La Grande Révolution/VI

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P.-V. Stock (p. 41-46).

VI

LES ÉTATS GÉNÉRAUX RENDUS NÉCESSAIRES


Pour quiconque connaissait l’état de la France, il était évident que le régime du gouvernement irresponsable de la Cour ne pouvait plus durer. La misère dans les campagnes allait en grandissant, et chaque année il devenait de plus en plus difficile de lever les impôts et de forcer en même temps le paysan à payer aux seigneurs les redevances et au gouvernement provincial les nombreuses corvées. Les impôts seuls mangeaient plus de la moitié et souvent plus des deux tiers de ce que le paysan pouvait gagner dans le courant de l’année. La mendicité d’une part, et l’émeute d’autre part, devenait l’état normal des campagnes. Et puis, ce n’était plus le paysan seul qui protestait et se révoltait. La bourgeoisie, elle aussi, exprimait son mécontentement à haute voix. Elle profitait, sans doute, de l’appauvrissement des paysans pour les enrôler dans l’industrie, et elle mettait à profit la démoralisation de l’administration et le désordre dans les finances, pour s’emparer de toute sorte de monopoles, et s’enrichir par les emprunts de l’État.

Mais cela ne suffisait pas à la bourgeoisie. Pendant quelque temps elle peut très bien s’accommoder du despotisme royal et du gouvernement de la Cour. Cependant il arrive un moment où elle commence à craindre pour ses monopoles, pour l’argent qu’elle a prêté à l’État, pour les propriétés foncières qu’elle a acquises, pour les industries qu’elle a fondées, — et alors elle favorise le peuple dans ses émeutes, afin de briser le gouvernement de la Cour et de fonder son pouvoir politique à elle. C’est ce qu’on voit parfaitement se produire durant les treize ou quatorze premières années du règne de Louis XVI, de 1774 à 1788.

Un changement profond dans tout le régime politique de la France s’imposait à vue d’œil ; mais Louis XVI et la Cour résistaient à ce changement, et ils s’y opposèrent si longtemps qu’il arriva un moment où les réformes modestes qui eussent été très bien accueillies au début du règne, ou même en 1783 et 1785, furent déjà dépassées dans la pensée de la nation, lorsque le roi se décida enfin à céder. Tandis qu’en 1775, un régime mixte d’autocratie et de représentation nationale eût satisfait la bourgeoisie, douze ou treize ans plus tard, en 1787 et 1788, le roi se trouva en présence d’une opinion publique qui ne voulait plus entendre parler de compromis et exigeait le gouvernement représentatif, avec toute la limitation du pouvoir royal qui s’ensuivait.

Nous avons vu comment Louis XVI repoussa les propositions très modestes de Turgot. L’idée même de limitation du pouvoir royal lui répugnait. Aussi, les réformes de Turgot — abolition des corvées, abolition des jurandes et une tentative timide de faire payer quelques impôts aux deux classes privilégiées, la noblesse et le clergé — ne donnèrent rien de substantiel. Tout se tient dans un État, et tout tombait en ruines sous l’ancien régime.

Necker, qui suivit de près Turgot, était plutôt financier qu’homme d’État ; il avait l’esprit borné des financiers qui voient les choses plutôt par leurs petits côtés. Il se trouvait à son aise au milieu des opérations financières, des emprunts ; mais il suffit de lire son Pouvoir exécutif, pour comprendre combien son esprit, accoutumé à raisonner sur des théories de gouvernement, au lieu de se débrouiller dans le choc des passions humaines et des desiderata énoncés dans une société à un moment donné, était peu fait pour comprendre l’immense problème politique, économique, religieux et social qui se trouvait posé en France en 1789[1].

Aussi Necker n’osa-t-il jamais tenir auprès de Louis XVI le langage net, précis, sévère et audacieux qu’exigeait la situation. Il ne lui parla que très timidement du gouvernement représentatif et se borna à des réformes qui ne pouvaient ni résoudre les difficultés du moment, ni satisfaire personne, tandis qu’elles faisaient sentir à tous la nécessité d’un changement fondamental.

Les assemblées provinciales, dont Necker ajouta dix-huit à celles qui avaient été instituées par Turgot, et qui amenaient après elles les assemblées de district et de paroisse, furent forcées de discuter les problèmes les plus ardus et de mettre à nu les plaies affreuses du pouvoir illimité de la royauté. Et comme les discussions sur ces objets durent se répandre jusqu’aux villages, elles contribuèrent sans doute puissamment à la chute de l’ancien régime. Ainsi les assemblées provinciales, qui auraient pu servir de paratonnerre en 1776, aidaient déjà au soulèvement en 1788. De même le fameux Compte rendu sur l’état des finances, que Necker publia en 1781, peu de mois avant de quitter le pouvoir, fut un coup de massue porté à l’autocratie. Comme il arrive toujours en pareille occasion, Necker contribua ainsi à ébranler le régime qui déjà s’écroulait, mais il fut impuissant à empêcher que l’écroulement devînt une révolution : probablement il ne la voyait même pas venir.

