La Loi de Lynch/4

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Amyot (p. 34-44).

IV.

Regard en arrière.

Nous reprendrons maintenant notre récit au point où nous l’avons laissé en terminant les Pirates des Prairies.

Pendant le laps de six mois écoulé depuis la mort funeste de doña Clara, certains événements ont eu lieu qu’il est indispensable que le lecteur sache, afin de bien comprendre ce qui va suivre.

On se souvient sans doute que la Gazelle-Blanche avait été ramassée évanouie par le Blood’s Son auprès du corps du vieux pirate Sandoval.

Le Blood’s Son avait jeté la jeune fille en travers sur le cou de son cheval, et s’était élancé à toute bride dans la direction du téocali qui lui servait de refuge et de forteresse.

Nous suivrons ces deux personnages importants, que nous nous reprochons d’avoir trop longtemps négligés.

C’était une chose effrayante à voir que la course effrénée du Blood’s Son.

Dans l’ombre de la nuit, le groupe informe du cheval et des deux êtres humains qu’il portait faisait jaillir des étincelles des cailloux de la route.

Les pieds nerveux de l’animal bondissaient en broyant tout ce qu’ils rencontraient, tandis que sa tête allongée fendait l’air.

Ses oreilles étaient rejetées en arrière, et de ses naseaux ouverts sortaient des jets de vapeur qui traçaient de longs sillons blanchâtres dans l’espace.

Il allait, poussant des hennissements de douleur et mordant entre ses dents serrées le bossal qu’il inondait d’écume, tandis que ses flancs, labourés par l’éperon de son cavalier impatient, ruisselaient de sang et de sueur.

Et plus sa course augmentait de vélocité, plus le Blood’s Son le harcelait et cherchait à l’augmenter encore.

Les arbres, les rochers disparaissaient avec une rapidité inouïe de chaque côté du chemin.

La Gazelle-Blanche s’était sentie rappelée à la vie par les mouvements brusques et saccadés que le cheval imprimait à son corps.

Ses longs cheveux traînaient dans la poussière, ses yeux levés au ciel étaient baignés de larmes de désespoir, de douleur et d’impuissance.

Au risque de se briser la tête sur les pierres du chemin, elle faisait d’inutiles efforts pour échapper aux bras de son ravisseur.

Mais celui-ci, fixant sur elle un regard dont l’expression décelait la joie féroce, ne paraissait pas s’apercevoir de l’épouvante qu’il causait à la jeune fille, ou plutôt il semblait y puiser la force d’une volupté indicible.

Ses lèvres contractées demeuraient muettes et laissaient passer de temps à autre un sifflement aigu destiné à redoubler l’ardeur de son cheval, qui, exaspéré par la pression de son cavalier, ne tenait plus pour ainsi dire à la terre et dévorait l’espace comme le courrier fantastique de la ballade allemande de Burger.

La jeune fille poussa un cri.

Mais ce cri alla se perdre en mornes échos, emporté dans le tourbillon de cette course insensée.

Et le cheval galopait toujours.

Soudain la Gazelle-Blanche réunissant toutes ses forces, s’élança en avant avec une telle vivacité que déjà ses pieds allaient toucher la terre ; mais le Blood’s Son se tenait sur ses gardes, et avant même qu’elle eût repris son équilibre, il se baissa sans arrêter son cheval, et saisissant la jeune fille par les longues tresses de sa chevelure, il l’enleva et la replaça devant lui.

Un sanglot déchira la poitrine de la Gazelle, qui s’évanouit de nouveau.

— Ah ! tu ne m’échapperas pas, s’écria le Blood’s Son, personne au monde ne viendra te tirer de mes mains.

Cependant aux ténèbres avait succédé le jour.

Le soleil se levait dans toute sa splendeur.

Des myriades d’oiseaux saluaient le retour de la lumière par leurs chants joyeux.

