La Guerre du feu/III/2

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Plon (p. 137-146).


II

L’ARÊTE GRANITIQUE


La nuit passa. Dans la lueur chancelante des étoiles, ni Nam, ni Gaw, ni le chef ne virent de silhouette humaine, ils n’entendirent et ne flairèrent que les vents humides, les bêtes de marécage, les rapaces aux ailes molles. Quand le matin se répandit comme une vapeur d’argent, la lande montra sa face morne, suivie d’une eau sans limites, entrecoupée d’îles boueuses.

S’ils s’éloignaient des rives, ils retrouveraient sans doute les Nains Rouges. Il fallait suivre les confins de la lande et du marécage, à la recherche d’une issue, et, comme rien n’indiquait la direction préférable, ils prirent celle qui semblait le moins se prêter aux embûches. D’abord, cette route se montra bonne. Le sol, assez résistant, à peine coupé de quelques flaques, produisait des plantes courtes, sauf au rivage même. Vers le milieu du jour, les buissons et les arbustes se multiplièrent ; il fallut continuellement guetter l’horizon rétréci. Toutefois, Naoh ne croyait pas que les Nains Rouges fussent proches. S’ils n’avaient pas abandonné la poursuite, ils suivaient la trace des Oulhamr : leur retard devait être considérable.


La provision de chair était épuisée. Les Nomades se rapprochèrent du rivage, où foisonnait la proie. Ils manquèrent une outarde, qui se réfugia sur une île. Ensuite, Gaw captura une petite brème à l’embouchure d’un ruisseau ; Naoh perça de son harpon un râle d’eau, puis Nam pêcha plusieurs anguilles. Ils allumèrent un feu d’herbe sèche et de rameaux, joyeux de flairer l’odeur des chairs rôties. La vie fut bonne, la force emplit leur jeunesse ; ils croyaient avoir lassé les Nains Rouges et ils achevaient de ronger les os du râle, lorsque des bêtes jaillirent des buissons. Naoh reconnut qu’elles fuyaient un ennemi considérable. Il se leva, il eut le temps de voir une forme furtive, dans un interstice des végétaux.

— Les Nains Rouges sont revenus ! dit-il.

Le péril était plus redoutable que naguère. Car les Nains Rouges pouvaient suivre les Oulhamr à couvert, leur couper la route par des embuscades.

Une bande de territoire s’allongeait, presque nue et favorable à la fuite, entre le marécage et la brousse. Les Oulhamr se hâtèrent de charger les cages, les armes et ce qui leur restait de chair. Rien n’entrava leur départ. Si l’ennemi les suivait par les buissons, il devait perdre du terrain, étant ensemble moins leste et entravé par les végétaux. La lande aride s’élargit d’abord, puis elle commença à se rétrécir parmi des arbres, des arbustes ou des herbes hautes. Pourtant le sol demeurait solide, et Naoh était sûr d’avoir distancé les Nains Rouges : tant qu’aucun obstacle ne se présenterait, il garderait l’avantage.

Les obstacles vinrent. Le marécage avança des tentacules sur la plaine, des havres profonds, des mares, des canaux gorgés de plantes visqueuses. Les fugitifs voyaient leur route obstruée sans relâche : ils devaient tourner, biaiser et même revenir sur leurs pas. À la fin, ils se trouvèrent resserrés sur une bande granitique, que limitaient à droite l’eau immense, à gauche des terrains inondés par les crues d’automne. L’ossature granitique s’abaissa et disparut ; les Oulhamr se trouvaient cernés sur trois faces : il leur fallait ou rebrousser chemin, ou attendre les coups du hasard.

Ce fut un moment formidable. Si les Nains Rouges étaient à l’entrée de la bande, toute retraite devenait impossible. Et Naoh, le front bas devant le monde hostile, regretta amèrement d’avoir quitté les mammouths. Son énergie fléchit, il connut le découragement et la détresse. Puis l’action revint, avec son urgence et sa rudesse ; le regret passa comme un battement de cœur ; il n’y eut que l’heure présente. Elle exigeait la tension de tout l’être et l’éveil continu des sens.

Les Nomades essayèrent rapidement les issues. Au loin, une masse rousse s’élevait, qui pouvait être une île, qui pouvait aussi être la reprise de l’arête. Gaw et Naoh cherchèrent un gué ; ils ne trouvèrent que l’eau profonde ou la trahison des fanges et des vases.

