La Grande Révolution/V

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P.-V. Stock (p. 26-40).

V

L’ESPRIT DE RÉVOLTE ; LES ÉMEUTES


Presque toujours un nouveau règne commence par quelques réformes. Celui de Louis XVI commença de même. Deux mois après son avènement, le roi appelait Turgot au ministère et, un mois plus tard, il le nommait contrôleur général des finances. Il le soutenait même, au début, contre l’opposition violente que Turgot, économiste, bourgeois parcimonieux, et ennemi de l’aristocratie fainéante, devait nécessairement rencontrer à la Cour.

La liberté du commerce des grains, proclamée en septembre 1774[1], l’abolition des corvées en 1776 et la suppression des vieilles corporations et jurandes dans les villes, qui ne servaient plus qu’à maintenir une certaine aristocratie dans l’industrie, — ces mesures ne pouvaient manquer de réveiller un certain espoir de réformes dans le peuple. En voyant tomber les barrières seigneuriales dont la France était hérissée et qui empêchaient la libre circulation des grains, du sel et autres objets de première nécessité, les pauvres se réjouissaient de voir entamer les odieux privilèges des seigneurs. Les paysans plus aisés étaient heureux aussi de voir abolir la contrainte solidaire de tous les contribuables[2]. Enfin, en août 1779, la main-morte et la servitude personnelle furent supprimées dans les domaines du roi, et l’année suivante on se décidait à abolir la torture, que l’on avait continué à appliquer jusqu’alors dans la procédure criminelle sous ses formes les plus atroces, établies par l’ordonnance de 1670[3].

On commençait aussi à parler du gouvernement représentatif, tel que les Anglais l’avaient introduit chez eux après leur Révolution, et tel que le désiraient les écrivains philosophes. Turgot avait même préparé dans ce but un plan d’assemblées provinciales qui devaient précéder l’instauration d’un gouvernement représentatif pour la France entière, et la convocation d’un parlement élu par les classes possédantes. Louis XVI recula devant ce projet et renvoya Turgot, mais dès lors toute la France instruite commença à parler Constitution et représentation nationale[4].

D’ailleurs, il était déjà impossible d’éluder la question de la représentation nationale, et lorsque Necker fut appelé au ministère, en juillet 1777, elle revint sur le tapis. Necker, qui savait deviner les idées de son maître et qui tâchait de concilier ses vues d’autocrate avec les besoins des finances, essaya de louvoyer en ne proposant d’abord rien que des assemblées provinciales, et en faisant seulement miroiter dans l’avenir la possibilité d’une représentation nationale. Mais lui aussi rencontra de la part de Louis XVI un refus formel : — « Ne serait-ce pas heureux, écrivait le financier retors, que Votre Majesté, devenue intermédiaire entre ses États et ses peuples, son autorité n’apparût que pour marquer les limites entre la rigueur et la justice », — à quoi Louis XVI répondit : « Il est de l’essence de mon autorité, non d’être intermédiaire, mais d’être en tête. » On fera bien de retenir ces paroles, pour n’être pas dupe des sensibleries que les historiens du camp réactionnaire ont servies dernièrement à leurs lecteurs. Loin d’être le personnage indifférent, inoffensif, bonasse, occupé seulement de chasse, qu’on a voulu faire de Louis XVI, il sut résister pendant quinze ans, jusqu’en 1789, au besoin qui se faisait sentir et s’affirmait, de nouvelles formes politiques, substituées au despotisme royal et aux abominations de l’ancien régime.

L’arme de Louis XVI fut surtout la ruse ; il ne céda que devant la peur ; et il résista, non seulement jusqu’en 1789, mais, toujours en employant les mêmes armes, — ruse et hypocrisie, — jusqu’à ses derniers moments, jusqu’au pied de l’échafaud. En tout cas, en 1778, au moment où il était déjà évident pour les esprits plus ou moins perspicaces, comme Turgot et Necker, que l’autocratie royale avait fait son temps, et que l’heure était venue de la remplacer par quelque sorte de représentation nationale, Louis XVI ne put être décidé qu’à faire de faibles concessions. Il convoqua les assemblées provinciales du Berry et de la Haute-Guyenne (1778 et 1779). Mais en présence de l’opposition rencontrée de la part des privilégiés, le plan d’étendre ces assemblées à d’autres provinces fut abandonné, et Necker fut renvoyé en 1781.

