquée pour l’échafaud.

L’insurrection du Midi traînait entre temps en longueur, et Toulon restait aux mains des Anglais, si bien que l’on accusait le Comité de salut public d’incapacité. On se disait même que le Comité avait l’idée d’abandonner le Midi à la contre-révolution. Il y avait, paraît-il, des jours où il ne tenait qu’à un fil que le Comité ne fût renversé et « envoyé à la roche tarpeïenne », — ce qui aurait profité aux Girondins, aux « modérantistes », c’est-à-dire, à la contre-révolution.

L’âme de la campagne menée contre le Comité de Salut public, dans les milieux politiques, était Fabre d’Églantine, un des « modérantistes », secondé par Bourdon (de l’Oise), et du 22 au 27 frimaire (du 12 au 17 décembre), il y eut même une tentative concertée de soulever la Convention contre son Comité de salut public.

Mais si les Dantonistes intriguaient ainsi contre les Robespierristes, les deux partis se trouvaient d’accord pour attaquer les Hébertistes. Le 27 frimaire (17 décembre) Fabre d’Églantine fit à la Convention un rapport pour demander l’arrestation de trois Hébertistes : Ronsin, général de l’armée révolutionnaire de Paris, Vincent, secrétaire général du ministère de la guerre, et Maillard, le même qui avait conduit les femmes à Versailles le 5 octobre 1789. C’était une première tentative du « parti de la clémence », pour faire un coup d’État en faveur des Girondins et d’un régime plus pacifiste. Tous ceux qui avaient profité de la Révolution avaient hâte, nous l’avons dit, de rentrer dans « l’ordre », et pour y arriver ils étaient prêts à sacrifier la République, s’il le fallait, et à se donner une monarchie constitutionnelle. Beaucoup, comme Danton, étaient fatigués des hommes et se disaient : « Il faut en finir ». D’autres enfin — et ceux-là, dans toutes les révolutions, sont le parti le plus dangereux, — perdant foi dans la Révolution à la vue des forces qu’elle avait à combattre, se préparaient des ménagements de la part de la réaction qu’ils voyaient déjà venir.

Cependant ces arrestations auraient trop rappelé celle d’Hébert en 1793 (voy. chap. xxxix), pour que l’on ne comprit pas qu’un coup d’État se préparait en faveur de la fraction girondine, qui servirait de marche-pied à la réaction. L’apparition du troisième numéro du Vieux Cordelier, dans lequel Desmoulins, sous des formes empruntées à l’histoire romaine, dénonçait tout le gouvernement révolutionnaire, aida aussi à démasquer les intrigues, puisque tout ce qu’il y avait de contre-révolutionnaire à Paris relevait soudain la tête à la lecture de ce numéro, annonçant, à qui voulait entendre, la fin prochaine de la Révolution.

Les Cordeliers se rangèrent immédiatement du côté des hébertistes, mais ils ne surent trouver d’autre raison pour en appeler au peuple, que la nécessité de sévir davantage contre les ennemis de la Révolution. Eux aussi, ils identifiaient la Révolution avec la Terreur. Ils promenèrent la tête de Chalier dans Paris et se mirent à pousser le peuple vers un nouveau 31 mai, afin de provoquer une nouvelle « épuration » de la Convention, en en éloignant « les hommes usés et les jambes cassées ». Mais quant à savoir ce qu’ils feraient, s’ils arrivaient au pouvoir, quelle direction ils donneraient à la Révolution, — cela ne se voyait pas.

Une fois que la lutte fut engagée dans ces conditions, il fut facile au Comité de salut public de parer le coup. Il ne repoussait nullement la Terreur. En effet, le 5 nivôse (25 décembre) Robespierre fit son rapport sur le gouvernement révolutionnaire, et si la substance de ce rapport était la nécessité de maintenir l’équilibre entre les partis trop avancés et les partis trop modérés, — sa conclusion était la mort aux ennemis du peuple. Le lendemain il demandait l’accélération des jugements du tribunal révolutionnaire.

