La Loi de Lynch/3

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Amyot (p. 23-34).

III.

Conversation.

En quittant le jacal, don Pablo de Zarate avait traversé la rivière et retrouvé son cheval dans le fourré où il avait eu le soin de l’attacher en arrivant.

Le pauvre animal, effrayé par les éclairs et les roulements sourds du tonnerre, avait poussé un hennissement de plaisir en revoyant son maître.

Sans perdre un instant, le jeune homme se mit en selle et s’éloigna au galop.

La route qu’il avait à faire pour rejoindre ses amis était longue ; la nuit, tombée pendant son entretien avec Ellen, épaississait les ténèbres autour de lui.

L’eau tombait à torrents, le vent sifflait avec violence, le jeune homme craignait à chaque instant de s’égarer et ne marchait qu’à tâtons dans l’immense solitude qui s’étendait devant lui et dont l’obscurité l’empêchait de sonder les profondeurs pour s’orienter.

Comme tous les hommes bien doués et habitués à la vie d’aventure, don Pablo de Zarate était taillé pour la lutte ; sa volonté croissait en raison des difficultés qui surgissaient devant lui, et, loin de le décourager, les obstacles ne faisaient que l’affermir dans sa résolution.

Dès qu’il s’était tracé un but, il l’atteignait quand même.

Son amour pour Ellen, né pour ainsi dire par un coup de foudre, comme naissent du reste la plupart des amours vrais, où l’imprévu joue toujours le plus grand rôle, cet amour, disons-nous, auquel il n’était nullement préparé et qui était venu le surprendre au moment où il y songeait le moins, avait pris, sans que don Pablo s’en doutât lui-même, des proportions gigantesques que toutes les raisons qui devaient le rendre impossible n’avaient fait qu’accroître.

Bien qu’il portât au Cèdre-Rouge la haine la plus profonde, et que, l’occasion s’en présentant, il l’eût, sans hésiter, tué comme une bête fauve, son amour pour Ellen était devenu un culte, une adoration qu’il ne raisonnait même plus, mais qu’il subissait avec cette ivresse, ce bonheur de la chose défendue.

Cette jeune fille, qui s’était conservée si pure et si chaste au milieu de cette famille de bandits, avait pour lui un attrait irrésistible.

Il l’avait dit dans sa conversation avec elle, il était intimement convaincu qu’elle ne pouvait pas être la fille du Cèdre-Rouge.

Pourquoi ?

Il lui aurait été impossible de l’expliquer, mais avec cette ténacité du parti pris que possèdent seuls certains hommes, il cherchait sans relâche les preuves de cette conviction que rien n’appuyait, et qui plus est, il cherchait ces preuves avec la certitude de les trouver.

Depuis dix jours, par un hasard inexplicable, il avait découvert la retraite du Cèdre-Rouge, cette retraite que Valentin, l’adroit chercheur de pistes, n’avait pu deviner ; don Pablo avait immédiatement profité de ce bonheur pour revoir la jeune fille qu’il croyait perdue pour toujours.

Cette réussite inespérée lui avait semblé de bon augure, et, tous les matins, sans rien dire à ses amis, il montait à cheval sous le premier prétexte venu, et faisait dix lieues pour venir, pendant quelques minutes, causer avec celle qu’il aimait.

Toute considération se taisait devant son amour, il laissait ses amis s’épuiser dans de vaines recherches, conservant précieusement son secret, afin d’être heureux au moins pendant quelques jours, car il prévoyait parfaitement qu’il arriverait un moment où le Cèdre-Rouge serait découvert.

Mais, en attendant, il jouissait du présent.

Tous ceux qui aiment sont ainsi, pour eux l’avenir n’est rien, le présent est tout.

Don Pablo galopait à la lueur des éclairs, ne sentant ni la pluie qui l’inondait, ni le vent qui faisait rage au-dessus de sa tête.

Tout à son amour, il songeait à la conversation qu’il avait eue avec Ellen, et se plaisait à se rappeler toutes les paroles qui avaient été échangées pendant cette heure trop tôt écoulée.

Tout à coup, son cheval, dont il ne songeait pas à s’occuper, fit entendre un hennissement.

Don Pablo releva instinctivement la tête.

A dix pas devant lui, un cavalier se tenait immobile en travers de la route.

— Ah ! ah ! fit don Pablo en se redressant sur sa selle et en armant ses pistolets. Vous êtes bien tard sur les chemins, compagnon. Livrez-moi passage, s’il vous plaît.

