La Guerre de Russie/Les fruits de la guerre

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Imprimerie des petites lectures (p. 70-76).

IV

LES FRUITS DE LA GUERRE

UN vieux voltigeur, auquel les privations et la fatigue n’avaient pas enlevé son air martial et sa bonne mine, se joignit volontairement à nous. Il aimait les coups de main téméraires et le danger ne l’effrayait jamais. Le fusil en bandoulière, la tête haute, il souriait comme s’il se fut agi d’une simple partie de plaisir.

Le caporal prit les devants. Sa blessure le faisait moins souffrir et le repos lui avait rendu un peu de forces.

Ma cousine et son mari restèrent au bivouac. Avant de partir, je les embrassai de tout mon cœur, eux et leur chère petite. Dans la situation où nous nous trouvions, rien ne m’assurait que je devais les revoir encore.

Après avoir marché pendant environ une heure, sans faire beaucoup de chemin, à cause des arbres tombés, des trous et des ravins, nous aperçûmes, au loin devant nous, un grand espace vide.

La hache du bûcheron avait pratiqué une vaste clairière dans la forêt. La partie défrichée, à l’endroit où nous nous trouvions, était assez étroite ; mais plus loin elle s’élargissait et s’étendait à une grande distance.

Il s’agissait d’être prudents ; nous ne tenions guère à nous montrer. Aussi eûmes-nous soin de nous tenir le plus possible sous bois. Un spectacle bien fait pour nous émouvoir s’offrit bientôt à nos regards. Une petite ferme, entourée d’un jardin, était là, à cent pas de nous. Ses habitants, se croyant sans doute à l’abri d’un coup de main, n’avaient pas fui comme la plupart de leurs compatriotes. De la cheminée montait une légère colonne de fumée blanche et dans la cour un grand coq rouge, perché sur un tas de fumier, à côté d’une grange, battait de l’aile et envoyait aux échos d’alentour les notes sonores de son chant triomphal.

— Halte ! commandai-je à voix basse, tout en faisant signe à mes amis de se cacher le mieux possible.

Nous ne pouvions nous présenter tous ensemble devant des gens qui ne seraient probablement pas disposés à nous faire un accueil fraternel.

Le caporal et deux soldats choisis parmi les plus jeunes et les plus alertes prirent les devants, après avoir déposé leurs armes.

Mes autres compagnons et moi, nous nous couchâmes dans la neige, au milieu d’un groupe épais de petits sapins. Il était convenu que nos émissaires viendraient nous prévenir le plus tôt possible, dans le cas où il nous serait permis d’entrer dans la ferme. Ils devaient aussi se montrer très humbles et offrir le peu d’argent que nous possédions en échange de quelques vivres. Si, au contraire, on les recevait mal, ils devaient nous appeler à leur secours et nous tenterions l’assaut. Ils nous fallait des provisions à tout prix !

Dix minutes se passèrent qui nous parurent bien longues.

La cheminée fumait toujours, le coq chantait, mais de nos amis, que nous avions vus disparaître derrière une haie, pas le moindre signe de vie.

J’attendis encore quelques instants, puis, une angoisse terrible m’étreignant le cœur, je sortis de ma cachette, me glissant à travers les branches.

Tout est tranquille autour de la ferme ; j’ai beau prêter l’oreille, rien ne m’avertit que des hommes l’habitent ; j’ai beau regarder, aucun signe de vie ne se manifeste.

Le vieux voltigeur m’appelle tout bas.

— Il me semble, dit-il, que nos amis tardent bien à revenir.

— En effet…

— S’il leur était arrivé malheur !

— Je commence à le craindre.

— Nous ne pouvons cependant les attendre toujours.

— Je suis de ton avis ; si avant cinq minutes d’ici nous ne les voyons pas revenir, nous irons les chercher.

— Ou les venger… grommela le vieux.

Pendant que nous parlons encore, je vois accourir le caporal. Il est suivi de près par deux Russes armés de haches et par une vieille femme échevelée qui jette de grands cris.

