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La Guirlande des dunes/Ceux des Fermes

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Toute la Flandre
Deman (La Guirlande des dunesp. 72-75).

Ceux des Fermes


Rien ne trouble l’agencement
Fixe et durci de leurs idées ;
Leur vie est largement scandée
Au pas du sort :
Mariage, naissance, mort.
Leur force à eux c’est l’habitude,
Debout, au long des temps, au long des jours.
Et faite, avec le bons sens rude
Et lourd
Des séculaires multitudes.

Dans une panne au fond des dunes
Que le lissier compact tient à l’abri du vent,
S’étend
Leur terre ocreuse et brune :
Un seigle nul, quelques maigres herbages,
Une rose parfois, des fruits qui n’ont point d’âge
Peuplent ce champ, comme à regret ;
Mais si pauvre que soit leur clos ou leur guéret,
Ils labourent et travaillent quand même ;
Et les enfants qu’autour de leur amour ils sèment
Travailleront comme eux, dès qu’ils en auront l’âge,
À augmenter, chaque an,
Péniblement,
Le mince et vain et torpide héritage.

Pourtant voyant la mer, toujours, là, devant eux,
La mer où bondissaient les barques des aieux
Dans la tempête et la houle rebelles,
Parfois l’un d’eux, l’aîné des gars,
Sans dire un mot, marche vers elle
Et part.
Ô sa fuite très loin vers les hasards !

Chacun en parle et les parents se taisent
L’un dit « il est parti du côté de la mort »
D’autres le voient, sous de grands cieux de braise
Mener sa vie au cœur des Amériques d’or,
Où l’orge et le froment croissent plus drus que l’herbe
Où ne montent du sol que des moissons superbes
Où l’on fauche le blé, par larges pans vermeils
Comme si l’on abattait des carrés de soleil.

Tous le blâment et tous en rêvent
Le soir, à la morte eau, le long des grèves.

Dites, reviendra-t-il celui qui s’en alla
Louer ses bras,
Au loin, on ne sait où, sous une étoile élue ?

Un jour, on a reçu des lettres de là-bas.
On les commente et chaque phrase est lue
Et puis relue
À la lampe, quand pétillent les feux.
Et l’exemple séduit et tous sentent en eux
Bondir soudain l’esprit des plus lointains aïeux.

Et voici que déjà le frère en écoutant le frère,
De l’autre bout des mers et de la terre,
Crier vers lui,
A quitté, tout à coup, sans rien dire, la nuit,
Pour s’en aller aussi chercher fortune,
Le pauvre champ volé, an par an, jour par jour,
— Hélas avec quelle force et quel amour —
Au sable avare et violent des dunes.