— Je ne suis pas plus tard que vous sur les chemins, don Pablo, répondit-on aussitôt, puisque je vous y rencontre.

— Eh mais ! s’écria le jeune homme en désarmant ses pistolets et les renfonçant dans les fontes, que diable faites-vous ici, don Valentin ?

— Vous le voyez, j’attends.

— Vous attendez ?

— Oui.

— Et qui donc, à cette heure avancée, pouvez-vous attendre ainsi ?

— Vous, don Pablo.

— Moi ! fit le Mexicain avec étonnement, voilà qui est étrange.

— Pas autant que vous le supposez ; je désire avoir avec vous une conversation que nul ne doit entendre ; comme cela aurait été impossible au camp, je suis venu guetter ici votre passage ; cela est simple, il me semble.

— En effet ; mais ce qui l’est moins, c’est l’heure et l’endroit que vous avez choisis, mon ami.

— Pourquoi cela ?

— Dame, un orage effroyable se déchaîne au-dessus de nos têtes, nous n’avons aucun lieu où nous abriter, et, je vous le répète, nous sommes plus près du matin que du soir.

— C’est juste ; mais le temps pressait, je ne pouvais disposer à mon gré du temps et de l’heure.

— Vous m’inquiétez, mon ami ; serait-il arrivé quelque chose de nouveau ?

— Rien, que je sache, jusqu’à présent ; mais, avant peu, nous en verrons ; soyez tranquille.

Le jeune homme étouffa un soupir sans répondre.

Tout en échangeant ces paroles rapides, le chercheur de pistes et le Mexicain s’étaient rapprochés l’un de l’autre et se trouvaient placés côte à côte.

Valentin reprit :

— Suivez-moi pendant quelques instants. Je vous conduirai dans un endroit où nous pourrons causer à notre aise, sans crainte d’être dérangés.

— Ce que vous avez à me dire est donc bien important ?

— Vous en jugerez bientôt.

— Et vous me conduirez bien loin comme cela ?

— À quelques pas seulement, dans une grotte que j’ai aperçue à la lueur des éclairs.

— Allons donc !

Les deux hommes piquèrent leurs chevaux et galopèrent silencieusement à côté l’un de l’autre.

Ils coururent ainsi pendant un quart d’heure à peine, se dirigeant vers un épais taillis qui bordait la rivière.

— Nous sommes arrivés, dit Valentin en arrêtant son cheval et mettant pied à terre ; descendez, seulement laissez-moi passer le premier, car il se pourrait fort bien que la grotte dans laquelle nous allons nous introduire possédât déjà un habitant peu soucieux de nous céder la place, et il est bon d’agir avec prudence.

— Que voulez-vous dire ? De quel habitant pensez-vous parler ?

— Dam ! je ne sais pas, moi, répondit insoucieusement le Français ; dans tous les cas, il est bon d’être sur ses gardes.

En disant cela, Valentin sortit de dessous son zaropi deux torches de bois-chandelle et les alluma ; il garda l’une, donna l’autre à don Pablo, et les deux hommes, après avoir eu soin d’entraver leurs chevaux afin qu’ils ne s’éloignassent pas, écartèrent les broussailles et s’avancèrent résolument vers la grotte.

Après avoir marché pendant quelques pas, ils se trouvèrent subitement à l’entrée d’une de ces magnifiques grottes naturelles formées par les convulsions volcaniques si fréquentes dans ces régions.

— Attention ! murmura Valentin à voix basse à son compagnon.

L’apparition subite des deux hommes effraya une nuée d’oiseaux de nuit et de chauves-souris qui, avec des cris aigus, se mirent à voler lourdement et à s’échapper de tous côtés.

Valentin continua sa route sans s’occuper de ces hôtes funèbres dont il interrompait si inopinément les ébats.

Tout à coup, un grondement rauque et prolongé partit d’un coin reculé de la grotte.

Les deux hommes demeurèrent cloués au sol.

Ils se trouvaient face à face avec un magnifique ours noir, dont sans doute la caverne était la résidence habituelle, et qui, dressé sur ses pattes de derrière et la gueule ouverte, montrait aux importuns qui venaient si malencontreusement le troubler dans sa retraite une langue rouge comme du sang et des crocs d’un luisant et d’une longueur remarquables.