— Ne nous montrons pas encore, dis-je à mes hommes. Laissez les venir jusqu’ici ; puis, à l’arme blanche ! Ne tirons pas un coup de fusil ! Notre ami courait toujours, pâle, haletant, nous cherchant du regard.

Encore quelques pas, et les Russes allaient l’atteindre et le mettre en pièces…

Mais nous voilà debout, le sabre au poing, frappant, taillant comme des possédés.

Les deux hommes n’ont pas eu le temps de pousser un cri ; ils gisent dans la neige, qu’ils rougissent de leur sang.

Nous épargnons la femme, tout en lui faisant comprendre par signes que nous n’aurons plus pitié d’elle si elle recommence à hurler. Puis, la faisant marcher au milieu de nous pour l’empêcher de se sauver, nous nous dirigeons du côté de sa demeure.

En route, le caporal nous raconta qu’en arrivant à la ferme ils avaient trouvé la femme en train de préparer le dîner de la famille. Elle fut d’abord très-effrayée en voyant ces trois étrangers, qui, cependant, étaient loin d’avoir l’air terrible. Puis elle les invita à s’asseoir sur un banc qui faisait le tour de la salle et sortit.

Nos amis se félicitaient déjà de la bonne réussite de leur démarche, lorsque tout à coup deux hommes sortirent de la place voisine et se jetèrent sur les malheureux soldats qui, désarmés et surpris à l’improviste, ne purent songer à se défendre. Deux des nôtres tombèrent, la tête fendue d’un coup de hache, et le caporal eût subi le même sort, si une prompte fuite ne l’eût dérobé aux coups des meurtriers.

Nous trouvâmes en effet les cadavres de nos malheureux compagnons, baignant dans une mare de sang.

Cette vue excita tellement ma colère, que je fus un instant sur le point d’approuver mes compagnons qui voulaient percer la vieille de leurs armes. Elle se traînait à genoux et nous montrait les « saintes images » qui là comme dans toutes les maisons russes occupaient la place d’honneur. Et quand elle lut dans les regards qu’elle n’avait nul droit de compter sur notre pitié, elle se mit à sangloter.

Cependant nous nous contentâmes de l’attacher solidement. Puis nous nous mîmes à chercher des vivres. Au bout de quelques instants, nous trouvâmes du lard, du sel et un petit sac de farine.

C’était tout ce que nous pouvions désirer et je proposai de retourner au bivouac.

Alors seulement on s’aperçut que le vieux voltigeur n’avait pas assisté à la perquisition.

L’ayant cherché vainement dans toute la maison, nous allions partir sans lui, lorsqu’il accourut, portant triomphalement deux belles poules et le fameux coq rouge auxquels il venait de tordre le cou.

Nous l’entourâmes pour le féliciter de son adresse.

— Rengainez vos compliments, dit-il vivement, car bientôt les cosaques seront ici. J’en ai vu qui se dirigeaient de ce côté, chassant devant eux une trentaine de prisonniers.

Puis, voyant les cadavres de nos camarades et la femme liée et baillonnée, il ajouta :

— Voilà des témoins qu’il s’agit de faire disparaitre immédiatement !

— Mais comment ? lui demandai-je.

— Nous les couvrirons d’une couche de fumier.

— Les morts, soit, mais pas la fermière !

Elle comme les autres !

— Je m’y oppose formellement !… Nous avons déjà tué deux membres de sa famille, son mari et son fils peut-être ; assez de sang a été versé…

— Alors tu veux que les cosaques, apprenant le meurtre de deux de leurs compatriotes, se vengent à leur manière ?

— Arrive qui voudra, répliquai-je, nous ne pouvons pas tuer cette malheureuse ! Ce serait une lâcheté.

Le vieux serrait les poings et trépignait de rage.

— Nous perdons inutilement un temps précieux, reprit-il ; enterrons vite nos camarades ; pendant que nous leur rendrons ce dernier service, que quatre hommes vigoureux et alertes aillent chercher les deux Russes ; la neige se chargera de faire disparaitre les traces de la lutte.

— Et ceci ? lui demandai-je en montrant le plancher rougi par le sang de nos pauvres camarades.

— Nous mettrons le feu à la baraque.