En même temps, le 4 nivôse (24 décembre), on apprenait à Paris que Toulon venait d’être repris aux Anglais. Le 5 et le 6 (25 et 26 décembre), la Vendée était écrasée à Savenay. Le 10, l’armée du Rhin, ayant pris l’offensive, reprenait à l’ennemi les lignes de Wissembourg ; Landau était débloqué le 12 nivôse (1er janvier 1794), et les Allemands repassaient le Rhin.

Toute une série de victoire décisives raffermissaient ainsi la République.

Elles redonnaient aussi de l’autorité au Comité de salut public, et Camille Desmoulins fit alors, dans son n° 5, amende honorable, — tout en continuant d’ailleurs à attaquer violemment Hébert, ce qui fit des séances du club des Jacobins, dans la seconde décade de nivôse (du 31 décembre au 10 janvier 1794), de vraies mêlées générales d’attaques personnelles. Le 10 janvier, les Jacobins prononçaient l’exclusion de Desmoulins de leur club, et Robespierre dut user de toute sa popularité pour forcer la Société à ne pas donner suite à cette expulsion.

Cependant le 24 nivôse (13 janvier), les Comités se décidèrent à frapper, et jetèrent la terreur dans le camp de leurs détracteurs en faisant arrêter Fabre d’Églantine. Le prétexte était une accusation de faux, et l’on faisait annoncer avec fracas que les Comités avaient découvert un grand complot dans le but d’avilir la représentation nationale.

On sait aujourd’hui que l’accusation qui servit de prétexte pour arrêter Fabre, celle d’avoir falsifié un décret de la Convention au profit de la puissante Compagnie des Indes, était fausse. Le décret concernant la Compagnie des Indes avait été falsifiée en effet, mais par un autre représentant, Delaunay. La pièce existe encore aux archives, et depuis que Michelet l’a découverte, on sait que le faux est de l’écriture de Delannay ; mais comme l’accusateur public du tribunal révolutionnaire, Fouquier-Tinville — l’homme du Comité de sûreté générale — ne permit pas de produire la pièce, ni avant ni pendant le procès, Fabre périt comme faussaire, alors que le gouvernement voulait simplement se débarrasser d’un homme dangereux. Robespierre se garda bien d’intervenir[4].

Trois mois plus tard, Fabre d’Églantine fut exécuté, ainsi que Chabot, Delaunay, l’abbé d’Espagnac et les deux frères Frey, banquiers autrichiens.

Ainsi se poursuivait la lutte sanglante entre les diverses fractions du parti révolutionnaire ; et l’on comprend jusqu’à quel point l’invasion et toutes les horreurs de la guerre civile durent envenimer ces luttes. Certaines questions, cependant, viennent se poser : Qu’est-ce qui empêcha la lutte des partis de prendre un caractère acharné dès le début de la Révolution ? Qu’est-ce qui permit à des hommes, dont les vues politiques étaient aussi différentes que celles des Girondins, de Danton, de Robespierre ou de Marat, de s’entendre pour une action commune contre le despotisme royal ?

Il est fort probable que les rapports d’intimité et de fraternité qui s’étaient établis, aux approches de la Révolution, à Paris et en province, entre les hommes marquants de l’époque, dans les loges maçonniques, contribuèrent à faciliter cette entente. On sait, en effet, par Louis Blanc, Henri Martin, et par l’excellente monographie du professeur Ernest Nys[5], que presque tous les révolutionnaires de renom ont appartenu à la franc-maçonnerie. Mirabeau, Bailly, Danton, Robespierre, Marat, Condorcet, Brissot, Lalande, etc., en étaient, et le duc d’Orléans (Philippe-Égalité) en resta le grand maître national jusqu’au 13 mai 1793. D’autre part, on sait aussi que Robespierre, Mirabeau, Lavoisier et probablement beaucoup d’autres appartenaient aux loges d’Illuminés, fondées par Weishaupt, et dont le but était de « délivrer les peuples de la tyrannie des princes et des prêtres, et, comme progrès immédiat, de libérer les paysans et les ouvriers du servage, des corvées et des corps de métier ».