Alors, la dernière chance était dans le retour. Ils le décidèrent brusquement et l’exécutèrent en hâte. Ils parcoururent deux mille coudées et se retrouvèrent hors du marécage, devant une végétation touffue, à peine entrecoupée d’îlots et d’herbe rase ; Nam, qui précédait, s’arrêta net et dit :

— Les Nains Rouges sont là.

Naoh n’en doutait point. Pour mieux s’en assurer il ramassa des pierres et les lança rapidement dans le fourré que Nam désignait : une fuite légère mais certaine décela les ennemis.

La retraite devenait impossible : il fallait se préparer au combat. Or l’endroit où se trouvaient les Oulhamr ne leur offrait point d’avantage et permettrait aux Nains Rouges de les envelopper. Mieux valait s’établir sur une partie de l’arête. Avec la lueur du Feu, ils y seraient à l’abri des surprises.

Naoh, Nam et Gaw poussèrent leur cri de guerre. Et, tandis qu’ils brandissaient leurs armes, Naoh clamait :

— Les Nains Rouges ont tort de poursuivre les Oulhamr, qui sont forts comme l’ours et agiles comme le saïga. Si les Nains Rouges les attaquent, ils mourront en grand nombre ! Naoh seul en abattra dix… Nam et Gaw en tueront aussi. Les Nains Rouges veulent-ils faire mourir quinze de leurs guerriers pour détruire trois Oulhamr ?

De toutes parts, des voix s’élevèrent dans les buissons et parmi les hautes herbes. Le Fils du Léopard comprit que les Nains Rouges voulaient la guerre et la mort. Il ne s’en étonnait pas : de tout temps, les Oulhamr n’avaient-ils pas tué les hommes étrangers qu’ils surprenaient près de la horde ? Le vieux Goûn disait : « Il vaut mieux laisser la vie au loup et au léopard qu’à l’homme ; car l’homme que tu n’as pas tué aujourd’hui, il viendra plus tard avec d’autres hommes pour te mettre à mort. » Naoh ne reviendrait pas mettre à mort les Nains Rouges, s’ils lui laissaient la route libre, mais il comprenait bien qu’ils devaient le craindre.

D’ailleurs, il savait aussi que les hommes de deux hordes se haïssent naturellement plus que le rhinocéros ne hait le mammouth. Sa grande poitrine s’emplissait de colère ; il provoqua les ennemis, il s’avança vers les buissons en grondant. De minces sagaies sifflèrent, dont aucune ne vint jusqu’à lui. Et il poussa un rire farouche :

— Les bras des Nains Rouges sont faibles !… Ce sont des bras d’enfants !… À chaque coup, Naoh en abattra un de sa massue ou de sa hache…

Une tête s’aperçut parmi des vignes sauvages. Elle se confondait avec la teinte des feuilles rougies par l’automne. Mais Naoh avait vu briller les yeux. Une fois encore, il voulut montrer sa force sans employer la sagaie : la pierre qu’il lança fit frémir le feuillage, un cri aigu s’éleva.

— Voilà ! C’est la force de Naoh… Avec la sagaie aiguë, il aurait terrassé le Nain Rouge.

Alors seulement, il battit en retraite au milieu des glapissements de l’ennemi. Il préféra aller jusqu’au bout de l’arête : il y avait place pour plusieurs hommes et les Nains Rouges devraient attaquer sur une ligne étroite. Du côté de l’eau, à cause des plantes perfides, aucun radeau ne pourrait se faire jour, aucun homme n’oserait se risquer à la nage.

On ne pouvait davantage atteindre un îlot escarpé, qui se dressait à soixante coudées de la levée granitique.

Ayant accumulé des roseaux flétris pour le feu du soir, les Oulhamr n’eurent plus qu’à attendre. De toutes leurs attentes, ce fut la plus terrible. Lorsqu’ils guettaient l’ours gris, ils espéraient, par quelques coups bien portés, anéantir la bête. Lorsqu’ils étaient emprisonnés parmi les pierres basaltiques, ils n’ignoraient pas que le lion-tigre devait s’éloigner pour chercher la proie. Jamais ils n’avaient été cernés par les Dévoreurs d’Hommes…

À présent, la horde qui les assiège a la ruse et le nombre, il est impossible de l’anéantir. Les jours suivront les jours sans qu’elle cesse de veiller devant le marécage, et, si elle ose faire une attaque, comment trois hommes lui résisteraient-ils ?