— Et la vieille ?

— Nous l’emmènerons avec nous, puisque tu refuses de nous en débarrasser.

Nos amis étaient déjà à la besogne, creusant dans le fumier un trou large et profond, où Russes et Français allaient dormir côte à côte du sommeil de la mort.

Je courus, accompagné de trois de nos camarades, chercher les cadavres des deux fermiers.

Jugez de ma surprise et de mon indignation, lorsque, à mon retour, je vis au fond de la fosse la vieille femme, le crâne fendu et la poitrine percée d’un coup de baïonnette.

Le sang teignait ses longs cheveux gris dénoués et les spasmes de la mort secouaient ce pauvre vieux corps que la neige commençait à couvrir.

Le voltigeur avait profité de ma courte absence pour empêcher, disait-il, cette mauvaise langue de nous dénoncer une seconde fois.

— Ce que vous avez fait là, m’écriai-je, est indigne d’un soldat français ! Laissez ces vengeances aussi atroces que lâches aux sauvages qui nous font la chasse en ce moment… Mais nous…

— Ta, ta, ta ! Nous avons bien le droit de faire les généreux dans ce pays de malheur ! Avec cela que cette tendre créature nous eût épargnés si l’occasion se fût présentée de nous faire tuer jusqu’au dernier !…

Je voulus répliquer, mais tout le monde, sauf le caporal, prit fait et cause pour le vieux.

Un peu de fumier est jeté sur les cadavres et la neige aura bientôt nivelé la place où reposent cinq nouvelles victimes de la guerre.

Je souffrais le martyre. Le peu de provisions que nous avions trouvées dans la ferme nous avaient coûté trop cher pour que leur conquête pût me réjouir.

Et voilà maintenant qu’une épaisse fumée sort des granges et de la maison. Après le meurtre, l’incendie !… Il est vrai, ces gens ont été bien cruels à notre égard, mais notre vengeance a dépassé les bornes.

Et je pensais en moi-même :

« Mes camarades ne m’écoutent plus. Leur conduite me répugne ; quand j’aurai retrouvé mon cousin et sa femme, je me contenterai de leur société et de celle de ce bon jeune homme qui est là, près de moi, les larmes aux yeux, cherchant à me consoler, mais affligé lui-même au-delà de toute expression. »

Nous quittâmes ce lieu de désolation et, nous orientant le mieux possible, nous reprîmes le chemin de la forêt. Il neigeait plus que jamais, et le vent soufflait avec une violence inouïe. Je me demande encore comment nous avons pu atteindre le premier massif de sapins derrière lequel nous trouvâmes un abri, sinon contre le froid, du moins contre l’horrible tempête qui nous aveuglait.

Pendant que nous prenions quelques instants de repos, secouant la neige qui nous couvrait, ajustant notre chaussure en lambeaux et nettoyant nos armes, nous entendîmes le bruit d’une fusillade.

— On attaque nos amis, m’écriai-je, volons à leur secours !

— Ce sont les cosaques qui les ont surpris, dit le vieux ; nous ne sommes ni assez nombreux, ni assez forts pour tenir tête à des soldats bien armés et bien nourris ; d’ailleurs nous arriverions trop tard.

Cet homme n’avait réellement pas de cœur.

— Alors, lui dis-je, tu serais d’avis…

— Que nous devons prendre une autre direction… Dans les circonstances actuelles je m’en rapporte au proverbe : « Chacun pour soi ! »

— C’est aussi mon idée, ajouta un jeune artilleur qui, ayant pris une bonne part du butin, ne se souciait guère de partager avec les autres.

L’indignation me fit perdre mon sang-froid et je repris d’une voix que la colère faisait trembler :

— Vous seriez donc assez lâches pour abandonner des amis dans la détresse !

— Allez à leur secours, vous et votre ami, si le cœur vous en dit, ricana le voltigeur ; quant à moi, je tiens à ma peau et je chercherai toujours à éviter la rencontre des cosaques.

— Eh bien ! m’écriai-je, tu n’es pas digne de porter l’uniforme du soldat français ! Viens, dis-je au caporal, prouvons que l’adversité peut bien nous abattre un moment, mais que jamais elle ne nous rendra lâches !