Entre temps, la révolution en Amérique contribua aussi à réveiller les esprits et à les inspirer d’un souffle de liberté et de démocratie républicaine. Le 4 juillet 1776, les colonies anglaises de l’Amérique du Nord proclamaient leur indépendance, et les nouveaux États-Unis furent reconnus, en 1778, par la France, — ce qui amena avec l’Angleterre une guerre qui dura jusqu’en 1783. Tous les historiens parlent de l’impression que produisit cette guerre. Il est certain, en effet, que la révolte des colonies anglaises et la constitution des États-Unis exercèrent une profonde influence en France et contribuèrent puissamment à éveiller l’esprit révolutionnaire. On sait aussi que les Déclarations de droits, faites dans les jeunes États américains, influencèrent profondément les révolutionnaires français. On pourrait dire aussi que la guerre d’Amérique, dans laquelle la France eut à créer toute une flotte pour l’opposer à celle de l’Angleterre, acheva de ruiner les finances de l’ancien régime et accéléra la débâcle. Mais il est tout aussi certain que cette guerre fut le commencement des guerres terribles que l’Angleterre engagea bientôt contre la France, ainsi que des coalitions qu’elle lança plus tard contre la République. Dès que l’Angleterre se remit de ses défaites et sentit la France affaiblie par les luttes intérieures, elle lui fit, par tous les moyens, ouverts ou secrets, les guerres que nous allons voir sévir dès 1793 et durer jusqu’en 1815.

Il faut bien indiquer toutes ces causes de la grande Révolution, car elle fut, comme tout autre événement d’une grande importance, le résultat d’un ensemble de causes, convergeant à un moment donné et créant les hommes qui contribuèrent de leur côté à renforcer les effets de ces causes. Mais il faut dire aussi que malgré tous les événements qui préparaient la Révolution, et malgré toute l’intelligence et les ambitions de la bourgeoisie, celle-ci, toujours prudente, eût encore longtemps continué à l’attendre, si le peuple n’eût pas accéléré les événements ; les révoltes populaires, grandissant et augmentant en nombre dans des proportions imprévues, furent l’élément nouveau qui donna à la bourgeoisie la force d’attaque qui lui manquait.

Le peuple avait bien supporté la misère et l’oppression durant le règne de Louis XV ; mais dès que le roi fut mort, en 1774, le peuple, qui comprend toujours qu’il y a nécessairement un relâchement de l’autorité, dès qu’il y a changement de maître dans le palais, commença à se révolter. Toute une série d’émeutes éclatèrent de 1775 à 1777.

C’étaient des émeutes de la faim, contenues jusqu’alors seulement par la force. La récolte de 1774 avait été mauvaise, le pain manquait. Alors l’émeute éclata, en avril 1775. À Dijon le peuple s’empara des maisons des accapareurs ; il détruisit leurs meubles et brisa leurs moulins. C’est à cette occasion que le commandant de la ville — un de ces beaux messieurs si raffinés, dont Taine parle avec l’eau à la bouche — dit au peuple cette parole funeste qui, plus tard, fut répétée tant de fois durant la Révolution : L’herbe a déjà poussé, allez dans les champs la brouter !

Auxerre, Amiens, Lille suivirent Dijon. Quelques jours plus tard, les « bandits » — car c’est ainsi que la plupart des historiens désignent les émeutiers affamés, — rassemblés à Pontoise, à Passy, à Saint-Germain avec l’intention de piller les farines, se portaient sur Versailles. Louis XVI dut paraître au balcon du château, leur parler, leur annoncer qu’il réduirait de deux sous le prix du pain — à quoi Turgot, en vrai économiste, s’opposa, comme de raison. La réduction des prix du pain ne fut pas introduite. Entre temps, les « bandits » entrèrent à Paris, pillèrent les boulangers, et distribuèrent à la foule le pain qu’ils purent saisir. La troupe les dispersa. On pendit, place de Grève, deux émeutiers qui crièrent en mourant qu’ils mouraient pour le peuple ; mais dès lors commence déjà à se répandre la légende des « brigands » parcourant la France, — légende qui eut un si profond effet en 1789, lorsqu’elle servit à la bourgeoisie des villes de prétexte pour s’armer. Dès lors on colle déjà à Versailles des placards qui insultent le roi et ses ministres, et promettent d’exécuter le roi le lendemain de son couronnement, ou bien d’exterminer toute la famille royale si le pain reste au même prix. En même temps on fait aussi circuler en province de faux édits du gouvernement. L’un d’eux prétend que le Conseil a taxé le blé à douze livres le setier.