Il est certain, comme le dit M. Nys, que « par ses tendances humanitaires, par le sentiment inébranlable de la dignité de l’homme, par les principes de liberté, d’égalité et de fraternité » la maçonnerie a puissamment aidé à préparer l’opinion publique aux idées nouvelles, d’autant plus que, grâce elle, « sur tous les points du territoire se tenaient des réunions où les idées progressives étaient exposées et acclamées, et où, point plus important qu’on ne le pense, se formaient des hommes aptes à discuter et à voter. » La jonction des trois ordres en juin 1789, et la nuit du 4 août furent très probablement préparées dans les loges (E. Nys, pp. 89, 83).

Ce travail préliminaire dut aussi nécessairement établir des rapports personnels et des habitudes de respect mutuel entre les hommes d’action, en dehors des intérêts, toujours étroits, des partis, ce qui permit aux révolutionnaires d’agir avec un certain ensemble, pendant quatre ans, pour abattre le despotisme royal. Cependant, soumis plus tard à de trop rudes épreuves, surtout après que les franc-maçons eux-mêmes se divisèrent sur la question de la royauté, et encore plus sur celle des tentatives communistes, ces rapports ne purent durer jusqu’à la fin de la Révolution. Et alors la lutte se déchaîna avec d’autant plus de fureur.

  1. Jacobins, séance du 12 décembre 1793, t, V, p. 557.
  2. Michelet l’avait bien compris lorsqu’il écrivit ces lignes pleines de tristesse (livre XIV ch. 1), où, rappelant la parole de Duport : Labourez profond, il disait que la Révolution devait s’abîmer parce que les Girondins et les Jacobins « furent également les logiciens politiques » qui ne marquaient que « des degrés sur une ligne unique ». Le plus avancé, Saint-Just, ajoutait-il, « n’ose toucher ni la religion, ni l’éducation, ni le fond même des doctrines sociales : on entrevoit à peine ce qu’il pense de la propriété. » Il manquait ainsi la Révolution, pour l’assurer, dit Michelet, « la révolution religieuse, la révolution sociale, où elle eût trouvé son soutien, sa force, sa profondeur. »
  3. Tridon a donné de ces extraits dans son étude, « Les Hébertistes » (Œuvres diverses de G. Tridon, Paris, 1891, pp. 86-90).
  4. L’affaire était compliquée. Les royalistes avaient à leur service un homme très habile, le baron de Batz, qui, par son courage et son habileté à se soustraire aux poursuites, avait acquis une réputation presque légendaire. Ce baron de Batz, après avoir longtemps travaillé pour l’évasion de Marie-Antoinette, entreprit d’inciter quelques membres de la Convention à se faire de grandes fortunes en s’occupant d’agiotage, avec de l’argent qui serait fourni par l’abbé Espagnac. Il réunit un jour dans sa maison Julien (de Toulouse), Delaunay, Bazire (Dantoniste), ainsi que le banquier Benoît, le poète Laharpe, et la comtesse de Beaufort, maîtresse de Julien. Chabot, le prêtre défroqué qui avait été un moment un favori du peuple, mais qui s’était marié depuis à une Autrichienne, sœur du banquier Frey, était de la partie. D’autre part on chercha à séduire Fabre et l’on gagna Delaunay à une affaire qui concernait la Compagnie des Indes. On attaqua cette Compagnie à la Convention, qui ordonna de procéder à la liquidation de la Compagnie par les commissaires spéciaux, et confia la rédaction du décret à Delaunay. Le projet du décret fut signé par Fabre qui y fit quelques corrections au crayon. Mais d’autres corrections, avantageuses pour la Compagnie, furent faites ensuite sur ce même projet de décret, à l’encre, par Delannay, et, sans que ce projet fût jamais discuté à la Convention, on fit passer le projet pour le décret même.
  5. Ernest Nys, Idées modernes. Droit International et Franc-Maçonnerie. Bruxelles, 1908.