— Tu m’insultes ! hurla le vieux en dégaînant.

— Je te dis la vérité, rien que la vérité, répondis-je en faisant un pas en avant ; et cette vérité je te la jette à la face : tu es un lâche !

Et à mon tour je tirai mon épée.

Deux ou trois de nos camarades excitaient le voltigeur ; d’autres cherchaient à me calmer.

Le caporal me dit à l’oreille :

— Notre petite protégée a besoin de nous…

Dans toute autre circonstance, mon antagoniste eût payé cher sa témérité. Mais je pensais à mes amis dont la vie était en danger, je maîtrisai ma colère et implorai encore pour ceux que j’aimais la pitié de mes compagnons.

Hélas ! la misère avait transformé complètement tous ces hommes. Ils s’en allèrent sans même daigner me répondre.

— Courons vite, dit le caporal et ne perdons pas une minute.

Nous nous dirigeâmes au pas de course vers la forêt. Ce n’était pas chose facile, car nous avions de la neige jusqu’aux genoux, et l’anxiété nous coupait la respiration. Vingt fois je fus sur le point de jeter mes provisions, afin de courir plus vite ; mais la prudence me conseillait d’avoir le plus grand soin de ces vivres qui nous avaient coûté si cher et je poursuivis ma course malgré le poids accablant de ma charge.

Le caporal était haletant ; mais le vaillant et généreux jeune homme ne cessait de me dire :

— Du courage ! peut-être arriverons-nous à temps !

Du courage, j’en avais certainement beaucoup, et Dieu m’est témoin que je n’eusse reculé devant aucun danger. Mais un secret pressentiment me disait qu’un horrible malheur m’arrivait en ce moment ; j’eusse donné volontiers tout ce que je possédais, pour entendre un seul coup de fusil. Mais rien, pas le moindre bruit, ne venait m’annoncer que nos amis se défendaient encore.

Cette pensée me fut bien cruelle. Je l’aimais tant, ce pauvre petit ange qui m’avait souri au moment où le sombre désespoir allait envahir mon cœur. Je l’aimais, cette tendre fleur éclose dans la neige. Vivait-elle encore ? N’avait-elle pas été foulée aux pieds des hommes et des chevaux pendant cette mêlée sanglante que nous avait révélée le bruit lointain de la fusillade ? Les cosaques l’avaient-ils épargnée ? Je n’osais guère l’espérer, maintenant surtout que je venais de voir combien de cruauté la guerre peut mettre dans les cœurs.

Nous avançons toujours, nous encourageant mutuellement et cherchant à nous guider le plus directement possible vers la place où nous avons laissé nos amis. Nous éprouvons la plus grande peine à nous orienter : tous les arbres de l’immense forêt se ressemblent et aucun sentier n’est tracé dans ce dédale. Cependant nous prenons la bonne direction : un tronc renversé que nous avons remarqué au départ nous dit que nous approchons du bivouac.

Et toujours le même silence !

Je cherche encore à me tranquilliser. Les cosaques ne voyagent que par petits groupes : ils auront vu que la lutte pouvait tourner à leur désavantage, et ils sont partis aux premiers coups de fusil.

Encore quelques pas…

Aucun bruit n’arrive à notre oreille, pas la moindre colonne de fumée ne nous révèle la présence de nos amis.

Nous avançons lentement, étouffant le bruit de nos pas et apprêtant nos armes.

Il me reste encore une douzaine de cartouches, mon ami en possède à peu près autant ; nous sommes bien décidés à ne pas les gaspiller.

Nous voilà arrivés…

Ciel ! quel horrible spectacle s’offre à nos regards !

Près du feu éteint gisait ma pauvre cousine, serrant encore dans ses bras le corps inanimé de sa petite fille.

Le même coup de lance avait tué la mère et l’enfant.

À quelques pas de là, nous vîmes cinq cadavres en partie dépouillés de leurs vêtements.