Ces émeutes furent sans doute réprimées, mais elles eurent des conséquences très profondes. Ce fut un déchaînement de luttes entre divers partis : les brochures pleuvaient, les unes accusant les ministres, les autres parlant d’un complot des princes contre le roi, les troisièmes dénigrant l’autorité royale. Bref, avec l’état déjà excité des esprits, l’émeute populaire fut l’étincelle qui mettait le feu aux poudres. On parla aussi de concessions au peuple, auxquelles on n’avait jamais pensé jusqu’alors : on ouvrit des travaux publics ; on abolit les taxes sur la mouture, — ce qui permit au peuple, dans les environs de Rouen, de dire que tous les droits seigneuriaux avaient été abolis, et de se soulever (en juillet) pour ne plus les payer. Il est évident, en un mot, que les mécontents ne perdaient pas leur temps et profitaient de l’occasion pour étendre les soulèvements populaires.

Les sources manquent pour raconter toute la succession des émeutes populaires durant le règne de Louis XVI : les historiens s’en occupent peu ; les archives n’ont pas été dépouillées ; nous n’apprenons qu’accidentellement qu’en tel endroit il y a eu des « désordres ». À Paris, par exemple, après l’abolition des jurandes (1776) et un peu partout en France dans le courant de la même année, à la suite de faux bruits répandus sur l’abolition de toutes les obligations de corvée et de taille envers les seigneurs, il y eut des émeutes assez sérieuses. Cependant il semblerait aussi, d’après les documents imprimés que j’ai étudiés, que dans les années 1777 à 1783 il y eut diminution d’émeutes — peut-être la guerre d’Amérique y fut-elle pour quelque chose.

En 1782 et 1783 les émeutes recommençaient de nouveau, et dès lors elles allèrent en augmentant jusqu’à la Révolution. Poitiers était en révolte en 1782 ; en 1786, c’était Vizille ; de 1783 à 1787 c’est dans les Cévennes, le Vivarais et le Gévaudan qu’éclatent les émeutes. Les mécontents, que l’on nommait mascarats, voulant punir les «praticiens» qui semaient la discorde entre paysans pour provoquer des procès, firent irruption dans les tribunaux, chez les notaires et les procureurs, et brûlèrent tous les actes, tous les contrats. On pendit trois meneurs, on envoya les autres aux travaux forcés, mais les désordres reprirent de nouveau, dès que la fermeture des parlements en fournit une nouvelle occasion[5]. En 1786, c’est Lyon qui est en révolte (Chassin, Génie de la Révolution). Les tisserands en soie font grève ; on leur promet une augmentation de salaires – et l’on fait venir la troupe ; sur quoi il y a bataille, et l’on pend trois meneurs. Dès lors, jusqu’à la Révolution, Lyon va rester un foyer d’émeutes, et en 1789, ce seront les émeutiers de 1786 qui seront élus électeurs.

Tantôt ce sont des soulèvements d’un caractère religieux, tantôt c’est pour résister aux enrôlements militaires — chaque levée de milices amenait une émeute, dit quelque part Turgot ; ou bien, c’est contre la gabelle que le peuple se révolte, ou bien encore pour ne pas payer les dîmes. Mais tout le temps il y a des émeutes, et c’est surtout dans l’est, le sud-est et le nord-est — foyers futurs de la Révolution — qu’elles éclatent en plus grand nombre. Elles vont toujours en grandissant, et enfin, en 1788, à la suite de la dissolution des cours de justice que l’on appelait les parlements, et qui furent remplacées par des « cours plénières », les émeutes se propagent un peu partout dans la France.