Ainsi Naoh se trouve pris par la force de ses semblables ; et pourtant, ces semblables sont parmi les plus faibles : aucun d’entre eux ne saurait étrangler un loup ; jamais leurs sagaies légères ne pénétreraient jusqu’au cœur du lion comme les flèches des Oulhamr ; leurs épieux demeureraient impuissants devant l’aurochs, mais ils peuvent atteindre le cœur d’un homme…

Le Fils du Léopard hait la puissance de sa race. Il la sent plus implacable, plus venimeuse, plus destructive que la puissance des félins, des serpents et des loups. Et, se souvenant de la bonté des mammouths, sa poitrine se soulève, un soupir caverneux la déchire, il tourne vers eux cette adoration qui germe au fond de son âme et qui, aussi forte que l’adoration du Feu, est plus tendre et plus douce…

Cependant, le Soleil et l’Eau mêlent leurs vies brillantes. L’Eau est immense, on ne voit pas sa fin, et le Soleil n’est qu’un feu grand comme la feuille du nymphéa. Mais la lumière du Soleil est plus grande que l’Eau même : elle s’étale sur le marécage, elle remplit tout le ciel qui lui-même domine l’étendue de la terre. Dans sa fièvre, Naoh, sans cesser de songer aux Nains Rouges, au combat, aux embuscades et à la délivrance, s’étonne de la lumière si vaste venue d’un feu si petit. Un poids terrible enveloppe ses épaules ; son cœur saute comme une panthère, il l’entend battre contre ses os…

Quelquefois, le Nomade se dresse et lève sa massue ; la guerre le remplit tout entier, ses bras s’impatientent de ne pas frapper ceux qui insultent à sa force. Mais la prudence et la ruse reviennent, sans lesquelles aucun homme ne persisterait une saison : sa mort serait trop belle pour l’ennemi s’il allait la chercher lui-même ; il faut qu’il fatigue les Nains Rouges, qu’il les effraie, qu’il en tue beaucoup. D’ailleurs, il ne veut pas mourir, il veut revoir Gammla. Et, quoiqu’il ne sache pas comment il décevra la horde, sa vie forte garde l’espoir, ne sent pas qu’elle puisse disparaître ; elle s’étend aussi loin que les eaux et que la lumière.

D’abord les Nains Rouges n’avaient point paru, par crainte d’une embûche ou parce qu’ils attendaient une imprudence des Oulhamr. Ils se montrèrent vers le déclin du jour. On les voyait jaillir de leurs retraites et s’avancer jusqu’à l’entrée de l’arête granitique, avec un singulier mélange de glissements et de sauts, puis, arrêtés, ils considéraient le marécage. L’un ou l’autre poussait un cri, mais les chefs gardaient le silence, attentifs. Au crépuscule, les corps rouges grouillèrent ; on eût dit, dans la lueur cendreuse, d’étranges chacals dressés sur leurs pattes de derrière. La nuit vint. Le feu des Oulhamr étendit sur les eaux une clarté sanglante. Derrière les buissons, les feux des assiégeants cuivraient les ténèbres. Des silhouettes de veilleurs se profilaient et disparaissaient. Malgré des simulacres d’attaque, les agresseurs se tinrent hors de portée.

Le jour suivant fut d’une longueur insupportable. Maintenant les Nains Rouges circulaient sans cesse, tantôt par petits groupes, tantôt en masse. Leurs mâchoires élargies exprimaient une opiniâtreté invincible. On sentait qu’ils poursuivraient sans relâche la mort des étrangers ; c’était un instinct développé en eux depuis des centaines de générations, et sans lequel ils eussent succombé devant des races d’hommes plus fortes mais moins solidaires.

Durant la seconde nuit, ils n’esquissèrent aucune attaque : ils gardaient un silence profond et ne se montraient point. Leurs feux mêmes, soit qu’ils ne les eussent pas allumés, soit qu’ils les eussent transportés au loin, demeuraient invisibles. Vers l’aube il y eut une rumeur brusque, et l’on eût dit que des buissons s’avançaient ainsi que des êtres. Quand le jour pointa, Naoh vit qu’un amas de branchages obstruait l’abord de la chaussée granitique : les Nains Rouges poussèrent des clameurs guerrières. Et le Nomade comprit qu’ils allaient avancer cet abri. Ainsi pourraient-ils lancer leurs sagaies sans se découvrir, ou jaillir brusquement, en grand nombre, pour une attaque décisive.