Il se balançait lourdement, suivant l’habitude de ses semblables, et ses yeux ronds et effarés se fixaient sur les aventuriers de façon à leur donner à réfléchir.

Heureusement que ceux-ci n’étaient pas hommes à se laisser longtemps intimider.

— Hum ! fit Valentin en considérant l’animal, j’en étais sûr, voilà un gaillard qui paraît avoir envie de souper avec nous.

— Mon fusil nous fera, au contraire, souper avec lui, répondit don Pablo en riant.

— Gardez-vous bien de lui envoyer une balle, s’écria vivement le chasseur en arrêtant le jeune homme qui épaulait déjà son fusil ; un coup de feu tiré en ce lieu fera un fracas épouvantable ; nous ne savons pas quels sont les gens qui rôdent autour de nous, ne nous compromettons pas.

— C’est vrai ! observa don Pablo. Comment faire alors ?

— Cela me regarde, reprit Valentin ; prenez ma torche et soyez prêt à m’aider.

Alors, posant sa carabine contre l’une des parois de la grotte, il sortit pendant que le Mexicain restait seul en présence de l’ours qui, ébloui et effrayé par la lumière, restait immobile sans oser s’approcher.

Au bout de quelques minutes, Valentin rentra ; il avait été chercher son lasso attaché à la selle de son cheval.

— Maintenant plantez vos torches dans le sol, afin d’être prêt à tout événement.

Don Pablo obéit.

Le chasseur prépara avec soin le lasso et le fît tournoyer autour de sa tête en sifflant d’une certaine façon.

À cet appel inattendu, l’ours fit pesamment deux ou trois pas en avant.

Ce fut ce qui le perdit.

Le lasso s’échappa des mains du chasseur, le nœud coulant tomba sur les épaules de l’animal, et les deux hommes s’attelant vivement à l’extrémité de la lanière, se rejetèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces.

Le pauvre diable de quadrupède, ainsi étranglé et sortant une langue d’un pied de long, trébucha et tomba en se débattant, cherchant en vain avec ses grosses pattes à se débarrasser du collier maudit qui lui serrait la gorge.

Mais les chasseurs ne se laissèrent pas vaincre par les efforts puissants de leur ennemi ; ils redoublèrent leurs secousses et ne lâchèrent le lasso que lorsque l’ours eut enfin rendu le dernier soupir.

— Maintenant, dit Valentin lorsqu’il se fut assuré que l’animal était bien mort, faites entrer ici les chevaux, don Pablo, pendant que je couperai les pattes de notre ennemi pour les faire cuire sous la cendre tandis que nous causerons.

Lorsque le jeune homme rentra dans la grotte, amenant les deux chevaux, il trouva Valentin, qui avait allumé un grand feu, en train d’écorcher consciencieusement l’ours, dont, ainsi qu’il l’avait dit, les pattes cuisaient doucement sous la cendre.

Don Pablo donna la prébende aux chevaux, puis vint s’asseoir devant le feu auprès de Valentin.

— Eh bien, dit celui-ci en riant, croyez-vous que nous ne sommes pas bien ici pour causer ?

— Ma foi, oui, répondit négligemment le jeune homme en tordant entre ses doigts une fine cigarette de maïs avec une dextérité qui semble être particulière à la race espagnole, nous sommes fort bien ; j’attends donc que vous vous expliquiez, mon ami.

— C’est ce que je vais faire, dit le chasseur qui avait fini d’écorcher l’ours et repassait tranquillement son couteau dans sa botte, après toutefois en avoir essuyé la lame avec soin. Depuis combien de temps avez-vous découvert la retraite du Cèdre-Rouge ?

À cette question, à laquelle il était si loin de s’attendre, faite ainsi à brûle-pourpoint, sans préparation aucune, le jeune homme tressaillit ; une rougeur fébrile envahit son visage, il perdit contenance et ne sut que répondre.

— Mais… balbutia-t-il.

— Depuis un mois à peu près, n’est-ce pas ? continua Valentin sans paraître s’apercevoir du trouble de son ami.

— Oui, environ, fît l’autre sans savoir ce qu’il disait.

— Et depuis un mois, reprit imperturbablement Valentin, toutes les nuits vous vous levez d’auprès de votre père pour aller parler d’amour à la fille de celui qui a tué votre sœur ?

— Mon ami ! fit péniblement le jeune homme.