Il est évident que pour le peuple il n’y avait pas grande différence entre un parlement et une « cour plénière ». Si les parlements ont refusé quelquefois d’enregistrer des édits faits par le roi et ses ministres, ils n’ont témoigné, par contre, d’aucune sollicitude pour le peuple. Mais puisque les parlements faisaient opposition à la Cour, cela suffisait ; et lorsque les émissaires de la bourgeoisie et des parlements allaient chercher renfort chez le peuple, celui-ci s’ameutait volontiers pour manifester de cette façon contre la Cour et les riches.

En juin 1787, le parlement de Paris se rendit populaire pour avoir refusé de l’argent à la Cour. La loi exigeait que les édits du roi fussent enregistrés par le parlement, et le parlement de Paris enregistra volontiers certains édits concernant le commerce des grains, la convocation d’assemblées provinciales et la corvée. Mais il refusa d’enregistrer l’édit qui établissait de nouveaux impôts, — une nouvelle « subvention territoriale » et un nouveau droit de timbre. Alors le roi convoqua ce qu’on appelait un «lit de justice», fit enregistrer de force ces édits. Le parlement protesta, et gagna ainsi la sympathie de la bourgeoisie et du peuple. À chaque séance, il y avait foule aux abords du palais : clercs, oisifs, curieux, hommes du peuple se rassemblaient pour acclamer les parlementaires. Pour y mettre fin, le roi exila le parlement à Troyes, — et des manifestations bruyantes commencèrent à Paris. La haine du peuple se portait surtout — déjà alors — contre les princes (surtout contre le duc d’Artois) et contre la reine, qui reçut le sobriquet de Madame Déficit.

La cour des aides de Paris, soutenue par l’émeute populaire, ainsi que tous les parlements de province et les cours de justice protestèrent contre cet acte du pouvoir royal et, l’agitation grandissant toujours, le roi fut forcé, le 9 septembre, de rappeler le parlement exilé, ce qui provoqua de nouvelles manifestations à Paris, dans lesquelles on brûla le ministre de Calonne en effigie.

Ces troubles se passaient surtout au sein de la petite bourgeoisie. Mais en d’autres endroits ils prirent un caractère plus populaire.

En 1788, des insurrections éclatèrent en Bretagne. Lorsque le commandant de Rennes et l’intendant de la province se rendirent au Palais pour déclarer au parlement de Bretagne l’édit par lequel ce corps était aboli, toute la ville fut bientôt sur pied. La foule insulta et bouscula les deux fonctionnaires. Au fond, le peuple haïssait l’intendant Bertrand de Moleville, et les bourgeois en profitaient pour répandre le bruit que c’était l’intendant qui faisait tout : « C’est un monstre à étouffer », disait un des billets répandus dans la foule. Aussi lorsqu’il sortit du Palais, on lui lança des pierres, et on jeta sur lui à plusieurs reprises une corde avec nœud coulant. On allait se battre, lorsque — la jeunesse débordant la troupe — un officier jeta son épée et fraternisa avec le peuple.

Peu à peu des troubles du même genre éclatèrent dans plusieurs autres villes de la Bretagne, et les paysans se soulevèrent à leur tour lors de l’embarquement des grains à Quimper, Saint-Brieuc, Morlaix, Port-l’Abbé, Lamballe, etc. Il est intéressant de noter, dans ces désordres, le rôle actif des étudiants de Rennes qui fraternisèrent avec l’émeute[6].

En Dauphiné, et notamment à Grenoble, le soulèvement prit un caractère encore plus sérieux. Dès que le commandant, Clermont-Tonnerre, eut promulgué l’édit qui licenciait le parlement, le peuple de Grenoble se souleva. On sonna le tocsin qui se répandit bientôt dans les villages, et les paysans accoururent en force dans la ville. Il y eut bagarre sanglante et beaucoup de tués. La garde du commandant se trouva impuissante, et son palais fut saccagé. Clermont-Tonnerre, menacé d’une hache, soulevée sur sa tête, dut révoquer l’édit royal.