La nature venait de se réveiller gaiement, et le ciel, d’un bleu transparent, promettait une de ces belles journées que le climat béni de ces contrées a seul le privilège d’offrir.

Une fertile campagne, délicieusement accidentée, s’étendait à droite et à gauche de la route, et se confondait à l’horizon à perte de vue.

Le corps inanimé de la jeune fille pendait de chaque côté du cheval, suivant sans résistance tous les mouvements qu’il lui imprimait.

La tête abandonnée et couverte d’une pâleur livide, les lèvres pâles et entr’ouvertes, les dents serrées, les seins nus et la poitrine haletante, elle palpitait sous la large main du Blood’s Son qui pesait lourdement sur elle.

Enfin on arriva à une caverne où étaient campés une quarantaine d’Indiens armés en guerre.

Ces hommes étaient les compagnons du Blood’s Son.

Il fit un geste.

Un cheval lui fut présenté.

Il était temps : à peine celui qui l’avait amené se fut-il arrêté, qu’il s’abattit, rendant par les naseaux, la bouche et les oreilles, un sang noir et brûlé.

Le Blood’s Son se remit en selle, reprit la jeune fille dans ses bras et se remit en route.

— À l’hacienda Quemada ! [1] cria-t-il.

Les Indiens, qui sans doute n’attendaient que la venue de leur chef, imitèrent son exemple.

Bientôt toute la bande, à la tête de laquelle galopait l’inconnu, s’élança enveloppée dans le nuage compacte de poussière qu’elle soulevait autour d’elle.

Après cinq heures d’une course dont la rapidité dépasse toute expression, les Indiens virent les hauts clochers d’une ville se dessiner dans les lointains bleuâtres de l’horizon, au-dessous d’une masse de fumée et de vapeurs.

Le Blood’s Son et sa troupe étaient sortis du Far West.

Les Indiens obliquèrent légèrement sur la gauche, galopant à travers champs et foulant aux pieds de leurs chevaux, avec une joie méchante, les riches moissons qui les couvraient.

Au bout d’une demi-heure environ, ils atteignirent le pied d’une haute colline qui s’élevait solitaire dans la plaine.

— Attendez-moi ici, dit le Blood’s Son en arrêtant son cheval ; quoiqu’il arrive, ne bougez pas jusqu’à mon retour.

Les Indiens s’inclinèrent en signe d’obéissance, et le Blood’s Son, enfonçant les éperons aux flancs de son cheval, repartit à toute bride.

Cette course ne fut pas longue.

Lorsque le Blood’s Son eut disparu aux regards de ses compagnons, il arrêta son cheval et mit pied à terre.

Après avoir ôté la bride de sa monture, afin que l’animal pût en liberté brouter l’herbe haute et drue de la plaine, l’inconnu reprit dans ses bras la jeune fille qu’il avait un instant posée à terre, où elle était restée étendue sans mouvement, et il commença à monter à pas lents la colline.

C’était l’heure où les oiseaux saluent de leurs derniers concerts le soleil dont le disque ardent, déjà au-dessous de l’horizon, ne répand plus que des rayons obliques et sans clarté. L’ombre envahissait rapidement le ciel.

Cependant, le vent se levait avec une force qui s’accroissait de minute en minute, la chaleur était lourde, de gros nuages noirâtres, frangés de gris, apportés par la brise, couraient pesamment dans l’espace, s’abaissant de plus en plus vers la terre.

Enfin, tout présageait pour la nuit un de ces ouragans comme on en voit seulement dans ces contrées, et qui font pâlir d’effroi les hommes les plus intrépides.

Le Blood’s Son montait toujours, portant dans ses bras la jeune fille, dont la tête pâle retombait insensible sur son épaule.

Des gouttes d’eau tiède, et larges comme des piastres, commençaient à tomber par intervalles et à marbrer la terre, qui les buvait immédiatement.

Une odeur âcre et pénétrante s’exhalait du sol et imprégnait l’atmosphère.