La situation des Oulhamr s’aggravait par elle-même. Leur provision épuisée, ils avaient eu recours aux poissons du marécage. Le lieu n’était pas favorable. Ils capturaient difficilement quelque anguille ou quelque brème ; et, malgré qu’ils y joignissent des batraciens, leurs grands corps et leur jeunesse souffraient de pénurie. Nam et Gaw, à peine adultes et faits pour croître encore, s’épuisaient. Le troisième soir, assis devant le feu, Naoh fut pris d’une immense inquiétude. Il avait fortifié l’abri, mais il savait que, dans peu de jours, si la proie demeurait aussi rare, ses compagnons seraient plus faibles que des Nains Rouges, et lui-même ne lancerait-il pas moins bien la sagaie ? Sa massue s’abattrait-elle aussi meurtrière ?

L’instinct lui conseillait de fuir à la faveur des ténèbres. Mais il fallait surprendre les Nains Rouges et forcer le passage : c’était probablement impossible…

Il jeta un regard vers l’ouest. Le croissant avait pris de l’éclat et ses cornes s’émoussaient ; il descendait à côté d’une grande étoile bleue qui tremblotait dans l’air humide. Les batraciens s’appelaient de leurs voix vieilles et tristes, une chauve-souris vacillait parmi des noctuelles, un grand duc passa sur ses ailes pâles, on voyait luire brusquement les écailles d’un reptile. C’était un de ces soirs familiers à la Horde, quand elle campait près des eaux, sous un ciel clair. Les images anciennes remplirent la tête de Naoh, avec un bourdonnement. Une scène se détacha parmi les autres, qui l’amollissait comme un enfant. La Horde campait auprès de ses feux ; le vieux Goûn laissait couler ses souvenirs qui enseignaient les hommes ; une odeur de chair rôtie flottait avec la brise, et l’on apercevait, derrière une jungle de roseaux, la longue lueur du marécage dans le clair de lune.

Trois filles se levèrent parmi les femmes. Elles rôdaient autour des feux ; elles dépensaient l’ardeur de leur vie qu’un jour de lassitude n’avait pu assoupir ; elles passèrent devant Naoh, avec leur rire étrange et la folie de leur jeunesse. Le vent se leva brusquement, une chevelure frappa le jeune Oulhamr au visage, la chevelure de Gammla, et, dans l’instinct sourd, ce fut un choc. Si loin de la tribu, parmi les embûches des hommes et la rudesse du monde, cette image était la chose profonde de la vie. Elle courbait Naoh vers la rive, elle faisait jaillir de sa poitrine un souffle rauque… Elle s’effaça. Il secoua la tête, il recommença de songer à son sauvetage. Une fièvre le prit, il se dressa et tourna le Feu ; il marcha dans la direction des Nains Rouges.

Ses dents grincèrent : l’abri de branches s’était encore rapproché ; peut-être, la nuit suivante, l’ennemi pourrait-il commencer l’attaque.

Soudain, un cri aigu perça l’étendue, une forme émergea de l’eau, d’abord confuse ; puis Naoh reconnut un homme. Il se traînait ; du sang coulait d’une de ses cuisses. Il était d’étrange stature, presque sans épaules, la tête très étroite. Il sembla d’abord que les Nains Rouges ne l’eussent pas aperçu, puis une clameur s’éleva, les sagaies et les pieux sifflèrent. Alors, des impressions tremblèrent dans Naoh et le soulevèrent. Il oublia que cet homme devait être un ennemi ; il ne sentit que le déchaînement de sa fureur contre les Nains Rouges et il courut vers le blessé comme il aurait couru vers Nam et Gaw. Une sagaie le frappa à l’épaule sans l’arrêter. Il poussa son cri de guerre, il se précipita sur le blessé, l’enleva d’un seul geste et battit en retraite. Une pierre lui choqua le crâne, une seconde sagaie lui écorcha l’omoplate… Déjà il était hors de portée… et, ce soir-là, les Nains Rouges n’osèrent pas encore risquer la grande lutte.