C’était le peuple — surtout les femmes — qui agissait. Quant aux membres du parlement, le peuple eut peine à les trouver. Ils s’étaient cachés, et ils écrivaient à Paris que le soulèvement s’était fait contre leur volonté. Et quand le peuple les eut sous la main, ils les tint prisonniers, puisque leur présence donnait une apparence de légalité au soulèvement. Les femmes montaient la garde autour de ces parlementaires arrêtés, ne voulant même pas les confier aux hommes, de peur qu’ils ne fussent relâchés.

La bourgeoisie de Grenoble eut évidemment peur de ce soulèvement populaire et elle organisa pendant la nuit sa milice bourgeoise qui s’empara des portes de la ville, ainsi que des postes militaires, qu’elle céda bientôt aux troupes. Les canons furent mis en position contre l’émeute, et le parlement profita de l’obscurité pour fuir. Du 9 au 14 juin la réaction triompha, mais le 14 on apprit qu’à Besançon il y avait eu révolte et que les Suisses y avaient refusé de tirer sur le peuple. Alors les esprits furent montés de nouveau, et il fut même question de convoquer les États de la province. Mais de nouveaux envois de troupes ayant été faits de Paris, l’émeute s’apaisa peu à peu. Cependant la fermentation, soutenue surtout par les femmes, continua encore pendant quelque temps (Vic et Vaissete, t.  X, p. 637).

Outre ces deux soulèvements, mentionnés par la plupart des historiens, il y en eut beaucoup d’autres à cette même époque, — en Provence, en Languedoc, en Roussillon, en Béarn, dans les Flandres, en Franche-Comté et en Bourgogne. Là même où il n’y eut pas d’émeutes proprement dites, on profita de l’effervescence pour maintenir la fermentation et faire des manifestations.

À Paris, lors du renvoi de l’archevêque de Sens, il y eut de nombreuses manifestations. Le Pont-Neuf était gardé par la troupe, et plusieurs conflits éclatèrent entre la troupe et le peuple, dont les meneurs, remarque Bertrand de Moleville (p. 136), « furent ceux mêmes qui plus tard prirent part à tous les mouvements populaires de la Révolution ». Il faut lire d’ailleurs la lettre de Marie-Antoinette au comte de Mercy, datée du 24 août 1788, dans laquelle elle lui parle de ses frayeurs et lui annonce la retraite de l’archevêque de Sens et la démarche qu’elle fait pour rappeler Necker ; on comprend alors l’effet que ces attroupements produisaient sur la Cour. La reine prévoit que ce rappel de Necker fera « reculer l’autorité du Roi » ; elle craint « qu’on ne soit obligé de nommer un principal ministre » ; mais « le moment presse. » Il est bien essentiel que Necker y compte[7].

Trois semaines plus tard (le 14 septembre 1788), lorsqu’on apprit la retraite de Lamoignon, il y eut de nouveaux rassemblements. La foule se lança pour brûler les maisons des deux ministres, Lamoignon et Brienne, ainsi que celle de Dubois. On appela la troupe, et rue Mêlée et rue Grenelle «on fit une horrible boucherie de ces malheureux, qui ne se défendaient même pas». Dubois s’enfuit de Paris. — « Le peuple se serait fait lui-même justice », disent les Deux Amis de la Liberté.

Plus tard encore, en octobre 1788, lorsque le parlement, exilé à Troyes, fut rappelé, « les clercs et la populace » faisaient plusieurs soirées de suite des illuminations sur la place Dauphine. Ils demandaient de l’argent aux passants, pour brûler des feux d’artifice. Ils forçaient les messieurs de descendre de voiture et de saluer la statue d’Henri IV. Ils brûlaient des poupées représentant Calonne, Breteuil, la duchesse de Polignac. Il fut aussi question de brûler la reine en effigie. Peu à peu ces rassemblements se répandirent dans d’autres quartiers, et on envoya la troupe pour les disperser. Il y eut du sang versé et beaucoup de tués et de blessés, place de Grève ; mais comme c’étaient les juges du parlement qui jugeaient les personnes arrêtées, elles s’en tirèrent avec des peines légères.