— Voulez-vous dire que ce n’est pas vrai ? reprit durement le chasseur en fixant sur lui un regard qui l’obligea à baisser les yeux ; expliquez-vous donc, Pablo, j’attends votre justification ; je suis curieux de voir comment vous vous y prendrez, don Pablo, pour me prouver que vous avez raison d’agir comme vous le faites.

Le jeune homme, pendant ces paroles de son ami, avait eu le temps de reprendre, sinon tout, du moins une partie de son sang-froid et de sa présence d’esprit.

— Vous êtes sévère, dit-il ; avant de m’accuser, peut-être serait-il bon que vous vous donnassiez la peine d’écouter les raisons que j’ai à vous donner.

— Tenez, mon ami, répondit vivement Valentin, ne détournons pas la question, soyons francs ; ne prenez pas la peine de me raconter votre amour, je le connais aussi bien que vous : je l’ai vu naître et grandir ; seulement, permettez-moi de vous dire que je pensais être sûr qu’après l’assassinat de doña Clara cet amour, qui jusque-là avait résisté à tout, aurait cette fois été brisé sans retour. On ne peut aimer ceux qu’on méprise : la fille du Cèdre-Rouge ne doit vous apparaître qu’à travers un nuage sanglant.

— Don Valentin ! s’écria le jeune homme avec douleur, voulez-vous rendre cet ange responsable des crimes d’un scélérat ?

— Je ne discuterai pas avec vous cette fameuse théorie qui pose en principe que les fautes et les crimes sont personnels ; les fautes, oui, peut-être ; mais dans la vie du désert, toute une famille doit être solidaire et responsable des crimes de son chef ; sans cela il n’y a plus de sécurité possible pour les honnêtes gens.

— Oh ! pouvez-vous parler ainsi !

— Fort bien ! changeons de terrain, puisque celui-là vous déplaît, je le veux bien. Vous êtes la nature la plus noble et la plus loyale que je connaisse, don Pablo ; vous n’avez jamais eu la pensée de faire d’Ellen votre maîtresse, n’est-ce pas ?

— Oh ! se récria vivement le jeune homme.

— En voudriez-vous donc faire votre femme ? dit Valentin avec un accent incisif en le regardant bien en face.

Don Pablo courba la tête avec désespoir.

— Je suis maudit ! s’écria-t-il.

— Non, lui dit Valentin en lui saisissant vivement le bras, vous êtes insensé ! Comme tous les jeunes gens, la passion vous domine, vous maîtrise ; vous n’écoutez qu’elle, vous méprisez la voix de la raison, et alors vous commettez des fautes qui, au premier moment, peuvent devenir, malgré vous, des crimes.

— Ne parlez pas ainsi, mon ami !

— Vous n’en êtes encore qu’aux fautes, continua imperturbablement Valentin ; prenez garde !

— Oh ! c’est vous qui êtes fou, mon ami, de me dire ces choses. Croyez-le bien, quelque grand que soit mon amour pour Ellen, jamais je n’oublierai les devoirs que m’impose la position étrange dans laquelle le sort nous a placés.

— Et voici un mois que vous connaissez la retraite du plus implacable ennemi de votre famille et que vous gardez ce secret au fond de votre cœur afin de satisfaire aux exigences d’une passion qui ne peut avoir qu’un résultat honteux pour vous ! Vous nous voyez employer vainement tous les moyens en notre pouvoir pour découvrir les traces de notre implacable ennemi, et vous nous trahissez froidement, de propos délibéré, pour quelques paroles d’amour que chaque jour vous trouvez le moyen d’échanger avec une jeune fille, en nous faisant croire que, comme nous, vous vous livrez à des recherches toujours infructueuses. Quel nom donnerez-vous à votre conduite, si ce n’est pas celle d’un traître ?

— Valentin, vous m’insultez comme à plaisir ; l’amitié que vous avez pour moi ne vous autorise pas à agir ainsi ; prenez garde, la patience a des bornes.

Le chasseur l’interrompit par un éclat de rire strident.

— Vous le voyez, enfant, dit-il d’une voix sévère, voilà déjà que vous me menacez !

Le jeune homme se laissa aller sur le sol avec accablement.

— Oh ! s’écria-t-il avec désespoir, est-ce assez souffrir !

Valentin le regarda un instant avec une pitié tendre, puis il se pencha vers lui, et le touchant à l’épaule :

— Écoutez-moi, don Pablo, lui dit-il d’une voix douce.