Le Blood’s Son montait toujours du même pas ferme et lent, la tête basse, les sourcils froncés.

Enfin, il atteignit le sommet de la colline.

Alors, il s’arrêta pour jeter autour de lui un regard investigateur.

En ce moment un éclair éblouissant zébra le ciel, illuminant le paysage d’un reflet bleuâtre, et le tonnerre éclata avec fracas.

— Oui, murmura le Blood’s Son avec un accent sinistre et comme répondant à voix haute à une pensée intime, la nature se met à l’unisson de la scène qui va se passer ici ; c’est le cadre du tableau ; l’orage du ciel n’est pas encore aussi terrible que celui qui gronde dans mon cœur ! Allez ! allez ! il me manquait cette mélodie terrible. Je suis le vengeur, moi, et je vais accomplir l’œuvre du démon que je me suis imposée dans une nuit de délire.

Après avoir prononcé ces paroles sinistres, il reprit sa marche, se dirigeant vers un monceau de pierres à demi calcinées, dont les pointes noirâtres perçaient les hautes herbes à peu de distance.

Le sommet de la colline où se trouvait le Blood’s Son présentait un aspect d’une sauvagerie inexprimable.

À travers les touffes d’une herbe haute et épaisse, on apercevait des ruines noircies par le feu, des pans de murs, des voûtes à demi écroulées ; puis çà et là des arbres fruitiers, des plants de dahlias, des cèdres et une noria ou citerne dont la longue gaule portait encore à son extrémité les restes du seau de cuir qui servait jadis à puiser l’eau.

Au milieu des ruines s’élevait une haute croix de bois noir qui marquait l’emplacement d’une tombe ; au pied de cette croix étaient empilés avec une symétrie lugubre une vingtaine de crânes grimaçants auxquels l’eau du ciel, le vent et le soleil avaient donné le poli et la teinte jaunâtre de l’ivoire. Aux environs de la tombe, des serpents et des lézards, ces hôtes des sépulcres, glissaient silencieusement parmi les herbes, regardant avec leurs yeux ronds et effarés l’étranger qui osait venir troubler leur solitude.

Non loin de la tombe, une espèce de hangar en roseaux entrelacés achevait de se disjoindre, mais offrait encore dans l’état de délabrement où il se trouvait un abri précaire aux voyageurs surpris par l’orage.

Ce fut vers ce hangar que se dirigea le Blood’s Son.

Au bout de quelques minutes, il l’atteignit et put se garantir de la pluie, qui en ce moment tombait à torrents.

L’orage était dans toute sa fureur ; les éclairs se succédaient sans interruption, le tonnerre roulait avec fracas et le vent fouettait violemment les arbres.

C’était enfin une de ces nuits sinistres pendant lesquelles s’accomplissent ces œuvres sans nom que le soleil ne veut pas éclairer de sa splendide lumière.

Le Blood’s Son posa la jeune fille sur un amas de feuilles sèches placé dans un des angles du hangar, et après l’avoir regardée attentivement pendant quelques secondes, il croisa ses bras sur sa poitrine, fronça les sourcils, baissa la tête, et commença à marcher à grands pas de long en large en murmurant à voix basse des mots sans suite.

Chaque fois qu’il passait devant la jeune fille, il s’arrêtait, la couvrait d’un regard d’une expression indéfinissable, et reprenait en secouant la tète sa marche saccadée.

— Allons, dit-il d’une voix sourde, il faut en finir ! Eh quoi ! cette jeune fille si forte, si robuste, est là, pâle, abattue, à demi morte ! Que n’est-ce le Cèdre-Rouge que je tiens ainsi sous mon talon ! Patience, son tour viendra, et alors !…

Un sourire sardonique plissa les coins de ses lèvres, et il se pencha sur la jeune fille.

Il souleva doucement sa tête et se prépara à lui faire respirer un flacon qu’il avait sorti de sa ceinture, mais tout à coup il laissa retomber le corps de la Gazelle sur son lit de feuilles, et s’éloigna en poussant un cri d’épouvante.