Après le premier renvoi de Necker, c’était, de 1781 à 1787, la débâcle financière. Les finances se trouvaient dans un état si misérable que les dettes de l’État, des provinces, des ministères et même de la maison du roi s’accumulaient de façon inquiétante. À chaque instant ce pouvait être une banqueroute de l’État, — banqueroute dont maintenant la bourgeoisie, intéressée comme prêteur, ne voulait à aucun prix. Et, avec cela, le peuple, était déjà si appauvri qu’il ne pouvait payer davantage d’impôts : il ne payait pas et se révoltait. Quant au clergé et à la noblesse, ils refusaient absolument de se saigner dans l’intérêt de l’État. La révolte des campagnes, dans ces conditions, faisait avancer la Révolution à grands pas. Et c’est au milieu de ces difficultés que le ministre Calonne convoqua à Versailles une Assemblée des Notables, pour le 22 février 1787.

Cette Assemblée des Notables, c’était juste ce qu’il ne fallait pas faire à ce moment : juste la demi-mesure qui d’un côté rendait la convocation d’une Assemblée nationale inévitable et, d’autre part, inspirait la méfiance contre la Cour et la haine contre les deux ordres privilégiés, la noblesse et le clergé. On apprit, en effet, que la dette nationale avait atteint un milliard six cent quarante-six millions, — chiffre épouvantable à cette époque, — et que le déficit annuel se montait à cent quarante millions. Ceci — dans un pays ruiné comme l’était la France ! On l’apprit ; tout le monde en parla ; et après que tout le monde en eut parlé, les notables, pris dans les hautes classes et représentant une assemblée ministérielle, se séparèrent le 25 mai sans avoir rien fait, rien décidé. Calonne fut remplacé pendant leurs délibérations par Loménie de Brienne, archevêque de Sens ; mais celui-ci, par ses intrigues et ses essais de rigueur, ne sut que soulever les parlements, provoquer un peu partout des émeutes, lorsqu’il voulut les licencier et soulever davantage l’opinion générale contre la Cour. Lorsqu’il fut renvoyé (le 25 août 1788), sa démission provoqua des réjouissances dans toute la France. Mais puisqu’il avait si bien démontré l’impossibilité du régime despotique, il ne restait plus à la Cour qu’à se soumettre. Le 8 août 1788, Louis XVI était obligé de convoquer les États généraux et d’en fixer l’ouverture pour le 1er mai 1789.

Mais, ici encore, la Cour et Necker, rappelé en 1788 au ministère, s’arrangèrent de façon à mécontenter tout le monde. L’opinion en France était que dans les États généraux, où les trois ordres seraient représentés séparément, le Tiers-État devrait avoir une double représentation, et que le vote devait se faire par tête. Mais Louis XVI et Necker s’y opposèrent et convoquèrent même (6 novembre 1788), une seconde Assemblée des notables qui refuserait, ils en étaient sûrs, le doublement du Tiers et le vote par tête. C’est ce qui arriva en effet ; mais malgré cela l’opinion était tellement préparée en faveur du Tiers par les assemblées provinciales, que Necker et la Cour furent tout de même forcés de céder. Le Tiers-État reçut une double représentation, — c’est-à-dire que sur mille députés, le Tiers en recevait autant que le clergé et la noblesse réunis. Bref, ils firent tout ce qu’il fallait pour indisposer contre eux l’opinion publique, sans rien gagner. L’opposition de la Cour à la convocation d’une représentation nationale fut absolument vaine. Le 5 mai 1789, les États généraux se réunissaient à Versailles.


  1. Du pouvoir exécutif dans les grands États, 2 volumes, 1792. L’idée de cet ouvrage est que, si la France traversait en 1792 une crise révolutionnaire, la faute en était à ce que son Assemblée nationale avait négligé d’armer le roi d’un fort pouvoir exécutif. « Tout aurait pris son cours d’une manière plus ou moins parfaite, si l’on s’était soigneusement occupé d’établir, au milieu de nous, une autorité tutélaire », dit Necker dans la préface de son ouvrage ; et il explique, dans ses deux volumes, de quels droits immenses il fallait armer le pouvoir royal. — Il est vrai que dans son livre Sur la législation et le commerce des grains, publié en 1776, il avait développé — pour protester contre le système de libre commerce des grains, défendu par Turgot, — des idées sympathiques aux pauvres ; il voulait que l’État intervînt pour fixer les prix des blés au profit des pauvres ; mais à cela se bornait son « socialisme » gouvernemental. L’essentiel, pour lui, c’était un État fort, un trône respecté et entouré pour cela de hauts fonctionnaires, et un pouvoir exécutif puissant.