La Jeune Inde/4

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Traduction par Hélène Hart.
Stock (p. 18-21).


LA PROCLAMATION ROYALE


La Proclamation[1] publiée parle Souverain le 24 de ce mois est un document dont le peuple britannique a toutes les raisons de se montrer fier et dont chaque Indien devrait être satisfait. Venant à la suite des révélations faites devant la Commission de Lord Hunter, la Proclamation laisse apparaître le véritable caractère anglais. Car de même que la Proclamation nous en montre le meilleur côté, les cruautés du général Dyer nous en dévoilent le plus mauvais[2]. La Proclamation témoigne du désir d’agir avec équité, les actes du général Dyer montrent l’homme, sous l’influence de la peur et de l’emportement, devenu démon. La juxtaposition des deux événements est, je crois, purement accidentelle. La Proclamation était l’aboutissement inévitable de la mesure importante qui avait reçu le consentement royal. Elle y a mis la dernière touche. La loi sur les Réformes, jointe à la Proclamation, est le gage des intentions équitables du peuple britannique, et en conséquence elle devrait éloigner tout soupçon. Mais ceci ne veut pas dire que nous restions les bras croisés, et que nous nous attendions à obtenir tout ce que nous voulons. Sous le régime constitutionnel britannique, rien ne s’obtient sans lutte sérieuse. Personne n’a cru une seconde ce qui a été dit au Parlement : que les Réformes n’avaient pas été accordées à cause de l’agitation. Vous n’aurions point avancé d’un pas, s’il n’y avait eu un Congrès pour réclamer les droits du peuple ? Faire de l’agitation n’est autre chose qu’un mouvement vers un but déterminé. Mais de même que tout mouvement ne signifie point progrès, toute agitation ne signifie pas succès. Une agitation indisciplinée, — ce qui n’est qu’une paraphrase de violence en parole et en action — ne peut que retarder le progrès national, et amener un châtiment immérité, tel que le massacre de Jallianwalla Bagh. D’une agitation disciplinée dépend le progrès national. La méthode la plus convenable consiste donc à agir raisonnablement, et nous sommes persuadés que la Proclamation Royale et les Réformes ne veulent pas dire qu’il y aura moins d’agitation et moins de travail, mais au contraire plus de travail et plus d’agitation de la bonne sorte.

Les Réformes sont assurément incomplètes : elles ne nous accordent pas assez. Nous avions droit à davantage et pouvions en assumer la responsabilité ; mais telles qu’elles sont, il ne nous est pas permis de les dédaigner. Elles nous permettront de nous développer. Notre devoir, par conséquent, n’est pas de chercher à les dénigrer, mais de nous mettre tranquillement à l’œuvre pour les faire aboutir à un succès, nous préparant ainsi par anticipation à l’époque où nous aurons une responsabilité entière. Notre travail actuel consiste à tourner notre effort sur nous-mêmes. Concentrons nos énergies pour nous débarrasser des abus sociaux, créer un suffrage puissant et envoyer dans nos conseils des hommes qui posent leur candidature pour rendre des services à la Nation et non pour se faire une réclame personnelle.

Il y a beaucoup de méfiance réciproque entre les Anglais et nous. Le Général Dyer, oubliant sa dignité d’homme, devint lâche parce que la méfiance et par conséquent la peur s’emparèrent de lui. Il craignait d’être assailli. La Proclamation, plus que les Réformes, remplace la méfiance par la confiance. Il reste à voir si cette confiance va pénétrer parmi les fonctionnaires. Supposons-le et faisons-lui le meilleur accueil possible. En agissant ainsi, nous ne saurions avoir tort. Avoir confiance est une vertu. La faiblesse engendre la méfiance. Le meilleur moyen de témoigner notre satisfaction est assurément de travailler de bon cœur et de bonne grâce. Notre travail sincère sera la plus sûre garantie de notre progrès rapide vers le but désiré.

Pendant toute ces années, la seule personnalité qui ait travaillé pour l’Inde sans se laisser distraire un seul instant, est M. Montagne. Nous avons eu plusieurs secrétaires d’État qui ont illustré leur poste, mais aucun dont la présence y ait jeté autant d’éclat. Il a été un véritable ami de l’Inde, il a mérité notre reconnaissance. Quant à Lord Sinha il a ajouté à la renommée de son pays. Les Indiens ne sauraient être trop fiers de lui.

31 Décembre 1919

  1. En donnant son assentiment à l’Indian Reform Act de 1919, le Roi-Empereur publia une proclamation, dont voici quelques extraits :

    « Je désire sincèrement que, dans la mesure du possible, toute trace de ressentiment soit effacée entre Mon peuple et ceux qui sont à la tête de Mon Gouvernement. Que ceux qui ont enfreint les lois dans leur ardent désir de progrès politique les respectent à l’avenir. Qu’il devienne possible à ceux qui sont chargés de maintenir un Gouvernement paisible et calme, d’oublier les folies auxquelles ils ont été contraints de mettre un frein. Une ère nouvelle commence. Qu’elle débute par une résolution générale de la part de Mon peuple et de ceux qui Me représentent de travailler ensemble pour un but commun. Je charge donc Mon Vice-roi d’exercer en Mon Nom et en Ma Personne la Clémence Royale envers les condamnés politiques aussi complètement que la sécurité publique le permet. Je désire que cette même clémence s’étende dans les mêmes conditions aux personnes actuellement en prison ou dont la liberté est restreinte pour avoir commis des délits contre l’État ou qui ont enfreint certaines lois particulières et provisoires. Je suis persuadé que la conduite future de ceux qui en profiteront justifiera cette clémence et que dorénavant Mes sujets agiront de telle sorte qu’il ne soit point nécessaire d’appliquer les lois contre de pareilles offenses ».

    (La Jeune Inde, 26 mai 1920).
  2. Sur le général Dyer et le massacre de Jallianwalla Bagh (12 avril 1919), voir R. Rolland, op. c. p. 60-63.