Ainsi se réveillait et se propageait l’esprit révolutionnaire aux approches de la grande Révolution[8]. L’initiative venait certainement de la bourgeoisie, — surtout de la petite bourgeoisie ; mais, généralement parlant, les bourgeois évitaient de se compromettre, et le nombre de ceux d’entre eux qui, avant la convocation des États généraux, surent résister plus ou moins ouvertement à la Cour, fut très restreint. S’il n’y avait eu que leurs rares actes de résistance, la France aurait attendu bien des années le renversement du despotisme royal. Heureusement, mille circonstances poussaient les masses populaires à se révolter ; et malgré que chaque émeute fût suivie de pendaisons, hautes et courtes, d’arrestations en masse et même de torture pour les arrêtés, le peuple, poussé au désespoir par la misère et aiguillonné d’autre part par les vagues espérances dont la vieille femme parlait à Arthur Young, se révoltait. Il s’ameutait contre les intendants de province, les receveurs d’impôts, les agents de la gabelle, la troupe même, et désorganisait ainsi la machine gouvernementale.

Dès 1788, les insurrections des paysans se généralisèrent au point qu’il devint impossible de pourvoir aux dépenses de l’État ; et Louis XVI, après avoir refusé depuis quatorze ans la convocation des représentants de la nation, de peur que l’autorité du roi n’en souffre, se vit enfin forcé de convoquer, d’abord, à deux reprises, des Assemblées de notables, et enfin les États généraux.



  1. Auparavant le fermier ne pouvait vendre ses grains pendant trois mois après la récolte. Le seigneur seul pouvait le faire ; c’était un privilège féodal qui lui permettait de vendre son blé à un prix élevé.
  2. C’est ce qu’on vient d’abolir aussi en Russie (1906).
  3. Déclaration du 24 août 1780. La peine de roue existait encore en 1785. Les parlements, malgré le voltairianisme de l’époque et l’adoucissement général des mœurs, étaient restés défenseurs ardents de la torture qui ne fut définitivement abolie que par l’Assemblée nationale. Il est intéressant de constater (E. Seligman, ’’La justice pendant la Révolution’’, p. 97 notes) que Brissot, Marat et Robespierre contribuèrent par leurs écrits au mouvement pour la réforme du code pénal.
  4. Les arguments sur lesquels se basa Louis XVI sont à noter. Je les résume d’après E. Semichon, Les réformes sous Louis XVI : Assemblées provinciales et parlements, Paris, 1876, p. 57. Les projets de Turgot semblaient dangereux à Louis XVI, et il écrivit : « Partant d’un homme qui a de bonnes vues, sa constitution aurait bouleversé l’état actuel. » Et plus loin : « Ce système censitaire d’élection est le moyen de faire des mécontents des non-propriétaires, et si on permet à ceux-ci de s’assembler, ce sera une semence de désordre. » — « Le passage du régime aboli au régime que M. Turgot propose actuellement, mérite attention ; on voit bien ce qui est, mais on ne voit qu’en idée ce qui n’est pas ; et on ne doit pas faire des entreprises dangereuses si on n’en voit pas bien le but. » Voir à l’appendice A, de M. Semichon, la liste très intéressante des principales lois faites sous Louis XVI, de 1774 à 1789.
  5. C. de Vic et J. de Vaissete, Histoire générale du Languedoc, continuée par Du Mège, 10 volumes, 1840-1846.
  6. Du Châtelier, Histoire de la Révolution dans les deux départements de l’ancienne Bretagne, 6 volumes, 1836, t. II, pp. 60-70, 161, etc.
  7. J. Feuillet de Couches, Lettres de Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth, Paris 1864, t. I, pp. 214-216. – « L’abbé vous a écrit hier au soir, monsieur, et vous a marqué mon désir », écrivait la reine. « Je crois plus que jamais que le moment presse, et qu’il est bien essentiel qu’il (Necker) accepte. Le roi est bien franchement de mon avis, et vient de m’apporter un papier de sa main avec ses idées, dont je vous envoie copie. » Le lendemain, elle écrivait de nouveau : « Il n’y a plus à hésiter ; si demain il peut se mettre à la besogne, c’est le mieux. Elle est bien urgente… Je crains qu’on ne soit obligé à nommer un principal ministre. »
  8. Voyez pour de plus amples renseignements, Félix Roquain, L’Esprit révolutionnaire avant la Révolution, Paris, 1878.