— Non, dit-il, ce n’est pas possible, je me suis trompé, c’est une illusion, un rêve !

Après un instant d’hésitation, il se rapprocha de la jeune fille et se pencha de nouveau sur elle.

Mais cette fois ses manières avaient complètement changé ; autant il avait été brusque et brutal jusque-là, autant il était à présent rempli d’attentions pour elle.

Dans les diverses phases des événements dont la Gazelle avait été la victime, quelques-uns des boutons en diamants qui retenaient son corsage s’étaient détachés et avaient mis à nu sa poitrine ; le Blood’s Son avait aperçu pendu à son cou, par une mince chaîne d’or, un scapulaire en velours noir sur lequel étaient brodées en argent deux lettres entrelacées.

C’était la vue de ce chiffre mystérieux qui avait causé au Blood's Son la violente émotion à laquelle il était en proie.

Il prit le scapulaire d’une main tremblante d’impatience, brisa la chaîne et attendit qu’un éclair lui permît une autre fois de voir le chiffre et de s’assurer qu’il ne s’était pas trompé.

Son attente ne fut pas longue : au bout de quelques secondes à peine, un éclair éblouissant illumina la colline.

Le Blood’s Son regarda.

Il était convaincu : ce chiffre était bien celui qu’il avait cru voir.

Il se laissa tomber sur la terre, appuya sa tête dans ses mains et réfléchit profondément.

Une demi-heure se passa sans que cet homme à l’âme si fortement trempée sortît de son immobilité de statue.

Lorsqu’il releva la tête, deux larmes sillonnaient son visage bronzé.

— Oh ! ce doute est affreux ! s’écria-t-il ; coûte que coûte, je veux en sortir ; il faut que je sache enfin ce que je puis espérer.

Et se redressant fièrement de toute sa hauteur, il marcha d’un pas ferme et assuré vers la jeune fille, toujours étendue sans mouvement.

Alors, ainsi que nous l’avons vu une fois déjà auprès de Schaw, il déploya pour rappeler la Gazelle blanche à la vie les moyens inconnus qui lui avaient si bien réussi auprès du jeune homme.

Mais la pauvre enfant avait été soumise à de si rudes épreuves depuis deux jours que tout semblait brisé en elle. Malgré les soins empressés du Blood’s Son, elle conservait toujours cette rigidité des cadavres si effrayante ; tous les remèdes étaient impuissants.

L’inconnu se désespérait du mauvais résultat de ses tentatives pour rappeler la jeune fille à la vie.

— Oh ! s’écriait-il à chaque instant, elle ne peut être morte ; Dieu ne le permettrait pas !

Et il recommençait à employer ces moyens dont l’inefficacité lui était cependant démontrée.

Tout à coup il se frappa le front avec violence.

— Je suis fou, dit-il.

Et, fouillant vivement dans sa poitrine, il tira d’une poche de son dolman un flacon de cristal rempli d’une liqueur rouge comme du sang, il déboucha le flacon, desserra avec son poignard les dents de la jeune fille, et laissa tomber dans sa bouche deux gouttes de cette liqueur.

L’effet en fut subit.

Les traits se détendirent, une couleur rosée envahit le visage, la Gazelle blanche entr’ouvrit faiblement les yeux et murmura d’une voix brisée :

— Mon Dieu ! où suis-je ?

— Elle est sauvée ! fit le Blood’s Son avec un soupir de joie en essuyant la sueur qui inondait son front.

Cependant, au-dehors, l’orage était dans toute sa fureur.

Le vent secouait avec rage le misérable hangar, la pluie tombait à torrents, et le tonnerre roulait dans les abîmes du ciel avec un fracas horrible.

— Une belle nuit pour une reconnaissance ! murmura le Blood’s Son.


  1. La Ferme brûlée.