Les monstres avaient tout pris, les ustensiles de ménage, les vêtements et les armes. Seul le cadavre de ma cousine avait été respecté. Il s’était sans doute trouvé parmi ces barbares ivres de sang un homme plus civilisé qui, songeant à celle qui lui donna le jour, ne voulut pas qu’on mit la main sur cette courageuse mère, dont le dernier soupir s’était confondu avec celui de son enfant expirant.

Hors de moi-même j’ouvris doucement les bras de la morte et, soulevant le petit cadavre raidi de ma filleule, je couvris ses joues glacées de baisers et de larmes.

Combien de temps suis-je resté là, fou de douleur, oubliant mes propres peines, tantôt priant pour ceux qui n’étaient plus, tantôt maudissant leurs bourreaux et roulant dans ma tête les plus horribles projets de vengeance ?

Quand je revins à moi, l’obscurité commençait à descendre sur la terre et le vent glacial du nord raidissait mes membres.

Le caporal me frappa doucement sur l’épaule. Lui aussi avait pleuré. La vie des camps n’avait pu corrompre son cœur, il comprenait, il partageait mes peines.

— Ami, me dit-il, nous ne pouvons rester plus longtemps ici ; les cosaques pourraient revenir et nous ne sommes pas en état de nous défendre.

— Qu’ils viennent ! m’écriai-je et qu’ils viennent le plus tôt possible ! Je mourrai content, si je puis seulement assommer une seule de ces brutes !

— Mourir… murmura le pauvre garçon, mourir si loin de notre pays, au milieu de cette forêt où les loups et les corbeaux viendront se disputer nos cadavres… C’est horrible !

— Que veux-tu ?… Aujourd’hui ou demain, à l’instant même ou un peu plus tard, il vaut mieux encore tomber sous les coups de l’ennemi, mourir en se défendant, que de périr misérablement comme tant d’autres dont nous avons vu les cadavres le long du chemin !

— Mais qui sait si nous n’aurons pas le bonheur de rejoindre l’armée ? Elle ne peut être bien loin d’ici… Songez-y bien, l’armée, c’est la patrie, c’est l’espoir de revoir notre mère et tous ceux que nous aimons…

La patrie, notre mère, la maison paternelle, des mains aimées serrant nos mains, des larmes d’amour et de joie humectant nos joues, quel beau rève de marcher, toujours droit devant moi, vers ce beau pays où l’on fait tant de vœux pour mon bonheur.

Nous creusons, à l’aide de nos armes, une fosse dans laquelle nous enterrons ma cousine et sa petite fille.

Un peu de neige fondue avait coulé sur le front de ma filleule quand nous l’avions baptisée dans une grange où beaucoup des nôtres devaient périr misérablement, un peu de neige couvrit ses restes mortels !…

Avant de quitter ces tristes lieux, nous examinâmes les cadavres de nos pauvres camarades. Tous étaient littéralement hachés. Mon cousin, la vieille cantinière, son mari et quelques autres camarades avaient sans doute été conduits en captivité ; dans ce cas, ils étaient plus à plaindre que les morts.

Mon compagnon d’infortune avait lu beaucoup de relations de voyages. Il me raconta comment les Canadiens ne craignent pas d’entreprendre de longs voyages au cœur de leur hiver aussi dûr peut-être que celui de la Russie. « La neige elle-même, dit-il qui nous effraye tant en ce moment, leur sert à se procurer un abri, s’il leur arrive d’être trop éloignés d’une habitation. Regardez, ajouta-il, comme elle s’est amoncelée au centre de ce groupe de sapins qui semblent plantés exprès pour nous offrir un abri. Nous allons nous y faire un lit et nous y dormirons comme des princes. Voilà une heure que nous marchons, les cosaques ont renoncé, au moins pour cette nuit, à venir nous tenir compagnie. »

Noble cœur ! il disait cela en riant, pour chasser mes soucis, et lui-même avait la mort dans l’âme !

Nous eûmes beaucoup de peine à nous creuser un nid sous le petit dôme de verdure ; mais la fatigue nous procura une réaction qui nous permit de dormir jusqu’au matin et d’oublier pour quelques heures nos chagrins et nos souffrances.